lundi 21 décembre 2015

Vafþrúðnismál

Odin dit : « Frigg, conseille-moi.
Je désire voir Vafþrúðnir
et de sa source boire les lois
-tout secret qu'il a à dire-
du soi et de l'univers. »
« Reste ici, en sûreté, Sire,
car tu trouveras le tonnerre
du plus puissant des géants.
Jamais plein, toujours tu erres ! »
« Je brave tout danger béant.
Dans mes prises je le maîtrise
et creuse ainsi le néant. »
« Glisse vers ton but telle une brise
et reviens plus vertueux.
Ton intuition t'avise. »
Odin partit, courageux,
et, arrivé au palais,
franchit le seuil monstrueux.
« Salut ! Je subis l'attrait
de l'ampleur de ton esprit. »
« Qui veut déranger ma paix ?
Tu paieras avec ta vie
sauf si ma sagesse est moindre. »
« Gagnráður est celui
qui sort du bois sans te craindre,
espérant ton bon accueil.
Est-ce qu'il aurait à se plaindre ? »
« Je ne vois ni un seul oeil.
Sors de l'ombre et assieds-toi.
La sagesse est un recueil
qu'on écrit lentement en soi :
qui de nous est meilleur poète ? »
« Un pauvre venu voir un roi
garde, si sage, la langue muette.
Devant l'étranger hostile
je l'écoute et je le guette. »
« Ma première question
missile :
quel cheval tire le soleil,
entre les nuits notre asile ? »
« Skinfaxi est cette merveille,
cheval à crinière brillante,
char du feu qui nous réveille. »
« Lequel, sur sa céleste sente,
tire la nuit et son repos,
en robe sobre et élégante ? »
« Hrímfaxi hisse son drapeau,
sa crinière givrée stellaire.
La rosée est son dépôt. »
« Quelle rivière divise la terre
entre l'Ás et le colosse ?
Comment s'appelle cette frontière ? »
« C'est l'ífing qui creuse cette fosse,
traversée par guerriers,
et aucune glace elle n'endosse. »
« Connais-tu le nom du pré
que l'Apocalypse teindra ? »
« Tout mourra, bas et sacré.
L'ultime bataille de déclenchera
sur le vaste Vígriður.
Sans limite elle s'étendra. »
« Bien que mes questions soient dures,
ta vision, mon hôte, est nette.
Qui a l'esprit le plus mur ?
Maintenant parions nos têtes:
Ne vivra que le plus sage. »
« Je te renvoie la navette;
évite, si tu peux, le gage.
D'où viennent la coupole astrale,
les monts, les plaines et les plages ? »
« Du meurtre immémorial
d'Ymir, le géant de glace.
Le sol fécond de chaque val
n'est rien que sa chair vivace.
Son squelette fit les arêtes.
Dans son crâne se trouvent les places
des étoiles et des planètes.
Son sang, sa sueur : la mer. »
« D'où viennent ces sphères qui nous jettent
ce feu liquide qui éclaire ? »
« Du soleil et de la lune
Mundilfari fut le père. »
« Qui fit la nuit et sa brune ?
Et qui le jour édifiant,
le révélateur des runes ? »
« Le jour, ennemi du méfiant,
de Dellingur est le fils.
La nuit, amie du confiant,
qui en blanc et en noir tisse,
doit à Nörvi sa naissance. »
« D'où émanent l'été propice
et l'hiver avec ses lances ? »
« Vindsvalur, la bise tranchante,
fit l'hiver par sa semence,
et la chaleur bienveillante,
Svásuður, donna l'été. »
« Entre la tribu géante
et d'Odin l'hostile lignée
laquelle prit d'abord racine ? »
« Aurgelmir fut généré,
la graine de notre glycine,
avant que ces mondes, leurs pics
et leurs fonds ne se dessinent. »
« Grandit ce germe archaïque :
Þrúðgelmir, puis Bergelmir,
furent ses premières feuilles antiques. »
« De quelle source est-ce qu'ils jaillirent ? »
« Aux enfers des gouttes létales
des Elivogar durcirent.
Cette masse devint colossale
comme une pousse se change en arbre :
naquit le père ancestral.
Demeure ce mal dans nos fibres. »
« Aurgelmir n'eut pas de femme.
Comment accrut-il son nombre ? »
« Tissant sans la trame d'une dame,
ses paumes donnèrent deux enfants,
et, seuls, ses pieds monogames
créèrent un fruit étonnant,
un fils qui portait six têtes. »
« Géant, ta mémoire sondant,
où est-ce que ta vue s'arrête ? »
« La naissance de Bergelmir,
lorsque je poursuis cette quête,
est mon plus ancien souvenir,
quand on le mit dans son lit. »
« D'où proviennent le doux zéphyr
et l'ouragan qui tout plie
et la brise qui frise les vagues,
l'invisible qui remplit ? »
« Au bout du ciel, loin des bagues
par nos vues bornées forgées,
aux griffes aigues telles des dagues,
HrÆsvelgur, d'hommes morts gorgé,
renvoie en battant ses ailes
leurs âmes, ses boyaux
purgés. »
« Seigneur de centaines d'autels,
Ás de la fertilité,
d'où vint Njörður : révèle ! »
« Sa terre mère ayant quitté,
l'enfant de Vanaheimur
fut à Miðgarð abrité,
ôtage, pour qu'une paix perdure.
La Fin verra son retour. »
« Où est-ce que des guerriers mûrs
se livrent bataille chaque jour
mais ramassent ensuite leurs morts,
telles les cendres dans un four,
s'excusant le soir leurs torts ? »
« Ces hommes que la Mort remord
s'assaillent sur les champs d'Odin
et meurent mais revivent leurs corps.
La Peur subit leur dédain.
Ils sont des Dieux les alliés. »
« Le planteur dans son jardin,
son domaine, son atelier,
connaît moins les plantes qui y poussent
que toi des neuf mondes liés. »
« Du frêne chacune des neuf pousses
je parcourus en grimpant. »
« Quand la Vie et ses secousses
meurent aux griffes du froid campant
disparaîtront-ils les hommes ? »
« Durant l'hiver décapant
survivront, cachés, deux pommes,
homme et femme, dans la forêt.
La Terre faisant un long somme,
le nectar que l'aube extrait
auront-ils pour seul repas.
Leurs fils foisonneront après. »
« Le soleil ne brillera pas. »
« Le loup l'arrachera du ciel
mais sa fille suivra ses pas. »
« Qui sont celles qui glissent sans ailes,
ces sages déesses, sur les
eaux ? »
« Le destin leur est fidèle.
Elles sélectionnent les fuseaux,
les tisserandes de nos avenirs. »
« Mais les flammes sont des ciseaux.
Et quelles mains vont réunir
les biens des Dieux à leur mort ? »
« Quand les braises cessent, froides, de luire,
deux reconstruiront leur fort :
Víðarr et Váli ensemble.
Quand le champ de bataille dort,
la masse sous laquelle tout
tremble
sera à Rage et à Force. »
« Du Dieu que la fureur comble
comment finira la course ? »
« Féroce Fenrir le mangera,
l'unissant avec la source.
Víðarr vaincant le vengera,
tranchant ses mortelles mâchoires. »
« Quel or est-ce qu'Odin plongera
dans la cérébrale armoire
-avant qu'il ne se tapisse
dans le vide vivant et noir
qui intimement tapisse
la matière et la lumière-
en chuchotant, de son fils ? »
« La réponse que tu requiers
en toi, Odin, secret, siège.
Comme tu sapas, pierre par pierre,
la forteresse que tu assièges,
je mourrai, ô Mage des sages,
Prince de dépisteurs de pièges. »

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