mercredi 5 août 2015

Le Sonatorrek

Le Sonatorrek



L'irrémédiable perte des fils
Egill Skallagrimsson.

Traduction d'après une version anglaise de Hringari Oðinssen trouvée sur le net et à l'aide de la traduction française de Régis Boyer.

1- Une chape de plomb
Git sur ma langue,
Je ne peux soulever
La mesure du chant.
Le larcin de Vidurr1 
M'a été retiré,
Et tout réconfort,
Des cachettes de l'âme.

2- Ne me vient pas sans peine
- Le chagrin oppresse
Ainsi la demeure
De la pensée -
L'heureuse découverte
De l'époux de Frigg
Autrefois ramenée 
De Jotunheim2 ,

3- La parfaite 
Qui fit voguer encore
Le navire
De Nökkver3 .
Le sang du géant4 
Rugit
Au pied des portes
Du hangar à bateau de Nainn5 .

4- L'orgueil de ma maison
Est abattue à terre
Comme les arbres des forêts
Foudroyés par la tempête.
Quelle joie peut éprouver un homme
Qui porte au tombeau
Les membres de ses parents
Depuis leurs bancs ?

5- Pourtant, il faut d'abord
Que je parle
De la mort de ma mère,
Du décès de mon père.
La charpente de ma louange
S'élève du temple des paroles,
Que les mots embellissent
De motifs feuillus.

6- Le bouclier de notre famille
Est largement déchiré ;
De cruelles vagues ont brisé
La robuste lignée de mon père.
Combien large est la brèche,
Combien vide est la place,
Que pratiqua la mer
En ravissant mon fils !

7- La féroce Ran 
A ravagé autour de moi,
Tous ceux que j'aimais,
Elle s'est emparé de leurs dépouilles.
Rompus sont les cordages
Qui nous tenaient ensemble,
Les liens que fermement
Je gardais en mes mains.

8- Si cette offense
Par l'épée se dédommageait, 
C'en serait fini
Du brasseur de bière6  ;
Si je pouvais affronter
Le frère du supplice des vagues6,
J'irais le combattre, 
Lui et l'épouse d'Aegir7 .

9- Je n'aurais pas cru
Avoir la force
De chercher querelle
A la meurtrière de mon fils,
Car aux yeux de tous
Eclate la vérité :
Le vieux féal
N'a plus de descendance.

10- La mer m'a causé
Grand pillage.
Il m'est cruel de parler
De la perte de mes proches.
Depuis que notre bouclier
Nous a laissé sans défense,
Perdu pour nos regards
Sur les voies lointaines de la mort.

11- Nulle ombre de mauvaise foi,
Ni de fausseté, jamais,
N'aurait grandi en mon fils -
J'en suis certain -,
Si ce jeune bois
De bouclier avait durci,
S'il n'était tombé
Face au Goth des armées8 .

12- Pour lui, ma parole avait force de loi :
Il soutenait son père
Même si tout le monde
Parlait différemment.
Plus que tout autre
Il m'aurait épaulé.
Il était toujours
Un bastion sûr.

13- Le souffle
Du géant9 
Me rappelle souvent
L'absence des frères :
J'y pense
Quand approche la bataille,
Je regarde alentours
Et me dis ceci : 

14- Quel autre compagnon
Trouverais-je, fidèle
Pour rester à mes côtés
Dans les heures de détresse ?
Lorsque, parmi les perfides,
Diminuera le nombre de mes amis,
Et que je devrai fuir,
Qui couvrira ma retraite ?

15- Il est difficile à trouver,
Parmi le peuple 
De la potence d'Elgr10 
L'homme de confiance,
Et il est bon pour Hel
Celui qui trahit sa race
En vendant pour des anneaux
Le corps de son frère.

16- Je trouve souvent
Que qui demande argent...

17- Pas de compensation
Pour la perte d'un fils ?
Quelle compensation
Dédommage une telle mort,
Sinon d'engendrer
Un autre garçon
A même d'être tenu
Pour l'égal de son frère ?

18- Je ne trouve aucun plaisir
A la compagnie des hommes :
Même pacifiques,
Je les évite.
A présent mon fils rejoint
Le palais de Bileygr8 ,
L'enfant de ma femme
Retrouve les siens.

19- Mais le seigneur
Du moût du malt6 
D'un cœur ferme
S'oppose à moi ;
Je ne puis plus
Maintenir haut
Le char de l'entendement,
La proue du sol11 .

20- Depuis que le feu de la fièvre
Haineusement,
A ravi mon fils
A notre monde,
Sage, il est libre
Des menaces de la honte
Et jamais ne le toucha
La tache de la disgrâce.

21- Je me rappelle
Du moment où l'ami des Goths8 
Emporta
Vers le monde des dieux
Le frêne de ma lignée,
Celui qui grandit de moi
Et de la souche parente
De ma femme.

22- J'avais de bonnes relations
Avec le seigneur à la lance8 ,
J'allais sans peur,
Plaçant en lui ma foi, 
Avant que le maître des chariots8 
Le souverain de la victoire8 ,
N'eût lacéré
Notre amitié.

23- A Odin, souverain des dieux
Et ami de Mimir,
Je ne sacrifierai donc
Plus de bon cœur,
Bien qu'il -je l'ai librement gagné-
M'ait offert en compensation
De ma souffrance un don
Que je tiens pour inégalé.

24- Lui, l'ennemi du Loup,
Vétéran des batailles,
M'a fait un don sans défaut,
Qui est mon art, 
Et de cette nature
Qui me permit d'obliger
Mes ennemis à révéler
Leurs fourbes traîtrises.

25- A présent, tout devient difficile pour moi,
Je vois la sœur de Njörvi12 ,
Ennemi du Double13 ,
Se tenir sur le cap.
Pourtant, avec joie,
D'un cœur gai
Ne craignant rien,
J'attendrai la mort.




1 : Vidurr : Odin, son larcin : la poésie.
2 : la poésie
3 : un des nains qui a emporté l'hydromel poétique avant que Suttungr ne s'en empare.
4 : la mer (le sang d'Ymir)
5 : falaise, rocher. La fin de la strophe évoque à la fois l'hydromel et la tempête qui a enlevé son fils à Egill.
6 : Aegir
7 : Ran ("pillage"), la déesse qui attire les marins dans ses filets pour les noyer.
8 : Odin
9 : le vent est le souffle du géant Hraelsveg.
10 : Potence d'Elgr : Yggdrasil. Le peuple d'Odin, les divinités, est ici considéré dans son ensemble comme aussi fourbe que son chef.
11 : char de l'entendement, proue du sol : la poitrine (ou la tête ?). Egill avoue qu'il a du mal à se redresser, à se tenir droit, courbé par le chagrin.
12 : la Nuit.
13 : La Nuit, émanation de la mort et attendant les défunts au bout des terres pour les emmener chez Hel est l'ennemie d'Odin, dieu de vie.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire