lundi 2 février 2015

La science et les races

La science et les races


Si l’on pensait l’inexistence des races admise sur le plan scientifique depuis lesDéclarations de l’Unesco (1950, 1951, 1964, 1967, 1978), l’éditorial précise l’enjeu actuel de la question : « Que cela plaise ou pas, le discours racial est de retour. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration préconise, dans un guide de bonnes pratiques à usage de l’industrie, la mise en place d’essais cliniques différenciés pour Noirs, Blancs ou Asiatiques dans le but d’évaluer les réponses aux traitements en fonction de l’ethnie et de la race » (« Éditorial », p. 3).

Sorti officiellement de la recherche fondamentale au lendemain de la défaite du nazisme, le concept de « race » semble en effet retrouver aujourd’hui, notamment aux États-Unis, une certaine légitimité dans le domaine de la recherche génétique appliquée au monde biomédical. La journaliste Sophie Coisne revient dans un article liminaire sur « Les dessous du médicament pour Noirs », le BiDil, commercialisé outre-Atlantique en juillet 2005 et utilisé dans le traitement de l’insuffisance cardiaque. Pris en complément du traitement standard, ce premier médicament « pour Afro-américains » est plébiscité par la communauté noire tout en étant vivement contesté au sein de la communauté scientifique, tant du point de vue de ses tests de validation que sur son principe actif discriminant : « Parfois, des médicaments fonctionnent moins bien sur une ethnie plutôt que sur une autre. Mais rapporter ce phénomène à la “race” plutôt qu’à l’existence d’habitudes alimentaires différentes, par exemple, n’est pas sérieux. Il faut l’expliquer à l’aide de quelque chose de sous-jacent, de mesurable au niveau individuel, tel que la présence d’un variant génétique ou l’exposition à un environnement particulier », note François Cambien, directeur du laboratoire de génétique épidémiologique et moléculaire des pathologies cardiovasculaires à l’Inserm. En fait, il ressort de l’analyse que l’arrivée de ce médicament sur le marché américain correspond avant tout à l’émergence d’une médecine ancrée dans des enjeux de reconnaissances sociales et de revendications à volonté égalitariste de « minorités ethniques ». Et dans ce contexte de montée du communautarisme, le marché des Noirs-américains souffrant d’insuffisance cardiaque (750 000 personnes) se révèle être une manne potentielle pour les laboratoires pharmaceutiques faisant ainsi appel au rappeur Snoop Dogg pour vanter le produit de leur industrie.

Est-on dès lors devant la réfutation scientifique et définitive du concept de race ? Au regard de l’émergence d’une médecine tenant compte des origines ethnoraciales des patients (commercialisation du BiDil) et des derniers travaux des généticiens sur, non plus l’unité, mais bien la diversité humaine, on est en droit de se demander, comme nous invite à le faire l’anthropologue Wiktor Stoczkowski, si les recherches actuelles ne risquent pas au contraire de ressusciter la notion de « races » et d’ébranler ainsi l’un des principaux postulats de la doctrine antiraciste. Car au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on pensait bien que la génétique permettrait de fonder un principe d’égalité universelle des peuples rendant les différences insignifiantes. Or aujourd’hui, la génétique semble montrer certaines inégalités devant la maladie. De plus, l’appartenance « raciale », autrefois subie, est à présent revendiquée en vue de reconnaissance sociale des minorités ethniques. Autrement dit, il convient de repenser la « doxa antiraciste surannée » qui associait jusque-là le principe moral d’égalité des peuples « à l’impératif de la démonstration scientifique de l’indifférenciation essentielle de l’espèce humaine sur le plan biologique » (Stoczkowski, p. 48). Car elle a non seulement prouvé son inefficacité à combattre le racisme, mais montre surtout son inadéquation vis-à-vis du contexte social d’aujourd’hui. Aussi, seule une volonté morale rompant avec la science peut faire du principe antiraciste une réalité sociale, l’existence ou non des races humaines devenant une question subalterne, voire obsolète.

Suite: Va-t-on dès lors vers une ethnicisation de la France à la manière anglo-saxonne ?

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