mercredi 20 août 2014

Chant de Thrymer


1846
William Edward Frye  
in Trois chants de l'Edda
[Vafthrudnismal, Thrymsqvida, Skinis-for]

CHANT DE L'EDDA
APPELÉ
( Chant de Thrymer ).

Thor a perdu son marteau, connu sous le nom de Miœlner. Le Rimthusse (1) Thrymer a trouvé ce marteau, et ne veut le rendre à Thor qu'à condition que les Dieux lui accordent la Déesse Freya pour épouse. Freya repousse avec indignation la main du Géant. Les Dieux tiennent conseil, et Heimdal engage Thor à s'habiller comme Freya, et, accompagné de Lok, déguisé aussi en femme, à descendre chez Thrymer. Le Géant reçoit avec empressement la prétendue Freya, lui donne un repas de noce, et fait apporter le marteau de Thor, par lequel, selon l'usage, les deux époux doivent se jurer fidélité. Thor s'empare de son marteau, arrache sa coiffure et son habillement de femme, puis tue Thrymer et toute sa race.

Thrymsqvida
CHANT DE THRYMER (2)


Thor (3) d'un sommeil profond se réveille soudain;
Il cherche son marteau, mais il le cherche en vain :
Il s'arrache la barbe, il frémit de colère,
Il fronce les sourcils, et d'une voix amère
A Lok (4) son compagnon, pour donner libre cours
A son chagrin mortel, il lâche ce discours :
« Ilm'est arrivé, Lok , un malheur qui m'accable ; 
Jamais Dieu n'a souffert un coup plus déplorable : 
Des Géants maintenant Thor n'est plus le fléau; 
Ma force a disparu; j'ai perdu mon marteau. »
Lok lui répond et dit : « Allons chez la Déesse 
Qui sait des malheureux adoucir la détresse; 
L'aspeet seul de Freya (5) versera dans ton cœur 
Un baume consolant, qui vaincra ta douleur; 
Et son esprit subtil peut suggérer un charme, 
Un charme assez puissant pour te rendre ton arme. 
Au palais de Freya se rendent Lok et Thor, 
Et ce dernier lui dit : « Déesse aux larmes d'or, 
J'ai perdu mon marteau; je suis inconsolable; 
De toi seulej'attends un secours profitable; 
Tes ailes de faucon pourras-tu me prêter, 
Afin que mon trésor j'aille partout quêter?
— Noble chef des Héros ! lui répond la Déesse,
Pour réparer ta perte et calmer la tristesse,
De mes plus grands trésors je ferais l'abandon;
Prends, puisque tu le veux, mes ailes de faucon !
Elles te serviront à franchir tout l'espace
Où te mènent tes vœux, tes regrets, ton audace. »
Chargé par son ami de l'acte officieux,
De ces ailes muni, Loke descend des cieux.
Il arrive au séjour où, gonflé d'assurance,
Thrymer sur les Géants exerce la puissance.
Il trouve le Géant au seuil de son palais
Assis parmi ses gens, et respirant le frais ;
Il tressait des rubans pour orner la crinière
De son coursier fougueux; et l'on voyait à terre
Des colliers pour ses chiens, par sa main façonnés,
D'argent pur et d'or vierge artistement tournés.
Thrymer lève les yeux vers la céleste sphère, 
Et voit l'ami de Thor qui descend sur la terre : 
Il lui parle en riant : « Farceur astucieux ! 
Quel est donc le projet qui t'amène en ces lieux? 
Les Alfes (6), que font-ils, et les Dieux, à cette heure? 
Et que viens-tu chercher dans mon humble demeure? 
Viens-tu, comme autrefois, espionner nos plans, 
Pour rapporter aux Dieux ce que l'on fait céans ?
— Les Ases sont plongés dans un chagrin terrible, 
Et des Alfes aussi l'embarras est visible;
Car Aukthor (7) a perdu l'instrument précieux 
Qui jusqu'ici l'a fait le plus puissant des Dieux.
— Je le sais ; son marteau gît huit milles sous terre ; 
Il faut que Thor renonce à lancer le tonnerre; 
Mais Miœlner (8) doit rester pour toujours ici-bas
Si Freya pour épouse on ne m'accorde pas : 
Voilà mon dernier mot, ma solennelle annonce ! 
Retourne à Valuskalf (9), emportant ma réponse ! -
Du pays des Géants aussitôt Loke part;
Au milieu de son vol, il relâche à Midgard(io);
Il yrencontre Thor. « Dans mon impatience
D'apprendre mon destin, j'ai franchi la distance
Entre Asgard et la terre, et, comme (lui dit Thor)
Discourir sans agir n'est pas de mon ressort,
Je viens à ta rencontre : eh bien! vite ! raconte!
Avec ce vieux Thrymer qu'as-tu fait pour mon compte ?
— J'ai vu ce dur Géant, et voici le marché
Qu'il nous propose : En-bas ton Miœlner est caché 
A huit milles sous terre; et jamais, il le jure, 
Tu ne le reverras, à moins qu'on ne procure 
Pour lui Freya la belle, objet de tous ses vœux, 
Et que l'engagement n'en soit pris par les Dieux : 
1l l'aime éperdument, et malgré sa vieillesse 
Veut presser dans ses bras cette aimable Déesse. »
Au palais de Freya se rendent Lok et Thor , 
Et Thor en la voyant : Déesse aux cheveux d'or ! 
Je. t'implore, dit-il ; un peu de complaisance; 
De me tirer d'affaire il est dans ta puissance :
Thrymer veut t'épouser; accueille son amour ! 
Et suis-moi du Géant au ténébreux séjour !
Mais Freya, dédaigneuse et rouge de colère,
Lui répond : « Ta demande est folle et téméraire :
Pour que Freya te suive à l'antre du Géant,
Il faut qu'horriblement elle ait besoin d'amant. »
Les Ases au conseil en foule se rendirent, 
Et les blanches Disar (i i) aussi s'y réunirent : 
Longtemps on discuta pour deviner comment 
L'on pourrait du bon Thor retrouver l'instrument : 
Heimdal ( 12) prend la parole ; il a la prévoyance 
D'un Ase, et d'un Vaner la sublime éloquence.
« C'est un fait bien certain, ô Déesses et DieuxI
Que Thrym est de Freya chaudement amoureux :
Il paraît que de près il ne l'a jamais vue,
Car jamais dans l'Utgard Freya n'est descendue ;
Donc il nous est aisé de tromper ce manant,
Et de donner le change à son tempérament.
Que Thor s'habille en femme, en prenne la coiffure !
De la belle Freya qu'il imite l'allure !
Thrymer ainsi trompé dans son instinct brutal,
De Thor éprouvera l'embrassement fatal. »
Mais contre ce projet le vaillant Thor réclame : 
« Je ne puis consentir à m'habiller en femme; 
Ourdir de tels complots, même contre un Lutor, 
Ce serait ridicule et peu digne de Thor. »
Mais Ldke lui répond : « Je trouve inopportune 
Ta répugnance , et fort nuisible à ta fortune : 
Si tu n'y consens pas, les Géants dans l'Asgard 
Bientôt victorieux planteront l'étendard.
Enfin force est au Dieu qui lance le tonnerre 
De se prêter au tour que son ami suggère ; 
On cherche de Freya les riches vêtements; 
On pose sur Aukthor ses plusheaux ornements; 
On lui met le collier, la robe et la coiffure, 
La guirlande de noce, et toute la parure : 
Loke lui-même enfin , se prêtant à ce jeu, 
En guise de suivante, accompagne le Dieu.
Au char d'or attelés, les boucs fringants bondissent;
Entre Asgard et Thrymheim (i3) tout l'espace ils fran
[ chissent :
Montagne, lac, vallon, fleuve , bois, flèche ou tour 
Se présente à leurs yeux et s'enfuit tour à tour ; 
Ils arrivent. Thrymer, d'une voix empressée, 
S'adresse à ses vassaux : « Voilà ma fiancée ! 
On m'amène Freya, la belle aux cheveux d'or ! 
C'est votre chef qui doit posséder ce trésor ! 
Géants ! chantez triomphe et brandissez vos haches ! 
Allez-vous-en, mes bœufs ! allez-vous-en, mes vaches ! 
Je n'aurai plus besoin de vous pour m'amuser; 
L'amour seul désormais pourra m'intéresser. <> 
L'on voit de toutes parts pour célébrer la fête 
Accourir les Géants. ïhrym, fier de sa conquête, 
A Freya, comme il croit, va prodiguant l'encens, 
Et la fait proclamer la Reine des Géants.
Pour un banquet superbe une table est dressée; 
Thrym au siège d'honneur conduit sa fiancée. 
Pour boire et pour manger chacun se sent dispos; 
On verse l'hydromel et la bière à grands flots : 
Mais l'appétit de ïhor étonna tout le monde ! . 
On n'avait vu jamais une soif si profonde, 
Une faim si vorace ! il mangea huit saumons ! 
Un bœuf entier! et pour arroser ses poumons,
Il vida trois tonneaux d'hydromel et de bière ! 
Mais ce vaste appétit à Thrym ne plaisait guère : 
« Trois tonneaux de boisson , bien sur, elle a vidé 
Tout comme si c'était le contenu d'un dé ! 
Engloutir huit saumons , un bœuf! d'une Déesse 
J'aurai, certe, attendu plus de délicatesse. »
Mais Lok, voyant Thrymer ainsi déconcerté, 
Lui dit : « Depuis huit jours elle n'a rien goûté ; 
Des soins les plus communs elle était négligente , 
Tant son amour pour toi la remplissait d'attente. »
Cette excuse de Loke enhardit le Géant ; 
Et vers sa belle épouse il court impatient ; 
Mais les regards de Thor, étincelants de rage, 
Repoussent du Géant l'ardent libertinage :
Loke s'en aperçoit : « Ce n'est pas merveilleux, 
Dit-il, que ton épouse ait si rouges les yeux : 
Rêvant à son futur pendant huit nuits entières, 
La pauvrette un instant n'a point clos les paupières. »
Mais voilà qu'au salon vient la sœur de Thrymer !
Elle exige d'un ton railleusement amer
De l'épouse un cadeau : « Donne-moi, lui «dit-elle,
Si tu veux conserver mon amitié, ma belle !
Ces bijoux si luisants qui décorent ta main !
Donne-moi ce collier, qui brille sur ton sein !
Lors Thrym, impatient de consommer la noce : 
« Qu'on apporte, dit-il, pour finir le négoce, 
Le marteau sur lequel ma belle épouse et moi 
Nous devons nous jurer amour, constance et foi ! »
On apporte Molner : à Thor on le présente : 
A peine l'étreint-il, d'une voix foudroyante 
1l s'écrie : « 0 Thrymer, et vous, Géants hideux I 
Je vais calmer bientôt vos transports amoureux. » 
Il arrache soudain sa robe et sa coiffure, 
Il jette la guirlande et toute la parure : 
Frappant à droite et gauche avec ses bras puissants, 
Il fait tomber partout les malheureux Géants ! 
Tout baigné dans son sang, Thrymer roule par terre I 
Sa sœur périt aussi dans ce choc sanguinaire I 
Au lieu de recevoir des bagues et bijoux, 
Elle reçoit de Thor les formidables coups. 
Et c'est ainsi qu'a pu ce Dieu, selon l'histoire, 
Retrouver son marteau, l'instrument de sa gloire.

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