lundi 18 novembre 2013

Le Frère de Lait


I
1. La plus jolie parmi
les filles nobles de ce canton
Avait juste dix-huit ans:
Gwenolaïk était son nom.

2. Le vieux seigneur mourut,
puis ses deux sœurs et sa mère enfin.
Elle resta seule avec
une marâtre, quel chagrin!

3. Quel chagrin de la voir
accroupie sur le seuil du manoir,
Si douce et belle, verser
force larmes de désespoir!

4. Cherchant à l'horizon
le bateau de son frère de lait,
Son seul soutien ici-bas.
Il y a longtemps qu'elle attendait.

5. Cherchant à l'horizon
le bateau de son frère de lait
Il y avait six ans déjà
qu'au loin il s'en était allé.

6. - Ma fille par ici,
le bétail attend d'être rentré
Je ne vais pas vous nourrir
à rien faire que rêvasser.

7. Elle la réveillait
deux ou trois heures avant le jour
L'hiver, pour faire du feu,
balayer la salle et la cour.

8. Aller puiser de l'eau
dans la fontaine du Ru des Nains,
Avec un pot qui fuyait,
une cuvette aux bords disjoints.

9. Profonde était la nuit:
l'eau de la fontaine fut troublée
Par la monture d'un preux
qui de Nantes s'en revenait.

10. - Bonsoir la belle enfant:
dites-moi, vous a-t-on fiancée?
Moi, jeune et sotte à la fois,
je lui répondis: -Je ne sais.

11. - Êtes-vous fiancée?
La belle, répondez sans détour!
- Sauf votre grâce, seigneur;
je ne le suis point à ce jour.

12. - Prenez ma bague d'or!
Que votre marâtre sache bien
Vos fiançailles avec
celui qui de Nantes revient.

13. Que l'affaire fut chaude
et que son écuyer fut tué,
Qu'il fut lui même blessé
d'un coup d'épée à son côté.

14. Dans trois semaines et
trois jours, dès lors qu'il sera guéri,
Au manoir il se rendra
pour gaiement quérir son amie. -

15. Et la belle aussitôt
rentre regarder l'anneau et voit
Que c'est celui que son cher
frère de lait portait au doigt!

II
16. Il s'était écoulé
une semaine, puis, deux, puis trois
Et le jeune chevalier
ne s'en revenait toujours pas.

17. - Il faut vous marier.
J'y ai longtemps songé dans mon cœur.
Et je viens de vous trouver,
ma fille, un homme de valeur.




18. - Ma mère, excusez-moi,
Je ne désire d'autre mari
Que mon cher frère de lait,
qui vient d'arriver par ici.

19. C'est lui qui m'a donné
l'anneau nuptial que je porte au doigt
Et bientôt pour me chercher
au manoir gaiement il viendra.

20. - Cessez de nous rebattre
les oreilles avec cet anneau.
Ou bien je cherche un bâton
pour vous apprendre d'autres mots.

21. Car de gré ou de force,
il vous faudra prendre pour mari
Joseph le Simple d'esprit,
le jeune valet d'écurie.

22. - Epouser, Job, l'horreur!
A coup sûr, j'en mourrai de dépit.
Ma mère, ma pauvre mère!
Si vous étiez encore en vie!

23. - Allez vous lamenter
dans la cour autant que vous voudrez!
Malgré vos grimaces, dans
trois jours vous serez fiancée! -

III
24. Vers ce temps-là le vieux
fossoyeur parcourait le pays
Une clochette à la main:
on annonce les morts ainsi.

25. - Priez pour l'âme qui
fut celle du seigneur chevalier
Homme de bien et de cœur
, tant qu'en ce monde il séjournait.

26. Blessé mortellement
au flanc, d'un coup d'épée, au combat
Dans une grande bataille,
au-delà de Nantes là-bas.

27. Au coucher du soleil,
demain commencera la veillée
Puis de l'église on ira
jusqu'à sa tombe le porter. -

IV
28. - Vous vous en retournez
de bien bonne heure! - Mais vraiment!, oui
- Mais la fête bat son plein.
Et la soirée n'est pas finie!

29. - Je ne peux contenir
toute mon horreur, et ma pitié
A l'idée qu'elle sera
face à face avec ce vacher.

30. Chacun mêlait ses pleurs
aux pleurs amers de la pauvre enfant.
Oui, tout le monde pleurait.
Monsieur le recteur tout autant.

31. Dans l'église de la
paroisse, tous pleuraient ce matin,
Jeunes et vieux, tous pleuraient.
Sa marâtre ne pleurait point.

32. Plus les ménétriers,
en revenant au manoir, sonnaient,
Et plus on la consolait,
plus son cœur était déchiré.

33. Il lui fut assigné
la place d'honneur pour le repas.
Elle ne but goutte d'eau,
ni morceau de pain ne mangea.

34. Quand on l'a dévêtue
pour la conduire au lit conjugal,
Elle a jeté son anneau,
déchiré son ruban nuptial.

35. Elle s'est échappée
de la maison, toute échevelée.
Où elle alla se cacher,
personne à ce jour ne le sait. -

V
36. Les lumières étaient
éteintes, chacun dormait ici.
Tandis que la pauvre enfant
veillait, fiévreuse, hors du logis.

37. - Qui passe par ici?
- C'est moi, Nola, ton frère de lait.
- Est-ce toi? Est-ce bien toi?
Oui c'est bien toi, en vérité! -

38. Elle sort et s'assied
vite en croupe sur son cheval blanc
Et se blottit contre lui,
de son petit bras l'entourant.

39. - Mon frère, nous allons
vite et avons fait cent lieux, je crois!
Je ne fus jamais aussi
heureuse qu'ici, près de toi!

40. La maison de ta mère
est-elle encor loin? Je voudrais tant
Y être déjà. - Tiens-moi
bien, ma sœur, encore un moment. -

41. Le hibou en criant
à leur approche au loin s'enfuyait,
Et les animaux sauvages,
effrayés du bruit qu'ils faisaient.

42. - Ton cheval est docile
et resplendissant est ton harnois!
Mon frère de lait, je te
trouve bien grandi, par ma foi!

43. Je te trouve bien beau!
Dis, ton manoir est-il encor loin?
- Nous touchons bientôt au but.
Ma sœur n'ai crainte et tiens-toi bien.

44. - Comme ton cœur est froid!
Et tes cheveux sont mouillés aussi!
Ton cœur, ta main sont glacés;
j'ai peur que tu ne sois transi.

45. - Tiens-moi toujours, ma sœur!
Car nous voici tout près maintenant.
N'entends-tu pas les sonneurs
de nos noces, leurs cris perçants? -

46. Il n'avait pas fini
de parler, que son cheval soudain
Par un grand hennissement
à sa folle course mit fin.

47. Ils étaient sur une île
où dansait une foule de gens,
Garçons et filles jolies,
se tenant par la main, jouant

48. Au milieu d'arbres verts
chargés de pommes tout autour d'eux,
Sur qui, par-dessus les monts,
se levait un soleil radieux.

49. Dans la vallée coulait
l'onde pure d'un petit lavoir
Où revenaient à la vie
les âmes qui venaient y boire.

50. Avec elles était
la mère de Gwenola, ainsi
Que ses deux sœurs. Ce n'était
que plaisirs, chants et joyeux cris.

VI
51. Au lever du soleil,
des vierges portaient, précieux fardeau,
Son cadavre immaculé
de l'église blanche au tombeau.

Traduction: Christian Souchon (c) 2008
I
1. Gwenola, la plus belle ainsi que la plus sage
Des filles des seigneurs de notre voisinage
A la Saint-Corentin avait eu dix-huit ans:
Sa mère et ses deux sœurs avaient depuis longtemps

2. Laissé leur place vide
Au banc commun de l'âtre;
Tous les siens étaient morts
Excepté sa marâtre.

3. C'était pitié, vraiment,
De la voir chaque jour
Assise, seule, en pleurs,
Au perron de la tour

4. Cherchant, hélas en vain,
Comme au ciel une étoile,
A l'horizon des mers,
Cherchant la blanche voile,

5. Qui devait ramener
Son espoir, son sauveur
Le seul être ici-bas
Qui l'appelât sa sœur.

6. - A qui rêvez-vous donc?
Allez garder la vache;
Je ne vous nourris pas
Pour chômer, que je sache.

7. Trois heures avant l'aube
Il fallait se lever
Pour allumer le feu,
L'hiver et tout laver.

8. Tout ranger au manoir
Aller à la fontaine
Avec un seau fêlé,
Dans le fond de la plaine.

9. La nuit était obscure
Et l'eau trouble; un guerrier
Se tenait sur le bord
Près de son destrier.

10. - Dites-moi, jeune fille,
Etes-vous fiancée fiancée? -
Moi, (que j'étais enfant
Et sotte et sans pensée!),

11. Je dis: - Je n'en sais rien. -
Vous ne savez? Comment?
- Avez-vous un époux? -
Un époux? Non vraiment!

12. - Hé bien! Prenez ma bague!
Et sache votre mère
Qu'un jeune chevalier
Qui revient de la guerre.

13. Dont le page a péri
Qui lui-même est blessé,
Vous a donné ce gage
Et vous est fiancé.

14. Mais qu'il doit revenir
Guéri de sa blessure,
Vous chercher dans un mois
Et trois jours, je le jure! -

15. Il part; elle regarde
En tremblant l'annelet:
C'était la bague d'or
De son frère de lait!

II
16. Il s'était écoulé
Deux, trois, quatre semaines
Sans que le chevalier
Reparût aux domaines.

17. - Vous êtes jeune, et moi je vais bientôt mourir
Ma fille, il faut pourtant songer à l'avenir.
Je vous trouve un parti qui me semble fort sage,
Le jeune homme vous aime, il s'entend au ménage.

17 bis. Il est doux, économe, et cité par chacun
Enfin c'est un mari comme il vous en faut un.

18. - Si vous le permettez,
J'épouserai mon frère:
Il est depuis un mois,
De retour de la guerre.

19. Il m'a donné sa bague. Il est mon fiancé;
Son jeune page est mort et lui-même est blessé,
Mais il sera bientôt guéri de sa blessure.
Il me viendra chercher; il a dit: - Je le jure! -

20. - Que murmurez-vous là?
Sortez, sortez d'ici;
Allez! Je n'entends pas
Qu'on me raisonne ainsi;

21. Vous épouserez Job,




22.
- Un valet d'écurie!
Ah si ma pauvre mère!
Etait encore en vie!

23. - Sortez, vous dis-je, allez
Pleurnicher dans la cour!;
Dans trois jours nous mettrons
Bon ordre à votre amour-

III
24. Le fossoyeur allait
De village en village
En sonnant sa sonnette,
Accomplir son message.

25. - Venez, jeunes et vieux
Venez, venez prier;
C'est pour l'âme qui fut
Monsieur le chevalier.

26. Blessé mortellement, il revint de la guerre
Mourir au vieux manoir dans les bras de sa mère.
Venez prier pour lui: c'était un bon chrétien;
Il fut homme de cœur. Il fut homme de bien.

27. Au coucher du soleil aura lieu la veillée
Puis après, le convoi passera dans l'allée.
Venez, jeunes et vieux, venez,venez prier,
C'est pour l'âme qui fut monsieur le chevalier. -

IV
28. - Sans attendre la fin,
Vous quittez la partie?
- Si je pars? Je devrais
Déjà être partie.

29. - Je n'y puis plus tenir
Et suis toute en émoi,
De trouver un bouvier
Face à face avec moi.

30. - Elle me fait pitié,
Cette pauvre petite!
Dans la paroisse entière,
On la plaint, l'on s'irrite!

31. A la voir ce matin pleurer de tout son cœur,
Tout le monde pleurait, et même le recteur.
Tout le monde pleurait dans l'église en prière
Tous, et jeunes et vieux, tous, hors la belle-mère.

32. En revenant du bourg,
Plus le biniou sonnait,
Plus on la consolait,
Plus son cœur se fendait.

33. A la place d'honneur,
A table on l'a conduite,
Elle n'a pu manger
Morceau qui lui profite.

34. On a voulu la prendre
Et la déshabiller;
Elle a jeté sa bague,
Et brisé son collier;

35. Déchiré ses rubans,
Son bandeau, pris la fuite,
Les cheveux en désordre:
On est à sa poursuite. -

V
36. Les flambeaux étaient morts;
Le manoir sommeillait.
Seule au hameau voisin
Gwenolaïk veillait.

37. - Qui frappe là? - C'est moi! -
Comment, c'est toi! mon frère! -.
Et, franchissant d'un bond
Le seuil de la chaumière,

38. Elle était dans ses bras. Et le cheval a fui,
Les emportant tous deux, elle derrière lui,
L'entourant de ses bras comme d'une ceinture,
Et livrant à la nuit sa noire chevelure.

39. - Dieu! que nous allons vite!
Il me semble vraiment
Que nous avons franchi
La plaine en un moment!

40. Est-elle encore loin,
Mon frère, ta demeure?
- Tiens-moi bien, nous allons
Arriver tout à l'heure.

41. - Que je me trouve heureuse ici derrière toi! -
(Cependant les hiboux avec des cris d'effroi,
Fuyaient de toutes parts vers leurs sombres demeures.)
- Sommes-nous encor loin? - Tiens-moi bien!... Tout à l'heure!

42. - Je te trouve bien beau,
Mon frère, et bien grandi!
Que ton cheval est souple
Et son galop hardi!

43. Et ton casque brillant
Et claire ton armure!
Mais au moins, es-tu bien
Guéri de ta blessure?

44. Tes cheveux sont mouillés;
Dieu! ton cœur est glacé!
Tu me sembles avoir
Bien froid, mon fiancé.

45. Sommes-nous encor loin,
Dis, - Non, non! tout s'apprête,
N'entends-tu pas les sons
Du biniou de la fête? -

46. Le cheval à ces mots
S'arrête tout fumant,
Et tressaille en poussant
Un long hennissement

47. A leurs regards s'offrait
Une belle prairie,
Mille danseurs joyeux
Foulaient l'herbe fleurie.

48. Des arbres aux fruits d'or,
Et la mer alentour,
Et sur les monts au loin,
Les premiers feux du jour.

49. Un ruisseau clair et pur
Parcourait la prairie
Des âmes y buvant
Revenaient à la vie.

50. Ce n'était que chansons
Et fête en tous les cœurs
Gwenola retrouva
Sa mère et ses deux sœurs.

VI
51.




Traduction: La Villemarqué, 1839
http://chrsouchon.free.fr/magerf.htm

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