lundi 18 novembre 2013

La Fontenelle

I

1. A Prat La Fontenelle était
Fort renommé pour sa beauté,
Il vola des bras de sa nourrice
Une héritière unique et riche.

2. - L'héritière, dites-moi donc,
Que cherchez-vous dans ce buisson?
- Pour offrir à mon frère de lait,
Des fleurs d'été pour un bouquet.

3. Oui, je cherche des fleurs d'été
Pour mon gentil frère de lait.
Et j'éprouve une crainte mortelle
De voir surgir La Fontenelle.

4. - C'est un nom qu'on entend partout.
Vous-même le connaissez-vous?
- Ma foi, non, je ne le connais point.
Mais personne n'en dit du bien.

5. On n'en dit pas beaucoup de bien,
On prétend que c'est un coquin
Qui fait les filles prisonnières...
- Oui, mais surtout les héritières. -

6. Voilà qu'il la prit dans ses bras,
La serra fort et l'installa
En croupe et qu'il partit aussitôt,
Faisant route vers Saint-Malo.

7. A Saint-Malo pendant des mois
Dans un couvent il l'enferma.
Le jour même de ses quatorze ans,
Il la délivre en l'épousant.

II

8. Au manoir de Coadélan,
Elle mit au monde un enfant,
Un fils mignon tout aussi beau qu'elle
Ou son père, La Fontenelle.

9. Un beau jour il reçut un pli:
Il fallait qu'il aille à Paris.
- Vous resterez à Coadélan.
Je pars pour Paris à présent.

10. - Seigneur, je vous en prie, restez
Je vais payer un messager.
Si vous partez, vous êtes perdu,
Et ne reviendrez jamais plus.

11. - Mais n'ayez pas peur, je vous dis.
Non, j'irai moi-même à Paris.
Vous, prenez bien soin de notre enfant,
Tant que vous me verrez absent. -

12. Puis La Fontenelle a promis
Aux jeunes gens lorsqu'il partit:
- Je ferai don d'une bannière
A Notre -Dame du Rosaire.

13. Une bannière, un beau manteau
Si vous ne m'oubliez bientôt,
Si vous prenez soin de mon enfant
Qui demeure à Coadélan.

III

14. - Sire le Roi, Reine, bonjour.
Je comparais à votre cour.
- Vous avez bien fait de venir, mais
D'ici vous ne ressortirez.

15. - Pourquoi ne partirai-je pas?
Nous verrons bien, Sire le Roi!
Mon cheval, faites-le préparer,
Que je puisse m'en retourner!

16. - Aller à Coadélan, ça non!
Vous irez plutôt en prison.
J'ai tout ce qu'il faut pour enchaîner
Au moins deux ou trois prisonniers.

17. - Petit page, entends mon invite,
A Coadélan rends-toi vite!
Et tu diras à ma pauvre belle
Qu'elle renonce à la dentelle.

18. A la dentelle à tout jamais:
Son pauvre époux est en danger.
Rapporte-moi de quoi me vêtir,
Et un drap pour m'ensevelir.

19. Une camisole de lin
Et un linceul blanc, je dis bien.
Et de plus un grand plateau doré
Où sera mon crâne exposé.

20. Cette mèche en signe de deuil,
Tu l'accrocheras à mon seuil,
Qu'en allant à la messe tous prient
Dieu de pardonner au marquis.

21. - Des cheveux, tant que vous voudrez.
Du plat d'or on peut se passer:
Sa tête, sur le pavé roulant,
Servira de boule aux enfants. -

22. Le petit page tout tremblant
Arrivant à Coadélan
Dit: - Bonjour, vous allez, héritière,
Mieux que votre mari, j'espère!

23. Une chemise il lui faudrait,
Et un drap pour l'envelopper,
De même qu'un grand plateau doré
Où son crâne sera montré. -

IV

24. Les Parisiens se demandaient
Ce qui pouvait s'être passé
Pour qu'une dame, de loin venue,
Fasse tant de bruit dans la rue.

25. - L'héritière de Coadélan,
Dans son habit vert et bouffant,
Si elle savait ce que je sais,
Un habit noir elle mettrait.

26. - Sire on dit qu'il ne tient qu'à vous,
Que me soit rendu mon époux!
- Son corps ne vous sera pas livré.
Trois jours déjà qu'on l'a roué. -

27. Celui qui vient à Coadélan,
C'est un deuil profond qu'il ressent,
Un sentiment vague et douloureux
Lorsqu'il voit ce foyer sans feu.

28. Qu'il voit croître partout l'ortie,
Du seuil au tréfonds du logis,
Et dans le grand salon principal
Des mécréants mèner le bal.

29. Et les pauvres gens en passant,
Remplis de découragement,
Disent, versant une larme amère:
- Les pauvres ont perdu leur mère!
Traduction: Christian Souchon (c) 2008
http://chrsouchon.free.fr/fontanef.htm

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