jeudi 7 novembre 2013

Aux Origines de la Féerie

Aux Origines de la Féerie
Aux Origines de la Féerie

Un Peu d’Etymologie

Le mot "fée" est, à lui seul, une petite curiosité. Aujourd'hui simple nom commun féminin, il était,
autrefois, également utilisé comme adjectif : on pouvait ainsi parler d'un anneau fé (ou faé) pour
désigner un bijou enchanté, ou d'un bois faé pour désigner une forêt située à la lisière de l'Autre
Monde... Selon les linguistes, le mot "fée" provient du latin fata, lui-même issu de fatum : la destinée.
Les "fées" seraient ainsi nommées car elles veillent et influent sur le destin des simples mortels. Cette
étymologie témoigne de l'aspect tutélaire des fées, celles-là mêmes qui, dans les contes, se penchent
sur le berceau des nouveau-nés pour lui donner bonne ou mauvaise fortune : bien avant La Belle au
Bois Dormant, de nombreux récits populaires ou légendaires faisaient état de cette vocation protectrice
(ou malveillante !) des fées fata, agentes et porteuses des puissances de la destinée.

Il serait toutefois sacrilège de cantonner nos fées à ce seul rôle, et il est intéressant de remarquer que
dans les cultures où le nom que nous traduisons par "fée" ne provient pas de cette racine latine, comme
c'est le cas en Irlande, au Pays de Galles ou en Scandinavie, les vocations et les motivations attribuées
aux fées sont beaucoup plus diversifiées et les mythes qui les mettent en scène plus nombreux et plus
riches... Pris dans son acception la plus large, le terme fées ne désigne pas seulement les porteuses de
bonnes ou de mauvaises fortunes, mais tout un ensemble de créatures enchantées, le plus souvent
anthropomorphes, issues d'un monde existant aux frontières du nôtre, et qui entretiennent avec les
simples mortels des rapports complexes faits d'attirance, de curiosité, de méfiance et de malice.

Si l'on suit cette définition, on s'aperçoit bientôt que les fées sont présentes sous une forme ou sous une
autre dans presque toutes les cultures du globe, des sidhe gaéliques aux apsara d'Inde, en passant par
les mimi australiens, les alf nordiques ou les kitsune nippons. Il faudrait au moins trois ouvrages
comme celui-ci pour recenser les fées du monde entier, aussi nous cantonnerons nous plus
modestement au champ déjà très étendu des traditions et mythologies d'Europe occidentale.

Les Trois Dons 
A l'origine, il semble que la figure de la fée se structure autour de trois grandes caractéristiques, qui 
déterminent une triple vocation : premièrement, le pouvoir de prophétiser ou d'influencer les destinées 
humaines; deuxièmement, un lien essentiel avec les puissances de la Nature; troisièmement, enfin, le 
don d'enchanter les mortels, c'est à dire de les ensorceler ou de leur permettre d'accomplir de grandes 
choses. La Fée originelle tient donc à la fois de la Déesse tutélaire, de la Nymphe et de la Muse, un 
triple héritage qui mérite d'être examiné en détail, à la lumière de différentes traditions mythiques. 
Fatae et Fées Tutélaires 
A l'origine, une des principales vocations de la fée est de présider au fatum, c'est à dire à la destinée. 
Cette attribution les rapproche clairement des trois Parques grecques (Clotho, Lachésis et Atropos) et 
de leurs homologues scandinaves, les Nornes (Urd, Verdandi et Skuld), qui filent sur leur quenouille la 
vie de chaque être humain : la première déroule le fil, la deuxième décide de sa longueur et la 
troisième le coupe, répétant inlassablement le même cycle naissance-existence-mort. On retrouve ce  2 
motif de la fileuse dans la description de certaines fées, comme la vieille fileuse Habetrot, toujours 
représentée avec un rouet ou une quenouille. 
A la figure quelque peu inquiétante de la fata fileuse de destin, la tradition populaire a peu à peu 
substitué celle de la marraine bienveillante, comme dans le célèbre conte de Cendrillon. Ce rôle de 
marraine devient encore plus marqué lorsque la fée se fait dispensatrice de dons innés : selon la 
tradition féerique populaire, les fées ont coutume de prodiguer dons, talents et fortunes à certains 
nouveau-nés : pour cela, il leur suffit, suivant l'expression consacrée, de se pencher sur le berceau de 
l'enfant. S'ensuit alors une véritable cérémonie rituelle où dons et bons présages sont distribués par les 
fées comme autant de cadeaux de baptême. Dans le cas de nourrissons particulièrement favorisés par 
le destin, on assiste ainsi à un véritable défilé de fées; leur nombre correspond presque toujours à un 
chiffre symbolique ou réputé "magique" : trois, cinq, sept, neuf ou douze. Il est également capital que 
toutes les fées aient été invitées et correctement accueillies par leurs hôtes; l'harmonie représentée par 
le chiffre magique est, hélas, presque toujours rompue par l'irruption d'une mauvaise fée, que personne 
n'avait songé à inviter et qui se venge des mortels indélicats en ajoutant une malédiction ou une 
sinistre prophétie à la liste des dons et des bonnes fortunes du nouveau-né. Dans le conte bien connu 
de La Belle au Bois Dormant, trois bonnes fées se sont penchées sur le berceau de la princesse, mais la 
maléfique Carabosse survient et jette un mauvais sort (c'est à dire un "mauvais destin") à l'enfant : s'il 
advenait qu'elle se pique à une aiguille, elle sombrerait dans un sommeil de cent ans... 
Selon certains spécialistes de la mythologie celtique, cette distribution de dons et de présages 
trouverait son origine dans l'antique coutume celte des gessa, véritables tabous magiques révélés ou 
imposés par les druides et les devineresses à la naissance d'un enfant ou lors de l'initiation d'un jeune 
garçon. La promulgation d'un geiss ou de plusieurs gessa s'accompagnait souvent de présages 
concernant la destinée du jeune sujet et les dons qu'il ne manifesterait en grandissant. Comme dans la 
Belle au Bois Dormant, la transgression de l'interdit représenté par le geiss expose l'individu à des 
conséquences terribles : on ne contrarie pas impunément les puissances qui président aux destinées 
humaines... 

Nymphes et Esprits de la Nature 
Parmi les êtres mythiques ayant contribué à forger, au fil des siècles, l'image traditionnelle des fées, 
les Nymphes occupent une place de première importance : incarnations féminines des beautés et des 
puissances de la Nature, elles sont les cousines helléniques de toutes les fées et déesses des forêts, des 
cavernes, des lacs et des rivières. 
Les nymphes les plus connues sont sans doute les Dryades, gardiennes et protectrices des forêts 
sacrées de chênes, arbres dont elles possèdent la vitalité et la longévité. Selon certaines traditions, 
chaque chêne était protégé par une Dryade particulière, vivant en étroite communion avec son arbre. Il 
semble toutefois qu'une Dryade puisse quitter son arbre et sa forêt pour épouser un beau jeune homme 
ou, mieux encore, un beau demi-dieu : Eurydice, la promise du célèbre Orphée, appartenait à l'origine 
au peuple des dryades. Mi-femmes, mi-arbres, les Dryades symbolisent le règne végétal et la 
dimension féminine de la Nature, un peu comme les Satyres, mi-hommes, mi-bêtes, en représentent 
l'aspect animal et masculin. 
A côté des Dryades, on trouve une multitude d'autres Nymphes, soigneusement répertoriées et 
classifiées par la mythologie grecque : les Néréides (nymphes de la mer), les Naiades (nymphes des 
rivières et des eaux vives), les Méliades (nymphes des bois de frêne), les Hamadryades (nymphes des 
bois en général), les Oréades (nymphes des montagnes), les Alséides (nymphes des bocages), les 
Napées (nymphes des vallons)... 
Mais la mythologie grecque n'est pas la seule à nous montrer des esprits de la Nature s'incarnant sous 
les traits de jeunes femmes à la beauté enchanteresse : citons les Dames Vertes qui règnent sur les bois 
et les forêts des contrées celtiques, les cruelles et envoûtantes Rusalki, maîtresses des rivières et des  3 
torrents de Russie, les Ondines et les Princesses Elfes des mythes germaniques ou encore les 
mystérieuses Dames du Lac des légendes arthuriennes... 
En dehors de leur extrême beauté et de leur lien essentiel avec la Nature, toutes les familles de 
Nymphes possèdent les deux autres dons caractéristiques des fées : le don de prophétiser les destinées 
humaines, faculté qu'elles partagent avec les Parques et les fées tutélaires, et le don d'inspirer les 
mortels, de leur donner le désir d'accomplir de grandes choses, faculté que possèdent également, à un 
degré certes plus élevé, leurs lointaines cousines les Muses. 
Muses et Fées Inspiratrices 
Dans la mythologie grecque classique, les Muses étaient des déesses présidant aux différents Arts et 
dont l'influence bénéfique pouvait conférer inspiration, génie et talent à ceux qui étaient assez 
audacieux pour les courtiser. Ainsi, Calliope gouvernait l'éloquence, Melpomène le chant, Terpsichore 
la danse etc. 
Cette vocation d'inspiratrice se retrouve chez certaines races de fées celtiques, notamment la Leanan 
Sidhe irlandaise, mélange de muse, de vampire et de femme fatale : sous l'apparence d'une femme à la 
beauté surnaturelle, la Leanan Sidhe séduit les poètes, les artistes et autres rêveurs. Tant qu'ils 
demeurent sous son emprise, ces mortels se voient gratifiés d'une créativité et d'un talent hors du 
commun mais, à mesure que leur génie se révèle, leur vie s'étiole, consumée par la Leanan. Les 
malheureux sombrent bientôt dans la démence et vieillissent de plusieurs années en quelques jours, 
jusqu'à ce qu'ils tombent en poussière ou que la fée maléfique soit chassée. Comme dans de nombreux 
cas, celui qui reçoit la faveur d'une fée devra, tôt ou tard, en payer le prix : on retrouve ici l'antique 
tradition du don et du contre-don, présente dans la plupart des cultures. 
Amours Féeriques 
Le thème de l'union d'un simple mortel et d'une fée forme l'ossature d'un grand nombre de récits 
littéraires ou populaires. La première rencontre entre les deux futurs amants a souvent lieu dans une 
forêt, près d'une fontaine ou dans tout autre lieu étroitement lié à la vitalité de la nature : ce lieu est une 
porte, une borne marquant la frontière entre le monde des hommes et l'autre, celui de la féerie. En 
arrivant à cet endroit, le mortel, le plus souvent un chasseur ayant perdu son chemin, atteint sans s'en 
douter la lisière de cet autre monde : il y rencontre alors une jeune femme à la beauté enchanteresse, 
sous le charme de laquelle il tombe tout naturellement... 
Dans certains cas, c'est la fée elle-même qui a amené le mortel égaré dans ces parages interdits, "hors 
des sentiers battus", en prenant la forme d'un animal fabuleux, comme une biche d'une blancheur 
immaculée. Le mortel, fasciné par la beauté de l'inconnue, lui fait une cour passionnée, à laquelle la 
Belle cède souvent sans grande difficulté, devant la plupart du temps regagner son monde avant le 
lever du jour, ou avant tout autre délai lié aux cycles de la nature. Le bon ordre des choses voudrait 
alors que les deux amants se séparent à jamais, chacun retournant vers le monde qui est le sien, mais 
c'est évidemment compter sans le pouvoir de l'Amour, seule puissance capable de défier les lois de la 
destinée... 
Parfois, la fée amoureuse, conquise par la noblesse de cœur de son soupirant, accepte de se laisser 
emmener par lui dans le monde des hommes, pour y devenir son épouse. Une telle décision ne se 
prend évidemment pas à la légère et suppose toujours une forme de compensation, destinée à restaurer 
l'équilibre du monde, perturbé par ce franchissement imprévu : la fée doit le plus souvent renoncer à 
son immortalité féerique ainsi qu'à une partie de ses pouvoirs surnaturels, et l'époux, quant à lui, devra 
se soumettre à un interdit magique (toujours les gessa...), dont la transgression entraînerait (ou plutôt 
entraînera) la perte irrémédiable de l'être aimé. Cette suite d'événements constitue la trame d'un des  4 
rares grands récits féeriques de la tradition française, l'histoire de la fée Mélusine, aïeule et mère 
tutélaire de la lignée des seigneurs de Lusignan... 
Mais, le plus souvent, les récits de rencontre amoureuse entre une fée et un mortel suivent la voie 
inverse, et c'est l'amant mortel, séduit et enchanté par les charmes de la belle damoiselle, qui suit ses 
pas jusque dans l'Autre Monde. Là, il découvre alors une vie de félicité perpétuelle et de jeunesse 
éternelle, jusqu'à ce qu'une sorte de "mal du pays" s'empare de lui et le pousse à repasser la porte pour 
retrouver notre monde, en dépit des avertissements de la fée... Ce retour est presque toujours 
douloureux : en revenant dans le monde des hommes, l'amant s'aperçoit que le temps ne s'est pas 
écoulé au même rythme des deux côtés du voile, et que la plupart de ses amis, parents et êtres chers 
sont morts et oubliés depuis bien longtemps... L'histoire d'Oisin, rattachée au célèbre cycle irlandais 
des Guerriers de Finn, présente une illustration particulièrement émouvante de ce thème. 
Oisin était le fils de Finn, le chef des légendaires guerriers Fiana, qui parcouraient l'Irlande en quête 
de gloire et d'aventures. Un jour que les Fiana étaient à la chasse, ils rencontrèrent une femme d'une 
grande beauté, qui s'approcha d'eux sans la moindre crainte. C'était la fée Niamh à la Chevelure 
d'Or, du peuple des Tuatha dé Danan, fille du dieu Manannan. Niamh était à la recherche d'un amant 
paré des qualités d'un roi et d'un héros; elle le trouva en la personne d'Oisin, qu'elle invita à monter 
sur la croupe de son cheval. Ensemble, ils gagnèrent le rivage et chevauchèrent bientôt sur la crête 
des vagues, vers l'île enchantée de Tir Nan Og, la Terre des Jeunes. Au cours de leur étrange voyage, 
ils connurent bien des prodiges et bien des aventures, qui donnèrent à Oisin l'occasion de prouver son 
courage : ainsi délivra-t-il une jeune damoiselle des Tuatha dé Danan des griffes d'un démon 
fomorien qui la retenait captive dans son royaume du fond des mers... Niamh et Oisin atteignirent 
bientôt la Terre des Jeunes. Là, Oisin vécut auprès de son amante une vie de plaisirs et de félicité, 
durant trois siècles, sans vieillir d'une semaine. Le souvenir de ses anciens compagnons disparut bien 
vite de son esprit et une éternité d'enchantements semblait s'offrir à lui... Mais, un jour, la mémoire lui 
revint, et il fut soudain saisi d'une profonde mélancolie, songeant à ses vieux amis et à sa chère terre 
natale. Il décida alors de retourner en Irlande; Niamh lui donna pour son voyage un cheval fabuleux, 
capable de galoper sur la mer mais dont les sabots ne devaient jamais, à aucun prix, fouler la terre 
ferme. Oisin promit d'y veiller et partit bientôt vers les rivages d'Irlande... Lorsqu'il arriva, il fut 
frappé de l'étrange spectacle qui s'offrait à ses yeux, et, oubliant les recommandations de Niamh, 
s'engagea sur la terre ferme avec sa monture. Autour de lui, tout avait changé : trois siècles avaient 
passé, et le temps avait emporté tout ce qu'il avait connu et tous ceux qu'il avait aimés. Finn et les 
Fiana n'étaient plus qu'une lointaine légende, et l'Irlande avait connu bien des guerres après eux. Le 
peuple avait oublié ses anciennes croyances et suivait désormais les enseignements de Saint Patrick... 
Quant aux hommes qu'il croisait sur sa route, ils semblaient à Oisin étrangement chétifs et faibles, 
comparés aux guerriers d'autrefois. Il rencontra bientôt trois de ces hommes, qui tentaient sans succès 
de soulever une grosse pierre. Se penchant pour les aider, il glissa de sa selle et tomba à terre. Dès 
qu'il eut touché le sol, il se mit à vieillir, devenant en quelques instants un vieillard aveugle et courbé 
par les ans. Il fut alors transporté auprès de Saint Patrick, qui lui offrit l'hospitalité et veilla sur lui, 
espérant le convertir à la nouvelle foi. Mais Oisin était un homme de l'ancien temps, un guerrier et un 
amant, et son âme n'aspirait guère à un Paradis d'où Finn et les siens étaient bannis, et où l'on 
ignorait les plaisirs de la chasse, de la fête et de la courtise. Le vieux héros, dernier survivant d'un 
passé révolu, mourut ainsi auprès du saint homme, désormais seul guide et gardien du peuple 
d'Irlande... 

Le Royaume Invisible 
Comme le montre le récit du voyage d'Oisin en Tir Na n'Og, l'existence des fées est, chez les Celtes, 
indissociable de l'existence d'un Autre Monde, situé au-delà ou en-deça du nôtre... ou peut-être serait-il 
plus judicieux de parler de plusieurs Autres Mondes, tant les légendes sur ce sujet diffèrent les unes 
des autres, comme en témoigne la multiplicité des noms donnés à cet "ailleurs" : la terre des jeunes, la 
terre au-delà des vagues, la terre de promesse, le pays d'été, la plaine du bonheur, la terre des vivants, 
la terre multicolore, le pays paisible, mais aussi, dans un registre plus inquiétant, la terre des brumes,  5 
la citadelle des ombres ou le pays de la nuit... On remarquera aussi la grande diversité des paysages 
présentés : forêts profondes, collines baignées d'un éternel crépuscule, îles verdoyantes et fleuries, 
palais souterrains, villes aux murailles de verre... L'Autre Monde peut se révéler aux hommes qui en 
franchissent les portes sous une infinité de visages, certains merveilleux et enchanteurs, d'autres 
effrayants et périlleux. 
Tout comme ses habitants, l'Autre Monde est toujours un endroit caractérisé par l'extrême : soit tout y 
est plus beau, plus abondant, plus vrai, plus vivant, plus brillant, soit, au contraire, tout y semble 
déformé, grotesque, dangereux, terrifiant. En pénétrant dans l'Autre Monde, on entre au propre comme 
au figuré dans le pays des rêves : on pourra y trouver le repos ou le tourment, y voir réaliser ses 
souhaits les plus chers ou bien y rencontrer d'incompréhensibles mystères, et passer en quelques 
battements de cœur du plus merveilleux des songes au plus terrible des cauchemars... Il n'est alors 
guère surprenant de voir les terres d'abondance et de jouvence se confondre avec le monde des 
trépassés, le terme "Autre Monde" pouvant aussi bien désigner le pays des fées que le séjour des 
morts. La notion d'Au-Delà traduit d'ailleurs fort bien le mystère de l'Autre Monde celtique, qui se 
situe véritablement au-delà de toutes les barrières, celles du monde physique comme celles de l'esprit 
humain. 
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dans les légendes, cet Autre Monde est toujours séparé du nôtre par 
une frontière qu'il convient de franchir, une limite devant être outrepassée, symbolisée le plus souvent 
par une barrière naturelle (l'orée d'un bois, l'entrée d'une caverne, la surface d'un lac, les flots de 
l'océan, une nappe de brume ou tout simplement l'horizon...) mais dont l'emplacement peut aussi être 
marqué par un cercle de pierres levées ou, dans les récits médiévaux, par le portail d'un château... De 
manière plus abstraite, cette limite peut aussi être celle qui sépare la veille et le sommeil, la conscience 
et l'état de transe, la sagesse et l'imprudence, ou encore le respect des interdits et leur transgression. 
Dans tous les cas, le passage dans l'Autre Monde correspond à une incursion dans l'inconnu. Ainsi, le 
chasseur impétueux qui s'écarte de son chemin ou s'éloigne de ses compagnons pour poursuivre un 
gibier surnaturel (blanc cerf, sanglier géant etc) passera sans s'en apercevoir d'un monde à l'autre : 
l'animal fabuleux l'y a certes attiré, mais c'est le chasseur lui-même qui a transgressé un interdit 
symbolique en quittant le sentier ou en abandonnant le groupe. 
Le Peuple des Sidhe 
La plupart des récits de la tradition celtique présentent les fées non comme un ensemble disparate 
d'entités isolées et de puissances individuelles intervenant de façon accidentelle ou arbitraire dans le 
destin des hommes, mais bien comme les représentants d'une race à part, d'un peuple qui possède ses 
propres coutumes, qui livre ses propres guerres et, surtout, qui règne sur son propre monde. Ce peuple, 
qui regroupe en son sein différentes tribus, différents royaumes, est connu sous le nom de peuple 
Sidhe, terme gaélique désignant à l'origine un tertre ou une colline : dans l'imaginaire celte, les tertres 
et les collines marquaient souvent les frontières visibles du monde invisible et les croyances populaires 
situaient volontiers les demeures et les palais des fées sous la surface des collines. 
A quoi ressemblent donc les Sidhe ? Dans la plupart des textes qui les décrivent, ils sont présentés 
comme des êtres à l'apparence humaine, mais particulièrement beaux, vigoureux et brillants, parés de 
dons prodigieux et éternellement jeunes... Certains d'entre eux, toutefois, sont particulièrement laids, 
ou étrangement difformes, voire franchement monstrueux : dans un cas comme dans l'autre, l'ordinaire 
n'a pas cours, et les extrêmes constituent la norme. 
Et qu'en est-il de l'organisation sociale de cette gent des collines ? Le plus souvent, les Sidhe vivent à 
la manière des tribus celtes, avec des guerriers, des bardes, des artisans, des rois et des reines, et 
présentent en quelque sorte une version idéalisée de la société celtique, parfois agrémentée de 
quelques étrangetés typiquement féeriques... En revanche, les Sidhe néfastes et malveillants tendent à 
vivre selon des coutumes qui ne sont en réalité que de grossières transgressions ou inversions des  6 
grandes lois communes au monde celtique : l'illusion remplace la vérité, la fausseté se substitue à 
l'honneur et les règles sacrées de l'hospitalité sont détournées à l'encontre des invités, retenus contre 
leur gré ou contraints de se plier à des coutumes infamantes par "respect" pour leurs hôtes. 
Seelie et Unseelie 
A l'instar des paysages de cet Autre Monde qui est le leur, la société des Sidhe est bâtie sur ce qu'on 
pourrait appeler une dualité des extrêmes : d'un côté, des êtres "brillants", dispensateurs de dons et 
d'inspiration, vivant dans un monde d'enchantements et de prodiges; de l'autre, des créatures 
"ténébreuses", parodiant et bafouant les lois humaines, porteuses de mauvais sort et semeuses de 
discorde. Si certains sidhe adoptent volontiers l'un ou l'autre comportement de façon capricieuse et 
imprévisible, la plupart d'entre eux relèvent clairement de l'un ou l'autre aspect. La tradition gaélique 
écossaise concrétise un peu plus cette bipartition en nommant précisément ces deux factions : d'un 
côté, la cour brillante des Seelie, de l'autre, la meute ténébreuse des Unseelie. Il est amusant de 
constater que ces deux termes, manifestement contraires, n'ont, en eux-mêmes, aucune signification 
propre, le mot seelie n'étant que la transcription de sidhe : seelie pourrait donc se traduire en français 
par fée ou faé et unseelie par un terme comme "infaé". 
Certains ont voulu voir dans la division entre seelie et unseelie une simple dichotomie entre forces du 
bien et forces du mal : de nombreux contes populaires, où diables, géants et fées sont souvent 
confondus dans la même collectivité maléfique, encouragent évidemment cette interprétation, mais de 
tels récits, issus d'une tradition orale toujours en mouvement, ont évidemment intégré au fil des siècles 
les influences du christianisme, influences qui en altèrent évidemment le sens premier. De même que 
les seelie ne sont pas des anges, les unseelie ne sont pas à proprement parler des diables ou des 
créatures infernales : loin de s'articuler sur un manichéisme à portée morale, voire moralisatrice, entre 
le Bien et le Mal, la division entre seelie et unseelie vise plutôt à séparer le beau et le laid, le faste et le 
néfaste, la lumière et l'obscurité, l'été et l'hiver, l'harmonie et le chaos, le rêve et le cauchemar, la 
fertilité et la décrépitude. Issue des lois originelles de la nature, et non d'une loi divine imposée sous 
forme de commandements, cette division des forces féeriques évoque beaucoup moins le bon ou le 
mauvais chez l'homme que le bon ou le mauvais pour l'homme. Encore faut-il savoir que, comme la 
nature dont ils sont la vivante incarnation, les sidhe peuvent être à la fois ou tour à tour fastes et 
néfastes, généreux et cruels, bons et mauvais pour l'homme; plus qu'un camp ou une faction définie, 
l'appartenance au bord seelie ou unseelie dénoterait plutôt un aspect, une humeur particulière, et les 
fées sont souvent connues pour être d'humeur changeante... 

Les Sidhe et les Mortels 
Seelie ou unseelie, les sidhe semblent en tous les cas éprouver une vive curiosité à l'égard des mortels 
et vont parfois jusqu'à inviter quelque promeneur solitaire ou voyageur égaré à les rejoindre dans leurs 
réjouissances. Dans la plupart des cas, ces réjouissances prennent la forme d'une grande ronde joyeuse 
ou d'un banquet où l'on sert des mets délicieux. Rappelons-nous au passage que la danse et la bonne 
chère sont deux symboles traditionnels des plaisirs de la chair : l'appel des fées est donc une invitation 
au plaisir et à l'abandon. Comme il est évidemment fort difficile de refuser quoi que ce soit à des êtres 
aussi séduisants, le mortel ne tarde pas à rentrer dans la danse ou à rejoindre la fête, ce qui va 
évidemment entraîner de fâcheuses conséquences, comme chaque fois qu'un interdit se trouve 
transgressé ou que la frontière entre les deux mondes est franchie... 
Lorsqu’il entre dans la ronde des fées, le mortel se trouve emporté par une farandole de plus en plus 
frénétique et étourdissante : dans certains récits, le malheureux est ainsi condamné à "danser jusqu'à la 
fin des temps"; dans d'autres, il parvient à quitter la danse, ou bien s'en trouve éjecté par malice, à 
moins que le lever du jour ne provoque la disparition des danseurs faés : le malheureux mortel 
constate alors qu'il a vieilli de plusieurs années en quelques heures, sans même avoir connu une vie  7 
d'abondance et de félicité, comme Oisin en Tir Na n’Og. La signification cachée de cette ronde des 
fées est aisée à déceler : l'homme qui cède aux plaisirs vit sa vie comme une grande farandole, comme 
un tourbillon, sans voir le temps passer, et se réveille un jour, vieux, seul, au terme d'une existence qui 
ne lui a rien appris, rien apporté. Dans d'autres cas, le danseur est finalement changé en pierre : 
plusieurs cercles de pierres levées, en Grande Bretagne et en Bretagne armoricaine, sont liés à des 
histoires de danseurs pétrifiés victimes de la malice des sidhe ou des korrigans. 
Dans le cas du banquet des fées, l'expérience vécue par l'invité mortel est plus élaborée, riche de 
sensations diverses et de plaisirs variés : les plats, la boisson, la musique, la beauté des convives, tous 
ces éléments font de ce festin féerique un moment magique et inoubliable. Mais on ne goûte pas 
impunément les mets et les breuvages de l'Autre Monde : un des premiers conseils que l'on donnait 
jadis aux enfants et aux voyageurs était de ne jamais accepter quoi que ce soit, et tout 
particulièrement à manger ou à boire, qui soit offert par une fée ou par un être de même nature. On 
retrouve à nouveau l'éternel principe de l'interdit : en acceptant un cadeau offert par une fée, en 
goûtant un plat préparé dans l'Autre Monde, le mortel imprudent se laisse en quelque sorte 
contaminer par la magie des fées... Ceux qui cèdent à la tentation subiront bien souvent le même 
réveil brutal, le même douloureux retour à la réalité que le danseur de la ronde des fées... Ils ne 
verront plus le temps passer et, lorsqu'ils prendront congé de leur hôte, ils trouveront un monde 
méconnaissable, où de nombreuses années se sont écoulées durant l'espace d'un soir à la cour des 
fées. 
Dans certains récits, le convive égaré se voit épargner le châtiment de son propre vieillissement 
accéléré, mais l'expérience qu'il a vécue et le fait qu'il ne soit plus tout à fait de son temps le laissent à 
jamais marqué et le placent à l'écart des autres hommes. Comme ceux qui ont aimé passionnément une 
fée et que leur amante a quitté pour rejoindre l'Autre Monde, il restera à jamais "sous le charme" (au 
sens magique du terme), "fae-struck" comme disent les Anglais, soit littéralement "frappé par les fées" 
: il a pris un "coup de féerie" comme on peut prendre un coup de soleil ou un coup de lune... 
Ce thème de l'enlèvement déguisé en invitation n'est pas l'apanage des seuls unseelie, loin s'en faut. Ce 
constat permet de confirmer, si besoin était, que la division seelie/unseelie ne correspond pas, 
répétons-le, à une division bien/mal : peut-être la différence entre seelie et unseelie est-elle à chercher 
du côté de l'intention et des conséquences de l'invitation dans l'Autre Monde. Les seelie inviteront le 
mortel dans leur ronde ou à leur banquet en dépit des fâcheuses conséquences que cela peut entraîner 
pour lui, tandis que les unseelie agiront dans le but délibéré de provoquer ces fâcheuses conséquences. 
Comme toujours chez les fées, les nuances sont subtiles et les frontières fragiles... 
Si l'on en croit certaines légendes, la cour des unseelie a même une manière encore plus déplaisante de 
s'amuser aux dépens des malheureux mortels, choisissant parfois de poursuivre un voyageur solitaire 
ou égaré sous l'aspect de quelque meute ou cavalcade terrifiante. Au bout de cette poursuite 
cauchemardesque, l'infortunée victime trouvera la folie, la mort par épuisement... à moins qu'elle ne 
rejoigne à son tour l'infernale meute. Ce thème s'apparente au fameux motif de la Chasse Sauvage, 
présent sous diverses formes dans les cultures celte et germanique. Que le meneur de la ténébreuse 
chasse soit Herne le Chasseur (Angleterre), le diable Hellequin (Normandie), le dieu germanique 
Wotan (Allemagne) ou quelque mystérieux Grand Veneur (France), l'idée d'une chasse à l'homme 
menée par des esprits mauvais, des âmes en peine ou des créatures sauvages constitue sans nul doute 
une des plus anciennes peurs de l'humanité, celle d'être ravalé au simple rang de proie... 
Une variante particulièrement intéressante du thème de l'enlèvement par les fées est la légende du 
changelin, aussi appelé changeon ("changeling" en anglais). Selon cette croyance, les fées auraient 
une fâcheuse tendance à enlever les nouveau-nés humains pour les remplacer par leurs propres 
rejetons. La plupart du temps, l'échange se fait au détriment de la famille mortelle, qui hérite d'un 
changeon généralement fort laid, mal élevé et porteur du mauvais sort : le folklore des îles 
britanniques prescrit diverses recettes permettant aux malheureux parents de se débarrasser du 
changeon et de recouvrer leur véritable progéniture; dans certains cas, ce sont les fées elles-mêmes qui 
procèdent à l'échange au bout d'un certain nombre d'années, restituant aux parents humains un enfant  8 
détenteur d'un étrange savoir, à jamais marqué par son séjour dans l'Autre Monde… A l'origine, il est 
fort probable que le thème du changelin ait pour origine la volonté d'inciter les jeunes mères 
imprudentes ou insouciantes à toujours garder un œil sur leurs bambins, le recours à un danger 
surnaturel frappant davantage l'esprit qu'une kyrielle de recommandations concernant les mille et un 
"accidents bêtes" qui peuvent s'avérer fatals pour de très jeunes enfants : on retrouve ce principe du 
péril imaginaire dans quantité de contes et de récits folkloriques - à commencer par l'histoire du Petit 
Chaperon Rouge, dont le véritable propos n'est évidemment pas de mettre en garde les jeunes filles 
contre les bêtes sauvages mais contre les étrangers beaux-parleurs que l'on risque de croiser si l'on 
s'éloigne du droit chemin, au propre comme au figuré. 
La Légende de Thomas le Rimailleur 
Dans certains cas, un séjour chez les fées peut même avoir des conséquences globalement positives 
pour l'invité-captif, comme dans l'histoire de Thomas le Rimailleur (Thomas the Rhymer). Selon la 
légende, Thomas était un poète écossais qui fut enlevé par les fées et revint de l'Autre Monde doté du 
don de prophétie, un don qui, dans la grande tradition du pays de Féerie, peut parfois être source de 
bien des tourments. Ici, la Légende se confond avec l'Histoire, puisque Thomas le Rimailleur a bel et 
bien existé : né Thomas de Learmouth, ce noble écossais du XIIIème siècle composa de nombreuses 
prédictions sous forme de poèmes, souvent énigmatiques. Certaines de ces prophéties se révélèrent 
exactes, notamment celle concernant la mort du roi d'Ecosse Alexandre III et les graves troubles qui 
s'ensuivirent pour le royaume. Cette véracité lui valut le surnom de "True Thomas", c'est à dire 
Thomas le Véridique. Fallait-il être devin pour prophétiser de tels événements ? Une prédiction, une 
fois établie et rendue, ne constitue-t-elle pas, pour ceux qui y accordent foi, le plus impérieux des 
commandements ? Il ne nous appartient guère de trancher... Quittons donc les rivages de l'Histoire 
pour rejoindre à nouveau l'autre bord, celui de la Légende : selon certains récits, Thomas le Véridique 
ne serait pas mort mais aurait rejoint l'Autre Monde, où il serait devenu le barde attitré de la Reine des 
Fées... 
Charmes et Enchantements 
Enchanteurs par nature, les sidhe pratiquent une forme de magie particulière, le glamour. Avant 
d'examiner de plus près les caractéristiques de cet art typiquement féerique, attardons-nous quelques 
instants sur la définition du mot lui-même... A l'origine, le terme glamour désigne, en anglais, une 
forme de magie destinée à embellir la réalité : le glamour peut ainsi donner à une poignée de feuilles 
mortes l'apparence d'une bourse remplie de pièces d'or, ou faire passer la plus humble des masures 
pour le plus majestueux des palais. Ce type de magie remplit donc une double fonction : abuser et 
séduire, tromper et attirer, en un mot, charmer au moyen d'artifices secrets, définition qui s'applique 
également au sens moderne, beaucoup plus restreint, de ce mot. On pourrait donc traduire glamour par 
"charme" ou "enchantement", deux mots qui appartiennent eux aussi à ce double registre de la magie 
et de la séduction; signalons également que le mot français prestige désignait lui aussi autrefois des 
artifices magiques destinés à leurrer ou à fasciner. 
L'étymologie du mot glamour est encore plus tortueuse que sa définition, puisqu'il est issu du mot 
français... grammaire ! Autrefois, le terme grammaire ne désignait pas uniquement le modus operandi 
d'une langue, mais pouvait s'étendre à n'importe quel domaine de connaissance jugé extrêmement 
abstrait, complexe ou ésotérique : le mot a ainsi donné naissance à grimoire, terme désignant un 
ouvrage savant empli de connaissances vaguement mystérieuses; puis, le sens de grimoire s'est peu à 
peu limité au seul champ de la magie; c'est chargé de cette signification que le mot est passé en 
Grande Bretagne, après la conquête de l'Ile par les Normands francophones. Là, il s'est peu à peu 
déformé et son sens est progressivement passé de "livre de magie" à "magie". Dans certains vieux 
textes anglais parlant de magie et de féerie, on rencontre parfois des termes comme gremayre, qui  9 
attestent de cette improbable évolution linguistique, digne des sortilèges les plus étranges de l'Autre 
Monde. 
Il serait tentant de ne voir dans le glamour qu'un art magique constituant à travestir l'apparence des 
choses, ou à créer des illusions de toutes pièces, mais cette forme de magie typiquement féerique 
entretient des rapports beaucoup plus subtils avec les notions de réel et d'imaginaire. Dans son 
acception la plus générale, le terme glamour désigne non seulement la technique magique proprement 
dite que la "matière première" que cette technique permet de manipuler, cette fameuse "étoffe dont 
sont faits les rêves" (Shakespeare, La Tempête), cette substance qui imprègne chaque être, chaque lieu, 
chaque objet issu de l'Autre Monde, où tout est plus beau, plus fort, plus vif... plus vrai, serait-on tenté 
d'ajouter. Comme on le voit, l'art de tisser le glamour consiste moins à créer des illusions qu'à évoquer 
au sein de notre monde un peu de l'éclat et de la splendeur de l'Autre... 
Les Fées et la Foi 
Si les croyances concernant les sidhe trouvent leurs racines dans le paganisme celtique, la chrétienté 
médiévale, loin de nier l'existence des fées, chercha souvent à les intégrer de manière plus ou moins 
heureuse au sein de la cosmogonie biblique. Cette démarche syncrétique, peu prisée des autorités 
ecclésiastiques romaines, fut en revanche une des grands caractéristiques des diverses églises 
celtiques, notamment au Pays de Galles, en Bretagne armoricaine, en Ecosse et, bien évidemment, en 
Irlande : le récit pathétique du retour d'Oisin et de son trépas témoigne ainsi de la volonté des hommes 
d'Irlande d'établir un passage, une transition harmonieuse entre leur nouvelle foi et les traditions de 
leurs ancêtres, de concilier en une seule histoire mythique le souvenir des héros et des fées de jadis, et 
les enseignements de la religion chrétienne. 
Il est intéressant de noter qu'à partir du moment où la religion et la morale chrétiennes s'en mêlent, les 
frontières entre les différentes espèces d'êtres féeriques ont tendance à s'estomper et tous, qu'ils soient 
beaux ou laids, fascinants ou effrayants, brillants ou ténébreux, se trouvent jetés dans le même sac et 
frappés du même anathème : pour la plupart des gens d'église du moyen-âge, fées, elfes et autres 
"hafelins" (littéralement "demi-hommes") ne sont que des démons déguisés, des esprits infernaux dont 
le seul but est de perdre les hommes, de les éloigner de la seule vraie foi en les soumettant à diverses 
tentations. 
Certains théologiens firent toutefois preuve d'une plus grande imagination et virent la confirmation de 
l'existence d'une race féerique à part dans l'allusion que fait le Livre de la Genèse aux Nephilim, ces 
mystérieux "faiseurs de prodiges" qui arpentaient la Terre lorsque celle-ci était encore jeune. Selon 
une théorie fort répandue dans les traditions celtique et germanique christianisées, les êtres féeriques 
seraient en fait des anges exilés sur terre par Dieu : dans la grande révolte déclenchée par Lucifer 
avant la Chute, ces anges n'auraient pris parti ni pour Dieu ni pour le futur souverain de l'Enfer. Dieu 
aurait donc banni dans le monde des hommes ces anges coupables d'être restés neutres, qui ne 
pouvaient décemment demeurer au Paradis, mais qui ne méritaient pas pour autant d'être jetés dans 
l'Abîme. Selon d'autres sources, le royaume de Féerie verserait un tribut régulier aux Puissances de 
l'Enfer, afin de conserver son indépendance et de rester à l'écart de la grande lutte entre les forces du 
Bien et du Mal. Il est intéressant de noter que, même aux yeux de ces théoriciens pourtant chrétiens, 
sidhe, elfes et consorts ne sont ni bons ni mauvais, mais incarnent un compromis pour le moins 
inhabituel dans un système de croyance et de pensée pourtant strictement codifié : le véritable 
caractère des fées demeure un mystère, même pour ceux qui prétendent expliciter le monde, de sa 
création à sa fin. 
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