vendredi 13 septembre 2013

Lug(h)/Lugus et les liens


Adaptation de passages de Dialogues Histoire Ancienne 31/1, 2005, 51-78
Textes de Daniel Gricourt et Dominique Hollard.




Lugh enchaîné

Lors de la grande bataille eschatologique de Mag Tured, opposant l'ensemble des dieux d'Irlande (Tùatha Dé Dannan) aux démoniaques Fomoire, Lugh, qui remplit alors la fonction de stratège, prépare le combat et définit la fonction de chacun dans cet immense affrontement. Pourtant, il ne participe pas au début de l'engagement pour des raisons qui sont explicitées d'une manière et selon une orientation différentes en fonction des sources.
La première version du texte de la Seconde Bataille de Mag Tured énonce sobrement cet état de choses et les raisons qui y ont conduit:

"Paragraphe 95. Les hommes d'Irlandes furent d'avis de ne pas permettre à Lug d'aller au combat à cause de sa beauté. Ses neufs tuteurs furent donc laissés pour le protéger, à savoir Tollus-Dam et Ech-Dam et Eru, Techtaid le Blanc, Fosadh et Fedlimid, Ibar, Scibar et Minn. Ils craignaient la mort prématurée du héros à cause de ses nombreux arts. Pour cette raison, ils ne le laissèrent pas aller à la bataille".

Ici donc, c'est le soucis d'épargner le "surdoué" du panthéon celtique, maître dans tous les arts, y compris celui de la guerre, qui guide les dieux d'Irlande. Toutefois, pour l'autre raison de la Bataille de Mag Tured, l'absence de Lugh, qui fait l'objet d'un développement narratif important, obéit à des motifs beaucoup moins nobles. C'est Nuada, roi des Tùatha Dé Dannan, jaloux du rôle dévolu à Lugh dans la consulte des opérations, qui insinue le doute dans l'esprit des guerriers divins:

Paragraphe 15: Nuadha au Bras d'Argent s'adresse aux nobles choisis et forts des Tùatha Dé Dannan en l'absence du lion brillant aux coups violents, Lugaidh au Long Bras..., et voici ce qu'il leur dit: "Je ne suis pas ici pour abattre votre courage, ni pour empêcher votre combat ou votre mobilisation, mais pour vous demander si, dans cette épreuve de force et d'héroïsme, vous ne comptez que sur Lugh pour la bataille, le combat, le mouvement des actions de valeur et d'éclat, et sur lui pour toutes les actions meurtrières et pour les morts nobles et aristocratiques?"

Autrement dit, la supériorité de Lugh est telle, que s'il participe au combat, il réglera seul le sort de la bataille et en tirera toute la gloire!
Ébranlés, les Tùatha Dé Dannan demandent à Nuada ce qu'il convient de faire et celui-ci expose alors un plan qui sera accepté et promptement mis à exécution:

Paragraphe 17 ... Je vais vous dire ce qu'il est convenable de faire", dit Nuadha, "j'ai un grand festin de bière à boire et délicieuse pour les champions des Tùatha Dé Dannan et pour Lugh. Ce festin sera fait pour lui si bien qu'il sera ivre et joyeux. Et quand le grand guerrier sera ivre et privé de sens, quand il aura son content de nourriture et de boisson, il sera lié et attaché solidement par vous à des chaînes purer, brillantes, au métal bleu, et à de beaux fils de bronze. Il sera fixé à de grands piliers et à des fortes colonnes plantées en terre de chaque côté autour de lui. Ainsi la bataille sera-t-elle livrée en son absence".

Paragraphe 18. "Ce conseil est convenable et honnête", dirent les chefs des Tùatha Dé Dannan, "et il sera suivi par nous".

Paragraphe 19. "Ils en firent ainsi. On construisit la belle maison neuve pour le festin des noble des Tùatha Dé Dannan autour de Lugh et de Nuadha. On servit à Lugh la bière brillante et guérisseuse, si bien que l'homme dont il a été prophétisé fut ivre et joyeux. Ils lui jouèrent ensuite de leurs harpes et de leurs cornemuses, et de leurs merveilleuses orgues étrangères, si bien que le guerrier royal s'endormit de l'abondance de musique qui l'entourait. On apporta ensuite à Craiftine sa harpe; il dévoila les neuf cordes et le sage joua jusqu'à ce que le guerrier fût reposé, calme et endormi. Alors les gens vinrent pour enchaîner le héros. Ils enchaînèrent et ils lièrent solidement le héros royal sans qu'il s'en aperçût".

Voici donc Lugh écarté de façon peu glorieuse d'une bataille qu'il est pourtant le plus à même de conduire, Nuada ayant au passage récupéré la place au commandement en chef qu'il convoitait. Le grand dieu endormi, laissé à la garde du harpiste Craiftine, ne tarde pourtant guère à s'éveiller lorsqu'il perçoit le tumulte des armées et interroge son gardien qui tente de l'égarer par des réponses dilatoires. Lugh comprend alors qu'il a été joué, entre en fureur, arrache les lourds piliers de pierre qui retiennent ses chaînes et, surgissant sur le champ de bataille dans un fracas qui paralyse de stupeur les troupes en présence, impose l'arrêt des combats et le retour aux campements des protagonistes.

C'est ainsi, par une ferme démonstration d'autorité, que Lugh reprend la situation en mains, admonestant Nuada coupable à ses yeux d'une faure disqualifiante pour un roi: avoir engagé la bataille sans s'être livré au préalable à l'indispensable observation des "signes" par des techniques divinatoires appropriées.


L'exemple conduit à se demander s'il peut exister une affinité plus générale de Lugus avec des liens de toute nature qui constituerait un trait théologique majeur de son identité:


Lugus cordonnier

Parmi les arts et techniques que domine le "Polytechnicien" Lugus, figure en bonne place la cordonnerie et -plus largement- le travail des peaux. Ce patronnage est d'abord établi épigraphiquement par la dédicace des cordonniers d'Osma, en Tarragonaise, aux Lugoves et par l'épithère de "Divin Cordonnier" dévolue à Lugus sur un bronze gallo-romain où le dieu porte bottes, braies, cuirasse et liens en peaux.



Lugus, lyricine et poète


A côté des lacets, fils et cordons en tous genre, une autre catégorie de liens, celle des cordes en boyau tendues sur le cadre de la cithare et de la lyre appartiennent eu domaine de Lugus. Harpiste émérite en Irlande - sa maîtrise de l'instrument fait partie des épreuves qu'il franchit pour entrer à l'assemblée des dieux-, il se déguise sous les traits d'un barde au Pays-de-Galles. Sources du "tissage" musical et soutiens obligés des vers liés qui composent la poésie lyrique dont Lugus est le maître, les instruments à cordes, comme les diverses sortes de paroles vibrant à travers l'espace, relèvent du lien sonore placé sous l'autorité du grand dieu.



Lugus, les contrats et les serments


Maître des assemblées, lieu majeur où la communauté des hommes exprime et resserre ses liens sociaux, Lugus veille au respect et à l'accomplissement des contrats. En Irlande Lugnasad ou "assemblée de Lugh", une fête royale donnée en l'honneur de la divinité, est l'occasion de mariages et de préliminaires matrimoniaux, mode essentiel par lequel familles et groupes tissent des liens garantis par la parole donnée.




Lugus et les noeuds des confins


Les nouages de branches vives se succèdent le long des voies de communications à l'intervalle signifiant de sept lieues gauloises, un nombre très prisé de la mythologie celtique et plus précisément dévolu à Lugus.
Pour les voyageurs ayant couché au point de départ, comme pour ceux qui se rendaient à un sanctuaire où ils passaient la nuit..., le rite des branches nouées accompagnait le passage du soleil au méridien. Son symbolisme paraît ainsi lié à la course solaire. C'est en pleine lumière que l'on invoquait le dieu des contrats. Identifier ce dieu solaire, dépositaire des contrats et lié au nombre sept, ne peut nous conduire que dans une seule direction, celle de Lugus.



Lugus sorcier


Maître de la parole sous toutes ses formes, Lugus pratique les incantations magiques qui paralysent et nouent ses adversaires. La posture de profération adoptée par le dieu, qui est celle des sorciers et sorcières celtes, le conduit à se priver d'un oeil. Par ailleurs, le fait que Luh exécute en une danse en rond sur un pied un cercle complet autour de chacune des armée est un mode de délimitation de l'espace qui clôt de manière hermétique afin d'exercer son emprise magique sur le cours des évènements. Cette pratique magique donne lieu à des noeuds et des liens.
La nature dualiste de Lugus/Lugh en fait un maître du liage, ses actions en ce domaine peuvent aller jusqu'à joindre les deux perspectives en même temps en une réunion des contraires. En effet, dans le combat contre les Fomoire l'usage du cercle magique par le dieu se révèle à la fois nuisible pour ses ennemis (enfermement, isolement) et favorable aux siens (rassemblement, protection).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire