samedi 17 août 2013

Dame Fortune

Dame Fortune

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La déesse Fortune, cette divinité est l'incarnation de la fortune, du bonheur, du succès ou encore du sort, puisque le mot latinfors, dont son nom est dérivé, signifie « hasard, sort ». Son principal attribut est la corne d'abondance, connue aujourd'hui de tous et souvent mise en relation avec les jeux de hasard. Au fil des siècles, la déesse s'est vue dotée de pouvoirs et d'attributs variés. Dans la Grèce antique, elle répond au nom de Tyché, signifiant « ce qui arrive », et elle porte indifféremment chance ou malchance. En déesse tutélaire de la cité, elle arbore, outre la corne d'abondance, une couronne crénelée  et parfois une clé, qui évoquent respectivement les remparts et les portes de la ville. Dans l'Antiquité romaine, Fortune est avant tout une déesse protectrice qui porte chance. Elle se targue de la beauté de Vénus et sa corne d'abondance lui vient de Cérès, la déesse de la fertilité.
Lors des fouilles de Pompéi et d'Herculanum ont été mis au jour de nombreuses bagues et pendentifs à l'image de Fortune, surtout à proximité des squelettes de femmes et de jeunes filles. Un exemple frappant entre tous est celui d'une jeune fille qui, lors de l'éruption du Vésuve en l'an 79, avait emporté dans sa fuite, outre l'ensemble de ses bijoux, une statuette d'Isis-Fortune, probablement dans l'espoir qu'elle la protégerait. Isis était la déesse-mère égyptienne de la fertilité.
Sous l'Empire romain, elle se confond peu à peu avec Fortune. Une représentation de cette Isis-Fortune peut être admirée sur une mosaïque romaine magnifiquement conservée. A l'époque romaine, Fortune fait l'objet d'un culte actif et bien des temples sont érigés en son honneur. De nombreux empereurs font frapper des médailles et des pièces de monnaie à son effigie, afin de commémorer leurs succès et leurs victoires. Fortune est alors souvent représentée avec un gouvernail, symbole explicite de sa capacité à diriger les événements. Elle est aussi censée veiller à ce que les marins rentrent à bon port. Elle est le plus souvent représentée debout sur une sphère qui symbolise à la fois sa domination sur le monde et son inconstance.
Cette sphère est parfois flanqué de ou remplacé par une roue, ailée ou non. Son voile et la coquille avec laquelle elle se déplace parfois sont empruntés à Vénus, née de l'écume de la mer. Souvent, Fortune est représentée les yeux bandés pour souligner la versatilité du destin, car la déesse agissait sans faire de distinction entre les hommes. Entre la fin de l'Antiquité et le XV°siècle, la déesse Occasion gagne en popularité. Elle répond de l'opportunité, favorable bien entendu, et elle porte sur le front une longue mèche de cheveux qui indique qu'il faut saisir la chance quand elle se présente. Elle est à son tour progressivement amalgamée avec la déesse Fortune.
 
 


La roue de la fortune
Niki de Saint Phalle
A la Renaissance, dame Fortune récupère son aura positive et quasi euphorique. Elle renoue avec la philosophie païenne, mais refusant de se laisser adorer comme une divinité sur un piédestal, elle prend l'Homme par la main et l'entraîne. Fortune est redevenue une belle et gracieuse divinité sans attributs sinistres et elle sourit aux audacieux. Sur la traditionnelle roue de la vie qui broie les êtres humains sont venus se greffer des symboles répondant aux besoins d'un cercle restreint : celui des négociants des grandes villes marchandes européennes, alors en plein essor, comme Venise, Gênes et Anvers, celui des entrepreneurs et des explorateurs... bref, des personnes qui prennent leur sort en mains. La fortune, la destinée et le hasard fusionnent peu à peu, Fortune devenant l'emblème de la réussite, du pouvoir, de la chance et de l'opulence. Rien d'étonnant donc à ce que dame Fortune et sa roue viennent illustrer les loteries qui dans ces villes commerçantes connaissent une popularité croissante au XVIe siècle, comme en témoignent diverses illustrations. Un tableau de Dosso Dossi représentant une allégorie de Fortune met en scène le hasard tenant en main des billets de loterie.
En sus du gouvernail, de la corne d'abondance et de la sphère, Fortune se voit attribuer un voile. Elle est désormais la déesse nue voilée, au tempérament fougueux, souvent représentée avec la coquille de Vénus qui lui permet de voguer sur les eaux. La roue alterne avec une sphère ailée, quand elle n'est pas remplacée par des dauphins. Ce symbole d'instabilité cède la place à l'emblème heureux du dynamisme. La collection comprend un bijou de grande valeur, conçu par les célèbres orfèvres français Bapst et Falize. Ce joyau raffiné leur a été inspiré par un dessin à la plume de la Renaissance. La déesse de bon augure, cheveux au vent et tenant un voile, y est juchée sur une perle de nacre et entourée de deux cornes d'abondance dont les extrémités prennent la forme de têtes de dauphin. Les temps modernes apportent une modification dans le rendu de la corne d'abondance, en redéfinissant la nature des «bienfaits» de Fortune, que Boèce dénonçait au VIe siècle. Au lieu de fleurs, de fruits ou d'épis de blé, la corne est dorénavant remplie de marques honorifiques - couronnes, bijoux et pièces de monnaie - et celle-ci est souvent déversée, plutôt que brandie comme auparavant.
Dans le livre de Cesare Ripa de 1644 par exemple apparaît un emblème représentant une femme aux yeux bandés tenant des deux mains une corne d'abondance de laquelle elle fait jaillir des pièces d'or et d'argent. Ripa explique que ses largesses sont aveugles et que ses dons ne sont assujettis à aucune règle ou mesure. Il arrive même que la corne soit remplacée par une bourse ou par des coffres débordant de richesses. Depuis la plus haute Antiquité, la notion de richesse et de bien-être matériel était liée aux vertus nourricières de la déesse-mère Fortune et au bonheur de l'Homme. Pourtant, cette représentation avec les pièces de monnaie est imprégnée d'une notion moralisatrice : dame Fortune écarte l'Homme du chemin de la vertu en lui faisant miroiter les délices d'une vie de péchés.

Fortune avec corne d'abandance et caducée
Rassenfosse
Le dessin d'Armand Rassenfosse, datant de 1925, nous montre une charmante Fortune qui apporte l'abondance et encourage le commerce avec le caducée de Mercure, le dieu de l'entreprise et de l'ingéniosité. Elle incarne ainsi les loteries nationales qui font fleurir le commerce et reversent leurs gains au sein de la société. Fortune s'ancre dans l'imaginaire en tant que déesse de la chance pour les loteries et jeux de hasard, faisant ainsi son apparition sur les affiches publicitaires des loteries de toute l'Europe. Celle de la Loterie Coloniale, de la main de Jacques Gouppy et datant des années cinquante, représente une Fortune noire, mais dotée des caractéristiques et attributs de celles qui l'ont précédée : elle est nue, a les yeux bandés et porte une corne d'abondance dont s'échappent des billets de banque. Son pied repose sur une roue ailée. En dépeignant Fortune sous les traits d'une Africaine, le dessinateur adapte l'iconographie à l'idée dominante aux temps de la Loterie Coloniale. Des années soixante à nos jours, la corne d'abondance, bien qu'encore rarement dans les bras d'une Fortune mise au goût du jour, orne toujours les billets de loterie et les affiches en tant que symbole de bonheur et de richesse. Le logo actuel de la Loterie Nationale est d'ailleurs une corne d'abondance stylisée, conçue en 1984 par Michel Olyff à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'entreprise.
Nombre d'artistes contemporains puisent toujours leur inspiration dans le jeu, mais les représentations de la déesse Fortune sont devenues plus rares. La collection compte une sculpture récente de Daphné Du Barry : une Fortune dynamique et moderne avec une imposante corne d'abondance pleine de pièces de monnaie qui incite les hommes à forcer le bonheur. Dans une sculpture en marbre d'Adhemar Verbeke, une Fortune aux yeux bandés se dresse sur une boîte de Pandore. Niki de Saint Phalle a pour sa part transformé Fortune en l'une de ses célèbres Nanas ; elle est ailée et plane au-dessus d'une roue de la fortune, ancrée dans l'eau et autour de laquelle s'enroulent deux serpents. C'est son interprétation de la roue de la fortune qui est l'arcane du jeu de tarot. Dans l'eau-forte de Pierre Alechinsky intitulée " Sorte de jeu de loto ", la corne d'abondance s'intègre dans ce jeu. Enfin, en 2003, Corneille a créé, à la demande de la Loterie Nationale, un foulard commémorant les vingt-cinq ans d'existence du Lotto. Dans chaque coin, il a représenté dame Fortune avec une corne d'abondance et un trèfle à quatre feuilles. Aujourd'hui, Fortune porte donc bonheur, surtout aux joueurs qui l'ont baptisée " Lady Luck ".

Soldats jouant et fumant
Jan Olis
Durant l'Antiquité romaine, Fortune incarnait la déesse-mère apportant la protection à laquelle la population aspirait. Au Moyen Âge, l'Eglise fit d'elle sa complice pour renforcer l'idéologie chrétienne. Et à la Renaissance, elle devint la mascotte d'une élite entreprenante en quête de réussite et d'opulence. Depuis, la déesse Fortune s'est défaite de toute dimension philosophique pour se réincarner en une déesse de l'argent, une divinité porte-bonheur dans les jeux de hasard.

In : L'Art du Jeu
75 ans de loterie nationale
[Annemie Buffels]
Fonds Mercator - Loterie Nationale
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
Bruxelles - 2009-2010
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