jeudi 11 juillet 2013

Mythologie comparée: Iran-Scandinavie

Au Journal de Téhéran
Influences iraniennes sur la Scandinavie ancienne



29 Novembre 1935
7 Azar 1314
Iran et Scandinavie. Deux civilisations très éloignées l’une de l’autre dans l’espace assez éloignées aussi dans le monde des idées. Toutefois il y a eu entre elles, et déjà dans les temps très reculés, certaines relations. D’abord les peuples scandinaves ont subi, dans le premier millénaire de l’ère chrétienne, l’influence de pensées iraniennes, sans l’intermédiaire de la civilisation gréco - romaine.
L’EDDA de l’Islandais SNORRE STURLUSON, un des livres les plus fameux de l’antiquité des peuples du Nord, composé dans la première moitié du XIIIe siècle (VIIe Siècle de l’Hégire) nous fournit des renseignements précieux sur la cosmogonie, la mythologie et l’eschatologie des Scandinaves de l’époque du paganisme.
Or, depuis quelques années, l’analogie surprenante qui existe entre certaines légendes religieuses des peuples du Nord racontées dans les chants de l’Edda d’une part, et les récits mythiques zoroastriens de l’Avesta et des livres pahlevis de l’autre a fourni matière à des recherches méthodiques. Le savant suédois SODERBLOM, d’abord, a remarqué la parenté manifeste des éléments du mythe nordique de "RAGNAROK" (la fin du monde) avec celui des anciens Iraniens : le " FIMBULVETR", l’hiver dévastateur, dont parle l’Edda, est un reflet de cette catastrophe future, décrite dans le deuxième chapitre du livre avestique nommé le Vendidad, catastrophe universelle qui rendra la terre déserte, et après laquelle la vie sera renouvelée grâce aux hommes, aux animaux et aux plantes conservés dans le VARA forteresse cachée, que Yima, le Djamchid de l’épopée iranienne plus récente, a construit au début de l’histoire humaine, par ordre d’Ahuramazda. Plus tard les origines iraniennes des idées nordiques du Ragnarok ont été approfondies par le savant danois AXEL OLRIK.
Mais ce n’est pas seulement dans l’eschatologie des peuples du Nord que ces influences iraniennes se font jour. Dans le premier volume de mon ouvrage "Le premier homme et le premier roi dans l’histoire légendaire des Iraniens" j’ai essayé de démontrer que les idées cosmogoniques de l’Edda sont également de provenance iranienne.
Les traits principaux du mythe scandinave, d’après le récit de Snorre, sont les suivants : Quand le froid du septentrional NIFLHEIM se mêla à la chaleur du monde méridional MUSPELLSHEIM un être de forme humaine,le géant primordial YMIR, sortit de ce mélange. En même temps, du frimas qui se fondait, sortit la vache primordiale AUDUMLA. Ymir suait en dormant et sous ses bras sortirent un homme et une femme, tandis qu’une de ses jambes engendra un fils avec l’autre jambe ; ainsi surgit la race géante des RIMTHURSES.
Trois êtres divins ODIN, VILI et Vة, tuèrent Ymir et formèrent le monde avec son corps. Plus tard, Odin, Vili et Vé trouvèrent au bord de la mer deux arbres, et en formèrent ASK et EMBLA, le premier couple d’hommes.
D’après le mythe iranien, raconté dans le livre pahlevi connu sous le nom de BUNDAHISHN, Ahuramazda crée le boeuf primordial EVAGDADH (celui qui est créé seul) et le prototype des hommes GAYOMARD. Avant l’attaque du mauvais esprit (Ahriman) sur Gayomard, Ahuramazda produit sur le corps de celui-ci, pendant son sommeil, une sueur, et de cette sueur il crée un jeune homme brillant. Après que le mauvais esprit a tué Gayomard, du corps duquel les différentes parties du monde ont été formées, une plante pousse de sa semence, et c’est de cette plante que sort MASHYAGH et MASHYANAGH, le premier couple humain.
Un pareil ensemble de concordances semble en exclure le caractère fortuit. Il semble en exclure en même temps l’idée d’une origine lointaine commune datant de l’époque indo-européenne. Enfin, l’idée d’une influence scandinave sur les mythes iraniens concernant la création et la fin du monde, mythes qui sont certainement plus anciens que la réforme de Zoroastre, étant absolument impossible, on ne pourrait douter que les peuples du Nord ont emprunté les mythes en question aux Iraniens.
Ces problèmes ont été discutés plus tard par REITZENSTEIN et d’autres savants européens, et on a avancé des théories diverses sur la voie par laquelle des croyances iraniennes ont pu se propager jusqu’aux pays scandinaves. Sans oser prononcer, pour le moment, une opinion décisive à ce sujet, je rappellerai le fait, que les Alains, peuple d’origine iranienne qui demeuraient, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, dans la Russie méridionale, se sont alliés, pendant l’époque de l’invasion des Barbares, avec des peuples goto-germaniques Suèves et Vandales, et laissant aux régions du Caucase des restes, dont descendent les Ossètes de nos jours, ont traversé l’Europe centrale pour fonder, conjointement avec les Suèves et les Vandales, un royaume dans la péninsule Ibérique.
C’est à une époque postérieure, probablement qu’à eu lieu l’immigration de quelques autres légendes iraniennes au Danemark.
D’après une tradition sassanide, conservée chez Thaalibi et d’autres auteurs arabes, le roi sassanide Khusro Abharvez (Perviz) aimait tant son cheval Sabdez (Shebdiz) que, le cheval étant mort subitement, personne n’osa lui en communiquer la triste nouvelle. Alors le grand écuyer ayant su gagner le musicien Barbadh pour qu’il lui apprit le fait avec ménagement, celui-ci, lorsqu’il joua et chanta devant Abharvez, introduisit au milieu du chant un vers improvisé, dans lequel il disait que jamais plus Sabdez ne courrait, ne brouterait, ne dominerait. Abharvez dit : "Alors il est mort". Barbadh répliqua : "C’est du Roi qu’on l’apprend".
Dans quelques sources nordiques nous avons une légende semblable concernant le roi danois GORM, qui mourut en l’an 935 de l’ère chrétienne (324 de l’Hégire). Gorm aimait tant son fils KNUD, qu’il avait juré que celui qui lui apprendrait la mort de ce jeune homme serait mis à mort. Knud étant mort dans une expédition guerrière, personne n’osa lui en donner la nouvelle. Alors la Reine TYRE fit orner les murs de la salle du château royal des couleurs de deuil, et comme le Roi, en entrant et en voyant cet appareil lugubre, en demanda la cause, la Reine lui fit entendre à mots couverts qu’il s’agissait de leur fils. Le Roi s’écria : "Knud est-il mort" ? "Ce n’est pas moi qui l’ait dit", répliqua-t-elle, tu l’as dit toi-même".
Nous avons ici, sans doute, deux versions de la même anecdote. Que, du Danemark, elle se soit propagée en Iran, cela est en soi absolument invraisemblable. Du reste, l’histoire de la mort du cheval d’Abharvez est racontée par un poète arabe deux cents ans avant le règne du roi danois Gorm. L’évidence est incontestable : les chroniqueurs scandinaves nous ont raconté, certaines modifications, une légende populaire qui tire son origine de l’Iran sassanide.
Voici un autre cas non moins intéressant. C’est Ferdowsi qui nous a raconté avec le plus de détails l’histoire de la jeunesse de Kay Khosrô. Le tyran Afrasiab, qui craint d’être renversé un jour par le jeune fils de ce Siyavusch qu’il a fait tuer, fait chercher Kay Khosrô pour scruter ses sentiments. Alors le jeune prince contrefait l’insensé et répond de travers à toutes les questions de son grand-père, de sorte que celui- ci le prend pour un fou inoffensif, et le laisse en paix. Ce trait caractéristique, la jolie feinte du prince qui médite la vengeance, se retrouve, dans une forme qui trahit le modèle iranien, dans la légende danoise du prince AMLED ou HAMLET, qui a fourni au génie de Shakespeare le sujet d’un des chefs- d’œuvre de la littérature universelle. Toutefois, déjà la plus ancienne source de l’histoire de Hamlet, le chroniqueur danois SAXE, dont l’œuvre date de la fin du Xlle Siècle de l’ère chrétienne (Vle de l’Hégire) a ajouté à l’effet poétique du motif en question en mettant une sagesse profonde dans les propos sots en apparence du jeune prince.
Ce n’est pas par voie littéraire que ces motifs iraniens ont pénétré jusqu’au Danemark. Ils n’appartiennent pas non plus à ce grand stock de motifs de contes populaires qui se retrouvent un peu partout. A ce qu’il paraît, ils sont communs seulement à l’Iran et à la Scandinavie. Nous n’avons pas une connaissance positive de la manière par laquelle ils se sont propagés. Cependant nous pourrons tirer quelques indications de l’archéologie. Des fouilles faites en Suède et au Danemark ont mis à jour une quantité considérable de monnaies orientales datant des premiers siècles de l’Hégire, monnaies des califes omeyyades et abbassides et des émirs sassanides, et aussi quelques monnaies de la dernière période sassanide. Ces trouvailles indiquent, qu’il a existé entre la Scandinavie et l’Asie Centrale à travers la Russie, des relations commerciales assez fréquentes, et qui semblent avoir atteint leur plus grande intensité dans le deuxième siècle de l’ère chrétienne, époque de la fondation d’un grand empire en Russie par une dynastie d’origine suédoise. Les rapports matériels ont amené des rapports d’ordre immatériels. Des marchands venant de l’Orient ont apporté des traditions populaires qui se sont propagées de bouche en bouche, jusqu’au moment où elles prirent racine dans les pays éloignés de la Scandinavie et se mêlèrent avec le fond local des légendes et des contes populaires. Voilà en tout cas l’explication la plus vraisemblable.
Ainsi il y a eu, pendant les dernières périodes de l’antiquité et les premières périodes du Moyen-Age des rapports spirituels entre l’Iran et la Scandinavie. Mais c’était toujours la civilisation iranienne qui dominait. Les anciens peuples scandinaves ont puisé dans les trésors inépuisables de la pensée et de l’imagination iraniennes. Ils n’ont rien donné en retour.
Arthur CHRISTENSENS
Orientaliste danois et professeur à l’Université de Copenhague

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