vendredi 17 mai 2013

Anaxagore

Les homoeméries et le Noüs [1]
Anaxagore

http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Anaxagore_LesHomoemeriesEtLeNous.htm
  1. Toutes choses étaient ensemble infinies en nombre et en petitesse. 
    Car l'infiniment petit existait aussi. Et, tant que les choses étaient 
    ensemble, aucune ne pouvait être distinguée par suite de sa
     petitesse. L'air et l'éther occupaient tout, tous deux étant infinis 
    car, dans toutes choses, ce sont celles-là qui l'emportent par le 
    nombre et le volume.
  2. L'air et l'éther se séparent de la masse qui entoure le monde
     et cette masse enveloppante est infinie en quantité.
  3. Car, dans ce qui est petit, il n'y a pas de dernier degré de petitesse, 
    mais il y a toujours un plus petit. En effet, il n'est pas possible que
     ce qui est cesse d'être (par la division). De même, par rapport 
    au grand, il y a toujours un plus grand et il est égal au petit
     en quantité et, par rapport à elle-même, chaque chose est à 
    la fois petite et grande.
  4. Puisqu'il en est ainsi, il nous faut penser que, dans tous les 
    composés, il y a des parties nombreuses et de toutes
     sortes, semences (Homoeméries) de toutes choses, présentant des 
    formes, des couleurs et des saveurs de toute espèce. Des hommes se
     sont formés de la réunion de ces parties, ainsi que tous les êtres 
    vivants qui ont une âme. Ces hommes ont des villes qu'ils habitent 
    et des champs cultivés comme nous ; ils ont le soleil, la lune et tout 
    le reste comme nous ; la terre leur procure des ressources nombreuses
     et de toute sorte ; ils emportent chez eux, pour l'utiliser, ce qui 
    leur est le plus avantageux pour vivre. Mon opinion sur cette 
    séparation c'est qu'elle s'est produite non seulement chez 
    nous, mais aussi ailleurs. Avant cette séparation, quand toutes 
    choses étaient encore ensemble, aucune couleur, quelle qu'elle fût,
     n'apparaissait. Ce qui empêchait de l'apercevoir, c'était le mélange
     de tout, de l'humide et du sec, du chaud et du froid, du lumineux et 
    du sombre. De plus, une grande quantité de terre y était 
    contenue, et des semences en quantité infinie et sans ressemblance
     les unes avec les autres. Car des autres choses, aucune non plus
     n'est semblable à une autre. Dans ces conditions, il faut admettre 
    que dans le tout, toutes choses coexistaient.
  5. Cette séparation ainsi effectuée, il faut savoir que tout n'est en rien 
    plus petit et plus nombreux — car il n'est pas possible qu'il y ait plus
     que le tout — mais le tout reste toujours égal à lui-même. [2]
  6. Et puisqu'il y a, en pluralité, égalité dans la division du grand et du
     petit, il peut y avoir aussi de tout en tout. Mais il n'est pas possible
     que rien ne soit isolé, et toutes choses ont leur part du tout. Du 
    moment qu'il ne peut y avoir un dernier degré de petitesse, les choses 
    ne peuvent être séparées ni venir à l'existence. Il faut qu'elles soient
     maintenant comme elles étaient au commencement, toutes ensemble. En toutes choses, il y a donc pluralité et, à la fois dans le plus grand et le plus 
    petit, égalité dans la pluralité des choses séparées.
  7. Aussi ne pouvons-nous, ni par la raison ni en fait, connaître le 
    monde de ces choses séparées.
  8. Les choses se trouvant dans notre monde unique ne sont pas isolées
     les unes des autres, ni tranchées comme à la hache, ni le chaud à 
    partir du froid, ni le froid à partir du chaud.
  9. Telles sont les révolutions et les séparations qui s'opèrent par suite de
     la force et de la vitesse. Or c'est la vitesse qui produit la force. Et cette
     vitesse ne ressemble en rien à celle des choses qui se trouvent 
    maintenant chez les hommes ; c'est une vitesse absolument différente.
  10. Comment du non-cheveu le cheveu proviendrait-il et la chair de ce 
    qui n'est pas chair ?
  11. En tout, il y a une parcelle du tout, sauf du Noüs. Dans certaines 
    choses on trouve aussi du Noüs.
  12. Les autres choses ont une part du tout ; mais le Noüs, lui, est infini,
     autonome, et ne se mélange à rien ; il est seul lui-même et par lui-
    même, car, s'il n'était pas par lui-même et s'il était mêlé à quelque 
    autre chose, il participerait à toutes choses dans la mesure où il serait 
    mêlé à l'une d'elles. Car, en tout, il y a une part du tout, ainsi que nous 
    l'avons dit précédemment. Et ce qui serait mêlé au Noüs
    l'empêcherait d'avoir pouvoir sur chaque chose, comme il l'a 
    maintenant étant seul par lui-même. C'est de toutes les choses la
     plus légère et la plus pure ; il possède toute espèce de connaissance 
    de tout et la force la plus grande. Tout ce qui a une âme, le plus 
    grand comme le plus petit, est sous le pouvoir du Noüs. Son 
    pouvoir s'est exercé aussi sur la révolution tout entière et c'est 
    lui qui a donné l'impulsion à cette révolution. Celle-ci, tout d'abord, n'a porté que sur une faible partie, puis elle s'est étendue davantage et s'étendra
     encore plus. Tout ce qui est mélangé, et séparé, et distinct, tout
     a été connu du NoüsDe quelle façon tout doit être et de quelle façon
     tout a
     été et n'est pas maintenant, de quelle façon tout est, c'est le
     Noüs qui l'a mis en ordre. Il en va de même de cette révolution 
    qui entraîne les astres et le soleil et la lune et l'air et l'éther,
     actuellement séparés. Cette même révolution a opéré la séparation 
    selon laquelle se distinguent du léger le dense, du froid le chaud,
     du sombre le lumineux et de l'humide le sec. Il y a beaucoup
     de parts dans beaucoup de choses. Mais rien ne se sépare absolument 
    ; une chose n'est pas distincte entièrement d'une autre, sauf le Noüs.
     Le Noüs tout entier est identique, à la fois le plus grand et le plus
     petit. Mais aucune chose n'est non plus complètement semblable à 
    une autre ; et chaque chose est et était manifestement ce dont elle
     contient le plus.
  13. Et lorsque le Noüs commença à mouvoir les choses, il y eut
     une séparation dans tout ce qui se trouvait en mouvement ; et dans
     la mesure où le Noüs le mit en mouvement, tout fut séparé. La 
    révolution de ces choses en mouvement et séparées accentua 
    encore leur séparation.
  14. Le Noüs, qui existe toujours, se trouve certainement, maintenant 
    encore, là où est tout le reste, dans la masse environnante, dans ce 
    qui a été uni à elle et dans ce qui en est séparé.
  15. Le dense et l'humide, le froid et le sombre se réunirent là où est 
    maintenant la terre ; quant au subtil, au chaud et au sec, ils se 
    portèrent, après séparation, vers le haut de l'éther.
  16. C'est de ce qui se sépara ainsi que la terre se solidifia. Car l'eau se
     sépare des nuées, la terre de l'eau. De la terre, sous l'action du froid,
     les pierres se solidifient et se séparent davantage de l'eau.
  17. Les Hellènes parlent mal quand ils disent : naître et mourir. Car rien 
    ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis 
    se séparent de nouveau. Pour parler juste, il faudrait donc 
    appeler le commencement des choses une composition et 
    leur fin une désagrégation.
  18. Le soleil prête à la lune son éclat.
  19. Nous appelons arc-en-ciel le reflet de la lumière solaire sur un nuage. 
    C'est donc un présage de tempête. Car l'eau qui provient du nuage
     fait lever le vent et tomber la pluie.
  20. À cause de la faiblesse de nos sens, nous sommes impuissants à 
    distinguer la vérité.
  21. Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible.
      21 a. (En force et en vitesse nous sommes inférieurs aux animaux),
       car nous n'utilisons que notre propre expérience, notre mémoire, 
      notre sagesse et notre activité propres.
  22. Comprendre que la couleur blanche est dans les oeufs, ce serait, 
    selon Anaxagore [3], parler de lait d'oiseau, suivant l'expression 
    proverbiale.
[2] [On reconnaît ici la racine de la célèbre formule attribuée à Lavoisier Rien ne se perd, rien ne se crée.]
[3] [Anaxagore parle de lui-même à la troisième personne du singulier.]

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