samedi 16 février 2013

Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise


SINO-PLATONIC PAPERS
Number 136  May, 2004
Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise
by
Serge Papillon
Victor H. Mair, Editor
Sino-Platonic Papers
Department of East Asian Languages and Civilizations
University of Pennsylvania
Philadelphia, PA 19104-6305 USA
vmair@sas.upenn.edu
www.sino-platonic.orgSINO-PLATONIC PAPERS
FOUNDED 1986
Editor-in-Chief
VICTOR H. MAIR
Associate Editors
PAULA ROBERTS   MARK SWOFFORD
ISSN
2157-9679 (print)   2157-9687 (online)
http://www.sino-platonic.org/complete/spp136_tokhariennes_chinoise.pdf



Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise
Serge Papillon
De nombreux, indices d'une influerice indo-européenne sur la civilisation chinoise sont
à  présents connus.  Les  études les plus probantes sont linguistiques:  elles montrent  que  les
Chinois  ont  emprunté  du  vocabulaire  aux  peuples  indo-européens.  Parmi  ceux-ci,  les
principaux « suspects» sont les Iraniens et les Tokhariens, car ils ont vécu en Asie centrale, à
proximité de  la Chine. Les Tokhariens ont disparu  aux  alentours de  l'an 1000; ils  parlaient
deux  langues  étroitement  apparentées,  le  koutchéen  ou  «tokharien  B»  et  l'agnéen  ou
«tokharien  A ».  Par  exemple,  E.  D.  polivanov
1
a  remarqué  dès  1916  que  le  chinois  mi
«miel»,  prononcé  *mjit  ou  *mit  en vieux  chinois,  peut  s'expliquer  par  le  koutchéen  mit
« miel ».
Des ressemblances entre les mythes ont également été remarquées, mais sur ce point,
les  recherches  sont  encore  peu  avancées.  Ainsi,  H.  Maspéro  a  rapproché  les  travaux
d'Héraclès des exploits accomplis par un héros chinois, l'archer Yi
2
• Bien sûr, Héraclès est un
héros  grec  et l'on conçoit difficilement que les Grecs aient pu exercer une influence sur les
Chinois,  mais  un  héros  semblable  a  très  bien  pu  exister  chez  les  Tokhariens,  qui  étaient
linguistiquement  assez  proches  des  Grecs.  Plus récemment, Justine T.  Snow  a  attribué  une
origine indo-européenne à la déesse chinoise Zhinü (la Tisserande)3.
L'objet  de  cet  article  est  de  montrer  qu'une' part  de  la mythologie  chinoise  a  une
origine  tokharienne.  La  tâche  n'est  pas  facile,  puisque  l'on  sait  très  pe~ de  choses  des
Tokhariens.  Elle  n'est  cependant  pas  impossible,  car  ce  peuple  a  laissé  quelques  indices
précieux. Si notre conclusion est exacte, elle implique que des Tokhariens ont été en contact
étroit avec les Chinois,  et ont même vécu  en Chine: Un peuple appelé les Quanrong par les
Chinois était probablement tokharien.
Ainsi que nous l'avons dit, les langues tokhariennes avaient des affmités particulières
avec le grec. Elles en avaient surtout avec le germanique et le balto-slave, ce qui a poussé V.
Georgiev  a  écrire  que  « the  ancestors  of  the  Germanic  tribes,  the  Balto-Slavs,  and  the
Tocharians formed  a  Northem lE dialect  group which split from  the  common lE  at  a  very
early stage probably during the 4
th
millenium BC) dissolv:ed into Germanic-Balto-Slavic and
Tocharian» . Cette opinion a été reprise par B.  Sergent, qui  ajoute qu'après avoir vécu entre
les  Germains  et les Balto-Slaves,  les Tokhariens se sont  trouvés  en compagnie des  Grecs
s
.
Nous utiliserons donc en priorité les mythologies des Germains, des Balto-Slaves et des Grecs
pour éclairer ce que l'on entrevoit de la mythologie tokharienne.
On  doit  à  Emilia  Masson  d'avoir  expliqué  les  textes  hittites  par  des  observations
effectuées  chez  les  Slaves  des  Balkans  et  chez  les  Valaques.  Elle  a  mis  en  évidence
1 Cité par Lubotsky, 1998, p. 379.
2 Maspéro, 1985, p. 25.
3  «The Spider's Web. Goddesses ofLight and Loom : Examining the Evidence for the Indo-European Origin of
Two Ancient Chinese Deities », Sino-Platonic Papers, 118, June 2002.
4  V.  Georgiev,  Introduction  to  the  History  of the  lndo-European  Languages,  Sofia,  House  of the  Bulgarian
Academy of Sciences, 1981, pp. 281-297.
5 Sergent, 1995, p. 113.
1 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
d'étonnantes  ressemblances  entre  les  traditions  toujours  vivantes  des  Slaves  et  celles  de
Hittites, qui avaient vécu environ 3500 ans plus tôt.
On remarquera  que  les  croyances  communes  aux  Hittites  et  aux  Tokhariens  étaient
certainement celles  des Proto-Indo-Européens,  puisque  ce sont les Hittites  qui ont quitté  en
premier leur territoire d'origine et qu'ils ont été suivis par les Tokhariens
6

1. Les Rong-Chiens (Quanrong).
Ce peuple était connu des Chinois depuis l'époque des Shang, vers -1200, et localisé à
l'ouest et au nord-ouest de  la Chine'. De  caractère guerrier,  les Rong-Chiens se livraient en
Chine à de fréquentes incursions et déprédations. Cinq ans avant de renverser la dynastie des
Shang, les Zhou ont remporté une victoire ~ur eux. Par la suite, ils ont entretenu des relations
diplomatiques avec les Zhou. Quand un nouveau roi était intronisé, ils venaient à la COllr pour
participer  aux sacrifices.  Cependant,  le roi Mu,  qui  a régné  entre -1001  et -947  d'après les
chroniques chinoises, voulut les attaquer.  Il  partit en campagne  contre l'avis de son premier
ministre  Muofu  et ramena  quatre  loups blancs  et quatre  cerfs  blancs.  Les  relations  avec les
Rong-Chiens furent rompues. Muofu, duc de  Zhai, les a présentés sous un jour favorable: ils
étaient d'une nature honnête et vertueuse. Ce que le roi Mu leur reprochait était apparemment
leur manque de soumission.
Les Annales sur bambou nous donnent des renseignements plus détaillés .sur ce conflit.
On y lit que durant la douzième année de son règne, Mu châtia les Rong-Chiens. TI  y eut une
deuxième expédition: «Pendant la dix-septième année, le roi partit à l'Ouest vers le Kunlun,
il  eut  une  entrevue  avec  Xiwangmu  (la  Reine-Mère  d'Occident);  puis  cette même  année,
Xiwangmu vint à la cour pour rendre hommage au roi Mu. En automne, au cours du huitième
mois, le roi alla vers le  Nord, passa les Sables Mouvants et le mont Jiyu, il attaqua les RongChiens,  leur  prit  cinq rois;  il arriva jusqu'où les  oiseaux  bleus  muent,  puis  Xiwangmu  le
retint».  Une  partie  de  ce  récit  est  mythique,  mais  il n'y  a  pas  de  raison  de  douter  des
informations relatives au  conflit  entre les Zhou  et les Rong-Chiens. Ces évènements se sont
déroulés au dixième siècle avant notre ère.
Le Mu tianzi zhuan, « ChroIiique du Fils du Ciel Mu », a transformé ces expéditions en
un voyage amical. C'est une sorte de roman écrit entre -400 et -350. Son auteur, un Chinois
anonyme, était un bon connaisseur de l'Asie centrale et des populations qui l'habitaient, mais
les renseignements qu'il a donnés sur elles sont peu nombreux. TI  connaissait par exemple la
difficulté  des voyages  dans  le  désert et le  moyen d'échapper à la déshydration.  Ainsi, le roi
Mu passa près de rivières asséchées, aux lits ensablés. «Au jour xinchou (le 444
èrne
), le Fils du
Ciel  eut soif près  de  ces  cours  d'eau sablonneux.  Il  voulut  boire,  mais  ne  trouva rien.  Un
officier des sept  escortes  nommé  Gao Benrong trancha le  garrot  d'un cheval  de  gauche  du
quadrige, il en recueillit du sang pur et en abreuva le Fils du Ciel ».
D'après le Mu  tianzi zhuan,  le roi Mu  a  été reçu  deux  fois  par les Rong-Chiens,  au
huitième jour et au 64S
ème
jour de son voyage.  La deuxième fois,  «Hu de la tribu des RongChiens offrit un  banquet au  Fils  du Ciel sur la rivière Lei.  Alors,  on lui offrit 46 excellents
chevaux ; le Fils du Ciel chargea Kongya de recevoir ces présents. Sur une rive de la rivière
Lei,  quelques  habitants  lui fournirent  des  chiens,  des  chevaux,  des bœufs et des moutons ».
Les Rong-Chiens apparaissent ainsi comme des éleveurs.
Les Rong-Chiens participèrent au renversement de  la  dynastie des Zhou  occidentaux,
en  -771.  Ils  prirent  d'assaut  la  capitale,  Hao,  et  tuèrent  le  roi  You.  La dynastie  des  Zhou
6  Sergent, 1995, p. 408.
7 Mair, 1998, pp. 10-12
2 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-SÎno-PlaJonÎc Paper~, 136 (May, 2004)
parvint à se rétablir,  mais  elle  dut installer sa nouvelle  capitale plus à  l'est, à Luoyi, sur la
rivière Luo. Hao, pillée et détruite, n'était plus habitable.
On signale  encore  des  Rong-Chiens  vers  -660,  installés  au  nord  de  la rivière Wei.
C'est dire qu'.ils vivaient en plein cœur de l'empire des Zhou.
Le  Shanhai jing les  décrit  en  ces termes:  «Au pays  des Rong-Chiens, les  gens  ont
l'aspect de chiens. Il y a  là une jeune fille  agenouillée qui présente à boire et à manger. Les
chevaux pommelés y ont une robe blanche, une crinière rouge  et des yeux semblables à  des
pépites d'or ».
La curieuse mention de cette jeune fille qui offre à boire et à manger s'explique par des
banquets rituels qui devaient se dérouler ainsi: des hommes s'asseyaient par terre et une jeune
fille agenouillée leur offrait de la boisson et de la nourriture. D'autres textes la mentionnent;
certains précisent qu'elle donne à manger aux chiens, d'autres qu'elle présente une coupe de
jade
8
•  Le  repas  commun,  qui  se  déroulait  uniquement  entre  hommes,  jouait  .un  rôle
fondamental dans toutes les sociétés indo-européennes. Chez les Rong-Chiens, le service est
effectué par une jeune fille.  Il semble que l'on puisse trouver un témoignage d'une coutume
semblable  chez  les  Koutchéens:  l'un des  titres  d'airs de  musique  koutchéenne  qui  ont  été
conservés est« La femme de jade fait circuler la coupe »9.
Une autre  caractéristique relie les Rong-Chiens aux Koutchéens : la couleur blanche.
Ds·  ont  en  effet  pour  ancêtre  un  chien  blanc hermaphrodite  ou  un  couple  de  chiens  blancs
jumeaux
10
•  Quand le roi Mu les  a  attaqués,  il a  ramené  quatre  loups blancs  et  quatre  cerfs
blancs, information qui a évidemment une signification symbolique. Les Chinois attribuaient
le  nom  de  famille  Bai  «Blanc»  aux  souverains  koutchéens  et  l'on  connaît  un  musicien
koutchéen que les Chinois appelaient Bai Mingda. n a vécu en Chine à  la fin  des Sui et au
début des Tang
ll
.  n se trouve que les Chinois avaient pour habitude de donner aux étrangers
comme «nom de famille » celui de leur pays,  ou une syllabe extraite de celui-ci. Au Gansu,
les Agnéens étaient connus sous le nom de Long « Dragon ». Dans les annales chinoises, Long
a toujours été le «nom de famille» attribué aux souverains agnéens
12
• On peut donc admettre
que les Koutchéens étaient des «Blancs ».
A ce sujet, il importe d'apporter une précision. Dans des textes agnéens, il est question
d'un pays appelé arsi ype, d'une langue ars;, ainsi que d'airs de musique portant le qualificatif
atsi 13.  Ce  terme  paraît se  comporter  comme  un  thème  nu,  sans flexion  (à part un  génitif
plurielarsissi), ce qui  a poussé certains auteurs à supposer qu'il était d'origine étrangère. H.
Bailey l'a fait provenir du sanskrit iirya, par l'intermédiaire d'un mot iranien *arsa. Le pays
arsi (arsi ype) serait donc l'Inde et la langue arsi serait le sanskrit. D. Q. Adams a modifié son
hypothèse, en remarquant que arsissi est clairement opposé à un terme qui signifie «croyant
laïc ». Selon lui, l'agnéen« arsi is correctly taken to Mean to be "ordained beggar monk" (as a
noun)  and  "Aryan" (as  an  adjective)  and  to be from  a Prakrit descendant (via some Iranian
langage)  of BHS  ârya- »14.  Mais  il n'est  pas  très  satisfaisant  de  donner  des  significations
différentes  à  un substantif et à son adjectif dérivé,  et l'intermédiaire iranien *arsa n'est pas
attesté.
On peut remarquer que,  dans le bouddhisme ancien,  les laïcs ordinaires suivent cinq
préceptes  et  qu'il  existe  une  catégorie  de  laïcs  qui  suivent  dix  préceptes  et s'habillent  en
8 Mathieu, 1989, p.  150.
9 Lévi, 1913, p. 351.
10 Mair, 1998, p. 11.
11  Lévi, 1913, p. 349.
12 Lévi, 1933, p. 9.
13 Ibid., p. 6.
14 Adams, 1999, p. 53.
3 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
blanc. n est alors permis de. traduire arsÎ par «blanc» et de  donner deux significations à  ce
terme : il s'applique d'une part à un pays, d'autre part à ces laïcs pieux. Plus précisément, on
peut  expliquer  ce  terme  par  un  tokharien  commun  *arse  provenant  de  l'indo-européen
commun  *h2erg-ën.  Ce  *arse  est  un  substantif  appliqué  à  des  personnes  animées,  dont
l'adjectif dérivé serait *ars;ye.  Ce dernier terme  est devenu ars; en agnéen,  d'où la mention
d'un pays ars;  et d'airs de musique arsi.  Le substantif *arse  est devenu arse  en koutchéen,
terme attesté, et *ars en agnéen. Le génitif pluriel de *iirs est arsass;, mais le contexte palatal
a transformé le a en un Î.
Ainsi, l'expression agnéenne arsi ype se traduit par « pays blanc ». Ici, il y a une erreur
à  ne  pas  faire:  croire  que  parce  qu'elle  se  trouve  dans  un  texte  agnéen,  elle  s'applique
forcément  au royaume  agnéen.  Les  données  chinoises  incitent  à voir  en  elle  la désignation
agnéenne du royaume koutchéen. Ce pays ayant un intense rayonnement culturel dans tout le
bassin  du  Tarim,  et  même  au-delà,  il serait  tout  à  fait  compréhensible  d'en  trouver  des
mentions  dans  les  textes  agné~ns.  Ces  documents  nous  apprennent  que  les  Agnéens
connaissaient  des  airs  de  musique  arsi,  c'est-à-dire  koutchéens.  Pour  qui  connaît
l'extraordinaire expansion de la musique koutchéenne, cela n'a rien de surprenant.
Quand  on  a  admis  cela,  on est  contraint  d'expliquer le  nom  des Koutchéens  par la
racine  indo-européenne  * kwit-,  qui se  traduit  par  «blanc».  Le  Shanhai jing mentionne  un
peuple qui s'appelait les Blancs (Baii
5
• Sans nul doute, il s'agit des Koutchéens.
La  localisation  des  Rong-Chiens,  dans  les  déserts  de  l'actuelle  Chine  occidentale,
fournit  un troisième  argument  pour  les  considérer  comme  les  ancêtres  des  Koutchéens.  Ce
peuple  aurait  donc  vécu  dans  le  bassin  du  Tarim  (et  peut-être  le  Gansu)  au  moins  depuis
l'époque  des Shang. Ds  ont dû entrer en contact  avec les Chinois,  dans le bassin du Fleuve
J aune, sous  cette  dynastie.  Ds  sont fréquemment  mentionnés  dans  les inscriptions sur os et
plastrons de tortue.
On peut trouver un quatrième argument. En chinois, il existe deux mots pour désigner
les  chiens:  quan  et  kou.  Le  premier  était  approximativement  prononcé  *Jttiwen  en  vieux
chinois.  Selon V.  H.  Mair,  ils sont  tous  les  deux susceptibles  de  provenir  du  tokharien,  le
second à une date plus tardive que le premier
I6
• On peut aussi expliquer respectivement quan
et kou par l'accusatif kwe1(l (prononcé kwen) et le nominatif ku de la désignation koutchéenne
du  chien.  L'accusatif provient régulièrement de l'indo-européen  commun  *kwon-1[l,  devenu
*kwen(an)  en  tokharien  commun,  avec  un  passage  de  *0  à  *e  propre  au  tokharien.  Le
nominatif provient de l'indo-européen commun  *kwon,  le  *0  devenant *ü  en syllabe finale
avant un *w. Ainsi, dans la désignation chinoise des Rong":Chiens,  Quanrong, il y aurait (au
moins) un terme d'origine tokharienne!
On peut très bien penser que les Chinois ont pris aux Rong-Chiens leur désignation du
chien parce que, pour ces derniers, cet animal était d'une importance fondamentale.
Sur le site de Djoumboulak Koum, à l'ouest du Taklamakan, se trouv~nt des vestiges
d'un royaume sédentaire où l'on pratiquait l'agriculture irriguée
17
• Ds sont datés de -500. Les
femmes  portaient  des  jupes,  comme  les  Koutchéennes,  et  des  coiffes  à  hautes  pointes
verticales.  Leurs  jupes  étaient  décorées  par  des  larges  bandes  de  couleur  horizontales.  De
manière remarquable,  un  costume similaire  a  été  porté  dans  les  environs  de Tourfan.  On  a
trouvé un chapeau de feutre qui n'avait pas moins de soixante centimètres de haut
IS
• Chez les
Saces,  c'étaient les  hommes qui  portaient des  chapeaux  pointus.  Si  l'on accepte  le principe
15  Mallory et Mair, 2000, p. 55.
16 Ibid., p. 23.
17  C. Debaine-Francfort, « Les oasis retrouvées de Keriya », Archéologia n0375, février 2001, p. 16-29.
18 Mallory et Mair, 2000, p. 220.
4 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)  .
que chaque costume est représentatif d'une ethnie, on en déduit que les gens de Djoumboulak
Koum  étaient  apparentés  aux  Tourfanais,  or  à Tourfan,  on  parlait  le  koutchéen.  Nous  ne
pouvons pas justifier cette affirmation dans la présente étude. Signalons simplement que c'est
atissi l'opinion de Ma Yong et Sun Yutang
19

Un cabochon  en alliage cuivreux, représentant un dragon,  a  été  trouvé sur le site  de
Djoumboulak Koum.  Il  a  une tête  de  canidé. C'est peut-être une simple production de l'art
animalier,  qui  était  connu  de  ce  peuple.  Mais  il se  peut  aussi  que  ce  cabochon  ait  une
signification  plus profonde.  Un peuple  de  la Chine  du Sud,  les  Yao, s'est donné  un chiendragon comme ancêtre
20
• TI  peut sembler déplacé de parler ici des Yao, mais nous mettrons en
évidence un lien assez surprenant entre les Tokhariens et les peuples de la Chine méridionale.
Les Agnéens constituaient une enclave de tokharien A  entre Koutcha et Tourfan (dans
la région  de  Karachahr),  ce  qui  s'explique  bien s'ils  étaient  des  immigrés.  Selon  un  texte
chinois découvert à Dunhuang et daté de 966, leur royaume était yuezhi
21
•  Les Yuezhi étaient
des nomades vivant dans l'ouest du Gansu. Ds  avaient bâti un empire détruit par les Xiongnu
au deuxième siècle avant notre ère. On peut donc admettre que les Agnéens étaient des Yuezhi
installés  dans  la région  de  Karachahr  après leur défaite.  Sur les peintures koutchéennes,  les
femmes  portent toutes  des jupes ou  des robes,  alors  qu'au troisième siècle,  les Agnéennes
portaient  des  pantalons
22
•  Ce  doit  être  un  souvenir  de  l'époque  où' les  Agnéens  étaient
nomades. Il semble ainsi  qu'avant la destruction de l'empire yuezhi, sans  doute durant  une
grande  partie  du  premier millénaire  avant notre  ère,  on parlait le  koutchéen  dans  une vaste
zone continue du bassin du Tarim. Pour les Chinois, ce devait être tous les locuteurs de cette
langue qui étaient qualifiés de Rong-Chiens.
2. Huangdi et Odin.
Comme il a  été dit,  c'est un chien blanc hermaphrodite qui était l'ancêtre des RongChiens, mais cet animal descendait lui-même d'un dieu que les Chinois appellent Huangdi. Il
est  connu  pour  être  le  premier  empereur  mythique  de  la  Chine.  Les  Rong-Chiens  et  les
Chinois se partageant Huangdi, il faut bien qu'un peuple ait emprunté ce dieu à l'autre.
La plupart des textes chinois admettent qu'après Huangdi, quatre empereurs ont régné
sur la Chine : Zhuanxu, Ku, Yao et Shun. Mais cette succession est une invention tardive des
lettrés  chinois.  Comme l'a écrit Marcel  Granet,  « Huangdi,  Zhuanxu  et Ku  ne figurent  pas
dans le Shu jing; à Yao et à Shun sont consacrés les chapitres les plus importants de ce livre
sacré de l'histoire. Pour les Chinois, nul n'a plus de réalité historique que Yao ou Shun »23. Le
Shu jing rassemble des documents datés du onzième au septième siècle avant notre ère. n ne
fait aucun doute que Yao et Shun sont purement chinois. Le Lunheng de Wang Chong (27-97)
rapporte que : «A l'époque de Yao, dix soleils parurent en même temps, brûlant et desséchant
des dix mille êtres.  Yao tira vers le ciel contre ces dix soleils. C'est la raison pour laquelle,
désormais,  on ne voit plus qu'un seul soleil ».  Ce mythe,  complètement  inconnu  du monde
indo-européen, se retrouve sous de multiples variantes dans tout l'Extrême-Orient, en Sibérie,
en Corée, au Japon ou chez les Miao de la Chine du Sud
24

On ne  voit  pas  bien  comment  les  Chinois  auraient  pu  donner  Huangdi  aux  RongChiens, puisqu'ils n'ont jamais occupé le bassin du Tarim avant l'époque des Han. Les Zhou
s'y sont sans doute rendus, mais ils n'y ont fait que des incursions et ils ne sont pas d'origine
19 History ofCivilizations of Central Asia, Vol. II, UNESCO Publishing, Paris, 1996, p. 238.
20 Porée-Maspéro, 1969, p. 514. Cet auteur ajoute que le chien est classé dans la même catégorie que le naga.
21  Mallory et Mair, 2000, p. 334.
22 Lévi, 1933, p. 10.
23  Granet, 1926, p. 239.
24 Mathieu, 1989, p. 49.
5 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2(04)
chinoise.  En  revanche,  on  peut  très  bien  imaginer  comment  les  Rong-Chiens  ont  donné
Huangdi aux Chinois : ils constituaient un peuple guerrier, très puissant, qui a envahi la Chine
et occupé une partie de son territoire.
Ainsi,.  o~  peut  affirmer  que  Huangdi  est  un  dieu  tokharien,  plus  précisément
koutchéen.  Nous  allons  voir qu'il ressemble  beaucoup  à un dieu germanique  appelé Wotan
par les Allemands et Odin par les Scandinaves.
D'abord, il convient de donner une description de ce dernier. En germanique commun,
son nom  était *Wothanaz. Ce terme est apparenté  au verbe wehen « souffler »,  au substantif
Wut «fureur, rage », au vieil anglais wothbora «poète, oracle », et de manière plus lointaine,
au  latin  viitës  «poète,  devin,  oracle ».  Les  paysans  allemands rencontraient Wotan la  nuit,
tandis qu'il se déplaçait, avec ses chiens et ses guerriers fantômes, qui étaient des esprits de la
tempête. Parfois, il chassait des créatures fantastiques, ou bien une femme qu'il attachait à sa
selle après l'avoir capturée. Durant les nuits d'orage, on croyait entendre le fracas d~ Wotan,
de  ses  compagnons  et  de  leurs  chiens,  lancé~ au  grand  galop.  Ds  restaient  près  du  sol  et
marchaient parfois sur le toit des huttes.
La  chasse  était un  entraînement à la guerre.  Certains Allemands combattaient durant
les nuits obscures, leur corps et leurs boucliers peints en noir pour ressembler à des fantômes
et susciter la terreur, d'où les légendes de guerriers fantômes qui sortaient la nuit du royaume
des  morts.  Odin  avait  des  guerriers-fauves.  Ds  se  battaient sans  armure,  protégés  par  leurs
seuls  boucliers,  mais  avec  une  rage  de  chien  ou  de  loup,  une fureur  divine  qui  les rendait
invincibles.  En  tant  que  dieu  de  la  Victoire  et  des  dons  intellectuels, Wotan instruisait les
Germains sur la stratégie.  TI  excellait dans l'art poétique et il était vénéré comme dieu de la
magie. Dieu sombre du vent armé d'une lance, il amenait la pluie et il stimulait la croissance
des plantes et des troupeaux
25

Odin était borgne, car il avait mis un de ses yeux en gage pour acquérir le Savoir. Son
aspect plutôt rébarbatif ne l'empêchait pas de paraître irrésistible aux yeux des femmes,  et il
était réputé être le fondateur de tous les grands lignages. L'Ynglinga Saga, qui l'a transformé
en un souverain mythique, dit cependant de lui qu'il était très beau et de très noble apparence.
De plus,  «il parlait si  éloquemment et suavemel)t que tous  ceux qui  l'entendaient pensaient
que  cela seul  était  vrai.  Tous ses  propos  étaient rimés,  comme  lorsque  l'on déclame  de  la
poésie »26. TI  était le patron des poètes (appelés scaldes en Scandinavie).
Odin" était occasionnellement féminisé. n pratiquait le seid, une magie qui était surtout
divinatoire, or elle était d'abord une affaire de femmes. Sous le règne de Domitien (81-96), les
Semnons, un peuple germanique, envoya à Rome une ambassade conduite par le roi Masyos
et  la  prophétesse  Ganna.  Auparavant,  César  avait  observé  que  c'était  des  femmes  qui
décidaient,  par  la  divination,  du  déclenchement  des  batailles.  Les  Scythes  avaient  une
catégorie  de  devins  hommes  qui se  déguisaient  en femmes,  appelés  énarées  par les  Grecs
(Hérodote, IV, 67).· L'association des femmes avec la magie était très fréquente chez les IndoEuropéens.  Cela  explique  l'existence  des  sorcières,  dont  l'existence  est  attestée  chez  les
Hittites, les Grecs ou les Tokhariens
27

Chez les Germains, l'essence de la magie et de la science divinatoire était la parole, et
la parole  était poésie.  Quand on a  dit qu'Odin est un poète,  on sait donc qu'il  est savant et
magicien.
Odin était le dieu de la Victoire. C'était lui qui enseignait les secrets stratégiques; il ne
répugnait  pas  à  utiliser  la  ruse  et  même  la  perfidie  (conformément  au  tempérament  des
2S  Hermann, 2001, pp. 182-194.
26 Boyer, 1992, p.144.
27 Agrawala, 1955, p. 17.
6 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
Vikings).  Sa principale  épouse s'appelait Frigg.  Elle était la protectrice du mariage et de la
maternité, conseillant aux femmes en couches de l'invoquer. Elle était également le parangon
de la Mère idéale.
Il  y a un~ ressemblance  assez frappante  entre  Odin et un dieu indien,  Varuna.  C'est
surtout un dieu de l'époque védique, car son importance a diminué à l'époque brahmanique. TI
établit et il maintient les lois naturelles et les lois morales, expressions de l'ordre cosmique. Il
attrape les  coupables et les lie avec son lacet. Odin est aussi armé d'un lacet; il a un aspect
nocturne  et il est borgne,  mais  l' œil  qui  lui reste  est parfois identifié  au soleil.  Varuna est
nocturne et son œil est le soleil. Comme Odin, Varuna est un dieu des morts. Son souftle est
le vent,  or les Indo-Européens ont la conception d'une âme inférieure constituée de . souffle,
qui reste  terrestre  après  la mort.  Varuna  est  un grand magicien,  et il est omniscient.  n est
appelé  Savant  (Vidvan),  Sage  (Medhira),  Intelligent  (Dhira),  Discriminateur  (Pracetas) ,
Clairvoyant (Kavi), Poète (Kavitara), le Grand-poète (Kavitama), etc.
28

Au sujet de Huangdi, dans le chapitre 1 du Shiji de Sima Qian, il est écrit:«  Dès qu'il
vint au monde, il fut  divinement  doué. n sut parler  en  quelques jours [ ... ], jeune homme, il
posséda une intelligence lumineuse ». Une information qui recoupe celle-ci est donnée dans le
chapitre 23 du Liji : «Huangdi donna à des milliers de choses leur dénomination correcte ». n
apparaît ainsi  comme un grand spécialiste du langage, l'art du langage étant inséparable des
dons intellectuels. De plus, Huangdi était un guerrier, qui apprit « le maniement du bouclier et
de la lance »,  d'après Sima Qian. Il dompta également des bêtes fauves,  dont il se servit lors
de sa bataille contre un rebelle du nom de Chiyou. Son nom de clan était Youxiong, parce que
parmi les  animaux  domptés,  il  y  avait des  ours (xiong).  Durant sa lutte contre Chiyou,  une
femme  appelée  la Fille  Sombre lui  donna  un traité  de stratégie,  qui  lui  permit  de  devenir
expert en la matière.
Ces  caractéristiques rappellent Wotan ou  Odin.  Nous avons mentionné 1es guerriersfauves d'Odin, ces hommes qui se battaient avec une rage de bête féroce.  On les appelait les
berserkir  «chemises  d'ours»  et  les  uljhednar  «pelisses  de  loup».  n est  très  tentant  de
considérer que les bêtes fauves de Huangdi étaient équivalentes aux guerriers-fauves d'Odin.
L'existence  des  guerriers-fauves  est  attestée  en Chine.  Vers  -1045,  la dynastie  des
Shang a été renversée par celle des Zhou. Il s'agissait en fait de l'invasion de la Chine par des
anciens nomades, qui s'étaient sédentarisés et en partie sinisés, comme en témoigne le Shiji.
Le  roi  Wu  des  Zhou  alla  combattre  le  dernier  roi  des  Shang  avec  300  quadriges,  3000
guerriers  «ardents comme  des  tigres» et 45000 soldats  armés  de  cuirasses.  Sans  doute les
guerriers-tigres, ne portaient-ils pas de cuirasse, comme les berserkir. En -683, un guerrier qui
voulut  attaquer  le  premier  l'ennemi  se  revêtit  d'une  peau  de  tigre  (ou  en  revêtit  ses
chevauxi
9

On  peut  poursuivre  la  comparaison.  Selon le  Shiji,  Huangdi  «compta d'avance les
jours en faisant  des supputations  au moyen de l'achillée». Les tiges d'achillée sont souvent
mentionnées  avec  un  chaudron  tripode  que  Huangdi  a fondu.  Le  chaudron magique  est un
thème  essentiel  de  la mythologie  des  Ossètes,  qui  sont  des  Iraniens  autrefois  nomades,  et
durant le premier millénaire avant notre ère, dans les steppes de l'Asie centrale, en fabriquait
de nombreux chaudrons en bronze
3o
• Ainsi, Huangdi était un devin, comme Odin.
n exerçait comme Wotan une action fertilisante et fécondante, car durant son règne, les
animaux, les plantes et les céréales se multiplièrent
31
• Il n'est pas connu pour amener la pluie,
28 Daniélou, 1992, pp. 185-190.
29 Granet, 1926, p. 262.
30 Mallory et Mair, 2000, p. 33l.
31  Steens, 1996, p. 209.
7 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-PJa/onic Papers-, 136 (May, 2004)
mais il avait un rapport avec les nuages. D'après le Shiji et le Zuozhuan, quand il régna sur la
Chine,  il réglait  tout grâce  aux  nuages,  il institua  des  officiers-nuages  et les  nuages' étaient
leurs noms.
TI  avait  quatre têtes,  ce  qui signifiait,  d'après Confucius,  que  quatre hommes  étaient
chargés d'administrer sous ses ordres les quatre directions
32
• En cela, il ressemblait à Varuna,
qui surveillait le monde entier de son trône grâce à ses quatre visages. Ce trône occupait une
position centrale.
Huangdi se déplaçait dans  un  char traîné par deux  dragons,  précédé par des  tigres  et
des loups et suivi par des esprits
33
• Des insectes géants apparurent au cours de son règne
34
• Les
croyances  allemandes  permettent  de  comprendre  la  signification' de  ce  phénomène:  selon
elles, les âmes peuvent prendre la forme d'insectes. La déesse de la mort, Perchta, est entourée
de  grillons  qui sont les  âmes  des  défunts
35
•  Ainsi,  Huangdi  est  un  dieu  des  morts,  comme
Odin.
On  le  voit,  Huangdi  est  presque  une  copie  d'Odin.  Les  différences  entre  ces  deux
divinités s'expliquent par l'évolution divergente des Tokhariens et des Germains. Huangdi se
comportait  comme  un  nomade.  n se  déplaçait  en  char  et  son  véritable  nom,  Xuanyuan,
signifiait «brancard ». TI  n'avait pas de résidence fixe et il passait ses nuits sous la protection
de remparts de  chariots
36
•  On peut en tirer argument pour affirmer qu'à Une  époque reculée,
les .ancêtres des Koutchéens ont été nomades.
Les peuples occidentaux étaient désignés par le terme de Rong. Dans le chapitre sur la
musique  des  annales des Tang, on lit que  les Rong se servaient de  trompes de  cuivre  ou  de
bronze longues de deux pieds et ressemblant à une come de bœuf, or Huangdi est réputé avoir
inventé la trompe de guerre. n en fit usage lors de son combat contre Chiyou.
Huangdi avait un rapport étroit avec les dragons. On raconte que son char était tiré par
des  dragons, qu'il s'envola sur le dos d'un dragon à la fin de son règne, voire qu'il avait une
face de dragon
37
• En Chine, il y a plusieurs espèces de dragons, la plus courante étant le long.
Ce n'est pas un animal spécifiquement chinois.
Le dragon existait chez les Agnéens, et il avait pour eux une importance fondamentale.
Dès l'Antiquité, les Chinois connaissaient un peuple occidental appelé les Poissons-Dragons;
il est cité  dans  le Shanhai jing.  Selon ce  même  ouvrage,  Huangdi  engendra Miao-Long,  et
celui-ci fut l'un des ancêtres des Rong-Chiens
38
• Notons que cette affmité de Huangdi avec les
dragons n'est pas surprenante, car les dragons sont liés aux phénomènes du tonnerre et de la
pluie.
Selon une  légende  koutchéenne racontée  par  le  pèlerin  Xuanzang (600-664),  un roi
parvint à atteler un dragon à son char. Quand il fut sur le point de mourir, il lui toucha l'oreille
de son fouet,  et le dragon disparut. Ce roi s'appelait Fleur d'Or. Un souverain koutchéen du
septième siècle portait le même nom. Les dragons existaient donc aussi chez les Koutchéens,
mais ils n'avaient sans doute pas la même importance que chez les ,Agnéens. En combinant le
lien entre Huangdi et les dragons et le lien entre les dragons et les Tokhariens, on obtient un
lien entre Huangdi et les Tokhariens.
32 Pimpaneau, 1990, p. 155.
33  Zheng, 1989, p. 45.
34  Mathieu, 1989, p. 79.
35  Hermann, 2001, p. 33.
36 Chang Tsung-tung, 1988, p. 35.
37 Mathieu, 1989, p. 79.
38 Mair, 1998, p. 11-12.
8
,. Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
3. Le Diont Kunlun.
Selon les Chinois, Huangdi a régné par la vertu de la Terre. Comme ils considéraient le
jaune comme la  couleur de la Terre, ils ont appelé Huangdi le Dieu (di) Jaune (huang).  Le
terme  di s'appliquait originellement aux dieux  célestes; le  premier empereur de la dynastie
des  Qin  l'a  fait  entrer  dans  son  nom,  et  depuis,  il a  pris  le  sens  de  «empereur ».  Cette
caractéristique de Huangdi est encore indo-européenne.
Les Scandinaves ont une divinité, Fiorgynn, dont la personnalité paraît floue. C'est une
divinité masculine, mais quand son nom  est écrit  avec un seul  n,  elle  devient féminine.  Le
terme  scandinave  fiorgyn  correspond  au  gotique fairguni  «montagne»  et  au  vieux  haut
allemand Fergunna, qui renvoie à l'idée de sol montagneux. La déesse Fiorgyn est identique à
la Terre
39
• Odin l'a épousée et a  eu d'elle un fils, le dieu Thor. C'est le maître du tonnerre et
de la pluie. Son nom, qui est prononcé Donner par les Allemands, signifie « Tonnerre ». Quant
à Fiorgynn, il est donné comme père ou amant de Frigg, l'épouse d'Odin.
D'une manière ou d'une autre, Fiorgyn(n), donc la Terre, est associé à Odin. C'est un'
point commun de plus entre lui et Huangdi.
Au premier millénaire de notre ère, la montagne sacrée des Turcs Bleus (appelés Tujue
par les Chinois),  était le mont Ôtükan. Ce nom se retrouVe sûrement dans celui de la déesse
mongole  de  la  Terre,  Âtügiin.  Diverses  étymologies  ont  été  proposées,  la  seule  qui  soit
vraisemblable faisant intervenir le verbe *otü- «prier ». Elle a été contestée par E. Lot-Falck,
car  «la prière  est  d'apparition relativement  tardive,  la divinité  précède  le  culte,  Âtügan  a
existé  avant  que  l'on  ait  prié »40.  Nous  pouvons  proposer  une  autre  étymologie  plus
satisfaisante:  le  tokharien  commun  * tken  «terre »,  devenu  tka1[l  et  agnéen  et  kelfl  en
koutchéen. On peut très bien supposer une forte influence tokharienne sur les Tujue, car selon
le mythe de leurs origines, leurs ancêtres ont vécu dans une caverne au nord de Tourfan et ont
épousé  des femmes  de  cette région,  or  Tourfan se  trouvait  en  zone  tokharienne.  TI  est rare
qu'un mythe  des  origines  fasse  intervenir  un peuple  étranger.  Ce  doit  être  une  manière  de
reconnaître que la rencontre avec les gens du nord de Tourfan a joué un rôle déterminant dans
la formation du  peuple tujue. Comme les mots turcs ne  commencent jamais par des groupes
de  consonnes, les voyelles 0  et ü  ont été ajoutées à * tken.  Chez les Ouighours, Otkan est la
personnification de la patrie sacrée
41
• Dans ce mot, il n'y a qu'une voyelle prothétique.
Si le mont Otüldin est un emprunt aux Tokhariens, cela signifie que c!hez eux, la Terre
pouvait prendre la forme  d'une montagne.  Cette idée n'est pas étrangère au reste du monde
indo-européen,  puisque  le  gotique fairguni,  terme  parent  du  scandinave  Fiorgyn  « Terre »,
signifie «montagne ».
Selon le Mu tianzi zhuan, durant son voyage en Occident, le roi Mu a visité le palais de
Huangdi,  situé  au  sommet  d'une  montagne,  le  Kunlun.  Huangdi  étant  un  nomade,  il l'a
construit pour y faire  un séjour provisoire.  Les  Chinois  considèrent qu'il  a régné  au vingtseptième siècle avant notre ère. TI  avait donc disparu depuis longtemps que le roi Mu est passé
chez  lui. Mu éleva un tumulus sur la sépulture d'une divinité  appelée Fenglong
42
,  qui  était
forcément identique à Huangdi, de façon à le faire connaître à la postérité.
Le mont Kunlun  était situé à  l'Ouest, en plein pays barbare.  Quatre fleuves,  dont le
Fleuve Jaune, y prenaient sa source. Aucun d'eux ne coulait vers le nord. Les Chinois ont cru
que  le  Fleuve Jaune  prenait sa source  dans  les  montagnes  du sud  de  Khotan.  Après  avoir
étudié «les vieilles cartes et les vieux documents», comme le dit Sima Qian, l'empereur Wu
39 Dillman, 1991, p. 150 et Boyer, 1992, p. 164.
40 Lot-Falck, 1953, p. 180.
41  J.-P. Roux, «Montagne. Axe cosmique. Turcs et Mongols», Dictionnaire des mythologies, Paris, Flammarion,
1981.
42 Le texte ne porte que le caractère long. Guo Pu est persuadé qu'il s'agit de FenglOlig.
9 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-P/alonic Papers-, 136 (May, 2004)
des  Han  décida  de  nommer  «Kunlun» ces  montagnes,  nom  qu'elles  ont  conservé jusqu'à
maintenant.
Quand il était encore mythique, le mont Kunlun se trouvait au centre du monde. TI  était
sous l'Etoile Polaire. On l'appelait aussi «mont de la Cloche », mais le mot zhong «cloche»
se prononce de la même manière que le mot «  centre, milieu ». TI  pourrait donc être le « mont
Central », or les Chinois considéraient Huangdi comme le dieu du centre.
Le mythe scandinave  de  la création  du  mOIide  fait  intervenir  une vache,  Audumbla,
dont les pis donnent naissance à quatre fleuves de lait, or cette Vache primordiale, qui existe
dans  d'autres mythes  indo-européens,  est  le symbole  de  la Terre
43
•  En léchant  des  pierres
salées,  elle  en fit surgir  Burl.  Ce  deritier  engendra Bor,  lequel  engendra Odin,  Vili  et Vé.
Puisque Buri signifie peut-être « procréateur» et que Bor signifie « engendré, fils »44,  on peut
se demander si le mythe n'a pas été complexifié, la filiation entre Audwnbla et Odin étant à
l'origine plus courte.
Le  mont  Kunlun,  avec  ses  quatre  fleuves,  évoque  la  vache  Audumbla.  Pour  les
Tokhariens,  cette  montagne  était-elle  la  Terre  «sécrétant»  de  l'eau?  Dans  la  mythologie
chinoise,  on  trouve  une  donnée  qui  appuie  cette.  hypothèse.  Les  Chinois  connaissaient  un
marais du Tonnerre (Leize)  dans lequel vivait Fenglong. C'était un génie du Tonnerre  et un
maître  de  la pluie,  or comme nous  l'avons vu,  il était identique  à  Huangdi.  Puisqu'il  était
représenté  comme  une  créature  à  tête  humaine  et à  corps  de  dragon,  on retrouve  le lien de
Huangdi avec les dragons. Ainsi, le même dieu  habitait deux endroits : un marais, lieu où la
terre  et l'eau se mêlen~ et le mont Kunlun, montagne  d'où quatre fleuves  descendent.  Très
probablement,  ces  endroits  représentaient  l'ensemble  Terre-Eau,  étroitement  associé  à
Huangdi.
Chez les Turcs Bleus, la Terre et l'Eau constituaient un ensemble indissociable, une
puissance symétrique  et complémentaire du  Ciel, Tangri. Cette puissance  était appelée yiirsüb, yiir et süb étant respectivement la terre et l'eau. J.-P. Roux a supposé que le mont Otükan
était  une  pu~ssance  sacrée  qui  se  confondait  avec  yar-süb.  Cette  montagne  serait  donc
équivalente au mont Kunlun. On peut admettre que yiir-süb est un concept d'origine étrangère
parce qu'il est« de trop» dans la religion turque: E. Lot-Falck a remarqué que cette puissance
fait  fonctionnellement  double  emploi  avec Umai,  qui est  une  déesse  purement turque.  «La
présence  du Jer-süb,  entité abstraite, se justifie mal  à  côté  d'Umai,  dans  les textes Orkhonlenissei »45.
TI  y a  une  autre raison  de  penser que  le mont Kunlun représente  la Terre.  Odin  est
l'époux de Fiorgyn, la Terre, et celle-ci peut être considérée comme une montagne. La relation
entre Huangdi et le mont Kunlun pourrait donc correspondre à celle existant entre Odin et la
Terre. La situation serait plus claire si l'on pouvait identifier Fiorgyn et Audumbla, mais les
textes scandinaves ne permettent pas de le faire.
Les  Iraniens  ont  un  dieu,  Mithra,  qui  réside  au  sommet  d'une  montagne,  la Rara
Berezaitï.  Son  nom signifie  «la Très-Haute  Déversante»  parce  qu'elle  est la source  d'une
déesse-rivière qui coule jusqu'au fleuve-océan circumterrestre VoUrukasa. Dans la mythologie
43  Sergent, 1995, p. 350.
44  Dillmann, 1991, p. 145.
4S  Lot-Falck, 1953, p. 168. Cet auteur s'est demandé si le terme yiir ne serait pas à rapprocher du nom scandinave
de la terre,jordh. «Le Jormungandr, serpent qui entoure la terre, a son équivalent dans les mythologies bouriate
et toungouse et le Midhgardhr "demeure du milieu" est un type d'appellation,de la terre familier aux Yakoutes.»
(note  3,  p.  169).  Le  vieux  norrois gardhr signifie  «enclos» et il pourrait être apparenté  au  koutchéen  kerccz
« palais ».  .
10 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonie Papers-, 136 (May, 2004)
iranienne, la montagne n'est pas équivalente à une vache: ce sont les eaux de la déesse-rivière
et du fleuve-océan qui sont assimilables à des vaches
46

Par effet de  l'influence iranienne,  les  Slaves  de  l'île de Rügen,  sur la Baltique,  ont
vénéré Mithra sous le  nom  de  Sventovit jusqu'au douzième siècle.  Il  assurait aussi  bien la
victoire  militaire  que  la  prospérité  agricole 47.  Sa grande  fête  annuelle  avait  lieu  après  les
récoltes.  Le nom iranien de Mithra n'était pas inconnu ·des Slaves, puisque c'est de lui  que
provient le slave commun *mirb, avec sa signification initiale de «traité, paix »48. En iranien,
son nom signifie « contrat» : il contrôle le respect des contrats passés entre les hommes.
Sur l'île de Rügen, Mithra était représenté par une statue à quatre têtes, ce qui rappelle
Huangdi  et  Varuna.  Par  ailleurs,  Mithra  et  Huangdi  étaient  tous  les  deux  des' dieux  du
Tonnerre  et ils  avaient  une fonction  militaire.  fi  est  possible  que  Mithra, Huangdi  et Odin
soient les héritiers d'un même dieu indo-européen habitant une montagne-source.
Indépendamment de toutes les considérations précédentes, on peut trouver une raison
de penser que le mont Kunlun est d'origine tokharienne. Au pied de cette montagne, on trouve
une  Eau Rouge  (ou Eau  de  Cinabre)  qui  donne  l'immortalité  à  quiconque  en  boit,  or les
Mandchous ont un mot, niktan, désignant un élixir de cinabre qui confère l'immQrtalité
49
• Ce
terme provient certainement du tokharien *;Uiktar, qui n'est pas attesté mais qui serait, d'après
les  lois  phonétiques,  l'équivalent rigoUreux  du terme  grec  nectar,  désignant la boisson  des
dieux  de  l'Olympe. Le il  est une  voyelle  proche  du  i,  qui  peut être  transformée  en un  i  en
contexte palatal. Ainsi, le terme « dieu » est parfois écrit Rikte par les Koutchéens.
Le nom des dieux en tokharien commun, *Rilkte, est évidemment un dérivé de *Rilktar.
TI  apparaît ainsi une caractéristique de la théologie tokharienne: les dieux sont, par définition,
des êtres qui boivent l'élixir d'immortalité.
4. Ylaiiiiikte.
Au  début  du  premier  millénaire  de  notre  ère,  les  Tokhariens  se  sont  convertis  au
bouddhisme. Ils n'ont pas pour autant abandonné leurs anciennes croyances, et c'est pourquoi
nous n'en sommes pas complètement ignorants. A propos du royaume agnéen, les annales de
la dynastie des Sui (581-618) ont noté «qu'on y vénère la loi bouddhique et qu'il s'y trouve
des sortes de brahmanes ».  Très certainement, ces « sortes de brahmanes» étaient des prêtres.
Ce témoignage est à rapprocher d'un passage des annales des Wei du Nord (386-534), selon
lequel la coutume des Agnéens «était de servir les dieux et les esprits tout en vénérant et en
suivant la loi du Bouddha ».  Les textes agnéens nous donnent le nom de l'un de ces dieux :
Wlaiildit. Son nom koutchéen est YlaiiUikte. L'agnéen Rlcat et le koutchéen nakte (ou iüikte en
l'absence d'accent tonique sur la première syllabe) signifient« dieu ».
Les Koutchéens désignaient YlaiiUikte par l'expression iiakte1[lts saswe  «seigneur des
dieux» (B99  a4) et le considéraient comme équivalent au dieu indien Indra. L'eau de pluie
était appelée ylainRe!fè war «eau d'Ylai »  en koutchéen et une signification possible de ylai
est  «fraffeur»:  ce  terme  peut  dériver  du  verbe  *welh2- «frapper»  de  l'indo-européen
commun  . Ylaiiiakte serait donc le « Dieu Frappeur ».
Indra  était  le  dieu  indien  du  Tonnerre.  TI  tenait  une  massue  de  jet,  le  vajra,  qui
symbolisait la foudre.  «Craint en tant  que  Seigneur des  tempêtes  et lanceur d'éclair,  il est
aussi  la source de toute fertilité »51.  n était le dispensateur  des pluies et il résidait dans les
46  Cornillot, 1998, p. 87.
47 Cornillot, 1994, p. 225.
48 Ibid., p. 259.
:: Wang Pengling, «Tokharian Words in Altaic RegnaI Titles », Central Asialie Journal, 1955, p. 178.
Adams, 1999, p. 519.
51 Voir Daniélou, 1992, pp. 169-176, pour une description complète d'Indra.
Il Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Paper~, 136 (May, 2004)
nuages. Outre son vajra, il était armé d'un crochet, d'un lasso, d'un arc, d'une épée, mais son
arme principale était la magie. n pouvait prendre toutes les formes qu'il voulait, et comme il
étai~ lubrique, il se servait de ce pouvoir pour séduire des femmes. TI  était également le roi des
dieux et l'un de ses surnoms est Deva pati « Seigneur des dieux ».
Nous ignorons si Ylaiiiakte réunissait toutes ces caractéristiques, mais sa ressemblance
avec Indra devait  être  assez grande pour que  ces deux  divinités fussent  considérées comme
équivalentes.  D'après  les  textes  Koutchéens,  YlaiiUikte  pouvait se  rendre  où il  voulait  en
prenant une forme quelconque. Par exemple, dans le document B99, il prend l'apparence d'un
yaksha,  une divinité indienne  bénéfique. Dans le texte BI07, il apparaît sous la forme  d'un
sage assis sous un arbre. Les deux textes désignent sa métamorphose par la même expression,
we~ mtisk- «se déguiser ».
Ylaiiiâkte devait être également présent au Kroraina, un royaume tokharien situé près
du  Lop  Nor.  TI  est  sans  doute  question  de  lui  dans  une  phrase  de  sanskrit  bouddhique:
« Puisse la pluie d'Indra s'accroître sur terre, puisse les céréales pousser et puisse le roi aller
vers la victoire »52.  Elle laisse entendre qu'il y avait un lien entre Ylairuikte (forcément appelé
Indra, puisque ce texte est en sanskrit), la fertilité et la victoire. Indra est une source de fertilité
et il est un guerrier qui se déplace sur un char d'or appelé Victorieux (Jaitra), chargé d'éclairs,
d'épées et de javelots, avec un insigne portant le nom de Victoire (Vaijayanta).
Si Ylaiiiakte est vraiment le dieu de la Victoire, il est possible de le considérer comme
équivalent.à Odin, car pour ce dernier, cette fonction est importante. Comme Ylaiiiakte, Odin
possède  la faculté  de se  déplacer  où il le  veut  en changeant  d'aspect.  Wotan  et Ylaiffiikte
amènent la pluie et ont une action fertilisante.
Dans le document B99, Ylaiffiikte se présente à un roi sous la forme d'unyaksha pour
lui  enseigner la Loi  bouddhique (le Dharma,  comme  on dit  en Inde).  Pourquoi  l'auteur du
texte  a-t-il  confié  cette mission à lui plutôt qu'à des  divinités  bouddhiques? D est possible
qu'Ylaifiâkte  ait  été  un  détenteur  du  Savoir  comparable  à  Odin  et  qu'avec  l'arrivée  du
bouddhisme,  il se soit maintenu  dans  les  croyances  koutchéennes  en devenant un excellent
connaisseur et enseignant du Dharma.
Si Ylaiiiiikte était un dieu savant, il était forcément poète, toute forme de savoir étant
retenue par cœur, sous forme de poèmes, chez les anciens Indo-Européens. Ds se distinguaient
d'autres peuples,  comme les Chinois, par un certain refus de l'écriture. Ils pratiquaient plus
que de la poésie : ils cultivaient tout un art du langage, qui comprenait la grammaire. Chez les
Kroraïnais,  la  grammaire  et la poésie étaient des branches de la  connaissance
53
•  On peut se
demander si cet art du langage explique la conservation du koutchéen : cette langue est restée
très  proche  du  tokharien  commun,  à  la  différence  de  l'agnéen.  Bien  sûr,  les  Agnéens
pratiquaient la poésie, mais les'Koutchéens ont pu donner une telle importance à cet art qu'il a
survécu à la disparition des langues tokhariennes. En 1913, Sylvain Lévi a écrit que «le passé
ne s'abolit jamais tout entier: aujourd'hui encore, les habitants de Koutcha, descendants sans
doute fort altérés des occupants aryens, sont réputés dans tout le Turkestan chinois pour leur
talent musical; leur langage n'en est pas moins apprécié »54. TI  a cité un témoignage de Martin
Hartmann datant de 1908, selon lequel « Les gens de Koutcha, disent les gens de Yarkand, ont
un parler  extraordinairement pur ; ils  parlent  en vers ; il Y a  dans leur langage beaucoup de
choses que nous ne comprenons pas». C'est pourtant une langue turque qui est parlée dans le
bassin du Tarim, depuis le début du deuxième millénaire.
52 Agrawala, 1955, p. 15.
53  Agrawala,  1955,  p,  52.  Cf.  aussi  Sergent,  1995,  p,  390:  «On doit se  demander si  la  complexification  de
l'indo-européen ne  résultait  pas déjà des  efforts  des poètes - c'est-à-dire  des  intellectuels de ce temps - pour
compliquer délibérément et raffiner leur langue ».  .
54 Lévi, 1913, p. 380.
12 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
L'art du langage des Koutchéens s'explique-t-il par la vénération d'Ylaiiüikte, qui était
un dieu poète, capable comme Odin de s'exprimer en vers ?
Nous considérons Huangdi comme un dieu koutchéen.. YlaiiUikte et Huangdi étant tous
les deux  des maîtres du Tonnerre, on doit admettre qu'ils sont identiques. Le premier a  une
fonction de dispensateur de pluie qui est clairement attestée dans les textes et le second a des
relations avec les nuages. Tous les deux ont une action fertilisante et fécondante. YlaiiUikte est
probablement un dieu du Savoir ; Huangdi brille par son intelligence.
Cette constatation permet de répondre à la question ci-dessus. Huangdi étant l'ancêtre
mythique  des  Rong-Chiens,  il faut s'attendre  à  ce  que  les  Koutchéens  aient  eu une  grande
vénération pour Ylaiffiikte. On sait que Huangdi avait une parfaite maîtrise de l'art du langage.
TI  est  donc  naturel  que  les  Koutchéens  aient  cultivé  cet  art.  On  peut  remarquer  que
l'homologue agnéen d'Ylaiffiikte, Wlafikat,  ne semble pas être un dieu  de premier plan.  On
sait  que  le  royaume  d'Agni  était  placé  sous  le  patronage  du bodhisattva Maitreya
55
•  Cela
explique peut-être la mauvaise conservation de la langue agnéenne.
Comme  l'a montré  Bernard  Sergent
S6
,  Apollon,  le  patron  des  poètes  grecs,  est  une
forme  d'Odin. On le représente  armé d'un arc, mais  à l'origine, il tenait une  lance,  comme
Odin. Apollon possède de nombreux points communs avec le dieu celte Lug, lequel est armé
d'une lance qui symbolise l'éclair. Lug possède des traits« odiniques »très' marqués
s7

Il  est possible  de  trouver  un  dieu similaire  à  Ylaiiiakte  chez les  Hittites.  Ce  peuple
avait  un dieu de  l'Orage  qui  était aussi  un dieu  de  la Victoire.  Ils  l'appelaient Tarhunt ou
Tarhuna,  ce  qui signifie  «le Victorieux ».  TI  était  le  maître  du  tonnerre,  de  la pluie  et des
nuages,  ainsi  que  le  dieu  «de  la  campagne»  et  «de  la  croissance» S8.  Di~u de  la  force
militaire, il protégeait les armées et accordait la victoire. n combattait les démons incarnant le
Mal.  Son épouse  était  une  véritable  matrone,  gardienne  des  vertus  familiales  et de  l'ordre
social.
Le  dieu  du Tonnerre  des  Lituaniens  s'appelait  Perkünas.  Il  avait  l'apparence  d'un
homme  vigoureux,  portant  une  barbe  rousse  et  tenant  une  hache symbolisant  la foudre.  TI
vivait dans un château sur une montagne. TI  traversait le ciel en faisant un grand vacarme, sur
son char aux roues enflammées tiré par un bouc
S9
• Dieu guerrier, il cherchait les démons pour
les foudroyer.  TI  aidait les Lituaniens lors  de leurs expéditions militaires  en provoquant  des
phénomènes  atmosphériques.  TI  leur permettait par  exemple  de  traverser  les rivières  en les
congelant.  Le  grondement  du  tonnerre  annonçant  le  réveil  de  la  nature  au. printemps,  il
exerçait  une  action  fertilisante
60
•  Son  nom  signifie  «Frappeur »,  ce  qui  rend  probable
l'explication du koutchéenylai et de l'agnéen wlli par la racine *welh2- «frapper ».
Le dieu slave qui correspond à Perkfinas est Peron. Comme il vit sur une montagne, il
a donné son nom, dans les Balkans, à plusieurs montagnes: Perun, Peronac ou Perunkovac
61

D'après l'historien byzantin Procope de Césarée, les Slaves «croient qu'un seul dieu, créateur
de la foudre, est l'unique souverain de toutes choses ». Ce doit sûrement être Perun. TI  importe
de remarquer que Tarhunt, lui aussi, est étroitement associé aux montagnes.
SS  Lévi, 1933, p. 22.
S6  Communication personnelle.
S7  Guyonvarc'h et Le Roux, 200 l, p. 181.
58 Masson, 1991, p. 242.
S9 Thor se déplace sur un char tiré par deux boucs. Une influence scandinave sur la mythologie lituanienne est
tout à fait envisageable.
60  Une description  des dieux lituaniens  est donnée  dans M.  Gimbutas,  The Balls, London, Thames &  Hudson,
1963.
61  Masson, 1991, p. 110.
13 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
Au paragraphe 9, nous verrons que Huangdi, Peron et Tarhunt sont engagés dans une
lutte contre un dieu en forme de serpent qui cherche à empêcher le soleil de se lever.
Au début du septième mois, les Koutchéens célébraient une grande fête qui durait sept
jours.  Elle  a  été  décrite  par un moine  originaire  de  Kachgar que  l'on connaît par son nom
chinois, Huilin (737-820) : les participants effectuaient une danse masquée appelée sumuzhe,
« et le jeu consiste à arroser d'eau boueuse un homme qui marche ou à l'attraper avec des
lacets  munis  de  crochets »  pour réprimer  et  chasser  les  mauvais  démons selon  la  tradition
indigène
62
• Evidemment, cet homme qui marche symbolise un démon.
Il  y a  de bonnes raisons de  croire que  cette tète  était celle d'YlaiiUikte.  Le  lituanien
Perkünas foudroyait les démons et le dieu de l'Orage des Hittites était également leUr ennemi,
or YlaiiUikte correspondait à ces deux divinités. L'indien Varuna était le Lieur: il punissait les
hommes en les attachant avec ses lacets. Odin avait pour habitude de lier ses ennemis .. TI  est
très  possible  que  les  liens  utilisés  par ces  dieux  symbolisent  l'éclair,  puisque  les  traînées
lumineuses qui déchirent le ciel pendant les orages ressemblent à des fils lumineux, et même à
des fils munis de crochets. Ainsi, quand les Koutchéens attrapaient le démon avec ce lacet, ils
le foudroyaient symboliquement. Pourquoi arroser le démon d'eau boueuse? Il s'agit de terre
et d'eau mélangées, comme on en trouvait dans le marais du Tonnerre. Le symbolisme de la
fête du septième mois est donc parfaitement clair.
Les Chinois ont associé  à  Huangdi,  leur version d'Ylaiiüikte,  deux frères,  Shentu  et
Yulei. Ils ligotaient à un immense pêcher les esprits qui avaient fait du mal aux hommes et les
donnaient à manger à des tigres
63
•  C'est pourquoi, pour faire peur aux démons, on collait aux
portes  une  image  de  tigre  ou des  deux frères.  On les  appelait les  «dieux des  portes ».  Le
mythe tokharien demeure reconnaissable malgré sa sinisation: les  démons  étaient jetés aux
tigres, mais avant leur châtiment, Shentu et Yulei éprouvaient le besoin de les lier.
Les Scandinaves célébraient vers le  15  avril  une fête  «pour la victoire»,  comme l'a
rapporté  Snorri  Sturluson.  Odin étant le  dieu  de  la victoire,  cette fête  devait  être la sienne.
Bien que située assez tôt dans l'année, elle était appelée sumarblot, où sumar signifie «été ».
C'est  un  terme  apparenté  à  l'anglais  summer,  et  de  manière  plus  lointaine,  à  l'adjectif
koutchéen ~miiye  «estival»  et  au  substantif  agnéen ~me «été». La fête  d'Ylaifiakte  étant
estivale,  on  peut  supposer  une  origine  commune  aux  fêtes  scandinave  et  koutchéenne,  la
première ayant été un peu avancée. TI  est naturel que la fête du dieu du Tonnerre se déroule en
été, qui est la saison des orages. En Russie, la fête de Saint-Elie, le substitut chrétien de Peron,
a lieu le 20 juillet.
D'après  le  calendrier  des  tètes  agnéennes  donné  par  le  Youyang zazu,  au  huitième
siècle, les Agnéens effectuaient le septième jour du septième mois un sacrifice aux ancêtres
64

Ils  n'avaient donc pas  l'équivalent de  la ïete  koutchéenne  d'Ylairuikte.  Nous ne disons pas
qu'ils ne vénéraient pas ce dieu, mais W1afikat était apparemment moins important pour eux
qu'Ylaiiiakte pour les Koutchéens.
5. Les génies des eaux.
Comme il a été dit ci-dessus, les dragons de l'espèce long sont communs aux Chinois
et aux Tokhariens. Ds jouaient certes un rôle important dans les croyances chinoises, mais qui
sait s'ils ne  bénéficiaient pas chez les Tokhariens d'une vénération beaucoup plus  grande?
Une origine indo-européenne des dragons n'aurait rien d'invraisemblable. Elle est même très
62 S. Gaulier, « Aspects iconographiques des croyances eschatologiques dans le bassin du Tarim d'après deux
documents Pelliots », Arts Asiatiques, 1973, p. 169.
~Phnpaneau,1990,p. 163.
64 Lévi, 1933, pp. 12-13
14 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
~ino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
probable, puisque le long est une créature à tête de cheval et à corps de serpent
65
,  or le cheval
a  certainement été  apporté  en Chine par les Indo-Européens. Le mot chinois qui ~e désigne,
ma, provient de l'indo-européen commun *mark-. Des créatures à tête de cheval et à corps de
serpent existent dans la mythologie grecque : elles tirent le char de Poséidon.
On peut  aussi  comparer  les  dragons  chinois  aux  génies  des  eaux scandinaves,  bien
qu'ils  n'aient pas le  même  aspect.  Ces  derniers  apparaissent dans  de nombreuses  légendes
scandinaves. Voici l'une d'elles. Un pêcheur prit dans son filet un être de la taille d'un enfant,
qui était poisson au-dessous de la ceinture et homme au-dessus. n le traita correctement et le
relâcha quand cette créature, ayant entendu une voix provenant de la mer, lui dit: «C'est papa
qui  m'appelle».  Le  père  était le  havman,  le  génie  de  la mer.  n remercia le  pêcheur en lui
offrant un bateau merveilleux puis en lui indiquant un endroit où il put pêcher tant de poissons
que son bateau menaça de couler sous la charge. Ces génies, qui peuvent procurer la richesse
aux hommes, possèdent eux-mêmes des richesses fabuleuses. Il arrive qu'un marin soit invité
par l'un d'eux et qu'il découvre, au fond de la mer, un palais dont les richesses l'éblouissent.
Ds épousent parfois des êtres humains, mais en général, ces unions se terminent mal
66

Les  dragons  chinois  étaient  réputés  pour  leur  richesse.  TI  existe  quantité  de  récits
d'hommes ayant visité leurs palais. L'un d'eux se trouve dans le Yu shi ming yan, «Paroles
pour instruire les hommes », une anthologie de récits populaires compilée par Feng Menglong
(1574-1646).
Un jeune homme, Li Yuan, aperçut des garçons en train de frapper un serpent dans les
herbes, avec une baguette de bambou. Il s'approcha d'eux et vit que ce serpent avait un aspect
étrange : il avait des yeux d'or et des écailles brillantes. Ille recueillit, le soigna et lui rendit la
liberté. Plus tard, un domestique inconnu lui transmit une invitation. TI  fut conduit en bateau
jusqu'à un palais, où il fut accueilli par un roi et son fils aîné. Il comprit alors qu'il se trouvait
dans le palais des dragons et que le fils aîné était le dragon qu'il avait sauvé. Tous avaient pris
une forme humaine. Une salle était «somptueusement décorée d'or et d'émeraude. Elle était
décorée  par  des  lanternes  en forme  de  dragon  et des  chandeliers  en forme  de phénix.  Des
brûle-parfums répandaient l'odeur du musc, des tentures de soie brodée à franges protégeaient
les murs. Deux sièges recouverts de soie brodée de  dragons occupaient le  centre de la salle .
. Devant tout ce luxe, Li Yuan demeurait interdit et n'osait pas s'asseoir ». Li Yuan repartit du
palais  avec  un paquet d'or et de perles.  En plus,  le roi  lui  donna sa fille  en mariage, mais
seulement  pour  une  période  de  trois  ans  et  en  lui  demandant  de  ne révéler  à  personne sa
véritable nature: en principe, les dragons ne peuvent pas vivre avec les hommes.
Le  culte  des  dragons  est  attesté  dans  le  bassin  du  Tarim,  non seulement  chez  les
Tokhariens, mais  aussi  chez les Khotanais,  qui étaient des Iraniens. Ces génies apparaissent
dans une légende khotanaise racontée par Xuanzang. Une rivière. s'était subitement arrêtée de
couler. Les champs n'étaient donc plus irrigués, or dans cette contrée désertique, l'irrigation
était absolument nécessaire. Le royaume était donc en danger. Le roi obtint le .conseil de faire
des sacrifices et des prières au dragon qui habitait ce fleuve. L' ~yant mis en application, il vit
une femme surgir des  eaux.  Elle lui  expliqua que, son mari  étant mort, il n'y avait plus de
maître pour donner des ordres, et que le fleuve ne coulait plus pour cette raison. Elle demanda
au roi de choisir un de ses ministres, qui deviendrait son nouvel époux. De retour chez lui, le
roi trouva un volontaire. Celui-ci partit pour le palais du dragon, sous les eaux, vêtu de blanc
sur un cheval blanc.
Les Koutchéens avaient une croyance semblable. Dans le document B3, on lit en effet:
nëigi  laka,!,  Isatku,!,  enkwala  ypauna  li[rse1[lJ  wranta  osontrii  «Si  les  nliga  voient  des
6S  Steens, 1996, p. 129.
66  G. Dumézil, 1970, p. 187 à 189.
15 Serge Papillon, "Influences tokliariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
passions  perverses  et (abandonnent)  les  pays,  les  eaux se  tarissent».  Elle fait  intervenir  le
terme sanskrit naga, qui désigne les génies des eaux de l'Inde, des créatures mi-homnu!s miserpents. La coutume était apparemment d'utiliser le mot sanskrit pour «dragon» au lieu du
mot koutchéen  dans  les  textes  bouddhiques.  C'est dommage,  puisqu'à cause  de  cela,  nous
ignorons la désignation koutchéenne des dragons. En tout cas, comme à Khotan, c'étaient ces
génies  qui  faisaient  couler  les  rivières  et  qui  permettaient  aux  agriculteurs  d'exercer  leur
activité.  On conçoit aisément que  le  culte des  dragons  ait joué, dans le  bassin du  Tarim,  un
rôle  fondamental.  En  fait,  la  légende  khotanaise  semble  être  un  souvenir  des  sacrifices
humains  que  l' on offr~t aux  dragons:  on  noyait  un  homme  dans  une ~ivière afin  qu'elle
continuât à couler.
On aurait cependant tort de croire que les Agnéens étaient assimilés à des dragons pour
cette raison.  Nous  pensons  qu'ils  étaient  des  Yuezhi  installés  dans  la région  de  l'actuelle
Karachahr  après  leur  défaite.  Dans  l'Antiquité,  ils  ignoraient  donc  sûrement  l'agriculture
irriguée.
A  une  époque  très  reculée,  la  totalité  des  Tokhariens  étaient  nomades,  comme
l'indique une étymologie très vraisemblable proposée par G.-J. Pinault pour l'agnéenype et le
koutchéen yapoy, signifiant « pays ». Il explique ces termes par le tokharien commun *yiiwiiy-
«pâturage »67.  Le  caractère nomade  de Huangdi est un  autre indice.  Les  dragons tokhariens
ont certainement une origine très ancienne, et c'est après la sédentarisation qu'ils sont devenus
responsables de l'irrigation. Ils peuvent être un héritage indo-européen.
Les Scandinaves avaient un dieu, Niord, que l'Islandais Snorri Sturluson (1179-1241)
a décrit en ces termes: «Il habite au ciel l'endroit appelé Noatun. Il a pouvoir sur la marche
du vent, et il calme la mer et le feu ; c'est lui que l'on doit invoquer pour la navigation et pour
la  pêche.  Il  est si  riche  et si  fortuné  qu'il  peut  donner,  à  ceux  qui  l'invoquent  pour  cela,
abondance de terres et de biens meubles». Noatun est littéralement «l'Enclos aux Bateaux »,
ce qui montre que Niord est un dieu de la Mer. Dans l'Ynglinga Saga, Snorri ajoute: «De son
temps,  il  y eut  une  merveilleuse  paix  et  tant  de  moissons  de  toutes sortes  que  les  Suédois
crurent que Niord avait puissance sur les moissons et les biens meubles des hommes ». TI  a eu
un fils et une fille, Freyr et Freyia, qui sont des dieux de la fertilité-fécondité. Le nom de Freyr
signifie «Seigneur, Maître »,  et celui de Freyia est la forme féminine  du même mot. Elle est
donc la Maîtresse. Nous désignerons Freyr et Freyia comme étant les Jumeaux.
Pour Georges Dumézil, Niord n'est rien d'autre qu'un« super-génie» des eaux. Nous
avons vu que les génies des eaux peuvent aider les pêcheurs à attraper des poissons. Niord a la
même capacité. Plusieurs siècles après leur évangélisation, les Norvégiens remerciaient encore
Niord  après  une  bonne  pêche.  Comme  les  génies  des  eaux,  il  est  d'une  richesse
incommensurable.
Dans la forteresse d' Asgard, le domaine des dieux, il y avait une déesse qui s'appelait
Idunn et qui  était une  hypostase  de  Freiya
68
•  Le géant Thiazi trouva un moyen de  l'enlever.
Les  dieux la récupérèrent et ~èrent son ravisseur.  Sa fille  de  celui-ci, Skadi, se rendit chez
eux tout armée pour le venger, mais elle obtint un accord de compensation. Les dieux devaient
lui  donner  un mari,  qui  fut  Niord,  et la faire  rire.  Loki se  chargea de  l'égayer.  Les jeunes
mariés décidèrent de séjourner neuf nuits. sur la montagne, qui restait le domaine de l'épouse,
et trois nuits au bord de la mer (les Scandinaves comptaient le temps en nuits). Ce compromis
n'empêcha pas le divorce, chacun des "époux étant trop attaché à son domaine.  .
67 « The Bronze Age and Barly Iron Age Peoples of Eastern Central Asia », ed. V. H. Mair, p. 367.
~  .
Boyer, 1992, p. 181.
16 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-PlaJonic Paper~, 136 (May, 2004)
Skadi avait un air laid et farouche. Elle hantait les nuits en chasseresse armée d'un arc
et de flèches.  Elle est interprétée comme étant la déesse de la terre glacée et hivernale, donc
stérile
69
•  .
On connaît les Germains continentaux du  début de  notre  ère  grâce  à la Germanie  de
l'historien romain Tacite. II  a cité sept tribus, dont les Angles, ayant en commun la vénération
de Nerthus,  qui  était  d'après  lui  la Terre-Mère.  Ces sept  tribus  constituaient  le  peuple  des
Ingvaeones,  qui  vivait  au  bord  de  la mer.  Le  texte  de  Tacite,  rédigé  d'après  le récit  d'un
voyageur  romain,  manque  malheureusement  de  clarté.  Il  est  question  d'une  île  qui  était
probablement danoise. Dans cette île, se trouvait une forêt sacrée avec un temple de la TerreMère.  Au printemps,  on mettait son image  dans  un  char fermé  par  des  voiles,  tiré  par des
vaches  (noter  le symbolisme !).  Pendant  trois jours,  il  était  promené  de  village  en village.
C'était une grande fête  durant laquelle la paix régnait, toutes les armes étant enfermées. A la
fin,  la déesse  était rendue  à son temple et son char était englouti dans un lac avec que~ques
esclaves.
En commentant ce récit, Paul Hermann a supposé que cette fête était la célébration du
mariage  de  la  Terre-Mère  avec  le  Ciel,  surnommé  Ingwio  «Celui  qui  arrive».  Mais  en
Scandinavie, il y a un Yngvi qui est identique à Freyr, le fils du dieu de la Mer
7o

En  vérité,  Nerthus  est  un  nom  rigoureusement  équivalent  à  Niord.  Le  nom  de  ce
deÏnier s'écrit Njordhr en vieux norrois. Régis Boyer l'a interprété comme « Non-Terre », la
terre se disant jordh en Scandinavie 71.  Si cette étymologie tout à fait vraisemblable est exacte,
il est impossible que Nerthus et la Terre-Mère soient une seule et même personne. Cette fête
devait  être  le  mariage  de  la  Terre-Mère,  promenée  dans  le  char  en  convoi  nuptial,  avec
Nerthus, le  dieu  de la Mer,  le  Non-Terre,  le négatif de  la Terre.  Le  voyageur romain qui  a
décrit la fête  à Tacite a pu faire  une confusion. La.  Germanie est d'ailleurs entachée d'autres
erreurs.
Selon R.  Boyer,  l'enlèvement d'Idunn correspond à une  période de disparition de  la
fertilité-fécondité.  Sa réapparition est suivie du mariage de  Niord et de Skadi. TI  est légitime
de  chercher  à  rapprocher  ce  dernier  mythe  de  la  fête  printanière  des  Ingvaeones,  les
Scandinaves  et  les  Ingvaeones  étant  deux  peuples  germaniques.  On  admettra  donc  que  le
mariage  de  Nerthus  et  de  la  Terre-Mère  correspond  à  celui  de  Niord  et  de  Skadi.  Cette
cérémonie  marque  le  passage  de l'hiver  au printemps.  Avant  elle,  la Terre  est stérile,  et
ensuite, elle devient féconde. Selon le mythe scandinave, cette union est provisoire.
Les  bateaux  et  les  charrues  étaient  souvent  associés  en  Allemagne.  A  Ulm,  il fut
interdit en 1530 de défiler lors de la Saint-Nicolas  avec une charrue ou un petit bateau: ils
devaient  être  les  emblèmes  d'un  ancien  dieu,  et  les  autorités  essayaient  d'éradiquer  les
coutumes païennes qui subsistaient
72
•  Nous savons que Niord habitait l'Enclos aux Bateaux.
On peut donc supposer que  le  bateau  et la charrue  étaient des  emblèmes  de  Nerthus-Niord,
celui-ci apparaissant comme un dieu à la fois marin et agriculteur.
Des  gravures rupestres scandinaves  associent  des  représentations  de  pieds  nus  à  des
animaux  et  des  bateaux 73.  Le  mariage  de  Skadi se  déroula  ainsi:  elle  dut  choisir  un mari
parmi des dieux dont elle ne pouvait voir que les pieds. Elle prit celui qui avait les pieds les
plus beaux, et ce fut Niord. Dans les Balkans, la coutume existe encore de travailler la terre
pieds  nus.  En Biélorussie,  la fête  du  Yarilo  était  célébrée  le  24 juin.  Une jeune fille  était
habillée en garçon, avec un manteau blanc, puis mise pieds nus sur un cheval blanc. Elle était
69 Boyer, 1992, pp. 167-168.
70  Hermann, 2001, p. 216.
71  Boyer, 1992, p. 167.
72 Hermann, 2001, p. 225.
73  Dumézil, 1970, p. 42.
17 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
ensuite conduite dans les champs, tandis que ses compagnes chantaient:  «D circule, Y arilo,
par le monde, faisant pousser le blé aux champs, aux hommes multipliant les enfants. Et où il
pose le pied, il y a blé par meules, et partout où il regarde, l'épi fleurit» 74.  La signification de
ces  données  est  claire:  le  pied  nu,  ou  son  empreinte,  est  fertilisant  et  fécondant.  Elles
confirment  que  Niord,  avec  ses  beaux  pieds,  était  un  agriculteur  qui  épousait  la  Terre  au
printemps.
6. Ancêtres mythiques.
D'après Xuanzang, à l'est du royaume koutchéen, à proximité d'un temple du Ciel, il y
avait  un  étang  où  vivaient  des  dragons.  Prenant  la forme  de  chevaux,  ils s'unirent  à  des
juments  qui  donnèrent  naissance  à  des  chevaux-dragons,  animaux  violents  et  difficiles  à
dompter.  Seuls  leurs  descendants  purent  être  domestiqués  et  attelés,  et depuis  ce  temps,  le
royaume produisit en grand nombre d'excellents chevaux. Par ailleurs, se métamorphosant en
hommes, les chevaux-dragons s'unirent aux femmes d'une cité. Leurs fils furent des hommes
braves qui couraient aussi vite qu'un cheval au galop. Peu à peu, par contamination, tous les
habitants de la cité furent de la race des dragons. Fiers de leur force, ils n'obéissaient plus aux
ordres royaux. Le roi fit alors appel aux Tujue, qui les massacrèrent tous, et de cette ville, il ne
reste plus  que  des ruines  envahies par la végétation 75.  Les Agnéens,  considérés  comme  des
dragons,  étaient très  probablement  des  rescapés  de  l'empire  yuezhi.  Cette  légende  a  donc
toutes  les  chances  d'être  l'histoire  des  Yuezbi,  de  leur  naissance  mythique  jusqu'à  leur
destruction par les Xiongnu, ramenée à l'échelle du Koutchi. Les Agnéens étaient qualifiés de
dragons parce que leurs ancêtres étaient les dragons du lac.
Cette légende  contient un  élément  essentiel:  des  dragons sortent  du  lac et prennent
l'apparence d'étalons· pour s'unir à des juments. Leurs  enfants sont des  chevaux qui  ont du
sang de dragon. Ce thème se trouve en bonne place chez d'autres peuples indo-européens.
Dans la mythologie grecque, Déméter, qui  était la Terre-Mère, avait pris l'apparence
d'une jument afin de paître  avec  d'autres  animaux, mais Poséidon prit à son tour la forme
d'un étalon et parvint à s'unir à elle. De cette union, est né un cheval, Aréion, et une fille que
l'on  appelait  «la  Maîtresse »,  Despoina.  Ainsi,  les  dragons  de  la  légende  koutchéenne
correspondent à Poséidon, or le char du  dieu grec est tiré par des créatures semblables à des
dragons. Quant aux chevaux-dragons, ils doivent avoir quelque rapport avec le cheval Aréion.
Le  même  thème  est illustré  en Inde.  Le Ciel, Dyauh (également appelé Tvashtar, le
Créateur), avait pour fils un dieu solaire et igné appelé Vivasvat, le Rayonnant de l'Aurore. TI
avait également une fille, Saranyii. Afin de la féconder, il donna sa semence à Vivasvat. Elle
engendra d'abord deux jumeaux, un garçon et une fille qui s'appelaient respectivement Yama
et Y amI
76
•  Le terme yama signifie «jumeau» et yam'i en est la forme féminine. Saranyii prit
ensuite la fuite sous l'apparence d'une jument, mais Vivasvat la poursuivit en prenant celle
d'un étalon, et il parvint à la rattraper. De leur rencontre, naquirent deux garço~, les Nasatya.
Ds  étaient encore  appelés les Asvin,  nom  dérivé  du  terme  aSva- «cheval» et qui signifiait
« Cavalier ».
Un  curieux hymne  du  Rig-Veda montre Yama repousser les  assauts  de sa sœur,  qui
veut absolument s'unir à lui pour prolonger leur race.  Selon Louis Renou, il provient d'une
déviation moralisante qui condamnait l'inceste et qui n'a pas eu de suite 77  :  Yama et Yamï se
sont en réalité unis et ont engendré l'ancêtre de l'humanité, appelé Manu par les Indiens. Dans
74  Dumézil, 1970, p. 40.
75 Je remercie Victor H. Mair pour m'avoir donné une bonne traduction de cette légende.
76 Cornillot, 1998, pp. 90-91.
77 L  Renou et J. Filliozat, L'Inde classique, Paris, Adrien Maisonneuve, 1985, p. 333.
18 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers--, 136 (May, 2004)
le brahmanisme, Yama est devenu le roi des morts,  et c'est surtout sous cet aspect qu'il est
connu.  Manu  a  été  considéré  comme  étant issu de  l'union de  vivasvàt avec  une  copie  de
Saranyü que la d~esse avait elle-même fabriquée. Ce mythe artificiel est le fruit de la déviation
moralisante.
Les  Germains  continentaux avaient  un  mythe,  raconté  par  Tacite,  qui  rappelait  le
mythe indien. La Terre a engendré Tuisto, un personnage dont le nom signifiait « Double» et
qui était donc une ancienne paire de jwneaux (le mari de la Terre n'est pas mentionné). A son
tour,  Tuisto  a  engendré  Mannus,  l'ancêtre  des  Germains.  C'est  de  son  nom  que  vient
l'allemand Mann ou l'anglais man «homme ». Mannus eut trois fils, qui furent les fondateurs
des trois peuples allemands, les Ingaevones ou Ingvaeones,  au bord de la mer, les Irminones
ou Henninones,  originaires  de  l'Elbe moyenne,  et les Istaevones  ou Istvaeones,  le  long du
Rhin.
Les Scandinaves sont de proches parents des Germains continentaux, mais ils ont un
mythe  différent  de  la  création  de  l'humanité:  les  dieux  ont  créé  le  premier  homme  et  la
première femme à partir de deux troncs d'arbres qu'ils avaient trouvés au bord de la mer. TI  est
étonnant  que  le  mythe  allemand  trouve  un  parallèle  chez  les  Indiens,  qui  ne  sont  pas
particulièrement proches des Germains au sein de la famille indo-européenne, plutôt que chez
les Scandinaves. On peut supposer que ces derniers ont pris leur mythe à un peuple non indoeuropéen qui habitait leur territoire quand ils y sont arrivés.  Ds  ont cependant un dieu  de la
Mer, Niord, qui a eu un garçon et une fille, Freyr et Freyia. Le nom de la fille, « Maîtresse », a
exactement la même signification que celui de la fille de Poséidon; quant à Freyr, il n'est pas
un cheval, mais  il  a d'importantes relations mythiques et rituelles avec le cheval
78
•  Freyr et
Freyia  forment  un  couple  de jumeaux  qui  correspond  très  probablement  à  Tuisto.  Si  l'on
combine la mythologie scandinave et a11~mande, on trouve que les jumeaux sont les enfants
de Niord,  qui  est un dieu de  la Mer,  et de  la Terre.  Par suite, le couple gemlémique NiordTerre  correspond  au  couple  grec  Poséidon-Déméter.  Nous  avons  vu  que  Niord  est  un
agriculteur,  or Poséidon n'est  pas sans rapport avec  l'agriculture.  Il  a  été  chthonien  avant
d'être marin.  Au mois  de  Posidéon,  les Athéniens  célébraient la fête  des Ha/oa (de  ha/ôs,
l'aire ou le champ labouré) afin de préserver le grain germant en terre. On sacrifiait à Déméter
et à sa fille Coré, mais aussi à Poséidon.
Signalons  que  Freyr,  encore  appelé  Yngvi,  est l'ancêtre  mythique  de  la  dynastie
norvégienne des Ynglingar
79
• S'il n'est pas le père d'un certain Mannus, il a quand même une
descendance. Enfm, il est parfois donné comme époux à sa sœur Freyia.
De toute évidence, nous nous trouvons face à un mythe indo-européen dont la légende
koutchéenne est un écho. Elle a subi une transformation visible : il est question des Tujue, qui
ne sont entrés dans l'histoire qu'au sixième siècle de notre  ère.  Les dragons du lac doivent
résulter de la démultiplication d'un dieu qui correspondait à Niord et à Poséidon. On remarque
d'ailleurs que les dragons de l'espèce long rappellent par leur richesse les génies scandinaves
de la Mer, proches de Niord, et par leur aspect les créatures qui tirent le char de Poséidon.
Ici,  nous  rencontrons  un  problème,  puisque  les  dragons  possèdent  des  affinités
particulières avec Huangdi, qui n'est pas un dieu de la Mer. Pour essayer d'y voir plus clair,
on peut poursuivre l'examen de hi mythologie scandinave.
Odin  a  eu,  avec  Frigg,  un  fils  qui  rappelle  quelque  peu  Freyr:  il s'agit  de  Baldr.
D'après Snorri Sturluson, «Il est le meilleur, et tous le louent. Il est si beau et si brillant qu'il
émet de la lumière». Il est donc un dieu d'abord solaire. Il habite à Breidablik, résidence dont
le nom signifie «Vaste Eclat». Comme il est d'une blancheur immaculée, on peut proposer
78  Un cheval des sagas scandinaves s'appelle Freyrfaxi « Crinière-de-Freyr ». 'Boyer, 1992, p. 172.
79 Dillmann, 1991, p. 14.
19 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
comme origine à son nom un terme indo-européen signifiant «blanc"», d'où dérive également
le nom des Baltes : ces derniers sont les « Blancs ». Baldr est aussi protecteur de la prospérité,
dans une perspective de justice et de paix, mais il sait se battre
8o
•  "
Baldr et Freyr ont des points communs: ils sont lumineux et ils sont de  tendres et de
doux  époux. Comme Baldr, Freyr est en rapport avec la prospérité et la paix, mais il sait se
battre. Il possédait un glaive, dont il était privé quand il a affronté un certain BeH, si bien qu'il
l'a tué avec les bois d'un cerf. Snorri a écrit qu'il aurait pu le tuer à mains nues.
Il  est possible de trouver une soeur à Baldr. Freyia a pour mari un dieu qui s'appelle
Odr et dont le nom est de même origine que celui d'Odin. L'épouse de Wotan est Frija. Elle
correspond donc à Frigg. En Poméranie, on croyait qu'elle errait à la recherche de son époux
en pleurant
81
• Cela rappelle le mythe scandinave de Freyia qui cherche son époux Odr, parti en
voyage,  en  pleurant  des  larmes  d'or rouge.  D'autres  données  illustrent  le  parallélisme  du
couple  Odr-Freyia  avec le  couple  Odin-Frigg
82
,  or  le  premier  a  eu une fille  appelée Hnoss,
d'une  très  grande  beauté.  Son  nom  signifie  «Joyau».  La  beauté  de  Hnoss  correspond
probablement à celle de Baldr.  .
Baldr et Freyr ne sont peut-être qu'un seul et même dieu susceptible d'être considéré
comme un fils d'Odin ou de Niord. S'il est fils d'Odin, son aspect solaire est accentué, et cela
correspond au caractère solaire "d'Odin (rappelons qu'Odin a le soleil sUr  le  visage).  S'il est
fi~s de Niord, dieu agriculteur, il est une divinité de la fertilité-fécondité. TI  y aurait donc une
sorte  de  complémentarité  entre  Odin  et Niord.  A  certains  égards,  ces  dieux sont  opposés:
Odin a un aspect guerrier tandis que Niord est associé à la paix.
Ce  que  l'on sait des  Rang-Chiens  appuie  cette  hypothèse.  Nous  avons  déjà  dit  que
selon le Shanhaijing, Huangdi a engendré Miao-Long. A son tour, celui-ci a engendré RongWu,  qui  a  engendré  Nang-Ming,  qui  a  engendré  un  chien  blanc.  Cet  animal  était
hermaphrodite;  il a donné  naissance  aux Rong-Chiens. On ne sait trop que  penser de  cette
généalogie,  qui  peut résulter  d'une  déformation  par les Chinois  du  mythe  de  l'origine  des
Rang-Chiens.  Remarquons  la signification  de  quelques-uns  de  ces  noms:  miao  «pousse,
jeune plant», long «dragon», ming« clair, brillant». C'est le même terme rong qui apparaît
dans Rong-Wu  et dans Quanrong.  Le personnage  du" chien blanc est du  plus haut intérêt.  n
était androgyne, ce qui était sans doute aussi le  cas de Tuisto, considéré par Tacite comme un
dieu unique, mais dont le nom signifiait «Double ». C'est en Suède que le culte de Freyr est,
de loin, le mieux attesté,  or l' androgynie est un thème qui  a fasciné les écrivains suédois au
long des siècles
83
(la dynastie norvégienne des Ynglingar s'est attribuée des ancêtres suédois).
Selon Guo  Pu (276-324), Nong-Ming a engendré deux chiens blancs, un mâle et une
femelle
84
:  ce  commentateur  a  disjoint  les  parties  mâle  et femelle  du  chien  hermaphrodite,
d'où  une  paire  de  jumeaux  incestueux.  Ainsi,  on  trouve  un  androgyne  ou  un  couple  de
jumeaux qui sont, chez les Germains, les enfants de Niord (Freyr et Freyia), et chez les RongChiens, les enfants de Huangdi, lequel correspond à Odin.
Les Rong-Chiens  ont évidemment souligné l'aspect solaire des jumeaux: ils sont les
enfants  d'un  certain Nong-Ming,  où  ming signifie  «clair,  brillant »,  et ils  sont  de  couleur
blanche, comme Baldr. Signalons que Huangdi est aussi le père d'un certain Luo-Ming et que
celui-ci est le père d'un cheval blanc. On doit s'attendre à l'existence d'un culte assez poussé
du Soleil chez les Rong-Chiens. Par ailleurs, on remarque que si Freyr a une nature chevaline,
80 Boyer, 1992, pp. 125-126.
81  Hermann, 2001, p. 230.
82 Boyer, 1992, pp. 183-184.
83  Boyer, 1992, p. 165.
84 Mair, 1998, p. 11.
20 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
il a aussi des affmités avec les chiens. Cela correspond aux mythes relatifs à Huangdi, qui font
de lui l'ancêtre d'un chien comme d'un cheval.
Peut-être Ylaiiiakte avait-il un aspect solaire. Dans le document B408, qui provient de
Sangim, dans la région de Tourfan, on trouve deux expressions similaires dans deux phrases
qui  se  suivent: poysi,!"iie~~e  kauiiakte  et poysi1?'liie~~epi  ylaiiiakte'!ltse.  Dans  la  première
d'entre  elles,  on  reconnaît  la  désignation  du  dieu-soleil,  kauTfl-iiakte.  La  seconde  est  au
génitif;  le  nominatif serait poysi~iie~~e ylaiiiakte.  Elles  se  traduisent  respectivement par
« dieu-soleil de l'Omiscient» et  «dieu-ylai de l'Omniscient »,  l'Omniscient (poysi)  étant le
Bouddha  Le  texte  étant  mutilé,  il  est  difficile  d'en  avoir  une  bonne  compréhension.
Néanmoins, il semble bien qu'il mette le Soleil et YlaÎÎUikte sur le même plan.
A  cela, il convient d'ajouter que Huangdi a, selon certains textes, un frère agriculteur.
Il s'agit de  Shennong,  dont le  nom signifie «Agriculteur Divin ».  li est  aussi  appelé Yandi.
Dans le chapitre 5  du  Yishi,  on trouve une citation du Xinshu des Han: «y andi partageait la
même mère que Huangdi, mais il n'avait pas le même père. Chacun régnait sur une moitié du'
monde ».
D'après un appendice du Yijing, Shennong« tailla une pièce de bois pour en faire un
soc; il courba une pièce de bois pour en faire la flèche d'une charrue. L'usage de la charrue et
de la houe fut enseigné par lui à  la foule  des hommes ».  n ne rendait pas vraiment les gens
riches,  mais il  enseignait «aux hommes  à tenir le marché  au milieu du jour et, une fois les
échanges faits, à se retirer ; chacun obtint de la sorte ce dont il avait besoin ». Ce texte pourrait
dater du quatrième siècle avant notre ère. Ainsi, Shennong a une certaine ressemblance avec
Niord. On remarque en particulier la grande proximité de ces deux divinités avec les hommes.
La création de la médecine est attribuée à Shennong, qui se serait empoisonné en essayant sur
lui-même les plantes médicinales.
Aucun dieu agriculteur n'est attesté  chez les Tokhariens.  On peut toutefois imaginer
que les Tokhariens  avaient un dieu comparable à Niord,  de même nature  que  les génies des
eaux, que la mer dans lequel il vivait a été réduite à un lac (il n'y a pas de mer dans le bassin
du  Tarim 1),  et  que  c'est  lui  qui  était  l'ancêtre  mythique  des  Yuezhi-Agnéens.  On  peut
également  imaginer  qu'il  était  le  frère  d'Ylaifiakte  et  que  des  glissements  pouvaient  se
produire d'un dieu à l'autre: Ylaiiiakte pouvait également être un ancêtre et avoir des affinités
avec  les  génies  des  eaux.  C'est l'hypothèse  la plus  vraisemblable  que  l'on puisse  élaborer
pour expliquer les données que nous possédons.
Afin de clore ce paragraphe, il convient de jeter un coup d'œil sur la mythologie indoiranienne. Les jumeaux Yama et Yamï sont les enfants de Vivasvat, qui est lui-même le fils de
Dyauh, le Ciel, or Vivasvat n'est autre que Mitra
85
•  Ce dieu indien est un très pâle reflet du
Mithra iranien, qui a dû perdre une part de ses attributions dès l'époque védique. Il lui reste le
rôle de dieu des contrats et des serments. Il s'efforce de promouvoir l'amitié entre les hommes
et il est l'ennemi  des  querelles  et de  la violence.  Dans les  hymnes de l'A vesta,  le  dieu qui
correspond à Vivasvat est Vïvahvant. Son fils Yima, premier homme et premier roi, ressemble
de très près à Yama.
Saranyü,  la  mère  des  jumeaux  indiens,  s'appelle  également  Sarasvatï  en  Inde  et
HaraxvaitÏ dans la langue  de l'Avesta
86
•  Connue encore sous le nom iranien d'Anahitâ, qui
signifie «Immaculée », elle est identique à la déesse-rivière qui prend sa source au sommet de
la Hara Berezaitf7. Si l'on suppose une correspondance rigoureuse entre les mythes indien et
germanique, on trouve que la déesse-rivière, mère des jumeaux indiens, est équivalente à la
85  Cornillot, 1997, p. 151.
86 Cornillot, 1998, p. 90.
87  Ibid., p. 41.
21 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
Terre,  mère  des  jumeaux  germaniques. -Cela  indique  que  dans  le  mythe  indo-européen -
originel, la Terre était représentée par une montagne-source et que les Indo-Iraniens ont donné
ses fonctions à la rivière qu'elle « secrète ».
7. Fuxi et Nüwa.
Les tombes  du  cimetière  d' Astana,  dans  la région  de  Tourfan,  comprenaient parfois
des peintures sur soie. La plus ancienne  peinture,  découverte par des  archéologues japonais,
est datée de la fin du quatrième siècle de notre ère. Lors de sa fouille de 1915, Aurel Stein en a
trouvé deux dans la tombe, encore inviolée, d'un certain Fan Yanshi, mort en 689. L'une était
suspendue au mur et l'autre recouvrait son cercueil
88
• Toutes ces peintures représentent deux
divinités qui ont une fonne humaine jusqu'aux hanches et dont le bas du corps se termine par
ce  qui semble  être  une  queue  de serpent. De sexes  opposés,  ils fonnent un  couple  indivis,
leurs queues étant entrelacées. L'homme tient une équerre et la femme tient un compas. Deux
soleils sont représentés comme des disques rouges avec des rayons, l'un en haut et l'autre en
bas de l'image. Les soleils possèdent des couronnes d'étoiles et d'autres étoiles sont figurées
comme  de  gros  points,  tout  autour  des  deux  d.ivinités.  Celles-ci  sont  connues  en  Chine:
l'homme et la femme s'appellent respectivement Fuxi et Nüwa. Le nom de cette dernière est
aussi  prononcé  Nügua,  mais  son  «orthographe»  ne  varie  pas.  Sous  les  Han,  ils  étaient
souvent représentés sur les tombes de la province orientale du Shandong.
Sachant que Tourfan a été colonisée par les Chinois depuis l'époque des Han, tous les
spécialistes  ont  affirmé  que  les  Tourfanais  avaient  pris  ces  divinités  aux  Chinois.  Un fait
montre  que  cette  conclusion  ne s'impose  pas: les Tourfanais  étaient  très  conservateurs  en
matière  de  coutumes  funéraires.  Quoique  devenus  bouddhistes,  contrairement  aux
Koutchéens, ils n'avaient pas adopté l'incinération. Les Chinois mettaient toujours leurs morts
dans des cercueils; cet usage est arrivé à Tourfan, mais il n'a pas pu s'imposer. La plupart des
morts étaient enveloppés dans des linceuls ou  des vieux chiffons et déposés sur une  estrade
taillée dans la chambre funéraire  ou sur unè sorte de  civière. Chaque tombe était surmontée
d'un tertre  en grosses  pierres ou en graviers
89
•  Ce mode  d'inhumation, purement tokharien,
était déjà observé plusieurs siècles avant notre ère. On peut donc envisager que la coutume de
mettre une représentation de Fuxi et Nüwa dans les tombes soit tokharienne.
Une  coutume  semblable  a  existé  en  Anatolie.  A  une  époque  ancienne,  avant  la
formation de l'empire hittite, des pièces métalliques en fonne de pointes de flèches,  longues
de 20 à 30 cm, étaient déposées sur les poitrines des morts. Elles étaient ornées, au recto, d'un
homme  surmonté  d'un  disque  qui  représentait  probablement  le  soleil,  et  au  verso,  d'une
femme également surmontée d'un soleil
9o

Sans nul doute, ce sont bien les mêmes divinités qui sont représentées dans les tombes
de Tourfan et du Shandong, bien que des différences puissent être remarquées. En Chine, Fuxi
tient une équerre ou le soleil habité par un oiseau et Nüwa tient un compas ou la lune habitée
par un crapaud
91
•  L'oiseau solaire et le  crapaud lunaire sont purement chinois. Sur une seule
peinture tourfanaise, on voit le soleil figuré par un disque contenant un oiseau à trois pattes et
la  lune  représentée  par  un  cercle  entourant  un  lapin sous  un  arbre
92
•  Le  lapiIi  lunaire- est
commun à de nombreux peuples d'Extrême-Orient. Persuadés que les jumeaux tourfanais sont
des  emprunts  à  la  Chine,  tous  les spécialistes  ont jusqu'à  présent  considéré  que  les  deux
88 M. Cohen, Sérinde,  Terre de Bouddha, Paris, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 1995, pp. 50-SI.
89 Maillard, 1973, pp. 148-150.
90 Masson, 1994, p. 44.
91  Pimpaneau, 1990, p. 158.
92 Maillard, 1973, p. 149.
22 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Paper!;-, 136 (May, 2004)
disques rayonnants qui les  accompagnent représentent le soleil  et la lune, alors que de toute
évidence, il s'agit de deux soleils.
Pour  déterminer  l'origine  de  Fuxi  et Nüwa,  il faut  examiner leur  personnalité.  On
s'aperçoit alors très vite qu'ils présentent des points communs avec les jumeaux germaniques.
Fuxi  passe  pour  être  le  fils  de  l'esprit  du Tonnerre,  Fenglong,  qui  vit  dans  le  marais  du
Tonnerre. Nous savons qu'il est identique à Huangdi, la fonne chinoise d'Ylaifiükte. Fuxi est
aussi appelé Taihao, le Suprême Eclat, or Baldr, fils  d'Odin, habite une résidence appelée le
Vaste Eclat.  Les Chinois  ont attribué  un  «empereur» à  chaque  direction (les  quatre  points
cardinaux et le centre). Huangdi est le souverain du centre et Taihao est le souverain de l'est,
la direction où le soleil se lève. Ce choix ne paraît pas avoir été arbitraire.
Fuxi et Nüwa sont frère et sœur. A  une époque tardive, ils ont été considérés comme
époux. Nüwa préside  aux mariages et elle donne des enfants. Elle est donc une déesse de la
fécondité,  comme  Freyia  Cette  dernière  est  identique  à  Frigg,  l'épouse  d'Odin,  qui  est la
protectrice du mariage et de la maternité. Les femmes en travail devaient l'invoquer. Le nom
de Frigg est de même origine que celui de l'allemande Frija, et il signifie« Bien-aimée », où le
verbe « aimer» est pris avec son sens charnel
93
• Dans le nord de l'Allemagne, on se marie de
préférence  le  vendredi.  Frija  a  donné  son  nom  à  ce  jour: Freitag  en  allemand, friday  en
anglais. Les mariages sont donc effectués le jour de Frija.
Une tradition qui s'est imposée vers le  deuxième  ou le troisième siècle de notre  ère
voulait que Fuxi ait été le premier souverain de la Chine. Son successeur fut Nüwa, puis ce fut
au tour de Shennong. Ensemble, ils formaient les Trois Augustes.
Selon les textes chinois, Shennong avait une fille.  Un jour, en se promenant près de la
mer Orientale, elle se noya. Elle devint un oiseau appeléjingwei d'après le cri qu'il poussait.
TI  ressemblait à un corbeau, avec un bec blanc et des pattes rouges, et il amenait constamment
des cailloux et des rameaux des monts Occidentaux pour les jeter dans la mer Orientale afin
de la combler. Les commentateurs chinois pensent généralement que c'était son âme seule qui
s'était transformée en un oiseau
94

Cette fille s'appelait Nüwa La syllabe wa ne s'écrit pas ici avec le même caractère que
dans le nom de la sœur de Fuxi, mais il n'est pas impossible que les ChiIiois aient utilisé deux
caractères différents pour transcrire une syllabe étrangère. La déesse Freyia pouvait prendre la
fonne d'un faucon. Cette faculté, que possédait également Odin, était de nature chamanique :
l'âme du  chaman était capable de  quitter son corps,  qui restait  comme mort, sous la forme
d'un animal.  Deux  corbeaux,  perchés sur les  épaules  d'Odin  et qui  s'appelaient Pensée  et
Mémoire, s'envolaient pour lui rapporter ce qui se passait dans le monde (un texte les appelle
les  «faucons d'Odin »).  Un étonnant  personnage, Aristéas,  a  vécu  au septième siècle  avant
notre ère en Grèce. TI  était un poète en proie à des « délires apolliniens ». Durant un « délire »,
il  voyagea  chez les Issédones  et il rapporta une  description de  ce peuple.  Pline  d'Ancien a
écrit que sa statue, sur son île natale, montrait son âme quittant son corps sous la forme d'un
corbeau. Ses « délires apolliniens» étaient en fait des transes chamaniques. On voit ainsi que
la  légende  de  l'oiseau jingwei s'explique  en partie  par un  chamanisme  indo-européen.  De
plus, dans la mythologie grecque, deux fils de Poséidon (que nous avons rapproché de Niord),
proclamèrent leur intention de jeter des montagnes dans la mer pour la combler.
Rien,  dans  la mythologie  chinoise,  ne permet d'expliquer la présence de portraits de
Fuxi et Nüwa dans les tombes. On la comprend si l'on se tourne vers la Scandinavie: Freyr et
Freyia étaient des dieux des morts. L'association des morts avec la fertilité-fécondité  est une
93 Boyer, 1992, p. 184.
94 Mathieu, 1989, p. 175.
23 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise",
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
caractéristique  importante  de  la religion scandinave.  Yama,  équivalent indien  de  Freyr,  est
surtout connu pour être le roi des morts.
Les textes  chinois nous  apprennent que  Fuxi  avait une longue barbe.  Puisqu'il  avait
une queue (ou un corps) de serpent, il était un serpent barbu, or de tels animaux existent dans
la mythologie  des Hittites  et ils représentent le monde souterrain, les Enfers
95
•  Les serpents
barbus sont  également  fréquents  dans  la mythologie  grecque
96
•  Il  n'existe  pas  de relation
connue entre Freyr et les serpents, mais peut-être est-ce dû  au fait que les témoignages dont
nous disposons sur ce dieu sont trop tardifs.  Dans les pétroglyphes scandinaves de l'âge du
bronze,  qui  va  de  -1500  à -400,  les serpents sont très fréquemment représentés,  et ils sont
souvent associés aux bateaux
97

Comme  Niord,  Freyr  était  en  relation  avec  les  bateaux:  il  possédait  un  bateau
merveilleux, Skidbladnir «Celui qui est formé de fines planches de bois», d'une grande taille
mais que l'on pouvait plier comme un linge pour le ranger dans une bourse
98
• Le bate~u est en
fait, dans la religion germanique, un symbole général de fertilité-fécondité
99

Le  serpent vit  dans  la terre,  or  les  morts  l'habitent  également,  et  c'est  la terre  qui
nourrit  les  plantes.  Ainsi  s'explique  la relation  entre  cet  atiimal,  les  morts  et la fertilité-
fécondité.  On pourrait penser qu'une telle conception a  existé en Chine, indépendamment de
toute influence étrangère, mais ·ce n'est pas certain. Dans la Chine ancienne, le serpent était un
sYmbole  de  féminité.  L'empereur mythique  Shun  avait  pour  nom  personnel  Zhonghua,  or
zhong et hua se réfèrent respectivement aux clans du serpent et de l'oiseau, ceux de sa mère et
de son père
100
•  Nous trouvons  ici un thème  commun  à  de  nombreux  peuples de l'ExtrêmeOrient, qui n'a absolument rien d'indo-européen: celui de l'oiseau mâle et du serpent femelle.
Les  deux  soleils  représentés sur  les  peintures  tourfanaises  correspondent  très
probablement au Soleil du Ciel et au Soleil de la Terre des textes hittites. Les Jndo-Européens
avaient la conception d'un ciel carré et d'une terre ronde.  On la trouve par exemple en Inde.
Selon  la  cosmologie  scandinave,  quatre  nains  supportent  le  ciel  carré.  Par  conséquent,
l'équerre, tenue par un homme, symbolise le ciel masculin et le compas, tenu par une femme,
symbolise la terre féminine.
Dans ces peintures, l'association des queues de serpent et des deux soleils est tout à
fait remarquable. Elle illustre la dualité des jumeaux, qui ont un aspect chthonien (en rapport
avec la fertilité-fécondité) et solaire.  .
Selon le Mu tianzi zhuan, au 244
ème
jour de son voyage, le roi Mu des Zhou arriva chez
un  peuple  qui  s'appelait  les  Caonu  (nom  comprenant  la même  syllabe  nu  que  celui  des
Xiongnu). Ces gens vivaient près de la rivière Yang, qui se trouvait probablement au Gansu.
Ils offrirent au roi Mu 900 excellents chevaux, 7000 bœufs et moutons et 100 charretées de
grains de millet. Leur chef s'appelait Xi. C'était le nom du clan des descendants de Fuxi
101

Ce dieu  avait donc des étrangers pour descendants, ce qui peut indiquer qu'il était lui-même
étranger.  .
Ces  arguments  sont  suffisants  pour  conclure  que  Fuxi  et  Nüwa  sont  d'origine
tokharienne. Les Caonu devaient être des Tokhariens qui se donnaient Fuxi pour ancêtre. Une
origine étrangère de ces deux divinités a déjà été supposée par Chantal Zheng. Elle a remarqué
que:  «Il  est  assez  clair  que  Fuxi  et Nügua n'apparaissent pas systématiquement  dans  les
9S  Masson, 1991, p. 195.
96  Sergent, 1997, pp. 165-166.
97 Boyer, 1992, p. 72.
98 Dillmann, 1991, p. 76.
99 Boyer, 1992, p. 80.
lDO  Zheng, 1989, p. 98.
101  Mathieu, 1978, p. 36.
24 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
chroniques  chinoises  pré-Han »102.  Elle  les  faisait  cependant  venir  de  la Chine  du  Sud.  TI
existe  une  autre raison de penser qu'ils ne sont pas  chinois:  c'est un couple incestueux de
frère et sœur~ or un dieu chinois, Zhuanxu, qui a enseigné les rites aux hommes, a condamné à
mourir de faim  et de  froid  un frère  et une sœur qui  s'étaient unis
103
•  C'est non seulement
l'inceste qui est condamné en Chine, mais aussi l'endogamie. Un homme et une femme ne se
marient pas s'ils portent le même nom de famille, même s'il n'y a aucun lien de parenté entre
eux.
Fuxi  et  Nüwa,  sous  leur  aspect solaire,  sont  identiques  aux  chiens  blancs,  mâle  et
femelle,  qui sont les ancêtres des Rong-Chiens. Puisqu'ils ont des queues de serp~nt, ils sont
susceptibles d'appartenir à la race des dragons, or les Chinois représentent généralement Fuxi
avec un corps de dragon et une tête d'homme, comme Fenglong, son père
104
• Si l'on remplace
la tête  d'homme  par  une  tête  de  chien,  on  obtient  un  dragon-chien  qui  est  probablement
illustré par le cabochon de Djoumboulak Koum.
Puisque Huangdi,  Fuxi et Nüwa sont d'origine tokharienne et qu'ils ont des liens de
parenté avec Shennong, celui-ci doit également être tokharien. Son existence n'est pas attestée
chez les Tokhariens, mais on peut quand même faire une observation. Dans la Chine antique,
il y avait une très importante fête  de la moisson, les Bazha «Huit Sacrifices ». Elle clôturait
les travaux  agricoles et comprenait des sacrifices aux ancêtres et aux dieux protecteurs de la
maison. Cette fête,  qui se déroulait durant le dixième mois, éta~t aussi  appelée là,  terme  qui
était prononcé lâp en moyen chinois et * lap ou *rap en vieux chinois. On retrouve le nom du
douzième mois koutchéen : rapaiiiie meiie  «mois de  *rap» (le r est roulé). Les Koutchéens
n'ont  pas  pu  emprunter  le  mot  *rap  aux  Chinois,  car  à  l'époque  où  les  Chinois  étaient
susceptibles  de  le prononcer avec un r  roulé,  il n'y avait sûrement pas d'influence  chinoise
dans le bassin du Tarim
105
• Ce sont donc les Chinois qui l'ont emprunté aux Tokhariens, or les
Bazha passent pour avoir été institués par Shennong. On peut envisager deux possibilités : soit
les Bazha  proviennent  du monde  tokharien, soit ils  constituent une fête  purement  chinoise,
mais en s'installant chez les Chinois,  Shennong s'est attribué  indûment la création de  cette
fête. Shennong et le tokharien *rap sont peut-être arrivés simultanément en Chine.
Shennong est un dieu du Feu. De là, vient son deuxième nom de  Yandi.  Les Chinois
lui  ont  adjoint  Zhurong,  qui  passe pour avoir  été  le  directeur  du  Feu sous  le règne  de  Ku.
Quand Zhurong mourut, il devint l'esprit du Feu. Les Chinois ont fait de Yandi le souverain
du  sud  et  ils  l'ont  associé  à  la  couleur  rouge  et  à  l'été.  Le  dieu  scandinave  Niord,  qui
correspond à Shennong, a également un rapport avec le feu, car selon Snorri, « n a pouvoir sur
la marche du vent, et il calme la mer et le feu ». Dans la mythologie indienne, les Nasatya sont
les enfants de Vivasvat, mais ils sont aussi appelés Fils-de-la-mer (Abdhi-jau) ou Fils-du-feusous-marin  (Bada  veyau)l06.  Vivasvat,  également  père  des  jumeaux  Yama  et Yamï,  est  le
premier homme qui effectua des sacrifices, or le feu  est un instrument essentiel du sacrifice.
Le feu et le vent portent aux dieux les messages des hommes
107

Comme  Shennong  était  un  dieu  du Feu,  il se  pourrait  qu'il  ait  été  un sacrificateur
comme Vivasvat, or les Chinois appliquent le terme là au sacrifice de :fin d'année. Il y aurait
donc bien un rapport entre Shennong et le tokharien *rap.
102 Zheng, 1989, pp. 38-39.
103 Pimpaneau, 1990, p. 161.
104 Mathieu, 1989, p. 72.
105  Les Chinois y sont arrivés à la fin  du deuxième siècle avant· notre  ère. Il n'y avait plus de r  roulé dans leur
langue, et c'est pourquoi ils ont transfonné le nom du Kroraina en ·glu-glâ~ ce qui est devenu Loulan en chinois
moderne. Cf. Mallory et Mair, 2000, p. 81.
106 Daniélou, 1992, p. 200.
107  Sergent, 1995, p. 347.
25 Serge Papillo~ "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Pa pers-, 136 (May, 2004)
Comment se fait-il  que  dans la mythologie  chinoise, Shennong puisse être le père de
Nüwa alors que Huangdi est le père de Fuxi, qui est le frère de Nüwa ? Serait-il possible que
Nfiwa,  fille  de  Shennong,  et Fuxi,  fils  de  Huangdi,  n'aient pas  été  empruntés  aux  mêmes
peuples  tokhariens?  Une  autre  explication  est  envisageable:  les  femmes  tokhariennes
pouvaient  être  polyandres.  Nous  avons  vu  que  plusieurs  siècles  avant  notre  ère,  les
Tourfanaises portaient des chapeaux à très hautes pointes. On a trouvé une femme portant un
chapeau  à  deux  pointes,  ce  qui  signifie,  pour  certains  archéologues,  qu'elle  avait  deux
maris
108
.  Ce  sont  sans  doute  les  coutumes  des  Hephthalites  qui  les  ont  conduits  à cette
hypothèse.  Si  l'on croit les textes  chinois qui nous disent que les Hephthalites étaient de  la
race des Grands Yuezhi et si l'on admet que les Yuezhi étaient des Tokhariens, on trouve que
les Hephthalites étaient tokhariens, or leurs femmes pouvaient épouser plusieurs frères. Elles
mettaient  à  leurs  chapeaux  autant  de  «cornes»  qu'elles  avaient  de  maris  et  leurs  enfants
étaient considérés comme ceux du frère aîné. Bien sûr, quand une femme a plusieurs maris, on
ne  peut  pas  savoir  qui  est  le  père  véritable  de  ses  enfants.  n importe  de  signaler  que  la
polyandrie  a  existé  ailleurs  dans  le  monde  indo-européen.  'Selon  Polybe  (XII,  6 b  8),  les
femmes de Sparte épousaient habituellement plusieurs frères.
Les Tibétains sont également polyandres. Puisqu'ils ont longtemps été les voisins des
Tokhariens,  il  est  peu  probable  que  cette  coutume  ait  été  sans  rapport  avec  la  polyandrie
tokharienne. Un groupe de frères  épouse  une femme  unique et leurs enfants sont considérés
comme  ceux  de  l'aîné.  C'est  d'ailleurs  lui  seul  qui  choisit  la femme  et  un  rituel  unique
consacre le mariage. L'habitat définit le groupe de frères: si Un frère cadet s'établit dans une
autre  maison,  il n'est plus  membre  du  groupe
109
.  Une  coutume similaire  existait  chez  les
Tokhariens.  En koutchéen,  il n'existe  pas  de  mot pour désigner  la famille;  on  emploie  le
terme  ost « maison ».  Ainsi, le chef de famille  est appelé osta-~menca ou osta-~memane, où
~menca et ~memane sont respectivement les participes présents actif et moyen du verbe ~tim­
« être assis ».
n est très possible  que les Tokhariens aient projeté leur conception de  la famille sur
leur mythologie. Le fait que Huangdi soit le père de Fuxi n'empêche pas Shennong d'être le
père de Nüwa, si Huangdi et Shennong sont frères. Etre frères implique d'avoir la même mère,
mais pas d'avoir le même père. C'est peut-être la signification profonde de ce renseignement
donné  par. le  Yishi:  «Yandi  partageait la même  mère  que  Huangdi,  mais il n'avait  pas  le
même père». En d'autres termes, leur mère était polyandre. Pour la même raison, sans doute,
les  Koutchéens  ne  se  disaient  jamais  «fils  d'Untel »,  contrairement  à  d'autres  IndoEuropéens.  Chez  les  Tibétains,  tous  les  frères  ont  droit  au  titre  de  père:  ils  sont  appelés
« pères-oncles» (pha-khu), ou bien l'aîné est appelé « père aîné », les autres étant des «pères
cadets »110.  . .
Fuxi et Nüwa possèdent des caractéristiques étrangères aux jumeaux germaniques ou
indiens, mais qu'il est possible d'expliquer. La création des hommes a été attribuée à Nüwa.
Elle  commença par prendre de la boue  au bord d'un étang pour la façonner.  Comme  c'était
trop long,  elle  trempa une  liane  dans  la boue  et la secoua.  Les  particules  qui  en  tombèrent
devinrent des  hommes, mais ils ne ressemblaient pas aux  premiers : c'étaient des plébéiens,
tandis que  ceux qui étaient façonnés  étaient des  nobles. Il  existe un mythe grec selon lequel
Prométhée a façonné les hommes avec de l'argile. Ce dieu a un fils, Deucalion, qui s'est uni
avec sa  cousine  Pyrrha pour engendrer les  différents rameaux  du  peuple grec.  Peut-être les
Tokhariens avaient-ils un mythe semblable, rattaché à celui des jumeaux ancêtres.
108 Mallory et Mair, 2000, p. 196.
109 Stein, 1996, p. 58.
110 Ibid., p. 56.
26 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papen.~, 136 (May, 2004)
Shennong, Fuxi  et Nüwa étaient tous les trois des musiciens. Le premier d'entre eux
aurait inventé le luth ou la cithare. L'invention de la cithare est également attribuée à Fuxi, et
il  aurait composé  des  chants  dont on trouve les noms dans le  commentaire de Wang Yi du
Chuci : Jiabian ou Laoshang. Quant à Nüwa, on lui doit l'orgue à bouche, qui aurait en fait été
créé par des peuples de la Chine méridionale. On peut se demander si le talent musical de ces
dieux a un rapport avec celui des Koutchéens. Ces derniers, étant de remarquables musiciens,
avaient probablement des dieux musiciens.
Toutes les caractéristiques  de  Fuxi  et Nüwa ne sont pas passées en Chine. Selon les
textes chinois, ils ne sont pas des dieux des morts et ils ne sont jamais assimilés à des chiens.
On  ne  trouve jamais,  en Chine,  de  représentation  de  Fuxi  et Nüwa  avec  deux soleils, sans
doute parce que le Soleil du Ciel et le Soleil de la .Terre étaient trop étrangers à la cosmologie
chinoise.  Enfin,  Fuxi  était  probablement,  chez  les  Tokhariens,  le  dieu  du  Nouvel  An.  En
Chine, ce n'est pas le cas, mais Fuxi est connu pour être le dieu du printemps.
8. Le changement d'année chez les Koutchéens.
La  plus  importante  fête  des  Scandinaves, loi (Yule  pour les Anglais),  était  celle  du
solstice d'hiver et du Nouvel An. C'était une tète de la fertilité-fécondité qui assurait le retour
du soleil. Cela sous-entend l'idée d'une disparition du soleil. La tète était conçue comme un
sacrifice aux  alfes, qui étaient des puissances de la fertilité-fécondité et des esprits des morts
habitant la terre
ll1
.
Freyr était réputé habiter le monde des alfes. Il était plus nettement qu'eux un dieu de
la fertilité-fécondité. Il avait également un rapport évident avec les morts. On est donc amené
à  penser  que  les  alfes  étaient  des  démultiplications  de  Freyr.  Le  soleil  était  parfois  appelé
« gloire  des  alfes »,  et Freyr lui-même  était en relation avec le soleil. La fête  de 101  étant un
sacrifice aux aIfes, on perçoit l'existence d'un rapport entre Freyr et le Nouvel An.
La  fête  koutchéenne  du  Nouvel  An  durait sept jours.  Des  hommes  et  des  femmes
portaient des masques de chiens et de singes; ils chantaient et dansaient nuit et jour, pendant
toute la durée de la fête.  On organisait également des combats de chevaux, de chameaux et de
moutons,  et on observait quels étaient les vainqueurs  et les vaincus pour augurer si  l'année
serait bonne ou mauvaise
112
• L'équivalent de ces combats d'animaux existait en Scandinavie.
Seuls des chevaux y participaient et ce jeu était associé à Freyr. On croyait que si les animaux
se  battaient  bien,  les  récoltes  seraient  bonnes
113
•  TI  est  donc  possible  que  les  joutes
koutchéennes aient été associées au dieu koutchéen correspondant à Freyr, c'est-à-dire à Fuxi.
Les  anciens  Indo-Européens  établissaient  une  analogie  entre  le  jour  et  l'année.  La
période  de  changement  d'année  comportait donc  deux  parties:  un  temps  descendant  où le
soleil faiblit et meurt et un temps ascendant où le nouveau soleil.fait son apparition
1l4
• La fête
koutchéenne du Nouvel An correspond au temps ascendant, donc au lever du soleil.
Le soleil levant est sans doute identique  au Soleil du Ciel,  comme l'ip.dique un texte
du roi hittite Muwatalli : «Dieu Soleil du Ciel, monseigneur, berger de l'humanité, tu te lèves
de la mer, dieu Soleil du Ciel, et ensuite tu vas au ciel. Dieu Soleil du Ciel, mon seigneur, toi
qui prononces quotidiennement,  ô dieu soleil, le jugement sur l'homme, sur le chien, sur le
cochon et sur les animaux des champs, voici que moi, Muwatalli ... »115.  Etant probablement
identique au dieu Soleil du Ciel des Hittites, Fuxi est par conséquent le dieu du soleil levant. TI
est donc le souverain de l'est, et l'analogie entre le jour et l'année fait de lui le dieu du Nouvel
III Boyer, 1992, pp. 56-57.
112 Mallory et Mair, 2000, p. 76.
113 Boyer, « Les Vikings », Perrin, 2001, p. 304.
114 Masson, 1991, p. 42.
11S  Ibid., p. 273.
27 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
An. Cette  correspondance  est observée dans les textes  chinois: tous considèrent qu'il règne
sur l'est et les mois du printemps.
On remarque  que  dans  le  texte  de  Muwatalli,  le  dieu  Soleil  du Ciel  est  qualifié  de
berger et qu'il règne sur les animaux domestiques comme sur les hommes. Cela évoque Fuxi.
Les  appendices  du  Yi jing disent de Fuxi qu'il enseigna aux hommes la chasse et la pêche.
Pour cette raison, il fut appelé Fuxi, nom qui peut être traduit par «Dompteur d'animaux ». D
reçut également le nom de Paoxi, car il élevait des animaux (xi) pour la cuisine (pao). Le lien
de Fuxi avec les animaux destinés à l'alimentation fait de lui le complémentaire de Shennong,
qui  était un cultivateur. Freyr possède  des  affinités  avec les chevaux, les chiens, -mais  aussi
avec les verrats, qui sont tous des animaux domestiques
116

Le lever du soleil était certainement, pour les Koutchéens, le moment le plus sacré de
la journée. Nous avons mentionné l'existence d'un « dieu-soleil  de l'Omniscient »,  or cette
expression  apparaît  dâns  la  phrase:  te-ramI  wesye1]J  poysi1fliie~~e  kauiiakte  parka  «Ds
parlaient  ainsi:  "Le  dieu-soleil  de  l'Omniscient s'est levé" ».  TI  est  également  question  du .
lever du soleil  dans  un passage  de  l'Udanastrota : poysiiine1[l  kauniiktentso piirkiiliie  tri sim
manta  «Puissé-je  ne jamais manquer le  lever  des  dieux-soleils  des  omniscients ».  On  voit
comment  les  Koutchéens  avaient  intégré  leurs  conceptions  religieuses,  en  particulier  leur
vénération  du  soleil,  au  bouddhisme.  Le  concept  de  «dieu-soleil  de  l'Omniscient»  ne
provenant pas de l'Inde, il est difficile de savoir ce qu'il signifiait exactement.
Si un soleil est associé à Fuxi, un autre soleil est associé à Nüwa. On peut ·se demander
si  Nüwa ne serait pas,  par symétrie, la déesse  du soleil couchant, lequel serait identique  au
Soleil de  la Terre des textes hittites. TI  se trouve  que, bien que nü signifie «femme », Nüwa
n'apparaît  pas  toujours  comme  une  divinité  féminine.  Son  ambiguïté  sexuelle  ouvre
d'intéressantes perspectives. Si Nüwa est un homme, elle est un frère de Fuxi, or des paires de
jumeaux  garçons  existent  dans  les  mythologies  indo-européennes.  TI  y a  les  Dioscures,
divinités grecques appelées Castor et Pollux par les Romains, et les Nasatya. Ces derniers sont
deux garçons, nés presque en même temps que Yama et Yami,  et ils présentent des analogies
avec les Dioscures. Selon un texte indien, le Nirukta,  les Nasatya sont le Ciel et la Terre, ce
qui rappelle Fuxi et Nüwa. Les Dioscures forment le couple des Gémeaux, deux étoiles qui se
lèvent et se couchent côte à côte, mais ils sont aussi les aspects de la planète Vénus, identifiés
à l'Etoile du Matin et à l'Etoile du Soir, dont l'une se lève alors que l'autre se couche. Cela
nous donne une raison de voir en Nüwa la divinité du soleil couchant.
Au sujet des Dioscures, il convient de remarquer que Castor est un cavalier tandis que
Pollux  est souvent  représenté  avec  un  chien.  Cela rappelle  les  affinités  de  Freyr  avec  les
chevaux et les chiens. De plus, Castor et Pollux ont respectivement inventé la chasse à cheval
et la chasse avec la meute, or Fuxi a enseigné la chasse aux hommes. A Sparte, les Dioscures
étaient représentés sous la forme  de deux serpents enroulés. Parfois, il s'agissait de serpents
barbus
1
17.
Les  croyances  indo-européennes  associent souvent  l'or au soleil,  particulièrement  à
son lever. Les Slaves parlent d'un cheval ailé sortant du lac et portant un cavalier aux longs
cheveux d'or qui lui descendent jusqu'aux talons
118
• Quant aux Nasatya, ils attellent à l'aurore
leur char,  qui  est tout en Of,  pour s'élancer dans  le  ciel.  L'analogie entre le jour et l'année
permet de soupçonner une association de l'or au Nouvel An.  Elle existait peut-être  chez les
Koutchéens. Ds  appelaient naimaiiiie meiie «mois de * naim » le premier mois de l'année, or
le substantif naumiye «joyau» peut avoir été construit par adjonction du suffIXe -iye à III naim :
116 Le chien et le porc, également présents dans le texte de Muwatalli, ont un caractère chthonien.
117  Sergent, 1997, pp. 165-166.
118 Ibid., p. 276.
28 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonie Papers-, 136 (May, 2004)
il est possible que par action du deuxième i de  *naimiye sur le premier, la diphtongue ai se
soit  transformée  en  au (c'est une  dissimilation).  En d'autres  termes,  naimanne  et  naumiye
seraient deux dérivés de *naim. D existe peut-être un troisième dérivé: naumikke, qui signifie
sans doute «brillant ».
U  subs~ntif naumiye  a dû  être construit de la même manière que aumiye, terme qui
signifie  peut-être  «fièvre» et  qui  dérive  de  aume.  Les  accusatifs  de  ces  deux  termes sont
identiques  à  leurs  nominatifs:  l'évolution  du tokharien  a  fait  disparaître  les· désinences  de
nominatif  et  d'accusatif  qui  se  trouvaient  derrière  -iye.  Cela  montre  l'ancienneté  de  la
suffixation  par  -iye.  D.  Q.  Adams  a  voulu  rapprocher  naumiye  de  l'adjectif nautse,  qu'il
traduit par «brillant»~ mais cette traduction est tout à fait conjecturale
119

Au sujet de Hnoss, la fùle d'Odr et de Freyia, Snorri a écrit qu'elle «est si belle que
son nom sert  à  désigner toutes les  choses belles  et précieuses : elles sont en effet  appelées
hnossir ».  Ce dernier  terme  est le pluriel  de  hnoss. Cette  déesse  est une sœur de B~dr, « si
beau  et si  brillant  qu'il  émet de  la lumière ».  Le  postulat selon lequel  les mythologies  des
Germains  et  des  Tokhariens  se  ressemblent  beaucoup  nous  autorise  alors  à supposer  que
* Naim  est le  nom koutchéen de Fuxi ou des deux jumeaux et que son dérivé naumiye a été
utilisé pour désigner, comme celui de Hnoss, «toutes les choses belles et précieuses», c'est-à-
dir:e  les joyaux (naumiyenta  au pluriel).  Le nom de  cette  divinité  a  également été  donné  au
premier mois de l'année parce qu'elle était celle du Nouvel An.
Le  onzième  mois  koutchéen  était  appelé  warsanne  meiie.  Son  nom s'explique  par
l'agnéen  wars  «tache,  souillure,  impureté».  A  l'époque  où  les  Koutchéens  ont  écrit  les
documents qui nous sont parvenus, ils utilisaient sûrement le calendrier chinois, ce qui faisait
osciller le  Nouvel An entre le  21  janvier et le  19 février.  Le  solstice  d'hiver tombait  donc
durant le onzième mois, vers le début ou à la fm selon les années. Les Chinois de l'époque des
Tang nous ont laissé  des  témoignages sur les festivités  qui se déroulaient durant le solstice.
Les  participants  peignaient  leurs  visages  ou  portaient  des  masques  pour ressembler  à  des
animaux,  ou ils se  déguisaient en fantômes.  Ds  effectuaient des danses bondissantes dans la
clameur des tambours et d'autres instruments de musique. Ds s'aspergeaient d'eau les uns les
autres,  ou  ils  aspergeaient  les passants  afin  de  chasser les  démons.  Ds  supprimaient  en fait
toutes ces « impuretés» qui ont donné son nom au onzième mois.  .
Manifestement,  cette  fête  correspond  au  temps  descendant.  I.e  parallélisme  avec  la
période de changement d'année de certains milieux valaques de Serbie est parfait. Autour de
Noël,  on organise  des repas rituels,  des  purifications ou  des  processions masquées,  ou  l'on
effectue des offrandes  aux défunts. Noël, fête  du solstice d'hiver, est aussi la fête  des morts
dans plusieurs traditions  indo-européennes. La fête  koutchéenne  du  onzième mois,  avec ses
hommes déguisés en fantômes et son rite de purification, lui est apparentée.
Chez  les  Valaques,  à  partir  du  Nouvel  An  ou  de  1 ; Epiphanie,  on  a  recours  à  des
présages  et  des  rites  pour  la  pluie,  qui  procureront  la  fertilité  et  la  fécondité
120
•  Elles
correspondent au Nouvel An koutchéen.
D faut se garder de croire, comme beaucoup d'auteurs, que les coutumes koutchéennes
sont de simples emprunts aux Iraniens. Ces cérémonies sont des héritages indo-européens. On
a  observé  que  l'art,  l'architecture  et  la  littérature  des  Koutchéens  présentaient  de  fortes
influences venues du monde indo-iranien, mais on ne peut pas en conclure que les Koutchéens
étaient dépourvus de personnalité. En réalité, on ne sait pratiquement rien d'eux. Il est tout à
119 Adams, 1999, p. 349. Le substantif naumiye peut provenir de l'indo-européen commun *naim-ihxO· ou *noimihxO-.  Ces  deux  termes  devraient  donner  *nemi  en  agnéen,  or «joyau» se  dit  nemi dans  cette langue.  D'une
manière ou d'wte autre, une irrégularité a dO se produire.
120 Ibid., p. 42.
29 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
fait  possible  qu'ils  aient  possédé  une  mythologie  aussi  riche  que  celle  des  Grecs  ou  des
Indiens et une abondante littérature orale, mais que tout ait été défmitivement perdu:
9. Une période critique.
Chez  les  Anciens  Indo-Européens,  le  lever  du  soleil  se  faisait  d'une  manière
dramatique: un dieu, qui semble avoir été celui du Tonnerre, devait affronter une créature qui
avait souvent la forme  d'un serpent ou d'un dragon.  Cette lutte se produisait également au .
Nouvel  An.  Nous  allons  voir  que  ce  mythe  est  attesté  en  Chine.  Huangdi  a  dû  affronter
Chiyou,  présenté  comme  un fils,  un  petit-fils  ou  un ministre  de  Shennong.  Dans  ce mythe,
Shennong est toujours appelé Yandi. Chiyou avait une tête de bronze, avec des cornes et des
sabots de bovin,  alors que Shennong avait une tête de bovin: les deux personnages semblent
complémentaires. Parfois, Chiyou possédait une tête de taureau sur un corps de serpent
121
• TI
était un dieu  de  la Guerre,  auquel les Chinois ont offert des sacrifices en période de trouble
jusqu'au sixième siècle de  notre  ère.  Il  était aussi un forgeron  expert dans la fabrication des
armes, qu'il aurait d'ailleurs inventées.
L'épisode le plus célèbre de la bataille entre Huangdi et Chiyou est celui durant lequel
ce  dernier créa un brouillard épais. Le Prince  du Vent (ou  Huangdi lui-même) fabriqua  une
statue montée sur un char qui indiquait toujours le sud  avec son bras droit; elle permit aux
troupes de Huangdi de s'orienter dans ce brouillard. Ensuite, Chiyou suscita un ouragan, avec
des vents violents et des pluies torrentielles. Huangdi fit venir sa fille, qui s'appelait Ba Elle
était laide et chauve, avec les yeux au sommet de la tête, et elle apportait la sécheresse. C'est
ainsi que l'ouragan fut annihilé.
Selon  le  Guizang,  un  ouvrage  de  la  haute  Antiquité  connu  grâce  à  des  citations
d'auteurs des époques Han et Jin, Chiyou voulut empêcher le soleil de monter au ciel afin de
plonger  la  terre  dans  une  obscurité  éternelle.  Pour  cela,  il s'attaqua  au  Mûrier  Creux
(Kongsang), un arbre sur lequel le soleil grimpait chaque matin
l22

Jusqu'au début du vingtième siècle, les Serbes croyaient que « le soleil naît dans une
grande  eau,  à l'est. Lorsqu'il apparaît de l'eau, un dragon surgit et cherche  à l ' avaler, mais
Saint-Elie lance aussitôt la foudre dans la bouche du dragon qui s'enfuit tant que le soleil ne
s'est pas levé de l'eau »123.  Saint-Elie a pris la place de l'ancien dieu du Tonnerre des Slaves,
Peron.  Le  village  bosniaque  de  Zepce  avait  conservé  un  autre  mythe,  qui  avait  pris  une
coloration chrétienne. Pour se venger de Dieu, Lucifer enleva le soleil et descendit au bord de
la mer, où il le recouvrit de ses ailes, plongeant le monde dans le froid  et les ténèbres. Dieu
envoya plusieurs personnes pour récupérer le soleil, mais elles échouèrent. Ce fut Michel qui
y parvint, à la suite d'une ruse et d'un combat contre Lucifer
124

Des  observations  tout  aussi  intéressantes  ont  été  consignées  par l'ethnologue serbe
Sima Trojanovic en 1911. Les Serbes personnifiaient l'intempérie par un démon, assimilé au
dragon, appelé hala ou a/a. Il était figuré sous la forme d'un animal. Dans cert~es régions, il
avait une tête de cheval et une queue semblable à celle d'un serpent. Il résidait dans les eaux
et  il  faisait  descendre  de  gros  nuages  pleins  de  grêle.  Son  adversaire  était  Zmaj,  qui
personnifiait souvent la foudre. C'était soit lui, soit Saint-Elie, qui combattait le dragon. Lors
des intempéries personnifiées par les hala, les Serbes brûlaient de la «paille de  Noël » pour
les faire fuir.  Les Serbes pensaient aussi que les éclipses de soleil et de lune étaient dues au
fait  que  le  dragon  essayait  d'avaler  ces  astres.  Trojanovic  a  complété ses  observations  en
121  Maspéro, 1985, p. 22.
122 Ibid., pp. 22-23.
123 Masson, 1991, p. 277.
124 Ibid., p. 83.
30 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Plalon;c Papen,~, 136 (May, 2(04)
Bulgarie,  où  les  croyances  aux  hala  existaient  également.  Ces  démons  gardaient  dans  des
grottes une forme de brouillard ténébreux, qui paralysait la nature, de nuages sombres de vents
destructeurs
125

Le  parallélisme  des mythes  chinois  et slaves  est  évident.  Chiyou  a  voulu  retenir  le
soleil,  comme  le  dragon  des  croyances  balkaniques.  Son  adversaire  était  Huangdi,  alias
Ylaifiakte, le dieu du Tonnerre des Tokhariens. n a déclenché contre lui un épais brouillard et
un ouragan dévastateur qui sont semblables  aux  intempéries créées par les hala.  Le Mûrier
Creux  n'a pas  d'équivalent  dans  la mythologie  indo-européenne:  c'est un  apport  chinois.
Chez les Indo-Européens,  le soleil se lève  à partir de la mer qui entoure le monde  et plonge
dedans après avoir traversé le ciel, tandis que chez les Chinois, il commence sa course à partir
du Kongsang et la termine sur un autre arbre, le Ruomu 126.
n existe un souvenir de  cet affrontement chez les Germains et les Grecs,  notamment
les combats entre Zeus  et Typhon ou entre Apollon et Typhon.  Chez les Hittites, le dieu du
Tonnerre  affronte  un  dragon  avec sa foudre,  matérialisée  par  un javelot  ou  un marteau  à
manche  court
127
•  Chez  les Indiens,  Indra  a  tué  le dragon  Vritra,  qui retenait les  eaux  et le
soleil. Les textes parlent d'un brouillard ténébreux qui entourait Vritra et qui a été dissipé par
Indra; ils mentionnent également le souffle du serpent. Evidemment, le mythe chinois est un
reflet d'un mythe tokharien non attesté. Les Tokhariens devaient avoir un dieu  de la Guerre
qlli est devenu Chiyou en Chine.
Il peut sembler étrange que le dieu de la Guerre soit proche du dieu de l'Agriculture.
Ces  deux  divinités  étaient  de  natures  opposées.  Shennong  était  certainement un  dieu  de  la
paix, comme Niord. Dans l'Ynglinga Saga, le règne de Niord est présenté comme une période
de paix. Shennong avait inventé un instrument à cordes, or chez les Indo-Européens, ce genre
d'instrument  de  musique  possède  des  vertus  «antimilitaires ».  Chez  les  Celtes,  les  bardes
pouvaient interrompre une bataille en s'interposant entre les deux armées avec leurs lyres 128 •
On voit mieux le rapport entre l'agriculture et la guerre si l'on se rappelle que le monde divin
a tendance.à refléter notre monde. L'activité normale des hommes est le travail de la terre et
l'élevage, mais en cas de conflit, ils doivent prendre les armes. Shennong est plus qu'un dieu
de  l'Agriculture:  il est  l'image  de  l'agriculteur,  qui  travaille  la terre  avec sa  charrue.  De
même,  Chiyou  devait  être  l'image  du  guerrier,  mais  en  général,  celui-ci  était  d'abord  un
agriculteur.
Selon une version du mythe chinois,  avant de partir en guerre, Chiyou  a imposé son
autorité au peuple des Miao, et il les a recrutés dans son armée
129
•  Huangdi, de son côté, avait
des  fauves:  des  loups,  des  ours,  des  léopards  et  des  tigres.  Ces  animaux  évoquent  les
guerriers-fauves d'Odin, des guerriers «professionnels ».  On se demande pourquoi les Miao
ont été inclus dans le mythe chinois. Toujours est-il que Chiyou a employé comme guerriers
des hommes ordinaires. Cela conforte notre hypothèse sur le lien de parenté entre Shennong et
Chiyou.
n est possible que Chiyou, en essayant de retenir le soleil, ne cherche pas seulement à
plonger  le  monde  dans  les  ténèbres.  n veut  aussi  instaurer  le  règne  de  la  guerre,  de  la
destruction et du chaos.  .
On  peut  imaginer  que  si  le  dieu  de  la  Guerre  arrivait  à  vaincre  Ylaiiiakte,  il se
produirait  une  catastrophe  comparable  au Ragnarok  de  la mythologie  scandinave.  C'est le
«Destin des Puissances », expression altérée en «Crépuscule des Dieux ». La Voluspa en fait
125 Ibid., pp. 77-79.
126 Zheng, 1989, p. 5I.
127 Masson, 1991, p. 44.
128 Sergent, 1995, p. 264.
129 Pimpaneau, 1990, p. 163.
31 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
une  description.  Il  est  question  d'un formidable  hiver,  de  parjure  et  d'adultère,  de  guerre:
« Les frères s' e~tre-battront et se mettront à mort, [ ... ] Temps des haches, temps des glaives,
les  boucliers sont fendus ».  De manière  tout  à  fait  remarquable,  ce  cataclysme  commence
après la mort de Baldr, dieu solaire. TI  y a une association très naturelle entre les ténèbres et la
destruction.
Parmi les alliés de Chiyou, il y avait une race de géants, les Kuafu130.  On trouve une
remarquable analogie avec la mythologie scandinave, où les géants sont des fauteurs de chaos.
Le Ragnarok est mené, orchestré, dans sa frénésie de destruction totale, par trois géants. Selon
les textes scandinaves, ils passent leur temps à essayer de s'emparer du soleil 131. Cela rappelle
le mythe chinois du géant Kuafu qui voulut rattraper le soleil, mais mourut de soif. 'Chiyou est
souvent associé  à  ce géant,  personnage représenté  avec deux serpents jaunes pendant de ses
oreilles et deux serpents jaunes dans les mains
132

Après  avoir  vaincu  Chiyou,  comme sa fille  Ba était  incapable  de  remonter  au  ciel,
Huangdi l'exila dans les pays situés au nord de l'Eau Rouge, donc du Mont Kunlun, qu'elle
transforma en un désert. TI  se pourrait que Ba soit une divinité créée par les Tokhariens pour
expliquer le caractère  désertique  du bassin du Tarim, le mont Kunlun se trouvant au sud du
désert.
10. La divination par l'achillée.
Aux  alentours  de  l'an -1000,  une  nouvelle  méthode  de  divination  est  apparue  en
Chine. Jusqu'à l'époque des Royaumes Combattants,  elle a  été utilisée parallèlement à celle
des Shang, cette dernière  conservant son caractère vénérable.  Le devin utilisait 50 baguettes
d'achillée, mais il en mettait une de côté. Un tri pennettait d'obtenir un chiffre qui ne pouvait
être que 36, 32, 28 ou 24. Sa division par 4  donnait 9, 8,  7  ou 6. En répétant cinq fois  cette
opération, on obtenait une série de six chiffres que le devin devait interpréter.
Le manuel divinatoire utilisé par les Zhou était le Zhouyi « Mutations des Zhou », plus
connu  sous  le  nom  de  Yi  jing  «Livre  des  Mutations».  A  l'époque  des  Royaumes
Combattants, les Chinois ont adjoint au  Yijing des traités qui exposent leurs réflexions sur la
science divinatoire. n y a notamment le «Grand Commentaire» (Dazhuan), également appelé
«Sentences  Attachées»  (Xiei),  qui  est  un  véritable  traité  de  cosmologie.  La  méthode
d'obtention des  hexagrammes  que  nous  avons  décrite  est  exposée  dans  ce traité.  Signalons
que les Chinois ont composé d'autres manuels divinatoires. Dans les principautés de Song et
de  Jin,  on  utilisait  respectivement  le  Guizang  et  le  Lianshan.  Cependant,  le  Livre  des
Mutations est certainement le plus ancien et le plus vénérable manuel
13

Al' époque des Royaumes Combattants, les chiffres ont été remplacés par des lignes
continues ou brisées. L'évolution a dû se faire comme suit. Les chiffres impairs 9 et 7 ont été
remplacés  par 5  et  1,  qui sont également impairs,  puis  par seulement  1,  qui s'écrit - en
chinois. C'est une ligne continue. La ligne brisée -- s'explique par la graphie A.  de 6 oUJ\.  de
8, qui sont des chiffres pairs. C'est ainsi que les hexagrammes sont apparus
134
• Les devins se
souvenaient de leur véritable nature, puisqu'en langage technique, les lignes continues étaient
désignées par les chiffres 9 ou 7, tandis que les lignes brisées étaient désignées par les chiffres
80u 6.
130  Ibid., p. 164.
131  Boyer, 1992, pp. 53-54.
132 Zheng, 1989, p. 41.
133 Maspéro, 1985, p. 367.
134  D. Harper,  The Cambridge History of Ancien China: from the origins of civilization to 221 B.C., M.  Loewe
& B.L. Shaughnessy ed., Cambridge University Press, 1999, pp. 858-859.
32 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Paper~, 136 (May, 2004)
Les trigrammes sont attestés plus tardivement que les hexagrammes, mais la tradition  .
veut que  le  roi Wen de  Zhou  ait formé  les 64  hexagrammes  à  partir  des  8  trigrammes.  Le
premier,  entièrement  formé  de  lignes  continues,  est  appelé  qian  «ciel»;  le  deuxième,
entièrement  formé  de  lignes  brisées,  est  appelé  kun  «terre ».  Viennent  ensuite  zhen
« tonnerre », kan «eau », gen «montagne », xun «vent », li «feu» et dui «vapeur» (plus tard,
dui a pris le sens de «lac »).
Les  auteurs  du Grand Commentaire ont considéré  que qian et kun engendraient trois
« fils » qui étaient le tonnerre, l'eau et la montagne, et trois « filles» qui étaient le vent, le feu
et la vapeur.  De la sorte,  tous les trigrammes dérivent de qian  et lcun.  Une distinctic:>n  a  été
établie  entre  le  monde  réel  et  le  monde  idéal  des  figures  divinatoires.  Tandis  que  les
hexagrammes  appelés  qian  et kun  correspondent  au Ciel  et à la Terre réels, les trigrammes
qian et kun  correspondent à deux « substances »  qui ont été appelées yang et yin. Ces deux
termes appartenaient au vocabulaire populaire: le yin était le versant sombre d'une montagne,
au nord, et le yang était le versant ensoleillé, au sud. C'est ainsi que ces deux mots ont reçu la
signification philosophique que  nous leur  connaissons.  La mutation, yi,  est le processus par
lequel le yin et le yang s'engendrent mutuellemet:lt ; leur somme temporelle a reçu le nom de
dao « voie ».
Cette  cosmologie,  qui  associe  le  tonnerre,  l'eau  et  la  montagne,  est  fortement
tokharienne: la montagne d'Ylaifiakte, le dieu du Tonnerre, rassemble la Terre et l'Eau. Il est
très  probable  que le mot gen «montagne» provienne du  tokharien  commun *tken  «terre »,
devenu  ke1!l  (et  prononcé  ken)  en  koutchéen.  Il  est  impossible  de  dire  si  les  Chinois  ont
supprimé  le  t  de  *tken,  comme  les  Koutchéens,  ou s'ils  ont  pris  telle  quelle  la  version.
koutchéenne  de  ce  mot,  cette  dernière  devant  alors  être  très  ancienne.  Le  mot  zhen
« tonnerre »,  qui  était  prononcé  *tjienh  ou  *tjens  en vieux  chinois,  pourrait  provenir  de  la
version tokharienne,  non attestée,  d'un mot indo-européen pour «tonnerre» : latin tonitrus,
qui a donné le français tonnerre, germanique * thunraz, qui a donné le nom du dieu Thor. Ce
serait la première syllabe, *ten, de ce mot.  .
Quant au feu,  on est tenté de le mettre en rapport avec Shennong, car les Chinois ont
associé le feu à ce dieu. Toutefois, le feu  est appelé püwar en koutchéen et por en agnéen, ce
qui  n'explique  pas  le  nom  du  trigramme  li  «feu ».  En  dépit  de  cette  difficulté,  nous
maintenons notre hypothèse, car Huangdi et Shennong étaient des divinités complémentaires,
peut-être frères.  n serait  tout  à fait  logique  que  trois  trigrammes soient  associés  à  chacun
d'eux. Nous avons vu que le feu et le vent étaient les moyens indispensables du sacrifice, or le
feu et le vent sont associés avec la vapeur dans la série des huit trigrammes. Cela donne une
raison de plus de considérer Shennong comme un sacrificateur.
Huangdi pouvait connaître l'avenir grâce à la divination par l'achillée, mais  ce n'est
pas lui qui l'avait inventée. Les appendices du Yijing attribuent la création des trigrammes à
Fuxi.  Ces deux  divinités  étant d'origine  tokharienne,  on a  deux raisons  de  croire  que  cette
méthode de divination provenait des Tokhariens. Par la même occasion, on perçoit l'existence
d'une relation entre les Zhou et les Tokhariens.
D'autres Indo-Européens ont utilisé des baguettes pour la divination.  D'après Tacite,
les Germains procédaient de la manière suivante : «Pour les sorts, leur pratique est uniforme :
ils coupent àun arbre à fruits  un rameau qu'ils taillent en petits scions ; ils les marquent de
certains  signes  distinctifs,  puis  ils  les  éparpillent sur  une  étoffe  blanche  sans  ordre  et  au
hasard.  Ensuite,  le  prêtre  de la  cité, si  la consultation  est  officielle,  le  père  de  famille  luimême, si elle est privée, ayant invoqué les dieux et tournant ses regards vers le ciel, en prend
successivement  trois  qu'il  interprète  alors  d'après  les  signes  qu'on  y  a  précédemment
imprimés ».  Grâce  à Hérodote  (IV,  67),  on sait  qu;elle  existait  aussi  chez  les  Scythes.  Ils
utilisaient  de  gros  faisceaux  de  baguettes  de  saule.  Ils  les  dénouaient  et  disposaient  les
33 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
baguettes  par terre  l'une à  côté  de  l'autre.  Ds  les ramassaient  ensuite  et les  disposaient  de
nouveau.  A  Rome,  ce  que  l'on appelait  les sortes  étaient sans  doute  des  baguettes  ou  des
tablettes de bois dont on se servait comme chez les Scythes.
Les Chinois n'utilisaient pas les baguettes de la même manière que les Germains: ils
efIectuaientdes  opérations  de  comptage.  D est  difficile  d'imaginer  que  cette  méthode  de
divination  assez  complexe  ait  pu  être  mise  au  p<?int  sans  quelques  notions  d'arithmétique
(comme  la  distinction  entre  nombres  pairs  et  nombres  impairs),  mais  de  cette science  des
nombres, les appendices du Livre des Mutations ne disent absolument rien. Les nombres sont
totalement absents de la philosophie que les devins chinois ont élaborée. C'est très étonnant.
Le moyen le plus simple  d'expliquer cette situation  est  celui-ci ~  comme les  Germains,  les
Tokhariens· avaient  une  méthode  de  divination  utilisant  des  baguettes,  mais  ils  lui  avaient
donné  un  aspect mathématique.  Seule la méthode  de  comptage  des  baguettes  est passée  en
Chine;  les  concepts  mathématiques  qui  la justifiaient  ont  été  laissés  de  côté.  lIn' est pas
impossible  que  les  méthodes  de  divination  scythe  et  tokharienne  aient  présenté  des
similitudes,  par  effet  des  influences  qui  traversaient  le  monde  des  steppes.  Selon  le
témoignage d'Hérodote, il semble que les Scythes disposaient les baguettes par terre plusieurs
fois  de  suite,  ce  qui  évoque  les  comptages  successifs  de  la  divina~ion  par  l'achillée.
Malheureusement,  cette  description  ne  permet  pas  de  savoir  si  les  Scythes  cherchaient  à
obtenir des suites de nombres.
Cette science des nombres, ayant été transmise de manière orale, est à jamais perdue. Il
est  cependant possible  d'en entrevoir  certains  aspects,  grâce  aux renseignements  que  nous
possédons  sur  le  symbolisme  indo-européen  des  nombres.  On  remarque  d'abord  que  le
comptage des baguettes d'achillée comportait une division par 4, or dans l'Inde ancienne, un
jeu  consistait  à  lancer  des  osselets  et,  en  les  ramassant,  à  essayer  d'obtenir  un  nombre
divisible par 4 135. Les osselets, connus de tous les peuples indo-européens, servaient de jouets
aux enfants, mais ils avaient aussi une fonction oraculaire. n y a sans doute un rapport entre la
divination par l'achillée et le jeu indien, mais pourquoi faut-il faire une division par 4? Dans
la divination par l'achillée, le Ciel et la Terre jouent un rôle primordial, le Ciel (qian) étant un
principe  de  transformation,  or chez  les Tokhariens,  il était probablement carré. n possé9ait
donc 4 côtés. C'est peut-être cette conception du Ciel qui explique le rôle joué par le chiffre 4.
Les trigrammes et les hexagrammes sont composés d'une part des chiffres impairs 7 et
9,  d'autre part des  chiffres  pairs 6  et 8.  Les deux  chiffres impairs se trouvaient au cœur du
symbolisme  indo-européen  des  nombres.  Les  grandes  fètes  tokhariennes  que  l'on  connaît
duraient 7 jours, et au Nouvel An, les jeunes filles tourfanaises disposaient des lampes sur un
arbre  à 7 branches
136
•  La période  de deuil,  chez les Agnéens, s'achevait au bout de 7 jours.
Chez les Hittites, il y avait une cérémonie le septième jour et une autre le douzième jour. Le
nombre des baguettes d'achillée utilisées par les devins était de 49, or  49 = 7 x 7.
A l'ouest du Lop Nor, sur la rivière Konchi, se trouve le cimetière de Qawrighul, qui
contient 42 tombes datées de la première moitié du deuxième millénaire avant notre ère. Six
d'entre  elles  étaient  entourées  de  7  cercles  concentriques  de  pieux
137
•  De  tels  cercles  se
trouvent ailleurs dans le monde indo-européen; ils sont interprétés comme des frontières entre
le monde des vivants et celui des morts. Très probablement, selon les croyances des hommes
de Qawrighul,  les  âmes des morts  avaient  7  étapes  à franchir durant leur voyage  vers  l' au-
135  Sergent, 1995, p. 257.
136 Maillard, 1973, p. 44.
137 Mallory et Mair, 2000, p. 137.
34 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Paper~, 136 (May, 2004)
delà.  Selon les Hittites,  les Enfers  étaient séparés  de  la Terre  par  7  portes fermées  par des
verrous
138
• Dans la religion de l'Inde ancienne, il y avait 7 Enfers.
Le  caractère  indo-européen des  hommes de Qawrighul  n'est pas douteux (ils  étaient
des' Paléo-Europoïdes) et leurs coutumes funéraires annoncent celles du Kroraina antique. La
comparaison des làngues indo-européennes montre l'importance de la notion de frontière et de
clôture, de séparation entre l'intérieur et l'extérieur. Elle montre aussi la large utilisation des
pieux, des piquets et des poteaux
139

Chez  les  Germains  continentaux,  le  deuil  durait 9  jours  et se  terminait  le  neuvième
jour par un sacrifice. Selon une formule magique anglo-saxonne, 9 herbes permettaient de se
protéger contre 9 poisons et 9 maladies. Une ordalie consistait à porter un fer incandescent sur
une distance de 9  pieds, et si  l'on avait échoué,  à marcher pieds nus sur 9 socs de  charrues
également  incandescents.  Beowulf a  tué  9  monstres marlns
140
•  D'après les  Scandinaves,  il
existait 9  mondes
141
•  A  priori,  le nombre  9  avait une signification tout  aussi importante  en
Chine. TI  y avait 9  cieux. Aménageant et arpentant la Chine, Yu le Grand, le fondateur de la
dynastie des Xia, divisa les 9 provinces, fit communiquer les 9 voies, endigua les 9 lacs et prit
la mesure des 9 montagnes. Les 9 Pasteurs lui apportèrent du métal avec lequel il fondit les 9
chaudrons  des  Xia.  Nous  trouverons  cependant  des  raisons  de  penser  que  Yu n'é~ait  pas
chinois: il aurait plutôt été tokharien.
Les 9 cieux de Chine doivent être liés aux 9 marches qui permettent de monter au ciel
selon un texte hittite
142
• D'après Hésiode (Théogonie, 720-725), il faudrait 9 nuits et 9 jours à
une enclume de bronze, jetée du ciel, pour atteindre la terre, et autant de temps pour aller de la
terre au Tartare. Il s'agit donc d'une représentation indo-européenne du ciel, et les Tokhariens
ont pu la donner aux Chinois. On trouve chez ces derniers l'idée selon laquelle chacun des 9
cieux  était  séparé  de  l'autre  par  une  porte  que  gardaient  des  tigres  et  des  panthères,
commandée par l'un des portiers du Seigneur d'En-Haut, Shangdi
143
• Cette conception du ciel
(sans les bêtes fauves) existe chez les Serbes, qui ont réduit le nombre des cieux à 7. Elle a été
intégrée au christianisme: on raconte que Dieu a pourvu chacun des cieux d'une porte et placé
devant  elle  un  ange  gardien 144.  Cette  conception du  ciel  est symétrique  de celle  des Enfers
hittites.
L'idée  des  Trois Mondes,  le  Ciel,  la Terre  et les Enfers, se  trouvait au centre de la
cosmologie indo-européenne. Entre chacun d'eux, il y  avait 7 ou 9  étapes. Cette équivalence
entre  les  chiffres  7  et  9  se retrouve  dans  la  divination  par  l'achillée.  Selon les  croyances
tibétaines, le ciel possède 7  ou 9  étages
145
,  conception qui a certainement été empruntée aux
Indo-Européens, probablement aux Tokhariens.
La divination par l'achillée a joué un rôle  considérable dans  le développement de la
civilisation chinoise. Les devÜIs mettaient leur science au service des souverains, ce qui les a
conduits à élaborer une doctrine politique. Pour eux, le junzi «homme de qualité »,  est celui
ayant acquis les règles de conduite qu'enseignent les hexagrammes.  Par exemple, puisque le
principe de qian  «ciel» est de changer et de transformer,  l'homme de qualité  doit faire  des
efforts incessants. Plus tard, Confucius a adopté cette notion en supprimant toute référence à
la divination: le junzi est l'homme qui se distingue des gens du commun par les qualités du
138 Masson, 1991, p. 137.
139 Sergent, 1995, p. 186.
140 Hermann, 2001, p. 156.
141 Boyer, 1992, p. 212.
142 Masson, 1991, p. 192.
143  Maspéro, 1984, p. 10.
144 Masson, 1991, p. 138.
145 Stein, 1996, p. 18.
35 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
cœur et de l'esprit. Alors que la noblesse est héréditaire, ces qualités peuvent s'acquérir. Cette
nouvelle  doctrine  remettait  en  question  tout  l'ordre  aristocratique  et  féodal  de  l'ancienne
Chine.  Selon Jacques  Gernet,  les réflexions  des  devins  «furent,  dans  le  monde  chinois;  à
l'origine des sciences et de la philosophie »146.  C'est dire que sans influence indo-européenne,
le monde  chinois  aurait  été  assez  différent!  Cette  observation n'enlève  cependant pas  tout
mérite  aux  Chinois.  La  civilisation  chinoise  n'est  pas  un  simple  emprunt:  c'est  une
remarquable  construction  effectuée  par  les  Chinois  sur  des  fondations  d'origine  étrangère.
Rappelons  que  les  Zhou,  qui  étaient  probablement  indo-européens,  se  sont  sinisés.  Les
influences ne se sont donc pas produites que dans un sens. Et ce sont bien les Chinois qui ont
inventé leur écriture.
Il. La Reine-Mère d'Occident et l'archer Yi.
Un singulier personnage a parfois été associé au mont Kunlun: Xiwangmu, l!l ReineMère d'Occident Selon le Mu lianzi zhuan, elle était la souveraine d'une principauté, et le roi
Mu lui a offert un banquet sur une berge du lac Yao, dont le nom signifie « Emeraude ». Un
ouvrage écrit par le taoïste Ge Hong (283-343) et qui raconte 84 vies d'immortels, le Shenxian
zhuan,  précise  que  le  lac Yao  est  «le lieu  où  Xiwangmu  rassemble  les  immortels ».  Pour
Zhuangzi,  Xiwangmu  était  une  immortelle  ayant  atteint  le  dao,  information reprise  par un
mànuel d'alchimie du début de notre ère: «La reine du paradis occidental, Xiwangmu, est un
exemple  de femme  qui  obtint  la  Voie  (le  dao)  en  nourrissant son  propre yin.  Chaque  fois
qu'elle avait eu des rapports sexuels avec un homme, celui-ci tombait immédiatement malade,
mais sa propre figure était douce et claire, de telle sorte qu'elle n'avait pas besoin de fard et de
poudre. [ ... ]  De plus, la reine du paradis occidental n'avait pas de mari, mais elle aimait avoir
des  rapports  avec  de  jeunes  garçons».  D'après  le  Hanshu,  elle  était  une  déesse  taoïste
présidant  le  palais  occidental  où  le  pêcher  d'immortalité  poussait;  son  bois  permettait
d'éloigner les mauvaises influences et de favoriser la fertilité.
Le royaume de Xiwangmu est déjà mentionné par les inscriptions des Shang. A la fin
de  l'Antiquité  et  au  début  des  Han,  les  Chinois  se  la représentaient  comme  une  divinité
d'aspect monstrueux. Elle régnait sur l'Ouest, qui était la terre des morts, et sur les destinées
humaines. D'après le Shanhaijing, «Trois cent cinquante li plus à l'ouest se situe le mont de
Jade. C'est là que vit Xiwangmu. Celle-ci a un  aspect humain, mais une queue de léopard et
des crocs de tigre. Elle excelle à siffler, ses cheveux sont ébouriffés, quoique sunnontés d'un
ornement de tête. C'est elle qui commande aux calamités du ciel et aux cinq châtiments. [ ... ]
Au sud, trois oiseaux noirs lui prennent à manger. fis se trouvent au nord du mont Kunlun ».
Les  théories  élaborées par les sinologues  pour  expliquer ce  curieux personnage,  aux
multiples  aspects,  sont  innombrables.  En  ce  qui  concerne  sa  localisation,  au  début  du
vingtième siècle,  Edouard Chavannes  a  défendu  une  étude  de  Terrien de  lacouperie qui  la
plaçait entre Karacliahr et Koutcha. n rejetait une thèse d'A. Forke identifiant Xiwangmu à ...
la reine  de  Saba 1 On  peut faire  une  observation  intéressante:  il existe  un mont  des  Trois
Dangers (San  Wei),  où habitent trois oiseaux, or les commentateurs chinois sont certains que
ce sont ces mêmes oiseaux  qui  donnent à manger  à Xiwangmu
147
•  On connaît un mont des
Trois Dangers: il se trouve près de Dunhuang
l48
,  sur le territoire où l'empire des Yuezhi s'est
constitué.
Tous les aspects de la Reine-Mère d'Occident s'expliquent remarquablement bien par
la  religion  indo-européenne.  Les  Chinois  la  connaissent surtout  pour  être  la  gardienne  de
146  Gernet, 1990, p. 83
147 Mathieu, 1978, p. 45.
148 Mathieu, 1989, p. 87.
36 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
pêches  qui  confèrent  l'immortalité,  or la  déesse Idunn des  Scandinaves  conserve  dans  son
coffre des pommes qui permettent aux dieux de retrouver leur jeunesse quand ils vieillissent.
Lorsque le géant Thiazi l'a enlevée, les dieux sont devenus vieux et grisonnants. Le nom de
cette déesse signifie «Toujours Jeune }}149  :  elle a le secret de l'éternelle jeunesse. La déesse
grecque Héra, l'épouse de Zeus, reçut de Gaia des pommes qui donnaient l'immortalité et les
mit dans son jardin. Situé à l'Extrême-Occident, sur les bords de l'Océan, ce jardin est gardé
par trois nymphes, les Hespérides. Zeus et Héra ont une fille, Hébé, qui personnifie la jeunesse
et dont le rôle,  avant son mariage avec Héraclès,  a  été  de servir le nectar dans les banquets
célestes.
On observe donc que dans les mythologies grecque et scandinave, ce sont uniquement
des  déesses  qui  sont  les  détentrices  de  la  jeunesse  éternelle,  et  que  celle-ci  s'obtient  en
particulier par la consommation de fruits. Par ailleurs, Idunn est identique à Freyia, déesse de
la  fertilité-fécondité  connue  pour  son  activité  sexuelle  débridée.  Ce  sont  bien  là  des
caractéristiques de Xiwangmu.
La. Reine-Mère d'Occident était une déesse du Destin. Selon le Hanshu, sous le règne
de l'empereur Ai (de -7  à -1), les Chinois  du  Nord fabriquaient  des planchettes de bois qui
représentaient les prédictions de la Reine-Mère  d'Occident.  Dans la mythologie scandinave,
les trois déesses du Destin sont appelées les Nomes (nornir) : elles sont le Passé, le Présent et
l ' Avenir.  Un  texte  islandais  les  assimile  à  des  prophétesses.  On  les  représente  en  train
d'inciser  ou  de  sculpter  des  bûchettes.  Le  destin  étant  souvent  cruel,  les  Scandinaves
qualifiaient ordinairement les Nomes de «laides », «méchantes» ou «ennemies». Elles sont
une spécialisation des dises (disir) en tant que puissances fixant les destinées des humains
150

Ces  dernières  relèvent  de  la  fertilité-fécondité.  Une  dise  est  étroitement  associée,  à  la
naissance d'un être humain, à son destin,  elle est tutélaire et elle a  un aspect guerrier. Freyja
est appelée  la dise  des Vanes (les  dieux scandinaves  de  la fertilité-fécondité)  ou  la Grande
Dise.  Elle  a  clairement régné sur les  dises
1s1
•  On peut  donc  considérer  Freyia  comme  une
déesse du Destin, et l'on trouve ainsi un point commun supplémentaire avec Xiwangmu. C'est
probablement à cause de la cruauté du destin que l'aspect de Xiwangmu, au début des Han, est
devenu monstrueux.
Freyia est équivalente à la déesse allemande Frija,  l'épouse de Wotan,  et celle-ci  est
clairement  une  déesse  du  Destin.  Comme  les  Nomes,  elle  est  une  fileuse.  Les  Allemands
croyaient  qu'elle  faisait  un filet  avec  lequel  elle  attrapait  les  âmes  de  ceux  qui  devaient
mourir. Xiwangmu régnait sur l'ouest, qui était la terre des morts; Frija et Freyia étaient des
déesses des morts.
Sous  le nom  de  Frau Holle,  Frija file  sur son rouet d'or,  dans  une  grotte située  au
sommet d'une montagne. Quand elle offre des fils  aux humains, ceux-ci ne prennent plus de
fin. Elle offre également un rouet aux bonnes travailleuses et file pour elles pendant la nuit, si
bien que  les bobines sont pleines  le matin
152
•  TI  se  trouve  que  l'épouse  de Huangdi, Leizu
«Tonnerre-Ancêtre »,  est réputée  être  l'inventrice  de  la sériciculture.  Elle  aurait également
appris  aux  femmes  le  tissage  des  soieries.  Ce  doit  être  un  écho  de  la  mythologie  indoeuropéenne.
Xiwangmu n'est jamais représentée  comme une fileuse.  Toutefois, selon le  Shanhai
jing et  d'autres  textes,  elle  habite  une  grotte située  sur  une montagne.  Cela rappelle  Frau
Holle.  La  Terre  étant  représentée  sous  la forme  d'une  montagne,  le  fait  que  ces  déesses
149 Boyer, 1992, p. 18l.
150 Ibid., pp. 216-217.
151  Ibid., pp. 182-183.
152 Hermann, 2001, pp. 232-233.
37 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
habitent  à  l'intérieur  d'une  montagne  signifie  peut-être  qu'elles  sont  celles  de  la  Terre.
Xiwangmu  et  I...eizu  ne  sont-elles  qu'une  seule  et  même  déesse  appelée  par  deux  noms
diff~rents? C'est une question qu'on peut légitimement se poser.
A part sa localisation, il n'y a pas grand  chose qui pennette de rattacher Xiwangmu
aux Tokhariens : on connaît trop mal la religion de ces derniers. Son origine indo-européenne,
en tout cas, est certaine,  et elle ne semble pas provenir du monde iranien. Au sommet de la
Hara BerezaitI, il y a une grotte où la déesse-rivière HaraxvaitI prend sa source. Cela pourrait
faire penser à Xiwangmu, mais cette déesse n'a aucun rapport connu avec l'eau.
Nous  avons  vu  que  chez  les  Tokhariens,  par  définition,  les  dieux  étaient  des
imniortels.  C'était  ce  qui  les  différenciait  des  hommes.  Les  Grecs  devaient  avoir  une
conception similaire: pour désigner les hommes, ils utilisaient un terme, brotos, qui signifie
« mortel».  Les  hommes  ne  peuvent  donc  prétendre  à l'immortalité  qu'après  leur  mort,  en
devenant des dieux. Chez les Grecs ou les Hittites, dire de quelqu'un qu'il est « devenu dieu »,
c'est dire qu'il est mort
153
• Le mythe d'Héraclès en fournit une belle illustration.
Ses  exploits  sont  innombrables,  mais  il est surtout  connu  pour ses  douze  travaux,
accomplis sur ordre d'Eurysthée. Pour les accomplir, il reçut d'Apollon un arc et des flèches
et d'Hermès une épée. TI  se tailla également une massue.  Ses deuxième et troisième travaux
consistèrent à tuer l'Hydre de Leme, qui était un serpent à cent têtes, et à 'terrasser le sanglier
monstrueux  du mont Érymanthe. Durant le onzième travail, il se rendit dans les Enfers pour
capturer  Cerbère,  mais  il le  rendit  ensuite  à  Hadès,  le  dieu  des  morts.  Enfin,  avec  l'aide
d'Atlas, il déroba les pommes des Hespérides. Eurysthée consacra ces fruits à Athéna, laquelle
demanda à Héraclès de les ramener là où il les avait pris.  Sa mort fut tragique: son épouse,
Déjanire,  lui  donna une tunique imprégnée  du sang  du  centaure Nessos,  qui  l'empoisonna.
Souffrant de manière intolérable, il se fit porter sur un bûcher. Après sa mort, il monta au  ciel
et épousa Hébé, personnification de la jeunesse.
L'archer Yi des Chinois a souvent été comparé à Héraclès. Ce sont des héros solitaires
et  tueurs  de  monstres.  Traditionnellement,  les  Chinois  comptent  six  travaux.  Yi  tua
notamment  une sorte  d'hydre,  le Juiying,  qui  pouvait cracher l'eau et le feu  avec ses  neuf
têtes,  et le sanglier géant de  la forêt  des Mûriers.  A  la suite  d'une expédition à l'ouest des
Sables Mouvants (chèz les Rong-Chiens ?), il devint roi
154
• TI  a donc quelque rapport avec les
habitants du bassin du Tarim. Ne voulant pas descendre sous la terre après sa mort, il obtint de
Xiwangmu  des  pilules  d'immortalité,  mais  son  épouse,  Chang'e,  les  déroba  toutes.  TI  fut
ensuite tué par Fengmen, son propre disciple, d'un coup de bâton en bois de pêcher, la seule
anne qui pût le blesser. On raconte même que sa femme et l'amant de celle-ci dépecèrent son
corps  pour  le faire  bouillir  et  le  donner  à manger  à  ses  propres  enfants.  Sa  fin  est  aussi
tragique que celle d'Héraclès. Ces deux héros étaient des  archers; avant de mourir, Héraclès
donna son arc et ses flèches à Philoctète, le seul de ses serviteurs qui avait accepté d'allumer
son bûcher.
Les mythes  d'Héraclès  et de l'archer Yi  ont un important point  commun: ces  deux
héros ont acquis les fruits (ou les pilules) d'immortalité, mais ils ne les ont pas consommés.
Les  raisons  ne sont pas les  mêmes.  Athéna  a fait  rapporter  les pommes dans  le jardin  des
Hespérides parce que le Destin ne permet pas leur présence dans le monde des hommes, tandis
que  Yi  s'est  fait  dérober  ses  pilules.  Cependant,  il  est  probable  qu'un  même  motif
fondamental sous-tende les deux mythes: un homme ne peut pas, de toute manière, acq~érir
l'immortalité de son vivant. Il lui faut d'abord mourir.
153  Sergent, 1995, p. 357.
154 Maspéro, 1985, p. 25.
38 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
Ces  analogies sont suffisantes  pour  affinner  que  Yi  est  d'origine  indo-européenne.
Dans la plupart des textes  chinois, on lit que c'est lui qui  a  abattu neuf des dix soleils,  à la
demande  de  Yao.  C'est  le  résultat  du  croisement  des  mythologies  indo-européenne  et
chinoise.  La version  que  donne  le  Lunheng, selon  laquelle  l'homme  qui  a  abattu  les  neuf
soleils  est  Yao,  doit  reproduire  le  mythe  chinois  originel.  TI  convient  de  remarquer  que
l'auteur de cet ouvrage, Wang Chong,  a consigné des croyances populaires, considérées par
lui  comme  des  superstitions.  Le  Lunheng reflète  donc  mieux  la mythologie  originelle  des
Chinois que des œuvres composées par des lettrés, comme le Tianwen de Qu Yuan.
12. Yu et les Xia.
Selon le chapitre 18 du Shanhai jing, le fondateur de la dynastie des Xia, Yu le Grand,
était  le fIls  du  cheval  blanc,  qui  était  lui-même  le  fils  de  Luoming.  Ce  nom,  qui  signifie
«Chameau  Brillant »,'  évoque  plus  l'Asie  centrale  que  la  Chine
155
•  Les  neuf  Pasteurs
apportèrent du métal à Yu, avec lequel il fondit les neuf trépieds des Xia. Le  chapitre 11 du'
Mozi rapporte que son fils,  Qi, fit rechercher du métal dans les monts et les rivières et les fit
fondre  à Kunwu. C'est le nom d'une montagne occidentale où l'on trouvait du cuivre rouge
qui servait à fabriquer d'excellentes épées
1S6
• Lors de sa campagne en Asie centrale, le roi Mu
des  Zhou  aurait  reçu  des  Rong-Chiens  l'épée  Kunwu
157
•  Yu  arpenta  la Chine  et  voyagea
beaucoup.  Dans  le  chapitre  2  du  Shiji,  il est  écrit  qu'à  l'ouest,  il alla jusqu'aux  Sables
Mouvants,  c'est-à-dire jusqu'au désert du Taklamakan
158
•  On sait également qu'il se rendit
chez les Hommes nus. Le chapitre 8 du Youyang zazu fournit un renseignement essentiel sur
ces gens : ils seraient des descendants du peuple Bai, or ce terme signifie à la fois « blanc» et
« nu »159.  Ce peuple est localisé au sud; selon le chapitre 2 du Bowu zhi, les femmes «ont des
yeux  clairs  et sont entièrement nues, sans aucun vêtement ni pagne ».  Plus précisément, les
Hommes nus vivaient au Rinan, le Sud Ensoleillé. C'est le nom d'une commanderie établie
dans l'actuel Vietnam sous le règne de l'empereur Wu des Han.  Dans l'Antiquité, le peuple
des Viêt vivait au Vietnam du Nord et sur les côtes de la Chine jusqu'au Zhejiang. Ils étaient
symboliquement divisés en cent tribus ou clans,  c'est pourquoi les Chinois les appelaient les
Cent Viêt (Bai Yue en chinois).
La  tradition  reconnaît  unanimement Yu  comme  un personnage semi-historique.  Les
données que l'on possède sur lui tendent à montrer qu'il était étroitement apparenté aux RongChiens
16o
•  Les  Hommes  nus,  chez  lesquels  il  se  rendit,  étaient  probablement  des  Blancs,
comme  les  Koutchéens,  mais  le  terme  «blanc» a  été  interprété  en  «nu »,  ce  qui  a  donné
naissance à la légende des Hommes nus. Leurs femmes ayant des yeux clairs, ils devaient être
de type européen. Selon le Lunheng, Yu a visité la contrée de Xiwangmu. Près de la Porte du
Dragon (Longmen, sur le  Fleuve Jaune),  il rencontra  un  esprit  à corps  de serpent et à face
humaine, qui était Fuxi. Celui-ci lui montra les huit trigrammes. Toutes ces données rattachent
Yu  aux  Tokhariens.  TI  a  fondu  des  chaudrons,  or  les  Tokhariens  étaient  d'excellents
155 Mair, 1998, p. 12.
156 Mathieu, 1989, p. 47.
157 Porée-Maspéro, 1969, p. 713.
158  Le texte précise clairement que les Sables Mouvants se trouvent à  l'extrémité occidentale des terres qu'il a
parcourues. Ils ne peuvent donc pas correspondre à l'Ordos, comme le veut R. Mathieu.
159 Mathieu, 1989, p. 153.  .
160  Son père, Gun, serait mort au mont des Plumes (Yu Shan). Rémi Mathieu (1978, p. 45), l'a identifié au mont
des Trois Dangers, au Gansu. Cependant, selon le Shiji, Gun fut  banni au mont des Plumes afin de réformer les
Yi orientaux, et pour R. Mathieu (1989, p. 97), il s'agit d'une montagne du Shandong. Ces deux localisations du
mont des Plumes ne sont plus contradictoires si  l'on admet l'existence de deUx  montagnes tokhariennes ayant
porté  le même nom,  une  au  Gansu  et l'autre  au  Shandong.  Les Yi  orientaux ont peut-être  été  tokhariens:  au
Shandong, là où ils ont vécu, on trouve des représentations de Fuxi et Nüwa.
39 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
métallurgistes. Selon le chapitre 96 du Hanshu, les Koutchéens étaient capables de fondre le
fer.  La  dénomination  des  chaudrons  en vieux  chinois,  */ewar,  pourrait  provenir  de  l'indoeuropéen commun * ft' erus  161,  et l'on remarque que des pasteurs ont fourni  du métal à Yu.
Les peuples de l'Asie centrale, au contraire des Chinois, étaient de grands éleveurs.
L'épouse  de  Yu s'appelait  Tushan  «mont Tu »162.  Les  coutumes  indo-européennes
expliquent parfaitement cette assimilation de la reine  à une montagne : la reine représente la
Terre,  or  nous  savons  que  la  Terre  pouvait  prendre  la  fonne  d'une  montagne.  Chez  les
Hittites, les Indiens et les Romains, la reine est un personnage religieux essentiel. En couple
avec  son  mari,  elle  accomplit  les  cérémonies  religieuses  que  requiert  son  office  de
représentante des forces chthoniennes et productives. Parallèlement à son intronisation, le roi
épouse symboliquement la Terre, représentée  par sa femme.  Chez les Celtes,  le  roi  prenait
possession d'une pierre, qui était le prolongement de la Terre. Dans la Grèce mycénienne, le
trône était en pierre
163
•  Quand Tushan a accouché de Qi, elle avait pris la forme d'une pierre,
que Yu a été obligé de fendre.
Les  Chinois  de  l'Antiquité  vénéraient  les  dieux  du  Sol  sur des  tertres  ornés  d'une
pierre  dressée.  Ces dieux  pourraient fournir  une  elCplication  purement chinoise  au mythe de
Tushan, mais ils étaient masculins et ils étaient des dieux du territoire
l64
• Certains auteurs ont
supposé  l'existence  de  dieux  du  Sol  féminins.  Ce  n'est  qu'une  hypothèse,  car  ils
n'apparaissent pas dans les textes.
Yu  effectua  d'importants  travaux  d'aménagement  de  son  territoire  qui  le  rendirent
hémiplégique.  L'un de ses pieds ne pouvait pas dépasser l'autre.  Sa démarche fut  appelée le
Pas de Yu.  TI  s'agissait en fait  d'une technique de danse qui a été très tôt en usage  chez les
taoïstes, ainsi que le rapporte Ge Hong dans son Baopu zi.
Avec  le  taoïsme,  on reste  en  domaine  tokharien.  Pour s'en convaincre,. il suffit  de
savoir que Huangdi, alias Ylaiiiakte, a été considéré comme le co-fondateur du taoïsme, avec
Laozi.  Sous  les  Han  antérieurs,  cette  religion  était  appelée  Huang/ao  dao,  la  Voie  (ou
Doctrine) de Huangdi et Laozi. Tandis que Laozi était le fondateur de la mystique, Huangdi
était le maître  des pratiques  ésotériques  et magiques.  Laozi  lui-même  a  été mis  en relation
avec les populations occidentales, probablement tokhariennes : constatant la décadence de la
dynastie des Zhou, il partit vers l'ouest, sur la terre des barbares et des immortels. En arrivant
à la passe de Xiangu, avant de disparaître pour toujours, il laissa le Daode jing. On ne sait trop
si Laozi  est réel  ou mythique, mais il a  bien fallu  que  quelqu'un rédige  le Daode jing.  La
quête de l'immortalité joue un rôle central dans le taoïsme, or l'imrhortalité était un concept
essentiel de la religion tokharienne.
Yu étant tokharien, la première dynastie qui est réputée avoir régné sur la Chine, celle
des Xia, était tokharienne. De cette dynastie, à part sa création et sa chute, on ne sait presque
rien. L'archer Yi, cependant, est réputé avoir vécu sous ses cinquième et sixième souverains,
Xiang et Shaokang
16S
• On peut expliquer ce lien entre Yi et les Xia par le fait qu'ils étaient des
«compatriotes».  Les textes  chinois  rapportent  aussi  qu'à l'époque  des  Xia,  on sacrifiait à
Chiyou, dieu d'origine tokharienne, comme inventeur des armes et dieu de la Guerre
166

La chronologie traditionnelle fait régner Yu à partir de -2207, mais il est plutôt risqué
d'y accorder foi. Comme Yu a fondu des chaudrons en bronze, il ne peut avoir vécu qu'à l'âge
du bronze. D'autre part, les Xia n'ont vraisemblablement pas régné sur toute la Chine, mais
161  Mallory et Mair, 2000, p. 331.
162 Mathieu, 1989, p. 103.
163 Sergent, 1995, p. 274.
164  Maspéro, 1985, p. 141.
165  Maspéro, 1985, p. 27.
166  Zheng, 1989, p. 41
40 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
seulement sur sa partie orientale.  L'essentiel  de  la geste  de  Yu est situé dans les  provinces
maritimes.  TI  consacra  les  offrandes  dites feng  et  shan  au  mont  Guiji,  qui  se. trouve  au
Zhejiang. C'est également là qu'il mourut et fut  enterré. Dans l'Antiquité, les souverains du
royaume de Qi, au Shandong, disaient descendre de Shaokang
167

Le récit de la chute des Xia est sûrement une pure invention,  car il reproduit jusque
dans les détails celui de la chute des Shang. Il n'y a aucune raison de croire que la dynastie des
Xia ait été antérieure à celle des Shang. TI  se peut très bien que les Xia et les Shang aient régné
simultanément pendant un certain temps, les premiers à l'est des seconds.
13. Des Tokhariens en Chine du Sud.
Au paragraphe 9, il a été question d'un peuple vivant actuellement en Chine du Sud et
dans la péninsule indochinoise, les Miao. Il semble que durant l'Antiquité, ils vivaient sur un
territoire bien plus grand que maintenant, formant notamment une partie de la population de
l'ancien royaume de Chu. Leur nom se retrouve dans celui d'un fils  de Huangdi, Miao-Long.
Simple hasard? Peut-être pas, car les Miao ont été mêlés à un mythe d'origine tokharienne, la
lutte  de  Chiyou  contre  Huangdi.  Deplus, Yu  (qui  était  un  descendant  de  Huangdi)  aurait
soumis  le  peuple  des  Trois  Miao.  Ds  auraient  été  exilés  au  mont  des  Trois  Dangers,  en
territoire tokharien. Cette dernière information remonte à la haute Antiquité, car on la trouve
dans le chapitre 3 du Shujing.
On perçoit ainsi l'existence de relations entre les Tokhariens et les Miao. Les premiers
auraient également été en contact avec les Viêt (Yue en Chinois). Nous avons vu que le mont
Kunwu était en rapport avec les Rong-Chiens, or ce nom est également donné au génie de la
montagne à qui le roi de Yue sacrifia
l68
•  Des Yue vivaient au Zhejiang, or la tombe de Yu se
trouverait  dans  cette  province.  Les  Hommes  nus,  que  Yu  a  visités,  ont  été  localisés  dans
l'actuel Vietnam.
fi existe peut-être une trace d'influence tokharienne dans la mythologie vietnamienne.
Le mythe de leurs origines se présente ainsi: l'immortelle Âu Cd (Dame Âu) et le dragon Lac
Long  Quân  (Seigneur  Dragon  4c) se  marièrent  et Âu  Cd donna  naissance  à une  poche
contenant cent œufs, d'où sortirent cent fils. Ils furent les ancêtres des Cent Yue. Un jour, le
dragon dit à sa femme: «Je suis de la race des dragons, tu es de la race des immortels. L'eau
et le feu se détruisent: nous vivrons difficilement d'accord. Il faut maintenant nous séparer».
La moitié  des  enfants suivirent leur mère sur la montagne  et les  autres  enfants s'établirent
avec leur père au bord de la mer. L'aînée des fils d'Âu Cd régna sur un royaume appelé le Vân
Lang. TI  fut le premier roi de la première dynastie vietnamienne, celle des Hùng. Un texte du
quatorzième  siècle,  le  Vi~t sI; 11il!c,  situe  la fondation  du  Van  Lang sous  le  règne  du  roi
Zhuang des Zhou, entre -696 et -682. La dynastie des Hùng a comporté 18 souverains.
Le thème des cents œufs est purement vietnamien, mais le mythe porte la marque d'un
changement qui peut être  expliqué  par une  influence  extérieure.  4c Long Quân était de la
race des dragons par sa mère, mais les Vietnamiens s'assimilent aux dragons parce que L~
Long Quân, leur ancêtre mâle, en était un. En fait, la séparation de L~ Long Quân et d'Âu Cd
fait  penser à  celle  de Niord et de  Skadi,  qui  ne pouvaient pas vivre  ensemble parce  qu'ils
étaient  trop  différents.  Le  premier  est  retourné  vivre  au  bord  de  la mer  et la seconde  est
revenue sur sa montagne. On peut penser que la filiation en ligne patrilinéaire a été introduite
chez les Viêt par les Tokhariens. D'ailleurs, comme son nom l'indique, 4c Long Quân est un
dragon d~ l'espèce long, génie des eaux apparenté à Niord.
167 Maspéro, 1985, p. 28.
168 Porée-Maspéro, 1969, p. 707.
41 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
Les Yao du Vietnam, proches parents des Miao,. se disent les descendants de la fille du
roi Ping de Chu, qui a régné de -528 à -516, et d'un chien nommé Panhu
169
• Ds le considèrent
en fait  comme un chien-dragon. Panhu aussi est l'ancêtre mythique des Man, peuple dont le
nom pOWTait  dériver de celui des Môn, or les Viêt étaient des Môn-Khmers.  L'historien Fan
Ye (398-445)  a  cité  quatre  termes  du  vocabulaire des Man,  que  V.  H.  Mair  a rapproché  de
termes vietnamiens
170

Les Miao ont un mythe raconté de la manière suivante par Chantal Zheng
l71
:
Hebi (le seigneur des Plantes) et Hesong (le seigneur du Tonnerre) s'opposaient. Lors
d'une  bataille,  Hebi  fut  victorieux  et fit  prisonnier  Hesong.  Mais  Hebi  avait  deux  enfants:
Nogong  et Nomu,  et  ces  derniers,  apitoyés,  libérèrent  Hesong.  Hesong,  reconnaissant,  leur
donna des graines de melon en leur disant qu'elles les protégeraient lors du déluge qui n'allait
pas manquer de survenir. Puis il déclencha le déluge  et le monde fut  détruit.  En hâte, frère et
sœur plantèrent les graines qui donnèrent naissance à de beaux melons à l'intérieur desquels ils
se  réfugièrent,  échappant  de  justesse  à  la  mort.  Puis  Hesong fit  cesser  le  déluge.  La  terre
redevint habitable. Nogong et Nomu, seuls survivants, décidèrent de se marier afin de repeupler
le monde. Leur enfant fut, dit la légende, coupé en cent morceaux dispersés aux quatre coins du
monde, donnant naissance aux cent clans.
On trouve un mythe similaire chez les Yao. Le frère et la sœur se réfugièrent dans une
gourde. Ds donnèrent naissance à une boule de chair. Elle se brisa en tombant par terre et ses
- morceaux devinrent les hommes
l72
• Chez certains Yao du Vietnam,  ce sont les Trois Maîtres
du  Ciel  qui  affrontent  le  dieu  du  Tonnerre.  Celui-ci  est  délivré  par Bôc  Nhi  (Fuxi),  qui
échappe au déluge avec sa sœur en se réfugiant dans une citrouille. Ils échouent au sommet du
Quan-Ian, c'est-à-dire du Kunlun
173

La boule de chair des Yao correspond à l'enfant de Nogong et Nomu et aux cent œufs
du mythe vietnamien. Comme les Viêt, les Miao-Yao avaient une division symbolique en cent
clans.  Cette partie  du mythe  n'a rien  d'indo-européen.  En  revanche,  Hesong  et  Hebi  font
penser à Huangdi, dieu du Tonnerre, et à Shennong, dieu de l'Agriculture, qui sont d'origine
tokharienne. Pour J. Pimpaneau, le garçon et la fille du mythe des Yao sont équivalents à Fuxi
et Nüwa, tandis que pour C. Zheng, Fuxi et Nüwa seraient une version chinoise de Nogong et
Nomu (Seigneur No et Dame No). Ceci montre bien qu'une influence tokharienne a touché les
Miao-Yao.  .
Des mythes  du  déluge  existent  chez les Indo-Européens.  Chez les Iraniens,  il s'agit
d'un cataclysme qui emprunte ses traits aux hivers glacés et aux dégels torrentueux de l'Asie
centrale. Ahura Mazda en a été le responsable; il a chargé Yima de construire un enclos dans
lequel des hommes et des semences de toutes les espèces ont été rassemblés.
Les Grecs ont le mythe de Deucalion et Pyrrha. Avant le déluge, le père de Deucalion,
Prométhée, s'est exposé à la colère de Zeus, qui  était un dieu du Tonnerre, pour avoir agi en
faveur des êtres humains. On aimerait bien savoir quelle est la raison de l'affrontement entre
le seigneur des  Plantes  et le seigneur du  Tonnerre,  dans la mythologie  des Miao-Yao, mais
elle  n'est  pas  précisée.  Zeus  décida. d'anéantir  l'humanité,  mais  il épargna  Deucalion  et
Pyrrha.  TI  leur recommanda  de  construire un  grand  coffre,  dans  lequel  ils s'installèrent.  Ils
169 Porée-Maspéro, 1969, p. 512.
170 Mair, 1998, p. 10.
171  Zheng, 1989, p. 38.
172 Pimpaneau, 1990, p. 159.
173  Po rée-Maspéro, 1969, p. 517.
42 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sïno-Platonïc Papers-, 136 (May, 2004)
flottèrent  neuf jours  et  neuf nuits  sur  les  eaux  débordées,  puis  ils  s'échouèrent  sur  une
montagne de Thessalie. Ils recréèrent ensuite l'humanité.
On ne  peut pas,  en se basant sur  cette seule ressemblance,  décider  que le mythe  du
déluge  des  Miao-Yao  est  d'origine  indo-européenne.  Cependant,  comme  l'a remarqué  C.'
Zheng,  l'union du frère  et de la sœur est contraire à la règle de l'exogamie. Evelyne PoréeMaspéro a cité un mythe des Bahnar (une ethnie môn-khmère) où le frère et la sœur, indignés,
coupent  en morceau  une  tortue  et un bambou qui  leur a  proposé de s'unir.  Finalement,  un
génie  descend sur terre  et donne  huit haricots  à la jeune fille.  Si elle en absorbe un  chaque
année, elle deviendra mère et pourra recréer l'humanité
174
• Tout se passe comme si les Bahnar
avaient voulu  corriger un mythe étranger  à leur culture. Ce même auteur a remarqué que le
mythe de l'ancêtre chien et celui du déluge ont tendance à exister chez les mêmes peuples.
Dans  tout  PExtrême-Orient  et  l'Océanie,  il  existait  autrefois  un  dualisme
cosmologique opposant la lumière à i'obscurité, le soleil à la lune, le feu à l'eau. Le premier
principe  cosmique,  celui  du soleil  et du  feu,  est généralement représenté  par  un oiseau ; le
second  principe,  celui  de  la  lune  et  de  l'eau,  est  représenté  par  un serpent  ou un  animal
aquatique.  Un  arbre  cosmique  unit  ces  deux  principes:  un oiseau  est perché  dessus  tandis
qu'un  niiga,  un  crocodile  ou  un  crabe se  tient  à sa base
175
•  L'oiseau solaire  est  un  thème
privilégié de l'art des Shang
176
• D'après les textes chinois, qui tous postérieurs aux Shang, cet
oiseau est un corbeau.
Beaucoup  de  peuples  et  de  dynasties  résultent  de  l'union  des  deux  principes
cosmiques, chacun représenté par un animal. Il s'agit souvent d'un oiseau mâle et d'un serpent
femelle.  En Chine,  la mère  de  Shun  était  du  clan  du serpent et son  père  était  du  clan  de
l'oiseau.  Au  nord  dti  Vietnam,  vivent  les  Thâi  blancs  et  les  Thaï  noirs.  Les  premiers se
considèrent comme des descendants d'oiseaux et relèvent du ô&m pu, ce que l'on peut traduire
par  «moitié  de  père» ;  les seconds se  considèrent  comme  des  descendants  de  serpents et
relèvent  du  ô&m  nai  «moitié  de  mère» 177.  Le  Cambodge  est  né  de  l'union  du brahmane
Kaundinya et de la fille du roi des niiga, des hommes-serpents. Le nom de la princesse, Soma,
est la féminisation de «Soma », nom sanskrit du dieu de la lune. Une autre légende remplace
Kaundinya,  qui est venu de l'Inde, par un prince, Prâh Thong, dont les caractéristiques sont
solaires. Selon une légende des Palaung de Birmanie, de parler môn-khmer, la niigïThusandi
s'unit avec le prince Thuriya, fils du Soleil, et eut trois fils. L'un devint l'empereur de Chine,
l'autre le roi des Palaung et le troisième le roi de Pagan
178
• Ce thème se retrouve en Inde. TI  y a
été  apporté par les Munda,  qui sont  apparentés  aux Môn-Khmers. Ensemble,  ils forment la
famille autro-asiatique.
On trouve une correspondance entre la mythologie des Chinois et des Aztèques, ce qui
montre l'ancienneté de ce thème. Selon le Lienü zhuan de Liu Xiang, Jiandi, la mère de Xie,
qui  était  l'ancêtre  des  Shang,  alla se  baigner  avec  ses  sœurs  dans  la rivière  de  la  colline
Obscure. Un oiseau noir (hirondelle ou corbeau) passa en tenant un œuf multicolore dans son
bec. TI  le laissa tomber. Jiandi le prit et le mit dans sa bouche, mais elle l'avala par mégarde. A
la suite de  cela,  elle conçut Xie. Uitzilopochtli était un dieu tutélaire des Aztèques. Sa mère
s'appelait  Coatlicue  «Celle  qui  a  une  Jupe  de  Serpents».  Un  jour  qu'elle  balayait  la
Montagne du Serpent (Coatepec), elle découvrit une boule de plumes qu'elle ramassa et mit
sous sa ceinture. Ces plumes étaient imprégnées d'une semence qui la féconda à son insu, et
174 Porée.Maspéro, 1969, p. 516.
175 Porée.Maspéro, 1964, p. 363.
176 Zheng, 1989, p. 110.
177  Tran Quoc Vuong et Nguyen Tu Chi, «Thaï blancs et Thoi  noirs,  mythes  et histoire  au Vietnam», Etudes
vietnamiennes, Hanoi, 1991, p. 71.
178 Sergent, 1997, p. 387.
43 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
c'est ainsi  qu'elle se retrouva enceinte  d'Uitzilopochtli
179
•  Manifestement,  ces deux mythes
sont  des  variations  sur  le  thème  de  l'oiseau mâle  et  du serpent femelle.  La Montagne  du
Serpent  du  mythe  aztèque  correspond  à  la  colline  Obscure  du  mythe  chinois,  puisque  le
serpent représente l'obscurité.
n convient  de  signaler  l'existence,  en  Asie  du Sud-Est  et  particulièrement  chez  les
Austro-Asiatiques, d'un autre type de mythe, celui de la courge ancêtre. Elle s'ouvre et donne
naissance à cinq, dix ou cent êtres humains issus de ses graines
180
• Selon B. Sergent, ce thème
a  évolué  en  celui  d'une  boule  de  chair  dure  qui  se  brise  en  cent morceaux,  mythe  qui  se
retrouve chez les Miao-Yao. On remarque d'ailleurs que lors du déluge, le frère  et ,la sœur se
réfugient dans des fruits de cucurbitacées, et que la courge est un fruit du même type.
En Inde, le thème de la courge ancêtre ou de la boule de chair est présent, comme celui
de  l'oiseau et du serpent. Ils  ont tous les deux  été  apportés par les Munda En revanche,  le
thème du chien ancêtre y  est inconnu. Quand les Munda ont migré de l'Asie du Sud-Est vers
l'Inde, peut-être vers -2000, ils ignoraient donc ce thème. Cela implique que,  chez les MônKhmers,  le  chien  ancêtre  provient  d'une  influence  étrangère.  On  soupçonne  bien  sûr  les
Tokhariens d'être à l'origine de cette influence. Il pourrait d'ailleurs exister un lien entre Fuxi
et le chien Panhu des Man
I8I
• Certains textes chinois rattachent Panhu aux Rong-Chiens, mais
ils sont assez tardifs.
Ces observations sont en accord avec celle de V. H. Mair, selon laquelle «South of the
y angtze,  bottle-gourd  myths  are  coherent,  integral,  consistent,  ritually  powerful,  and
widespread, whereas north of the Yangtze, they are fractured and often dimly understood. This
is just the  opposite with mythical  accounts of southem dog-ancestors which are fragmented
and  frequently  incoherent  in the south,  whereas  in the  north  they  are  prone  ta  be  lengthy,
involved, and in general highly historicized »182.  .
Si le chien est un animal impur chez certains peuples de l'Asie du Sud-Est, comme les
Vietnamiens,  il n'en  était  pas  de  même  chez  les  Tokhariens.  TI  existe  un  nom  koutchéen,
Kwetptoko, q1:le  G.-J. Pinault, a traduit par« Rapide comme le chien ». La traduction de *toko
par  «rapide»  est  hypothétique,  mais  il  est  certain  que  *kwen  signifie  «chien ».  C'est  un
nominatif avec préservation de la nasale finale du thème en composition
183

n peut sembler risqué de supposer l'existence d'influences tokhariennes en Chine du
Sud. Cependant,  il a existé une  civilisation,  au Yunnan,  qui  est caractérisée par des  apports
évidents de l'Asie centrale
I84
• Elle connaissait notamment l'art animalier, qui était connu non
seulement des  Scythes  et des  Saces,  mais  aussi  des  gens de Djoumboulak Koum,  donc des
Tokhariens. Comme cette civilisation ne connaissait que le bronze alors que la métallurgie du
fer est apparue en Asie centrale vers le huitième siècle avant notre ère, elle doit résulter d'une
migration qui s'est produite, au plus tard, au début du premier millénaire avant notre ère. Elle
correspondait au royaume de Dian mentionné par les sources chinoises et détruit par les Han
en -109.  On sait que son économie était fondée sur l'agriculture et le grand élevage
185
,  or la
seconde  caractéristique  est propre  aux sociétés  indo-européennes.  Les  peuples  de  Chine  du
Sud, comme les Chinois, sont essentiellement des cultivateurs.
Sachant cela, il est tout à fait légitime de chercher des influences indo-européennes en
Chine du Sud. Le royaume de Dian serait issu de la rencontre de populations locales non pas
179 K. Taube, Mythes aztèques et mayas, Paris, Editions du Seuil, 1995, pp. 85-:86.
180 Sergent, 1997, p. 386.
181 Mair, 1998, p. 16.
182 Ibid., pp. 2-3.
183  G.-J. Pinault,« Notes d'onomastique koutchéenne », TIES, Vol. 1, 1987, pp. 77-97.
184 Mallory et Mair, 2000, pp. 328-330.
185  Gemet, 1990, p. 116.
44 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
avec des Saces, comme la plupart des auteurs le pensent, mais avec des Tokhariens. TI  a exercé
une  influence  certaine sur la civilisation de Dông Son,  au nord de l'actuel Vietnam,  ce qui
peut  être mis  en rapport  avec la présence  de  «Blancs»  au  Rinan,  dont  parlent les sources
chinoises.
14. Conclusion.
Si  la  théorie  présentée  ici  est  exacte,  les  Koutchéens  et  les  Tourfanais  étaient  les
descen~ts d'un peuple,  appelé  les  Rong-Chiens  par les  Chinois  de  l'Antiquité,  qui  avait
envahi un  territoire  immense : une  grande  partie  de la Chine  actuelle.  Leur point de  départ
semble avoir été le bassin du Tarim. TI  est possible que cette invasion ait eu lieu aux alentours
de -1200, sous la dynastie des Shang. A  cette époque, on observe un important accroissement
des  contacts  entre  la  Chine  et  l'Occident,  phénomène  qui  est  suivi  par  la  plus  ancienne
mention connue  de Panhu 186.  Les Rong-Chiens' auraient apporté la divination par l'achillée,
qui a joué un rôle si important dans le développement de la civilisation chinoise.
Huangdi aurait régné au vingt-septième siècle avant notre ère. En déplaçant la date de
son avènement, Chang Tsung-tung l'a fait coïnci~er avec la date de l'apparition de la culture
de Longshan, vers -2400. Elle se caractérise par la domestication du mouton, du bœuf et du
cheval,  ce  que  l'on peut  attribuer  à  une  influence  indo-européenne
187
•  Cependant,  en l'état
actuel de notre documentation, il est impossible de prouver qu'une invasion ou une migration
de peuples indo-européens vers le bassin du Fleuve Jaune s'est produite au cours du troisième
millénaire. TI  y a une grande différence entre Huangdi et Yu: le premier est un dieu tandis que
le second serait un souverain historique qui aurait imposé des tributs aux peuples conquis.
Nous n'excluons pas que les Rong-Chiens aient exercé une influence sur les Chinois
avant  l'époque  des  Shang,  mais  cela  a  pu se  faire  par  «contaminations successives»:  ils
influencent un peuple qui influence à son tour les Chinois. A partir des Shang, la présence de
Caucasoïdes  est attestée presque  directement en Chine,  grâce  à  ce qui  est interprété  comme
des représentations de têtes de prêtres
188
•  .
Ecartons  tout  de  suite  l'idée  d'un  changement  climatique  qui  aurait  provoqué
l'invasion de la Chine centrale et méridionale par les Rong-Chiens. Une partie d'entre eux n'a
jamais  quitté  le  bassin  du  Tarim.  Ds  s'y sont sédentarisés  à  une  époque  pour le  moment
inconnue, mais qui est antérieure à -500. Beaucoup trop d'auteurs supposent des changements
climatiques pour expliquer les migrations pré-historiques,  alors  qu'à l'époque h;storique,  en
Asie  centrale,  ce  sont  des  transformations  politiques  qui  les  provoquent.  L'invasion  de  la
Chine par les Mongols  et les Mandchous ne doit rien au  climat, pas plus que la progression
des Turcs de la Mongolie vers l'Anatolie. L'Asie centrale a toujours été instable. En quelques
années, un peuple vivant sur un territoire restreint peut bâtir un empire.
On n'en aura jamais la preuve, mais il est probable qu'à la suite d'une transformation
politique  (une  unification  des  tribus ?),  les  Rong-Chiens  aient  décidé  de  conquérir  des
territoires qu'ils connaissaient et avec lesquels ils avaient pu avoir des relations commerciales.
On sait que  vers  -1500,  la soie  était déjà transportée jusqu'en Bactriane, sans  doute par le
bassin du Tarim
189
•  .
Les  influences tokhariennes ont pu être  apportées en Chine par d'autres peuples que
les  Rong-Chiens.  Les  barbares  qui  ont  vécu  sur le  territoire  de  la  Chine  antique  étaient
nombreux,  et il reste à  les identifier. Les plus connus d'entre eux sont les Zhou,  qui ont pu
186 Mair, 1998, p. 12.
187 Chang, 1988, p. 36  .
188 Mallory et Mair, 2000, p. 326.
189  S. Whitfield, Life a/ong the Si/k Raad, London, John Murray, 1999, p. 21.
45 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
gouverner  la  Chine sans  doute  parce  qu'ils  s'étaient sinisés.  Dans  le  Shiji,  on  trouve  les
renseignements  suivants.  Al' époque  des  Xia,  Buzhu,  un  ancêtre  des  Zhou,  exerçait  la
fonction d'intendant des céréales. Un mauvais roi ayant supprimé cette charge, Buzhu s'enfuit
chez les Rong et les Di. TI  continua à exercer ses talents d'agriculteur; des gens du peuple se
placèrent sous sa protection.  Plus tard,  les Xunyu, les Rong  et les Di attaquèrent Danfu,  le
descendant de Buzhu, pour s'emparer de ses biens.  Plutôt que de se défendre, Danfu préféra
émigrer au pied de la montagne Qi, sur les bords de la rivière Wei.
Cette histoire des Zhou a subi des modifications visibles. D est peu probable que leurs
souverains aient été des parangons de vertu, uniquement soucieux du bien-être de leur peuple.
Leur migration sur les bords de la Wei sèrait une fuite face  à  des  adversaires trop puissants
plutôt qu'un repli guidé par la sagesse. Ds apparaissaient comme des cultivateurs certainement
parce  qu'ils  se  donnaient  pour  ancêtre  un  dieu  cultivateur,  Houji,  le  Prince  Millet.  D  est
difficile  de  croire  qu'ils  aient  exercé la fonction  d'intendant  des  céréales sous les Xia.  Les
Zhou n'auraient-ils pas plutôt été un peuple vassal des Xia ?
On remarque que Houji fait double  emploi avec Shennong. Lui aussi, a enseigné aux
hommes  les  techniques  agricoles.  Selon  le  poème  245  du  Shijing,  il était  un sacrificateur,
comme Vivasvat. Quand il  est mort, son âme s'est dissimulée au fond d'un grand lac. Cela
évoque  Niord,  qui  était  un  agriculteur  et  un  dieu  de  la  Mer.  Chez  les  Hittites,  la Mer  ou
l'O~éan entourant le monde, que le soleil traverse durant la nuit, est identique aux Enfers
l90

Cet  Océan  pourrait  correspondre  au  grand  lac  de  Houji,  et  cela  expliquerait  que  selon les
Chinois, il s'y soit rendu après sa mort. Avec les Zhou, nous pourrions avoir un autre peuple
tokharien,  qui  vénérait  non  pas  le  dieu  du  Tonnerre,  mais son frère  agriculteur,  appelé  le
Prince Millet.
Selon le Shiji, les Zhou commencèrent à se siniser après leur migration dans la vallée
de  la Wei: Danfu, «renonça aux mœurs des Rong et des Di ; car il construisit un rempart et
'une enceinte, des maisons et des salles; la ville fut  alors un lieu distinct. n institua les cinq
fonctionnaires, qui eurent des attributions». Avant leur migration, ils semblent bien avoir été
nomades. Dans le Zuozhuan, il est écrit que: «Les Rong et les Di changent continuellement
de  résidence;  ils  attribuent  de  la  valeur  aux  objets  matériels  mais  ils  donnent  peu
d'importance à la terre ». Les Xia étaient sans doute également des nomades, comme l'indique
le lien de Yu avec les «neuf pasteurs». Par ailleurs, d'après ce que l'on raconte de Yu, il est
clair qu'il n'avait pas de résidence fixe.
L 'histoire  de  la Chine,  durant les  deux  derniers  millénaires,  a  été  marquée  par des
invasions  de peuples  nomades  venus  de  la Mongolie,  certains  d'entre  eux ayant fondé  des
dynasties  qui se sont sinisées  au :fil du temps.  On voit que  ce phénomène existait déjà dans
l'Antiquité, mais les envahisseurs venaient plutôt de l'ouest et ils étaient indo-européens. D est
frappant de constater que les Chinois ont très tôt connu le désert du Taklamakan alors qu'à la
même époque, apparemment, ils ignoraient totalement l'existence des steppes mongoles.
190 Masson, 1991, p. 275.
46 Serge Papillon, "Influences tokhariennes sur la mythologie chinoise,"
-Sino-Platonic Papers-, 136 (May, 2004)
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