lundi 7 janvier 2013

Nisien et Efnisien: couple odinique ou dioscurique?

Nuntius Antiquus, Belo Horizonte, Universidade
Federal de Minas Gerais, nº 1, junho de 2008,
Brasil
Nisien et Efnisien: couple odinique ou
dioscurique?

Marcel Meulder
Université Libre de Bruxelles
e-mail: meulderpleeck@skynet.be
RESUMO
Neste estudo o par de irmãos da literatura épica céltica – Nisien e Efnisien presentes no
Mabinogi de Branwen – é analisado em ampla extensão comparativa. Diversos elementos ou
mitemas relacionados às narrativas que constituem a mitologia do poder real são comentados e
colocados em paralelismo no âmbito das literaturas céltica, grega, romana, báltica, germânica,
indiana e persa.
PALAVRAS-CHAVE: indo-europeística; realeza; cotejo de mitos; Nisien; Efnisien.

Nisien et Efnisien: couple odinique ou dioscurique?*
Marcel Meulder
Université Libre de Bruxelles
e-mail: meulderpleeck@skynet.be
RESUMO
Neste estudo o par de irmãos da literatura épica céltica – Nisien e Efnisien presentes no Mabinogi de
Branwen – é analisado em ampla extensão comparativa. Diversos elementos ou mitemas relacionados
às narrativas que constituem a mitologia do poder real são comentados e colocados em paralelismo no
âmbito das literaturas céltica, grega, romana, báltica, germânica, indiana e persa.
PALAVRAS-CHAVE: indo-europeística; realeza; cotejo de mitos; Nisien; Efnisien.
La littérature épique irlandaise connaît, comme les littératures grecque, romaine, balte,
germanique, sanscrite et persane,un couple de frères non jumeaux proches du pouvoir royal;
il s’agit de Nisien et d’Efnisien dont parle le Mabinogi de Branwen.
Laissons la parole à cet écrit:
Bran-le-Béni, fils de Llyr, était couronné de cette île arborant en particulier
la couronne de Londres. Un après-midi, il se trouvait à Harddlech, en
Arduwy, là où était sa cour. Ils étaient assis sur le rocher de Harddlech, au-
dessus de l’océan, lui et son frère, Manawydan fils de Llyr, ainsi que deux
demi-frères nés de la même mère que lui, Nissyen et Evnissyen (…). Ses
demi-frères avaient pour père Eurosswyd, et leur mère à tous était Penardun,
fille de Beli, fils de Mynogan. Le premier des deux était un gentil garçon: il
pouvait rétablir la paix entre deux factions quand elles étaient excitées. Il
s’appelait Nissyen. L’autre pouvait susciter la querelle entre deux frères
lorsqu’ils se chérissaient le plus.2
Cette différence entre ces hommes se retrouve dans un épisode suivant. La paix ayant
été faite entre le gallois Bran-le Béni et son beau-frère l’irlandais Mathowlch,
Bran-le-Béni appela (Gwern fils de Mathowlch et de sa sœur Branwen)
auprès de lui. De là, le garçon alla ensuite auprès de Manawydan; tous ceux
qu’il approchait le prenaient en affection. Après Manawydan, ce fut Nissyen
fils d’Eurosswyd qui l’appela auprès de lui. Le garçon alla gentiment le
trouver. “Pourquoi, dit Evnissyen, mon neveu, le fils de ma sœur, ne vient-il
auprès de moi? Quand bien même il ne serait pas roi d’Irlande, j’aimerais
bien lui montrer mon affection. – Qu’il vienne à toi, de bon cœur”, dit Bran-
le-Béni. Le garçon vint auprès de lui, de bon cœur. “Je le confesse à Dieu,
* Nous avons gardé l’orthographe des noms propres telle que les auteurs repris dans nos citations nous l’ont
transmise.
Cf. notre “De quelques frères non jumeaux indo-européens liés à la souveraineté: un matériel pour
comparatistes ?”, à paraître dans le Séminaire interacadémique de l’École doctorale tenu à Louvain-la-Neuve le
23 novembre 2007 (“Figures et formes des imaginaires antiques”).
Cf. Les quatre branches du Mabinogiet autres contes gallois du Moyen Âge. Traduit, présenté et annoté par
P.-Y. Lambert. Paris: Gallimard, 1993, p. 61.
Belo Horizonte, nº 1, p.1, junho de 2008

dit l’autre en son for intérieur, ce que je vais faire à présent, c’est un crime
inattendu pour toute la compagnie”. Il se leva, prit le garçon par les pieds et
sans délai, sans que personne dans la maison n’ait pu le retenir, voilà qu’il
jette le garçon dans le brasier, la tête la première.3
Pour éclairer quelque peu la différence de caractère entre Nisien et Efnisien, nous
ferons appel à un passage de La geste des Danois de Saxo Grammaticus (VII, 7), où nous
avons également rencontré deux frères qui étaient les conseillers de Sygarus, roi du
Danemark; ils se nomment Bilwisus et Bolwisus et le lettré danois les décrit de la manière
suivante:
Le roi Sygarus avait l’habitude de prendre presque toutes ses décisions sur le
conseil de deux vieillards qui s’appelaient Bilwisus et Bolwisus. Ces deux
hommes avaient des caractères si contrastés que l’un réconciliait d’ordinaire
ceux qu’un conflit opposait, tandis que l’autre semait la zizanie entre de bons
amis, en attisant leur discorde jusqu’à ce que la haine s’emparât d’eux,
horriblement. Bolwisus commença par discréditer les fils de Hamaundus
auprès des fils de Sygarus, en débitant des mensonges venimeux sur leur
compte. Il soutint que ceux-ci ne respectaient jamais leurs serments d’amitié,
qu’ils n’étaient nullement fidèles aux pactes de paix, et qu’il n’y avait que
les armes plutôt que les traités qui pussent contenir leurs ardeurs. Aussi
l’alliance que les jeunes gens avaient conclue fut-elle rompue.4
Et quand Hagbarthus, l’amant secret de Sygne, la fille du roi, est capturé et conduit
devant l’assemblée, celle-ci se divise au sujet du sort qui lui est réservé.
Nombreux étaient ceux qui disaient qu’il devait être supplicié pour sa grande
et outrageante faute, mais Bilwisus, le frère de Bolwisus, et d’autres qui
penchaient pour une plus douce sentence étaient d’avis qu’il valait mieux
tirer parti de son énergie que de le traiter sans pitié. Alors Bolwisus s’avança
et déclara hautement qu’il était injuste de conseiller au roi le pardon quand la
vengeance s’imposait, et de vouloir calmer un légitime mouvement de colère
par une malséante inclination à la miséricorde. En effet, comment Sygarus
pouvait-il être disposé à épargner ou prendre en pitié quelqu’un qui non
seulement l’avait privé de la présence réconfortante de son fils, mais encore
lui avait fait un terrible affront en déshonorant sa fille? Le point de vue de
Bolwisus fut approuvé par la majorité de l’assemblée du peuple. Hagbarthus
fut condamné, et un gibet fut dressé pour sa pendaison.5
La Gesta Danorum ne nous renseigne malheureusement pas davantage sur ces deux
frères et conseillers royaux, dont le nom ne diffère que par une seule lettre ;il est évident
qu’il s’agit de deux personnages fictifs, qui symbolisent, l’un, le penchant pour la paix et la
Cf. Les quatre branches du Mabinogiet autres contes gallois du Moyen Âge. Traduit, présenté et annoté par
P.-Y. Lambert. Paris: Gallimard, 1993, p. 72.
Cf. Saxo Grammaticus. La geste des Danois. Traduit par J.-P. Troadec. Paris: Gallimard, 1995, p. 300.
Cf. Saxo Grammaticus, op. cit., p. 303.
Nous trouvons aussi le couple Hadingus/ Hundigus dans la mythologie germanique.
Belo Horizonte, nº 1, p.2, junho de 2008

concorde, l’autre celui pour la discorde et la guerre, même si l’histoire rapporte l’antagonisme
entre partisans de la dureté et partisans de la clémence, comme dans le fameux débat
contradictoire qui à Rome en 63 av. J.-C., opposa Caton le Jeune et César lors de la
condamnation de certains complices de Catilina et que rapporte Salluste dans son Bellum
CatilinariumUne spécialiste de la Scandinavie antique et médiévale, H. E. Davidson,
rappelle que l’on a interprété Bilwisus et Bolwisus comme deux aspects différents d’ Odin; ce
dieu est, d’après l’Ynglinga Saga (chap. 7), secourable avec ses amis et terrifiant avec ses
ennemis, et, ajoute H.E. Davidson, Saxo Grammaticus aurait donné aux deux frères
conseillers deux noms que porte Odin dans le Grímnismál, à savoir Báleygr (œil ardent) et
Bileygr (œil roublard). Mais R. Simek, suivi par J. Renaud, propose de ce second nom
propre une tout autre interprétation, puisqu’il le traduit par “qui est pourvu d’une faible vue”,
allusion faite à l’œil perdu d’Odin. Dans ce cas, nous pourrions non seulement interpréter les
noms des frères conseillers, l’un Bilwisus comme signifiant “sage tendant à la faiblesse”, 10
l’autre Bolwisus comme “sage porté à l’ardeur”, 11 mais encore les rapprocher des Troyens
Hélénos et de Déiphobe ; car si les deux frères conseillers du roi du Danemark représentent en
quelque sorte Odin dans son ambivalence, alors, comme Odin est le pendant germanique de
51, 1 – 53, 1.
Cf. Davidson, H. E. Saxo Grammaticus, the history of the Danes. Translated by P. Fisher. Rochester: 1998.
Tome II, p. 113 (n. 54).
Cf. Simek, R. Dictionary of northern mythology. Cambridge: D. S. Brewer, 1992, p. 32 et 37. Aussi Renaud, J.
Les dieux des Vikings. Rennes: D. S. Brewer, 1996, p. 40 (n. 4).
10 Nous n’avons pu malheureusement consulter l’article d’Alfred Wolf. Die Germanische Sippe *Bil: Eine
Entsprechung zu Mana. Mit einem Anhang über den Bilwis. Spräkvetenskapliga sällskapets i Uppsala
förhandlingar. P. 17-156, 1928-1930, selon qui *bil signifierait “pouvoir surnaturel”, ce qui rapprocherait
Bilwisus du devin troyen Hélénos. Le nom de Bilwis semble n’entretenir aucun rapport avec Bilwis, un démon
qui e. a. répand les maladies parmi les mortels (J. de Vries. Altgermanische Religionsgeschichte. Berlin: Walter
de Gruyter, 1935. Vol. I, p. 239-240 § 171). Pour éclairer le sens de Bilwisus, nous pourrions nous référer au
commentaire de Dillemann, Fr.-X. L’Edda. Récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson. Traduit du vieil-
islandais, introduit et annoté par F.-X. D. Paris: Gallimard, 1991 (2005), p. 152-153, où commentant le 11e
chapitre du Gylfaginning, il écrit que Bil est un féminin que l’on rencontre fréquemment en poésie scaldique
dans les métaphores désignant la femme (…(au) chapitre 35, où Bil est comptée par Snorri au nombre des
déesses). Ce nom reflète sans doute l’idée d’un phénomène surnaturel provoquant une “paralysie de la volonté,
de l’énergie et de la force”. Ce sens pourrait convenir au caractère de Bilwisus.
11 On n’a jamais rapproché Bolwisus d’un surnom d’Odin, à savoir Bolverkr “fauteur de mal” (cf. Boyer, R. La
religion des anciens Germains. Paris: 1981, p. 32 et 139; aussi Fr.-X. Dillemann, op. cit., p. 197), surnom que
mérite Odin parce qu’il “est un dieu cruel, méchant, fourbe, cynique et misogyne”. Au 6chapitre du
Gylfaginning, il est question du géant Bolthorn, dont le nom signifierait littéralement “épine du malheur”, selon
Fr.-X. Dillemann (op. cit., p. 146), thorn étant l’épine - cf. doren en néerlandais - et bol désignant le malheur.
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Mitra – Varuna,12 Bilwisus et Bolwisus seraient le couple fraternel de conseillers royaux,
comme le sont dans une certaine littérature grecque Hélénos et Déiphobe. 13
Bilwisus et Nisien sont comparables pour leur penchant pour la paix, de même que
Bolwisus et Efnisien14 le sont pour la querelle, et dans les deux écrits scandinave et gallois ils
semblent l’emporter sur les pacifistes, ce qui paraît susciter l’étonnement de P.Y. Lambert,
dans son introduction au Mabinogi de Branwen:
On ne compte pas les souffrances, les pièges atroces, les massacres gratuits
qui peuplent ce conte. Sa portée morale est probablement dans la défiance
générale qu’il faut entretenir à l’égard des étrangers, dans le destin
malheureux qui attend les princesses unies à des rois étrangers, dans le sort
hasardeux et catastrophique qui mène toute entreprise militaire. Mais, à vrai
dire, ce conte a-t-il vraiment une portée morale? Le destin du provocateur
Evnissyen se termine en apothéose, lorsqu’il se sacrifie en détruisant le
chaudron de résurrection qui constituait un atout majeur pour le camp
ennemi. Cet ennemi de la paix termine sa vie en héros. Et combien de
personnages meurent le cœur brisé, ou victimes de procédés déloyaux,
maison de fer chauffée de l’extérieur, lance empoisonnée, ennemi invisible?
Il ne fait pas de doute que ce conte glorifie la guerre et les vertus militaires,
au point que l’on peut se demander si le mythe sous-jacent n’est pas,
justement, celui d’un dieu guerrier (comme l’a proposé Patrick K. Ford).
(Nous soulignons).15
Efnisien ne serait-il pas l’incarnation humaine d’une divinité de type odinique,
comme l’a proposé A. Hall? 16
Ceci expliquerait que l’esprit rusé d’Efnisien n’est pas contradictoire de l’essence du
personnage; 17 mais la ruse d’Efnisien quand il se faufile parmi les Irlandais morts pour faire
éclater le chaudron de résurrection et pour s’y briser le cœur en même temps18 nous semble un
12 Cf. Dumézil, G. Mitra-Varuna. Paris: P.U.F., 1948, p. 133ss., de Vries J. Altgermanische Religionsgeschichte.
Berlin: Walter de Gruyter, 1937. Vol. II, p. 57 § 379 cite Gestiblindus et Gizurr qui sèment la zizanie entre deux
frères (Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, V, 134; Hervarar Saga ok Heidreks Konungs. Ausg. Helgason:
Kopenhagen, 1924, p. 151ss.) et Othinus qui provoque une lutte entre un oncle et un neveu (Saxo Grammaticus,
Gesta Danorum, VII, 213).
13 Voir notre article “Trois mariages et un hérôon”. Studia Indo-Europaea. Vol 1, p. 151-154, 2001. Ces lignes
concernant Bilwisus et Bolwisus se retrouvent dans notre communication citée en n. 1.
14 Son nom est formé comme un composé négatif de Nisien. Cf. peut-être le gallois efnys “hostile” et l’irlandais
amnas “violent” (cf. Vendryes, J. Notes étymologiques. Zeitschrift für Celtische Philologie. Vol. 9, p. 289, 1913
et Loth, J. Contributions à l’étude des “Romans de la Table Ronde” (suite). Revue Celtique. Vol. 33, p. 411,
1912, pour qui s’impose le sens d’ “hostile, ennemi”).
15 Cf. op. cit., p. 57-58, renvoyant à Ford, P. K. B., “A study of the Celtic affinities”. Studia Celtica. Vol. 22/ 23,
p. 29-41, 1987/ 1988.
16 Cf. Gwŷr y Gogledd? Some Icelandic Analogues to Branwen Ferch LŷrCambrian medieval Celtic studies.
Vol. 42, p. 27-50, 2001.
17 Pour la guerre menée avec des stratagèmes par Odin, cf. Renaud, J. Les dieux des Vikings. Rennes: Ouest-
France, 1996, p. 108.
18 Cf. Mabinogi de Branwen, p. 73 (trad. P.-Y. Lambert). Nous pourrions opposer à ce thème de la destruction du
chaudron de la résurrection un passage de l’épopée arménienne David de Sassoun où deux héros arméniens,
Sanasar et Balthasar, veulent obliger la jeune Blondes-Tresses à redonner jeunesse et vigueur à quarante
guerriers dont elle avait fait des vieillards par sa magie; elle met en garde nos héros que ces guerriers rajeunis
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peu tardive et nous apparaît comme une tentative de rachat pour une grosse “gaffe” de la part
d’Efnisien. Car il semble déjouer une ruse des Irlandais; ceux-ci avaient entouré la maison où
ils allaient accueillir Bran-le-Béni et ses compagnons, d’hommes armés; ces derniers cachés
dans des sacs de farine qui étaient suspendus aux cent colonnes encerclant la maison, étaient
prêts à assassiner les Gallois. Efnisien, tout en flairant la ruse, recourt à la force puisqu’il
écrase la tête de chaque Irlandais dissimulé dans les sacs de farine jusqu’à ce que ses doigts se
rejoignent dans la cervelle, en traversant l’os du crâne; 19 c’est pourquoi l’emploi de la force
brutale nous paraît caractériser la personnalité d’Efnisien.
On a rappelé qu’il formait avec son frère Nisien un couple, dont l’on trouve des
homologues dans la mythologie irlandaise, mais qui, selon certains exégètes, “ressortit
expressément à la mythologie des jumeaux indo-européens”. “Le récit du mabinogi”, écrit
Joël H. Grisward défenseur de la gémellité de Nisien et d’Efnisien,
illustre cette double attitude de sorte que l’analogie n’est pas niable avec les
témoins précédemment inventoriés (que sont les irlandais Sencha Môr et
Bricriu). G. Dumézil a définitivement établi la parenté des “couples”
irlandais et gallois, mais sans s’intéresser à ce qui constitue la “pierre
d’angle” de notre propre démonstration (écrit J. Grisward), à savoir
l’intégration du ou des types en question à la troisième fonction. Or cette
intégration est (selon Grisward) patente dans le cas de Nisien et Efnisien,
transposition héroïque indiscutable du couple dioscurique indo-européen: ils
sont frères, et frères “séparés” (par un père différent) des aînés royaux,
Bendigeit Vran et Manawyddan. Leurs deux noms riment. Ils possèdent une
sœur, Branwen, à laquelle les lie un sentiment très fort sinon incestueux,
puisque aussi bien c’est cette affection jalouse qui sert de moteur à l’histoire.
Evnisien entretient des rapports particuliers avec les chevaux et le feu.
À ces arguments qui méritent en eux-mêmes considération s’en ajoute un
autre, tiré du scénario du mabinogi de Branwen et qui a quelque chance
d’emporter la conviction. Cette seconde branche du Mabinogi est en effet
construite en majeure partie sur un schéma narratif que, dans un article
documenté mais qui ignore le texte gallois, Donald J. Ward a identifié
comme “an Indo-European Dioscuric Theme”. Ce thème pour lequel l’auteur
cite et compare des versions empruntées aux traditions épiques et
mythologiques des mondes grec, indo-iranien lithuanien, organise la
troisième partie de l’épopée germanique de Kudrun. En voici les éléments:
une jeune fille est enlevée. Son ravisseur (ou la mère de celui ci) la
tourmente, lui imposant toutes sortes de travaux domestiques, pénibles et
humiliants, jusqu’au jour où ses deux frères (ou son frère et son fiancé)
viennent par mer la délivrer et la venger. On reconnaît là sans difficulté
l’aventure de Branwen, arrachée contre leur gré à ses frères, emmenée en
Irlande, soumise à un traitement dégradant, puis secourue par mer et sauvée
grâce à la sagacité et au sacrifice d’Efnisien. Étudiant parallèlement Bricriu/
risquent de se battre contre eux. Mais ces derniers remercièrent Sanasar et Balthasar ainsi que la jeune femme
d’avoir retrouvé leur âge et refusèrent le combat (trad., introd et notes par Fr. Feydit. Paris: 1964 (1989²), p. 146-
147.
19 Trad., introd et notes par Fr. Feydit. Paris: 1964 (1989²), p. 71.
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Sencha et Nisien / Efnisien, G. Dumézil avance: “Il s’agit sans doute ici
d’une conception celtique, de deux types constitutionnellement accouplés,
dont l’un fait attendre l’autre”. En réalité, il semblerait que ladite
“conception” s’étendît également au monde germanique. Car Loki,
l’homologue scandinave des Keu, Bricriu, Evnissyen s’inscrit lui-même dans
un diptyque dont Hoenir forme le second volet. Certes le problème est
délicat et le dossier controversé (…).20
Faut-il considérer Efnisien vraiment comme l’un des “Dioscures” gallois, qui
partagerait avec Loki des affinités avec le feu, les chevaux et les métamorphoses? 21 À nos
yeux, ses métamorphoses ou plutôt son stratagème de se faire passer pour mort l’éloignent, à
notre avis, d’un personnage comme Loki. D’ailleurs, son penchant pour la guerre et pour
l’emploi du feu fait songer quelque peu à Bhima, fils de Vayu, et à Hanumat dans le
Rāmāyana22
La figure du guerrier brutal, mais rusé à l’occasion, est plus complexe et ne peut être
réduite à une seule typologie. Gl. Goetinck a peut-être apporté une solution pour résoudre la
complexité du personnage d’Efnisien. Il écrit:
Efnisien may have suffered from what Joseph Cambell called mythological
defamation,23 a priestly device which presents the supporters of the opposing
view in the worst possible light. He may well represent the powerful
supporter and believer in the goddesscentered religion and the matrifocal
society, doing his best to prevent their destruction by the supporters, within
that matrifocal society, or the newer, male-dominated system. He tries first
of all to prevent the marriage itself, i.e. the removal of the early
representative of the female divinity and the source of power, then when the
alliance proves to be unsatisfactory and there is a chance of restoring the old
order, he tries to destroy Gwern, the fruit of alliance, so that Branwen may
be brought home to begin anew with no ties to the unsuccessful venture.
Brân is presented in the ensuing combat as the good, just as courageous
leader, but in consenting to the marriage, in accepting the issue of that
marriage, he forces Efnisien’s hand and, whilst Efnisien is seen as the villain
of the piece, it is Brân who virtually ensures the defeat of the British, for it is
who gave the cauldron, the great symbol of female power, to the opposing
side. He gave both the goddess and her symbol into the hands of those who
did not value them and made it possible for the enemy to use the goddess’
power against her own people. The only way in which Efnisien can salvage a
remnant of his people is by destroying that symbol. He is presented as a man
overcome by repentance at the sight of the slaughter he has caused, but his
real motivation may be despair at the destruction caused by Brân’s
arrangements to alter the order of succession. Efinisien gives his life in a
desperate attempt to salvage something from the wrecked caused, not by
himself, but by someone else. Branwen has been presented rightly, as a
20 Cf. Grisward, J. H. Archéologie de l’épopée médiévale: structures trifonctionnelles et mythes indo-européens
dans le cycle des Narbonnais. Paris: Payot, 1981, p. 273-274. Goetinck, G. Dioscuric and other themes in
Branwen. Ollodagos. Bruxelles, vol. 6, p. 219-254, 1994, confirme ces propos sans les connaître.
21 Cf. Grisward, op. cit., 1981, p. 274.
22 Cf. notre ouvrage à paraître: Le Cheval de Troie et autres récits analogues. Un mythème indo-européen.
23 Dans The masks of God: Occidental mythology. New York: Penguin, 1976, p. 80.
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tragic figure moving toward an unavoidable death, thanks to the
machinations of others, but the same may be said of Efnisien. It is no
surprise that Branwen dies later on. The power of the female divinity has
been destroyed, her great symbolic vessel is no more, and the Island of the
Mighty is henceforth under the protection of the male divinity and his
powerful symbol, the head.24
Andrew Welsh explique quelque peu différemment le comportement d’Efnisien, en
faisant moins appel à des concepts, que nous qualifierions de quelque peu “féministes” et à la
mode depuis environ les années 1980, de matriarcat et de cultes de divinités féminines.25
Nous adhérons davantage à cette explication qui a le mérite d’être étayée par des
comparaisons avec d’autres littératures médiévales européennes et même antiques, comme
nous le montrerons dans un prochain article.26 Reprenant une constatation de Morfydd E.
Owen sur la Seconde branche du Mabinogi, selon laquelle cette œuvre contains the most
explicit expression in Welsh literature of the idea that the rôle of the wife {Branwen} is that of
a link between kins, a peace weaver, the friðstofe (sic), a rôle which is a familiar one for the
heroines of Germanic and Anglo-Saxon saga, à savoir les princesses danoises Hildeburth et
Freawaru dans le Beowulf et les princesses germaniques Signy et Gudrun dans la Völsunga
saga, et montrant que ces princesses n’ont pu empêcher par leur mariage leur peuple de se
battre contre celui de leur époux, A. Welsh écrit:
That essentially tragic story, it seems to me, is the tale told in the Second
branch. Branwen is married to Matholwch in order to unite the people of
Britain and Ireland. But working against the peaceweaver are forces of
irrational malice and hate, always in the guise of honor and patriotism, and
in this tale incarnated in the figure of her half-brother Efnisien. Efnisien feels
his honor has been insulted because he was not consulted about the marriage
of Branwen (even though there appears to be no reason why he should have
24 Cf. art. cit., 252-253Le rapprochement que nous faisons ailleurs entre le Mabinogi de Branwen et le
mythème “du Cheval de Troie”, la découverte de l’article de Goetinck nous l’a confirmé au cours de cette
recherche. Car il établit que Nisien et Efnisien, Castor et Pollux, les Aśvins (ou leurs fils Nakula et Sahadeva),
Rāma et Lakşmaa, les Dioscures lithuaniens, Ortwein (et Hertwig) arrivent au secours de leur sœur,
respectivement Branwen, Hélène, Sūryā (ou Draupadī), Sītā, la Fille du Soleil, Kudrun enlevées ou mariées
contre leur gré et souvent humiliées; précisément dans le rapt d’Hélène et de Sītā est englobé le mythème du
Cheval de Troie (voir aussi notre article “Guštāsp et Lug: des similitudes irano-celtiques”. Res antiquae. Vol. 4,
p. 91-104, 2007). Ce mythème subit peut-être dans le Mabinogi de Branwen une modification et une inversion,
en ce sens qu’il n’y a pas de ville fortifiée ou de forteresse (mais un chaudron “magique” et un palais entouré de
cent colonnes), que d’abord, le piège est tendu par l’ennemi intérieur (les Irlandais) à celui qui vient de l’étranger
réclamer et défendre le bon droit (les Gallois), que ce piège échoue et que l’un des plaignants, à savoir Efnisien
le Gallois, use d’un subterfuge pour obtenir la victoire finale et la destruction totale des Irlandais (excepté cinq
femmes enceintes, chacune, d’un garçon qui représente les cinq provinces d’Irlande). Aussi Littleton, C. S. Some
possible Indo-European themes in the Iliad. In: Puhvel, J. (org.). Myth and law among the Indo-Europeans:
studies in Indo-European comparative mythology. Berkeley: University of California Press, 1970, p. 237 et
Ward, D. A. The divine twins: an Indo-European myth in Germanic tradition. Berkeley: University of California
Press, 1968.
25 Cf. Branwen, Beowulf, and the Tragic Peaceweaver Tale. Viator. Vol. 22, p. 8-9, 1991.
26 Cf. “Des femmes réconciliatrices?” (à paraître).
Belo Horizonte, nº 1, p.7, junho de 2008

been consulted), and so he insult (even though they have accepted
compensation for it) by punishing Branwen. The British attack the Irish, and
the Irish sue for peace but plan a treacherous banquet at which they will
attack the British. That plan is thwarted by Efnisien, and the delicately
balanced peace settlement appears to be holding, but then for no good reason
is completely destroyed by Efnisien, who precipitates the final battle by
throwing the young son of Branwen and Matholwch into the hall-fire. Like
Hildeburth in the Finnsburg Episode {of the Beowulf}, Branwen sees the
two sides slaughter each other, losing both brother and husband in that
battle. In both versions of the story the motif of a treacherous attack in a
shared hall is a central image of the failure to unite two hostile groups in one
convivium. Another central image is that of the peaceweaver’s child, who
unites the blood of both groups, and who perishes in flames. Branwen’s son
dies in the hall-fire into which her half-brother throws him; Hildeburth’s son
falls in battle fighting against her brother, and the bodies of both are burned
on one funeral pyre.
De cette analyse, ressort le constat que sous couvert d’honneur familial et patriotique
Efnisien est plus qu’un fauteur de troubles.
Mais dans les propos que nous tenons et que nous avons rapportés, semble apparaître
une contradiction: Nisien et Efnisien, couple odinique ou dioscurique? Nous pencherions pour
la première solution, puisque nulle part dans le Mabinogi de Branwen il n’est explicitement
dit qu’ils sont jumeaux; leur couple a été par la suite peut-être abusivement assimilé par les
Gallois à ces jumeaux dioscuriques qui portent secours à une sœur, thème qui se retrouverait
p. ex. dans le folklore lithuanien.27 La suite de notre enquête approuve l’option pour un couple
“odinique”.
Un récent article de Brent Miles apporte partiellement confirmation de notre
hypothèse d’un couple “odinique” formé par Nisien et Efnisien;28 partiellement, écrivons-
nous, car la plupart des commentateurs de la Seconde branche du Mabinogi nous semblent
avoir négligé la figure, très pâle il est vrai, de Nisien, au point peut-être de donner
l’impression que cette dernière a été inventée pour former un couple “gémellaire”
représentant “le Bon et le Méchant” ( !). Selon la recherche de B. Miles, à la suite d’Alfred
Nutt, d’Alaric Hall et d’Axel Olrik,29 Efnisien a son homologue dans le personnage de Hagen
dans le Nibelungenlied : tous deux maltraitent les chevaux des ennemis;30 tous deux sont des
27 Cf. Balys, Jonas. Motif - Index of Lithuanian Narrative Folklore. Kaunas: Lithuanian Folk-Lore Archives,
1936, n° 883 C.
28 Cf. Branwen: A reconsideration of the German and Norse analogues. Cambrian medieval Celtic studies. Vol.
52, p. 13-48, 2006.
29 Cf. respectivement “Mabinogion Studies”. Folk-lore Record 5. P. 1-32, 1982, l’article cité en n. 16, et The
heroic legends of Denmark. New York: American-Scandinavian Foundation, 1919, p. 360 et 490.
30 Dans la Hrólfs saga kraka que B. Miles rapproche de la Seconde branche du Mabinogi (art. cit., p. 18-20),
c’est le roi des Suédois Adil qui fait défigurer les chevaux du héros danois (§ 27). B. Miles signale avec raison
que l’épisode du mauvais traitement des chevaux se passe en Angleterre, non chez les ennemis, mais à la cour du
Belo Horizonte, nº 1, p.8, junho de 2008

guerriers féroces en comparaison de leurs rois respectifs, les gentils Brân du côté britannique
et, du côté germanique, Gunther; tous deux commettent un forfait irréparable qui amène d’une
part la destruction des Gallois ou d’autre part la chute des Nibelungen. Précisément l’ultime
crime de Hagen, à savoir le meurtre de Siegfried par une lance fichée dans le dos,31 rappelle
étrangement la façon dont procède le dieu Odin,32 qui lui aussi manie une lance.33 Qui plus
est, Hagen a perdu un œil dans une bataille que raconte l’épopée germanique Waltharius, en la
considérant comme l’ultime combat;34 rappelons-nous qu’Odin est également borgne.35 Si
Efnisien n’est point un Horatius Coclès britannique, ni un “lancier”, il a un comportement
parallèle à celui de Hagen, transposition humaine affadie et unilatérale d’Odin. Hagen a un
frère cadet, du nom de Dancwart, qui passe pour un guerrier brave et honnête, 36 de même que
Efnisien a en face de lui Nisien, un frère, mais ce dernier est bien plus accommodant que
Dancwart. Toutefois les différences entre Efnisien et Hagen prouveraient que la Seconde
branche du Mabinogi ne transpose pas le Nibelungenlied et la Völsunga Saga, mais qu’elle est
une version originale d’un canevas commun, d’autant plus que Branwen semble une femme
réconciliatrice à la différence de Kriemhilde, et qu’Efnisien se trouve en fait du côté des
“bons”, et non des “méchants” Irlandais.
Nous croyons trouver une confirmation supplémentaire du caractère “odinique”
d’Efnisien chez G. Dumézil; 37 ce savant français a rapproché le passage du Mabinogi de
Branwen où il est question de la destruction du chaudron, d’un extrait de la Bibliothèque
d’Apollodore (I, 6, 1) qui traite de la Gigantomachie et plus particulièrement de la mort et de
la résurrection du Géant Alcyonée sur sa terre natale de Pallène; Héraclès, sur le conseil
d’Athéna, tira Alcyonée de Pallène et l’empêcha de ressusciter. Efnisien procède de façon
bon roi Brân, et que ce sont les montures irlandaises qui en font les frais de la part du demi-frère du roi. Dans la
même saga islandaise, le berserkir Svipdag soupçonne le piège que tend le roi suédois Adil aux compagnons du
souverain danois ; parallèlement Efnisien évente le piège que le roi irlandais Matholwch tend à Brân, quand il le
reçoit en Irlande (cf. Miles, B., op. cit., p. 25-26). Or le berserkir Svipdag a un frère en la personne de Beigad
(Sturluson, S. L’Edda. Récits de mythologie nordique. Traduction par Fr.-X. Dillmann. Paris: Gallimard, 1991,
p. 129 = 8chapitre du Skaldskaparmal).
31 Cf. Nibelungenlied, 980, 3.
32 Cf. Ehrismann, O. Nibelungenlied. Epoche - Werk - Wirkung. München: C. H. Beck Verlag, 2002², p. 137
semble admettre l’hypothèse de Haymes, E. R. Das Nibelungenlied. München: 1999, p. 107.
33 Cf. Simek, op. cit., 1996², p. 240.
34 Cf. Ekkehard, Waltharius, v. 1401-1403: Postquam finis adest, insignia quemque notabant/ Illic Gunthari
regis pes, palma iacebat/ Waltharii necnon tremulus Hagonis ocellus (dans Langosch, K. Waltharius. Ruodlieb.
Märchenepen. Lateinische Epik des Mittelalters mit Deutschen Versen. Basel/ Stuttgart: 1956, p. 79).
35 Cf. Sturluson, op. cit., p. 46.
36 Son nom signifierait “protecteur (warten) de la pensée (dank)”. Dankwart sauve la vie de son aîné Hagen lors
d’un duel avec le Bavarois Gelfrat. Pour Dancwart dans La Chanson des Nibelungen (traduction française de M.
Colleville et E. Tonnelat. Paris: Aubier Monataigne, 1944), voir laisses 1599, 1601, 1613-1614, 1621, 1623,
1658, 1736, 1870, 1913, 1924-1945, 2280 et 2291.
37 Cf. Mythe et épopée. Paris: 1971. Tome II, p. 186-189.
Belo Horizonte, nº 1, p.9, junho de 2008

semblable en faisant exploser le chaudron, 38 puisqu’il détruit ce qui permettrait aux guerriers
irlandais de retrouver la vie. Dumézil avait d’autant plus raison d’opérer ce rapprochement
que le vieux nom de Pallène dans la péninsule occidentale de Chalcidique est Phlégra, 39 c’est-
à-dire le “lieu brûlant” (grec φλεγω?);40 la Pallène jouerait dans la Gigantomachie le rôle du
chaudron “magique” qui permet de ressusciter des guerriers morts. Ce rapprochement se
justifie d’autant plus que les Géants appartiennent à la fonction guerrière41 et que ce sont
d’autres guerriers comme le gallois Efnisien ou le grec Héraclès42 qui empêchent la
résurrection de “mauvais” guerriers.
Qui plus est, le Géant Alcyonée est l’homonyme de l’époux humain de la belle
Coronis (aimée d’Apollon), dont le père s’appelle Phléguas, “l’ardent”, 43 lequel incendia le
temple d’Apollon à Delphes. 44 B. Sergent ne paraît pas s’être souvenu du rapprochement
proposé par Dumézil, quand, dans son ouvrage sur les Celtes et Grecs (II: le livre des dieux),
il traite du Mabinogi de Branwen, c’est-à-dire du Mabinogi de la “Corneille Blanche”. 45
38 N’y aurait-il pas lieu de rapprocher cette ultime action d’Efnisien de la fameuse deuotio des Romains ? Le
général romain qui se sacrifie, qui se dévoue en se jetant sur les ennemis, fait symboliquement porter la faute de
la guerre sur les ennemis [cf. Dumézil, G. La religion romaine archaïque. Paris: Payot, 1966, p. 103-105, 149-
150 et 170-171). De même, Efnisien en se jetant dans le chaudron de la résurrection des guerriers ennemis
n’empêche-t-il pas ces derniers de vaincre ? Rappelons aussi le sort du roi Athénien Codros, qui répondant à
l’injonctions de l’oracle de Delphes, se fit tuer par Alétès et ses Péloponnésiens et empêcha par ce sacrifice ces
derniers de s’emparer d’Athènes (Phérécyde, FGrH 4 F 125 Jacoby; Hellanicos, FGrH 3 F 154; Lycurgue,
Contre Léocrate, 84ss. et Justin (Histoires Philippiques de Trogue-Pompée), II, 6, 16ss.].
39 Cf. Meyer, E. “Phlegra” dans Der Kleine Pauly 4, col. 791; Hérodote, VII, 123; Éphore, FGrH 70 F 34
Jacoby; Strabon, VIIa, 1, 25 et 27; Bibliothèque d’Apollodore, II, 7, 1; Étienne de Byzance, s.u. Παλληνη. Voir
Vian, F., 1952, p. 189-191. D’autre part, c’est, au IVe siècle av. J.-C., que l’historien Timée de Tauroménion
(FGrH 566 F 89 Jacoby) localise les Champs Phlégréens où Héraclès aurait tué les Géants, dans la région
volcanique de Campanie - au nord aux environs de Capoue, Nole et le Vésuve (Aussi Polybe, II, 17, 1) -, tandis
que Strabon (V, 4, 4 – 9) et Pline l’Ancien (III, 61 et XVIII, 111) les situent plus précisément entre Cumes et
Pouzzoles, Puteoli en latin, c’est-à-dire les sources (Varron, l. l., V, 25; Paul. Festus, 241, 11ss. Lindsay;
Strabon, V, 245; Pline l’Ancien., XXXI, 4) - qui ont une odeur putride. Il semble que ce soit des colons de
Chalcidique qui, lors de la fondation de Cumes, ont donné le nom de campi Phlegraei/ Φλεγραια πεδια à cette
région volcanique, par homologie et en souvenir de la victoire des dieux olympiens sur les Géants usurpateurs
(Gargini, M. “Campi Phlegraei”, dans Der Neue Pauly 2, col. 957) dans la péninsule même de Chalcidique.
Quant à la ville grecque de Dikaiarcheia, ce sont vraisemblablement des colons samiens fuyant la menace d’une
tyrannie dans leur cité (Hégésandre, FHG 4, 421 fr. 44; cf. Stace, Silves, II, 2, 3; III, 1, 92 et 5, 75; V, 3, 169;
aussi Bérard, J. La colonisation grecque de l’Italie méridionale et de la Sicile dans l’antiquité: l’ histoire et la
légende. Paris: P.U.F., 1941, 54ss.), qui ont donné cette appellation de “pouvoir juste” (Stéphane de Byzance,
s.v. ∆ικαιαρχεια; Pline l’Ancien, III, 61; Paulus Festus, 63, 15ss.). Ce toponyme grec ne reflète donc
aucunement la présence d’un quelconque “feu dans l’eau” (sorte de xvarenah italien; voir p. ex. nos articles “Le
feu dans l’eau en Sicile”. Ollodagos. Bruxelles, vol. 11, p. 89-109, 1998 et “Le feu et la source à Rome”.
Latomus. Bruxelles, vol. 59, p. 549-565, 2000) dans cette région éminemment volcanique, dotée de sources
froides et chaudes à l’odeur de soufre et d’alun (Pline l’Ancien, XXXV, 183).
40 Cf. Chantraine, P. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Paris: Klincksieck, 1980, p. 1209.
41 Cf. Sergent, B. Les trois fonctions indo-européennes en Grèce ancienne. I: de Mycènes aux tragiques. Paris:
Economica, 1998, p. 218.
42 Cf. Sergent, B. Le livre des dieux.Celtes et Grecs II. Paris: Payot, 2004, p. 65-97.
43 Cf. Nagy, G. Le meilleur des Achéens. Paris: Seuil, 1994 (traduction française), p. 156-157.
44 Cf. aussi Grimal, P. Dictionnaire de la mythologie grecque et latine. Paris: P.U.F., 1969, 4édit., p. 370.
45 Cf. p. 188-192.
Belo Horizonte, nº 1, p.10, junho de 2008

Efnisen entretient des liens de parenté avec e. a. Branwen, “la corneille blanche” et Brân-le-
Béni “le corbeau” (c’est leur demi-frère), comme Odin a des relations avec le corbeau (oiseau
oraculaire comme la corneille!); 46 par sa parenté avec le corbeau et la corneille, Efnisien
possèderait donc des aspects (inquiétants et terrifiants) d’Odin. 47
Ainsi donc, en raison des liens qu’ils entretiennent avec la royauté et de traits positifs
et négatifs qui rappellent le dieu germanique Odin, nous pensons que Nisien est un frère
“mitrien” et Efnisien un frère “varunien”, comme l’étaient pour certains écrivains anciens
(Euripide et Darès le Phrygien) deux des fils de Priam, le “mitrien” Hélénos et le “varunien”
Déiphobe (cf. n. 1 et 13).
L’opposition de caractères entre frères non jumeaux liés au pouvoir royal semble aussi
se rencontrer dans un autre récit médiéval. En effet, Joël Grisward, dans son ouvrage
Archéologie de l’épopée médiévale (Paris: 1981), aborde dans son enquête la version italienne
du Cycle des Narbonnais. Il constate que dans I Nerbonesi “le trait qui fondamentalement
définit Bernardo (il maggiore) et le distingue de ses frères (exception faite toutefois de
Buovo) est le senno, l’intelligence alliée à la sagesse” et ajoute qu’à Bernardo lui est appliqué
à plusieurs reprises “l’adjectif savio, à la façon d’une épithète de nature. De cette prudence
réfléchie, continue-t-il, le texte nous livre maint exemple” (p. 144). La lecture de cette épopée
médiévale, notamment au livre III, témoigne qu’en moultes circonstances, la présence d’esprit
de Bernardo et sa “sûreté de jugement (…) lui permettent d’apprécier dans l’instant une
situation, de flairer les dangers et d’y faire face instantanément” ; toutes ces qualités relèvent
de la première fonction.48 Qui plus est, quand tous les Narbonnais ont volé au secours de
Toulouse assiégée par un roi sarrasin, Bernardo est le seul à rester à Paris pour veiller sur
Aluigi (Louis), le fils de Charlemagne, dont il est le mentor. Et quand Charlemagne meurt,
“Guglielmo confie l’éducation du jeune prince à Bernardo et à Buovo (charge, notons-le, qui
s’accorde parfaitement avec leur nature de première fonction)”, comme le souligne à
merveille Grisward (p. 145). Le savant français constate que seul l’aspect intellectuel de
46 Cf. Sergent, op. cit., 2004p. 159, 432-434.
47 Cf. Miller, D. A. The epic hero. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 2000, p. 267-268 propose une
comparaison intéressante au sujet d’Efnisien : il serait une sorte de “chevalier rouge”, comme Hagen de Troneck
dans le Niebelungenlied, comme Skarpheðinn, fils de Njáll dans la saga de Njál, comme l’irlandais Dubtach
Doeltenga; ce genre de guerrier se fait brûler par le feu qu’il allume lui-même, délibérément et fièrement. Mais
Miller ne traite pas de son frère et vis-à-vis gentil, Nisien; dans cette optique, ce dernier serait-il un personnage
inventé tardivement, quand ne se comprenait plus le rôle joué par Efnisien? La comparaison entre Efnisien et
Hagen avait déjà été faite par St. O’Brien (Dioscuric Elements in Celtic and Germanic Mythology. Journal of
Indo-European studies. Vol. 10, p. 128-129, 1982), qui voit dans cette partie finale du Niebelungenlied un
emprunt au Mabinogi.
48 Cf. p. 144-145.
Belo Horizonte, nº 1, p.11, junho de 2008

l’éducation de Louis, l’héritier de Charlemagne, est totalement réservé à Bernardo et à son
frère Buovo (p. 146). Puis il conclut:
Si, en vertu de la réorientation du schéma trifonctionnel dans I Nerbonesi, le
guerrier se substitue souvent à l’intellectuel, au sage, comme chef d’équipe,
il n’en demeure pas moins que par sa supériorité morale et intellectuelle
Bernardo conserve sur les Aymerides l’autorité que lui vaut naturellement
son droit de naissance. Il est le porte-parole du groupe (…) et son attitude
dicte souvent l’attitude de ses frères. On se range à ses avis, car il est un
homme de bon conseil (Charlemagne a fait de lui suo consigliere) (…)
Mieux, il est le “diplomate” que l’on envoie auprès du roi sarrasin avec
mission de négocier (…). De même n’est-ce point un hasard s’il est celui à
qui l’on confie des ambassades.
Mais cette prédominance, presque exclusive en lui, des qualités
intellectuelles, cette prédisposition pour les affaires de l’esprit, possède son
revers: Bernardo est dépourvu de qualités héroïques. Par nature, il éprouve
peu de goût et d’attirance pour les choses de la guerre; il participe peu aux
combats, et lorsqu’il y participe, il ne s’y montre guère à son avantage (…).
Par sa situation d’aîné, ses traits de caractère, ses capacités et ses
compétences clairement circonscrites au domaine intellectuel, par sa
conduite dans ses aspects tant positifs que négatifs, Bernardo se conforme
bien au type du héros de première fonction tel qu’il s’incarne par exemple et
d’une manière assez voisine dans l’aîné des Pāṇḍava, Yudhiṣṭira “le
penseur, l’intelligent, le savant”.49
Bernardo a un frère, du nom de Buovo, qui ne semble être guère son jumeau. Grisward
constate à nouveau que
la caractérisation de Buovo a moins bien résisté à l’érosion produite par
l’envahissement de l’idéologie chevaleresque et guerrière dans I Nerbonesi.
Les contours fonctionnels du personnage ont été en majeure partie gommés,
et Buovo ne se signale plus que par quelques vestiges qui réduisent sa
personnalité au dessin d’une silhouette, mais qui néanmoins attestent la
réalité de son appartenance foncière à la première fonction. Il est, dans tous
les sens du terme, le second de Bernardo: les mentions des deux noms
accouplés (…) sont le signe de cette affinité particulière entre les deux aînés.
Dans tout le roman, Buovo intervient systématiquement en liaison avec
Bernardo. Aux côtés de celui-ci, il fait partie du conseil de régence, de l’
ordinato consiglio”. Cette affinité devient patente et sa signification
limpide, lorsque Guglielmo en personne associe ses deux frères dans la
charge d’éducateurs du jeune prince, mission qui, nous l’avons vu, ressortit
très exactement de la première fonction.
En fait, Buovo se définit surtout par un trait négatif: son peu de goût pour les
activités guerrières et son incompétence dans ce domaine (…). Néanmoins la
question se pose peut-être de savoir si, dans la différence d’attitude entre les
deux aînés, ne subsisterait pas la trace d’une analyse plus profonde de leurs
rapports respectifs avec la première fonction.
49 Cf. p. 146-147.
Belo Horizonte, nº 1, p.12, junho de 2008

Et J. Grisward de reprendre la conception dumézilienne de la fonction souveraine à
deux visages, telle que nous l’avons déjà évoquée dans les présentes pages, pour conclure:
l’enseignement des Nerbonesi conduit à rattacher Bernardo et Buovo à la
face “mitrienne” de la première fonction. Toutefois les réactions
antagonistes des deux frères, lors de leur tentative malheureuse pour acquérir
un fief, semblent témoigner d’une faille à l’intérieur du duo et reproduire
comme l’esquisse, ou la trace, d’une opposition plus tranchée entre les deux
Aymerides. Au moment où Charlemagne attribue à l’aîné la cité de
Busbante, il croit nécessaire de faire à son futur gendre la recommandation
suivante “ (…) Et toi, Bernardo, tu auras affaire au roi Arrigo: prends garde
à son astuce et ne te laisse pas aller à tes impulsions”. L’erreur de Bernardo,
erreur qui provoquera le massacre des siens, consistera précisément à donner
libre cours à sa fougue (…). Au contraire, la circonspection et l’excessive
“prudence” de Buovo qui refuse d’affronter un ennemi supérieur en nombre,
pour peu glorieuses qu’elles soient, éviteront des morts inutiles. A un
Bernardo impulsif et fonceur, plus actif, s’oppose un Buovo passif, plus
timoré, plus calme, plus pacifique. Est-ce simple vision de l’esprit que
d’admettre que, loin d’être de purs doubles l’un de l’autre, les deux aînés
reflètent, affaiblie, déformée, une image double, rapide, violente et
spontanée dans un cas, lente, pondérée et calculatrice dans l’autre, de
l’aspect “Mitra” de la souveraineté indo-européenne?50
En comparaison avec d’autres couples de frères non - jumeaux, nous dirions que
l’aspect varunien de la première fonction s’est affadi davantage que le “mitrien”, au point que
Bernardo et Buovo apparaissent comme des alter ego; mais de l’impulsivité de Bernardo nous
verrions plutôt un vestige de son côté “Varuna”, tandis que, comme dans le cas de Minos et de
Rhadamante,51 il s’est finalement approprié le côté “Mitra” de son frère Buovo, au point de
presque le supplanter complètement.
Deux frères non jumeaux aux caractères opposés ou différents, nous les retrouvons
également dans la mythologie grecque, hormis les exemples peut-être contestables de Minôs
et Rhadamanthe et de Mélampous et Bias, 52 avec comme exemple Cithéron et Hélicon:
l’un, Hélicon, (était) d’un naturel doux et aimable; l’autre, Cithéron, violent
et brutal. Cithéron avait fini par tuer son père et par jeter son frère du haut
d’un rocher. On appela deux montagnes voisines Cithéron et Hélicon. La
première en souvenir du héros brutal, parce que c'était le site des Érinyes;
l’autre, du héros bienveillant, parce que c’était celui des Muses.53
50 Cf. p. 148. Rappelons que Platon (République, VI, 503 c-d) conçoit les philosophes, c’est-à-dire ceux qui
occupent la souveraineté dans la cité philosophique, comme des hommes qui ont à la fois des facilités à
apprendre, de la mémoire, de la sagacité, de la vivacité, et des caractères solides et inébranlables, peu sensibles à
la crainte, caractères qui risqueraient d’être lourds et lents à apprendre.
51 Voir notre recherche en cours sur “Minos et Rhadamanthe”.
52 Nous terminons une recherche sur ces deux Amythaonides.
53 Cf. Grimal, op. cit., p. 95 renvoyant à Plutarque, De Fluviis, 2, 3 (aussi Roscher, W. H. Lexikon der
griechischen und römischen Mythologie. Leipzig: Hollinek, 1890-1897. Tome II, 1, p. 1208-1029 = Stoll, art.
Kithairon). Des jumeaux au caractère opposé, la Grèce en connaît en la personne d’Amphion et de Zèthos: le
Belo Horizonte, nº 1, p.13, junho de 2008

Nous ignorons si Hélicon et Cithéron sont deux jumeaux, ou si, dans le cas contraire,
lequel est l’aîné; mais un début de réponse pourrait peut-être (nous insistons sur cette
éventualité!) provenir de certaines traditions mythologiques qui font des Muses et des Érinyes
en quelque sorte des (demi-)sœurs. En effet, certaines traditions leur donnent comme parents
communs Ouranos et Gê, le Ciel et la Terre; ainsi, dans son poème où il exhorte ses
compatriotes de Smyrne à s’opposer à Gygès et aux Lydiens, Mimnerme fait des (trois)
Muses les filles de ces divinités primordiales;54 de même Alcman.55 D’autre part, comme les
Érinyes sont issues du sang de la castration d’Ouranos,56 elles seraient donc logiquement les
cadettes des Muses. Par conséquent, si nous établissons un parallèle entre Hélicon et Cithéron,
d’une part, et Muses et Érinyes d’autre part, nous pourrions supposer qu’Hélicon est l’aîné et
Cithéron le cadet; mais malheureusement nous manquent les textes comme preuves.
La mythologie grecque offre peut-être un autre exemple semblable, si nous devons
ajouter foi au témoignage de Choirilos, un tragique de la fin du VIe siècle av. J.-C.,57 qui aux
dires de Pausanias, a dans sa pièce Alopè fait de Cercyion et de Triptolème deux frères
utérins;58 or la réputation du premier était d’être un brigand et un meurtrier - donc porté à la
violence -, tandis que celle du second était d’être un homme pieux et lié à l’agriculture.59
Les exemples d’une part d’Hélicon et de Cithéron, d’autre part de Triptolème et de
Cercyon ne semblent toutefois pas en relation directe avec le pouvoir royal, mais plutôt avec
la première fonction indo-européenne dans sa composante religieuse, bien que le second
couple fraternel soit lié à deux rois d’Athènes, Cranaos et Amphictyon, ce dernier passant
aussi pour le fondateur de l’Amphictyonie, cette association religieuse réunissant
périodiquement à Delphes et aux Thermopyles des ambassadeurs de toutes les cités de la
Grèce. 60
premier, plein de douceur, se livrait à la musique grâce à la lyre reçue d’Hermès, tandis que le second s’adonnait
aux arts violents et manuels tels que la lutte, l’agriculture, l’élevage, et forçait son frère à la pratique de son art.
53 Songeons aussi à Hypnos, le Sommeil, et Thanatos, la Mort!
54 Cf. Pausanias, IX, 29, 4; Schol. Pindare, Néméennes, 3, 16 b, iii, 43, 19 Dr.
55 Cf. Diodore de SicileIV, 7, 1; Alcman, dans Poetae melici Graeci 5, fr. 2, ii, 28 Page.
56 Cf. Hésiode, Théogonie, 185; Bibliothèque d’Apollodore, I, 4 = I, 1, 3.
57 Cf. Suda, χ 594.
58 I, 14, 3.
59 Voir Grimal, op. cit.s.u. cit. p. 87 se basant pour Cercyon sur Bibliothèque d’Apollodore, Epitomè, III, 3;
Bacchylide, Dithyrambe, 4, 26; Diodore de Sicile, IV, 59, 5; Plutarque, Thésée, 11; Pausanias, I, 39, 3, Hygin,
Fables, 38, etc., et pour Triptolème sur Hymne homérique à Déméter, 153 et 474; Pausanias, I, 14, 2 et 38, 6, et
VII, 18, 3; Hygin, Fables, 147; Ovide, Fastes, IV, 549ss. et Tristes, III, 8, 1; Bibliothèque d’Apollodore, I, 4, 5.
Sur l’ancienneté des liens entre mystères éleusiniens et agriculture par l’intermédiaire de Triptolème, voir
Bremmer, J. N. Triptolemos, dans DerNeue Pauly 12/ 1, col. 828-829.
60 Cf. Grimal, op. cit., p. 32 et 101 respectivement s.v. Amphictyon et Cranaos.
Belo Horizonte, nº 1, p.14, junho de 2008

Une saga islandaise, celle de Thornstein,61 oppose parmi les neuf fils de Viking l’aîné,
Thornstein, au puîné, Thorer. Le premier
de haute taille et d’une grande force physique, (…) était d’une grande
popularité, constant dans l’amitié, d’un commerce sûr et d’une inébranlable
fidélité. Il n’était pas aisé de le provoquer à la lutte, mais une fois poussé à
bout, il était terrible dans la vengeance. Si quelqu’un l’insultait, il savait
maîtriser sa colère, attendre l’occasion et agir longtemps après. Thorer, son
frère puîné, était, au contraire, très véhément; une offense ou un affront le
jetait dans une rage irrésistible, et sans considérer à qui il avait affaire ni
prévoir ce qui pourrait advenir, il n’hésitait jamais à suivre son inspiration.
Très adroit dans toutes sortes de jeux et d’une force peu commune, il ne le
cédait qu’à son frère Thornstein.62
Thornstein possède, selon nous, des traits mitriens (amitié, lien social, fidélité,
maîtrise de soi, prévoyance, esprit de conciliation, réflexion), tandis que Thorer se trouve doté
de caractéristiques varuniennes (violence, rage, emportement, caractère étourdi). 63
Nous devons à l’amabilité de notre collègue hittitologue Pierre Cornil d’avoir pu
ajouter au présent dossier un exemple hittite, celui de la légende d’Appu.64 Appu n’avait,
raconte donc cette légende, ni fils ni fille et son épouse se plaignait amèrement de ne pas être
amoureusement étreinte. À l’audition de pareilles récriminations, Appu s’en alla trouver le
dieu Soleil, lequel l’interrogea. Appu fit état de son absence de paternité, et la divinité lui
prodigua les conseils adéquats. Mise enceinte, l’épouse d’Appu accoucha d’un garçon que son
mari nomma “le Mauvais”, parce que, disait-il, ses dieux ancestraux ne l’avaient pas mis sur
la bonne voie. L’épouse fut une seconde fois enceinte et mit au monde un garçon, qu’Appu
baptisa du nom de “Juste”. Devenus adultes, les deux garçons envisagèrent le partage de
l’héritage paternel, mais le méchant frère s’arrogea e. a. le bœuf de labour, laissant la vache à
son cadet. S’ensuivit une contestation devant diverses divinités, mais la suite de la légende ne
nous pas été transmise. Que la légende d’Appu ait subi des influences hourrites ou
mésopotamiennes, elle a reçu sa forme littéraire, aux dires de J. Siegelová, de la main d’un
écrivain hittite, lequel a pu y inclure des éléments purement hittites, c’est-à-dire indo-
61 Cf. Leclercq, J. La Saga de Thornstein. Revue Britannique. Vol. 69, 3, p. 29-56, 1893.
62 Cf. Leclercq, op. cit., p. 36.
63 Sur le caractère des deux frères, voir L. Leclercq art. cit., p. 41 et 49. Le côté guerrier des deux frères, puisque
leur nom évoque celui du dieu Thor (voir à ce propos Simpson, J. Otherworld Adventures in an Icelandic Saga.
Folklore. Vol. 77, p. 1-20, 1966, qui prouve que le Thorstein de la Thorstein Saga baejarmagns a d’indéniables
traits de Thor), pourrait aussi nous rappeler le couple Arjuna - Bhima; ils ne nous semblent pas liés à la
souveraineté, puisque leur père Viking n’est pas un roi. Sur l’opposition entre guerrier de Thor (respectueux de
l’ordre) et guerrier d’Odin (“anarchiste” violent), voir e. a. Miller, op. cit., p. 61, 182 et 245.
64 Cf. Siegelová, J. Appu-Märchen und Hedammu-Mythus. Wiesbaden: Harrassowitz, 1971, p. 4-34.
Belo Horizonte, nº 1, p.15, junho de 2008

européens, comme la différence de caractère entre deux (demi-)frères non jumeaux.65 Ce
différend entre deux frères nous fait songer à celui dont parle le poète béotien Hésiode dans
ses Travaux et les Jours, et qui confronte l’auteur à son méchant frère Persès.66 Mais
l’exemple hittite ne paraît pas concerner un quelconque pouvoir royal et inverse au contraire
la différence de caractère entre aîné et cadet, l’aîné étant animé par la sagesse, le cadet l’étant
par la “fureur guerrière”,67 différence dont nous avons découvert certains exemples dans
certaines littératures indo-européennes.
En conclusion, Nisien et Efnisien entrent dans la catégorie (indo-européenne, nous
semble-t-il) des frères non jumeaux, dont les caractères sont marqués par la différence d’âge,
et qui entretiennent des rapports avec la souveraineté; ils seraient en quelque sorte la forme
humaine de divinités telles que Mitra et Varuna, comme le furent Vibhishana et Râvana dans
le Ramayana, Hélénos et Déiphobe dans l’Iliade, Arruns Tarquin et Tarquin le Superbe dans
l’histoire royale de Rome, Diuiciacus et Dumnorix chez les Héduens du Bellum Gallicum de
César, Sinistus et Hendinos chez les Burgondes du IVe siècle apr. J.-C., Ervaz et Ervand dans
l’Histoire de l’Arménie de Moïse de Khorène, Aghrirez et Afrasiab dans le Livre des Rois de
Firdousi, et Bruteno et Witowudi dans la “préhistoire” du peuple balte (cf. n. 1).
Références Bibliographiques
DUMÉZIL, G. Mythe et épopée. Types épiques indo-européens: un héros, un sorcier, un roi.
Paris: Gallimard, 1971.
GOETINCK, G. Dioscuric and other themes in Branwen. Ollodagos. Bruxelles, vol. 6, p. 219-
254, 1994.
GRIMAL, P. Dictionnaire de la mythologie grecque et latine. Paris: P.U.F., 1969.
GRISWARD, J. H. Archéologie de l’épopée médiévale: structures trifonctionnelles et mythes
indo-européens dans le cycle des Narbonnais. Paris: Payot, 1981.
65 Notre ami Pierre Cornil nous a assuré que l’opposition entre deux frères ne se trouvait pas dans la littérature
babylonienne.
66 Cf. v. 203-214 où Hésiode se compare à un rossignol face à l’aigle qu’est son frère [cf. Verdenius, W. J. A
Commentary on Hesiod’s Works and days. Leiden: (editora), 1985, p. 119-123(v. 1-382)]; nous avons montré
que le rossignol présente la première fonction indo-européenne, celle de la souveraineté (Les trois fonctions dans
Phèdre, Fables, III, 18. Studia Indo-europea. Vol. 2, p. 93-101, 2006).
67 Homère dans l’Iliade (IV, 321-325) le constate déjà dans les paroles du vieux Nestor: … Je sens maintenant
l’atteinte de l’âge. Je n’en compte pas moins rester dans les rangs des meneurs de chars afin de les guider de
mon conseil et de ma voix. Les jeunes joueront de la javeline, puisqu’ils sont plus aptes à se battre et s’assurent
en leurs propres forces (traduction par P. Mazon, C.U.F.).
Belo Horizonte, nº 1, p.16, junho de 2008

HALL, A. Gwŷr y Gogledd? Some Icelandic analogues to Branwen Ferch Lŷr. Cambrian
medieval Celtic studies. Cambridge, vol. 42, p. 27-50, 2001.
Les quatre branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge. Traduit, présenté et
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MILES, B. Branwen. A reconsideration of the German and Norse analogues. Cambrian
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MILLER, D. A. The epic hero. Baltimore: John Hopkins University Press, 2000.
SAXO GRAMMATICUS. La geste des Danois. Traduit par J.-P. Troadec. Paris: Gallimard,
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STURLUSON, Snorri. L’Edda. Récits de mythologie nordique. Traduit du vieil-islandais,
introduit et annoté par Fr.-X. Dillemann. Paris: Gallimard, 1991 (2005²)




1 commentaire:

  1. Bonjour
    Vos articles sont intéressants, continuez dans votre lancée... Par contre, et c'est mon avis: je trouve déplaisant de lire du blanc sur fond noir, le violet est une couleur spirituelle qui fait retenir un texte, pensez-y. Pour ce qui est de mon texte sur le Shamann de Glozel, je vous autorise bien sur à l'éditer sur votre blog!
    Bien à vous
    O-H de Warenghien

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