samedi 5 janvier 2013

Le Festin de Bricriu


Le Festin de Bricriu

Fled Bricrend

Trad. H. d'Arbois de Jubainville,
© Erik Stohellou 2009, pour la fin du texte


Sommaire :

A. Morceau du héros à Emain Macha [capitale de l'Ulster], § 1-21. — B. Combat de paroles entre les femmes d'Ulster, § 22-35. — [Épisode I. Le brouillard et le géant, § 36-41]. — C. Marche des Ulates jusques à Cruachan Aï, capitale du Connaught, § 42-56. — [Épisode II. Les chats enchantés, § 57]. — [Épisode III. Jugement de Medb entre les trois héros, § 58-63]. — [Épisode IV. Le tour de force de la roue, § 64]. — [Épisode V. Le tour de force des aiguilles, § 65]. — [Épisode VI. Jugement de Samera, § 66-68]. — [Épisode VII. Combat contre Ercoil, § 69-71]. — [Épisode VIII. Le jugement de Medb reste sans effet, § 72-74]. — [Épisode IX. Leblond, fils de Leblanc, refuse de prononcer une sentence, § 75], — [Épisode X. Jugement de Terrible, fils de Grande Crainte, § 76-78]. — [Épisode XI. Les épreuves au château de Cûroi, leurs conséquences, § 79-90]. — D. Acquisition de la primauté guerrière à Emain Macha, § 91-94. —
[[ fin du texte traduit d'après George Henderson, § 95-102 ]]

A. — Morceau du héros à Emain-Macha.

1. Un grand festin fut offert au roi d'Ulster Conchobar, fils de Ness, et à tous les Ulates [ou habitants de l'Ulster], par Bricriu, dit « à la langue empoisonnée. » Bricriu passa une année entière à préparer ce festin. Il construisit une belle maison pour servir de salle à manger. Il la fit bâtir dans la forteresse de Rudraigé, à l'imitation du palais royal de Conchobar à Emain-Macha [capitale de l'Ulster], mais l'édifice nouveau fut supérieur à tout autre de cette époque, tant par la qualité des matériaux que par le talent de l'architecte, par la finesse du travail des piliers et de la façade, par l'éclat, le prix, la valeur artistique, la célébrité des sculptures et du portique.
2. La salle à manger était disposée comme celle du roi suprême à Tara, capitale de l'Irlande. Il y avait neuf lits du foyer à la paroi. Chacune des façades comptait trente-cinq pieds de hauteur; elles étaient couvertes d'ornements en bronze doré. Contre une des façades de ce palais se dressait un lit royal destiné à Conchobar, roi d'Ulster; ce lit dominait tous les autres; il était décoré de pierres précieuses, escarboucles et autres, d'une grande valeur. L'or, l'argent, les escarboucles, les pierreries de toute provenance qui couvraient ce lit avaient tant d'éclat qu'il était la nuit aussi brillant que le jour. On monta ensuite autour de lui douze autres lits, destinés aux douze principaux guerriers d'Ulster. Autant cet ameublement était remarquable, autant étaient solides les matériaux employés à la construction de l'édifice. Il avait fallu un chariot pour apporter chaque poutre et sept hommes des plus forts d'Irlande pour mettre en place chaque solive ; trente charpentiers des meilleurs charpentiers d'Irlande dirigeaient le travail.
3. Au-dessus fut bâtie une chambre haute pour Bricriu lui-même. Elle avait la même élévation que les lits de Conchobar, roi d'Ulster, et des guerriers. Décorée d'ornements particulièrement admirables, elle était percée d'une fenêtre vitrée sur chaque face. Au-dessus du lit destiné à Bricriu, une fenêtre était disposée de manière à donner à Bricriu vue de son lit sur la grande salle, car il savait que les Ulates ne le laisseraient pas entrer dans cette salle.
4. Quand Bricriu eut terminé la construction de sa grande maison et de sa chambre haute, quand il eut achevé de réunir ce qu'il fallait pour le festin, d'abord comme couvertures de lits, étoffes rayées, courtes-pointes, oreillers, ensuite comme breuvage et victuailles, quand il ne lui manqua plus rien, ni mobilier, ni provisions de bouche, il partit et alla trouver à Emain-Macha Conchobar et les grands, réunis autour de ce roi.
5. Précisément ce jour-là, il y avait une assemblée solennelle des Ulates à Emain-Macha. On fit bon accueil à Bricriu et celui-ci s'assit à côté de Conchobar. Il adressa la parole à Conchobar et au reste des Ulates : « Venez chez moi, vous y ferez un repas » que je vous offre. » — « J'accepte, » répondit Conchobar, « si les Ulates y consentent. » Fergus, fils de Roeg, et les autres grands d'Ulster répliquèrent : « Nous n'irons pas, car si nous allions faire le repas auquel nous sommes invités, Bricriu provoquerait entre nous des querelles, et, parmi nous, le nombre des morts serait plus grand que celui des vivants. »
6. « Ce que je vous ferai sera pire, » dit Bricriu, « si vous ne venez pas chez moi. » — « Que feras-tu donc? » demanda Conchobar, « si les Ulates ne viennent pas chez toi. » — « Ce que je ferai ! » répliqua Bricriu, « j'exciterai des querelles entre les rois, les chefs, les guerriers illustres, les jeunes seigneurs; ils s'entre-tueront, s'ils ne viennent pas chez moi boire la bière de mon festin. » — « Nous ne nous tuerons pas à cause de toi, » répondit Conchobar. Bricriu reprit : « Je mettrai la brouille entre les fils et les pères, ils s'entre-tueront ; si je ne parviens pas à vous amener chez moi, je jetterai la discorde entre les filles et les mères; si je ne parviens pas à vous amener chez moi, je provoquerai la dissension entre les deux mamelles de chaque femme, leurs mamelles s'écraseront l'une contre l'autre, elles pourriront, elles périront. » — « Vraiment, » dit Fergus, fils de Roeg, « il vaut mieux y aller. » — « Mettez la question en délibéré, » dit [le druide] Sencha, fils d'Ailill, qu'un petit nombre de chefs examinent s'il est bon d'accepter l'invitation. » — « On aurait tort, » ajouta Conchobar, « de ne pas étudier l'affaire en conseil. »
7. Les nobles Ulates allèrent discuter ensemble. La conclusion de la discussion fut d'adopter l'avis de Sencha. « Eh bien! » dit Sencha, « puisqu'il faut que vous alliez chez Bricriu, choisissez des cautions qui vous garantiront sa bonne conduite ; mettez auprès de lui huit hommes armés d'épées qui l'entoureront chaque fois qu'il sortira de la maison, mais cette surveillance ne commencera que lorsqu'il vous aura montré les préparatifs du festin. » Furbaidé Ferbend, fils de Conchobar, alla porter cette réponse à Bricriu et lui raconta toute la discussion qui avait précédé la décision . « Je veux bien qu'on fasse ainsi, » dit Bricriu.
Les Ulates partirent donc d'Emain-Macha ; chaque bataillon entourait son roi inférieur, chaque corps d'armée son roi supérieur, chaque compagnie son prince. Elle était jolie, elle était admirable la marche des guerriers et des héros qui s'avançaient vers le palais de Bricriu.
8. Bricriu réfléchissait; il se demandait comment il s'y prendrait pour préparer entre les Ulates une querelle qui éclaterait quand les guerriers garants de sa bonne conduite seraient venus le surveiller. Lorsque la lumière se fut faite dans son esprit et que ses réflexions eurent abouti, il alla dans l'endroit où se trouvait Loégairé le vainqueur, fils de Connad, fils d'Ilia, entouré de ses compagnons. — « Eh bien ! » dit Bricriu, « ô Loégairé le vainqueur, toi qui frappes si fortement dans la plaine de Bri, toi qui frappes si ardemment en Midé, ours à la flamme rouge, vainqueur des guerriers d'Ulster ! pourquoi ne serait-ce pas toi qui toujours aurais dans Emain le morceau du héros? » — « Si c'est à moi que le morceau du héros doit revenir, » répondit Loégairé, « certes, je l'aurai. » — « Je te ferai obtenir la primauté parmi les guerriers d'Irlande, » dit Bricriu, « si tu suis mon conseil. » — « Je le suivrai, » répondit Loégairé.
9. « Si tu as le morceau du héros dans ma maison, » poursuivit Bricriu, « tu l'auras toujours dans Emain-Macha. Tu feras bien d'obtenir dans ma maison le morceau du héros, ce morceau de héros ne sera pas conquis dans une maison de fou. Il y a dans ma maison une cuve qui peut contenir trois des héros d'Ulster après qu'on l'a remplie de vin naturel. Il y a dans ma maison un cochon de sept ans ; depuis qu'il fut petit cochon, il n'est entré dans sa gueule que de la bouillie, du lait et du potage au printemps, du lait caillé et du lait frais en été, des noix et du froment en automne, de la viande et du ragoût en hiver. Il y a dans ma maison une vache de sept ans; depuis qu'elle a été petite génisse, il n'est entré dans sa gueule ni bruyère, ni mauvais fourrage ; elle n'a mangé que du lait frais et de la petite herbe verte. Il y a dans ma maison cent pains de froment cuits au miel; vingt-cinq sacs de grain ont été employés à faire ces cent pains; pour quatre pains, il fallait un sac. Tel sera le morceau du héros dans ma maison, » dit Bricriu. « Puisque c'est toi qui es le meilleur des guerriers d'Ulster, c'est à toi qu'on doit donner ce morceau et c'est pour toi que je l'ai désiré. Quand donc sera prêt le festin du dernier jour, que ton cocher se lève et ce sera à toi qu'on apportera le morceau du héros. » — « Il y aura, » répondit Loégairé, « il y aura des hommes tués ce jour-là, ou ce que tu me fais espérer se réalisera. » Bricriu sourit, il était content.
10. Après avoir inspiré, à Loégairé le vainqueur, le désir d'une querelle, Bricriu se rendit là où se trouvait Conall le triomphateur, entouré de ses compagnons. « Vraiment, ô Conall le triomphateur, » dit Bricriu, « c'est toi qui es le guerrier des victoires et des batailles. Tes combats sont plus grands que ceux de tout le reste des guerriers d'Ulster. Quand les Ulates vont dans les autres provinces, tu pars trois jours avant eux, et tu traverses le premier les gués et les plaines. Ensuite tu es à l'arrière-garde et tu les protèges au retour. Pour les atteindre, il faudrait te passer sur le corps. Pourquoi, après cela, ne serait-ce pas toi qui, toujours à Emain-Macha, aurais le morceau du héros? » Bricriu avait bien flatté Loégairé. Il flatta deux fois autant Conall le triomphateur.
11. Après avoir réussi, selon son désir, à exciter les sentiments querelleurs de Conall le triomphateur, Bricriu va où se trouvait la troupe de Cûchulainn. « Eh bien, » dit-il, « ô Cûchulainn, toi le vainqueur des combats dans la plaine de Bri, toi qui portes si élégamment ton manteau sur les rives de la Liffey1, ô fils bien-aimé d'Emain, favori des femmes et des filles, ce n'est pas en vain qu'on t'a surnommé chien de garde de Culann, car tu es l'orgueil des Ulates, c'est toi qui les protèges dans leurs grandes attaques et dans leurs grands exploits, tu apprends à chaque Ulate quel est son droit. Le but auquel n'est arrivé aucun des Ulates a été atteint par toi. Tous les guerriers d'Irlande reconnaissent la supériorité de ton courage, de la bravoure et de tes exploits. Pourquoi laisserais-tu à un autre des Ulates le morceau du héros, puisque, parmi les hommes d'Irlande, personne n'est capable de te le disputer? » — « Je te le jure, » dit Cûchulainn, « je le jure par le serment qu'on prête dans ma nation, il sera sans tête celui qui viendra me disputer le morceau du héros. » Alors Bricriu partit, il retourna au milieu de ses gens; il était calme comme s'il n'eût provoqué aucune querelle.
12. Les Ulates entrèrent dans le palais de Bricriu; chacun y prit possession de son lit, tant roi qu'héritier présomptif de roi, tant grand chef que petit chef et jeune homme. Une moitié de la salle fut occupée par Conchobar avec les guerriers d'Ulster autour de lui, une autre moitié par les femmes des Ulates, rangées autour de Mugain, fille d'Echaid Fedlech, femme de Conchobar.
Conchobar et ceux qui l'entouraient se trouvaient dans la partie antérieure de la maison, c'étaient : Fergus, fils de Roeg; Celtchar, fils d'Uthechar ; Eogan, fils de Durthacht ; Fiacha et Fiachaig, tous deux fils du roi; Fergné, fils de Findchoim ; Fergus, fils de Lété; Cuscraid le bègue de Macha, fils de Conchobar; Sencha fils d'Ailill ; Rous, Daré et Imchad, tous trois fils de Fiacha ; Muinremur, fils de Gerrgend ; Errgé à la lèvre de cheval; Amorgéné, fils d'Ecet; Mend, fils de Salchadé; Dubthach le paresseux des Ulates, Feradach le bienheureux, Fedelmid aux nombreux manteaux, Furbaide dit le sommet des hommes, Rochad, fils de Fathem; Loégairé le vainqueur, Conall le triomphateur, Cûchulainn, Connad, fils de Morné; Erc, fils de Fedelmid; Illand, fils de Fergus; Fintan, fils de Niall ; Cetern, fils de Fintan ; Fachtné, fils de Senchaid; Conlé le faux, Ailill à la langue de miel, Bricriu lui-même et la foule des autres guerriers Ulates avec leurs fils et les gens de métier à leur service.
13. Les musiciens jouèrent de leurs instruments, les jongleurs se livrèrent à leurs exercices jusqu'à ce que vînt le moment de prévenir que le festin allait commencer. Bricriu fit lui-même l'annonce du festin et de toutes ses magnificences, puis il reçut l'ordre de quitter la salle pour dégager la responsabilité de ses cautions. Les cautions se levèrent, l'épée nue à la main, pour le faire sortir. Bricriu se mit en marche avec ses gens pour gagner sa chambre haute. En partant, et au moment de quitter la salle, il prit la parole : « Ici, » dit-il, « le morceau du héros, tel qu'il a été préparé, n'est pas le morceau du héros d'une maison de fou. Vous le donnerez à celui qui vous paraîtra le meilleur des guerriers Ulates. » Puis il s'en alla.
14. Les domestiques chargés de faire les parts se lèvent pour s'acquitter de leur office. Mais alors Sedlang, fils de Riangabair, cocher de Loégairé le vainqueur, se lève aussi : « Donnez, » dit-il, « le morceau du héros à Loégairé le vainqueur, car il a droit de préférence sur tous les autres guerriers Ulates. » Id, fils de Riangabair, cocher de Conall le triomphateur, se lève également et réclame, dans les mêmes termes, le morceau du héros pour son maître. Loeg, fils de Riangabair, cocher de Cûchulainn, en fait autant : « Donnez, » dit-il, « le morceau du héros à Cûchulainn; pour les Ulates il n'y aura pas honte à le lui céder, car il est leur meilleur guerrier. » — « Cela n'est pas vrai, » s'écrient Conall le triomphateur et Loégairé le vainqueur.
15. Les trois guerriers se lèvent, saisissent leurs boucliers, tirent leurs épées, engagent le combat; dans une moitié du palais on eût cru que le ciel était en feu, tant brillaient les épées et les pointes aiguës des javelots ! Dans l'autre moitié de la salle, les boucliers, blanchis à la chaux, jetaient des reflets semblables à ceux d'une troupe d'oiseaux blancs. Le palais retentit du bruit des armes, les guerriers témoins de cette lutte tremblaient ; le roi Conchobar et Fergus, fils de Roeg, furent saisis de colère en voyant la conduite indigne et injuste de deux des combattants qui s'étaient réunis contre un seul : Conall le triomphateur et Loégairé le vainqueur contre Cûchulainn. Chez les Ulates personne n'osait s'interposer. Enfin, le druide Sencha dit au roi Conchobar : « Sépare les combattants. » En ce temps Conchobar, chez les Ulates, était, en quelque sorte, un dieu sur terre.
16. Conchobar et Fergus2 allèrent se placer entre les trois guerriers. Ceux-ci abaissèrent aussitôt leurs armes : « Acceptez ma décision, » dit Sencha. « — Nous l'acceptons, » répondirent-ils. « Voici ma décision, » reprit Sencha : « on partagera, cette nuit, le morceau du héros entre tous les convives, puis on ira soumettre la question qui vous divise à l'arbitrage d'Ailill, fils de Maga, roi de Connaught ; il sera difficile de trouver une solution chez les Ulates si l'on n'obtient pas un jugement à Cruachan-Aï, capitale du Connaught »
Ensuite se fit la distribution des victuailles, de la bière; l'eau-de-vie circula parmi les convives, et chez eux commencèrent l'ivresse et la gaieté. Bricriu était toujours avec la reine sa femme dans sa chambre haute. De son lit, il voyait ce qui se passait dans le palais; il chercha dans son esprit comment il parviendrait à susciter entre les femmes une querelle analogue à celle qu'il avait provoquée entre les hommes.
17. Tandis que la tête de Bricriu travaillait ainsi, il arriva que Fedelm aux neuf coeurs, femme de Loégairé le vainqueur, sortit du palais avec cinquante compagnes pour se dégager le cerveau, que la bière et l'eau-de-vie avaient alourdi. Bricriu la voit passer : « Cela va bien cette nuit, » dit-il, « ô femme de Loégairé le vainqueur; ce n'est point par dérision, Fedelm, qu'on t'a surnommée aux neuf coeurs, tu le mérites par la distinction de ta beauté, de ton esprit, de ta naissance. Conchobar, roi d'un des cinq grands royaumes d'Irlande, est ton père; Loégairé le vainqueur est ton mari. Suivant moi, aucune femme d'Ulster ne devrait avoir le pas sur toi dans la salle à manger du roi suprême d'Irlande à Tara; ce serait derrière tes talons que devraient marcher toutes les femmes d'Ulster. Or, si tu rentres la première dans ma maison cette nuit, ce sera toi qui, désormais, seras toujours, dans les salles de festin, la reine, et tu t'élèveras au-dessus de toutes les femmes d'Ulster. » Puis Fedelm continua sa marche; elle s'arrêta à trois sillons de distance du palais de Bricriu.
18. Après elle [avec cinquante compagnes], sortit Lendabair, fille d'Eogan, fils de Durthacht, femme de Conall le triomphateur. « Eh bien ! Lendabair, » lui dit Bricriu, « ce n'est pas pour se moquer de toi qu'on t'a donné ton nom : Lendabair vient de lendan, en irlandais « favorite; » et tu es la bien-aimée des hommes du monde entier, à cause de ta beauté célèbre. Autant ton mari dépasse tous les guerriers de l'univers par sa bravoure et par l'élégance de sa personne, autant tu l'emportes sur le reste des femmes d'Ulster. Suivant moi, aucune femme d'Ulster ne devrait avoir le pas sur toi dans la salle à manger du roi suprême d'Irlande à Tara; ce serait derrière tes talons que devraient marcher toutes les femmes d'Ulster. Or, si tu rentres la première dans ma maison cette nuit, ce sera toi qui, désormais, seras toujours, dans les salles de festin, la reine, et tu t'élèveras au-dessus de toutes les femmes d'Ulster. »
Il avait adressé à Fedelm des compliments bien exagérés; il en donna deux fois autant à Lendabair,
19. Là-dessus, Emer, femme de Cûchulainn, sortit accompagnée de cinquante autres femmes : « Bonne chance à toi, ô Emer, fille de Forgall le Rusé, » dit Bricriu, « ô femme du meilleur des guerriers d'Irlande! Ce n'est point par l'effet d'une mauvaise plaisanterie qu'on t'appelle Emer à la belle chevelure ; les rois et les princes royaux se sont disputé ta main. Autant le soleil l'emporte sur les étoiles, autant tu surpasses les autres femmes dans le monde entier par ta beauté, ta distinction, ta naissance, ta jeunesse et l'éclat de ton teint, par ton illustration, ta gloire, ton instruction et ton éloquence. Suivant moi, aucune femme d'Ulster ne devrait avoir le pas sur toi dans la salle à manger du roi suprême d'Irlande à Tara; ce serait derrière tes talons que devraient marcher toutes les femmes d'Ulster. Or, si tu rentres la première dans ma maison cette nuit, ce sera toi qui, désormais, seras toujours, dans les salles de festin, la reine, et tu t'élèveras au-dessus de toutes les femmes d'Ulster. » Il avait adressé bien des flatteries à Fedelm et à Lendabair; il en donna trois fois autant à Emer.
20. Les trois femmes, suivies chacune de cinquante compagnes, s'arrêtèrent au même endroit, à trois sillons du palais. Aucune des trois ne savait ce que Bricriu avait dit aux deux autres pour provoquer une querelle entre elles. Elles se mirent en mouvement pour gagner le palais. Dans le premier sillon, leur démarche jolie fut posée et lente ; c'était à peine si, à chaque pas, on apercevait l'avance que le pied levé prenait sur l'autre. Au deuxième sillon, leur doux mouvement devint plus rapide. Au sillon le plus rapproché du palais, chacune voulant dépasser les deux autres, elles relevèrent leurs robes jusqu'au mollet, espérant chacune entrer le plus tôt, puisque Bricriu leur avait dit à chacune que celle qui arriverait la première serait la reine des femmes d'Ulster. Un grand bruit résulta des efforts que chacune [suivie de ses cinquante compagnes] fit pour l'emporter sur l'autre ; on eût cru entendre cinquante chariots ; le palais en trembla tout entier; dans le palais, les guerriers sautèrent sur leurs armes pour s'entretuer.
21. « Arrêtez, » leur dit Sencha, « ce ne sont pas des ennemis qui sont venus ; mais Bricriu a provoqué une querelle entre les femmes qui sont sorties. Je le jure par le serment que prête ma nation : si l'entrée du palais ne leur est interdite, il y aura ici plus de morts que de vivants. » A ces mots, les portiers fermèrent la porte. Mais Emer, fille de Forgall le Rusé, femme de Cûchulainn, alla plus vite que les autres femmes; de son dos, elle heurta la porte ; elle fit reculer les portiers devant la foule féminine. Alors, dans le palais, les maris se levèrent; chacun voulait ouvrir passage à sa femme et la faire entrer la première. « Cela ira mal cette nuit, » dit le roi Conchobar. De la baguette d'argent qu'il tenait à la main, il frappa le poteau de bronze de son lit. « Arrêtez » dit Sencha; « ici le combat ne se fera pas avec des armes, ce sera avec des paroles. » Chacune des trois femmes alla se placer sous la protection de son mari hors du palais, et alors commença ce qu'on appelle le combat de paroles entre les femmes d'Ulster.

B, — Combat de paroles entre les femmes d'Ulster.

22. Fedelm aux neuf coeurs, femme de Loégairé le vainqueur, chanta le poème suivant :
La mère qui m'a portée était noble, distinguée, de race aussi illustre que mon père.
Je suis fille d'un roi et d'une reine de remarquable beauté.
Jolie comme devait l'être l'enfant d'une telle mère,
Je devins, avec la dignité de la noblesse irlandaise, l'épouse chaste
De Loégairé à la peau de souris, à la main rouge,
Qui accomplit tant d'exploits puissants sur les prairies de l'Ulster.
Seul et sans l'assistance d'aucun de ses compatriotes, il arrête sur les frontières des ennemis égaux en force à l'Ulster entier ;
Il protège, il défend les frontières, il tue les ennemis.
Loégairé est le plus grand, le plus célèbre des guerriers;
Il a remporté plus de victoires que chacun des autres.
Pourquoi ne serait-ce pas moi, Fedelm, la toute aimable, la beauté victorieuse, la triomphante bergère.
Qui aurait le pas sur les autres femmes, à Tara, dans le palais des rois suprêmes où circule le joyeux hydromel?

23. Voici ce que chanta Lendabair, fille d'Eogan, fils de Durthacht, femme de Conall le triomphateur, fils d'Amorgein :
C'est moi, femme intelligente et adroite,
Qui doit marcher, belle et svelte comme un roseau.
Dans le palais du roi suprême, à Tara, devant les autres femmes d'Ulster.
Car mon mari est l'aimable et triomphant Conall au grand char,
Conall dont le pas noble et fier
Au moment du combat dépasse tous les autres.
Il est beau quand il revient vers moi, après ses victoires, apportant les têtes des ennemis tués,
Jusqu'à ce que, pour l'Ulster, il retourne affronter les coups de la dure épée des batailles.
….........................................
Il défend les gués d'Ulster, il en chasse l'ennemi.
La pierre du tombeau est prête pour le guerrier
Qui ose adresser la parole à Conall, fils d'Amorgein.
Puisque c'est Conall qui, par le nombre de ses victoires,
Dépasse chaque guerrier,
Pourquoi ne serait ce pas moi, Lendabair
Aux beaux yeux,
Qui précéderais toutes les femmes dans le palais des rois?

24. Emer, fille de Forgall le Rusé, femme de Cûchulainn, chanta en vers ce qui suit :
Quand je marche, on voit briller sur mon visage l'intelligence et l'adresse;
Quand j'avance victorieuse, on admire la beauté de chacun de mes traits.
Les hommes mettent à haut prix la noblesse de mon regard et de ma figure.
[Quand on a cherché une femme pour Cûchulainn],
On n'a trouvé nulle part ce qu'il fallait : beauté, douceur et adresse,
Finesse, libéralité et chasteté.
Tendre et intelligente épouse, tant qu'on n'est pas venu à moi.
C'est moi que tous les Ulates ont désirée.
C'est moi qui possède le coeur de Cûchulainn.
Cûchulainn n'est pas un mari comme les autres.
Cûchulainn, le chien de Culann, n'est pas un chien vulgaire :
Des gouttes de sang couvrent le bois de sa lance;
Des taches de sang son épée.
Son beau corps est noir de sang ;
Sa belle peau est sillonnée de cicatrices.
11 a des blessures au côté sur la hanche.
Son oeil si doux est beau quand il l'enfonce dans sa tête.
Il protège noblement le serf.
Il a les yeux longs et rouges.
Tout rouge est son char.
Le coussin de son char est tout rouge.
Au combat, il domine les oreilles des chevaux, les haleines des hommes.
Il fait de nombreux tours d'adresse : le saut guerrier du saumon,
Le tour brun, le tour des aveugles, le tour de l'oiseau ;
Il lance de l'eau, fait le tour des neuf hommes.
Il écrase les bataillons dans de mortels combats.
Il sauve la vie à des armées fières.
Il triomphe de la frayeur des ignorants.
C'est un homme qui s'alite malade3 ;
Il devient jaune..., il se courbe ;
La cause en est une femme que tous les Ulates estimaient
Jusqu'à ce qu'elle s'emparât de mon mari.
…..........................
…..........................
…..........................
Toutes les femmes d'Ulster se sont disputé son coeur jusqu'au moment où il est devenu mon mari.

25. Sur les entrefaites, voici ce qui arriva. Loégairé et Conall le triomphateur, qui étaient dans le palais, entendant ce que disaient les femmes, tressaillirent et firent un saut merveilleux, comme il convenait à des héros; puis, brisant une poutre de la paroi du palais, ouvrirent dans cette paroi une brèche aussi haute qu'eux. Ils voulaient donner à leurs femmes un passage pour pénétrer dans la salle; mais Cûchulainn souleva un côté tout entier de la maison, en face de son lit. en sorte que, par-dessous la muraille, on voyait au dehors le ciel et les étoiles. Sa femme put y passer avec les cinquante compagnes de chacune de ses rivales et avec ses cinquante compagnes à elle-même. Cette entrée solennelle fut, pour la femme de Cûchulainn, un acte de supériorité qui la mit hors de pair. Puis Cûchulainn laissa retomber la muraille de bois qu'il avait soulevée, et celle-ci s'enfonça en terre à une profondeur de sept coudées, tout l'édifice en fut ébranlé. La chambre haute de Bricriu s'écroula. Bricriu lui-même et la reine sa femme tombèrent sur le fumier, dans la cour, au milieu des chiens. « Hélas! » s'écria Bricriu, « les ennemis sont venus dans le château. » Se relevant au plus vite, il fit le tour du palais et vit comment cet édifice était devenu boiteux... On le laissa entrer; personne ne distinguait qui il était ; tant le fumier l'avait sali !
26. Enfin, sa façon de parler le fit reconnaître. Sans sortir de la salle, il adressa la parole à ses hôtes : « Ne vous ai-je pas préparé un festin, ô Ulates ! et voilà que la salle du banquet me cause plus d'ennui que toutes mes propriétés. Il vous est interdit de boire, manger ni dormir, tant que vous n'aurez pas remis mon bâtiment dans l'état où vous l'avez trouvé. » A ces mots, tous les héros d'Ulster se lèvent et font ensemble un effort pour redresser l'édifice; mais, quoique avec un vent favorable, ils ne parvinrent pas à le soulever. « Que faire? » se demandèrent-ils. — « Suivant moi, » dit Sencha, « cela ne vous regarde point. Que celui qui a rendu la maison boiteuse, voie aux moyens de la remettre d'aplomb. »
27. « C'est à toi à redresser la maison, » dirent les Ulates à Cûchulainn. « roi des guerriers d'Irlande ! » s'écria Bricriu, « si tu ne redresses pas ma maison, personne au monde n'y parviendra. » Tous les Ulates prièrent Cûchulainn de les tirer d'embarras. Voulant éviter aux invités la privation du boire et du manger, Cûchulainn se leva et fit un effort pour soulever l'édifice. Ce fut en vain, La fureur lui fit faire d'affreuses grimaces, une goutte de sang brilla à la racine de chacun de ses cheveux ; il s'arracha les cheveux, le sommet de son front parut chauve et ses boucles de cheveux noirs tombèrent comme si des ciseaux les eussent coupés ; il était brûlant de colère, son corps s'allongea tellement que le pied d'un homme de guerre eût trouvé place entre chacune de ses côtes.
28. Ses valets et ses adorateurs s'approchèrent de lui ; alors il souleva la maison, puis la replaça droite, comme elle était d'abord. Puis les invités mangèrent tranquillement le festin ; dans une moitié de la salle étaient les rois et les chefs, autour du célèbre et admirable Conchobar, grand et merveilleux roi d'Ulster ; dans l'autre moitié, les reines : Mugain Aitencaethrech, fille d'Echaid Fedlech, femme du roi Conchobar, fils de Ness ; Fedelm, fille de Conchobar, dite aux neuf formes, parce qu'elle avait neuf formes plus belles l'une que l'autre, [et femme de Loégairé le vainqueur] ; Fedelm à la belle chevelure, fille d'Echaid, femme de Cethernn, fils de Fintan ; Brig la judicieuse, femme de Celtchar, fils d'Uthechar ; Findige, fille d'Echaid, femme d'Eogan, fils de Durthacht; Findchaem, fille de Cathba, femme d'Amorgen à la chevelure de fer; Derbforcaill, femme de Lugaid aux ceintures rouges, fils des trois beaux d'Emain ; Emer à la belle chevelure, fille de Forgall le Rusé, femme de Cûchulainn, fils de Sualdam ; Lendabair, fille d'Eogain, fils de Durthacht, femme de Conall le triomphateur; Niab, fille de Celtchar, fils d'Uthechar, femme de Cormac Condlongas, fils de Conchobar. Il serait trop long d'énumérer les autres femmes et de réciter leurs noms.
29. Un bruit confus s'éleva dans la salle : les trois femmes s'étaient remises à parler; il y avait entre leurs maris comme entre elles rivalité de vanterie ; les maris : Conall, Loégairé, Cûchulainn se levèrent pour recommencer le combat. Sencha, fils d'Ailill, se leva aussi, il agita sa baguette, tous les Ulates firent silence pour écouter; Sencha pour gronder les femmes, chanta un poème :
Je vous réprimande, ô héroïnes
Brillantes, illustres, nobles des Ulates.
Cessez de vous vanter;
Ne faites point pâlir le visage des hommes
Dans de rudes combats,
Par l'orgueil de leurs exploits.
C'est par la faute des femmes
Que se fendent les boucliers des hommes ;
Que les hommes vont aux combats ;
Que la multitude des grands guerriers
Lutte, emportée par la colère.
De là vient la puissance
De cette folie qui est chez eux habitude :
Ils se lèvent en armes et ne réparent aucun mal;
Ils tombent et ne se relèvent point.
Je vous réprimande, ô héroïnes brillantes, illustres !

30. Emer répondit, chantant en vers :
« Je ne puis faire autrement : je suis la femme d'un beau héros qui, par une étude soutenue, a acquis beaucoup de talent. Il fait le tour de force sur haleine, le tour de la pomme, le tour du démon grimaçant, le tour du ver, le tour du chat, le tournoiement rouge du guerrier vaillant, le tour du javelot en sac, le coup de rapidité, le feu de bouche, le cri de héros, les tours de force de la roue et du tranchant; il monte le long de la corde et sur les épaules des hommes. »
Mon mari n'a pas trouvé son pareil
Ni pour l'âge, ni pour la taille, l'éclat du teint,
La voix, la finesse de l'esprit, la naissance,
La beauté, l'éloquence, l'art de combattre,
Le feu, les victoires, l'ardeur,
L'habileté à la chasse, la noblesse,
La légèreté à la course, la vigueur,
Les triomphes sur les héros,
Le tour des neuf.
Qui donc ressemble à Cûchulainn ?

31. « Si ce que tu dis est vrai, ô femme! » dit Conall le vainqueur, « que l'artiste s'avance et nous lui demanderons de nous montrer son talent. » - « Non, certainement, répondit Cûchulainn, je suis fatigué, brisé aujourd'hui; tant que je n'aurai pas mangé et dormi, je n'entreprendrai aucune lutte. » Cûchulainn disait la vérité. Il avait dompté, ce jour-là, un des deux chevaux qu'il attela depuis à son char, le Gris de Macha, au bord du lac Gris, sur la montagne de Fuat. Au moment où ce cheval sortait du lac, Cûchulainn s'était glissé jusqu'à lui ; il lui avait mis les deux mains sur le cou, et, tenant ainsi le cheval entre les deux mains, il s'en était rendu maître après une lutte. Cûchulainn, avec ce cheval, avait parcouru la terre d'Irlande, et, la nuit même, il était arrivé avec ce bon coureur à Emain-Macha. Il avait [précédemment], de la même façon, dompté le cheval noir de Merveilleuse-Vallée, près du lac de Merveilleuse-Vallée.
32. Alors Cûchulainn dit : « J'ai parcouru aujourd'hui, avec mon cheval gris, les grands pays de l'Irlande : Breg, Midé, Muresc, Murthemné, Macha, Mag-Medbé; — Currech, Cleitech, Cerné; — Lia, Liné, Locharné ; — Féa, Fémen, Fergné ; — Ur-Ros-Domnand, Ros-Roïgné; — Anni, Eo4. »
« Mieux vaut le sommeil que tous les tours de force; j'aime mieux manger que faire n'importe quoi. Je le jure par le dieu par lequel jure ma nation, quand je serai rassasié de nourriture et de sommeil, un combat singulier sera pour moi un jeu et un plaisir. »
33. Il fut convenu que le droit au morceau du héros serait de nouveau mis en question. Conchobar et le reste des grands d'Ulster intervinrent, et voici quelle fut la décision : « Levez-vous, » dit le roi, « et allez trouver l'homme qui vous jugera : ce sera Cûroi, fils de Daré. Et il chanta le poème suivant :
Demandez l'homme
Qui juge chacun ;
Le fils de Daré le dur,
L'aimable Cûroi,
Qui rend toujours d'équitables jugements,
Qui condamne les menteurs;
Homme vraiment juste,
Bon et très intelligent.
Hôte hospitalier,
Héros à la main agile.
Grand et digne roi !
Il jugera votre querelle équitablement,
Acte héroïque qu'on lui demandera. Demandez-le !
Demandez l'homme
Qui juge chacun.
Le fils de Daré le dur,
L'aimable Cûroi !

34. « J'accepte, » dit Cûchulainn. — « J'y consens, » dit Loégairé. — « Allons-y, » dit Conall. — « Prenons des chevaux, » reprit Cûchulainn, « et fais atteler ton char, ô Conall. » — « Hélas! » s'écria Conall. — Ah! » répondit Cûchulainn, « chacun sait que tes chevaux sont maladroits, ont le pas lent; que ton joug est très lourd, que ton grand char soulève à chacune de ses deux roues des mottes de terre; et une trace, reconnaissable pendant un an, est remarquée, par la jeunesse d'Ulster, sur les routes que suit ton char, ô Conall ! »
35. « Tu entends ses moqueries, ô Loégairé! » reprit Conall. — « Hélas, » dit Loégairé, « ne m'insulte pas, ne me fais pas rougir, » et il chanta :
Je suis un guerrier infatigable sur les gués, dans les plaines,
Et au moment du combat devant les guerriers d'Ulster.
Ne prétends pas à la préséance sur moi, ô vieillard !
J'ai l'habitude de conduire mon attelage
Devant les héros, devant les guerriers montés sur les chars,
Devant les meilleurs chars de guerre,
Au travers des périls, des obstacles, des bois, des frontières.
Le guerrier qui a le meilleur attelage
Ne me dépasse pas à la course.

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