vendredi 28 décembre 2012

LECTURE DE TITE-LIVE


LECTURE
DE
TITE-LIVE
par
GEORGES DUMEZIL


LECTURE
DE
TITE-LIVE
par
GEORGES DUMEZIL
suivi de :
LES TRANSFORMATIONS
DU
TROISIEME DU TRIPLE

http://cahiers.kingston.ac.uk/pdf/cpa7.1.dumezil.pdf

•  Lecture de Tite-Live  :  chap.  IV  de  ''Horace et les Curiaces" (1942).
Appendice  :  extraits de  "Aspects de la fonction guerrière  chez les Inelo-Européens"
(1956).  Les Transformations du Troisième du triple: texte inédit (mars 1967) NOTE LIMINAIRE
Le livre de Georges Dumézil "Horace et les Curiaces",  compte quatre
chapitres :  "Furor",  "CGchulaiIm",  "Tullus Hostilius".  "Horace".  On lira cidessous,  dans son intégralité,  le dernier chapitre.  Mais son intelligence demande qu'on retienne ceci :
1 - Sur le "furor",  qu'il  se comprend en opposition à la "disci~lina" romaine.  Alors que que la règle principale de la légion romaine est de ' donner le
pas à  la manoeuvre collective et prévue sur l'improvisation des individus  et,
dans une certaine mesure,  sur leur vaillance" (p.  15). l'Irlandais,  le Gaulois,
le Germain,  se soucient avant tout,  sur le champ de bataille,  de "déployer au
maximum et spectaculairement leur "virtus" propre,  au risque de perdre contact avec l'ensemble" (P.  16).  Le mot "virtus",  en fait,  est inadéquat: "Le terme le moins inexact est celui par lequel les Germains lettrés,  tel Adam de Brê-
me,  ont tâché de traduire la Wut des langues indigènes: furor.  Encore s'agit-il
d'une fureur transfigurante,  ëiiüDe frénésie dans laquelle l 'homme se dépasse au
point de changer de comportement,  parfois de forme,  devient une sorte de monstre infatigable,  insensible ou même invulnérable,  infaillible dans son estoc  et
insoutenable dans son regard.  Son apparition triomphante sur le champ de bataille est une sorte de démonophanie  : rien qu'à le voir,  rien qu'à entendre son cri.
l'adversaire est pénétré de terreur,  paralysé, J5étrüié,  dans le temps même où
l'assaillant sent décupler ses forces.  En général une mise en scène - décors et
costumes - favorise cet effet foudroyant".
2 - Sur l'histoire du  combat initiatique de  Cachulainn,  qu'elle met en scène
le "furor" du héros irlandais.  "Tout jeune  encore,  Cachulainn se rend sur la
frontière de son pays,  provoque et défait les trois frères fils  de  Necht,  ennemis constants des Ulates  : puis,  hors de lui,  dans un effrayant et dangereux état
de fureur mystique né du combat,  il revient à  la capitale,  où une femme - la reine - essaie de le calmer par la plus crue des propositions sexuelles ; CQchulainn
méprise l'offre,  mais,  tandis qu'il détourne les yeux,  les Ulates réussissent à
le saisir et le plongent dans des cuves d'eau froide qui,  littéralement,  l'éteignent ;  dorénavant,  il gardera en réserve,  pour le ranimer dans les besoins des
combats et sans péril pour les siens,  ce don de fureur qui le rend invincible et
qui est le précieux résultat de son initiation.  ("Aspects de la fonction  guerrière
chez les indo-européens".  p.  23). 8
3 - Sur Tullus Hostilius,  roi de Rome au temps du duel des Horaces et des
Curiaces,  que sa position dans l'histoire romaine le définit par la "fonction gueri ère Il •  Tullus successeur de Romulus,  "le magicien
ll
,  et de Numa,  "le juriste
qui incarnent la Souveraineté bipartite,  est le support de la seconde fonction,  le
militaire.: Il  ••••  tout son éloge funèbre  Cdans Tite-Live] tient en une phrase
"magna gloria belli regnauit annos  duos  et triginta".  Quatre siècles plus tard,
faisant  à  vol d'oiseau l'histoire du monde,  le chrétien Orose résumera en trois
mots cette tradition constante: "Tullus Hostilius,  militaris rei institutor" ... 1
C'est à  partir de l'analyse de la notion de "furor",  de sa mise en scène
dans le mythe de  CQchulainn,  et de la définition fonctionnelle de Tullus Hostilius
que s'interprète le récit de Tite-Live
8
Il nous  est apparu,  écrit Georges Dumé-
zil,  que  ce petit drame en trois scènes  - le duel contre trois adversaires auquel
survit seul,  mais vainqueur,  un des trois champions de Rome: la scène cruelle
0,) le guerrier,  dans l'ivresse et la démesure du tromphe,  tue aux portes de la
ville sa soeur coupable de manifester devant lui une faiblesse de femme amoureuse ;  le jugement enfin et les expiations qui gardent à  Rome cette jeune gloire
et cette jeune force tout en effaçant cette souillure - est l'adaptation romanesque
ramenée aux catégories usuelles de l'expérience,  vidée de son ressort mystique
et colorée suivant la moralité romaine,  d'un scénario comparable à  celui qui,
dans la légende de l'Ulster irlandais,  constitue l'histoire du premier combat, du
combat initiatique,  du célèbre héros CQchulainn.  ("Aspects de la fonction  guerrière chez les indo-européens",  p.  22-23). HORACE
LECTURE DE TITE-LIVE
1
LA  FONCTION DES
PREMIERS  HORATII
Parmi les familles spécifiquement guerrières des premiers temps  de
Rome il faut certainement ranger les Horatii.  TÔt disparus,  peut-être justement  à  cause de leur périlleuse vocation,  ils ne nous sont connus que dans la
légende,  mais là,  à  toutes les générations où ils paraissent,  ils tiennent une
place si exactement et si exclusivement militaire qu'on ne peut hésiter: le Cocles de la guerre contre Porsenna,  le "jeune Horace" de la guerre contre les
Albains suffisent à  prouver que l'office des hommes de  ce nom était de se battre pour Rome.  C'est sans doute le seul résidu historique qu'on puisse tirer de
ces récits glorieux: il n'est pas négligeable.
Les légendes sur ces vieux Horatii ont d'ailleurs  en commun un trait
significatif.  Chaque fois qu'ils interviennent,  le salut,  la puissance ou simplement la victoire est assuré à  Rome par un  combattant unique,  détaché de l'armée,  substitué  à  l'armée,  soit que les autres soldats n'aient pas combattu, soit
qu'ils aient rompu le combat avant lui,  soit que pour une  autre raison leur combat n'ait pas compté dans l'appréciation finale  du résultat.  C'est ainsi que le È,-
nior Horatius Cocles défend  à  lui seul le pont du Tibre après la retraite de toute
l'armée.  après celle même des  deux seniores Sp.  Larcius et T.  Herminius qui
d'abord l'accompagnaient.  C'est ainsi que le "jeune Horace",  choisi avec ses
deux frères  comme champion de Rome pour combattre les Albains Curiaces au
nom de toute l'armée romaine,  ses deux frères ayant succombé très vite,  soutient à  lui seul et remplit  victorieusement la mission,  ce qui inspire à  Florus
la juste réflexion suivante: "La victoire fut  ainsi acquise.  honneur rare.  par
le bras d'un seul",  sic.  rarum alias decus.  unius manu parta victoria est. C'est
ainsi  enfin.  dans  des conditions obscures et bien différentes mais où reparai\ le
nom de Horatius,  que Rome,  au début de la première guerre de la République,
juste avant l'entrée en scène de Porsenna,  gagne  au bois d'Arsia la première
bataille sur les Etrusques de Tarquin: les deux armées ont l'une et l'autre
perdu un grand nombre de soldats et.  l'issue du combat étant contestée,  toutes
deux  campent sur le champ comme c'est le privilège du vainqueur; mais.  du
bois sacré voisin,  qui  est justement celui d'un héros nommé Horatius ou Bora,:"
tus,  sort une voix formidable qui les départage:  "Les Etrusques.  dit-elle,  ont 10
perdu un homme de plus,  les Romains sont vainqueurs !". AussitÔt les Etrusques s'enfuient,  pris de panique,  et les Romains restent martres du terrain:
le héros Horatius vient donc,  sinon d'assurer par lui-même et militairement
comme ses homonymes la victoire aux Romains,  du moins de les montrer,  de
les démontrer victorieux,  et cela en mettant en vedette un seul Romain entre
tous,  celui qui survit alors que son homologue étrusque est mort.
Ce facteur invariant des légendes  attachées  au nom de Horatius devra être expliqué.  D'autres traits remarquables se répètent d'ailleurs d'un
récit à  l'autre; Cocles,  comme le jeune Horace,  a  commencé son combat
avec deux parastates qui disparaissent ensuite; Cocles,  comme le Horatius
du bois d'Arsia,  agit sur les Etrusques par une sorte de prestige.  par une panique soudaine que les regards de l'un et le cri de l'autre sèment dans les
rangs de ces soldats pourtant braves  entre tous; l'un et l'autre sont des  "terribles",  et "terrible" également est le jeune Horace de la guerre albaine,  sinon pendant son duel du moins aussitÔt après,  puisque,  dans un mouvement de
fureur que Denys d'Halicarnasse qualifiera de  "sauvage,  bestial",  e np l  CIl 6 ~.5.
il ne pourra se tenir de tuer sa soeur.
Enfin les annalistes romains qui,  même pour les plus anciennes périodes,  ne sont jamais en peine de précisions,  semblent démunis quand il s'agit des
Horatii  ; ni le degré de la parenté qui relie le champion du roi Tullus  à  celui du
consul Publicola,  ni même le prénom de l'un et de l'autre ne sont indiqués avec
assurance.  Bien mieux,  quand le nom apparart pour la première fois  dans l'histoire,  à  propos du combat contre les Curiaces,  Tite-Live pousse le scrupule
jusqu'à dire qu'il n'est pas sûr que les Horatii aient été les champions de Rome
et les Curiatii ceux d'Albe plutÔt que l'inverse.  Quant au' "héros" Horatius ou
Horatus du bois d'Arsia,  et son nom et son mode d'action le rapprochent des
deux  autres Horatii,  mais les annalistes,  qui d'ailleurs ne savent rien de lui,
ne semblent pas le considérer comme un être proprement humain : il est simplement le génie d'un lieu sacré.
Nous  n'entendons 'insinuer ni que la gens Horatia n'a pas eu d'existence
réelle ni que les divers Horatii de la légende ne sont que des utilisations multiples et des localisations successives d'un même personnage,  des "doublets".
pour employer un mot qui  n'a pas grand sens et dont nous regrettons d'a.voir
abusé autrefois.  Nullement; nous  avons déjà eu l'occasion de montrer dans
l'épisode de Horatius Cocles associé  à  Mucius Scaevola le prolongement romain
de l'importante conception  indo-européenne du Chef Borgne associé au Chef
Manchot,  fonction différente de  celle,  toute guerrière et non souveraine,  que
nous sommes conduit maintenant à  attribuer au jeune vainqueur des Curiaces.
Néanmoins les traits communs définis plus haut recommandent de ne pas interpréter absolument à  l'écart des  autres l'un quelconque des récits horatiens.
Nous  aurons  à  utiliser cette remarque.  Mais revenons  à  notre légende et citons
d'abord le principal texte,  celui de Tite-Live (l,  23 -26)  ;
*
* * 11
II
TITE-LIVE,  l,  25-26.
[La guerre entre Albe  et Rome restant indécise et ne profitant qu'à
leurs ennemis communs,  le chef des Albains fait  proposer à  Tullus de tout ré-
gler par un combat singulier entre deux  groupes de trois champions.  Le roi
accepte  et cherche ses hommes.  Par une rencontre providentielle,  chacune
des deux armées compte un groupe de trois frèreSj'umeaux,  à  peu près égaux
en âge et en force,  ici les Horatii,  là les Curiatii  .
" ...... Le traité conclu,  suivant les conventions,  les jumeaux prennent leurs armes.  Chacun des deux peuples  exhorte ses champions: les dieux
nationaux,  disent'-ils,  la patrie,  leurs parents,  tout ce qu'ils ont de  concitoyens dans la ville et dans l'armée ont les yeux fixés sur eux seuls,  sur leurs
armes,  sur leurs bras.  Naturellement braves (feroces  et suopte ingenio)  et
enflammés par ces exhortations,  ils s'avencent dans l'intervalle des fronts.
De part et d'autre,  les armées s'étaient disposées devant les  camps,  à  l'abri
du péril mais non pas de la crainte,  car c'était de l'empire qu'il s'agissait,
confié  à la vaillance et  à  la fortune de ces quelques hommes.  Tendus,  suspendus,  tous les  esprits se passionnent pour l'angoissant spectacle.  Le signal est
donné.  Glaives brandis,  tels deux lignes  affrontées,  les six guerriers s'élancent,  portant en eux le courage de deux  grandes armées.  Indifférents  à leur'
propre péril,  ils n'ont devant les yeux que le destin de  leur patrie: hégémonie
ou servitude,  il sera ce qu'ils le feront.  Au premier choc  des armes,  aux premiers éclairs des épées,  une immense horreur pénètre les spectateurs; l'espérance est égale des  deux parts,  on se tait,  on respire à  peine.  Mais bientÔt
la mêlée s'engage,  et ce n'est plus le mouvement des corps,  l'enchevêtrement
des épées et des boucliers,  ce sont les blessures déjà et le sang qui s'offrent à
la vue.  Deux des Romains s'écroulent,  expirants,  l'un sur l'autre,  et les trois
Albains sont blessés.  En voyant tomber les Horaces,  l'armée albaine avait crié
sa joie,  tandis que les légions romaines,  consternées,  désespérées,  mais toujours anxieuses,  regardaient leur dernier champion qu'enveloppaient ses trois
adversaires.  Par chance il était sans blessure: incapable de tenir contre ses
ennemis réunis,  il pouvait dominer isolément chacun d'eux  funiversis solus
nequaquam par,  sic adversus singulos ferox).  Afin de les diviser,  il prend la
fuite.  comptant bien qu'ils vont le poursuivre,  chacun à l'allure que lui permettront ses blessures.  n est déjà sensiblement éloigné  du lieu du  combat quand, se
retournant,  il les voit séparés par de  grands intervalles.  Un seul le serre d'assez près.  il fait volte-face et fond sur lui de tout son élan.  L'armée albaine appelle les Curiaces au secours de leur frère,  mais déjà Horace est vainqueur' e.t,
son ennemi tué,.  court à  un autre combat.  D'une de ces clameurs que soulèvent
les brusques retours de l'espérance,  les Romains soutiennent leur champion qui
se débarrasse en hltte du second Curiace sans laisser au troisième,  déjà proche,
le temps de l'atteindre.  Désormais,  à  un contre un,  la partie semblait égale,
mais les deux hommes n'avaient ni même confiance ni même force:  à  cet ultime duel,  l'un marchait,  le corps intact,  excité par sa double victoire  (geminata
victoria ferocem),  l'autre se tramait,  épuisé par sa blessure,  épuisé par la
course,  et,  vaincu d'avance par le massacre de ses frères,  s'offrait aux coups 12
du vainqueur.  Ce ne fut pas un  combat.  Le Romain s'écria avec transport: "J'en
ai donné  deux aux mAnes  de mes frères; ce troisième,  qu'il aille à  l'enjeu de la
guerre,  que  Rom~ commande  aux  Albains !" Curiace tient à  peine son bouclier,
Horace lui plonge l'épée dans la gorge,  l'abat et le dépouille.
"Les Romains  accueillent  Horace par une  ovation de  joie et des  actions
de  grâce: la crainte qu'ils viennent d'éprouver double leur allégresse.  Chacun
des deux peuples s'occupe ensuite d'ensevelir ses morts,  mais avec des sentiments différents,  les uns  promus  à  l'empire,  les autres livrés au pouvoir étranger.  Les tombeaux subsistent encore,  élevés  à  l'endroit où ceux qu'ils couvrent
étaient tombés,  les deux Romains  ensemble et plus près d'Albe,  les trois Albains
du caté de Rome,  mais  espacés suivant les péripéties du combat.
" ..... Les armées rentraient dans leurs foyers.  En tête marchait Horace,  portant devant lui les triples dépouilles.  Sa soeur,  une jeune fille.  fiancée
à  l'un des Curiaces,  vint  à  sa rencontre et le joignit devant la porte Capène.  Reconnaissant sur l'épaule de son frère le manteau qu'elle avait elle-même offert
à  son fiancé,  elle dénoua sa chevelure et,  d'une voix coupée de sanglots,  appela
le mort par son nom.  Indigné  de voir les larmes de sa soeur offenser sa victoire
et insulter à  l'allégresse publique (movet feroci juveni animum comploratio sororis in victoria sua tantoque  gaudio publico),  Horace dégaina et transperça  la jeune fille  en l'accablant de reproches: itVa-t-en,  lui dit-il,  avec ton  amour scandaleux (abi hinc  cum immaturo amore),  va rejoindre ton fiancé,  toi qui oubli~s tes
frères morts,  ton frère vivant,  toi qui oublies ta patrie!  Périsse ainsi toute Romaine qui  osera pleurer un ennemi! "
"Les Pères et la plèbe jugèrent ce meurtre horrible,  mais l'exploit ré-
cent couvrait le meutrier.  Il fut néanmoins traduit devant le roi.  Le roi,  peu
soucieux de prendre la responsabilité d'un jugement pénible et impopulaire et
de l'exécution qui suivrait ce jugement.  convoqua l'assemblée du peuple et dit
"Conformément à  la loi,  je constitue des  duumvirs qui  jugeront Horace pour
crime d'Etat" (duumviros,  inquit,  gui Horatio perduellionem judicent,  secundum legem facio),  Le texte de la loi était terrible: "Que les duumvirs jugent
le crime d'Etat; si l'accusé fait appel de leur sentence,  qu'on délibère sur l'appel; si leur 'sentence l'emporte,  qu'on lui voile la tête,  qu'on le suspende d'une
corde à  l'arbre fatal,  qu'il meure sous les verges soit en dedans doit  en dehors
de l'enceinte. "  Des duumvirs furent donc  constitués  en vertu de la loi,  et cette
même loi ne leur semblait pas permettre un acquittement,  Horace etlt-il été innocent,  une fois qu'ils l'auraient condamné.  Alors l'un des deux prononça: "pU_
blius Horatiius,  je te déclare criminel d'Etat.  Va,  licteur,  attache-lui les mains!
Le licteur s'était approché,  il passait déjà la corde quand,  à  l'instigation de Tullus,  interprète clément de la loi,  Horace s'écria :  "J'en appelle ! Il  Le débat sur
l'appel fut  porté devant le peuple.  L'émotion était générale; elle fut à  son comble lorsqu'on entendit Publius Horatius le père s'écrier que le meurtre de sa
fille  avait été juste et que,  dans le cas contraire,  il eOt lui-même usé  de sa puissance paternelle pour frapper la coupable.  Et il suppliait les Romains qui,  l'instant d'avant,  l'avaient vu environné d'une brillante famille,  de ne pas le priver
de  tous ses enfants.  Puis,  embrassant son fils  et montrant les dépouilles des Curiaces attachées  à  l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui Pila Horatia :  "Ce
même homme,  disait-il,  que vous  acclamiez  à  son retour,  couvert des marques
de sa gloire,  allez-vous,  Romains,  le voir garotté,  la fourche  au cou,  battu de 13
verges,  supplicié?  A  peine les Albains pourraient-ils soutenir cet affreux spectacle.  Va donc,  licteur,  attache ces mains qui viennent,  sous les armes,  de mettre au monde notre empire!  Va,  voile la tête du libérateur de notre ville,  suspends-le à  l'arbre fatal!  Frappe-le,  soit en dedans des murs,  mais alors parmi
ces trophées  et ces dépouilles,  soit en dehors des murs,  mais alors au milieu des
tombeaux des Curiaces: en quel lieu pouvez-vous conduire ce héros sans que des
témoins de son exploit ne protestent contre l'infamie de son supplice? Il  Le peuple se laissa vaincre par les larmes du père et par l'intrépidité de l'accusé,  égale devant tous les dangers: l'acquittement fut prononcé,  plutÔt  en raison de l'admiration que  causa son courage que par la bonté de sa cause.
Il Malgré tout,  pour que  ce crime patent ne restât pas sans expiation,  on
ordonna au père de purifier son fils  aux frais  de l'Etat.  Après certains sacrüices expiatoires qui sont restés traditionnels dans la gens Horatia,  le père plaça
une poutre en travers de la rue,  voila la tête de son fils  et le fit  ainsi passer
comme sous le joug .. Cette poutre existe encore aujourd'hui,  restaurée constamment aux frais de l'Etat; on.l'appelle la Poutre de la Soeur,  sororium tigillum.
Quant à  la soeur d'Horace,  à  l'endroit même oille coup l'avait renversée,  on lui
éleva un tombeau en pierre de taille. Il
Florus,  en quelques lignes,  donne le même récit (l,  3).  Quant à  Denys
d'Halicarnasse,  nous le réservons,  pour des raisons qui seront indiquées plus
loin.
'"
'"  '"
III
HORACE ET LE FUROR
Dans la conscience des écrivains classiques,  ce combat,  cette rentrée
pathétique ne sont évidemment pas  et ne pouvaient pas  être une initiation magicomilitaire,  ni du premier degré ni d'un degré supérieur  : la notion était depuis
longtemps périmée dans la pratique et n'eOt plus  eu la force  de soutenir l'intérêt
d'un récit.  De sa victoire,  Horace n'attend ni ne reçoit,  comme homme ou comme guerrier,  aucun avantage personnel,  hormis la gloire d'avoir bien servi sa
patrie.
Plus généralement le récit des historiens ne contient plus aucun élément
mystique: c'est un petit roman oil  tout se motive et s'enchaÛle rationnellement,
même les passions les plus violentes.  Ce qui fait le ressort de toute l'initiation
et ensuite le secret de l'excellence d'un COchulainn,  ce furor surhumain que nous
avons étudié  en commençant notre travail,  n'a plus dans la légende  classique la
place dominante que,  si nous  ne nous trompons pas,  il avait primitivement. Non
qu'il ait entièrement disparu: d'une part,  comme Tullus,  Horace est bien un
violent,  son attitude est constamment ce mélange d'orgueil  et d'impétuosité farouche que  désigne l'adjectif ferox  ;  d'autre part,  au sortir du combat triple,  il 14
est pris,  contre sa soeur,  d'un accès de  colère sauvage qu'il doit ensuite expier
Mais il est à  peine besoin de marquer les diffêrences  entre ces traits et la ferg
du récit irlandais: d'une part,  ferox,  Horace l'est de nature,  et il ne l'est pas
plus que tel autre,  par exemple que son roi; d'autre part,  ce n'est pas le combat triple qui lui donne,  en quelque sorte mécaniquement,  le furor,  lequel furor
nlest pas non plus un avantage qui vaille dl@tre recherché,  un privilège précieux
qui suivra le héros dans sa carrière et qu'il faut seulement maî'l:riser à  sa première manifestation,  mais une  colère ordinaire,  qui ne slempare du frère,  très
explicablement,  que quand il entend sa soeur se répandre  en clameurs déshonorantes :  cette colère enfin semble tomber d'elle-même,  de sorte que les scènes
finales sont des scènes juridiques (jugement,  début d'exécution,  grâce,  purifica
tion)  "liquidant" le meurtre de la soeur,  nullement une médication calmant une
colère qui n'existe plus.
Tout  cela est vrai et,  rêpêtons-le.  dans l'état de pensée du premier
siècle avant notre ère,  il ne pouvait en être autrement.  Un contemporain de
Tite-Live,  un réserviste des  légions,  n'eilt rien compris au mécanisme d'acquisition et de neutralisation du furor hêroique ;  il ne comprenait même plus
l'usage du fur or dans la bataille  : de quelles rêserves Tite-Live ne s'abritet-il pas quand il lui faut montrer en action le furor dans le cas de llautre Horatius,  de Cocles!  Il lui semble incroyable que Cocles.  du seul éclat de son regard et du seul effet de sa grimace,  ait tenu à  distance toute une armée; il minimise le prodige et ce qu'il en laisse subsister lui parait  encore excessü,
"plus digne d'admiration que de créance" (II,  10).  Quand nous nommons TiteLive,  clest bien entendu toute sa génération.  et sans doute déjà bien des géné-
rations  antérieures qu'il faut comprendre.  car le "jus armorum",  la guerre
laïcisée comme le droit et ramenée comme lui à  la forme  d'une science, nlest
pas chose du seul dernier siècle de la République.
Mais  justement Horatius Cocles,  moins usé malgré tout  et mieux respecté des annalistes dans sa singularité que l'adversaire des Curiaces,  nous
engage à  reconstituer hardiment pour celui-ci une figure plus archaïque et à
remettre au centre de tout l'épisode le furor,  la frénésie.  Le schéma que nous
pouvons  dès lors dessiner à  l'exemple du schéma irlandais est Simple,  proche
aussi de celui que nous  pressentions  à  la fin  du précédent chapitre : primitivement,  c'est dans le combat même,  dans sa triple victoire qu'Horace puisait le
furor,  précieux ressort des victoires  à  venir,  mais ressort d'abord indompté
et dangereux,  et indüféremment dangereux aux concitoyens et aux ennemis.
Rentrant à  la ville en cet état.  il voyait venir sa soeur dans une  attitude qu'il
jugeait impudique ou inconvenante: il la tuait.  Ce  geste donnait prise sur lui
au roi.  au peuple.  aux siens,  qui,  par certaines pratiques.  le rendaient inoffensif tout en conservant à  l'Etat,  pour les besoins futurs,  son secours forcené.  Ce schéma n'a bien entendu qulune valeur d'indication  : il pourrait être pré-
cisé dans  des  directions diverses,  et  nous serons amené nous-même bientÔt à
en concevoir la fin  d'une manière plus précise.  C lest en tout cas d'un schéma
de  ce genre que l'analOgie irlandaise suggère de partir.  Mais comment se sera
faite l'évolution?  Une fois  le furor mystique éliminé,  il aura bien fallu soutenir
autrement l'articulation des épisodes.  y  introduire une  cohésion d'un type diffé-
rent dont le hasard (ou le fatum)  et surtout les  calculs humains,  les sentiments
et les convenances se partageas'sent la responsabilité.  Connaissant le point d'arrivée et,  hypothétiquement,  le point de départ de  ce travail,  pouvons-nous en 15
définir les tendances?  Sans doute.  Et pour cela examinons en elles-mêmes et
dans leurs rapports les scènes principales.  Nous passerons rapidement sur
-l'exploit lui-même,  qui pose peu de questions.
*
•  •
IV
LE COMBAT  D'HORACE  ET DES CURIACES
Le combat où  triomphe Horace  à  beau n'être plus senti comme un combat  initiatique,  les  circonstances  et  l'enjeu  sont bi~n du  type  et  de  l'ampleur  qu'on  attend  dans  les  mythes  de  tels  combats  :  il y  va  de  tout  l'avenir  du  groupe  national  auquel  Horace  appartient,  de  la  place  de  Rome  dans
le  monde  latin  ;  martresse  ou  servante,  elle  sera  ce  que  la  fera le succès
ou l'échec  de son champion,  ib1  imperium fore unde victoria fuerit (Tite-Live,
l,  24)  ;  et quand  on  considère le destin qui bientÔt,  après une tentative de défection,  frappera Albe vaincue,  destruction totale des maisons  et transport massif
de la population dans Rome,  on imagine le péril qui menacerait Rome si Horace
ne triomphait pas: elle aussi  risquerait d'être rasée à  brève échéance et son
peuple déporté chez le vainqueur,  D'autre part,  le duel convenu  entre les Horaces  et les Curiaces  est destiné  à  mettre fin  à  une tuerie inutile où  Rome comme
Albe  a  déjà perdu beaucoup de ses juvenes (quum pari robore freguentibus  praeliis utrique comminuerentur  ", ••••• ,  Florus,  l,  3),  - et cela rejoint le mal
fait par les trois fils  de Necht au pays de Cachulainn,  à  l'Ulster,  où ils se vantaient de n'avoir pas tué moins d'hommes qu'ils n'en avaient laissé de vivants.
Sur ce point donc,  le récit latin n'aura pas affaibli la donnée traditionnelle.
Quant à  la forme  du  combat,  Horace comme Cilchulainn doit venir  à
bout de  trois adversaires,  de  trois frères,  et les trois Curiaces comme les
trois fils  de  Necht  abordent successivement le jeune héros,  se font  immoler
en détail au lieu de l'assaillir ensemble et de  profiter de la supériorité du nombre.  Cette double coincidence est remarquable mais elle s'accompagne de diffé-
rences qui ne le sont pas moins.  Les Irlandais n'éprouvent pas le besoin d'expliquer pourquoi ni comment les adversaires de COchulainn sont au nombre de trois
Cilch~lainn cherche aventure,  comme il se doit le jour où tout jeune homme re-
çoit ses armes; il entend parler d'un  groupe de  guerriers qui s'appellent les
trois  "fils de Nechta'"  il va chez  eux,  les provoque,  et c'est tout.  D'autre part,
si les fils  de Nechta se présentent successivement,  c'est apparemment en vertu de la loi du combat singulier,  et même de tout  combat honorable,  qui doit
être égal,  "de même poids",  com-tromm : trois hommes ne peuvent en accabler un seul,  et sans doute est-ce encore là chez les Celtes un trait archaïque.
Dans  la Rome classique ni l'une ni l'autre de ces justifications immédiates et
comme implicites ne valait plus: Horace n'est pas un jeune solitaire errant en
quête d'aventure initiatique mais un soldat régulier des  "légions" de Tullus,  et 16
il n'y a  pas de  code de  combat chevaleresque,  pas de loi interdisant à  trois hommes provoqués par un seul de s'unir pour l'accabler.  Il a  donc fallu "amener" la
scène traditionnelle OÙ,  pourtant, Horace se trouvait seul en face des trois frères et
les affrontait successivement.  C'est à  quoi tend,  dans les récits que nous lisons
une longue préparation diplomatique et militaire,  dont les Romains  ont da être
d'autant plus friands qu'elle sentait davantage l'histoire et enveloppait de  plus
de  vraisemblance et de procédures plus usuelles un  exploit par lui-même un
peu trop extraordinaire: voilà sans doute pourquoi nous devons  assister,  avant
de voir agir Horace,  aux négociations de Tullus et du  chef albain,  puis  au pacte
opposant trois Horaces  aux trois Curiaces,  enfin  à la mêlée dont les "hasards"
seuls étaient capables de rarnëilër de façon satisfaisante la formule  "trois contre trois"  à  la formule" un contre trois" et à  détripler cette dernière en trois
fois  "un contre un".  Telle a  dû  être  dans sa marche  générale l'évolution romaine de l'ancienne donnée.
Peut-être cependant la triade des Horaces doit-elle recevoir une explication particulière: nous  avons rappelé qu'un trait analogue se trouve attaché  à
Horatius Cocles: le junior Cocles,  au moment  où  il prend sa garde terrible devant le pont qui mène à  Rome,  est d'abord  encadré par deux autres  guerriers,
deux seniores,  qu'il renvoie ensuite (Tite-Live) ou qui le quittent à  cause de
leurs blessures (Denys  d'Halicarnasse),  le laissant seul tenir tête à l'ennemi.
Que signifie dans les deux cas une telle péripétie: autour d'un Horatius,  avant
l'action principale,  deux compagnons qu'écarte presque aussitÔt soit le héros
lui-même soit une mort ou une invalidité précoce?  Il ne serait pas impossible
de l'interpréter elle aussi,  dans son principe,  initiatiquement :  on a  vu par
exemple comment Cachulainn,  marchant contre les trois fils  de Nechta,  rencontre sur la frontière le senior Conall qui mesure le danger auquel court son
junior et entreprend de l'accompagner: mais Cachulainn l'écarte par une ruse
brutale afin d'être seul.  Une  certaine préparation,  une  certaine mise en scène
de la solitude du  combattant peut remonter aux plus  anciens scénarios initiatiques.
Nous  n'insisterons pas sur les moyens tout ordinaires de la victoire
d'Horace: plus d'armes magiques,  plus  de  tours de  prestidigitation comme
dans le duel triple de Cachulainn ;  Horace manie l'épée de tout le monde  et
conçoit un plan,  applique une feinte qui,  comme par hasard,  relève de la manoeuvre  à  pied: d'un Romain,  que pouvions-nous attendre d'autre?
'"
'"  '"
V
HORACE ET SA SOEUR
L'épisode de la soeur nous retiendra davantage: il est non seulement
resté par sa place ordinale mais aussi devenu par son rÔle logique l'épisode
central,  la clef de voate du récit romain classique. 17
La femme que notre Corneille appellera Camille est nettement une impudique.  Certes,  elle ne se trousse pas  comme fait la reine des Ulates devant
Cûchulainn.  Mais le pouvait-elle?  D'abord le sens  et les limites de la réserve
féminine ne sont pas  en Irlande,  loin de là,  ce qu'ils sont à  Rome ou dans la Grè-
ce  archaïque, et c'est m~me sur ce point qu'on observe une des plus criantes oppositions  entre les civilisations du  nord-ouest et celles du midi de l'ancienne Europe  : on sera:it bien en peine par exemple de surprendre au détour d'aucune lé-
gende les moins  austères des matrones occupées  à  certain concours de force ou
d'adresse,  digne  de certaine fontaine bruxelloise,  qui amusa fort au contraire
les dames d'Emain Macha  et,  de jalousie en vengeance,  coûta la vie à  la propre
femme de Cllchulainn et à  beaucoup d'autres.  Et de m~me la reine Mugain,  après
s'être mise nue devant le neveu de son mari,  pouvait ensuite le rencontrer sans
confusion  : une telle licence,  une telle aisance sont évidemment exclues  au pays
de  Lucrèce.  D'autre  part,  la  légende  horatienne,  peut-être  encore  pour
aiguiser  l'intérêt,  ayant  fait  de  la  parente  rencontrée  au  seuil  de  la  ville
non  la  cousine  ni  la  tante  mais  la  propre  soeur  du  héros,  une tentation sexuelle directe,  une scène d'exhibition était impossible.  L'impudeur de ladite parente,  et le conflit des sexes qui s'ensuit,  n'en restent pas moins caractérisés et
même renforcés.  Seulement ils portent le cachet de Rome.
Impudique,  la soeur d'Horace l'est déjà en se mêlant à  la foule pour
courir au-devant de son frère.  Seul Denys d'Halicarnasse (nI,  21)  a formulé
le blâme du frère.  Mais point n'était besoin d'une note explicite: qu'une jeune
fille nubile quittât sans sa mère l'appartement des femmes,  qu'elle se joignrt
au peuple anonyme,  il y  avait de quoi scandaliser moins ~ qu'Horace.
Impudique,  elle l'est ensuite et doublement,  au regard de la morale
romaine,  car elle porte à  la fois  atteinte à  la majesté de la ville et à  la dignité de la famille; son amour,  les démarches et les cris qu'il lui inspire sont
des inconvenances à  la fois  contre le devoir de toute femme romaine et contre
celui de toute jeune fille  "née",  - et peut-être saisissons-nous ici la principale raison qui  aura fait de la "parente" une "soeur"  : son péché familial s'en
trouvait accentué.  Symétriquement les "zones d'âme" qu'elle irrite chez le
jeune héros sont l'honneur  national et en même temps l'honneur gentilice  : il
réagit en tant que Romain  et en tant que Horatius,  la gens  et la respublica étant
les deux provinces,  également importantes,  dans lesquelles s'épanouit au bord
du Tibre la qualité d' "homme au maximum",  de vir.
Impudique,  elle l'est enfin dans son opposition sentimentale au héros,
et cela est autrement grave que ne le serait un  geste un peu libre :  en cette
heure de puissance,  d'ivresse sanglante,  de triomphe viril,  elle ose penser à
l'hymen,  à  l'amour - immaturus amor -,  elle pleure un fiancé,  et quel fiancé
l'une des victimes mêmes du vainqueur!  Etre femme  à  ce point devaAt celui
qui vient d'être "homme au maximum",  c'en est trop: Horace la perce de son
épée.
Par ce dernier aspect l'impudeur de la soeur,  la réaction vive du frè-
re,  ce conflit de la féminité  et de la  virilité,  prolongent encore fidèlement ce
que nous  avons  entrevu des mythes indo-européens d'initiation guerrière. Mais
tout le reste est romain: pas plus que le code de la pudeur,  la morale patriotique n'est semblable,  par exemple,  à  Rome  et en Irlande.  Mais compte tenu,
justement de  cette dUférence fondamentale  dans les champs idéologiques,  compte 18
tenu aussi de la déchéance du furor du plan surnaturel au plan humain et de tout
ce que cette élimination du ressort central a  da entralher de nouveautés  dans
l'affabulation,  l'équivalence des  deux épisodes,  celui de l'épopée irlandaise et
celui de l'''histoire'' romaine classique,  apparai't  encore: Cachulainn revient à
sa ville vainqueur des tcois frères,  bouillant de sa fureur  guerrière (style irlandais)  ; sa tante accourt à  sa rencontre; par un  comportement féminin  et lascü au maximum,  elle le provoque  à  une parade de pudeur héroïque ;  cette scène
aigue d'antagonisme sexuel,  qui est pour la femme l'occasion d'une rude humiliation
n'est pas,  pour la ville,  un échec: elle permet aux gens du roi de se saisir du
jeune homme  et de le soumettre à  une médication calmante qui,  finalement,  lui
laissera le bénéfice et l'affranchira des inconvénients du combat initiatique  -
Horace revient à  sa ville,  vainqueur des trois frères; sa soeur accourt  à sa
rencontre ; par un comportement féminin  et impudique au maximum (style  romain),  elle éveille en lui une  colère tout humaine qui le jette à  une vengeance
héroïque de la pudeur outragée; cette scène aiguë d'antagonisme sexuel,  qui
est fatal à  la femme,  contraint d'autre part Rome (le roi,  le peuple,  la gens)  à
engager une procèdure qui,  en fin de compte,  laissera Horace intact et purüié.
Qu'on restitue au furor d'Horace sa valeur préhistorique,  c'est-à-dire
son origine  et son essence surnaturelles,  ses vertus et ses périls,  sa souveraineté sur tout le petit drame; qu'on en fasse non pas un accident sans lendemain
mais une nature nouvellement acquise,  non pas un accès mais un état,  non pas
une  colère mais un délire  : les deux récits seront presque superposables.
Si l'épisode de la femme impudique occupe dans le récit romain c~tte
place directrice qu'il n'a pas dans le récit irlandais,  c'est sans doute,  comme nous l'indiquions tout  à  l'heure,  pour la raison suivante: une fois le furor
déchu,  les épisodes n'auront pu rester dans leur ordre ancien qu'à condition
de secréter en quelq1ie sorte à  partir de leur propre substance de nouvelles
motivations,  de nouvelles liaisons,  une nouvelle intrigue qui filt non plus mystique mais romanesque.  Or,  quel épisode se prêtait mieux à  fournir ces développements que celui où se trouvaient déjà réunis une femme  et un homme,  les
initiatives d'une féminité  déchaînée et les réactions violentes de la pudeur virile ?  fi a  suffi de  préciser les liens de parenté de l'homme et de la femme,  de
hausser jusqu'à l'amour l'lmpudeur de la femme  et de pousser la réaction de
l'homme jusqu'au crime,  pour "replâtrer"  l'ensemble,  pour lui donner une cohésion suffisante,  celle-là même que nous trouvons  dans Tite-Live et dans  Florus.
*
* *
VI
HORACE PURIFIE
La légende romaine n'offre rien d'équivalent à  la médication irlandaise et scythique par l'immersion dans l'eau,  soit dans les cuves ou les chaudrons
(CQch ulainn,  Batradz).  soit dans la mer (Batradz  encore,  suivant d'autres va-19
riantes).  Il est cependant notable que  l'autre Horatius,  le Cocles,  le Borgne
terrible,  termine bien son exploit par un bain,  par ce saut formidable dans le
Tibre qui l'a ramené dans sa ville où tant d'honneurs l'attendaient et qui est
resté fameux: c'est à  lui sans doute que se rapportait un passage des Annales d'Ennius conservé par Festus  :
Hic occasus datus est :  at Horatius inclutus saltu . , ...••..••
Etant donné la parenté typologique des deux Horatii,  l'adversaire des
Albains  et celui des Etrusques,  ce trait mérite peut-être considération; peut-
être garde-t-ille souvenir,  rationalisé  et laïcisé comme tout ce que nous
avons rencontré jusqu'à présent,  d'anciennes pratiques de  désacralisation,  de
"liquidation de furor"  par immersion,  - le héros ayant achevé son oeuvre d'intimidation grimaçante quand il s'immerge ainsi.  Mais,  dans  ce cas,  on s'étonnera qu'il n'apparaisse pas lié  à  celui des deux Horatii dont l'aventure est, par
ailleurs,  le plus exactement superposable à  un scénario initiatique.
En revanche,  l'Horace adversaire des Albains  est soumis,  dans la
troisième et dernière partie de son histoire,  à  diverses cérémonies malheureusement obscures.  Dans le récit classique,  ces cérémonies sont seulement
purificatoires  et n'expient qu'un crime,  le meurtre de la soeur.  Tout ce qui
vient d'être dit Sur les éléments,  l'origine et l'évolution probables de la scène
de  ce meurtre engage  à  penser que le rituel purificatoire a  eu d'abord une valeur plus générale: il a  dû servir principalement à  purger de son trop-plein
de furor,  à  réadapter  à sa vie et à  son milieu ordinaires en le rendant inoffensif,  le jeune homme revenant de l'exploit initiatique,  et accessoirement à le
purifier des outrances  commises pendant ou après cet exploit.  Quand  au dé-
tail,  il n'y a  qu'à l'enregistrer sans prétendre interpréter des  gestes que les
historiens romains non seulement ne  comprenaient plus mais dont ils ne dissimulent pas le caractère lacunaire.  Relisons ce qu'en dit Tite-Live (1,26)  :
Pour effacer malgré tout ce crime patent par une  expiation,  aliquo piaculo,
on ordonna au père de  purifier son fils  aux frais  de l'Etat.  Après certains sacrifices  expiatoires qui sont restés traditionnels dans la gens Horatia,  le père
plaça une poutre  en travers de la rue,  voila la  tête de son fils  et le fit ainsi
passer comme sous le joug"  (is quibusdam piacularibus sacrificiis factis  quae
deinde  genti Horatiae tradita sunt,  transmisso per viam Ugillo,  capite adoperto
velut sub jugum misit juvenem).  "Cette poutre,  ajoute-t-il,  existe encore aujourd'hui,  restaurée constamment aux frais  de l'Etat; on l'appelle la Poutre de
la Soeur,  sororium tigillum".
Par Denys (ilI,  21),  par quelques indications fragmentaires,  on sait que
la topographie romaine conservait d'autres souvenirs de ces étranges  cérémonies,
mais ce ne sont guère que des noms,  et l'article qu'Adolphe Reinach  a  consacré
aux (ou,  suivant cet auteur,  à  la) pila Horatia (Rev.  de l'Hist.  des Religions, LV,
1907,  pp.  317-346) doit servir de frein salutaire à  toute tentation d'exégèse.  Qu'é-
taient non seulement le tigillum sororium,  mais ces pila Horatia ?  Pensait-on
avoir gardé,  outre les dépouilles des vaincus,  les armes du vainqueur?  Que rep~sentaient exactement les autels  de Janus Curiatius et de Juno Sororia attachés
à  ces lieux,  et quels étaient les rapports de  ces divinités  avec les Curiaces et
avec la Soeur de la légende?  Nous  nous bornerons à  marquer l'importance de
trois faits  qui semolent certains. 20
1
0
- Le piaculum principal imposé  au jeune héros a  été  de passer sous
une poutre mise en travers de la rue et par conséquent,  comme on l'a souvent
remarqué,  formant une sorte de porte.  Plutôt que  d'un piaculum,  ce geste a  la
figure d'un rite de désacralisation; les anciens le rapprochaient du rite d'affranchissement des  captüs de guerre (Denys,  m,  22),  et il paratt en  effet
moins propre à  décharger le héros d'une souillure qu'à lui ouvrir le retour
d'un monde  à  un  autre,  du surnaturel à l'ordinaire: les portes artificielles,
ou inusuelles,  ou secrètes,  de même que les démarches anormales jouent souvent un grand rOle dans ce genre de  "rentrées" ;  on a  vu par exemple que,  chez
les Kwakiutl,  le Cannibale nouvellement initié,  après une quadruple immersion
calmante dans l'eau salée,  rentre chez lui par la porte de derrière et que,  sur
le seuil,  il doit s'y prendre à  quatre fois  pour poser le pied; des faits  de  ce
genre sont courants dans les descriptions ethnographiques.
2
0
- Les pratiques instituées ce jour-là,  disent les historiens,  ont été
traditionnellement conservées dans la gens Horatia ; quelque chose a  da même
en survivre après l'extinction de la gens  et l'Etat en aura pris la charge,  de
m@me qu'il a  assuré l'entretien de  ce qui servait de décor  et d'accessoires:
chaque premier octobre en effet,  un sacrifice public  était offert au tigillum soro-
~, près des autels de Janus -Curiatius et de Juno Sororia.  Cette date est remarquable  : les rares feriae publicae anciennes qui sont situées au premier jour
d'un mois semblent annoncer en effet la tonalité religieuse de ce mois; c'est du
moins  ce  qui  ressort  des  feriae  Martis  du  premier  mars,  qui  ouvrent  le
mois  des  Eguirria  et  des  ébats  des  Saliens  et  du  tubilustrium,  toutes  fêtes
du  dieu  des  armées.  Or,  le  premier  octobre  ouvre  lui  aussi  un  des  mois
les  plus  militaires  de  l'année,  qui  est  comme  la  réplique  automnale  du  mois
de  mars,  le  mois  de  l'eguus  october  (15  oct.)  et  de  l'armilustrium  (19
oct.)  ;  il  est  donc  probable  que  la  Cérémonie  du  premier  octobre au  tigillum
sororium  avait,  elle aussi,  primitivement,  une valeur militaire,  "martiale",
et non pas seulement purificatoire; peut-@tre représente-t-elle la dernière trace des anciennes initiations dont la légende d'Horace aura d'abord été le mythe,
et qui,  peut-@tre,  se déroulaient en partie au tigillum sororium  et au début du
mois martial de l'automne.  Les initiations une fois  disparues.  et aussi la gens
Horatia, il ne sera resté qu'une pieuse et vaine commémoration dans l'ancien
cadre.
3
0
- Le nom de Janus n'est pas inattendu dans la perspective où nous
avons  été conduit: Janus  est le dieu qui a,  selon l'expression de saint Augustin (Cité  de Dieu,  Vil,  3),  omnium initiorum potestatem ;  c'est de lui que Varron disait,  l'opposant à Jupiter,  penes Janum sunt prima,  penes Jovem summa
(d'après saint Augustin,  ibid.,  Vil,  9)  : il ne pouvait donc  guère manquer  à  une
"initiation".  Le nom de Juno seroria a-t-il été entrafué par celui de Janus Curiatius,  l'association Janus-Janon étant bien connue par ailleurs notamment ~ux
calendes?  C'est possible.  Mais Junon ne serait pas non plus déplacée dans  une
initiation de Juvenes si son nom,  comme il semble,  contient précisément le radical du mot jun-iores et si,  comme il semble aussi,  l'un de ses services anciens a  été de patronner lesdits juniores.
C'est  ici  le  lieu  de  reprendre  et  d'achever  une  réflexion  que  nous
avons  laissée  en  suspens.  Toutes  les  légendes  de  l'histoire  primitive  de 21
Rome  rattachées  au  nom  d'un  Horatius  sont  des  légendes  où  un  Romain
unique.  se distinguant de l'armée.  donne  à  Rome salut et victoire; d'autre
part.  Horatius Cocles et l'Horace adversaire des Albains.  sans être des doublets.  sans avoir même valeur,  présentent en conunun des traits importants
et dans le caractère (notamment l'état de fureur)  et dans l'aventure (tels les
deux compagnons  d'abord associés puis  éliminés par mort,  blessures ou renvoi).  On peut dès lors se demander si la gens Horatia,  dans les débuts de Rome,  n'a pas été la gens spécialiste,  propriétaire,  distributrice des initiations
individuelles dont la légende du IIjeune Horace" était d'abord l'exposé romancé,
et dont la légende de Cocles démontrait d'abord l'efficacité.  On comprendrait
mieux ainsi que les cérémonies  expiatoires (et plut8t,  si nous avons raison,
désacralisantes) du tigillum sororium  se soient,  comme dit Tite- Live.  maintenues héréditairement dans  cette famille.  li est usuel,  chez les demi-civilisés,  que telle famille particulière ait le secret,  le monopole de telle initiation
chamanique,  militaire ou économique.
*
* •
VII
DENYS  D'HALICARNASSE
ET LA LEGENDE D'HORACE
Nous n'avons presque pas utilisé le long récit de Denys d'Halicarnasse
(In.  5-22),  et voici pourquoi.  L'écrivain grec n'a pas· seulement dilué la légende
romaine selon son habitude,  mais il en a  accentué les éléments purement romanesques  et dramatiques aux dépens  des traces qui y  survivaient encore de l'ancienne valeur fonctionnelle.
Cette tendance est déjà sensible dans sa conception même du règne de
Tullus  : on y  chercherait vainement cette forte caractérisation "militaire" sur
laquelle insistent Tite-Live et Florus.  cette définition de Tullus  comme guerrieur et technicien de la guerre par opposition à  son sacerdotal prédécesseur ;
à  peine quelques mots y font-ils  allusion au moment où le roi va mourir.  La
conception de Denys  est autre; ce,Grec comprend mal la répartition que les Romains ont faite.  entre les premiers rois.  du mérite de leurs origines; suivant
le modèle que lui fournissaient tant de cités  grecques (et Rome,  ne l'oublions
pas,  n'est pour lui qu'une cité grecque un peu aberrante),  c'est au fondateur  de
la "colonie".  c'est à  Romulus qu'il attribue sinon la totalité,  du moins le plus
possible des institutions,  et  en tout cas le prinCipe même de celles qui se pré-
ciseront après lui.  Il est conscient de  cet effort critique,  de  ce redressement
qu'il impose à  la tradition indigène,  et il s'en explique parfois sur un ton revendicateur (par exemple.  n.  23.  fin).  Et.  dans la pratique,  s'il ne  peut dépossé-
der Numa,  dont la figure  et l'oeuvre étaient garanties par une tradition trop
ferme,  il se rattrape sur Tullus,  moins bien défendu.  Ainsi le cadre de l'épisode d'Horace s'estompe: plus un mot du caractère et des intentions militaires 22
du roi,  de l'exercitium intense,  constant,  excessif qu'il impose aux juvenes.
Les responsabilités de la guerre l'accord au sujet du combat des champions
sont au contraire analysés dans  d'interminables développements,  chargés de
discours où le chef d'Albe et le roi de Rome confrontent les droits de leurs
peuples  à  l'hégémonie,  et où les arguments chers  à  Denys,  à  commencer
par l'origine grecque des Albains,  tiennent une grande part.
Dans le combat lui-même les traits dramatiques,  les péripéties sont
multipliés  :  au lieu du schéma simple et sans doute traditionnel qui laissait
trois Curiaces survivre en face d'un seul Horace,  Denys fait successivement
mourir un Horace,  puis un Curiace,  puis un autre Horace,  et ne  laisse au Romain survivant que deux adversaires,  un déjà grièvement blessé,  l'autre indemne ;  et il ne manque pas,  à  chaque tournant de la chance,  de décrire les
"mouvements divers" des  deux  armées spectatrices.
Est-ce à  dire que le récit de Denys ne puisse pas  contenir certains
traits anciens que le récit plus bref de Tite-Live aurait omis?  Non sans doute.
mais.  sauf dans la description des  gestes et des mouvements  de la purification
finale,  où l'auteur semble avoir disposé  de données  archéologiques précises,
le départ serait difficile  à  faire.  On aimerait pouvoir retenir par exemple les
deux  attitudes  envers son père que Denys prête au jeune Horace  :  avant le combat,  sa soumission filiale,  sa "conformité de volonté" sont si parfaites que,
pressenti par le roi,  lui et ses frères,  pour soutenir les chances de Rome,  il
ne veut pas donner sa réponse sans avoir reçu l'autorisation paternelle,bien
qu'il s'agisse d'une mission guerrière et qu'il soit déjà un  guerrier en service ;  au retour du  combat au contraire,  quand sa soeur lui parai'!: manquer  à
l'honneur national et à  l'honneur gentilice,  l'idée ne lui vient pas de porter
l'affaire devant son père,  il n'en prend pas le temps,  il tue la coupable.
Qu'une initiation militaire du type que nous supposons ici s'accompagne d'une
émancipation formelle ou morale,  d'une atténuation de la puissance paternelle,
ce serait un prolongement normal auquel les analogues ne manqueraient pas
(Cf.  Mythes  et dieux des Germains,  p.  104).  Mais il reste possible que lès
scènes d'avant le combat soient un enjolivement,  une "trouvaille" du rhéteur
grec qui,  dans un chapitre précédent (II,26).  s'est longuement et admirativement étendu sur la conception romaine de la potestas patris.  On renoncera:.
donc  à  commenter les rapports du fils  et du père,  de même que les rapports
du  champion et du roi,  sur lesquels Denys  est également plus  explicite que les
textes latins.
Enfin on restera dans  la même réserve au sujet du cousinage des Curia
ces et des Horaces.  Ici encore on pourrait rappeler une circonstance analogue,
non dans les légendes  celtiques ou germaniques,  mais dans le duel védique d'Indra contre le monstre Tricéphale: l'adversaire triple qui tombe sous les coups
du  champion n'est pas un étranger pour les dieux qu'il menace,  il est exactement leur cousin,  un fils  de leur soeur.  La valeur de  cette parenté n'est pas
claire,  mais le trait n'est sûrement pas insignifiant,  car l'ambiguïté du Tricé-
phale  joue un ample rÔle non seulement dans sa légende indienne mais dans sa
légende iranienne (V.  Rev.  de l'Hist.  des Religions,  CXX,  1939,  pp.  6,  10).
Le récit de Denys aurait-il donc vraiment gardé un  détail ancien?  Le cousinage  des Curiaces  et des Horaces serait-il vraiment  autre chose qu'un artifice
littéraire corsant l'intérêt du drame?  Il est sans doute  plus sage de ne pas
s'attarder à  cette possibilité. 23
VllI
HORACE CRIMINEL
L'analyse qui précède a  laissé dans l'ombre un  élément original ou  plutôt deux éléments étroitement associés du récit romain  :  1°)  Horace tue sa soeur
et,  quelque  légitime et motivée (dans la version classique),  quelque surnaturelle  et fatale (dans  la forme  primitive reconstituée) que rat la colère qui causa ce
meurtre,  il n'en est pas moins un  crime.  En conséquence Horace n'a pas seulement besoin de se calmer,  il doit  être soit chgtié,  soit,  par une  expiation régulière,  soustrait au chgtiment ;  2°)  ce chgtiment qu'il mérite et auquel il échappe
de  justesse,  c'est la mort.
Certes,  nous l'avons dit précédemment,  au temps où les Romains  savaient encore  ce qu'était dans toute sa force le furor  guerrier,  le rituel qui
clôt  l'histoire a  pu  avoir une valeur désacralisante plus  générale que dans la
version classique où il n'est que purificatoire,  et peut-~tre une valeur calmante précise correspondant à  celle de la médication de Cilchulainn par les cuves.
Il paraft cependant difficile de penser que ce "risque de mort"  et cette notion
de  "crime" aient été étrangers au schéma primitif: ils sont trop fortement
marqués.  Ils le sont même d'autant plus que les rites auxquels  est soumis le
jeune Horace sont précédés d'une scène que les Romains  considéraient comme
capitale et où  ils trouvaient un  précédent,  une  autorité pour certains usages
juridiques de l'époque classique: Horace est  d'abord condamné  à  mort par les
duumvirs qu'a nommés le roi,  esclave lui-même de la loi; ce n'est qu'au dernier moment,  sous le  gibet,  entre les mains du bourreau,  déjà lié  et la corde
près du  col,  qu'il se voit  gracié  par le peuple auquel il a  fait  appel.
Dans la pensée des Romains,  il s'agit incontestablement d'une double
procédure judiciaire normale: si Horace passe si près de la mort,  c'est par
application de la loi sur la perduellio,  sur le crime d'Etat; s'il est sauvé,
c'est grgce  à  l'heureuse incidence de la provocatio,  de l'appel au peuple. Ces
interprétations sont excellentes  au temps de Tite-Live: le droit romain est en
pleine possession de ses moyens,  en pleine conscience de ses principes,  le.Ë!
s'est depuis des siècles distingué du fas,  et nul élément irrationnel n'apparat"'t
plus dans les lumineuses déductions des lois.  Mais primitivement? Au temps
où la pensée mystique pénétrait toute activité,  le droit et la politique comme la
guerre et l'agriculture?  Faisons l'effort de remonter dans  ce passé et,  de m~­
me que nous  avons  entrevu sous l'exploit d'Horace un ressort mixte,  où se mê-
laient inextricablement l'adresse de l'escrimeur et la frénésie du doué,  essayons de  concevoir,  sous son crime et sous son expiation,  un ordre de  concepts
complexes,  où sa responsabilité était peut-être plus  profonde et ses périls plus
richement motivés.
Comment ne pas nous souvenir que l'exploit initiatique comporte souvent,  par lui-même,  un aspect "crime",  que l'initié  en sort coupable,  et qu'il
doit  être non seulement calmé mais pénalement déchargé par une procédure à
la fois  déjà magique et juridique?  Et que;  d'autre part et parfois conjointement,
1'exploit initiatique a  souvent un contre-coup mécanique qui anéantit ou amenuise 24
ou même tue d'abord pour un temps l'initié,  et que  celui-ci doit  être ensuite
restauré,  reformé,  "rappelé de la mort" par un procédé magique?  La mort
côtoyée par Horace et la grâce qui le rend à  la vie ne seraient-elles pas la
forme prise à  Rome,  c'est-à-dire dans  une société  passionnée de droit,  virtuose  en procédures,  et dont l'esprit et l'imagination étaient tout  juridiques,
par quelque  ancien scénario où se combinaient ces deux  croyances?
Pour nous  en tenir au monde indo-européen,  la légende  de l'initiation
de Cilchulainn ne présente pas ces traits.  Mais l'un d'eux se rencontre dans
d'autres légendes  celtiques  et germaniques  d'initiation guerrière,  et surtout ils
sont tous deux essentiels dans les légendes indiennes qui montrent Indra,  le
patron divin de la caste guerrière,  vainqueur du monstre  à  trois têtes  et du  dé-
mon Vrtra,  et qui sont à  n'en pas douter d'anciens mythes  en rapport avec des
rituels initiatiques.  Dans  ces légendes,  le Tricéphale et Vrtra sont bien des
êtres pernicieux dont la mort importe au salut des  dieux et des mondes  ;  néanmoins,  de par leur ascendance,  ils ont rang de brahmanes  et par conséquent,
en les tuant,  Indra ou bien se charge en droit religieux  et même  civil du  crime
le plus lourd qui soit,  du brahmanicide,  ou bien,  par causalité magique,  déchaî-
ne  contre lui-même la plus violente réaction  des  éléments.  Examinons successivement ces deux effets.
Dans le premier cas se noue sur le héros vainqueur un drame voisin
de  celui qui,  à  propos d'Horace,  a  fourni  à  Tite-Live et à  Corneille un riche
répertoire d'antithèses verbales recouvrant une antinomie profonde:  atrox visum id facinus  patribus plebique,  sed recens meritum facto obstabat .... La
grosse différence est que le facinus  d'Horace ne  consiste pas dans  l'exploit mê-
me par lequel il a  sauvé la société,  mais dans l'excès qui  a  suivi,  dans le meurtre de la soeur,  tandis que,  on va le voir - et cela est conforme  à  ce que montrent de nombreux rituels ou mythes d'initiation chez les demi-civilisés modernes -,  le crime d'Indra coïncide pleinement avec son service.  Il nous  parart
probable que  cette grave divergence,  comme celles que nous  avons  précédemment relevées  entre la légende d'Horace et celle de Cilchulainn,  s'explique
très simplement par la nécessité où s'est trouvée la tradition romaine de raconter humainement et de ré articuler logiquement tout le récit quand,  les notions  d'exploit initiatique et de furor surhumain s'évanouissant,  la suite mystique des idées  a  cessé d'être  comprise: l'exploit,  laïcisé et banalisé,  ne pouvait avoir eu d'aspect coupable,  ne pouvait donc  entraiher des conséquences
fâcheuses  ;  comme de telles fâcheuses  conséquences  apparaissaient dans la
suite,  et trop considérables pour se laisser éliminer,  il était urgent de leur
donner une  justification nouvelle;  et où  cette justification pouvait-elle se trouver,  sinon dans l'épisode de la soeur qui,  d'autre part,  fournissait  au même
moment un motif nouveau  et un refuge plausible au furor non plus mystique mais
psychologique du héros  et qui devenait ainsi,  à  la place de l'exploit,  l'épisode
directeur de toute l'intrigue ?
Une tradition indienne  constante qui  est attestée dès la Taittirtya Samhitâ,  V,  l,  et qui se répète inlassablement dans les textes  épiques  et pourâniques  explique que,  après  avoir abattu le monstre  à  trois têtes,  Indra fut  pendant
un  an comme  accablé par son crime; tous les  êtres lui criaient Brahmahan,
"Meurtrier de brahmane ! Il  Alors il s'adressa successivement à  la terre,  aux
arbres,  aux femmes,  les priant à  chaque fois  de prendre la charge d'un tiers 25
de sa faute.  Il fut  exaucé:  et c'est de  ce temps-là que datent les crevasses ou
les déserts salés sur la terre,  les coulées de résine sur les  arbres,  le flot menstruel sur les femmes.  Certains textes tout voisins répartissent la faute par quarts,
faisant participer à  la distribution les  eaux,  sur lesquelles la souillure se manifeste  en forme de bulles  et d'écume.  Il est curieux de rencontrer ce thème appliqué  au héros Batradz dont il a  été longuement parlé  à  la fin du second chapitre;
seulement,  à  notre connaissance,  il ne se trouve pas dans les récits recueillis
directement chez les Osses au XIXe  et au XXe siècles,  mais chez  des voisins
caucasiens des Osses,  chez les Ingouches; le témoignage  a  sans doute pourtant
"valeur  osse",  c'est-à-dire,  comme il a  été dit,  "valeur scythique''.  car toutes
les traditions  épiques  des Ingouches sur ce groupe de héros sont un pur emprunt
à  celle des Osses.  D'après un récit publié  en 1875 (Tchakh Akhriev,  Ingushi,
dans le Sbornik sv@dêniy  0  kavkazskikh gortsakh,  VIII,  2,  pp.  72-73,  en russe),
la naissance du belliqueux Batradz  - naissance dont on  a  vu plus haut,  et directement chez les Osses cette fois,  qu'elle empruntait  les traits d'une initiation en
partie superposable à  celle de Cilchulainn - a  entraihé pour le monde une vraie
malédiction: ce qui n'est pas pour nous  étonner.  Batradz,  pris un  jour de remords  et de pitié,  demande  et obtient d'une divinité qu'au moins un tiers de  cette
malédiction soit détourné de l'ensemble de l'humanité,  et ce tiers lui-même ré-
parti  par tiers entre les sommets des montagnes (qui,  en conséquence,  seront
stériles),  les femmes  (qui,  en conséquence,  ne se satisferont jamais pleinement
dans la VOlupté),  et les  juments (qui,  en conséquence,  ne se rassasieront jamais
de nourriture).  Sous réserve du déplacement de la notion de  crime du meurtre
des Curiaces sur celui de la soeur,  n'y a-t-il pas dans  ces diverses traditions
comme l'embryon de la procédure  juridique - sentence de  culpabilité,  commutation de peine,  expiation - qui se précise et se codifie laiquement dans la légende
romaine?
Voilà pour l'aspect "crime",  voici pour l'aspect "mort
l1
.  Après un second  exploit qui suit immédiatement le premier,  Indra,  pour le plus  grand dam
du monde qu'il vient de sauver,  traverse un état équivalent à  la mort: dès qu'il
a  tué le terrible mais brahmanique Vrtra,  frère du monstre  à  trois têtes,  et qui
a  été suscité pour le venger,  il perd sa force,  son volume,  sa substance,  et disparaît : il passe ainsi un long temps,  blotti au creux de la tige d'un lotus,  invisible,
réduit aux  dimensions d'un atome,  tandis que les dieux  et les hommes sont soumis aux caprices d'un tyran de· type  carnavalesque,  Nahusha,  qui les réduit à  la
dernière extrémité.  Recherché,  découvert enfin par le Feu,  Indra est revigoré,
l1accru",  reconstitué  grllce aux incantations du dieu Brhaspati et reprend la tête
des trois mondes,  jouissant désormais du titre glorieux de Vrtra-han,  I1Meur_
trier de Vrtra
l1
,  et des bénéfices procurés par cet exploit dont il n'a d'abord
ressenti que le fltcheux  choc  en retour (Cf.  Vahagn,  Rev.  de l'Hist.  des Religions,  cxvn,  1938,  pp.  152  et suiv. ).  Cette détresse physique d'Indra,  cette
petite mort suivie d'une restauration physique  et d'une réhabilitation morale,
ne  contient-elle pas,  elle aussi,  un des  germes de ce qui,  à  Rome,  niis  en forme juridique,  se présente comme une  condamnation  à  mort suivie d'une exécution
capitale dramatiquement interrompue et réparée par une grllce  ?

• • 26
IX
EPOPEE,  MYTHES ET RITES
LE COMBAT CONTRE L'ADVERSAIRE TRIPLE
Ces dernières observations  en rejoignent quelques autres,  inspirées
par les précédents épisodes.  Elles  ouvrent et laissent ouverte une importante
question: si l'aventure du  jeune Horace a  été primitivement,  comme nous  le
pensons,  le récit explicatü et justüicatif  d'un rituel d'initiation guerrière,
dans quelle mesure les diverses scènes du récit étaient-elles calquées sur le
scénario du rituel,  dans quelle mesure le laissent-elles encore entrevoir ?
La question est évidemment insoluble  en toute rigueur,  faute  de documents  anciens.  Ce n'est d'ailleurs pas,  comme eat dit Plutarque,  une question romaine,
mais une question indo-européenne  et d'abord Halo-celtique.
C'est en effet  avec la légende du jeune Cachulainn que la légende du
jeune Horace nous  a  paru présenter les plus nombreuses  et les plus  exactes
ressemblances.  Nous  avons  essayé de marquer ce qui les sépare: outre que
la légende de Cachulainn se présente encore clairement,  consciemment,  comme le récit d'une initiation,  valeur qui n'est plus sentie ni sensible chez les
écrivains qui racontent l'aventure d'Horace,  cette dernière est tout  entière
soutenue par des motivations psychologiques,  des calculs  et des sentiments humains,  alors que la légende de Cachulainn,  dominée  par la ferg,  laisse paraftre à  nu le déterminisme irrationnel,  si l'on ose dire,  l'enchafuement mystique
des épisodes.  Sans doute la légende de Cachulainn est-elle restée en cela plus
primitive,  plus proche des rites sur lesquels  elle se fondait.  D'autre part des
scènes comme l'exhibition des femmes impudiques  et l'immersion dans les cuves ne doivent pas düférer beaucoup de  ce qui se pratiquait,  de  ce qui se figurait réellement lors de l'initiation des  jeunes  guerriers ulates.  A  Rome  au
contraire,  de  directement retransposables  en rites,  il n'y a  guère que les piacula de la fin,  les gestes de la désacralisation et de  la purification,  car l'épisode de la soeur impudique est déjà du roman et ne  permet pas d'entrevoir une
forme quelconque de rite.
Il est un épisode sur lequel il est impossible de ne  pas poser cette ques·
tion de réalité,  ou de  réalisme,  avec  une insistance particulière: c'est l'épisode du début,  le combat initiatique proprement dit qui,  en Irlande et  à  Rome,
revêt des formes  remarquablement proches.  Ce serait sortir des bornes de
la présente étude que de développer notre pensée sur ce point particulier et
d'en expliquer tout  au long les raisons.  Indiquons-la du moins:  en Irlande cette fois,  aussi bien qu'à Rome,  le récit que  nous lisons nous  parart être une variation littéraire trop libre pour servir à  reconstituer même les  grandes lignes
d'un rituel.  Et bornons-nous à  justifier en quelques  mots  ce sentiment négatü.
l
"L'adversaire triple"  représenté comme une trinité  de frères,  d'hommes normalement constitués,  unis simplement par une  naissance commune
(trigemini)  et par le parallèlisme de leur comportement,  ne  par8.l"'t  pas  être
la conception la plus  ancienne.  Les récits indiens  et iraniens,  avec leur "monstre à  trois têtes",  sont sans doute plus  archaïques  et aussi plus  proches de la
pratique. 27
Le lieu du monde où,  par un  accord dont l'explication nous  échappe,
les légendes indo-iraniennes sur le Tricéphale s'éclairent le mieux, estla Colombie britannique,  la côte occidentale du Canada.  En  effet,  sous le nom  de
Sisiutl  chez les Peaux-Rouges de la Bella Coola et chez les Kwakiutl de Vancouver,  sous le nom de Senotlke  chez les riverains de la Thompson River,  un
grand rÔle  est joué  et dans les mythes  et dans les rites par le "Serpent à  trois
têtes".  C'est un être ambivalent,  tantÔt  protecteur bienveillant,  plus souvent
démoniaque  adversaire,  qui  a  beaucoup d'utilisations  et de destinations (dans
les recettes de médecine magique et dans les mythes de libération des  eaux
notamment),  mais qui  intervient surtout lors des initiations,  initiation  de
chamane ou de chef,  initiation de  chasseur ou de  guerrier,  soit qu'il suffise  au
héros d'avoir la chance de le rencontrer,  soit plutÔt qu'il doive le combattre et
ramener ses dépouilles.  Le lien de ce monstre avec les guerriers est spécialement fort: chez les Bella Coola,  le Sisiutl est le serpent particulier de la
Grande Dame qui porte le nom de  "Guerrier" ;  chez les Kwakiutl,  la danse du
Sisiutl est celle du chef guerrier et le rituel du Toquit,  que le Sisiutl  domine,
figuré par un  échafaudage,  est mis formellement  en rapport avec la préparation des  guerriers aux  expéditions militaires.  Sur la rivière Thompson,  les
récits squamish et utamqt sont aussi nets que possible à  cet égard  : c'est en
cherchant,  en poursuivant,  en tuant et en dépouillant le Senotlke que le jeune
homme devient:  1
0
)  tireur infaillible,  2°)  chef de  guerre invincible,  disposant
notamment de cette armè suprême qu'on retrouve  à  la disposition des berserkir de l'antique Scandinavie comme du vainqueur  grec de la Méduse,  la pétrification de l'adversaire,  c'est-à-dire,  sous sa forme la plus  pure,  la victoire
immédiate à  distance,  rêve de tous les combattants.  Dans les rites,  dans les
danses initiatiques notamment,  le monstre  est diversement figuré:  c'est en
général un homme muni d'un masque qui  encadre sa tête humaine,  à  droite  et
à  gauche,  de  deux têtes de serpent mobiles débordant au-dessus des épaules;
parfois,  dans  certains rituels kwakiutl,  c'est toute une lourde construction de
planches  et d'étoffes émergeant d'un bosquet et animée par des machinistes invisibles.  Dans les mythes,  où il est souvent le partenaire non seulement d'un
héros terrestre mais de l'Oiseau-Tonnerre,  le Sisiutl  est plus librement imaginé,  mais bien entendu ces images reflètent les figurations rituelles  ....
Or chez les Iraniens et chez les Indiens,  certains traits du Tricéphale
suggèrent des "réalisations" comparables au masque ou au mannequin des Kwakiutl  : à  travers toute l'épopée iranienne le monstre tricéphale qui  porte encore
(  Il)  Le. documents sur le SerpeDt l  trois tete. de la Colombie brltllDDlque utilis& Ici sont  1 BEU.A  COOLA  : F.  Bou,
Tbe mythology of the Bella-Coola lDdillDl,  dUI The Jesup North Paclfic Expedltiou,  l,  1900,  pp.  28,  44-45 ; -
KWAKJUTL  t  F. Boa,  Report of the slxtieth meeting of the British auoclatiou for the advancment of science,  loDclres,
1891,  p.  619 ,Id., IDdiIlD1sche Saga YOD  der Nord-Paclflscha Klllte Amerlk .. ,  Berlin,  1895,  p.  160 1 Id.,  The
social orgllllhatiClll IIDd  the secret societiel of the Kwakiutl fDdlam,  WashiDgtoD,  1897,  pp.  370-374,  482,  514,  713 1
Bo .. et Hunt,  Kwakiutl textl  l, The JelUpExpedltiou ••• ,  m,  1905,  pp.  60-63 1 Id.  Kwakiutl textl,  II,  The Jesup
ExpedltiClll ••• ,  X,  l,  1905-1908:  pp.  103-113,  192-2071 - UTAMQT,  SQUAMJSH,  COMOX  1 F.  Bou,  fDdlulsche
Sagen,  vœ der Nord-PacifischeD Klllte Amerilcu,  Berlin,  1895,  pp.  56-61,  65-68 1 J.  Teit,  Mythology of the Thompson fDdiau,  The 1elUp ExpedltiOll ... ,  VID,  2,  1913,  P.  269). 28
le nom de l'avestique Azhi Dahâka,  lequel contient le mot azhi "serpent" suivi
d'un qualificatif obscur,  n'est qu'à peine un monstre: ce fut d'abord un homme
comme les autres  à  qui il poussa sur chaque épaule une tête de serpent; rien
ne donne  à  penser que cette représentation soit secondaire,  postérieure par
rapport à  celle de l'Avesta,  qui  est d'ailleurs très vague mais qui semble plus
fabuleuse,  plus éloignée de l'humain  : il suffit de parcourir le dossier que nous
entr'ouvrons ici pour remarquer qu'un seul et même peuple pratique concurremment et sans aucune gêne intellectuelle plusieurs types,  parfois fort diffé-
rents,  de  "serpent à  trois têtes".  Quant  à  l'Inde,  elle tue son Tricéphale dans
. des conditions singulières (déjà TaittiriYa Samhitâ,  II,  l,let suiv.,  et ulté-
rieurement dans l'épopée) :  une fois qu'Indra,  de son foudre,  l'a abattu à  terre,
il se trouve impuissant à  l'achever,  comme si la matière même de ce corps
échappait à  l'action du  guerrier; il fait appel  à  un charpentier qui passe justement près de lui,  la hache sur l'épaule ; le Charpentier consent à  compléter la
besogne du dieu moyennant bonne récompense; et aussitÔt,  sans difficulté,  comme s'il opérait sur la matière ordinaire de son travail,  il sépare les trois têtes
à  coups de hache.  Ce n'est pas tout; ces têtes étaient creuses et formaient botte : une fois  coupée,  de  chacune s'échappe un petit oiseau,  ici une gelinotte,  là
un passereau,  là une perdrix.  A  la lumière des faits Kwatiutl,  nous ne pouvons
nous défendre de l'impression que  ces têtes-récipients oà se cachent trois oiseaux et qui ne se laissent couper que par un artisan,  par un  charpentier,  et
non par le guerrier,  sont,  en plej,n mythe,  la trace matérielle et en quelque
sorte technique de figuration de bois.  Cette explication donnerait en même temps
tout son sens  au fait que le Tricéphale.  et Vrtra après lui,  sont eux-mêmes pré-
sentés comme les "enfants" du dieu-artisan.  du charpentier-forgeron céleste
Tvashtr.  L'Iran confirme en tout cas l'antiquité et des oiseaux dans les entours
du monstre,  et de l'intervention de l'artisan dans la victoire: le héros iranien
qui tue le tyran à  trois têtes  est entraihé.  conduit à  son exploit par un forgeron;
et le "palais" du ·tyran s'appelle,  d'un nom inexpliqué mais qu'on ne peut négliger,  "le palais de la Cigogne".
Il semble donc que les mythes indo-iraniens de victoire sur le Tricé-
phale gardent le souvenir précis de rituels oà l'adversaire du héros était un
monstre figuré,  homme masqué ou mannequin de planches.  Bien moins archafques évidemment sont les récits occidentaux,  irlandais et romain,  oà le héros
triomphe de  "trois frères" ;  aussi ne représentent-ils à  notre avis qu'une variation libre et littéraire,  humanisée  et historicisée,  sur le thème de la victoire
triple.  Peut-être d'ailleurs un détail de la légende irlandaise laisse-t-il transparaftre un état plus ancien,  comparable aux imaginations indo-iraniennes  :  les
trois fils  de  Necht  sont,  malgré tout,  moins humanisés que les trois Curiaces,
et le dernier des trois porte le nom d'un oiseau,  il s'appelle "l'Hirondelle" alors
que les noms  de ses deux frères,  FÔill  et Tuachal,  ne semblent faire référence
qu'à des traits de caractère,  "adresse"  et "ruse" ;  cette appellation n'est pas
fortuite: le comportement de ce singulier personnage sur l'eau,  qui  est son élé-
ment,  rappelle en effet celui de son éponyme ailé * .
Quoiqu'il en soit,  dans toutes ces légendes de combat,  qu'il s'agisse
d'un monstre dont la tête ou le coeur est triple,  ou simplement de trois frères
Il Paragrapbe supprim~ plU'  c. Dum~zU. 29
au destin solidaire.  la signification de la triplicité n'est pas douteuse: c'est un
triplement intensif.  ainsi que l'a reconnu M.  Vendryes.  adaptant aux faits celtiques une idée d'Usener et de Deonna.  En multipliant les moyens de l'adversaire ou les manches du combat.  on rehaussait la victoire du  combattant mythique,
du héros patron de l'initié,  on la rendait à  la fois plus méritoire et plus éclatante.  N'est-ce pas en vertu du même principe que l'athlète grec n'était couronné
qu'après avoir terrassé par trois fois son partenaire,  et que la langue des jeux
a fourni  à  Eschyle  nom significatif du vainqueur,  TP \a~Tt\P,  "celui qui a  triplé.  celui qui a  gagné trois assauts"  ?  (Eschyle.  Agamemnon,  181  ; Cf.  Eumé-
nides,  592).

* •
x
L'ESPRIT ROMAIN ET L'EVOLUTION DES MYTHES
Ce long commentaire au récit de Tite-Live a  montré en oeuvre,  à  chaque épisode.  le m8me processus d'évolution.  Au risque de redite.  formulons-le
une dernière fois.  en réunissant dans une vue d'ensemble les détails que nous
avons observés séparément.
Du vieux mythe d'initiation militaire.  la fable romaine a  conservé tous
les épisodes - victoire triple,  rencontre de la parente impudique et conflit des
sexes.  traitement désacralisant -.  et dans l'ordre même oi! ils se présentaient
traditionnellement.  Mais la dégradation de la fureur  guerrière en colère humaine  a  entrafné un déplacement du centre de gravité.  qui lui-même a  provoqué
une désarticulation et une ré articulation des épisodes :  autrefois cette fureur
surgissait merveilleusement du premier épisode  et soutenait les deux autres.
elle naissait de la Victoire et traversait d'un jet et la Rencontre et le Traitement; la colère d'Horace au contraire n'a rien à  voir avec une Victoire due
bien plut6t à  la ruse et à  la présence d'esprit; elle ne surgit que dans le second épisode sur lequel,  dès lors.  s'appuie le troisième.  elle naU de la Rencontre dela soeur et motive.  par le meurtre.  la Purification finale.
Si notre explication est juste,  cette aventure montre d'une manière
très claire comment s'est opérée l'humanisation de la mythologie romaine  :
l'empirisme,  le gros bon sens,  le gollt du tangible et du vérifiable qui caraé-
térisent les Latins ont d'abord dépouillé de leur prestige et par conséquent
de leur efficacité les ressorts merveilleux qui.  chez les Indo-Européens.
animaient la Souveraineté par exemple ou la Force guerrière,  et qui ont gardé
longtemps leur puissance sur des  peuples poètes  et rêveurs comme étaient les
Indiens ou les Celtes.  Finalement.  de limitation en mutilation.  ces ressorts
ont complétement disparu.  Mais les Romains n'ont pas pour cela bouleversé
les anciens mythes: ils en ont gardé fidèlement le contour.  le corps.  nous  voulons dire les mêmes séquences d'épisodes.  ici les mêmes antithèses,  là les m@-
mes catastrophes.  Seulement.  pour soutenir ces organismes qui perdaient leur
premier principe de cQhésion.  ils les ont traversés par des intrigues nouvelles. 30
parallèles en gros aux anciennes,  mais conçues à  l'image de l'lme quiritaire :
du terrestre et rien que du terrestre,  de la chicane et des  pactes,  du droit,  du
calcul,  et aussi,  brusquement,  une incomparable grandeur,  un de ces traits
purement humains mais jaillis du meilleur de l'homme et qui,  de  génération en
génération,  inoubliables,  iront toucher les Shakespeare et les Corneille.  Et
l'on a  ce type si particulier de la légende romaine où la bonne farce,  l'astuce
récompensée catoient et conditionnent les fondations  les plus majestueuses,  les
sacrüices les plus  graves,  l'aventure d'Horace contient,  comme tant d'autres,
ces deux éléments: l'imagination romaine devait faire ses délices de l'habile
feinte du jeune héros sur le champ de bataille et de la non moins habile combinaison de procédures qui le sauve au pied du gibet; mais,  dans l'épisode de la
soeur,  dans les interventions du père,  éclatent toutes les dures beautés de la
virtus romana:  dévouement à la Ville,  soumission farouche à l'honneur et au
devoir,  magnanime sérénité entre la mort qu'il a  fallu donner et la mort qu'il
va falloir subir.  En descendant sur la terre,  en se constituant histoire,  il n'est
pas sOr que toute  cette mythologie ait fait une mauvaise affaire.  Telle Numa,
elle a  joué  contre les dieux,  et peut-être a-t-elle gagné: les premiers livres
de Tite-Live nous émeuvent plus que les théogonies  et les gigantomachies des
Hellènes.
Dans ce traitement des anciens mythes on retrouve un caractère de
l'esprit romain que connaissent bien les juristes et les historiens des institutions  : le Romain est à  la fois  conservateur et novateur; il ne détruit guère,
il change peu à  peu,  imperceptiblement,  l'éclairage et l'orientation d'une procé
dure,  d'une magistrature,  et un beau jour,  préteur ou pontüe,  il constate et
sanctionne "l'usage".  Et dans ces prudentes adaptations à  la vie,  il fait preuve
d'une extrême ingéniosité  et d'un coup d'oeil sOr,  donnant  à  chaque instant à
chaque chose la meilleure et la plus économique raison d'être.  Si l'évolution
du mythe d'Horace a  bien été celle que nous supposons,  on ne peut qu'admirer
à  la fois la pertinence,  la simpliCité,  l'harmonie,  la modération aussi des retouches que nous pouvions résumer tout  à  l 'heure en quelques ph,rase.
*
* *
XI
HORACE ET LES CURIACES,  HERCULE  et CACUS
Ainsi s'équilibre à  Rome le mythe indo-européen du héros vainqueur
de l'adversaire triple.  Mais on sait que,  prélevée sur la tradition grecque et
greffée sur les bords du Tibre comme de mainte rivière italienne,  une autre
version en subsiste,  plus fabuleuse naturellement, et qui,  au siècle dernier,
a  fort intéressé les comparatistes,  les uns prétendant que,  sous un  costume
et sous des noms  grecs,  c'est en réalité un vieux mythe latin qui nous a  été
conservé,  les autres admettant que la matière du récit comme les noms était
de provenance étrangère: nous  pensons  à  Hercule vainqueur du triple Cacus,
au livre séduisant de Michel Bréal (1863),  à  l'enfance tumultueuse de nos ,
,
31
études.  Voici  comment Bréal,  "d'après Virgile,  Properce et Ovide"  en résumait
les circonstances principales (Mélanges de mythologie et de linguistique,  1877.
pp.  45  et suiv. ) : "Hercule,  vainqueur de Géryon,  traverse l'Italie et arrive sur
les bords du Tibre.  Pendant qu'il laisse paltre ses boeufs,  un brigand depuis
longtemps redouté,  Cacus,  fils  de Vulcain,  monstre à  trois t@tes,  lui enlève en
secret quelques-unes de ses génisses,  et,  pour emp@cher qu'on ne suive leurs
traces,  il les entrarhe en arrière dans son antre.  Mais le mugissement des vaches qui lui ont été enlevées  avertit Hercule  : il court vers la caverne fermée
de toutes parts,  où son ennemi,  déjà plein de  terreur,  s'est retranché.  Il en force l'entrée; avec les vaches,  tous les trésors que le brigand a  entassé dans son
antre paraissent au grand  jour.  Hercule l'accable de ses traits; malgré ces
cris,  malgré les flammes  et la fumée qu'il vomit et qui l'entourent de ténèbres,
le dieu l'étreint et le tue.  Le corps informe du monstre tombe aux pieds du hé-
ros.  Hercule élève alors un  autel à  Jupiter qui a  trouvé les boeufs,  Jupiter Inven~
tor,  et il institue le culte qui lui sera rendu à  lui-même ....... II
Aujourd'hui,  on semble généralement d'accord avec M.  Jean Bayet pour
rendre Hercule à  la Grèce,  avec sa massue,  avec ses boeufs  et les trois corps
de Cacus,  mais nous connaissons  des  esprits intrépides qui n'ont pas renoncé  à
relever t6t ou tard l'autre thèse.  Il faut qu'ils en prennent leur parti: dans la
mythologie latine authentique,  dans celle qui a  hérité directement et librement
traité la matière mythique indo-européenne,  les détails merveilleux et la vaste
résonance de la bagarre de la porte Trigemina n'ont pas de place: ils sentent
l'étranger.  A  rome c'est le soldat Horace vainqueur des trois soldats Curiaces
qui est le répondant légitime du demi-dieu Héraclès vainqueur du monstre à
trois têtes Géryon; le voyageur Hercule vainqueur du brigand à  trois têtes Cacus n'en est que l'adaptation.  Adaptation elle-m@me marquée,  certes,  du caractère latin en ce sens que l'orgueil national s'y est attaché,  que les traits merveilleux y  sont déjà atténués (dans Tite-Live le pitre Cacus n'a qu'une t@te  et il
est simplement ferox viribus),  et aussi en ce que des éléments de ruse et presque de farce y  ont été introduits.  Adaptation pourtant,  et localisée comme telle
avant Romulus,  avant la fondation de Rome,  dans  cette vague période "grecque"
du Latium où Denys d'Halicarnasse s'ébat comme un dauphin parmi les Iles. n
n'est pas ét~nant que les mythes  grecs de  Rome,  du  moins  le  plus  considérable d'entre~ux,  se soit ainsi inséré,  dans la chronologie,  avant les mythes proprement romains: ces derniers constituant une histoire et une protohistoire dé-
jà tout humaines,  il ne restait aux fables surhumaines que la préhistoire. APPENDICE:
Les "vies parallèles" de Tullus  et d'Indra
( ..... ) on a  noté que l'exploit de Cûchulainn et celui d'Horace sont
deux variantes,  à  beaucoup d'égards deux formes voisines d'une même variante. de l'exploit rituel ou mythiQ.ue  dont les littératures de plusieurs peuples indo-européens donnent d'autres  exemples: le combat, lourd de  conséquences,
d'un dieu ou d'un héros contre un  adversaire doué  d'une forme variable de, triplicité.  La tradition indo-iranienne.  notamment,  dans le duel ici d'Indra ou
d'un héros qu'il protège,  là du héros 9raètaona contre le monstre à  trois tê-
tes,  et aussi la tradition scandinave,  dans la victoire de Pdrr sur le géant
Hrungnir au coeur tricornu  et dans les suites immédiates  et lointaines de ce
"premier duel régulier",  connaissent d'autres variantes,  proches pour le sens,
du même thème.
Ces résultats sont valables.  Il reste vrai que l'affabulation irlandaise,
humaine et pseudo-historique comme l'affabulation latine,  est la plus apte à  en
expliquer d'importants détails,  notamment tout  ce qui  relève,  ou  a  relevé dans
une forme préhistorique probable du récit,  de la notion de furor.  Cependant,
moins frappantes  au premier regard parce que moins pittoresques,  il existe
entre la défaite du Tricéphale indien et celle des Curiaces des  correspondances
qui éclairent cette dernière d'un  jour plus philosophique  et ouvrent sur la fonction  guerrière de plus vastes perspectives que n'a fait la comparaison de la
légende de Cûchulainn.  En outre,  de proche en proche,  c'est presque toute la
geste du roi Tullus Hostilius que  nous serons conduits  à  mettre en parallèle
avec les plus fameux  exploits du dieu Indra.  Ainsi s'étendra,  entre Rome  et
l'Inde,  au second niveau  cosmique et social la remarquable identité profonde,
dans l'idéologie et dans l'expression mythique de l'idéologie,  que  nous  avons
surtout observée jusqu'à présent au niveau de Romulus  et de Varuna,  de Numa
Pompilius  et de Mitra (Aspects de la fonction  guerrière,  p.  24).
*
*  "" 34
(G.  Dumézil résumt:::  son analyse parallèle dans  deux tableaux
-(Aspects p.  40  et p.  48),  reproduits ci-dessous :]
Inde:
1.
a)  Dans  la grande rivalité des  dieux
et des démons,  la vie ou la puissance des  dieux  étant menacée
par le Tricéphale,
b)  qui  est le  "fils d'ami" ]JV)  ou le
cousin  germain (Br)  des  dieux  et
en  outre brahmane  et chapelain
des  dieux (Br).
Rome:
1.
a)  Pour régler entre Romains  et AIbains la rivalité de imperio,  les
trijumeaux Horatii se battront contre les trijumeaux Curiatii,
b)  qui sont leurs  cousins  germains
(D Hal),  ou du moins leurs futurs
beaux-frères (TL,  DHal).
c) Trita,  le  "troisième" des trois frè- c)
res Aptya,  poussé par Indra (RV)
ou Indra aidé de Trita (RV),  o~ InResté seul vivant des trois frères,
le troisième Horatius,  champion
de Tullus,
dra seul (RV,  Br)  0
d)  tue le Tri~éphale et sauve les
dieux.
2.
a)  Ce meurtre comportant souillure
en tant que meurtre de parent ou
brahmanicide,
b)  Indra s'en décharge sur Trita,  sur
les Aptya (Br)  qui liquident rituellement la souillure (Br).
3.
Depuis lors,  les Âptya reçoivent sur
eux  et liquident rituellement la
souillure que comporte,  par le
sang versé,  tout sacrifice (Br) et,
par extension,  les  autres souillures ou menaces mystiques  (RV,
AV,  Br).
d)  tue les trijumeaux Curiatii et donne l'empire à  Rome,
2.
a)  sans  encourir de souillure,  grâce
à  un  artüice dialectique annulant
les devoirs  de la parenté (DHal).
a')  Mais,  dans sa fureur  orgueilleuse de  jeune vainqueur,  le troisiè-
me Horatius tue sa soeur,  fiancée
désolée d'un des Curiatii ;  ce
meurtre d'une  parente comportant
crime et souillure,
b)  Tullus organise la procédure qui
évite le châtiment juridique du
crime et fait  assurer par les Horatii mêmes la liquidation rituelle de  la souillure.
3.
Depuis  lors,  tous les ans,  à  la fin  de
la saison guerrière,  aux frais de
l'Etat,  les Horatii renouvellent la
cérémonie de  purüication (sans
doute  au profit de tous les combattants  "verseurs de sang" romains). 35
Inde:
1.
Après de  premières hostilités,  Indra
et Namuci font  une  convention.  Ils
seront sakhayah,  amis.  Indra contracte à  cette occasion l'obligation
particulière de ne tuer Namuci "ni
de jour~ ni de nuit,  ni avec  du sec
ni avec de l'humide".
2.
a)  Grâce à  la familiarité confiante
née de  cet accord,  par surprise,
à  la faveur de l'ivresse,  Namuci
enlève  à  Indra  toutes ses forces.
b)  Indra s'adresse aux divinités  canoniques  de la troisième fonction,  la déesse Sarasvati et les
jumeaux A~vin,  qui lui rendent
sa force,
Rome:
1.
Après de premières hostilités,  conformément  à  une  convention antérieure,
Tullus  et Mettius sont soc iL  Tullus
confirme Mettius  comme  chef des
Albains  et celui-:ci reçoit l'ordre
particulier d'aider Tullus dans une
bataille prochaine.
2.
a)  A  la faveur  de  cet accord surprenant
la confiance de Tullus  en pleine bataille,  Mettius lui enlève,  la moitié
de ses forces militaires  et le met
dans un péril mortel.
b)  Tullus s'adresse aux divinités canoniques de la troisième fonction,  Quirinus,  Ops et Saturne,  qui lui
donnent  apparemment le moyen de
rétablir la situation et de remporter la victoire.
-----------------------------------I----------------------------------~
c)  et lui  expliquent le moyen de surprendre ou de tuer Namuci  à  la
faveur  de l'accord et sans violer
l'accord ('écume", "aube"; ce qu'il
fait.
3.
a)  Faisant semblant de respecter l'accord et de la croire respecté,  Tullùs surprend,  saisit Mettius  désarmé et le fait tuer.
~----------------------------~-------------------------------------
3.
Par une technique bizarre,  une seule fois  employée,  et adaptée à
l'instrument qui permet à  Indra
de tourner l'accord (barattement,
tournoiement de la tête dans l'écume).  Namuci est décapité.
b)  Par une  technique horrible,  une
seule fois  employée  à  Rome,  et
qui transporte sur son corps la
dupliCité avec laquelle il a  abusé
de l'accord,  Mettius  est étiré,  divisé en deux.
!lV  :  l!g Veda; Br : Satapatha Brahmana ; D Hal: Denys  d'Halicarnasse
TL: Tite-Live.

•  • 36
Il est difficile de penser que le hasard ait réuni,  sur les personnages
fonctionnellement homologues d'Indra et de Tullus,  deux épisodes qui,  ici  et là,
présentent une direction et tant d'éléments communs.  Tout s'explique aisément
au contraire si l'on admet qu'Indiens et Romains,  ici comme dans les conceptions des dieux souverains Varuna et MUra d'une part,  des rois fondateurs
Romulus  et Numa d'autre part,  ont  conservé une même matière idéologique,
la traitant les uns  en scènes du Grand Temps,  de l'histoire cosmique et suprahumaine,  les autres  en moments du temps romain,  en événements des  annales
nationales.
"Matière idéologique" plut8t que  "mythique".  En effet c'est par l'idéologie que  les correspondances que nous  avons notées sont rigoureuses  et frappantes,  et par la leçon qui se dégage des scènes,  non par le détail des  affabulations qui,  de  part et d'autre,  sont fort différentes.  Mettius n'a certainement
jamais été un démon comme Namuci,  non plus que les Curiaces un monstre
tricéphale!  Ce que les docteurs indiens et romains ont gardé avec précision
c'est
1
0
L'idée d'une nécessaire victoire,  d'une victoire en combat singulier,
que,  animé par le grand martre de la fonction  guerrière et pour le compte de
ce  grand martre (roi ou dieu),  "un héros troisième remporte sur un  adversaire triple"  - avec souillure inhérente à  l'exploit,  avec purification du "troisième"  et de la société dans la personne du "troisième",  qui se trouve ainsi
être comme le spécialiste,  l'agent et l'instrument de  cette purification,  une
espèce de bouc  émissaire,  après  avoir été un champion;
2
0
L'idée d'une victoire remportée non par un combat,  mais par une
surprise qui répond elle-même à  une trahison,  trahison et surprise se succè-
dant  à  l'abri et dans le moule d'une solennelle convention d'amitié,  en sorte
que la surprise vengeresse comporte un aspect inquiétant pour la société bé-
néficiaire.
Voilà la science,  morale et politique,  voilà le morceau d'idéologie
de la d~uxième fonction,- que les administrateurs indo-européens de la mé-
moire et de la pensée collectives  - une  catégorie de prêtres sans doute  - et
leurs héritiers védiques  et latins  n'ont cessé de  comprendre et d'exposer
dans des scènes dramatiques.  Dans  ces scènes,  les personnages,  les lieux,
les intérêts,  les ornements pouvaient se renouveler,  et les niveaux littéraires  aussi,  tant8t épopée ou histoire,  tant8t fantasmagorie.  Le ressort restait
le même.  Et c'est d'une collection de tels ressorts bien agencés qu'est faite
partout la conscience morale des  peuples.
*
Nous  retrouvons ici une situation toute  comparable à  celle qui a  été
plusieurs fois  analysée à  propos des formes romaine et scandinave sous lesquelles nous  est connu le couple du Borgne et du Manchot (Mitra-Varuna,
chap.  IX  ;  Loki,  1948,  pp.  91-97  ; L'héritage indo-européen à  Rome,  pp.  159-
169  ; Mythes Romains,  Revue de  Paris,  déc.  1951,  pp.  111-115)  :  dans la 37
scène où Horatius le Cyclope tient seul en respect l'armée étrusque et sauve
Rome,  dans la scène jumelle où l'autre sauveur de Rome,  Mucius,  devient le
Gaucher en brQlant sa main droite devant le roi étrusque en un geste qui garantit une fausse  affirmation,  l'affabulation est entièrement différente des scè-
nes d'épopée où Odinn,  le dieu Borgne,  paralyse les combattants,  et de la scè-
ne mythique où le dieu Tyr perd sa main droite dans la gueule du loup Fenrir,
comme gage d'une fausse affirmation,  pour sauver les dieux.  Et pourtant les
ressorts de ces deux  groupes d'actions sont les mêmes; le même aussi,  de
part et d'autre,  le rapport du diptyque des  actions ou intentions  et du diptyque
des mutilations: l'oeil unique fascine  et immobilise l'adversaire; la main
droite délibérément sacrifiée en garantie d'une affirmation amène l'adversaire à  croire cette affirmation,  dont dépend le salut de la société.  Comment
penser qu'une telle rencontre,  complexe et pleine de sens,  est fortuite,  alors
qu'elle n'a été signalée nulle part hors du mQnde indo-européen,  alors surtout
qu'elle ne fait que mettre en valeur une forme particulière du diptyque  général
où les Indo-Européens distribuaient les modes de la première fonction,  magie
et droit?  Nous  avons ici,  bien plus probablement,  conservé par deux "bandes"
après la dispersion,  le résultat de la réfiexion des penseurs indo-européens
sur une question qui naissait naturellement de leur idéologie tripartite :  avec
quels moyens,  s.ignes,  avantages  et risques particuliers opèrent le magicien
et le juriste quand ils se substituent dans son office au fort,  au guerrier que
des circonstances exceptionnelles,  des ennemis  particulièrement redoutables
y  rendent insuffisant ?
Les cas de ce genre commencent à  se multiplier.  Avant d'engager un
débat,  que le critique veuille bien se reporter encore  à  deux analyses comparatives du même type: celle de la guerre des Ases et des Vanes et de la guerre
de Romulus  et de Titus Tatius,  dont la forme définitive se trouve dans L'héritage indo-européen à  Rome,  pp.  126-1421(1); celledelafabricationetdelaliquidation de l'indien Mada  et du scandinave Kvasir,  exposée dans Loki,  pp.  97-
106.  La confrontation de  ces divers cas permettra de mieux comprendre le
principe et les procédés de la méthode .

On oppose parfois à  de telles réflexions qu'il n'est pas licite de trai~
ter aiDsi les mythes,  d'en extraire des  "schémas" qui prétendent en résumer
la substance et qui,  trop facilement,  les déforment.  Distinguons bien le droit
et la pratique.  Que,  dans des applications particulières,  l'analyste se trompe,
retenant comme caractéristiques des traits secondaires et négligeant des traits
authentiquement capitaux,  il se peut,  et l'on devra reconsidérer  tout cas dans
lequel cet abus  aura été diagnostiqué  avec des  arguments sérieux.  Mais sur
l'opportunité,  sur la nécessité de dégager le ressort et par conséquent le sens,
la raison d'être sociale d'un mythe,  comment céder?  F\)ur une société croyante,  nous l'avons rappelé  en commençant,  un mythe,  la mythologie  entière ne
sont pas une production gratuite et fantaisiste,  mais le réceptacle d'un savoir
traditionnel; ils servent aux adultes  des  générations successives,  et en  bien
plus ample, . et sur bien plus de plans,  comme les fables  d'Esope  et tout ce qui
(1) MaiDtellUlt,  la a .. lisicn ",malnc archatguc.  1966,  pp.  251,  265-271. 38
en dérive servent aux éducateurs des jeunesses d'Occident; comme de  ces fables,  il faut  en comprendre la leçon,  laquelle coïncide avec la marche de l'intrigue  : Allec  le "schéma".  C'est donc simplement affaire de tact,  à  la fois
de docilité devant la matière et d'exigence,  de sincérité envers soi-même,
et l'on peut espérer,  les études progressant et le principe recevant des applications de plus  en plus nombreuses,  que l'on risquera de moins  en moins
l'erreur et la subjectivité,  grâce au contrÔle que chaque progrès impose
aux résultats antérieurs.
Les "schémas" ici dégagés se soumettent aux examens de bonne
volonté.  Si examens  et discussions en confirment la validité,  on reconnaflra
que leur complexité,  que leur réunion,  à  Rome  et chez les Indiens,  dans la
carrière de deux personnages qui occupent le même rang dans la même structure fonctionnelle,  rend peu probable qu'il s'agisse d'inventions indépendantes,
et que l'explication par l'héritage indo-européen reste la plus satisfaisante.
(Aspects,  pp.  57-61), EN GUISE  DE POSTF AC E
LES TRANSFORMATIONS DU  TROISIEME DU TRIPLE
Les deux  essais qui sont ici exhumés,  étapes d'une Vorarbeit
indéfinie,  n'ont pas épuisé leur problème.  Le second a  complété le
le premier,  il a  voulu  aussi en corriger l'éclairage.  Mais il a  été  ensuite corrigé.  lui aussi,  et complété.  Cette année même.  dans mon
cours du Collège.  j'ai re"considéré,  un peu autrement.  le personnage
de Trita.  Il n'est pas question d'encombrer les Cahiers de  ces nouveaux échafaudages.  Voici simplement quelques remarques .
..
..  ..
D'abord en face  de son adversaire "tr.iple" (trois hommes;
monstre tricéphale).  le caractère "troisième" du héros (troisième
de  trois frères: le jeune Horace; Trita,  cadet d'Ekata et de Dvita)
s'est confirmé par la remarque que l'Irlandais Cûchulainn.  point de
départ de toutes  ces réflexions comparatives.  est.  lui aussi,  un troisième,  le troisième de trois frères,  avec  cette particularité que ses
deux  aînés ont été deux  ébauches  "ratées" de lui-même.  Le texte intitulé  "La conception de Cûchulainn (E.  Windisch,  Irische Texte,  l,
1880.  p.  138-140: deuxième version) raconte ainsi cette difficile
naissance,  ou plutélt  cette difficile incarnation du dieu Lug :  10/.  Dechtire met au monde  un  premier garçon,  qui meurt très vite; 2
0
/. Au
retour des funérailles,  en buvant,  elle avale une  "petite bête" qu'un
songe lui révèle être le même que l'enfant qu'elle a  perdu,  une seconde forme  de Lug,  mais elle vomit aussitélt ce  germe; 3°/.  enfin,  de
son mari,  elle conçoit une troisième forme  du même  être,  Setanta.
qui prendra plus tard le nom Cûchulainn,  "le Chien de Culan",  et inaugurera sa carrière héroïque par le combat contre les trois fils  de
Necht.  D'où l'expression du récit irlandais: "et il était le fils  de  ces
trois années" (~ba he ~.!!! ~ mbliadainn in sin).  Quelqu'en 40
soit le sens,  la formule  "le troisième tue le triple (ou les trois)"
(Aspects  .... ,  p.  28)  est donc  générale dans les traditions irlandaise,  romaine,  iranienne et indienne  considérées.
*
* *
En second lieu,  il est intéressant de confronter,  dans les
quatre sociétés,  le destin du "troisième" après qu'il a  commis le
meurtre.
Dans la conduite de Cûchulainn,  il n'y a  rien qui ressemble
à  un péché: l'état de ferg,  dangereux pour "sa" société,  est la suite
psycho-physiologique,  d'ailleurs souhaitée pourvu qu'elle devienne
contrôlable,  de l'exploit et ne relève que d'une médication modératrice,  non d'une expiation,  ni même d'une purification.
Avec Horace, le péché  apparaît,  dans des  conditions longuement,  trop longuement analysées dans mon livre de  1942.  Péché excusable,  effet de  la ferocitas qui  est comme l'envers,  non souhaité dans
la Rome  classique,  mais inévitable,  de la virtus qui a  permis l'exploit.
Péché  cependant,  parce que ne coincidantpas  avec l'exploit,  mais
commis après l'exploit,  à  un moment où le héros avait le minimum de
liberté nécessaire pour choisir,  pour s'abandonner ou pour résister à
l'entrarnement. de la ferocitas.  Péché donc,  ou plutôt,  en langage romain,  crime,  passible d'un jugement et d'un  châtiment,  lui-même
transformé  en expiation.  Tel est du moins l'état de la légende.  Le rite
du Tigillum Sororium,  avec sa date (calendes  d'octobre),  avec sa ré-
pétition annuelle pendant,  semble-t-il,  des siècles (et au compte de
l'Etat après l'extinction des Horatii),  suggère autre chose: par delà
la légende du jeune Horace,  mythe étiologique de la cérémonie.  ce devait être,  chaque année,  une purification de l'armée rentrant de la
campagne guerrière; et,  comme  chaque soldat n'avait pas tué sa soeur,
ce devait  être,  globalement,  la purification des violences inhérentes  à
la guerre,  violences bonnes,  nécessaires,  mais  comportant souillure,
soit par leur nature même (tuer l'ennemi),  soit par les excès seconds
qui n'avaient guère pu ne pas les  accompagner.
Avec le Trita indien,  dans le mythe  comme dans le rite correspondant,  il y a  aussi péché,  et de la même forme que  celle que suggère le rite romain: le péché  est .inhérent au meurtre-bienfait.  Dans
le mythe.  Trita tue pour le compte  et par ordre d'Indra,  ou bien aide
Indra à  tuer le monstre Tricéphale,  et ce meurtre,  absolument nécessaire au salut du monde,  est bon; mais en même temps le Tricéphale
est,  suivant les variantes,  soit simplement parent des dieux,  soit,  en
outre,  brahmane,  en sorte que son meurtre est,  objectivement,  un 41
crime,  et des plus  graves,  qui exige expiation;  "bouc émissaire"
d'Indra,  comme on a  dit,  Trita expiera donc,  ou du moins imaginera
une  technique qui,  partant de lui premier et à  travers une série d'individus coupables d'autres fautes,  fera passer la souillure dans  un
dernier,  qui  expiera vraiment.  Dans le rite,  Trita est toujours le spé-
cialiste de l'expiation et le péché  à  expier est encore inhérent à  la
bonne  action,  à  l'oeuvre pie,  mais ce n'est plus  en matière  guerrière:
ici,  la bonne  action accomplie  est le sacrifice animal,  nécessaire lui
aussi à  la vie des dieux  et à  l'entente des hommes  et des  dieux,  mais,
en tant que meurtre,  coupable; l'envers de tout sacrifice de  boeuf ou
de mouton,  par le sang versé,  est une souillure; Trita la prend sur
lui et,  daris les mêmes  conditions que dans le mythe,  en assure l'expiation sans pâtir lui-même.
L'Iran zoroastrien présente un autre tableau,  et c'est la donnée nouvelle 'que j'ajoute ici au dossier.  Eglise militante  et doctrine
moralisante,  le  zoroastrisme est à  la fois  féroce contre les démons  et
impérieux en ce qui  concerne le bon traitement de l'animal domestique,
du bovin  en  particulier.  Le meurtre d'un démon,  quel qu'il soit,  ne
peut donc  comporter de souillure,  alors que le meurtre d'un animal domestique,  quelles qu'en soient la forme et l'occasion,  (le sacrifice sanglant,  en principe,  n'existe plus),  est un crime,  n'est qu'un crime.
L'ambiguïté qui se remarque aussi bien à  Rome que dans l'Inde védique
ne pouvait donc subsister,  et n'a pas subsisté.  La solution imaginée est
remarquable.  Le dossier traditionnel,  si l'on peut dire,  a  été  coupé  en
deux,  distribué sur deux  personnages  : le meurtre du Tricéphale,  bon
sans réserve,  a  été mis  à  l'actif d'un  héros dont le nom dérive de
6rita,  9raëtaona (le  Feridün de l'épopée persane)  et  ne  comprte
pas d'expiation; le meurtre du bovin est resté au compte de 9rita
(Srit,  Sritô,  dans les textes pahlevis).  mais  à  son passif,  comme crime que la mort seule peut  expier ;  exactement,  Srit est contraint,  par
ordre du roi,  à  commettre ce meurtre qui p'a plus  aucune excuse,  aucun  aspect sacré,  et,  à  la place du roi,  il l'expie sans rémission. Voici le résumé de  cette histoire,  telle qu'on la lit dans ~at Spram XII,
8-23  (= E. W. West,  Pahlavi Texts,  V,  1897,  p.  135-138 ; Cf.  Dënkart,
VII,  2,  62-66  = West,  ibid., p.  31-33,  résumant un Nask perdu de
l'Avesta; dans les  parties conservées de l'Avesta,  6rita n'est nommé
qu'une fois,  comme guérisseur; v.  Aspects  .... ,  p.  39);
Il Y avait,  sur les confins de l'Iran et du Turan,  un boeuf
merveilleux: chaque fois qu'une  contestation de frontière
éclatait entre les deux peuples,  il indiquait la véritable ligne.
Gêné dans ses am~itions conquérantes  par ce témoin du droit,
le roi iranien Kat Us,  roi excessif des temps fabuleux dont on
connait bien d'autres mauvaises  actions,  décide de le supprimer et désigne pour cette mission un de ses officiers nommé
Srit (Srîtô).  "le septième de sept frères"  L-cette précisio~
étant la trace d'une valeur ordinale du nom,  dans un état de 42
langue où SrH ne rappelait plus le nombre "trois"J.  Quand
Srit arrive devant le boeuf,  celui-ci lui parle: si Srit le tue,
le prophète de l'avenir,  Zoroastre,  dénoncera son crime et
la détresse de son âme sera extrême.  Perplexe,  Srit revient
trouver le roi pour se faire confirmer l'ordre,  nous  dirions
pour se faire  couvrir.  Le roi  confirme,  l'officier repart et,
cette fois,  tue le boeuf.  Mais le remords l'envahit  et,  à  son
retour,  il demande au roi de le tuer "pour mettre un terme
à  son trouble".  Le dialogue  est intéressant:
- Pourquoi te tuerais-je,  dit le roi,  puisque ce n'est pas
toi qui  l'as voulu?
- Si tu ne me tues pas,  répond l'officier,  c'est moi qui
te tuerai.
- Ne me tue  pas,  car je suis le monarque du monde!
Mais Srit insiste tellement que le roi finit par dire: "Va à  tel
fourré; il Y a  là une sorcière en forme  de  chien,  elle te tuera".  Srit va au fourré,  voit la sorcière.  Quand il la frappe,
elle se dédouble,  et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elles soient
un millier.  Et cette armée le tue.
Srit est ainsi,  avec issue fatale,  le "bouc émissaire"  de son roi,  comme son homogène indien Trita,  avec issue heureuse,  est le "bouc émissaire
ll
de son chien ("Indra fut  à  coup sOr libre C du péché]  parce
qu'il est dieu",  dit le çatapatha Brâhma!!a l,  2,  3,  2)  ; mais, cette fois,
le meurtre n'est qu'un crime.
*
* *
On peut ainsi suivre,  orientées diversement par quatre
champs idéologiques,  les transformations  - au sens mathématique et
lévi-straus sien du mot - d'un souci tat apparu dans l'humanité  et qui
avait donné  lieu à  une formule  chez les Indo-Européens: se débarrasser des suites fâcheuses  d'une violence nécessaire.
Mars  1967.

http://cahiers.kingston.ac.uk/pdf/cpa7.1.dumezil.pdf

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire