samedi 8 septembre 2012

Bhagavad-Gîtâ - Le chant du Bienheureux


Anonyme
http://classiques.uqac.ca/classiques/inde/bhagavad-gita/bhagavad-gita.pdf

La Bhagavad-Gîtâ
(Le chant du Bienheureux)
Poème épique indien
Traduit du sanscrit, par E.-L. Burnouf (1861)
Librairie de l’Art Indépendant,
Rue Dareau, Paris
Un document produit en version numérique par Jean-Marc Simonet, bénévole,
professeur retraité de l’enseignement de l’Université de Paris XI-Orsay
Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr
Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
Site web: http://classiques.uqac.ca/
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 2
Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, bénévole.
Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr
À partir du livre d’un auteur anonyme du IIe siècle av. J.-C.
La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux, poème épique indien, est daté par les indianistes du II
e
 siècle av. J.-C.
Il a été traduit du Sanskrit par Émile-Louis Burnouf, helléniste et
indianiste français, et publié en 1861.
La présente édition a été établie à partie du livre publié par la Librairie de l’Art Indépendant, 81, rue Dureau, Paris (vers 1950).
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
Pour les notes de bas de page : Times  New Roman, 10 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2004 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Édition numérique réalisée le 29 janvier 2007 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 3
Table des matières
Préface
I.    Trouble d’Arjuna
II.    Yoga de la Science rationnelle
III.    Yoga de l’Œuvre
IV.    Yoga de la Science
V.    Yoga du Renoncement des Œuvres
VI.    Yoga de la Soumission de soi-même
VII.    Yoga de la Connaissance
VIII.    Yoga de Dieu invisible et suprême
IX.    Yoga du souverain Mystère de la Science
X.    Yoga de l’Excellence
XI.    Vision de la Forme universelle
XII.    Yoga de l’Adoration
XIII.    Yoga de la Distinction de la Matière et de l’Idée
XIV.    Yoga de la Distinction des trois Qualités
XV.    Yoga de la Marche vers le Principe Masculin suprême
XVI.    Yoga de la Distinction de la Condition divine et de la Condition démoniaque
XVII.   Yoga des trois espèces de Foi
XVIII.  Yoga du Renoncement de la Délivrance
Fin de la Bhagavad-Gîtâ
NoteLa Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 4
Préface
Retour à la Table des Matières
Ce livre est probablement le plu beau qui soit sorti de la main des
hommes. Jamais on n’a énoncé avec plus de force l’Unité du principe
absolu des choses, essence et point culminant de la philosophie indienne. De là découle une morale qu’on n’a point surpassée, morale
non seulement théorique, mais pratique par excellence, unissant les
plus nobles affections de la nature humaine à la loi stoïque du désinté-
ressement.
Il faut lire ce petit livre et s’en nourrir. Nous en avons le plus grand
besoin.
Nos sociétés modernes, prétendues chrétiennes, sont fondées sur
l’égoïsme, sur l’égoïsme le plus étroit, l’intérêt. Ce qui meut les
hommes d’aujourd’hui, ce qui les groupe ou les précipite les uns
contre les autres, c’est l’intérêt personnel. Rarement l’amour du bien
pour lui-même est leur mobile.
On veut jouir de la vie, et l’on ne veut pas être troublé dans cette
jouissance. Les concessions faites aux déshérités ont pour but de les
apaiser, non de les élever à une vie supérieure.
Nos grandes révolutions ont été des explosions populaires contre
l’égoïsme du passé. Elles ont substitué la multitude au petit nombre et
déchaîné toutes les convoitises. Elles n’ont pas introduit un nouveau
principe de morale publique et de vertu privée.
Cette règle d’action qu’on n’a point  proclamée se nomme la loi du
Sacrifice. On ne veut rien sacrifier ; on veut tout acquérir ou tout garder. Par cette absence du principe moral, nos sociétés vont droit à leur La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 5
perte. Ni les sciences, ni l’industrie, ni le commerce ne les sauveront ;
cela n’a pas sauvé les sociétés antiques. Celles-ci ont été tuées par le
principe chrétien, qui depuis lors a été expulsé à son tour de nos lois et
de nos mœurs.
Qu’on lise donc ce petit livre. On verra qu’il y a eu des hommes pensant mieux que nous et qui ont tracé la voie du salut.
Un mot sur ce chant : Bhagavad, c’est Krishna, 10
e
  incarnation de
Vishnou. La religion qui porte son nom est, dans l’Inde, une des dernières venues ; elle a de grandes analogies avec celles du Bouddha et
du Christ. Le poème se rattache, comme épisode, au Mahâbhârata ; Il
comprend dix-huit chapitres ou lectures. Son texte contient un certain
nombre de termes propres à la philosophie indoue et que plusieurs
personnes emploient sans les traduire. Notre langue n’en a peut-être
pas qui leur correspondent exactement ; mais elle peut rendre les mê-
mes idées avec une approximation suffisante. D’ailleurs, le devoir
d’un traducteur est d’être intelligible pour ceux qui ne sont pas initiés.
Ceux donc qui voudront pénétrer plus avant dans les doctrines brâhmaniques recourront à d’autres textes et ne s’en tiendront pas à la
Bhagavad-Gîtâ. Que cela soit notre excuse pour des défauts inhérents
à toute traduction.
E. B. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 6
ôm ! La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 7
La Bhagavad-Gîtâ
Om !
I
Trouble d’Arjuna.
Retour à la Table des Matières
Dhritarâshtra.
1  « Nos soldats et les fils de Pându, rassemblés pour combattre
dans le champ saint de Kuruxétra, Qu’ont-ils fait, Sanjaya ? »
Sanjaya.
2  « A la vue de l’armée des Pândus rangés en bataille, le roi Duryôdhana s’approcha de son maître et lui dit :
3  « Vois, mon maître, la grande armée des fils de Pându rangée en
ligne par ton disciple, le fils habile de Drupada.
4  Là sont des héros aux grands arcs, tels que Bhîma et Arjuna dans
la bataille, Yuyudhâna, Virâta et Drupada au grand char,
5  Drishtakêta, Tchêkitâna et le vaillant roi de Kâci, Purujit, Kuntibôja et le prince Çævya, La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 8
6  Le valeureux Yudhâmanyu et l’héroïque Uttamaujas, les fils de
Subhadrâ et de Draupadî, tous montés sur de grands chars.
7  Regarde aussi les meilleurs des nôtres, ô excellent brâhmane ; je
vais te nommer ces chefs de mon armée, pour te faire souvenir d’eux :
8  Toi d’abord, puis Bhîshma, Karna et Kripa le victorieux, Açvatthâma, Vikarna, le fils de Sômadatta.
9  Et tant d’autres héros qui pour moi livrent leur vie ; ils combattent de toutes armes et tous connaissent la guerre.
10  Sous la conduite de Bhîshma, nous avons une armée innombrable ; mais la leur, à laquelle Bhîma commande, peut être comptée.
11  Que chacun de vous, dans les rangs, garde la place qui lui est
échue, et tous défendez Bhîshma. »
12  Pour animer les cœurs, le grand aïeul des Kurus poussa un cri
semblable au rugissement du lion et sonna de la conque.
13  Et aussitôt conques, fifres, tymbales et tambours résonnent avec
un bruit tumultueux.
14  Alors, debout sur un grand char attelé de chevaux blancs, le
meurtrier de Madhu et le fils de Pându enflèrent leurs conques célestes.
15  Le guerrier aux cheveux dressés enflait la Gigantesque ; le héros
vainqueur des richesses, la Divine ; Bhîma Ventre-de-Loup, aux œuvres terribles, enflait la grande conque de Roseau ;
16  Le fils de Kuntî, Yudhishthira, tenait la Triomphante ; Nakula et
Sahadêva portaient  la Mélodieuse et la Trompe de pierreries et de
fleurs
17  Le roi de Kâci au bel arc et Çikhandin au grand char, Drishtadyumna, Virâta et Sâtyaki l’invincible, La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 9
18  Drupada et tous les fils de Draupadî et les fils de Subhadrâ, aux
grands bras, enflèrent chacun leur conque.
19  Ce bruit, qui déchirait les cœurs des fils de Dhritarâshtra, faisait
retentir le ciel et la terre.
20  Alors les voyant rangés en bataille, et quand déjà les traits se
croisaient dans l’air, le fils de Pându, dont l’étendard porte un singe,
prit son arc,
21  Et dit à Krishna : « Arrête mon char entre les deux armées,
22  Pour que je voie contre qui je dois combattre dans cette lutte
meurtrière,
23  Et pour que je voie quels sont  ceux qui se sont rassemblés ici,
prenant en main la cause du criminel fils de Dhritarâshtra. »
24  « Interpellé de la sorte par Arjuna, Krishna, « la chevelure hérissée, arrêta le beau char entre les deux fronts de bataille ;
25  Et là, en face de Bhîshma, de Drôna et de tous les gardiens de la
terre, il dit : « Prince, vois ici réunis tous les Kurus ».
26  « Arjuna vit alors devant lui  pères, aïeux, précepteurs, oncles,
frères, fils, petits-fils, amis,
27  Gendres, compagnons, partagés entre les deux armées. Quand il
vit tous ces parents prêts à se battre, le fils de Kuntî,
28  Ému d’une extrême pitié, prononça douloureusement ces mots :
Arjuna.
« O Krishna, quand je vois ces parents désireux de combattre et rangés en bataille, La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 10
29  Mes membres s’affaissent et mon visage se flétrit ; mon corps
tremble et mes cheveux se dressent ;
30  Mon arc s’échappe de ma main, ma peau devient brûlante, je ne
puis me tenir debout et ma pensée est comme chancelante.
31  Je vois de mauvais présages, ô guerrier chevelu, je ne vois rien
de bon dans ce massacre de parents.
32  O Krishna, je ne désire ni la victoire, ni la royauté, ni les voluptés ; quel bien nous revient-il de la royauté ? quel bien, des voluptés
ou même de la vie ?
33  Les hommes pour qui seuls nous souhaiterions la royauté, les
plaisirs, les richesses, sont ici rangés en bataille, méprisant leur vie et
leurs biens :
34  Précepteurs, pères, fils, aïeux, gendres, petits-fils, beaux-frères,
alliés enfin.
35  Dussent-ils me tuer, je ne veux point leur mort, au prix même de
l’empire des trois mondes ; qu’est-ce à dire, de la terre ?
36  Quand nous aurons tué les fils de Dhritarâshtra, quelle joie en
aurons-nous, ô guerrier ? Mais une faute s’attachera à nous si nous les
tuons, tout criminels qu’ils sont.
37  Il n’est donc pas digne de nous de tuer les fils de Dhrjtarshtra,
nos parents : car en faisant périr notre famille, comment serions-nous
joyeux, ô Mâdhava ?
38  Si, l’âme aveuglée par l’ambition, ils ne voient pas la faute qui
accompagne le meurtre des familles  et le crime de sévir contre des
amis,
39  Est-ce que nous-mêmes ne devons pas nous résoudre à nous dé-
tourner de ce péché, quand nous voyons le mal qui naît de la ruine des
familles ? La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 11
40  La ruine d’une famille cause la ruine des religions éternelles de
la famille ; les religions détruites, la famille entière est envahie par
l’irréligion ;
41  Par l’irréligion, ô Krishna, les femmes de la famille se corrompent ; de la corruption des femmes, ô Pasteur, naît la confusion des
castes ;
42  Et, par cette confusion, tombent aux enfers les pères des meurtriers et de la famille même, privés de l’offrande des gâteaux et de
l’eau.
43  Ainsi, par ces fautes de meurtriers des familles, qui confondent
les castes, sont détruites les lois religieuses éternelles des races et des
familles ;
44  Et quant aux hommes dont les sacrifices de famille sont détruits,
l’enfer est nécessairement leur demeure. C’est ce que l’Écriture nous
enseigne.
45  Oh ! non savons résolu de commettre un grand péché si, par
l’attrait des délices de la royauté, nous sommes décidés à tuer nos
proches.
46  Si les fils de Dhritarâshtra,  tout armés, me tuaient au combat,
désarmé et sans résistance, ce serait plus heureux pour moi. »
Sanjaya.
47  « Ayant ainsi parlé au milieu des armées, Arjuna s’assit sur son
char, laissant échapper son arc avec la flèche, et l’âme troublée par la
douleur. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 12
II
Yoga de la Science rationnelle.
Retour à la Table des Matières
Sanjaya.
1  « Tandis que, troublé par la pitié et les yeux pleins de larmes,
Arjuna se sentait défaillir, le meurtrier de Madhu lui dit :
Le Bienheureux Krishna.
2  « D’où te vient, dans la bataille, ce trouble indigne des Aryas,
qui ferme le ciel et procure la honte, Arjuna ?
3  Ne te laisse pas amollir ; cela  ne te sied pas ; chasse une honteuse faiblesse de cœur, et lève-toi, destructeur des ennemis. »
Arjuna.
4  « O meurtrier de Madhu, comment dans le combat lancerai-je
des flèches contre Bhîshma et Drôna, eux à qui je dois rendre honneur ?
5  Plutôt que de tuer des maîtres vénérables, il vaudrait mieux vivre
en ce monde de pain mendié ; mais, si je tuais même des maîtres avides, je vivrais d’un aliment souillé de sang.
6  Nous ne savons lequel vaut mieux, de les vaincre ou d’être vaincus par eux. Car nous avons devant nous des hommes dont le meurtre
nous ferait haïr la vie : les fils de Dhritarâshtra.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 13
7  L’âme blessée par la pitié et par la crainte du péché, je
t’interroge : car je ne vois plus où est la justice. Quel parti vaut le
mieux ? Dis-le moi. Je suis ton disciple : instruis-moi ; c’est à toi que
je m’adresse.
8  Car je ne vois pas ce qui pourrait chasser la tristesse qui
consume mes sens, eussé je sur terre un vaste royaume sans ennemis
et l’empire même des Dieux. »
Sanjaya.
9  « Quand il eut adressé ces mots à Krishna et lui eut dit « je ne
combattrai pas, » le guerrier Arjuna demeura silencieux.
10  Mais, tandis qu’entre les deux  armées il perdait ainsi courage,
Krishna lui dit en souriant :
Le Bienheureux.
11  « Tu pleures sur des hommes qu’il ne faut pas pleurer, quoique
tes paroles soient celles de la sagesse. Les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts ;
12  Car jamais ne m’a manqué l’existence, ni à toi non plus, ni à ces
princes ; et jamais nous ne cesserons d’être, nous tous, dans l’avenir.
13  Comme dans ce corps mortel sont tour à tour l’enfance, la jeunesse et la vieillesse ; de même, après, l’âme acquiert un autre corps et
le sage ici ne se trouble pas.
14  Les rencontres des éléments qui causent le froid et le chaud, le
plaisir et la douleur, ont des retours et ne sont point éternelles. Supporte-les, fils de Kuntî.
15  L’homme qu’elles ne troublent  pas, l’homme ferme dans les
plaisirs et dans les douleurs, devient, ô Bhârata, participant de
l’immortalité. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 14
16  Celui qui n’est pas ne peut être, et celui qui est ne peut cesser
d’être ; ces deux choses, les sages qui voient la vérité en connaissent
la limite.
17  Sache-le, il est indestructible, Celui par qui a été développé cet
univers : la destruction de cet Impérissable, nul ne peut l’accomplir ;
18  Et ces corps qui finissent procèdent d’une Ame éternelle, indestructible, immuable. Combats donc, ô Bhârata.
19  Celui qui croit qu’elle tue ou qu’on la tue, se trompe : elle ne tue
pas, elle n’est pas tuée,
20  Elle ne naît, elle ne meurt jamais ; elle n’est pas née jadis, elle ne
doit pas renaître ; sans naissance, sans fin, éternelle, antique, elle n’est
pas née quand on tue le corps.
21  Comment celui qui la sait impérissable, éternelle, sans naissance
et sans fin, pourrait-il tuer quelqu’un ou le faire tuer ?
22  Comme l’on quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi l’Ame quitte les corps usés pour revêtir de nouveaux
corps.
23  Ni les flèches ne la percent, ni la flamme ne la brûle, ni les eaux
ne l’humectent, ni le vent ne la dessèche.
24  Inaccessible aux coups et aux brûlures, à l’humidité et à la sé-
cheresse, éternelle, répandue en tous lieux, immobile, inébranlable,
25  Invisible, ineffable, immuable, voilà ses attributs ; puisque tu la
sais telle, ne la pleure donc pas.
26  Quand tu la croirais éternellement soumise à la naissance et à la
mort, tu ne devrais pas même alors pleurer sur elle :
27  Car ce qui est né doit sûrement mourir, et ce qui est mort doit
renaître ; ainsi donc ne pleure pas sur une chose qu’on ne peut empê-
cher.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 15
28  Le commencement des êtres vivants est insaisissable ; on saisit
le milieu ; mais leur destruction aussi est insaisissable : y a-t-il là un
sujet de pleurs ?
29  Celui-ci contemple la vie comme une merveille ; celui-là en
parle comme d’une merveille ; un autre en écoute parler comme d’une
merveille : et quand on a bien entendu, nul encore ne la connaît.
30  L’Ame habite, inattaquable, dans tous les corps vivants, Bhârata ; tu ne peux cependant pleurer sur tous ces êtres.
31  Considère aussi ton devoir et ne tremble pas : car rien de meilleur n’arrive au Xatriya qu’une juste guerre ;
32  Par un tel combat qui s’offre ainsi de lui-même, la porte du ciel,
fils de Prithâ, s’ouvre aux heureux Xatriyas.
33  Et toi, si tu ne livres ce combat légitime, traître à ton devoir et à
ta renommée, tu contracteras le péché ;
34  Et les hommes rediront ta honte à jamais : or, pour un homme de
sens, la honte est pire que la mort.
35  Les princes croiront que par peur tu as fui le combat : ceux qui
t’ont cru magnanime te mépriseront ;
36  Tes ennemis tiendront sur toi  mille propos outrageants où ils
blâmeront ton incapacité. Qu’y a-t-il de plus fâcheux ?
37  Tué, tu gagneras le ciel ; vainqueur, tu posséderas la terre. Lèvetoi donc, fils de Kuntî, pour combattre bien résolu.
38  Tiens pour égaux, plaisir et peine, gain et perte, victoire et dé-
faite, et sois tout entier à la bataille : ainsi tu éviteras le péché.
39  Je t’ai exposé la Science selon la Raison (Sankhyâ) ; entends-la
aussi selon la doctrine de l’Union (Yôga). En t’y attachant, tu rejetteras le fruit des œuvres, qui n’est rien qu’une chaîne. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 16
40  Ici point d’efforts perdus, point de dommage ; une parcelle de
cette loi délivre l’homme de la plus grande terreur.
41  Cette doctrine, fils de Kuru, n’a qu’un but et elle le poursuit avec
constance ; une doctrine inconstante se ramifie à l’infini.
42  Il est une parole fleurie dont se prévalent les ignorants, tout fiers
d’un texte du Vêda : « Cela suffit », disent-ils.
43  Et livrés à leurs désirs, mettant le ciel en première ligne, ils produisent ce texte qui propose le retour à la vie comme prix des œuvres,
et qui renferme une abondante variété de cérémonies par lesquelles on
parvient aux richesses et à la puissance.
44  Pour ces hommes, attachés à la puissance et aux richesses et dont
cette parole a égaré l’esprit, il n’est point de doctrine unique et constante ayant pour but la contemplation.
45  On trouve les « trois qualités »  dans le Vêda : sois exempt des
trois qualités, Arjuna ; que ton âme ne se partage point, qu’elle soit
toujours ferme ; que le bonheur ne soit pas l’objet de ses pensées ;
qu’elle soit maîtresse d’elle-même.
46  Autant on trouve d’usages à un bassin dont le eaux débordent de
tous côtés, autant un brâhmane en reconnaît à tous les Vêdas.
47 Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs
fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre.
48  Constant dans l’Union mystique, accomplis l’œuvre et chasse le
désir ; sois égal aux succès et aux revers ; l’Union, c’est l’égalité
d’âme.
49  L’œuvre est bien inférieure à cette Union spirituelle. Cherche ton
refuge dans la raison ! Malheureux ceux qui aspirent à la récompense. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 17
50  L’homme qui reste uni à la raison se dégage ici-bas et des bonnes et des mauvaises œuvres : applique-toi donc à l’Union mystique :
elle rend les œuvres heureuses.
51  Les hommes d’intelligence qui se livrent à la méditation, et qui
ont rejeté le fruit des œuvres, échappent au lien des générations et
vont au séjour du salut.
52  Quand ta raison aura franchi  les régions obscures de l’erreur,
alors tu parviendras au dédain des controverses passées et futures ;
53  Quand, détournée de ces enseignements, ta raison demeurera
inébranlable et ferme dans la contemplation, alors tu atteindras
l’Union spirituelle. »
Arjuna.
54  « Quelle est, ô prince chevelu, la marque d’un homme ferme
dans la sagesse et ferme dans la contemplation ? Comment est-il immobile dans sa pensée, quand il  parle, quand il se repose, quand il
agit ? »
Le Bienheureux.
55  « Fils de Prithâ, quand il renonce à tous les désirs qui pénètrent
les cœurs, quand il est heureux avec lui-même, alors il est dit ferme en
la sagesse.
56  Quand il est inébranlable dans les revers, exempt de joie dans les
succès, quand il a chassé les amours, les terreurs, la colère, il est dit
alors solitaire ferme en la sagesse.
57  Si d’aucun point il n’est affecté ni des biens ni des maux, s’il ne
se réjouit ni ne se fâche, en lui la sagesse est affermie.
58  Si, comme la tortue retire à elle tous ses membres, il soustrait ses
sens aux objets sensibles, en lui la sagesse est affermie. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 18
59  Les objets se retirent devant l’homme abstinent ; les affections
de l’âme se retirent en présence de celui qui les a quittées.
60  Quelquefois pourtant, fils de Kuntî, les sens fougueux entraînent
par force l’âme du sage le mieux dompté :
61  Qu’après les avoir dominés il se tienne assis, l’esprit fixé sur
moi ; car, quand il est maître de ses sens, en lui la sagesse est affermie.
62  Dans l’homme qui contemple  les objets des sens, naît un penchant vers eux ; de ce penchant naît le désir ; du désir, l’appétit violent ;
63  De cet appétit, le trouble de la pensée ; de ce trouble, la divagation de la mémoire ; de la ruine de la mémoire, la perte de la raison ;
et par cette perte, il est perdu.
64  Mais si un homme aborde les objets sensibles, ayant les sens dé-
gagés des amours et des haines et docilement soumis à son obéissance, il marche vers la sérénité.
65  De la sérénité naît en lui l’éloignement de toutes les peines ; et
quand son âme est sereine, sa raison est bientôt affermie.
66  L’homme qui ne pratique pas l’union divine n’a pas de raison et
ne peut méditer ; celui qui ne médite pas est privé de calme ; privé de
calme, d’où lui viendra le bonheur ?
67  Car celui qui livre son âme aux égarements des sens voit bientôt
son intelligence emportée, comme un navire par le vent sur les eaux.
68  Ainsi donc, héros au grand char, c’est en celui dont les sens sont
fermés de toute part aux objets sensibles, que la sagesse est affermie.
69  Ce qui est nuit pour tous les êtres est un jour où veille l’homme
qui s’est dompté ; et ce qui est veille pour eux n’est que nuit pour le
clairvoyant solitaire. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 19
70  Dans l’invariable Océan qui se remplit toujours viennent se perdre les eaux : ainsi l’homme en qui se perdent tous les désirs obtient la
paix mais non l’homme livré aux désirs.
71  Qu’un homme, les ayant tous chassés, marche sans désirs, sans
cupidité, sans orgueil ; il marche à la paix.
72  Voilà, fils de Prithâ, la halte  divine : l’âme qui l’a atteinte n’a
plus de troubles ; et celui qui s’y tient jusqu’au dernier jour va
s’éteindre en Dieu. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 20
III
Yoga de l’Œuvre.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Si, à tes yeux, guerrier redoutable, la raison est meilleure que
l’action, pourquoi donc m’engager à une action affreuse ?
2  Mon esprit est comme troublé par tes discours ambigus. Énonce
une règle unique et précise par laquelle je puisse arriver à ce qui vaut
le mieux. »
Le Bienheureux.
3  « En ce monde, il y a deux manières de vivre ; je te l’ai dit,
prince sans péché : les rationalistes  contemplateurs s’appliquent à la
connaissance ; ceux qui pratiquent l’Union s’appliquent aux œuvres.
4  Mais, en n’accomplissant aucune œuvre, l’homme n’est pas oisif
pour cela ; et ce n’est pas par l’abdication que l’on parvient au but de
la vie ;
5  Car personne, pas même un instant, n’est réellement inactif ; tout
homme, malgré lui-même, est mis en action par les fonctions naturelles de son être.
6  Celui qui, après avoir enchaîné l’activité de ses organes, se tient
inerte, l’esprit occupé des objets sensibles et la pensée errante, on
l’appelle faux-dévôt ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 21
7  Mais celui qui, par l’esprit,  a dompté les sens et qui met à
l’œuvre l’activité de ses organes pour accomplir une action, tout en
restant détaché, on l’estime, Arjuna.
8  Fais donc une œuvre nécessaire ; l’œuvre vaut mieux que
l’inaction ; sans agir, tu ne pourrais pas même nourrir ton corps.
9  Hormis l’œuvre sainte, ce monde nous enchaîne par les œuvres.
Cette œuvre donc, fils de Kuntî, exempt de désirs, accomplis-la.
10  Lorsque jadis le Souverain du monde produisit les êtres avec le
Sacrifice, il leur dit : « Par lui multipliez ; qu’il soit pour vous la vache d’abondance ;
11  Nourrissez-en les dieux, et que les dieux soutiennent votre vie.
Par ces mutuels secours, vous obtiendrez le souverain bien ;
12  Car, nourris du sacrifice, les dieux vous donneront les aliments
désirés. Celui qui, sans leur en offrir d’abord, mange la nourriture
qu’il a reçue d’eux, est un voleur.
13  Ceux qui mangent les restes du  Sacrifice sont déliés de toutes
leurs fautes, mais les criminels, qui préparent des aliments pour eux
seuls, se nourrissent de péché.
14  En effet, les animaux vivent des fruits de la terre ; les fruits de la
terre sont engendrés par la pluie ; la pluie, par le Sacrifice ; le Sacrifice s’accomplit par l’Acte.
15  Or, sache que l’Acte procède de Brahmâ, et que Brahmâ procède
de l’Éternel. C’est pourquoi ce Dieu qui pénètre toutes choses est toujours présent dans le Sacrifice.
16  Celui qui ne coopère point ici-bas à ce mouvement circulaire de
la vie et qui goûte dans le péché les plaisirs des sens, celui-là, fils de
Prithâ, vit inutilement.
17  Mais celui qui, heureux dans son cœur et content de lui-même,
trouve en lui-même sa joie, celui-là ne dédaigne aucune œuvre ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 22
18  Car il ne lui importe en rien qu’une œuvre soit faite ou ne le soit
pas, et il n’attend son secours d’aucun des êtres.
19  C’est pourquoi, toujours détaché, accomplis l’œuvre que tu dois
faire ; car, en la faisant avec abnégation, l’homme atteint le but suprême.
20  C’est par les œuvres que Janaka et les autres ont acquis la perfection. Si tu considères aussi l’ensemble des choses humaines, tu dois
agir.
21  Selon qu’agit un grand personnage, ainsi agit le reste des hommes ; l’exemple qu’il donne, le peuple le suit.
22  Moi-même, fils de Prithâ, je n’ai rien à faire dans les trois mondes, je n’ai là aucun bien nouveau  à acquérir ; et pourtant, je suis à
l’œuvre.
23  Car si je ne montrais une activité infatigable, tous ces hommes
qui suivent ma voie, toutes ces générations périraient ;
24  Si je ne faisais mon œuvre, je ferais un chaos, et je détruirais ces
générations.
25  De même que les ignorants sont liés par leur œuvre, qu’ainsi le
sage agisse en restant détaché, pour procurer l’ordre du monde.
26  Qu’il ne fasse pas naître le partage des opinions parmi les ignorants attachés à leurs œuvres ; mais que, s’ y livrant avec eux il leur
fasse aimer leur travail.
27  Toutes les œuvres possibles procèdent des attributs naturels (des
êtres vivants) ; celui que trouble l’orgueil s’en fait honneur à luimême et dit : « J’en suis l’auteur » ;
28  Mais celui qui connaît la vérité, sachant faire la part de l’attribut
et de l’acte, se dit : « C’est la rencontre des attributs avec les attributs », et il reste détaché. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 23
29  Ceux que troublent les attributs  naturels des choses s’attachent
aux actes qui en découlent. Ce sont des esprits lourds qui ne connaissent pas le général. Que celui qui le connaît ne les fasse pas trébucher.
30  Rapporte à moi toutes les œuvres, pense à l’Ame suprême ; et,
sans espérance, sans souci de toi-même, combats et n’aie point de tristesse.
31  Les hommes qui suivent mes  commandements avec foi, sans
murmure, sont, eux aussi, dégagés du lien des œuvres
32  Mais ceux qui murmurent et ne les observent pas, sache que, dé-
chus de toute science, ils périssent privés d’intelligence.
33  Le sage aussi tend à ce qui est conforme à sa nature ; les animaux suivent la leur. A quoi bon lutter contre cette loi ?
34  Il faut bien que les objets des sens fassent naître le désir et
l’aversion. Seulement, que le sage ne se mette pas sous leur empire,
puisque ce sont ses ennemis.
35  Il vaut mieux suivre sa propre loi, même imparfaite, que la loi
d’autrui, même meilleure ; il vaut mieux mourir en pratiquant sa loi :
la loi d’autrui a des dangers. »
Arjuna.
36  « Mais, ô Pasteur, par quoi l’homme est-il induit dans le péché,
sans qu’il le veuille, et comme poussé par une force étrangère ? »
Le Bienheureux.
37  « C’est l’amour, c’est la passion, née de l’instinct ; elle est dévorante, pleine de péché ; sache qu’elle est une ennemie ici-bas. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 24
38  Comme la fumée couvre la flamme, et la rouille le miroir,
comme la matrice enveloppe le fœtus, ainsi cette fureur couvre le
monde.
39  Éternelle ennemie du sage, elle obscurcit la science. Telle qu’une
flamme insatiable, elle change de forme à son gré.
40  Les sens, l’esprit, la raison, sont appelés son domaine. Par les
sens, elle obscurcit la connaissance et trouble la raison de l’homme.
41.  C’est pourquoi, excellent fils de Bhârata, enchaîne tes sens dès le
principe, et détruis cette pécheresse qui ôte la connaissance et le jugement.
42  Les sens, dit-on, sont puissants ; l’esprit est plus fort que les
sens ; la raison est plus forte que l’esprit. Mais ce qui est plus fort que
la raison, c’est elle.
43  Sachant donc qu’elle est la plus forte, affermis-toi en toi-même,
et tue un ennemi aux formes changeantes, à l’abord difficile. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 25
IV
Yoga de la Science.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Cette Union éternelle, je l’ai enseignée d’abord à Vivasvat ;
Vivasvat l’a enseignée à Manu ; Manu l’a redite à Ixwâku ;
2  Et, reçue ainsi de mains en mains, les Rishis royaux l’ont
connue ; mais, dans la longue durée  des temps, cette doctrine s’est
perdue, ô vainqueur.
3  Cette même doctrine antique, je viens te l’exposer aujourd’hui ;
car j’ai dit : « Tu es mon serviteur et mon ami ; » c’est le mystère suprême. »
Arjuna.
4  « Ta naissance est postérieure ; celle de Vivasvat a précédé la
tienne : comment te comprendrai-je quand tu dis : « Dans l’origine, je
l’ai enseignée à Vivasvat ? »
Le Bienheureux.
5  « J’ai eu bien des naissances, et toi-même aussi, Arjuua : je les
sais toutes ; mais toi, héros, tu ne les connais pas.
6  Quoique sans commencement et sans fin, et chef des êtres vivants, néanmoins maître de ma propre nature, je nais par ma vertu
magique. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 26
7  Quand la justice languit, Bhârata, quand l’injustice se relève,
alors je me fais moi-même créature, et je nais d’âge en âge.
8  Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le
rétablissement de la justice.
9  Celui qui connaît selon la vérité ma naissance et mon œuvre divine, quittant son corps, ne retourne pas à une naissance nouvelle ; il
vient à moi, Arjuna.
10  Dégagés du désir, de la crainte et de la passion, devenus mes dé-
vots et mes croyants, beaucoup d’hommes, purifiés par les austérités
de la science, se sont unis à ma substance
11  Car, selon que les hommes s’inclinent devant moi, de même aussi je les honore. Tous les hommes suivent ma voie, fils de Prithâ ;
12  Mais ceux qui désirent le prix de leurs œuvres sacrifient ici-bas
aux divinités ; et bientôt, dans ce monde mortel, le prix de leurs œuvres leur échoit.
13  C’est moi qui ai créé les quatre  castes et réparti entre elles les
qualités et les fonctions. Sache qu’elles sont mon ouvrage, à moi qui
n’ai pas de fonction particulière et qui ne change pas.
14  Les œuvres ne me souillent pas, car elles n’ont pour moi aucun
fruit ; et celui qui me sait tel n’est point retenu par le lien des œuvres.
15  Sachant donc que d’antiques sages, désireux de la délivrance, ont
accompli leur œuvre, toi aussi accomplis l’œuvre que ces sages ont
accomplie autrefois :
16  Mais, dis-tu, qu’est-ce que l’œuvre ? qu’est-ce que le repos ? Les
poètes eux-mêmes ont hésité. Je vais donc te l’enseigner, et quand tu
le sauras, tu seras délivré du mal :
17  Il faut savoir ce que c’est que l’acte, la cessation, l’inaction. Car
la marche de l’acte est difficile à saisir. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 27
18  Celui qui voit le repos dans l’action et l’action dans le repos, celui-là est sage parmi les hommes ; il est en état d’Union, quelque œuvre qu’il fasse d’ailleurs.
19  Si toutes ses entreprises sont exemptes des inspirations du désir,
comme s’il avait consumé l’œuvre par le feu de la science, il est appelé sage par les hommes intelligents.
20  Car celui qui a chassé le désir du fruit des œuvres, qui est toujours satisfait et exempt d’envie ; celui-là, bien qu’occupé d’une œuvre, est pourtant en repos.
21  Sans espérances, maître de ses pensées, n’attendant du dehors
aucun secours, n’accomplissant son œuvre qu’avec le corps, il ne
contracte point le péché.
22  Satisfait de ce qui se présente, supérieur à l’amour et à la haine,
exempt d’envie, égal aux succès et aux revers, il n’est pas lié par
l’œuvre, quoiqu’il agisse.
23  Pour celui qui a chassé les désirs, qui est libre, qui tourne sa pensée vers la science et procède au sacrifice, l’œuvre entière s’évanouit.
24  L’offre pieuse est Dieu ; le beurre clarifié, le feu, l’offrande sont
Dieu ; celui-là donc ira vers Dieu qui, dans l’œuvre, pense à Dieu.
25  Parmi les Yogis, les uns s’assoient au sacrifice des dieux ;
d’autres, dans le feu brahmanique, offrent le sacrifice par le moyen du
Sacrifice lui-même
26  Ceux-ci, dans le feu de la continence, offrent l’ouïe et les autres
sens ; ceux-là, dans le feu des sens, font l’offrande du son et des autres
objets sensibles
27  Quelques-uns, dans le feu mystique de la continence allumé par
la science, offrent toutes les fonctions des sens et de la vie La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 28
28  D’autres offrent en sacrifice leurs richesses, leur piété, leur dévotion, la lecture à voix basse, la science, et pratiquent la tempérance et
les vœux austères ;
29  D’autres sacrifient l’aspiration dans l’expiration, l’expiration
dans l’aspiration et, fermant les  voies de l’une et de l’autre,
s’efforcent de retenir leur haleine ;
30  D’autres, se réduisant aux aliments nécessaires, offrent les choses mêmes de la vie dans le sacrifice qu’ils en font. Tous ces hommes
sont habiles dans l’art des sacrifices et, par là, effacent leurs péchés.
31  Ceux qui mangent les restes du sacrifice, aliment d’immortalité,
vont à l’éternel Dieu ; mais à celui qui ne fait aucun sacrifice,
n’appartient pas même ce monde : comment l’autre, ô le meilleur des
Kurus ?
32  Les divers sacrifices ont été institués de la  bouche de Brahmâ.
Comprends qu’ils procèdent tous de l’Acte ; et, le comprenant, tu obtiendras la délivrance.
33  Le sacrifice qui procède de la science vaut mieux que celui qui
procède des richesses ; car toute la perfection des actes est comprise
dans la science.
34  Sache que celle-ci s’obtient en honorant, en interrogeant, en servant les sages ; ces sages, qui  voient la vérité, sont ceux qui
t’enseigneront la science.
35  Quand tu la posséderas, tu n’éprouveras plus de défaillances, fils
de Pându ; par elle, tu verras tous les vivants dans l’Ame, et puis en
moi.
36  Quand même tu aurais commis plus de péchés que tous les pé-
cheurs, sur le vaisseau de la science tu traverseras tout péché.
37  Comme un feu allumé réduit le bois en cendre, Arjuna, ainsi le
feu de la science consume toutes les œuvres ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 29
38  Car il n’est point d’eau lustrale pareille à la science. Celui qui
s’est perfectionné par l’Union mystique, avec le temps trouve la
science en lui-même ;
39  L’homme de foi l’acquiert, quand il est tout à elle et maître de
ses sens ; et quand il l’a acquise, il arrive bientôt à la béatitude.
40  Mais l’homme ignorant et sans foi, livré au doute, est perdu ; car
ni ce monde, ni l’autre, ni la félicité, ne sont pour l’homme livré au
doute.
41  Celui qui par l’Union divine s’est détaché des œuvres, qui par la
science a retranché le doute, est rendu à lui-même et n’est plus enchaîné par l’action.
42  Ainsi donc, fils de Bhârata,  ce doute qui naît de l’ignorance et
qui siège dans le cœur, tranche-le avec le glaive de la science, marche
à l’Union et lève-toi. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 30
V
Yoga  du Renoncement des Œuvres.
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Arjuna.
1  « Tu loues d’une part, ô Krishna, le Renoncement des œuvres, et
de l’autre part l’Union mystique : laquelle des deux est la meilleure ?
dis-le-moi clairement. »
Le Bienheureux.
2  « Le Renoncement et l’Union  mystique des œuvres procurent
tous deux la béatitude ; cependant, l’Union vaut mieux que le Renoncement.
3  Il faut regarder comme constant dans le Renoncement celui qui
n’a ni haines ni désirs ; car celui qui n’a point ces deux affections est
aisément dégagé du lien des œuvres,
4  Les enfants séparent la doctrine rationnelle de l’Union mystique,
mais non les sages. En effet, celui qui s’adonne entièrement à l’une
perçoit le fruit de l’autre
5  Le séjour où l’on parvient par les méditations rationnelles, on y
arrive aussi par les actes de l’Union mystique ; et celui qui voit une
seule chose dans ces deux méthodes, voit bien.
6  Mais, héros au grand char, leur réunion est difficile à atteindre
sans l’Union elle-même, tandis que le solitaire qui s’y livre arrive
bientôt à Dieu : La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 31
7  Adonné à cette pratique, l’âme purifiée, victorieux de lui-même
et de ses sens, vivant de la vie de tous les vivants, il n’est pas souillé
par son œuvre.
8  « Ce n’est pas moi qui agis » : qu’ainsi pense le Yôgî connaissant la vérité, quand il voit, entend, touche, flaire, mange, marche,
dort, respire,
9  Parle, quitte ou prend quelque chose, ouvre ou ferme les yeux ;
et qu’il se dise : « Les sens sont faits pour les objets sensibles. »
10  Celui qui, ayant chassé le désir, accomplit les œuvres en vue de
Dieu, n’est pas plus souillé par le péché que, par l’eau, la feuille du
lotus.
11  Par leur corps, par leur esprit, par leur raison, par tous leurs sens
même, les Yôgîs opèrent l’œuvre sans en désirer le fruit, pour leur
propre purification
12  Et par cette abnégation, ils atteignent à la béatitude suprême.
Mais l’homme qui ne pratique pas l’Union sainte, et qui demeure attentif au fruit des œuvres, est enchaîné par la puissance du désir.
13  Le mortel qui, par la force de son esprit, pratique l’abnégation
dans tous ses actes, habite paisible  et tout puissant dans la cité aux
neuf portes (« le corps qui a neuf ouvertures »), sans agir et sans être
la cause d’une action.
14  Le Maître du monde ne crée ni l’activité, ni les actes, ni la tendance à jouir du fruit des œuvres ; c’est le résultat de la nature individuelle.
15  Le Seigneur ne se charge ni des péchés, ni des bonnes œuvres de
personne. L’ignorance couvre la science : ainsi errent les créatures.
16  Mais pour ceux dans l’âme desquels la science a détruit
l’ignorance, la science, comme un soleil, illumine en eux l’idée de cet
être Suprême : La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 32
17  Pensant à Lui, partageant son essence, séjournant en Lui, tout
entiers à Lui, ils marchent par une route d’où l’on ne revient pas, délivrés par la science de leurs péchés.
18  Dans le brâhmane doué de science et de modestie, dans le bœuf
et l’éléphant, dans le chien même et dans celui qui mange du chien,
les sages voient l’identique.
19  Ici-bas, ceux-la ont vaincu la nature, dont l’esprit se tient ferme
dans l’identité car l’Identique Dieu est sans péché ; c’est pourquoi ils
demeurent fermes en Dieu.
20  Un tel homme ne se réjouit pas d’un accident agréable ; il ne
s’attriste pas d’un accident fâcheux. La pensée ferme, inébranlable,
songeant à Dieu, fixé en Dieu,
21  Libre des contacts extérieurs, il trouve en lui-même sa félicité :
et ainsi, celui que l’Union mystique unit à Dieu, jouit d’une béatitude
impérissable.
22  Car les plaisirs nés des contacts engendrent la douleur ; ils commencent et finissent, fils de Kuntî ; le sage n’y trouve pas sa joie.
23 Si l’on peut ici-bas, avant d’être dégagé du corps, soutenir le choc
du désir et de la passion, on est Uni spirituellement, on est heureux.
24  Celui qui trouve en lui-même son bonheur, sa joie, et en luimême aussi sa lumière, est un Yôgî qui va s’éteindre en Dieu, s’Unir à
l’être de Dieu.
25  Ainsi s’éteignent en Dieu les Rishis dont les fautes sont effacées,
dont l’esprit ne s’est point partagé, qui se sont domptés eux-mêmes et
se sont réjouis du bien de tous les vivants.
26  Quand on est dégagé d’amour et de haine, qu’on a soumis et soimême et sa pensée, qu’on se connaît soi-même, on est tout près de
s’éteindre en Dieu. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 33
27  Quand on a banni les affections nées des contacts, dirigé son regard droit en avant, égalisé les mouvements de sa poitrine,
28  Dompté ses sens, dirigé son  esprit et sa raison exclusivement
vers la délivrance ; lorsque le désir, la crainte, la passion, étant bannies, parvenu vraiment à la délivrance,
29  On comprend que je perçois les sacrifices et les austérités, que je
suis le grand Souverain des mondes, et l’Ami de tous les vivants alors
on obtient la paix. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 34
VI
Yoga de la Soumission de soi-même.
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Le Bienheureux.
1  « Celui qui, sans aspirer au fruit des œuvres, accomplit l’œuvre
prescrite, est un Renonçant et un Yôgî, mais non celui qui néglige le
feu sacré et l’œuvre sainte.
2  Et ce que l’on nomme Renoncement, sache, ô fils de Pându, que
c’est l’Union elle-même car sans le renoncement de soi-même, nul ne
peut s’Unir véritablement.
3  Au solitaire qui s’efforce vers l’Union sainte, l’œuvre devient
une aide ; quand il l’a atteinte, il a pour aide le repos
4  Car, comme il n’est attaché ni aux objets des sens ni aux œuvres,
entièrement dépouillé de lui-même,  il a vraiment atteint l’Union divine.
5  Qu’il s’élève donc et qu’il ne s’abaisse pas car l’esprit de
l’homme est tantôt son allié, tantôt son ennemi :
6  Il est l’allié de celui qui s’est vaincu soi-même ; mais, par inimitié pour ce qui n’est pas spirituel, l’esprit peut agir en ennemi.
7  Dans l’homme victorieux et  pacifié, l’Ame suprême demeure
recueillie au milieu du froid et du chaud, du plaisir et de la douleur,
des honneurs et de l’opprobre.
8  L’homme qui se complaît dans la connaissance et dans la
science, le cœur en haut, les sens vaincus, tenant pour égaux le cail-La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 35
lou, la motte de terre et l’or, a pour nom Yôgî ; car il est Uni spirituellement.
9  On estime celui qui garde une âme égale envers les amis et les
bienveillants, les ennemis, les indifférents, et les étrangers, les haineux et les proches, envers les bons aussi et envers les pécheurs.
10  Que le Yôgî exerce toujours  sa dévotion seul, à l’écart, sans
compagnie, maître de sa pensée, dépouillé d’espérances.
11  Que dans un lieu pur il se dresse un siège solide, ni trop haut, ni
trop bas, garni d’herbe, de toile et de peau
12  Et que là, l’esprit tendu vers l’Unité, maîtrisant en soi la pensée,
les sens et l’action, assis sur ce siège, il s’Unisse mentalement en vue
de sa purification.
13  Tenant fermement en équilibre son corps, sa tête et son cou, immobile, le regard incliné en avant, ne le portant d’aucun autre côté,
14  Le cœur en paix, exempt de  crainte, constant dans ses vœux
comme un novice maître de son esprit, que le Yôgî demeure assis et
me prenne pour unique objet de sa méditation.
15  Ainsi, toujours continuant la sainte extase, le Yôgî dont l’esprit
est dompté parvient à la béatitude, qui a pour terme l’extinction et qui
réside en moi.
16  L’Union divine n’est ni pour qui mange trop, ni pour qui ne
mange rien ; elle n’est ni pour qui dort longtemps, ni pour qui veille
toujours, Arjuna.
17  L’Union sainte, qui ôte tous les maux, est pour celui qui mange
avec mesure, se récrée avec mesure, agit, dort et veille avec mesure.
18  Lorsque, ayant fixé sur lui-même sa pensée entièrement soumise,
il s’est dégagé de tous les désirs, c’est alors qu’il est appelé Uni. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 36
19  Le Yôgî est comme une lampe qui, à l’abri du vent, ne vacille
pas lorsque, ayant soumis sa pensée, il se livre à l’Union mystique.
20  Quand la pensée jouit de la  quiétude, enchaînée au service de
l’Union divine ; quand, contemplant  elle-même, elle se complait en
elle-même ;
21 Quand elle goûte cette joie infinie que donne seule la raison et qui
dépasse les sens ; quand elle s’attache sans vaciller à l’Essence véritable,
22  Et que, l’ayant saisie, elle juge que nulle autre acquisition ne
l’égale ; lorsqu’enfin, s’y tenant attachée, elle n’en peut être détournée
même par une vive douleur
23  Qu’elle sache que cette rupture de tout commerce avec la douleur s’appelle Union mystique. Et cette union doit être pratiquée avec
constance, au point que la pensée s’y abîme.
24  Ayant dépouillé absolument tous les désirs engendrés par
l’imagination et subjugué dans son  âme la foule des sensations qui
viennent de tous côtés,
25  Qu’insensiblement l’homme atteigne à la quiétude par sa raison
affermie dans la constance, et que son esprit, fermement recueilli en
lui-même, ne pense plus à rien autre chose,
26  Et chaque fois que son esprit inconstant et mobile se porte ailleurs, qu’il lui fasse sentir le frein et le ramène à l’obéissance.
27  Une félicité suprême pénètre l’âme du Yôgî ; ses passions sont
apaisées ; il est devenu en essence Dieu lui-même ; il est sans tache.
28  Ainsi, par l’exercice persévérant de la sainte Union, l’homme
purifié jouit heureusement, dans son contact avec Dieu, d’une béatitude infinie.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 37
29  Il voit l’Ame résidant en tous  les êtres vivants, et dans l’Ame
tous ces êtres, lorsque son âme à lui-même est Unie de l’Union divine
et qu’il voit de toutes parts l’identité.
30  Celui qui me voit partout et qui voit tout en moi ne peut plus me
perdre ni être perdu pour moi.
31  Celui qui adore mon essence résidant en tous les êtres vivants et
qui demeure ferme dans le spectacle de l’Unité, en quelque situation
qu’il se trouve, est toujours avec moi.
32  Celui, Arjuna, qui, instruit par sa propre identité, voit l’Identité
partout, heureux ou malheureux, est un Yôgî excellent. »
Arjuna.
33  « Cette Union mystique que tu places dans l’Identité, ô meurtrier
de Madhu, je ne vois pas que l’inconstance de l’esprit lui laisse une
assiette solide.
34  Car l’esprit est inconstant, ô Krishna, il est mobile, puissant et
violent ; il me semble aussi difficile à soumettre que le vent. »
Le Bienheureux.
35  « Sans doute, ô héros, l’esprit  est mobile et difficile à saisir ;
mais, par l’exercice et par l’expulsion des passions, fils de Kuntî, on
le saisit.
36  Pour celui qui ne s’est pas dompté lui-même, l’Union est difficile à atteindre, selon moi ; mais, pour l’homme qui s’est maîtrisé, il
est des moyens d’y parvenir. »
Arjuna.
37  « L’homme insoumis, mais croyant, dont l’esprit s’est éloigné de
l’Union divine et n’a pu en atteindre la perfection, dans quelle voie
entre-t-il, ô Krishna ? La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 38
38  Repoussé de part et d’autre, disparaît-il comme le nuage
entr’ouvert, ne s’arrêtant plus, perdu loin du sentier divin ?
39  Veuille, ô Krishna, me résoudre entièrement ce doute : nul autre
que toi ne saurait le dissiper. »
Le Bienheureux.
40  « Fils de Prithâ, ni ici-bas, ni là-bas, cet homme ne peut
s’anéantir : un homme de bien, mon ami, n’entre jamais dans la voie
malheureuse.
41  Il se rend à la demeure des  purs ; il y habite un grand nombre
d’années ; puis il renaît d’uns une famille de purs et de bienheureux,
42  Ou même de sages pratiquant l’Union mystique. Or il est bien
difficile d’obtenir en ce monde une telle origine.
43  Alors il reprend le pieux exercice qu’il avait pratiqué dans sa vie
antérieure, et il s’efforce davantage vers la perfection, ô fils de Kuru ;
44  Car sa précédente éducation l’entraîne sans qu’il le veuille, lors
même que, dans son désir d’arriver  à l’Union, il transgresse la doctrine brâhmanique.
45  Comme il a dompté son esprit par l’effort, le Yôgî, purifié de ses
souillures, perfectionné par plusieurs naissances, entre enfin dans la
voie suprême.
46  Il est alors considéré comme supérieur aux ascètes, supérieur aux
sages, supérieur aux hommes d’action. Unis-toi donc, ô Arjuna.
47  Car entre tous ceux qui pratiquent l’Union, celui qui, venant à
moi dans son cœur, m’adore avec foi, est jugé par moi le mieux Uni
de tous. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 39
VII
Yoga de la Connaissance.
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Le Bienheureux.
1  « Si tu fixes sur moi ton esprit, pratiquant l’Union mystique, attentif à moi, écoute, fils de Prithâ, comment alors tu me connaîtras
tout entier avec évidence.
2  Je vais t’exposer complètement, avec ses divisions, cette science
au delà de laquelle, ici-bas, il ne reste rien à apprendre :
3  De tant de milliers d’hommes, quelques-uns seulement
s’efforcent vers la perfection ; et parmi ces sages excellents, un seul à
peine me connaît selon mon essence.
4  La terre, l’eau, le feu, le vent, l’air, l’esprit, la raison et le moi,
telle est ma nature divisée en huit éléments :
5  C’est l’inférieure. Connais-en maintenant une autre qui est ma
nature supérieure, principe de vie qui soutient le monde.
6  C’est dans son sein que résident tous les êtres vivants ; comprends-le ; car la production et la dissolution de l’Univers, c’est moimême ;
7  Au-dessus de moi il n’y a rien ; à moi est suspendu l’Univers
comme une rangée de perles à un fil. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 40
8  Je suis dans les eaux la saveur, fils de Kuntî ; je suis la lumière
dans la Lune et le Soleil ; la louange dans tous les Vêdas ; le son dans
l’air ; la force masculine dans les hommes ;
9  Le parfum pur dans la terre ; dans le feu  la splendeur ; la vie
dans tous les êtres ; la continence dans les ascètes.
10  Sache, fils de Prithâ, que je suis la semence inépuisable de tous
les vivants ; la science des sages, le courage des vaillants ;
11  La vertu des forts exempte de passion et de désir. Je suis dans les
êtres animés l’attrait que la justice autorise.
12  Je suis la source des propriétés  qui naissent de la vérité, de la
passion et de l’obscurité ; mais je ne suis pas en elles, elles sont en
moi.
13  Troublé par les modes de ces trois qualités, ce monde entier mé-
connaît que je leur suis supérieur et que je suis indestructible.
14  Cette magie, que je développe dans les  modes des choses, est
difficile à franchir ; on y échappe en me suivant ;
15  Mais ne sauraient me suivre, ni les méchants, ni les âmes troublées, ni ces hommes infimes dont l’intelligence est en proie aux illusions des sens et qui sont de la nature des démons.
16  Quatre classes d’hommes de bien m’adorent, Arjuna : l’affligé,
l’homme désireux de savoir, celui qui veut s’enrichir, et le sage.
17  Ce dernier, toujours en contemplation, attaché à un culte unique,
surpasse tous les autres. Car le sage m’aime par-dessus toutes choses,
et je l’aime de même.
18  Tous ces serviteurs sont bons ; mais le sage, c’est moi même ;
car, dans l’Union mentale, il me suit comme sa voie dernière La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 41
19  Et, après plusieurs renaissances, le sage vient à moi. —
« L’Univers, c’est Vâsudêva » ; celui qui parle ainsi ne peut comprendre la Grande Ame de l’Univers.
20  Ceux dont l’intelligence est en proie aux désirs se tournent vers
d’autres divinités ; ils suivent chacun son culte, enchaînés qu’ils sont
par leur propre nature.
21  Quelle que soit la personne divine à laquelle un homme offre son
culte, j’affermis sa foi en ce dieu ;
22  Tout plein de sa croyance, il s’efforce de le servir ; et il obtient
de lui les biens qu’il désire et dont je suis le distributeur.
23  Mais bornée est la récompense de ces hommes de peu
d’intelligence : ceux qui sacrifient aux dieux vont aux dieux ; ceux qui
m’adorent viennent à moi.
24  Les ignorants me croient visible, moi qui suis invisible : c’est
qu’ils ne connaissent pas ma nature supérieure, inaltérable et suprême ;
25  Car je ne me manifeste pas à tous, enveloppé que je suis dans la
magie que l’Union spirituelle dissipe. Le monde plein de trouble ne
me connaît pas, moi qui suis exempt de naissance et de destruction.
26  Je connais les êtres passés et  présents, Arjuna, et ceux qui seront ; mais nul d’eux ne me connaît.
27  Par le trouble d’esprit qu’engendrent les désirs et les aversions, ô
Bhârata, tous les vivants en ce monde courent à l’erreur ;
28  Mais ceux qui, par la pureté des œuvres, ont effacé leurs péchés,
échappent au trouble de l’erreur et m’adorent dans la persévérance,
29  Ceux qui se réfugient en moi et cherchent en moi la délivrance
de la vieillesse et de la mort connaissent Dieu, l’Ame suprême, et
l’Acte dans sa plénitude ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 42
30  Et ceux qui savent que je suis le Premier Vivant, la Divinité
Première, et le Premier  Sacrifice, ceux-là, au  jour même du départ,
Unis à moi par la pensée, me connaissent encore. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 43
VIII
Yoga de Dieu indivisible et suprême.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Qu’est-ce que Dieu, ô meurtrier de Madhu, et l’Ame Suprême ? qu’est-ce que l’Acte ? qu’appelles-tu Premier Vivant et Divinité Première ?
2  Comment celui qui habite ici dans ce corps peut-il être le Premier Sacrifice ? Et comment, au jour de la mort, peux-tu être dans la
pensée des hommes maîtres d’eux-mêmes ? »
Le Bienheureux.
3  « J’appelle Dieu, le principe neutre suprême et indivisible ; Ame
suprême, la substance intime ;  Acte, l’émanation qui produit
l’existence substantielle des êtres ;
4  Premier Vivant, la substance divisible ; Divinité Première, le
principe masculin ; c’est moi-même qui, incarné, suis le Premier Sacrifice, ô le meilleur des hommes ;
5  Et celui qui, à l’heure finale, se souvient de moi et part dégagé
de son cadavre, rentre dans ma substance ; il n’y a là aucun doute ;
6  Mais si à la fin de sa vie, quand il quitte on corps, il pense à
quelque autre substance, c’est à celle-là qu’il se rend, puisque c’est
sur elle qu’il s’est modelé. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 44
7  C’est pourquoi, fils de Kuntî, dans tous les temps pense à moi, et
combats l’esprit et la raison dirigés vers moi, tu viendras à moi, n’en
doute pas ;
8  Car, lorsque la pensée me demeure constamment Unie et ne
s’égare pas ailleurs, on retourne à l’Esprit céleste et suprême sur lequel on méditait.
9  Ce poète antique, modérateur du monde, plus délié que l’atome,
soutien de l’Univers, incompréhensible en sa forme, brillant au-dessus
des ténèbres avec l’éclat du Soleil :
10  L’homme qui médite sur cet être, ferme en son cœur au jour de
la mort, Uni à lui par l’amour et par l’Union mystique, réunissant entre ses sourcils le souffle vital, se rend vers l’Esprit suprême et céleste.
11  Cette voie que les docteurs vêdiques nomment l’Invisible ; où
marchent les hommes maîtres d’eux-mêmes et exempts de passions ;
que désirent ceux qui embrassent le saint noviciat, je vais te l’exposer
en peu de mots ;
12  Toutes les portes des sens étant fermées, l’esprit concentré dans
le cour et le souffle vital dans  la tête, ferme et persévérant dans
l’Union spirituelle,
13  Adressant le mot mystique ôm à Dieu unique et indivisible, et se
souvenant de moi : celui qui part ainsi, abandonnant son corps, marche dans la voie suprême.
14  L’homme qui, ne pensant à nulle autre chose, se souvient de moi
sans cesse, est un Yôgî perpétuellement Uni et auquel je donne accès
jusqu’à moi.
15  Parvenues jusqu’à moi, ces grandes âmes qui ont atteint la perfection suprême ne rentrent plus dans cette vie périssable, séjour de
maux.
16  Les mondes retournent à Brahmâ, ô Arjuna ; mais celui qui m’a
atteint ne doit plus renaître.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 45
17  Ceux qui savent que le jour de Brahmâ finit après mille âges et
que sa nuit comprend aussi mille âges, connaissent le jour et la nuit.
18  Toutes les choses visibles sortent de l’Invisible à l’approche du
jour ; et quand la nuit approche, elles se résolvent dans ce même Invisible.
19  Ainsi tout cet ensemble d’êtres vit et revit tour à tour, se dissipe
à l’approche de la nuit, et renaît à l’arrivée du jour.
20  Mais, outre cette nature visible, il en existe une autre, invisible,
éternelle : quand tous les êtres périssent, elle ne périt pas.
21  On l’appelle l’Invisible et l’Indivisible ; c’est elle qui est la voie
suprême ; quand on l’a atteinte, on ne revient plus ; c’est là ma demeure suprême.
22  On peut, fils de Prithâ, par une adoration exclusive, atteindre à
ce premier principe masculin, en qui reposent tous les êtres, par qui a
été développé cet Univers.
23  En quel moment ceux qui pratiquent l’Union partent-ils pour ne
plus revenir ou pour revenir encore? c’est aussi ce que je vais
t’apprendre, fils de Bhârata.
24  Le feu, la lumière, le jour, la Lune croissante, les six mois où le
Soleil est au nord, voilà le temps où les hommes qui connaissent Dieu
se rendent à Dieu.
25  La fumée, la nuit, le déclin de la Lune, les six mois du sud, sont
le temps où un Yôgî se rend dans l’orbe de la Lune, pour en revenir
plus tard.
26  Voilà l’éternelle double route, claire ou ténébreuse, objet de foi
ici-bas, conduisant, d’une part, là  d’où l’on ne revient plus, et de
l’autre, là d’où l’on doit revenir. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 46
27  Connaissant l’une et l’autre, fils de Prithâ, le dévot ne se trouble
pas. Ainsi donc, en tout temps, sois Uni dans l’Union spirituelle.
28  Le fruit de pureté promis à la lecture du Vêda, au saint Sacrifice,
aux austérités, à la munificence ; le Yôgî le surpasse par la science et
parvient à la halte suprême. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 47
IX
Yoga du Souverain Mystère de la Science.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Je vais maintenant t’exposer, dans son ensemble et dans ses
parties, cette science mystérieuse  dont la possession te délivrera du
mal.
2  C’est la Science souveraine, le souverain Mystère, la suprême
purification, saisissable par l’intuition immédiate, conforme à la Loi
agréable à accomplir, inépuisable.
3  Les hommes qui ne croient pas en sa conformité à la Loi, ne
viennent pas à moi et retournent aux vicissitudes de la mort.
4  C’est moi qui, doué d’une forme invisible, ai développé cet Univers ; en moi sont contenus tous les êtres ; et moi je ne suis pas contenu en eux ;
5  D’une autre manière, les êtres ne sont pas en moi : tel est le mystère de l’Union souveraine Mon âme est le soutien des êtres, et sans
être contenue en eux, c’est elle qui est leur être.
6  Comme dans l’air réside un grand vent soufflant sans cesse de
tous côtés, ainsi résident en moi tous les êtres : conçois-le, fils de
Kuntî.
7  A la fin du kalpa, les êtres rentrent dans ma puissance créatrice ;
au commencement du kalpa, je les émets de nouveau. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 48
8  Immuable dans ma puissance créatrice, je produis ainsi par intervalles tout cet ensemble d’êtres sans qu’ils le veuillent et par la
seule vertu de mon émanation.
9  Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance.
10  Sous ma surveillance, l’émanation enfante les choses mobiles et
immobiles ; et sous cette condition, fils de Kuntî, le monde accomplit
sa révolution.
11  Revêtu d’un corps humain, les insensés me dédaignent, ignorant
mon essence suprême qui commande tous les êtres.
12  Mais leur espérance est vaine ; leurs œuvres sont vaines, leur
science est vaine ; leur pensée s’est égarée ; ils sont sous la puissance
turbulente des Râxasas et des Asuras.
13  Mais les sages magnanimes suivent ma puissance divine et
m’adorent, ne pensant qu’à moi seul et sachant que je suis le principe
immuable des êtres.
14  Sans cesse ils me célèbrent par des louanges, toujours luttant et
fermes dans leurs vœux ; ils me rendent hommage, ils m’adorent, ils
me servent dans une perpétuelle Union.
15  D’autres m’offrent un Sacrifice de Science me voyant dans mon
Unité et simplicité, la face tournée de toutes parts.
16  Je suis le Sacrifice, je suis  l’adoration, je suis l’offrande aux
morts ; je suis l’herbe du salut ;  je suis l’hymne sacré ; je suis
l’onction ; je suis le feu ; je suis la victime.
17  Je suis le père de ce monde, sa mère, sen époux, son aïeul. Je
suis la doctrine, la purification, le mot mystique ôm ; le Rig, le Sâma,
et le Yajour. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 49
18  Je suis la voie, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le
refuge, l’ami. Je suis la naissance et la destruction ; la halte ; le trésor ;
la semence immortelle.
19  C’est moi qui échauffe ; qui retiens et qui laisse tomber la pluie.
Je suis l’immortalité et la mort, l’être et le non-être, Arjuna.
20  De moi réclament la voie du paradis les sages qui ont lu les trois
Vêdas, qui ont bu le sôma, se sont purifiés de leurs fautes et ont accompli le Sacrifice. Parvenus à la sainte demeure du dieu Indra, ils se
repaissent au paradis de l’aliment divin.
21  Et quand ils out goûté de ce vaste monde des cieux, leur mérite
étant épuisé, ils retournent au séjour des mortels. Ainsi les hommes
qui ont suivi les trois livres de la Loi, n’aspirant qu’au bonheur, restent sujets aux retours.
22  Les hommes qui me servent sans penser à nulle autre chose et
me demeurant toujours Unis, reçoivent de moi la félicité de l’Union.
23  Ceux même qui, pleins de loi, adorent d’autres divinités,
m’honorent aussi, bien qu’en dehors de la règle antique :
24  Car c’est moi qui recueille et  qui préside tous les Sacrifices ;
mais ils ne me connaissent pas dans mon essence, et ils font une chute
nouvelle.
25  Ceux qui sont voués aux dieux  vont aux dieux ; aux ancêtres,
ceux qui sont voués aux ancêtres ; aux larves, ceux qui sacrifient aux
larves ; et à moi, ceux qui me servent.
26  Quand on m’offre en adoration une feuille, une fleur, un fruit ou
de l’eau, je les reçois pour aliments comme une offrande pieuse.
27  Ainsi donc, ce que tu fais, ce que tu manges, ce que tu sacrifies,
ce que tu donnes, ce que tu t’infliges, ô fils de Kuntî, fais-m’en
l’offrande. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 50
28  Tu seras dégagé du lien des œuvres, que leurs fruits soient bons
ou mauvais ; et avec une âme toute à la sainte Union, libre, tu viendras
à moi.
29  Je suis égal pour tous les êtres ; je n’ai pour eux ni haine ni
amour ; mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis en eux.
30  L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à
tourner vers moi seul tout son culte, doit être cru bon ; car il a pris le
bon parti :
31  Bientôt il devient juste et marche vers l’éternel repos. Fils de
Kuntî, confesse-le, celui qui m’adore ne périt pas.
32  Car ceux qui cherchent près de moi leur refuge, eussent-ils été
conçus dans le péché, les femmes, les væçyas, les çûdras même, marchent dans la voie supérieure
33  A plus forte raison les saints  brâhmanes et les pieux râjarshis.
Placé en ce monde périssable et rempli de maux, adore-moi
34  Dirige vers moi ton esprit ; et, m’adorant, offre-moi ton sacrifice
et ton hommage. Alors, en Union avec moi, ne voyant plus que moi
seul, tu parviendras jusqu’à moi. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 51
X
Yoga de l’Excellence.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Écoute encore, ô héros qui m’aimes, les graves paroles que je
vais te dire pour procurer ton salut.
2  Les troupes des dieux et les grands Rishis ne connaissent pas ma
nativité ; car je suis le principe absolu des dieux et des grands Rishis.
3  Quand on sait que je ne suis pas né, que je suis le premier et le
Seigneur du monde, on échappe à l’erreur parmi les mortels et l’on est
absous de tous les péchés.
4  La raison, la science, la certitude, la patience, la vérité, la continence, la paix, le plaisir et la douleur, la naissance et la destruction, la
crainte et la sécurité,
5  La douceur, l’égalité d’âme, la joie et les austérités, la munificence, la gloire et l’opprobre, sont des manières d’être des choses,
dont je suis le distributeur.
6  Les sept grands Rishis, les quatre Prajâpatis et les Manus, contenus dans ma substance, sont nés par un acte de mon esprit ; et d’eux
est issu en ce monde le genre humain.
7  Quand on connaît dans leur essence cette puissance souveraine et
cette Union qui résident en moi, alors sans nul doute on s’Unit à moi
par une Union inébranlable. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 52
8  Je suis l’origine de tout ; de moi procède l’Univers : ainsi pensent, ainsi m’adorent les sages, participants de l’essence suprême.
9  Pensant à moi, soupirant après moi, s’instruisant les uns les autres, me racontant toujours, ils se réjouissent, ils sont heureux.
10  Toujours en état d’Union, m’offrant un Sacrifice d’amour, ils
reçoivent de moi cette Union mystique de l’intelligence par laquelle
ils arrivent jusqu’à moi.
11  Dans ma miséricorde et sans sortir de mon Unité, je dissipe en
eux les ténèbres de l’ignorance, avec le flambeau lumineux de la
science. »
Arjuna.
12  « Vous êtes le Dieu suprême, la demeure suprême, la purification suprême ; l’Esprit éternel et céleste, la Divinité Première, sans
naissance ; le Seigneur.
13  C’est ce que confessent tous les Rishis, le Dêvarshi Nârada, Asita, Dêvala, Vyâsa. C’est aussi ce que tu m’annonces.
14  Je crois, ô guerrier chevelu, en la vérité de ta parole ; car ni les
dieux, ni les Dânavas ne savent comment tu te rends visible ;
15  Toi seul, tu te connais toi-même, ô Esprit suprême, Être des
êtres, Prince des vivants, Dieu des dieux, Seigneur des créatures.
16  Veuille me dire sans réticences les vertus célestes par lesquelles
tu maintiens ces mondes en les pénétrant.
17  Dis moi, Yôgî, comment, Uni à toi par la pensée, je pourrai te
connaître ; dans quelles parties de ton essence, ô Bienheureux, tu me
seras intelligible.
18  Raconte moi longuement ton Union mystique et ta vertu suprême, ô vainqueur des hommes. Ta parole est pour mon oreille une
ambroisie dont je ne puis me rassasier. » La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 53
Le Bienheureux.
19  « Eh bien ! je vais te raconter mes vertus célestes : sommairement, fils de Kuru, car il n’y a pas de bornes à mon immensité.
20  Je suis l’Ame qui réside eu tous les êtres vivants ; je suis le
commencement, le milieu et la fin des êtres vivants.
21  Parmi les Adityas, je suis Vishnu ; parmi les corps lumineux, le
Soleil rayonnant ; je suis Maritchi parmi les Maruts, et la Lune parmi
les constellations.
22  Entre les Vêdas, le Sâma ; entre les dieux, Vâsava. Entre les
sens, je suis l’Esprit ; entre les vivants, l’Intelligence.
23  Entre les Rudras, je suis Çankara ; je suis le Seigneur des richesses entre les Yaxas et les Râxasas ; entre les Vasus, je suis Pâvaka ;
entre les crêtes des monts, le Mêru.
24  Je suis le premier des pontifes, sache-le bien, fils de Prithâ ; je
suis Vrihaspati. Entre les chefs d’armée, je suis Skanda ; entre les
lacs, l’Océan.
25  Entre les Maharchis, je suis Bhrigu ; entre les mots prononcés, le
mot indivisible « ôm » ; entre les Sacrifices, la prière à voix basse ;
entre les chaînes de montagnes, l’Himâlaya.
26  Entre tous les arbres, l’açwattha ; entre les dêvarchis, Nârada ;
entre les musiciens célestes, Tchitraratha ; entre les saints, le solitaire
Kapila.
27  Entre les coursiers, je suis  Uttchæçravas, né avec l’ambroisie ;
entre les éléphants, Ærâvata ; entre les hommes, le chef du pouvoir.
28  Entre les armes de guerre, je suis la foudre ; entre les vaches,
Kâmaduk. Je suis le générateur Kandarpa ; entre les serpents, je suis
Vâsuki ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 54
29  Entre les nâgas, Ananta ; Varuna, entre les bêtes aquatiques. Entre les Ancêtres, je suis Aryaman ; Yama, entre les juges ;
30  Prahlâda entre les Dætyas ; entre les mesures, le temps ; entre les
bêtes sauvages, le tigre ; entre les oiseaux, Garuda ;
31  Entre les objets purifiants, le vent. Je suis Râma entre les guerriers ; entre les poissons, le Makara ; entre les fleuves, le Gange.
32  Dans les choses créées, Ajurna, je suis le commencement, le milieu et la fin ; entre les sciences, celle de l’Ame suprême ; pour ceux
qui parlent, je suis la parole ;
33  Entre les lettres, je suis l’A ; dans les mots composés, je suis la
composition. Je suis le temps sans limites ; je suis le fondateur dont le
regard se tourne de tous côtés ;
34  La mort qui ravit tout et la vie des choses à venir. Entre les mots
féminins, je suis la gloire, la fortune, l’éloquence, la mémoire, la sagacité, la constance, la patience.
35  Je suis le grand hymne entre  les chants du Sâma ; et entre les
rythmes, la gâyatrî. Entre les mois, je suis le mârgaçîrsha ; entre les
saisons, le printemps fleuri.
36  Je suis la chance des trompeurs ; l’éclat des illustres ; la victoire ;
le conseil ; la véracité des véridiques.
37  Entre les fils de Vrishni, je suis Vâsudêva entre les Pândus, je
suis toi-même, Arjuna. Entre les solitaires, je suis Vyâsa ; entre les
poètes, Uçânas.
38  Je suis la pénitence des ascètes, la règle d’action de ceux qui dé-
sirent la victoire ; le silence des secrets ; la science des sages.
39  Ce qu’il y a de puissance reproductive dans les êtres vivants, cela même, c’est moi : car sans moi nulle chose mobile ou immobile ne
peut être. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 55
40  Mes vertus célestes n’ont pas de fin, ô Arjuna ; et je ne t’ai exposé qu’une faible partie de mes perfections.
41  Tout objet d’une nature excellente, heureuse ou forte, sache qu’il
est issu d’une parcelle de ma puissance.
42  Mais pourquoi t’appesantir sur  cette science infinie, Arjuna ?
Quand j’eus fait reposer toutes choses sur une seule portion de moimême, le monde fut constitué. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 56
XI
Vision de la Forme universelle.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Le mystère sublime de l’Ame suprême, que tu viens de
m’exposer pour mon salut, a éloigné de moi l’erreur.
2  Car j’ai entendu longuement la  naissance et la destruction des
êtres, ô Dieu aux yeux de lotus, et ta magnanimité impérissable.
3  Cependant, Seigneur, je voudrais te voir dans ta forme souveraine, tel que tu t’es dépeint toi-même ;
4  Si tu penses que cette vision me soit possible, ô Seigneur de la
sainte Union, alors montre-toi à ma vue dans ton éternité. »
Le Bienheureux.
5  « Voici, fils de Prithâ, mes formes cent et mille fois variées, cé-
lestes, diverses de couleur et d’aspect.
6  Voici les Adityas, les Vasus, les Rudras, les deux Açwins et les
Maruts ; voici, fils de Bhârata, de nombreuses merveilles que nul encore n’a contemplées.
7  Voici dans son Unité tout l’Univers avec les choses mobiles et
immobiles : le voici, compris dans mon corps avec tout ce que tu désires apercevoir.
8  Mais, puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, je
te donne un œil céleste : contemple donc en moi l’Union souveraine. »  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 57
Sanjaya.
9  « Lorsque Hari, Seigneur de la sainte Union, eut ainsi parlé, il fit
voir au fils de Prithâ sa figure auguste et suprême,
10  Portant beaucoup d’yeux et de visages, beaucoup d’aspects admirables, beaucoup d’ornements divins, tenant levées beaucoup
d’armes divines ;
11  Portant des guirlandes et des vêtements divins, parfumée de cé-
lestes essences, merveilleuse en toutes choses, resplendissante, infinie,
la face tournée dans toutes les directions.
12  Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils,
elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime.
13  Là donc, dans le corps du Dieu  des dieux, le fils de Pându vit
l’Univers entier et Unique dans sa multiplicité.
14  Alors, plein de stupeur, les cheveux hérissés, le héros baissa la
tête et, joignant les mains en haut, parla ainsi à la Divinité :
Arjuna.
15  « O Dieu, je vois en ton corps tous les dieux et les troupes des
êtres vivants ; et le Seigneur Brahmâ assis sur le lotus ; et tous les
Rishis et les célestes serpents.
16  Je te vois avec des bras, des poitrines, des visages et des yeux
sans nombre, avec une forme absolument infinie. Sans fin, sans milieu, sans commencement, ainsi je te vois, Seigneur universel, forme
universelle.
17  Tu portes la tiare, la massue et le disque, montagne de lumière
de tous côtés resplendissante ; je puis à peine te regarder tout entier :
car tu brilles comme le feu et comme le soleil dans ton immensité. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 58
18  Tu es l’Indivisible, le suprême Intelligible. Tu es le trésor souverain de cet Univers ; tu es impérissable ; c’est toi qui maintiens la Loi
immuable ; je vois que tu es le principe masculin éternel.
19  Sans commencement, sans milieu, sans fin ; doué d’une puissance infinie ; tes bras n’ont pas de limite, tes regards sont comme la
Lune et le Soleil ; ta bouche a la splendeur du feu sacré.
20  Par ta chaleur tu échauffes cet Univers. Car tu remplis à toi seul
tout l’espace entre le ciel et la terre et tu touches à toutes les régions ;
à la vue de ta forme surnaturelle et terrible, les trois mondes, ô Dieu
magnanime, sont ébranlés.
21  Voici les troupes des êtres divins qui vont vers toi ; quelques-uns
joignent de crainte leurs mains en haut et prient à voix basse. « Swasti ! » répètent les assemblées des Maharshis et des Saints, et ils te cé-
lèbrent dans de sublimes cantiques.
22  Les Rudras, les Adityas, les Vasus et les Sâdyas, les Viçwas, les
deux Açwins, les Maruts et les Ushmapas, les troupes des Gandharvas, des Yaxas, des Asuras et des Siddhas te contemplent et demeurent tout confondus.
23  Ta grande forme, où sont tant de bouches et d’yeux, de bras, de
jambes et de pieds, tant de poitrines et de dents redoutables : les mondes en la voyant sont épouvantés ; moi aussi.
24  Car en te voyant toucher la nue, et resplendir de mille couleurs ;
en voyant ta bouche ouverte et tes grands yeux étincelants, mon âme
est ébranlée, je ne puis retrouver mon assiette ni mon calme, ô Vishnu.
25  Quand j’aperçois ta face armée de dents menaçantes et pareille
au feu qui doit embraser le monde, je ne vois plus rien autour de moi
et ma joie est partie. Sois-moi propice, Maître des dieux, demeure du
monde. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 59
26  Tous ces fils de Dhritarâshtra avec les troupes des maîtres de la
terre, Bhîshma, Drôna, et ce fils du Cocher avec les chefs de nos soldats,
27  Courent se précipiter dans ta bouche formidable. Quelques-uns,
la tête brisée, demeurent suspendus entre tes dents.
28  Comme des torrents sans nombre qui courent droit à l’Océan, ces
héros sont emportés vers ton visage flamboyant.
29  Comme vers une flamme allumée l’insecte vole à la mort avec
une vitesse croissante : ainsi les vivants courent vite se perdre dans ta
bouche.
30  De toutes parts ta langue se repaît de générations entières, et ton
gosier embrasé les engloutit. Tu remplis tout le monde de ta lumière, ô
Vishnu, et tu l’échauffes de tes rayons.
31  Raconte-moi qui tu es, Dieu redoutable. Louange à toi, Dieu suprême. Sois propice. Je désire te connaître, essence primitive ; car je
ne prévois pas la marche de ton action. »
Le Bienheureux.
32  « Je suis Hâla, le Temps destructeur du monde ; vieux, je suis
venu ici pour détruire les générations. Excepté toi, il ne restera pas un
seul des soldats que renferment ces deux armées.
33  Ainsi donc, lève-toi, cherche la gloire ; triomphe des ennemis et
acquiers un vaste empire. J’ai déjà  assuré leur perte : sois-en seulement l’instrument ;
34  J’ai ôté la vie à Drôna, Bhîshma, Jayadratha, Karna, et à d’autres
guerriers : tue-les donc ; ne te trouble pas ; combats et tu vaincras tes
rivaux. »
Sanjaya. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 60
35  « Quand il eut entendu ces paroles du Dieu chevelu, le guerrier
qui porte la tiare joignit les mains et, en tremblant, adora ; puis, rempli
de terreur, il s’incline et dit, en balbutiant, à Krishna :
Arjuna.
36  « Oui ! à ton nom, ô Dieu chevelu, le monde se réjouit et suit ta
Loi, les Raxas effrayés fuient de toute part, les troupes des Siddhas
sont en adoration.
37 Et pourquoi donc, ô magnanime, ne t’adorerait-on pas, toi plus vé-
nérable que Brahmâ, toi le Premier Créateur, l’Infini, le Seigneur des
dieux, la Demeure du monde, la Source indivisible de l’être et du non-
être ?
38  Tu es la Divinité première, l’antique Principe masculin, le Trésor
souverain de cet Univers. Tu es le Savant et l’Objet de la Science, et
la Demeure Suprême. Par toi s’est déployé cet Univers, ô toi dont la
forme est infinie !
39  Tu es Vâyu, Yama, Agni, Varuna, et la Lune, et le Prajâpati et le
grand Aïeul. Gloire, gloire à toi mille fois ! et derechef encore gloire,
gloire à toi !
40  Gloire en ta présence et derrière toi, en tous lieux, ô Universel !
Doué d’une force infinie, d’une  puissance infinie, tu embrasses
l’Univers, et ainsi tu es Universel.
41  Si, te croyant mon ami, je t’ai appelé vivement en ces termes :
« Viens, Krishna ; ici, fils de Yadu ; allons, mon ami ; » si j’ai mé-
connu ta Majesté, soit par ma témérité, soit par mon zèle ;
42  Si je t’ai offensé au jeu, ou à la promenade, ou couché, ou assis,
ou à la table, soit seul, soit devant ces guerriers : Dieu auguste et infini
pardonne-le-moi.
43  Tu es le Père des choses mobiles et immobiles ; tu es plus véné-
rable qu’un maître spirituel. Nul n’est égal à toi ; qui donc, dans les La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 61
trois mondes, pourrait te surpasser, ô toi dont la Majesté n’a point de
bornes ?
44  C’est pourquoi, m’inclinant et me prosternant, j’implore ta grâce,
Seigneur digne de louanges : sois-moi propice, comme un père l’est à
son fils, un ami à son ami, un bien-aimé à sa bien-aimée.
45  Depuis que j’ai vu la merveille que nul n’avait pu voir, la joie
remplit mon cœur, mais la crainte l’agite. Montre-moi ta première
forme, ô Dieu ! Sois-moi propice, Seigneur des dieux, Demeure du
monde !
46  Je voudrais te revoir avec la tiare, la massue et le disque ; reprends ta figure à quatre bras, ô toi qui as des bras et des formes sans
nombre. »
Le Bienheureux.
47  « C’est par ma grâce, Arjuna, et par la force de mon Union mystique que tu as vu ma forme suprême, resplendissante, universelle,
infinie, primordiale, que nul autre avant toi n’avait vue.
48  Ni le Vêda, ni le Sacrifice, ni la Lecture, ni les Libéralités, ni les
Cérémonies, ni les rudes Pénitences ne sauraient me rendre visible à
quelque autre sur terre qu’à toi seul, fils de Kuru.
49  N’aie ni peur, ni trouble, pour avoir vu ma forme épouvantable :
libre de crainte, la joie dans le  cœur, tu vas revoir ma première figure. »
Sanjaya.
50  « A ces mots, le magnanime Vâsudêva fit voir à Arjuna son autre
forme, et calma sa terreur en se montrant de nouveau avec un visage
serein. » La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 62
Arjuna.
51  « Maintenant que je vois ta forme humaine et placide, ô guerrier,
je redeviens maître de ma pensée et je rentre dans l’ordre naturel. »
Le Bienheureux.
52  « Cette forme si difficile à apercevoir et que tu viens de contempler, les dieux mêmes désirent sans cesse la voir.
53  Mais ni les Vêdas, ni les Austérités, ni les Largesses, ni le Sacrifice ne peuvent me faire apparaître tel que tu m’as vu.
54  C’est par une Adoration exclusive, Arjuna, que l’on peut me
connaître sous cette forme, et me voir dans ma réalité, et pénétrer en
moi.
55  Celui qui fait tout en vue de moi, qui m’adore par-dessus toutes
choses, et qui n’a de concupiscence ni de haine pour aucun être vivant, celui-là vient à moi, fils de Pându. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 63
XII
Yoga de l’Adoration.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Des fidèles qui toujours en état d’union te servent sans cesse,
et de ceux qui s’attachent à l’Indivisible qui ne se peut voir, lesquels
connaissent le mieux l’Union mystique ? »
Le Bienheureux.
2  « Ceux qui, reposant en moi leur esprit, me servent sans cesse
pleins d’une foi excellente, sont  ceux qui, à mes yeux, pratiquent le
mieux la sainte Union.
3  Mais ceux qui cherchent l’Indivisible que l’on ne peut voir ni
sentir, présent partout, incompréhensible, sublime, immuable, invariable,
4  Et qui, soumettant tous leurs sens, tiennent leur pensée en équilibre et se réjouissent du bien de tous les vivants : ceux-là aussi
m’atteignent.
5  Mais quand leur esprit poursuit  l’Invisible, leur peine est plus
grande ; car difficilement les choses corporelles permettent de saisir la
marche de l’Invisible.
6  Ceux, au contraire, qui ont accompli en moi le renoncement des
œuvres, ceux dont je suis l’unique objet et qui, par une Union exclusive, me contemplent et me servent : La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 64
7  Je les soustrais bientôt à cette mer des alternatives de la mort,
parce que leur pensée est avec moi.
8  Livre-moi donc ton esprit, repose en moi ta raison, et bientôt
après, sans aucun doute, tu habiteras en moi.
9  Si tu n’es point en état de reposer fermement en moi ta pensée,
efforce-toi, homme généreux, de m’atteindre par une Union de persé-
vérance.
10  Que si tu n’es pas capable de persévérance, agis toujours à mon
intention en ne faisant rien qui ne me soit agréable, tu arriveras à la
perfection.
11  Mais cela même est-il au-dessus de tes forces ? Tourne-toi vers
la sainte Union ; fais un acte de renoncement au fruit des œuvres, et
soumets-toi toi-même.
12  Car la science vaut mieux que la persévérance ; la contemplation
vaut mieux que la science ; le  renoncement vaut mieux que la
contemplation ; et tout près du renoncement est la béatitude.
13  L’homme sans haine pour aucun des vivants, bon et miséricordieux, sans égoïsme, sans amour-propre, égal au plaisir et à la peine,
patient ;
14  Joyeux, toujours en état d’Union, maître de soi-même, ferme
dans le bon propos, l’esprit et la raison attachés sur moi, mon serviteur : cet homme m’est cher.
15  Celui qui ne trouble pas le monde et que le monde ne trouble
pas ; qui est exempt des transports de la joie et de la colère, de la
crainte et des terreurs : celui-là aussi m’est cher.
18  L’homme sans arrière-pensée, pur, adroit, indifférent, exempt de
trouble, détaché de tout ce qu’il entreprend, mon serviteur : est un
homme qui m’est cher. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 65
17  Celui qui ne s’abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, et qui, pour me servir, n’a plus souci du bon ou
du mauvais succès : celui-là m’est cher.
18  L’homme égal envers ses ennemis et ses amis, égal aux honneurs
et à l’opprobre, égal au froid, au chaud, au plaisir, à la douleur,
exempt de désir ;
19  Égal au blâme et à la louange, silencieux, toujours satisfait, sans
domicile, ferme en sa pensée, mon serviteur : est un homme qui m’est
cher.
20  Mais ceux qui s’assoient, comme  je l’ai dit, au saint banquet
d’immortalité, pleins de foi et m’ayant pour unique objet : voilà mes
plus chers serviteurs. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 66
XIII
Yoga de la Distinction de la Matière et de l’Idée.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Fils de Kuntî, ce corps est appelé Matière,  et le sujet qui
connaît est appelé par les savants Idée de la Matière.
2  Sache donc, fils de Bhârata, que, dans tous les êtres matériels, je
suis l’Idée de la Matière. La science qui embrasse la Matière et son
Idée est à mes yeux la vraie science.
3  Apprends donc en résumé la nature de la Matière, ses qualités,
ses modifications, son origine, ainsi  que la nature de  l’Esprit et ses
facultés.
4  Ces sujets ont été bien des fois et séparément chantés par les Sages dans des rythmes variés, et dans les vers des Sûtras brâhmaniques
qui traitent et raisonnent des causes.
5  Les grands principes des êtres,  le moi, la raison, l’abstrait, les
onze organes des sens et les cinq ordres de perceptions ;
6  Puis le désir, la haine, le  plaisir, la douleur, l’imagination,
l’entendement, la suite des idées : voilà en résumé ce que l’on nomme
la Matière, avec ses modifications.
7  La modestie, la sincérité, la mansuétude, la patience, la droiture,
le respect du précepteur, la pureté, la constance, l’empire sur soimême ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 67
8  L’indifférence pour les choses sensibles, l’absence d’égoïsme, le
compte fait de la naissance, de la mort, de la vieillesse, de la maladie,
de la douleur, du péché ;
9  Le désintéressement, le détachement à l’égard des enfants, de la
femme, de la maison et des autres  objets ; la perpétuelle égalité de
l’âme dans les événements désirés ou redoutés ;
10  Un culte constant et fidèle dans une union exclusive avec moi ;
la retraite en un lieu écarté, l’éloignement des joies du monde ;
11  La perpétuelle contemplation de l’Ame suprême ; la vue de ce
que produit la connaissance de la vérité : voilà ce qu’on nomme la
Science ; le contraire est l’Ignorance.
12  Je vais donc te dire ce qu’il faut savoir, ce qui est pour l’homme
l’aliment d’immortalité : Dieu, sans commencement et suprême, ne
peut être appelé un être ni un non-être ;
13  Doué en tous lieux de mains et de pieds, d’yeux et d’oreilles, de
têtes et de visages, il réside dans le monde, qu’il embrasse tout entier.
14  Il illumine toutes les facultés sensitives, sans avoir lui-même aucun sens ; détaché de tout, il est le soutien de tout ; sans modes, il per-
çoit tous les modes ;
15  Intérieur et extérieur aux êtres vivants également immobile et en
mouvement, indiscernable par sa subtilité et de loin et de près ;
16  Sans être partagé entre les êtres, il est répandu en eux tous ; soutien des êtres, il les absorbe et les émet tour à tour.
17  Lumière des corps lumineux, il est par-delà les ténèbres.
Science, objet de la science, but de la science, il est au fond de tous les
cœurs.
18  Tels sont, en abrégé, la Matière, la Science, et l’objet de la
Science. Mon serviteur, qui sait discerner ces choses, parvient jusqu’à
mon essence. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 68
19  Sache que la Nature et le Principe Masculin sont exempts tous
deux de commencement, et que les  changements et les modes tirent
leur origine de la nature.
20  La cause active contenue dans l’acte corporel, c’est la nature ; le
Principe Masculin est la cause qui perçoit le plaisir et la douleur.
21  En effet, en résidant dans la nature, ce Principe perçoit les modes
naturels ; et c’est par sa tendance vers ces modes qu’il s’engendre
dans une matrice bonne on mauvaise.
22  Spectateur et moniteur, soutenant et percevant toutes choses,
souverain maître, Ame universelle qui réside en ce corps, tel est le
principe Masculin suprême.
23  Celui qui connaît ce Principe et la Nature avec ses modes, en
quelque condition qu’il se trouve, ne doit plus renaître.
24  Plusieurs contemplent l’Ame  par eux-mêmes en eux mêmes ;
d’autres, par une union rationnelle ; d’autres par l’Union mystique des
œuvres
25  D’autres enfin, qui l’ignoraient, apprennent d’autrui à la connaî-
tre et s’y appliquent : tous ces hommes, adonnés à la Science divine,
échappent également à la mortalité.
26  Quand s’engendre un être quelconque, mobile ou immobile, sache, fils de Bhârata, que cela se fait par l’union de la Matière et de
l’idée.
27  Celui-là voit juste qui voit ce principe souverain uniformément
répandu dans tous les vivants et ne périssant pas quand ils périssent ;
28  En le voyant égal et également présent en tous lieux, il ne se fait
aucun tort à lui-même et il entre, par après, dans la voie supérieure.
29  S’il voit que l’accomplissement des actes est entièrement
l’œuvre de la Nature et que lui-même n’en est pas l’agent, il voit juste. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 69
30  Quand il voit l’essence individuelle des êtres résidant dans
l’unité et tirant de là son développement, il marche vers Dieu.
31  Comme elle est exempte de commencement et de modes, cette
Ame suprême inaltérable, fils de Kuntî, tout en résidant dans un corps,
n’y agit pas, n’y est pas souillée.
32  Comme l’air répandu en tous lieux, qui, par sa subtilité, ne reçoit
aucune souillure : ainsi l’Ame demeure partout sans tache dans son
union avec le corps.
33  Comme le Soleil éclaire à lui seul tout ce monde : ainsi l’Idée
illumine toute la Matière.
34  Ceux qui par l’œil de la science voient la différence de la Matière et de son Idée, et la délivrance des liens de la nature, ceux-là vont
en haut. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 70
XIV
Yoga de la Distinction des trois Qualités.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Je vais dire la Science sublime, la première des sciences, dont
la possession a fait passer tous les Solitaires d’ici-bas à la béatitude ;
2  Pénétrés de cette Science, et parvenus à ma condition, ils ne renaissent plus au jour de l’émission, et la dissolution des choses ne les
atteint pas.
3  J’ai pour matrice la Divinité suprême ; c’est là que je dépose un
germe qui est, ô Bhârata, l’origine de tous les vivants.
4  Des corps qui prennent naissance dans toutes les matrices,
Brahmâ est la matrice immense ; et je suis le père qui fournit la semence.
5  Vérité, instinct, obscurité, tels sont les modes qui naissent de la
nature et qui lient au corps l’âme inaltérable.
6  La vérité, brillante et saine par son incorruptibilité, l’attache par
la tendance au bonheur et la science ;
7  L’instinct, parent de la passion et procédant de l’appétit,
l’attache par la tendance à l’action ;
8  Quant à l’obscurité, sache, fils de Kuntî, qu’elle procède de
l’ignorance et qu’elle porte le trouble dans toutes les âmes ; elle les
enchaîne par la stupidité, la paresse et l’engourdissement.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 71
9  La vérité ravit les âmes dans la douceur ; la passion les ravit dans
l’œuvre ; l’obscurité, voilant la vérité, les ravit dans la stupeur.
10  La vérité naît de la défaite des instincts et de l’ignorance, ô Bhâ-
rata ; l’instinct, de la défaite  de l’ignorance et de la vérité ;
l’ignorance, de la défaite de la vérité et de l’instinct.
11  Lorsque dans ce corps la lumière de la science pénètre par toutes
les portes, la vérité alors est dans sa maturité.
12  L’ardeur à entreprendre les œuvres et à y procéder, l’inquiétude,
le vif désir naissent de l’instinct parvenu à sa maturité.
13  L’aveuglement, la lenteur, la stupidité, l’erreur naissent, fils de
Kuru, de l’obscurité parvenue à sa maturité.
14  Lorsque, dans l’âge mûr de la vérité, un mortel arrive à la dissolution de son corps, il se rend à  la demeure sans tache des clairvoyants.
15  Celui qui meurt dans la passion renaît parmi  des êtres poussés
par la passion d’agir. Si l’on meurt dans l’obscurité de l’âme, on renaît
dans la matrice d’une race stupide.
16  Le fruit d’une bonne action est appelé pur et vrai ; le fruit de la
passion est le malheur ; celui de l’obscurité est l’ignorance.
17  De la vérité naît la science ;  de l’instinct, l’ardeur avide ; de
l’obscurité naissent la stupidité, l’erreur et l’ignorance aussi.
18  Les hommes de vérité vont en  haut ; les passionnés, dans une
région moyenne ; les hommes de ténèbres, qui demeurent dans la
condition infime, vont en bas.
19  Quand un homme considère et reconnaît qu’il n’y a pas d’autre
agent que ces trois qualités, et sait  ce qui leur est supérieur, alors il
marche vers ma condition. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 72
20  Le mortel qui a franchi ces  trois qualités, issues du corps,
échappe à la naissance, à la mort, à la vieillesse, à la douleur, et se repaît d’ambroisie. »
Arjuna.
21  « Quel signe, Seigneur, porte celui qui a franchi les trois qualités? Quelle est sa conduite ? Et comment s’affranchit-il de ces qualités ? »
Le Bienheureux.
22  « Fils de Pându, celui qui, en présence de l’évidence, de
l’activité, ou de l’erreur, ne les hait pas, et qui, en leur absence, ne les
désire pas ;
23  Qui assiste à leur développement en spectateur et sans
s’émouvoir, et s’éloigne avec calme en disant : « C’est la marche des
qualités ; »
24  Celui qui, égal au plaisir et à la douleur, maître de lui-même, voit
du même œil la motte de terre, la pierre et l’or ; tient avec fermeté la
balance égale entre les joies et les  peines, entre le blâme et l’éloge
qu’on fait de lui ;
25  Entre les honneurs et l’opprobre,  entre l’ami et l’ennemi ; qui
pratique le renoncement dans tous ses actes ; celui-là s’est affranchi
des qualités.
26  Quand on me sert dans l’union d’un culte qui ne varie pas, on a
franchi les qualités, et l’on devient participant de l’essence de Dieu.
27  Car je suis la demeure de Dieu, de l’inaltérable ambroisie, de la
justice éternelle et du bonheur infini. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 73
XV
Yoga de la Marche vers le Principe Masculin suprême.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Il est un figuier perpétuel, un açwattha qui pousse en haut ses
racines, en bas ses rameaux, et dont les feuilles sont des poèmes : celui qui le connaît, connaît le Veda.
2  Il a des branches qui s’étendent en haut et en bas, ayant pour rameaux les qualités, pour bourgeons les objets sensibles ; il a aussi des
racines qui s’allongent vers le bas et qui, dans ce monde, enchaînent
les humains par le lien des œuvres.
3  Ici-bas on ne saisit bien ni sa forme, ni sa fin, ni son commencement, ni sa place. Quand, avec le glaive solide de l’indifférence,
l’homme a coupé ce figuier aux fortes racines,
4  Il faut, dès lors, qu’il cherche le lieu où l’on va pour ne plus revenir. Or, c’est moi qui le conduis à ce Principe Masculin primordial
d’où est issue l’antique émanation du monde.
5  Quand il a vaincu l’orgueil, l’erreur et le vice de la concupiscence, fixé sa pensée sur l’Ame suprême, éloigné les désirs, mis fin au
combat spirituel du plaisir et de la douleur il marche sans s’égarer vers
la demeure éternelle.
6  Ce lieu d’où l’on ne revient pas ne reçoit sa lumière ni du Soleil,
ni de la Lune, ni du Feu : c’est là mon séjour suprême. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 74
7  Dans ce monde de la vie, une portion de moi-même, qui anime
les vivants et qui est immortelle, attire à soi l’esprit et les six sens qui
résident dans la nature.
8  Quand ce maître souverain prend un corps ou l’abandonne, il les
a toujours avec lui dans sa marche, pareil au vent qui se charge des
odeurs.
9  S’emparant de l’ouïe, de la vue, du toucher, du goût, de l’odorat
et du sens intérieur, il entre en commerce avec les choses sensibles.
10  A son départ, pendant son séjour et dans son exercice même, les
esprits troublés ne l’aperçoivent pas sous les qualités ; mais les hommes instruits le voient
11  Ceux qui s’exercent dans l’Union mystique le voient aussi on
eux-mêmes ; mais ceux qui, même en s’exerçant, ne se sont pas encore amendés, n’ont pas l’intelligence en état de le voir.
12  La splendeur qui du Soleil reluit sur tout le monde, celle qui reluit dans la Lune et dans le Feu, sache que c’est ma splendeur.
13  Pénétrant la terre, je soutiens les vivants par ma puissance ; je
nourris toutes les herbes des champs et je deviens le « sôma » savoureux.
14  Sous la forme de la chaleur, je pénètre le corps des êtres qui respirent et, m’unissant au double mouvement de la respiration,
j’assimile en eux les quatre sortes d’aliments.
15  Je réside en tous les cœurs :  de moi procèdent la mémoire, la
science et le raisonnement. Dans tous les Vêdas, c’est moi qu’il faut
chercher à reconnaître car je suis l’auteur de la théologie et je suis le
théologien.
16  Voici les deux Principes Masculins qui sont dans le monde : l’un
est divisible, l’autre est indivisible ; le divisible est réparti entre tous
les vivants ; l’indivisible est appelé supérieur. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 75
17  Mais il est un autre Principe Masculin primordial, souverain, indestructible, qui porte le nom d’Ame suprême, et qui pénètre dans les
trois mondes et les soutient.
18  Et comme je surpasse le divisible et même l’indivisible, c’est
pour cela que, dans le monde et dans le Vêda, l’on m’appelle Principe
Masculin suprême.
19  Celui qui, sans se troubler, me reconnaît à ce nom, connaît
l’ensemble des choses et m’honore par toute sa conduite.
20  O guerrier sans péché, je t’ai exposé la plus mystérieuse des doctrines. Celui qui la connaît doit être un sage et son œuvre doit être accomplie. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 76
XVI
Yoga de la Distinction de la Condition divine
et de la Condition démoniaque.
Retour à la Table des Matières
Le Bienheureux.
1  « Le courage, la purification  de l’âme, la persévérance dans
l’Union mystique de la science, la libéralité, la tempérance, la piété, la
méditation, l’austérité, la droiture ;
2  L’humeur pacifique, la véracité, la douceur, le renoncement, le
calme intérieur, la bienveillance, la pitié pour les êtres vivants, la paix
du cœur, la mansuétude, la pudeur, la gravité ;
3  La force, la patience, la fermeté, la pureté, l’éloignement des offenses, la modestie : telles sont, ô Bhârata, les vertus de celui qui est
né dans une condition divine.
4  L’hypocrisie, l’orgueil, la vanité, la colère, la dureté de langage,
l’ignorance, tels sont, fils de Prithâ, les signes de celui qui est né dans
la condition des Asuras.
5  Un sort divin mène à la délivrance ; un sort d’Asura mène à la
servitude. Ne pleure pas, fils de Pându, tu es d’une condition divine.
6  Il y a deux natures parmi les vivants, celle qui est divine, et celle
des Asuras. Je t’ai expliqué longuement la première ; écoute aussi ce
qu’est l’autre :
7  Les hommes d’une nature infernale ne connaissent pas
l’émanation et le retour ; on ne trouve en eux ni pureté, ni règle, ni
vérité. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 77
8  Ils disent qu’il n’existe dans le monde ni vérité, ni ordre, ni providence ; que le monde est composé de phénomènes se poussant l’un
l’autre, et n’est rien qu’un jeu du hasard.
9  Ils s’arrêtent dans cette manière de voir ; et se perdant euxmêmes, rapetissant leur intelligence, ils se livrent à des actions violentes et sont les ennemis du genre humain.
10  Livrés à des désirs insatiables, enclins à la fraude, à la vanité, à
la folie, l’erreur les entraîne à d’injustes prises et leur inspire des
vœux impurs.
11  Leurs pensées sont errantes : ils croient que tout finit avec la
mort ; attentifs à satisfaire leurs désirs, persuadés que tout est là.
12  Enchaînés par les nœuds de mille espérances, tout entiers à leurs
souhaits et à leurs colères pour jouir de leurs vœux, ils s’efforcent, par
des voies injustes, d’amasser toujours.
13  « Voilà, disent-ils, ce que j’ai gagné aujourd’hui : je me procurerai cet agrément ; j’ai ceci, j’aurai ensuite cet autre bénéfice.
14  J’ai tué cet ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis un prince, je
suis riche, je suis heureux, je suis fort, je suis joyeux ;
15  Je suis opulent ; je suis un grand seigneur. Qui donc est semblable à moi ? Je ferai des Sacrifices, des largesses ; je me donnerai du
plaisir. » — Voilà comme ils parlent, égarés par l’ignorance.
16  Agités de nombreuses pensées,  enveloppés dans  les filets de
l’erreur, occupés à satisfaire leurs  désirs, ils tombent dans un enfer
impur.
17  Pleins d’eux-mêmes, obstinés, remplis de l’orgueil et de la folie
des richesses, ils offrent des Sacrifices hypocrites, où la règle n’est
pas suivie et qui n’ont du Sacrifice que le nom. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 78
18  Égoïstes, violents, vaniteux,  licencieux, colères, détracteurs
d’autrui, ils me détestent dans les autres et en eux-mêmes.
19  Mais moi, je prends ces hommes haineux et cruels, ces hommes
du dernier degré, et à jamais je les jette aux vicissitudes de la mort,
pour renaître misérables dans des matrices de démons.
20  Tombés dans une telle matrice, s’égarant de générations en géné-
rations, sans jamais m’atteindre, ils entrent enfin, fils de Kuntî, dans la
voie infernale.
21  L’enfer a trois portes par où ils se perdent la volupté, la colère et
l’avarice. Il faut donc les éviter.
22  L’homme qui a su échapper à ces trois portes de ténèbres est sur
le chemin du salut et marche dans la voie supérieure.
23  Mais l’homme qui s’est soustrait aux commandements de la Loi,
pour ne suivre que ses désirs, n’atteint pas la perfection, ni le bonheur,
ni la voie d’en haut.
24  Que la Loi soit ton autorité et t’apprenne ce qu’il faut faire ou ne
pas faire. Connaissant donc ce qu’ordonnent les préceptes de la Loi,
veuille ici les suivre. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 79
XVII
Yoga des trois espèces de Foi.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Ceux qui, négligeant les règles  de la Loi, offrent avec foi le
Sacrifice, quelle est leur place, ô Krishna ? Est-ce celle de la vérité, de
la passion, ou de l’obscurité ? »
Le Bienheureux.
2  « Il y a trois sortes de Foi parmi les hommes : chaque espèce dé-
pend de la nature de chacun. Conçois en effet qu’elle tient ou de la
vérité, ou de la passion, ou des ténèbres,
3  Et qu’elle suit le caractère de la personne ; le croyant se modèle
sur l’objet auquel il a foi ;
4  Les hommes de vérité sacrifient aux dieux ; les hommes de passion, aux Yaxas et aux Râxasas ; les hommes de ténèbres, aux Revenants et aux Spectres.
5  Les hommes qui se livrent à de rudes pénitences et qui n’en sont
pas moins hautains, égoïstes, pleins de désir, de passion, de violence,
6  Torturant dans leur folie les principes de vie qui composent leur
corps, et moi-même aussi qui réside dans son intimité : sache qu’ils
raisonnent comme des Asuras. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 80
7  Il y a aussi, selon les personnes, trois sortes d’aliments agréables,
trois sortes de Sacrifices, d’austérités, de libéralités : écoutes-en les
différences :
8  Les aliments substantiels, qui augmentent la vie, la force, la santé, le bien-être, la joie, aliments savoureux, doux, fermes, suaves, plaisent aux hommes de vérité.
9  Les hommes de désir aiment les aliments âcres, acides, salés, très
chauds, amers, acerbes, échauffants,  aliments féconds en douleurs et
en maladies.
10  Un aliment vieux, affadi, de mauvaise odeur, corrompu, rejeté
même et souillé, est la nourriture qui plaît aux hommes de ténèbres.
11  Le Sacrifice offert selon la règle, sans égard pour la récompense,
avec la seule pensée d’accomplir l’œuvre sainte, est un Sacrifice de
vérité.
12  Mais celui que l’on offre en vue d’une récompense et avec hypocrisie, ô le meilleur des Bhâratas, est un Sacrifice de désir.
13  Celui que l’on offre hors de la règle, sans distribution d’aliments,
sans hymnes, sans honoraires, pour le prêtre, sans foi, est nommé Sacrifice de ténèbres.
14  Le respect aux dieux, aux brâhmanes, au précepteur, aux hommes instruits, la pureté, la droiture, la chasteté, la mansuétude sont
appelés austérités du corps.
15  Un langage modéré, véridique, plein de douceur, l’usage des lectures pieuses sont l’austérité de la parole.
16  La paix du cœur, le calme, le silence, l’empire de soi-même, la
purification de son être, telle est l’austérité du cœur. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 81
17  Cette triple austérité, pratiquée par les hommes pieux, avec une
foi profonde et sans souci de la récompense, est appelée conforme à la
vérité.
18  Une austérité hypocrite, pratiquée pour l’honneur, le respect et
les hommages qu’elle procure, est une austérité de passion ; elle est
instable et incertaine.
19  Celle qui, née d’une imagination égarée, n’a d’autre but que de
se torturer soi-même ou de perdre les autres, est une austérité de ténè-
bres.
20  Un don fait avec le sentiment du devoir, à un homme qui ne peut
payer de retour, don fait en temps et lieu et selon le mérite, est un don
de vérité.
21  Un présent fait avec l’espoir d’un retour ou d’une récompense, et
comme à contre-cœur, procède du désir.
22  Un don fait à des indignes, hors de son temps et de sa place, sans
déférence, d’une manière offensante, est un don de ténèbres.
23  ôm. Lui. Le Bien. Telle est la triple désignation de Dieu ; c’est
par lui que jadis furent constitués les Brâhmanes, les Vêdas et le Sacrifice.
24  C’est pourquoi les théologiens n’accomplissent jamais les actes
du Sacrifice, de la charité ou des austérités, fixés par la règle, sans
avoir prononcé le mot « ôm. »
25  Lui ! Voilà ce que disent, sans l’espoir d’un retour, ceux qui dé-
sirent la délivrance, lorsqu’ils accomplissent les actes divers du Sacrifice, de la charité ou des austérités.
26  Quand il s’agit d’un acte de vérité ou de probité, on emploie ce
mot : le Bien ; on le prononce aussi pour toute action digne d’éloges ; La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 82
27  La persévérance dans la piété, l’austérité, la charité, est encore
désignée par ce mot : le Bien ; et toute action qui a pour objet ces vertus est désignée par ce même mot.
28  Mais tout sacrifice, tout présent, toute pénitence, toute action
accomplie sans la Foi, est appelée  mauvaise, fils de Prithâ, et n’est
rien, ni en cette vie ni dans l’autre. »
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 83
XVIII
Yoga du Renoncement de la Délivrance.
Retour à la Table des Matières
Arjuna.
1  « Héros chevelu, je voudrais connaître l’essence du Renoncement et de l’Abnégation, ô meurtrier de Kêçin. »
Le Bienheureux.
2  « Les poètes appellent Renoncement la renonciation aux œuvres
du désir ; et les savants appellent Abnégation l’abandon du fruit de
toutes les œuvres.
3  Quelques sages disent que  toute œuvre dont il faut faire
l’abandon est une sorte de péché ; d’autres disent qu’on ne doit pas le
faire pour les œuvres de piété, de munificence et d’austérité.
4  Écoute maintenant, ô le meilleur des Bhâratas, mon précepte
touchant l’abnégation. Chef des guerriers, il en faut distinguer trois
sortes :
5  On ne doit pas renoncer aux œuvres de piété, de charité ni de
pénitence : car un Sacrifice, un don, une pénitence, sont pour les sages
des purifications.
6  Mais quand on a ôté le désir et renoncé au fruit de ces œuvres,
mon décret, ma volonté suprême est qu’on les fasse.
7  La Renonciation à un acte nécessaire n’est pas praticable : une
telle renonciation est un égarement d’esprit et naît des ténèbres. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 84
8  Celui qui, redoutant une fatigue corporelle, renonce à un acte et
dit : « Cela est pénible, » n’agit là que par instinct et ne recueille aucun fruit de son renoncement.
9  Tout acte nécessaire, Arjuna, s’accomplit en disant : « Il faut le
faire, » et si l’auteur a supprimé le désir et abandonné le fruit de ses
œuvres, c’est l’essence même de l’abnégation.
10  Un homme en qui est l’essence de l’abnégation, un homme intelligent et à l’abri du doute, n’a ni éloignement pour un acte malheureux, ni attache pour une œuvre prospère.
11  Car il n’est pas possible que l’homme, doué d’un corps,
s’abstienne absolument de toute action ; mais s’il s’est détaché du
fruit de ses actes, dès lors il pratique l’abnégation.
12  Désirée, non désirée, mêlée de l’un et de l’autre, telle est après la
mort la triple récompense de ceux qui n’ont point eu d’abnégation,
mais non de ceux qui l’ont pratiquée.
13  Apprends de moi, ô guerrier, les cinq principes proclamés par la
théorie démonstrative comme contenus dans tout acte complet :
14  Ce sont, d’une part, la puissance directrice, l’agent et
l’instrument ; de l’autre, les efforts divers, et en cinquième lieu,
l’intervention divine.
15  Toute œuvre juste ou injuste que l’homme accomplit en action,
en parole ou en pensée, procède de ces cinq causes.
16  Cela étant, celui qui, par ignorance, se considère comme l’agent
unique de ses actes, voit mal et ne comprend pas.
17  Celui qui n’a pas l’orgueil de soi-même, et dont la raison n’est
point obscurcie, tout en tuant ces guerriers, n’est pas pour cela un
meurtrier et n’est pas lié par le péché.
18 La Science, son objet, son sujet, tel est le triple moteur de l’action ;
l’organe, l’acte, l’agent, telle est sa triple compréhension. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 85
19  La Science, l’action et l’agent sont de trois sortes, selon leurs
qualités diverses. La théorie des qualités t’ayant été exposée, écoute
ce qui s’ensuit :
20  Une science qui montre dans tous les êtres vivants l’être unique
et inaltérable, et l’indivisible dans les êtres séparés, est une science de
vérité.
21  Celle qui, dans les êtres divers, considère la nature individuelle
de chacun d’eux, est une science instinctive.
22  Une science qui s’attache à un  acte particulier comme s’il était
tout à lui seul, science sans principes, étroite, peu conforme à la nature
du vrai, est appelée science de ténèbres.
23  Un acte nécessaire, soustrait  à l’instinct et fait par un homme
exempt de désir et de haine, et qui n’aspire pas à la récompense, est un
acte de vérité.
24  Un acte accompli avec de grands efforts pour satisfaire un désir,
ou en vue de soi-même, est un acte de passion.
25  Un acte follement entrepris par un homme, sans égard pour les
conséquences, le dommage ou l’offense, et pour ses forces personnelles, est un acte de ténèbres.
26  L’homme dépourvu de passion, d’égoïsme, doué de constance et
de courage, que le succès ou les revers ne font point changer, est un
agent de vérité.
27  L’homme passionné, aspirant au prix de ses œuvres, avide,
prompt à nuire, impur, livré aux excès de la joie ou du chagrin, est un
agent de passion.
28  L’homme incapable, vil, obstiné, trompeur, négligent, oisif, paresseux, toujours prêt à s’asseoir et à traîner en longueur, est un agent
de ténèbres.  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 86
29  Écoute aussi, ô vainqueur des richesses, pleinement et dans ses
parties, la triple division de la Raison et de la Persévérance, selon les
qualités personnelles :
30  Une raison qui connaît l’apparition et la terminaison des choses à
faire ou à éviter, de la crainte et du courage, du lien et de la délivrance, est une raison de vérité.
31  Celui qui distingue confusément le juste et l’injustice, ce qu’il
faut faire ou éviter, est une raison instinctive.
32  Un esprit enveloppé d’obscurité, qui appelle juste l’injuste et intervertit toutes choses, ô fils de Prithâ, est une raison ténébreuse.
33  Une persévérance qui retient les actes de l’esprit, du cœur et des
sens dans une Union mystique invariable, est une persévérance
conforme à la vérité.
34  Celle, ô Arjuna, qui poursuit le bien, l’agréable et l’utile, dirigée
selon l’instinct, vers le fruit des œuvres, est une persévérance de passion.
35  Une persévérance inintelligente qui ne délivre pas l’homme de la
somnolence, de la crainte, de la tristesse, de l’épouvante et de la folie,
est de la nature des ténèbres.
36  Écoute encore, ô prince, les trois espèces de Plaisir : Quand un
homme, par l’exercice, se maintient dans la joie et a mis fin à la tristesse,
37  Et quand, pour lui, ce qui d’abord était comme un poison est à la
fin comme une ambroisie : alors son plaisir est appelé véritable ; car il
naît du calme intérieur de sa raison.
38  Celui qui, né de l’application des sens à leurs objets, ressemble
d’abord à l’ambroisie et plus tard  à du poison, est un plaisir de passion. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 87
39  Celui qui, favorisé par l’inertie, la paresse et l’égarement, n’est à
sa naissance et dans ses suites qu’un trouble de l’âme, est pour cela un
plaisir de ténèbres.
40  Il n’existe ni sur terre, ni au ciel parmi les dieux, aucune essence
qui soit exempte de ces trois qualités issues de la nature.
41  Entre les Brâhmanes, les Xatriyas, les Viças et les Çûdras, les
fonctions ont été partagées conformément à leurs qualités naturelles.
42  La paix, la continence, l’austérité, la pureté, la patience, la droiture, la science avec ses distinctions, la connaissance des choses divines : telle est la fonction du Brâhmane, née de sa propre nature.
43  L’héroïsme, la vigueur, la fermeté, l’adresse, l’intrépidité au
combat, la libéralité, la dignité d’un chef : voilà ce qui convient naturellement au Xatriya.
44  L’agriculture, le soin des troupeaux, le négoce, sont la fonction
naturelle du Viça. Enfin servir les autres est celle qui appartient au
Çûdra.
45  L’homme satisfait de sa fonction, quelle qu’elle soit, parvient à
la perfection. Écoute toutefois comment un tel homme peut y parvenir :
46  C’est en honorant par ses œuvres celui de qui sont émanés les
êtres et par qui a été déployé cet Univers, que l’homme atteint à la
perfection.
47  Il vaut mieux remplir sa fonction, même moins relevée, que celle
d’autrui, même supérieure ; car, en faisant l’œuvre qui dérive de sa
nature, un homme ne commet point de péché.
48  Et qu’il ne renonce pas à remplir son œuvre naturelle, même
quand elle semble unie au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 88
49  L’homme dont l’esprit s’est dégagé de tous les liens, qui s’est
vaincu soi-même, et a chassé les désirs, arrive par ce renoncement à la
suprême perfection du repos.
50  Comment, parvenu à ce point,  il atteint Dieu lui-même, apprends-le moi en résumé, fils de Kuntî ; car c’est là le dernier terme de
la Science
51  La raison purifiée, ferme en son cœur, soumis, détaché du bruit
et des autres sensations, ayant chassé les désirs et les haines ;
52  Seul en un lieu solitaire, vivant de peu, maître de sa parole, de
son corps et de sa pensée, toujours pratiquant l’Union spirituelle, attentif à écarter les passions ;
53  Exempt d’égoïsme, de violence, d’orgueil, d’amour, de colère,
privé de tout cortège, ne pensant pas à lui-même, pacifié : il devient
participant de la nature de Dieu.
54  Uni à Dieu, l’âme sereine, il ne souffre plus, il ne désire plus.
Égal envers tous les êtres, il reçoit mon culte suprême.
55  Par ce culte, il me connaît, tel  que je suis, dans ma grandeur,
dans mon essence ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne
se distingue plus.
56  Celui qui, sans relâche, accomplit sa fonction en s’adressant à
moi, atteint aussi, par ma grâce, à la demeure éternelle et immuable.
57  Fais donc en moi,  par la pensée, le renoncement de toutes les
œuvres ; pratique l’Union spirituelle, et pense à moi toujours.
58  En pensant à moi, tu traverseras par ma grâce tous les dangers ;
mais si, par orgueil, tu ne m’écoutes, tu périras.
59  T’en rapportant à toi-même, tu te dis : « Je ne combattrai pas » ;
c’est une résolution vaine ; la nature te fera violence. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 89
60  Lié par ta fonction naturelle, fils de Kuntî, ce que dans ton erreur
tu désires ne pas faire, tu le feras malgré toi-même.
61  Dans le cœur de tous les vivants, Arjuna, réside un maître qui les
fait mouvoir par sa magie comme par un mécanisme caché.
62  Réfugie-toi en lui de toute ton âme, ô Bhârata ; par sa grâce, tu
atteindras à la paix suprême, à la demeure éternelle.
63  Je t’ai exposé la Science dans ses mystères les plus secrets.
Examine-la tout entière, et puis agis selon ta volonté.
64  Toutefois, écoute encore mes dernières paroles où se résument
tous les mystères, car tu es mon bien-aimé ; mes paroles te seront profitables :
65  Pense à moi ; sers-moi ; offre-moi le Sacrifice et l’Adoration :
par là, tu viendras à moi ; ma promesse est véridique, et tu m’es cher.
66  Renonce à tout autre culte ; que je sois ton unique refuge ; je te
délivrerai de tous les péchés : ne pleure pas.
67  Ne répète mes paroles ni à l’homme sans continence, ni à
l’homme sans religion, ni à qui ne veut pas entendre, ni à qui me renie ;
68  Mais celui qui transmettra ce Mystère suprême à mes serviteurs,
me servant lui-même avec ferveur, viendra vers moi sans aucun
doute ;
69  Car nul homme ne peut rien faire qui me soit agréable ; et nul
autre sur terre ne me sera plus cher que lui.
70  Celui qui lira le saint entretien que nous venons d’avoir,
m’offrira par là-même un Sacrifice de Science : telle est ma pensée.
71  Et l’homme de foi qui, sans résistance, l’aura seulement écouté,
obtiendra aussi la délivrance et ira dans le séjour des bienheureux dont
les œuvres ont été pures. La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 90
72  Fils de Prithâ, as-tu écouté ma parole en fixant ta pensée sur
l’Unité ? Le trouble de l’ignorance a-t-il disparu pour toi, prince géné-
reux ? »
Arjuna.
73  « Le trouble a disparu. Dieu auguste, j’ai reçu par ta grâce la tradition sainte. Je suis affermi ; le doute est dissipé ; je suivrai ta parole. »
Sanjaya.
74  « Ainsi, tandis que parlaient Vâsudêva et le magnanime fils de
Prithâ, j’écoutais la conversation sublime qui fait dresser la chevelure.
75  Depuis que, par la grâce de Vyâsa, j’ai entendu ce Mystère suprême de l’Union mystique exposé par le Maître de l’Union luimême, par Krishna :
76  O mon roi, je me rappelle, je me rappelle sans cesse ce sublime,
ce saint dialogue d’Arjuna et du guerrier chevelu, et je suis dans la
joie toujours, toujours.
77  Et quand je pense, quand je pense encore à cette forme surnaturelle de Hari, je demeure stupéfait et ma joie n’a plus de fin.
78  Là où est le Maître de l’Union, Krishna, là où est l’archer fils de
Prithâ, là aussi est le bonheur, la victoire, le salut, là est la stabilité :
telle est ma pensée. »
Fin de la Bhagavad-Gîtâ.
Retour à la Table des Matières  La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 91
Que tous les êtres soient heureux ! La Bhagavad-Gîtâ, ou Chant du Bienheureux 92
Note
1. En sanscrit u se prononce ou.
Retour à la Table des Matières

http://classiques.uqac.ca/classiques/inde/bhagavad-gita/bhagavad-gita.pdf

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