jeudi 30 août 2012

LES ORIGINES DU GERMANISME - II LA GERMANIE DE TACITE. — LA RELIGION ODlNIQUE SELON LES ROMAINS


LES ORIGINES DU GERMANISME - II  LA GERMANIE DE TACITE. —  LA RELIGION ODlNIQUE SELON LES ROMAINS 
On pourrait dire de la première page du livre de Tacite qu'elle est; épique, si elle n'offrait, en même temps que l'étendue et l'élévation du regard, un caractère de précision presque scientifique. En quelques lignes, il décrit d'abord la vaste contrée occupée par les~Germains, après quoi il s'explique immédiatement sur ce qu'il pense de leur première origine, et dit leurs éponymes religieux, leurs plus antiques héros, leurs dieux, leurs légendes nationales. Quelle autre méthode suivrait de nos jours l'historien le plus familier avec les procédés de la critique moderne? Il invoquerait ce que nous appelons la science ethnographique, la philologie et la mythologie comparées. D'instinct et sans longue recherche, Tacite a'deviné et pratiqué nos méthodes. Il a vu du premier coup d'œil que, dans l'histoire primitive des grands peuples, les deux questions de la descendance ethnique et des origines religieuses sont connexes. La religion des Germains l'a visiblement préoccupé. Rome n'avait encore rencontré devant elle que des religions vieillies dont elle avait eu le tort d'adopter docilement les superstitions corruptrices; elle se trouvait cette fois en présence d'un dogme ardent et jeune qui poussait des peuples nombreux à la conquête. Tacite
(I) Voyez la F.ev ie du I5 décembre I87I.
comprit tout au moins qu'il y avait là, chez l'ennemi, une force considérable , non moins puissante que les institutions politiques à donner la victoire. Ses lumières sur de tels problèmes sont toutefors nécessairement bornées; la science antique était, pour ainsi dire, trop près de ces difficultés pour les embrasser du regard, les mesurer et les pénétrer; il lui manquait la variété de connaissances et l'expérience multiple que nous avons acquises. Ce que nous dit Tacite sur la religion des Germains n'en est pas moins précieux pour nous, parce que sur cette même religion, dont les origines et les plus anciens dogmes nous sont inconnus, nous avons cependant des informations ultérieures. Ces informations et les commentaires de l'historien romain se prêtent un mutuel appui, et de tels rapprochemens font jaillir quelquefois une lumière inattendue. En groupant avec soin mille antiques souvenirs qui survivent encore aujourd'hui dans la langue et dans les traditions populaires de l'Allemagne, en interrogeant les chroniques du moyen âge, particulièrement les sagas Scandinaves, en compulsant les lois rédigées après l'invasion pour les peuples d'origine germanique établis dans l'empire, — en relisant surtout les vieilles poésies comprises dans le double recueil des Eddas, nous obtenons sur l'ancienne religion des Germains une série de notions incohérentes sans doute, de temps et de lieux trop divers, mais qui remontent, au moins par des inductions légitimas, jusqu'à des jours assez voisins de celui de Tacite, et qu'il serait fort intéressant de pouvoir faire concorder avec les assertions de l'historien.
L'interprétation du texte de Tacite, souvent fort difficile, est préparée par de nombreux travaux que nous devons en partie aux Allemands. Jacques Grimm et après lui ses nombreux élèves, avec le secours d'une éiudition très étendue et très variée, d'une philologie subtile, ont recueilli chez tous leppeuples de la race indo-européenne mille indices épars, fragmens brisés du vaste ensemble qu'avait formé la mythologie germanique. Qu'ils n'ouvrent pas des livres tels que la Deutsche Mythologie ou les Deutsche RechtsulterIhftmer, ceux qui veulent mesurer prudemment l'essor de leur imagination dans le champ des conjectures et le temps même qu'ils entendent donner à de telles excursions. Avec ses souvenirs sans fin, du nord au sud, de l'occident à l'orient, à travers toutes les civilisations et tous les idiomes, Grimm vous entraîne. Cette lecture, hérissée de textes venus des quatre coins de l'horizon et de tous les siècles, paraît aride d'abord, et produit ensuite une sorte d'enivrement : on s'y oublie pendant des heures. Retire-t-on de là finalement, en un sujet si complexe, une instruction toujours bien précue? Nous n'oserions en vérité l'affirmer. On en sort du moins avec
Tome Xcïh. — 1872. 7
un esprit plus ouvert, plus attentif aux analogies, aux infiltrations secrètes, aux intimes concordances des traditions et des langues diverses. Des vues nouvelles et inattendues se sont montrées, parmi lesquelles le lecteur, s'il ne s'arrête pas à l'une d'elles, trouve quelquefois les indices d'une solution qui lui sera propre. La science allemande est intempérante; on a le droit de l'en blâmer, sans oublier toutefois que, si les visées en sont ambitieuses et lointaines, alors même qu'au point d'arrivée on regrette quelque déception, elle a d'ordinaire singulièrement varié et fécondé la route. Jacques Grimm n'en est pas moins admirable dans ces deux livres et dans sa Grammaire, où il reconstruit tout le système des langues indoeuropéennes. Il a donné la philologie pour guide à la mythologie comparée; la rigueur scientifique s'introduira dans ces belles études à mesure que s'affermira et s'étendra notre connaissance des langues et des littératures orientales. On peut s'en convaincre déjà en lisant les travaux plus récens de M. Max Millier en Angleterre; il semble avoir emprunté au génie de la grande nation par lui adoptée comme seconde patrie une précision de vues et de langage trop souvent refusée à ses anciens compatriotes (1). L'influence de la France dans ces hautes études ne fera pas défaut non plus, et le pays d'Eugène Burnonf, ce philologue de génie, voit se continuer une école qui a déjà produit des travaux marqués au coin de la plus saine critique et de la meilleure érudition.
I.
Il s'en faut de beaucoup assurément que les informations de Tacite sur la religion des Germains soient satisfaisantes. Divers motifs l'empêchent d'avoir une vue nette à ce sujet; le plus grave est son attachement au culte traditionnel de Rome.. Qu'on relise, au quatrième livre de ses Histoires, la page célèbre où il raconte le rétablissement du Capitole par Vespasien. Nulle part n'est plus visible le respect du patriote romain pour le droit pontifical et le droit augurai, pour les cérémonies du culte réservé aux dieux tutélaires de l'empire. Au prix de ce culte seulement, suivant la doctrine transmise par les aïeux, la protection de ces dieux pourra être acquise. Tacite n'accepte plus sans doute avec une entière sécurité de croyance les vieilles légendes concernant Jupiter, Mars, Hercule et Junon ; ses attaches avec l'école stoïcienne l'ont initié aux maximes d'une morale universelle. Malgré tout cependant, il prend au pied de la lettre et les prescriptions du contrat qui, suivant les idées du



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