vendredi 24 août 2012

La kabbale et sa symbolique



2 La kabbale et sa symbolique
Du même auteur
Les grands courants de la mystique juive, Payot, 1950. Les origines de la Kabbale,
Aubier-Montaigne, 1966.
Le messianisme juif. Essais sur la spiritualité du judaïsme, Calmann-Lévy, 1974.
Fidélité et utopie. Essais sur le judaïsme contemporain, Calmann-Lévy, 1978.
Le Zohar : le livre de la splendeur, Seuil, 1980.
Du frankisme au jacobinisme : la vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von
Schonfeld alias Junius Frey, Seuil, 1981.
Walter Benjamin. Histoire d'une amitié, Calmann-Lévy, 1981.
Sabbataï Tsevi : le Messie mystique. 1626-1676, Verdier,1983.
De Berlin à Jérusalem : souvenir de jeunesse, Albin Michel,1984.
La mystique juive : les thèmes fondamentaux, Cerf, 1985. Walter Benjamin et son
ange, Rivages, 1995.
Gershom Scholem
La Kabbale et sa symbolique
Traduit de l'allemand par Jean Boesse
Cet ouvrage (titre original : Zur Kabbala und ihrer Symbolik) a été
publié en 1966 dans la Bibliothèque scientifique Payot. La présente
édition en reprend le texte intégralement.
© Rhein-Verlag Zurich.
© 1966, Éditions Payot
pour l'édition en langue française.
106, bd Saint-Germain, Paris VIe
La kabbale et sa symbolique 3
Introduction
La Kabbale, littéralement « Transmission » (à savoir la transmission des choses
divines), concerne la Mystique juive. Son histoire est longue et elle a, au cours de
nombreux siècles, exercé une forte influence sur certains milieux du peuple juif
désireux d'une compréhension plus profonde des formes et des représentations traditionnelles
du Judaïsme. Une très volumineuse bibliographie a conservé depuis le
Moyen Age le plus reculé le dépôt des écrits souvent considérables des kabbalistes.
L'ouvrage central de ce mouvement est un livre qui remonte à la fin du
XIIIe siècle : le Zohar ou « Livre de la Splendeur ». Dans la conscience des milieux
les plus étendus, il a pendant longtemps été mis au rang d'un texte sacré
d'une valeur incontestée, revêtu d'une autorité canonique. Le fait a été prouvé encore
de nos jours, lorsque, à la suite de la fondation de l'État d'Israël, les Juifs du
Yémen, une communauté isolée et tout particulièrement retranchée de l'Arabie du
Sud, arrivèrent à peu près au complet en Israël sur les « tapis magiques » des
avions. Ils avaient dû laisser sur place presque tous leurs biens et avoirs ; beaucoup
cependant apportaient avec eux, parmi les quelques petits objets dont ils
n'avaient pas voulu se séparer, un exemplaire du Zohar, dont l'étude est restée jusqu'à
nos jours vivante pour eux.
Mais ce monde a été perdu par le Judaïsme européen. La science du Judaïsme, relative
à la connaissance du comportement et de l'histoire et à la physionomie historique
du Judaïsme est devenue — notre génération mise à part — relativement
inaccessible à la compréhension des documents de la Kabbale. Car, lorsque les
Juifs d'Europe occidentale, au tournant du XVIIIe siècle, se placèrent délibérément
sur la voie de la culture européenne, la Kabbale fut une des premières et principales
victimes qui tombèrent sur ce chemin. Désormais ressenti comme étranger
et gênant, le monde de la mystique juive, avec sa symbolique compliquée, fut désormais
jugé étrange et troublant, et de ce fait vite oublié.
Les kabbalistes avaient bien tenté d'approfondir ou au moins de décrire le mystère
du' monde comme un reflet des mystères de la vie divine. Les images dans lesquelles
se condensaient leurs expériences s'enchaînaient profondément avec les
expériences historiques du peuple juif et aussi avec les expériences qui, au XIXe
siècle, semblaient avoir perdu leur actualité. Un tel monde avait conservé durant
des siècles la plus grande actualité, ce qui permettait aux Juifs de se comprendre
eux-mêmes. Maintenant elle se trouvait comme engloutie dans le tourbillon des
temps modernes, à un point tel qu'elle s'est dérobée quasi totalement, et pour des
générations, à une compréhension réelle. Ce qui restait offrait l'aspect d'un impraticable
champ de décombres, surgi des broussailles et dans lequel seulement, ici
ou là, l'étonnement récusateur des lecteurs occasionnels mais instruits provoquait
d'insolites images du sacré, insultantes pour une pensée raisonnable. La clef pour
comprendre les oeuvres des kabbalistes semblait perdue. On se trouvait désemparé
4 La kabbale et sa symbolique
et embarrassé devant un monde où il s'agissait moins de notions qu'on pût expliquer
que de symboles d'une espèce très particulière : des symboles dans lesquels
les expériences spirituelles des mystiques étaient presque inextricablement mêlées
aux vicissitudes historiques de la communauté juive, ou présentaient en fait avec
elles une indéchiffrable unité.
C'est cet entremêlement, en plus de deux éléments souvent séparés dans l'histoire
de la mystique religieuse, qui a marqué le caractère spécifique de la Kabbale
Juive. Ce qui, de plus, la fait apparaître complètement étrangère au regard de l'esprit
quelque peu familiarisé avec la mystique chrétienne ; il n'y a donc rien d'étonnant
que ce même esprit en vienne à la classer en dehors des catégories courantes
de la « mystique ». Plus la parcelle de réalité historique donnée aux Juifs dans les
tempêtes de l'exil s'avère réduite, misérable et cruelle, et plus sa transparence devient
profonde, plus exact son caractère symbolique et plus brillante l'espérance
messianique qui la fait jaillir et la transforme. Au coeur de cette réalité historique,
comme un tableau de la régénération, se trouvait le mythe de l'exil et du salut, qui
a pris chez les kabbalistes de si puissantes dimensions et qui rend compréhensible
l'oeuvre historique efficace qui leur revient. L'élément personnel s'est effacé d'une
façon frappante dans les livres des kabbalistes ; il faut se concentrer très attentivement
pour le percevoir parmi tous les déguisements possibles. Certes, il est arrivé,
ici ou là, à un kabbaliste de ne pas maintenir sa personne et ses idées au-dessus de
son propre cheminement vers Dieu, comme cela s'est produit la plupart du temps.
Ce n'est toutefois pas dans ce genre de documents que réside la grande importance
de la Kabbale, mais en ce qu'elle permet de comprendre de la « psychologie historique
» du monde juif, le particulier se confondant ici avec le tout. C'est la source
de la grande fascination qu'exercent de ce point de vue les grands symboles de la
Kabbale, pour l'historien non moins que pour le psychologue. Ici la loi de la Tora
a pris la dimension symbolique et la loi du cosmique, et l'histoire du peuple juif
celle de la marche du monde.
En une génération, qui a vu l'histoire juive traverser une crise inouïe, le monde
conceptuel qu'évoquent ces anciens ésotéristes juifs n'est plus si surprenant.
Nous voyons avec d'autres yeux, et les symboles naguère verrouillés prennent
pour nous une valeur d'ouverture et d'éclairement. C'est ici que la responsabilité
du savant prend toute sa dimension, car c'est à lui qu'il appartient de préserver la
connaissance critique aussi bien dans ce travail d'exhumation que pour venir à
bout de ses résultats. Car la fascination qui émane de domaines comme la Kabbale
a attiré sous son charme, bien avant que les historiens se tournent vers elle, charlatans
et cerveaux confus. L'étude approfondie de la Kabbale n'a guère bénéficié de
cet apport. Mais l'effort pour comprendre ce qui s'est produit ici dans les coeurs du
peuple juif ne peut renoncer à la clarté de la vision et à la critique historique. Car
les symboles aussi se sont développés et se sont rassasiés de l'expérience historique.
Aussi, leur compréhension exige-t-elle une disponibilité « phénoménologique
» pour une vision globale, et des aptitudes à l'analyse historique. Les deux
se complètent et se pénètrent, en une combinaison prometteuse de résultats fructueux.
La kabbale et sa symbolique 5
1. L'autorité religieuse et la mystique
1.
Le problème qui sera traité dans les pages suivantes est d'une importance capitale
dans l'histoire des religions et peut être considéré sous des aspects multiples. Il
provient du fait que la mystique, pour autant que nous la regardions comme un
principe actif de la vie religieuse d'une communauté, n'agit pas dans le vide. Il est
vrai qu'on prétend souvent que le mystique, si l'on considère la tendance profonde
de son aspiration, vit au-delà et au-dessus du plan historique, et qu'il opère sur le
plan de l'expérience, qui n'est pas celui de l'histoire.
Les uns considèrent cette orientation a-historique comme un des titres de gloire de
la mystique, d'autres précisément comme une faiblesse fondamentale. Pourtant,
dans l'histoire des religions, l'important est sa marque laissée sur le monde historique,
et son heurt avec la vie religieuse de son époque et de sa communauté.
Aucun historien ne peut répondre à la question — et ce n'est d'ailleurs pas sa tâche
— de savoir si le mystique, dans son expérience religieuse, personnelle et individuelle,
a vraiment trouvé ce qu'il cherchait avec un zèle si ardent. Que le mystique,
dans sa vie intérieure, ait obtenu une satisfaction personnelle, ce n'est pas là
ce qui nous intéresse. Mais si nous voulons comprendre la tension spécifique qui,
dans l'histoire, règne si souvent entre la mystique et l'autorité religieuse, nous ferions
bien de nous remémorer quelques faits fondamentaux concernant la mystique.
Cela nous amènera à une compréhension plus profonde de cette question :
pourquoi — et comment — résoudre l'existence d'une telle tension?
Un mystique est quelqu'un à qui il a été donné une expérience immédiate, et sentie
comme réelle, de la divinité — réalité dernière —; ou bien quelqu'un qui, du
moins, cherche consciemment à la saisir. Une telle expérience peut lui être venue
par un éclairage soudain, une illumination, ou comme l'aboutissement de longues
préparations, peut-être très compliquées, par lesquelles il a cherché à saisir ou à
obtenir un tel contact avec la divinité.
Du point de vue historique, une telle recherche du divin s'accomplit presque exclusivement
dans le contexte d'une certaine tradition. Les exceptions appartiennent
en général à l'époque moderne où les liens avec les anciennes traditions
disparaissent. L'autorité religieuse inhérente à une telle tradition a été établie longtemps
avant l'apparition de la mystique et elle a été reconnue par une longue suite
de générations et de sociétés entières. Cette autorité se fondait sur certaines expériences
de la communauté et sur une influence réciproque entre elle et ses
membres, qui ont interprété pour elle leurs expériences fondamentales, leur permettant
ainsi de mieux s'exprimer, les rendant donc, pour ainsi dire, formulables.
Il existe ainsi une échelle des valeurs adoptée par la tradition, et aussi un groupe
de doctrines et de dogmes proposés comme des déterminations authentiques
6 La kabbale et sa symbolique
concernant le sens de l'expérience religieuse reconnue comme valable dans une
société donnée. Il existe encore une somme de gestes et de rites qui, dans le sens
de la tradition, sont capables de transmettre des valeurs et expriment l'esprit et le
rythme de la vie religieuse. Il est possible qu'il y ait des médiums très différents
investis d'une autorité religieuse. Ils peuvent être d'un caractère impersonnel,
comme par exemple un livre sacré, ou d'un caractère nettement personnel ; c'est
ainsi, par exemple, que dans la religion catholique, le Pape décide en dernier ressort
de ce qu'on doit considérer comme valable à l'intérieur de la tradition catholique.
Il peut aussi y avoir des mélanges et des combinaisons des deux types ; ainsi,
l'autorité peut se fonder sur le « consensus » d'une assemblée de prêtres ou
d'autres personnages religieux, dont l'accord ou le consentement crée une autorité,
et même — comme dans l'Islam — sans que de tels personnages, porteurs de l'autorité,
aient besoin de s'assembler officiellement pour la renforcer ou en formuler
le contenu.
C'est dans le contexte de telles lois et d'une telle autorité traditionnelles que
s'exerce l'activité du mystique. Quand il laisse de côté cette relation, qu'il abandonne
la société à elle-même, alors il ne tient pas à communiquer à autrui son expérience
personnelle et nouvelle ; et quand il trouve la paix dans la méditation solitaire
et dans l'approche du divin, il n'y a plus aucun problème car, justement, il
n'entreprend pas de communiquer son expérience. Il est certain qu'il y a eu dans
toutes les religions de tels mystiques obscurs.
Les derniers siècles du développement de la mystique juive ont même engendré le
type du « juste ignoré ; (nistaf) ; un type qui impressionne énormément et touche
profondément la conscience du peuple. Une vieille tradition de l'époque du Talmud
raconte qu'il y a 36 justes sur lesquels repose la durée du monde. Dans l'acception
mystique de cette phrase, ils deviennent des « justes ignorés », c'est-à-dire
des hommes dont le caractère est ignoré de leur prochain — et peut-être parfois
d'eux-mêmes. Personne ne sait, personne ne peut savoir ce que sont en réalité ces
saints sur lesquels repose le monde. S'ils perdaient leur anonymat, qui est inhérent
à leur être, ils ne seraient plus rien.
L'un d'eux est peut-être le Messie, et c'est seulement parce que les temps ne sont
pas dignes de lui qu'il continue de se cacher. La légende du Judaïsme plus tardif
était inépuisable, surtout dans l'Est hassidique, dans la description de ces hommes
les plus obscurs qui soient, dont l'activité, parce qu'elle s'exerce totalement hors de
la vue de la société, n'est pas atteinte par l'ambiguïté à laquelle ne peut échapper
toute activité publique. Le « juste ignoré » est, au fond, celui qui, dans un sens authentique,
fait de la religion une chose individuelle ; du fait que l'accès à la société
lui est par définition refusé, il reste aussi au-delà de la problématique qui est inséparable
de cet accès.
Mais ne nous trompons pas. L'histoire des religions n'a pas de rapports avec ces
saints muets et anonymes, quelque immense que puisse nous apparaître la valeur
de leur être. Elle s'occupe de ce qui arrive quand l'homme essaie d'entrer en communication
avec autrui. Mais cette communication, comme on en convient généralement,
est, dans le cas du mystique, tout à fait problématique. Dans l'histoire
des religions la mystique représente, comme un ensemble de plusieurs phénoLa
kabbale et sa symbolique 7
mènes religieux, la tentative de communiquer à autrui, et d'interpréter pour lui les
chemins que les mystiques ont suivis, les illuminations qu'ils ont reçues et les expériences
qu'ils ont péniblement acquises. Sans cet effort, la mystique n'apparaît
pas dans l'histoire. Et c'est justement dans cet effort que s'accomplit la rencontre
ou plutôt le choc de la mystique et de l'autorité religieuse.
Ce sont quelques-uns des aspects fondamentaux du problème qui se pose ici, et
que je voudrais exposer dans ces pages.
Avant tout, il faut partir du fait que toute mystique a deux aspects fondamentaux
qui se contredisent ou se complètent : un aspect conservateur et un aspect révolutionnaire.
Il ne sera pas superflu que je m'explique plus clairement sur ce point.
Quel en est le sens exact ?
On a dit que la mystique essaie toujours de mettre du vin nouveau dans de vieilles
outres, bien qu'un passage célèbre de l'Évangile nous mette en garde justement
contre cela. Il me semble que cette façon de s'exprimer met, en fait, le doigt sur le
problème qui nous occupe précisément ici. Comment est-il possible qu'un mystique
soit un conservateur, un champion et un interprète de l'autorité religieuse traditionnelle
? Comment réussit-il à mener à bien ce que les grands mystiques du
Catholicisme, les Soufis du type de Ghazzali et la plupart des kabbalistes juifs ont
pu réaliser? La réponse est que ces mystiques semblent redécouvrir en eux-mêmes
les sources de l'autorité traditionnelle. Leur chemin les a reconduits au jaillissement
de la même source ; et comme l'autorité leur montre le même visage, qu'elle
a déjà eu pour des générations avant eux, rien ne les pousse à la changer ; ils essayent
au contraire de la maintenir strictement telle qu'elle est.
Quelquefois, cette fonction conservatrice de la mystique a été introduite directement
dans la définition de l'idée de mystique, point de vue restreint qui me semble
douteux. C'est ainsi par exemple qu'un auteur américain définit l'activité de la
mystique religieuse : « La conscience d'obtenir du Présent un centre d'actions par
lequel on s'efforce de conserver des valeurs socialement reconnues (1). »
Une telle fonction conservatrice de la mystique est rendue possible par le fait que
l'expérience mystique fondamentale, primordiale, a deux aspects. Elle n'a en ellemême
aucune expression adéquate ; l'expérience mystique est, au fond, sans
forme. L'essence de cet « état d'un être touché par la divinité » (avec l'intensité la
plus grande et au degré le plus profond), où il est seul, a un sens qu'on peut de
moins en moins limiter et éclaircir ; il est, de même, impossible de le définir objectivement,
car son sujet transcende sa nature selon chaque catégorie, de Subjectif
et d'Objectif, que suppose chaque définition.
D'autre part, cependant, cette expérience peut être interprétée, c'est-à-dire revêtue
d'un sens, d'une manière variée. Au moment même où le mystique s'efforce
d'éclairer, par la réflexion, sa propre expérience, de lui donner une expression, et
même bien plus lorsqu'il entreprend de la communiquer à autrui, elle s'exprime
nécessairement à lui dans le cadre des symboles et des idées conventionnelles.
Il est vrai qu'il reste toujours quelque chose que le mystique ne peut communiquer
d'une façon suffisante. Cependant, lorsqu'il s'y efforce— et c'est justement cet effort
qui nous le fait connaître — il interprète sa propre expérience dans une
8 La kabbale et sa symbolique
langue, avec des images et des idées qui ont été créées avant lui et pour lui.
Cette nature amorphe de l'expérience mystique, ce que l'on appelle « l'Épreuve
Mystique », est d'une importance fondamentale pour le problème que nous considérons
ici. Elle signifie en même temps « une plasticité en principe infinie de cette
expérience » à son dernier degré, à condition qu'il y ait en général un tel degré
dans le développement de cette expérience. Quand on considère la mystique religieuse
dans la plénitude des formes sous lesquelles elle apparaît, on trouvera toujours,
aux diverses étapes de l'expérience mystique, une destruction progressive de
l'apparence des formes du monde des expériences, et conformément à cela un établissement
des formes mystiques, qui accompagnent la dissolution des formes du
monde naturel aux différents niveaux ou stades de la conscience. Presque tous les
mystiques qui nous sont connus ont décrit ces structures, ces formes, à peu près
comme des figurations de lumières ou de sons, qui, ensuite, au cours de leur progression,
sont à leur tour réduites dans l'Immuable. Ces structures sont sans exception
déterminées par les symboles de l'autorité religieuse traditionnelle. Seuls les
éléments formels les plus généraux restent les mêmes sous leurs différentes
formes. Je peux ici me référer aux développements de Mircea Eliade dans son
traité sur la symbolique de la lumière, où le sujet qui nous occupe a été analysé de
façon pénétrante par l'exemple concret de la symbolique de la lumière (2).
Car il est évident que la lumière et le son, et même le nom de Dieu, ne sont que
des représentations symboliques de cette réalité dernière, qui apparaît toujours, à
son stade fondamental, comme informe, amorphe. Mais il y a plus : il surgit toujours
dans ce processus de l'élévation et de la diminution alternées des structures,
des hypothèses sur la nature de la réalité, qui sont déterminées par des traditions
philosophiques, d'où elles tirent originellement leur autorité, et qui, de façon étonnante
(mais peut-être pas si étonnante!), sont exactement confirmées par l'expérience
mystique.
Cela vaut aussi pour des conceptions qui nous paraissent tout à fait fantastiques,
comme mainte thèse des kabbalistes, ou comme la théorie des Bouddhistes sur
l'identité entre Skandhas et le Bouddha, de même que pour les hypothèses philosophico-
théologiques des mystiques catholiques (par exemple celle de la Trinité) ;
aussi semblent-elles confirmées par l'expérience mystique comme toutes les hypothèses
de ce genre.
C'est ainsi que le mystique tire généralement de son expérience une confirmation
de sa propre autorité religieuse ; sa théologie et ses symboles se trouvent en même
temps projetés dans ses expériences mystiques, mais n'en proviennent pas (3). Or,
face à cela, on trouve un autre aspect de la mystique : justement parce que le mystique
est ce qu'il est, parce qu'il se trouve dans un rapport fécond et immédiat avec
l'objet de son expérience, il transforme et altère le sens de cette tradition d'où il
tire sa vie. Il représente un facteur non seulement dans le processus de conservation
de la tradition, mais en même temps dans le processus qui la développe et la
pousse en avant. Les valeurs anciennes, vues avec d'autres yeux, acquièrent un
nouveau sens, même quand ce n'était pas concerté, et souvent inconsciemment.
Le mystique peut même se sentir appelé, par sa compréhension et son interprétation
de sa propre expérience, à remettre en question l'autorité religieuse qu'il avait
La kabbale et sa symbolique 9
affirmée jusqu'alors.
A côté de l'aspect conservateur existe, tout aussi possible, un aspect révolutionnaire,
cause de conflits. Car l'accès à la même source d'expérience qui dissimule
dans l'un des cas la position conservatrice, établit dans l'autre l'ambition contraire.
Sa propre expérience peut prendre la place de celle qui est prescrite par l'autorité,
précisément parce qu'elle semble remonter à la même autorité. Ainsi naissent des
aspects révolutionnaires de la mystique, et des groupes qui acceptent les symboles
au moyen desquels un mystique de ce type transmet son expérience.
On peut aussi en arriver à ce fait, qu'un mystique, dans une telle orientation révolutionnaire,
réclame un titre prophétique et une fonction prophétique, comme réformateur
de sa société. Cela nous amène à une question qu'il nous faut, au moins
brièvement, débattre. C'est une vieille controverse dont on peut en effet discuter
indéfiniment : révélation prophétique et expérience mystique peuvent-elles, ou
doivent-elles, être identifiées? Aussi fermement que je puisse prendre le parti de
ceux qui contestent cette identité, et n'attendre de telles hypothèses aucun éclaircissement
utile des phénomènes, je voudrais pourtant indiquer ce paradoxe de la
prophétologie médiévale, paradoxe riche d'enseignements particulièrement dans
ce contexte. Pour la pensée systématique, issue de sources grecques, un phénomène
tel que la prophétie biblique était difficile, et franchement inacceptable, au
sein d'un tel contexte d'idées ; on peut donc estimer que, dans la philosophie médiévale
des Arabes et des Juifs, fut développée de la même façon une théorie de la
prophétie, qui aboutit justement à une identification du Prophète avec le Mystique.
Dans ce sens, Corbin a aussi analysé et développé de façon très claire la prophétologie,
qui se présente, au fond, comme une hiérarchie mystique d'expériences et
l’illumination, qui s'élèvent par degrés (4). Les stades de la conception prophétique
de la Bible et du Coran ont tous été interprétés, de toutes parts, comme porteurs
d'un message, jusqu'à en devenir si obscurs, qu'ils n'indiquent plus finalement
comme idéal que l'authentique type du Mystique, même quand ils le décorent du
titre de Prophète.
Le prophète que Dieu choisit parmi les cultivateurs de sycomores, comme Amos,
et dont il fait le vase contenant son message, est étiqueté de tout autre façon par la
prophétologie philosophique : c'est celui qui reconnaît, qui parcourt toujours plus
parfaitement le chemin de l'éducation et de l'initiation spirituelles, jusqu'à ce que
la prophétie, à la fin d'un long chemin de préparation, lui soit conférée, comme
une intégration avec « l'Intellect Actif », une émanation divine ou un degré de la
révélation. Quelle que soit la prudence avec laquelle les auteurs s'expriment, cette
théorie de la prophétie comme intégration avec « l'Intellect Actif » a toujours en
soi quelque chose d'une unio mystica, mais cependant pas au dernier degré. En
cela il n'existe aucune différence entre une doctrine aussi radicalement spiritualiste
que la prophétologie des Ismaélites et une doctrine construite aussi rationnellement
que celle de Maïmonide.
Mais la prophétie dans son sens originel représente quelque chose de tout à fait
différent. Le prophète entend un message intelligible et peut également recevoir
une vision tout aussi intelligible, qui ne montre, ni dans sa réception, ni dans sa
mémoire, de traits intelligibles. Un tel message prophétique constitue sans aucun
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doute une prétention directe à l'autorité religieuse. Elle apparaît ainsi dès le commencement
et se distingue, dans ces traits qui lui sont originels, comme fondamentale,
en effet, à l'expérience du mystique. Et pourtant, il ne devrait venir à l'esprit
de personne de nier que le prophète possède une expérience directe de la divinité.
Apparemment, il s'agit ici d'une catégorie d'expériences essentiellement différentes,
et je doute qu'on puisse, avec raison, appeler un prophète : un mystique.
L'expérience d'un mystique est (on l'a déjà dit plus haut), selon sa nature, tout à
fait différente, indéterminée et inarticulée. L'indéterminé, ce qui comprend tout en
soi, fait contraste avec le contour très net de l'expérience prophétique. Et c'est
pourtant justement cet élément indéterminée, incapable d'expression, qui constitue
la plus grande difficulté de l'expérience mystique. Elle ne se laisse pas simplement
traduire en images et en notions déterminées, très souvent elle résiste même
à chaque effort pour lui conférer, après coup, un contenu positif. Quoique beaucoup
de mystiques aient entrepris un tel effort de « traduction » et aient tenté de
donner une forme et une figure à leur expérience, il reste toujours, au fond de ce
que le mystique a à dire, cette expérience informe, que nous entreprenions de l'interpréter
comme unio myslica ou comme « simple » communia avec la divinité.
Mais c'est justement l'absence de formes de son expérience qui devient, chez le
mystique, une puissance qui le pousse en avant dans la compréhension de son
monde religieux et de ses valeurs, et c'est cette dialectique qui détermine par la
suite le problème de son rapport avec l'autorité religieuse, et qui lui confère son
importance. A la limite de ces éléments progressistes de la mystique apparaît le
cas radical du mystique qui n'altère pas seulement l'autorité religieuse, en la réinterprétant,
mais prétend aussi en fonder une nouvelle, qui repose sur sa propre expérience.
Et, dans le cas extrême, il élèvera même la prétention d'être au-dessus de
toute autorité, d'être sa propre loi. Le caractère amorphe de l'expérience fondamentale
peut certes mener à la dissolution de toute forme dans l'interprétation
même. C'est cette perspective, anéantissante, mais toutefois apparentée à l'impulsion
fondamentale du mystique, qui nous rend compréhensible le cas limite du
mystique nihiliste, comme héritier des commotions mystiques, parfaitement légitime
quand bien même il serait refusé avec horreur par chacun. Tous les autres
mystiques recherchent à nouveau leur chemin dans la forme, un chemin qui
conduit vers la communauté. Celui-là seul qui a fait l'expérience de la diminution
de toute forme comme valeur suprême, essaie de la conserver dans un esprit nondialectique,
au lieu de la prendre, comme les autres mystiques, comme une impulsion
à l'élévation d'une nouvelle forme. C'est ici qu'apparaît la destruction de toute
autorité religieuse au nom de l'autorité elle-même, comme la représentation la plus
parfaite de l'aspect révolutionnaire de la mystique.
2.
Un rôle décisif dans ce rapport entre la mystique et l'autorité religieuse est accordé
au point suivant : là où l'autorité religieuse est mentionnée dans les Saintes Écritures,
dans des documents de caractère révélateur, la question se pose du rapport
de la mystique avec cette autorité historiquement constituée. Le problème qui surLa
kabbale et sa symbolique 11
git ici pourrait à lui seul prétendre occuper la totalité de cet ouvrage. Mais je pourrai
être très bref, car il a été traité très clairement dans l'oeuvre de Goldziher sur
l'interprétation islamique du Coran (1920) et celle de Henry Corbin sur la Gnose
shî'ite et ismaélite (5) ; moi-même ai d'ailleurs entrepris une analyse détaillée de
son rapport avec la mystique juive (6).
Le résultat de la rencontre du mystique avec les Écritures Saintes de sa tradition,
est, en peu de mots, le suivant : la refonte du Texte Sacré et la découverte en lui de
nouvelles dimensions ; autrement dit, le texte sacré perd sa forme et en prend une
autre sous le regard du mystique. Ici le problème du sens devient central. Le mystique
transforme le texte sacré, et le moment décisif de cette métamorphose est le
suivant : le mot de la révélation, mot net, sévère, qui ne peut pour ainsi dire être
équivoque ni incompréhensible, est maintenant « infiniment » rempli de sens. La
parole, que réclame l'autorité suprême, est découverte, elle s'ouvre et rencontre
l'expérience du mystique. Elle ouvre le chemin à une conscience intérieure infinie,
dans laquelle se révèlent toujours de nouvelles significations possibles. Un mystique
hassidique, R. Pinchas de Koretz, Fa précisément exprimé, quand il interpréta
la formule par laquelle commencent toujours, dans le Zohar, le saint livre des
kabbalistes, les exégèses mystiques des Écritures et les commentaires du Rabbi
Simon Ben lochai, Rabbi Schim'on palach, « Rabbi Simon commença son discours
par le verset... », quand il donna donc de cette formule une traduction littérale
: « Rabbi Simon ouvrit le verset ». La sainteté du texte est justement contenue
dans sa capacité d'une telle métamorphose.
La parole de Dieu doit être infinie, ou, en d'autres termes, la parole absolue est encore
sans signification en elle-même, mais elle est « enceinte » de signification.
Elle se disloque dans ces couches infinies du sens, dans lesquelles, considérée par
l'oeil de l'homme, elle se revêt de formes définies et douées de sens. Ainsi est indiqué
le « caractère-clé » fondamental de l'exégèse mystique. Comme une clé ouvrant
la révélation : ainsi se présente la révélation « nouvelle », que le mystique a
reçue. Bien plus, la clé elle-même peut être perdue, il reste toujours le désir infini
de la chercher. Ce n'est pas seulement la situation dans laquelle les oeuvres de Kafka
montrent les impulsions mystiques ; arrivées pour ainsi dire au point nul, même
à ce point nul où elles semblent disparaître, elles restent encore infiniment actives.
Mais c'est déjà là la situation des mystiques talmudiques du Judaïsme, comme l'un
d'eux, il y a dix-sept siècles, l'a déjà formulé anonymement et, à une place obscure,
de façon prestigieuse. Origène relate, dans son commentaire des psaumes,
qu'un savant « hébraïque », certainement un membre de l'académie rabbinique de
Césarée, lui a dit que les Écritures Saintes ressemblaient à une grande maison
avec beaucoup, beaucoup de pièces ; devant chaque pièce se trouve une clé, mais
ce n'est pas la bonne.
Les clés de toutes les pièces ont été échangées, et il faut (tâche à la fois grande et
difficile) trouver les bonnes clés qui ouvriront les pièces (7). Cette ressemblance,
que la situation kafkaïenne tire déjà de la tradition talmudique en plein développement,
sans que d'aucune façon elle perde de sa valeur, nous montre à quel point le
monde kafkaïen appartient profondément à la généalogie de la mystique juive. Le
Rabbi, dont la parabole a impressionné si profondément Origène (8), possède en12
La kabbale et sa symbolique
core la Révélation, mais il sait bien qu'il n'a plus la bonne clé, et il est à sa recherche.
Une autre formulation de ce caractère de « clé » de la Tora est développée dans les
écrits de la kabbale lourianique (9). Chaque mot de la Tora a six cent mille « visages
», sens ou entrées, d'après le nombre des Enfants d'Israël qui se trouvaient
sur le mont Sinaï. Chaque visage est visible pour l'un d'entre eux seulement, tourné
vers lui seul, et ne peut être ouvert que par lui. Chacun a son propre accès, noninterchangeable,
à la Révélation. L'autorité n'est plus constituée par un « sens »
non-interchangeable et non-équivoque de la communication divine, mais par une
plasticité infinie. A l'intérieur du rapport mystique avec le, texte saint, on peut aussi
distinguer clairement les deux attitudes possibles, la conservatrice et la révolutionnaire.
L'attitude conservatrice reconnaît pleinement la validité de la cohérence
(historique et objective) du sens, que conservent des textes comme, par exemple,
la Tora ou le Coran, sans toutes les limitations temporelles. Elle conserve justement,
dans cette acception, dans cette conservation totale de l'autorité traditionnelle
dans le temps, une liberté presque illimitée (à partir de là) dans le rapport
avec les Écritures, comme dans la littérature des mystiques, où elle surprend toujours,
une liberté même du désespoir, comme dans cette parabole du château avec
ses clés échangées. La reconnaissance du sens inchangé et valable de l'autorité traditionnelle,
tel est le prix que l'exégèse du mystique paie pour sa transformation
du contenu des textes. Tant que ce cadre n'est pas brisé, le stade conservateur et le
stade progressiste restent, chez ce type de mystique, en équilibre, ou, peut-être
mieux, dans une tension fertile. La liberté incroyable avec laquelle Maître Eckhart,
ou l'auteur du Zohar, ou les grands mystiques Soufis lisent leurs textes canoniques,
à partir desquels ils semblent bâtir leur propre monde est, encore de nos
jours, fascinante pour le lecteur de tels écrits. Par contre, à l'intérieur de la reconnaissance
de ce même Livre Saint comme autorité religieuse, l'attitude révolutionnaire
sera aussi inévitable, si le mystique fait sauter ce cadre qui précise le sens du
Mot, et ainsi le supprime.
Une telle suppression, sous une reconnaissance persistante et simultanée de l'autorité,
est rendue possible par le fait que le sens du Mot est considéré comme simplement
inexistant ou seulement déterminé dans le temps, de sorte que l'interprétation
mystique peut prendre sa place. L'histoire religieuse du Judaïsme, après l'établissement
du canon biblique, nous offre deux exemples classiques de ces deux
possibilités de rapport avec le Texte Sacré. Je veux parler de l'attitude des auteurs
de textes exégétiques des rouleaux de la Mer Morte, datant bien sûr d'avant le
Christ, et de celle de saint Paul. On n'a pas encore décidé si l'on croit ou si l'on
peut interpréter les rouleaux de la Mer Morte dans un sens exact, comme des témoignages
d'un comportement intellectuel mystique. L'incertitude dans l'interprétation
de ces textes, et précisément de l'élément religieux personnel qui s'y trouve,
est provisoirement telle qu'une décision semble encore lointaine (10).
Mais si l'hypothèse devait être vérifiée, que nous avons affaire, dans les chefs de
cette secte, à des mystiques (et pas seulement des réformateurs conservateurs),
alors cette littérature nous donnerait un excellent exemple, et même l'exemple le
plus ancien, d'un comportement conservateur en face du Texte Sacré, accompagné
La kabbale et sa symbolique 13
en même temps d'une grande liberté dans l'exégèse, qui redécouvre la situation
historique et l'âme des sectateurs dans les Textes Sacrés et les en tire. Même
quand les hymnes qui expriment la religion personnelle de cette société — ou
peut-être celle d'un de ses chefs — se rapportent à des illuminations mystiques et
en reçoivent leur impulsion dernière, le monde de ces croyants reste totalement
enfermé dans le cadre de l'autorité traditionnelle ; il reste strictement conservateur,
même quand il le transforme en vérité. Il ne peut être question d'une abrogation de
l'autorité, quand le but est bien plutôt de l'ériger à nouveau dans toute sa rigidité.
Il en va tout autrement de Paul, l'exemple le plus éminent de mystique juif révolutionnaire
que nous connaissions. Paul a une expérience mystique dont l'interprétation,
chez lui, conduit à une totale suppression du cadre de l'autorité transmise. Il
n'est pas en état de la conserver, mais comme, en même temps, il ne veut pas renoncer
au caractère d'autorité de l'Écriture Sainte en tant que telle, il est obligé de
l'expliquer comme étant limitée dans le temps et, par là, abrogeable. Une exégèse
purement mystique de la Parole ancienne vient remplacer le cadre originel, et
fonde alors la nouvelle Autorité qu'il se sent appelé à ériger. Le choc du mystique
avec l'autorité religieuse s'exerce chez lui dans toute sa force. La violence incroyable
avec laquelle Paul se met à lire l'Ancien Testament, « à contre sens »,
pourrait-on dire, ne montre pas seulement à quel point son expérience était inconciliable
avec celle du sens du texte ancien, mais aussi avec quelle constante fermeté
il persistait à ne pas tenter de construire un nouveau rapport avec l'Écriture
Sainte, même dans des exégèses purement mystiques. Le prix en est ce paradoxe
du Texte Sacré totalement éclaté, qui étonne toujours le lecteur des lettres de Paul.
La nouvelle autorité qui est érigée, et dont les lettres de Paul se servent maintenant
comme d'un Texte, est de nature révolutionnaire. Elle rompt avec celle qui fut
constituée dans le Judaïsme, parce qu'elle a trouvé une autre source, mais elle s'investit
aussi désormais d'une partie du monde des images de l'ancienne autorité, qui
s'est alors dissoute dans le spirituel pur. Ce qui importe dans tous ces points de
vue, c'est que le mystique retrouve son expérience dans le Texte Sacré. Son éclat
l'atteint-il de loin, ou bien le tire-t-il à lui ? on ne peut souvent en décider. Le caractère
général des exégèses mystiques consiste dans l'extraordinaire précision
avec laquelle, après l'éclatement de l'Écriture, elles font du texte lui-même un corpus
symbolicum. Plus ces exégèses mystiques sont précises, plus grandes sont
alors les chances d'une reconnaissance durable d'un texte ainsi transformé, même
dans son sens littéral, et qui ne constitue que la porte par laquelle entre le mystique,
mais une porte qu'il garde toujours ouverte. Dans une exégèse mémorable
par le Zohar de Genèse 12. 1, ce comportement du mystique s'exprime très brièvement.
La parole de Dieu à Abra-ham : Lech l'cha ne veut pas seulement dire dans
son contexte : « Va », c'est-à-dire qu'elle se rapporterait à l'émigration de celui qui
s'en va dans le monde sur l'ordre de Dieu ; on peut aussi la lire, dans le sens mys -
tique littéral : « Va vers toi », vers ton être propre.
14 La kabbale et sa symbolique
3.
Deux facteurs, surtout, sont décisifs pour le caractère conservateur que la mystique
présente si souvent dans l'histoire : l'éducation du mystique lui-même et la
personnalité de son chef spirituel, dont je reparlerai. Quant à l'éducation du mystique,
ce dernier porte presque toujours un lourd héritage séculaire. Il a grandi à
l'intérieur du cadre d'une autorité religieuse reconnue, et même lorsqu'il s'est accoutumé
à considérer les choses de manière indépendante, et à chercher son
propre chemin, toute sa pensée et surtout son imagination restent emplies d'éléments
transmis. Il ne peut ni facilement rejeter cet héritage de ses ancêtres, ni
même désirer le faire. Pourquoi alors un mystique chrétien a-t-il toujours des visions
chrétiennes et non celles d'un Bouddhiste? Pourquoi un Bouddhiste voit-il
les figures de son propre panthéon et non, par exemple, celles de Jésus ou de la
Madone? Pourquoi un kabbaliste rencontre-t-il sur son chemin vers l'illumination
le prophète Elie, et non pas un personnage d'un monde qui lui est étranger? La réponse
est, naturellement, que l'expression de leurs expériences se transforme immédiatement
en symboles traditionnels de leur monde propre, même quand les objets
de cette expérience sont au fond les mêmes, et non réellement très différents,
comme maints explorateurs de la mystique, particulièrement du côté catholique,
l'admettent volontiers. Le non-catholique considérera très sceptiquement l'effort,
souvent entrepris, pour démontrer cette différence fondamentale des expériences
des mystiques (que fait remarquer la doctrine catholique), parce qu'il distinguera
des degrés et des stades réellement différents dans l'expérience mystique, et des
possibilités d'interprétation de cette expérience encore plus infinies, sans méconnaître
pour cela son unité (11).
Il nous faut peut-être, ici, poser la question de savoir ce qui se passe véritablement
lorsqu'apparaît une mystique sans liaison avec aucune autorité religieuse quelle
qu'elle soit. Ce problème de l'interprétation sécularisée de l'expérience mystique
amorphe se pose assez souvent depuis l'époque des Lumières. Son acuité disparaît
en partie par le fait que les auteurs expriment leurs expériences mystiques d'une
manière totalement sécularisée, et qui se détache de toute autorité transmise, ou la
rejette, mais revêtent pourtant l'interprétation littérale de leurs expériences avec
des images traditionnelles, comme Rimbaud et comme (de manière bien plus durable)
William Blake. Il est vrai qu'il se reconnaissent eux-mêmes comme des hérétiques
« lucifériens », mais leur imagination est encore remplie des images de la
tradition, tradition officielle de l'Église catholique, ou, comme chez, Blake, celle
de la Providence souterraine ésotérique, hermétique et spiritualiste. Ici, la puissance
de la tradition se vérifie encore par les révolutionnaires eux-mêmes qui
cherchent leur autorité dans leur décision personnelle, et en donnant un sens séculier
à leurs visions. Ce problème se pose d'une façon extrêmement intéressante
justement dans le cadre de la culture anglo-saxonne, où l'histoire de la mystique
trouve, après Blake, chez Walt Whitman, Richard Bucke et Edward Carpenter, des
représentants résolus, à l'expression puissante, d'une mystique totalement sans autorité
et totalement sécularisée.
La kabbale et sa symbolique 15
Le meilleur exemple de l'interprétation purement naturaliste du sens de l'expérience
mystique, même quand on la ressentait avec une puissance accablante, se
trouve illustré par l'oeuvre, très répandue en Amérique du Nord, du médecin canadien
Richard Maurice Bucke, l'ami et exécuteur testamentaire de Walt Whitman.
Bucke eut, en 1872, une expérience d'illumination mystique qui le bouleversa profondément,
et il s'efforça de rendre de plus en plus clair, dans les dix années suivantes,
non seulement le sens de sa propre expérience, mais celui de toutes les
autres grandes expériences mystiques, qu'il se sentait pressé de reconnaître
comme valables. Il consigna ses résultats dans son ouvrage « Cosmic Consciousness
» (12).
On voit alors que des expériences mystiques authentiques peuvent être interprétées,
par le porteur de telles expériences lui-même, d'une façon purement immanente
et naturaliste, sans qu'aucune autorité religieuse joue un rôle, en quelque
sens que ce soit, dans cette interprétation. Mais, ici, la théorie scientifique acceptée,
la théorie d'une philosophie de la Nature, détermine elle aussi l'interprétation
de l'expérience mystique, exactement comme les théories correspondantes des
Bouddhistes, des Néoplatoniciens et des Kabbalistes déterminent les leurs. Pourtant,
pour un auteur de la fin du XIXe siècle, le darwinisme seul représente la théorie
qui lui offre les instruments et les concepts de son interprétation. Dans le sens
du darwinisme, il voit l'expérience mystique comme le seuil d'un nouveau stade,
de plus en plus général, de la connaissance humaine dans le processus de son développement.
L'apparition de nouveaux genres dans le règne animal s'annonce
d'abord en mutations, qui n'apparaissent que chez des exemplaires solitaires de
vieilles espèces, de même que l'état extrême de la connaissance que Bucke
nomme « connaissance cosmique » est seulement accessible à quelques exemplaires
du genre humain : l'apparition de ce changement de la connaissance, qui
s'annonce imminent pour toute l'humanité, accordé jusqu'alors seulement à
quelques spécimens du genre humain, est considéré ainsi comme une expérience
mystique. Leur explication du sens de la religion est une erreur (historiquement
compréhensible) des générations précédentes. Le caractère d'autorité de l'expérience
mystique est légitime, mais il faut le saisir autrement : c'est l'autorité de
la prochaine phase de développement de la connaissance qui s'annonce ici. Les
développements de Bucke me semblent (aussi naïfs et insoutenables qu'ils paraissent
au lecteur cultivé de nos jours) apporter beaucoup de lumière et d'explications
pour toute considération de l'interprétation mystique de soi-même. Elles sont
un témoignage précieux pour cette capacité infinie de recevoir des interprétations,
qui est inhérente à l'expérience mystique amorphe.
Pour revenir au problème qui nous occupe, nous trouverons encore un autre point
important. Même le fait qu'en général le mystique, abstraction faite des cas particuliers
dont nous venons de parler, est naturellement, de par son éducation, influencé
et souvent totalement imprégné par les conceptions et les symboles traditionnels,
ce fait continue a ne pas être considéré comme une garantie suffisante.
Le danger d'une déviation, hors de l'autorité traditionnelle dans l'incontrôlé et l'incontrôlable,
est trop inhérent à l'expérience mystique.
16 La kabbale et sa symbolique
L'éducation religieuse du groupe laisse toujours la porte ouverte à de nombreuses
aventures de l'esprit qui s'opposent aux représentations et aux doctrines reconnues,
ce qui est propre à provoquer un choc entre le mystique et l'autorité religieuse,
telle qu'elle est constituée dans son groupe. Cela doit être considéré comme l'un
des facteurs décisifs qui ont contribué à cette formation de l'opinion que, dans la
mystique, un chef spirituel, un Gourou, comme disent les Indiens, est absolument
nécessaire. Le Gourou remplit, il est vrai, avant tout, prima fade, une fonction
psychologique. Il empêche que le disciple qui s'exerce à connaître le monde de la
mystique ne s'égare et ne se mette lui-même en danger. Car celui qui cherche seul
son chemin peut facilement s'égarer, et même tomber dans la folie, car le chemin
du mystique est pavé et bordé de dangers ; il longe les abîmes de la conscience et
a besoin d'un pas mesuré et sûr. Les Yogis, les Soufis et les Kabbalistes réclament
un tel guide intellectuel, de même que les manuels de la mystique catholique. Sans
ce guide on court le danger de se perdre dans le désert de l'aventure mystique. Il
faut que le guide soit capable de créer le juste équilibre dans l'esprit du mystique,
mais lui seul connaît ces applications pratiques de l'Enseignement qu'on ne peut
plus apprendre dans les livres. Outre cela, le Gourou remplit une autre fonction
dont il est beaucoup moins question, mais qui n'est en aucune façon non réaliste :
il représente l'autorité religieuse dans sa constitution traditionnelle. Il conduit et
détermine l'explication de l'expérience mystique, dès avant son établissement. Il la
conduit dans des voies acceptables pour l'autorité établie. Comment y parvient-il?
En préparant le disciple à ce qu'il doit s'attendre à rencontrer sur son chemin et à
son arrivée. Dès le début il donne sa coloration traditionnelle à l'expérience mystique,
aussi amorphe qu'elle soit, dans la conscience du novice. Regardons par
exemple les célèbres Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, ce manuel d'une valeur
inestimable de la mystique catholique. Dès le commencement il imprègne,
par des images de la Passion du Christ, la conscience de l'homme qui se consacre
à la contemplation. Il montre exactement ce à quoi le contemplateur doit s'attendre
et il entreprend de produire exactement les phénomènes que lui promet la contemplation.
Il en va de même, pour prendre un exemple dans la mystique juive, de
cette analyse hassidico-kabbalistique des phases de l'exaltation et de l'extase, que
contient un document célèbre de l'école Chabad du hassidisme en Russie
blanche(13). Il décrit pour celui qui parcourt le chemin de la contemplation les
phases exactes par lesquelles il doit passer, s'il veut maintenir sa marche dans le
sens des représentations, rigoureusement judaïques, de la crainte pure et du pur
amour de Dieu, et veut éviter de se perdre dans l'errement incontrôlé des effusions
sentimentales. Il donne les symboles kabbalistiques traditionnels avec lesquels on
peut décrire ou interpréter ce cheminement d'un mystique juif vers l'expérience de
la divinité, et il assure ainsi, autant que possible, la conformité avec l'autorité, précisément
aux tournants les plus dangereux de ce chemin.
Les compromis entre la mystique et l'autorité religieuse transmise pour lui permettre
de demeurer dans ce cadre ont, naturellement, selon les conditions du
groupe religieux isolé, la possibilité de variations innombrables. Comme illustration,
très instructive, d'un tel compromis, je voudrais évoquer cette représentation
kabbalistique du Gilluj Elijahu, la « révélation du prophète Elle ». Nous avons ici
La kabbale et sa symbolique 17
un parfait exemple du fait que l'aspect « conservateur » et l'aspect « progressiste »
de la mystique se trouvent unis dans un seul symbole d'expression puissante.
Quand les premiers kabbalistes apparurent sur la scène de l'histoire juive, à la fin
du xne siècle, dans le Languedoc, ils ne prétendirent pas avoir parlé sans intermédiaire
avec Dieu. Ils gardèrent bien plutôt une attitude évasive et employèrent une
symbolique qui est très caractéristique du problème qui nous occupe ici. Ils cherchaient
à transmettre un message, qu'apparemment ne leur ont apporté ni les médiums
ni les voies de la tradition, moyens généralement accessibles et reconnus.
D'autre part, il leur était impossible, en tant que Juifs orthodoxes, de fonder leur
prétention sur une expérience mystique, qui prendrait la même valeur que la révélation
sur laquelle repose l'autorité religieuse du Judaïsme. C'est que toutes les religions
monothéistes ont une certaine notion des choses, que je pourrais décrire
comme une philosophie de leur histoire, une représentation du développement de
l'histoire, qui leur défend d'ajouter un seul degré de valeur, et le même, à toutes les
révélations qui ont été apportées à travers différentes époques, ou qui leur auraient
été possibles. Ils insistent toujours sur le fait que la première grande révélation a
pris aussi la première place. A partir de là, vont toujours en décroissant le rang et
le degré auxquels cette révélation est encore acceptable comme une expression légitime
du fondement d'une telle religion ; ils apparaissent de moins en moins
faibles et autoritaires.
Cette idée, qui semble inhérente à toutes les religions monothéistes, constitue naturellement
un grand problème pour le mystique, parce que sa propre expérience
religieuse se présente à lui, fraîche et non affaiblie, accompagnée de la plus haute
conscience de sa valeur. Ici, les compromis étaient inévitables, du moins pour la
reconnaissance des différences de degré, qui devait exercer une influence sur la
terminologie religieuse. C'est ainsi que, par exemple, dans le judaïsme rabbinique,
au sein duquel se développait la mystique kabbaliste, on reconnaissait comme authentiques,
différentes expériences possibles de révélation, et cela ' sous forme autoritaire
: celles de Moïse, des Prophètes, du Saint-Esprit (qui s'exprime dans les
hagiographies de la Bible), de ceux qui entendirent la « voix céleste » (le balh kol,
qui a dû être perceptible à l'époque talmudique), et enfin la « Révélation du prophète
Elie ». Chacune de ces phases représente un certain degré d'autorité de la
Révélation inférieur par rapport à la précédente. Le principe demeure : il est impossible
à chaque génération de faire chaque expérience, mais il existe toujours,
pour le mystique, la possibilité de rendre son expérience perceptible dans le cadre
de la tradition, s'il prend soin de la définir en concordance avec cette échelle décroissante
des valeurs.
C'est pourquoi les kabbalistes ne réclamaient plus que le rang, apparemment bien
modeste, de « récepteurs » d'une « révélation du prophète Elie ».
Il est d'ailleurs, de ce fait, très compréhensible que le moment visuel dans une
telle expérience, ne possède qu'une signification accessoire en face du moment auditif,
parce que l'expérience mystique se légitime pour le mystique juif, comme le
fait d'entendre la Voix, bien plus que dans leurs explications, en tant que vision de
lumière ; cela, bien sûr, avant tout sous l'influence de cette théorie de la prophétie,
à influence toute mystique, dont nous avons parlé plus haut.
18 La kabbale et sa symbolique
Or, le prophète Elie représente dans la tradition juive, depuis les origines du Judaïsme
rabbinique, une figure particulièrement et étroitement liée aux intérêts de
ce Judaïsme ; il est le porteur des messages divins à travers toutes les générations.
Les vrais fidèles le rencontrent dans la vie de tous les jours, non moins que dans la
vision, et c'est lui qui, à la fin des jours, conciliera toutes les opinions, traditions et
dogmes opposés entre eux, tels qu'ils s'expriment dans la tradition juive (14). Cet
être, présenté comme l'ardent protecteur de l'idéal de la piété juive, le gardien
messianique et le garant de la tradition juive, n'est pas une figure dont on puisse
concevoir qu'elle ferait, pour l'objet de sa communication et de sa révélation, quoi
que ce soit de fondamentalement contradictoire avec une telle tradition. Une révélation
kabbalistique du prophète Élie représente ainsi une interprétation de l'expérience
mystique qui, d'après sa nature, tend bien plutôt à confirmer l'autorité, qu'à
l'ébranler.
Quand nous recherchons les premières personnalités dans l'histoire de la Kabbale,
pour lesquelles fut réclamée l'accession à un tel rang, il est clair qu'il s'agit de
Rabbi Abraham ben David de Posquières et son fils Isaac l'Aveugle. Abraham ben
David (mort en 1198) était la plus grande autorité rabbinique de sa génération
dans le Sud de la France, un homme qui était profondément enraciné dans la sagesse
et la culture talmudiques. Mais il était en même temps un mystique, qui
concevait son expérience selon des notions conservatrices et non équivoques (15).
Il raconte lui-même dans ses écrits que le Saint-Esprit est apparu dans la maison
où il donnait son enseignement ; mais les kabbalistes disaient que c'était le prophète
Élie qui lui était apparu. Cela seul pourrait déjà garantir le fait qu'il ne pouvait
exister aucune contradiction entre le savoir traditionnel de ce Rabbi et la traduction
de son expérience mystique en conceptions nouvelles. Et quand son fils,
un mystique purement contemplatif, sans prétention particulièrement forte à relever
d'une autorité rabbinique, poursuivit le chemin de son père, la même exigence
fut réclamée de lui. Les doctrines formulées par lui et ses disciples furent considérées
comme des compléments légitimes de la doctrine rabbinique, dont les adhérents
ne risquèrent pas de tomber en conflit avec l'autorité transmise. Le fait que
les symboles, à travers lesquels cette nouvelle révélation se communiquait, se
trouvèrent cependant dans une tension plus vivante (mais en aucune façon dangereuse)
avec cette autorité transmise, montre quelle importance durent avoir les
forces qui ont pu s'insérer dans cette mystique, et en même temps demeurer dans
le cadre de l'ancienne autorité.
Le même phénomène que nous trouvons ici, au début de la Kabbale, se retrouve
dans une figure aussi centrale de son évolution ultérieure qu'Isaac Louria, au XVIe
siècle. Louria représente dans leur développement ultime les deux aspects du problème
que nous observons ici. Il est dans tout son comportement un parfait
conservateur. Il accepte chaque autorité religieuse établie dans le Judaïsme, et il
entreprend de corroborer l'importance religieuse d'une telle autorité, en lui prêtant
une forme supérieure et un sens encore plus profond. Mais les idées, par lesquelles
il entreprend cette action en apparence strictement conservatrice, sont d'une espèce
totalement nouvelle et doublement surprenante par leur insolence et leur audace.
Et pourtant, elles furent placées, avec tout ce qui se manifeste de nouveau en
La kabbale et sa symbolique 19
elles, dans un contexte traditionnel, avec l'autorité d'une révélation du prophète
Élie et considérées ainsi. Une considération qui, grâce à l'impression faite par
cette personnalité marquante et grâce à son comportement, fut largement reconnue.
Ainsi, la propre source d'inspiration de Louria acquit de droit une nouvelle
autorité.
Mais les catégories traditionnelles, qui sont employées ici pour définir une telle
autorité, ne doivent pas nous aveugler sur le fait que, une fois acceptée, cette théorie
a changé et altéré le Judaïsme tardif, même là où elle s'abstenait de prétendre à
un tel changement. La réserve dans la description des sources de son inspiration,
qui reste en concordance avec l'idée, une fois acceptée, des niveaux de la Révélation
dans l'histoire, perd une partie de sa signification. L'expérience mystique qui
continue cette source, reste toujours aussi authentique que n'importe quelle source,
et son rang aussi élevé que celui de n'importe quel phénomène antérieur dans le
monde du Judaïsme rabbinique.
4.
En liaison avec cette question concernant le sens conservateur et la fonction de la
mystique, il existe un autre point très important. J'ai dit précédemment que le
mystique, de par son origine et son éducation spirituelles, est préparé à traduire
spontanément son expérience en symboles traditionnels. Ici, nous nous heurtons
de nouveau au problème du symbolisme, que nous ne discuterons pas à nouveau
dans ce contexte. Il est naturellement clair que la question, concernant la signification
des symboles, offre une somme infinie d'aspects, et si nous mettons en relief,
dans le contexte du problème qui nous occupe ici, un seul de ces aspects, nous ne
voulons pas dire pour autant que tous autres aspects, dans d'autres contextes, seraient
moins importants ou moins valables. D'après leur nature propre, les symboles
expriment quelque chose d'inexprimable dans le monde de l'exprimable.
Mais cet aspect, pour ainsi dire tourné vers l'intérieur, n'est pas tout. Ils ont en
même temps un rôle dans le domaine de la société humaine. On peut dire qu'opérer
à travers un élément conservateur de traditions (16) est même une des fonctions
capitales du symbole religieux. La plénitude de sens, que les symboles semblent
diffuser, donne une vie toujours renouvelée à la tradition, qui tombe facilement
dans l'engourdissement, jusqu'au moment où les symboles eux-mêmes meurent ou
se transforment.
Le mystique qui donne une nouvelle signification symbolique aux Textes sacrés,
aux dogmes et au rituel de sa religion (et c'est justement ce qu'ont fait presque
tous les mystiques et ce que précise leur influence dans l'histoire des religions),
découvre une nouvelle dimension, une nouvelle profondeur, dans sa propre tradition.
Tandis qu'il emploie des symboles pour décrire sa propre expérience et formuler
la représentation qu'il s'en fait, il entreprend en réalité de confirmer l'autorité
religieuse par sa réinterprétation, en considérant comme symbole le contenu de
la tradition, ou en s'efforçant de l'éclairer par de nouveaux symboles. Dans cette
20 La kabbale et sa symbolique
opération, qui inaugure une dimension symbolique, il altère cependant l'autorité
religieuse, et sa symbolique est l'instrument de cette altération. Il s'incline devant
cette autorité avec une pieuse vénération mais cette attitude dissimule à peine le
fait qu'il la transforme, et souvent d'une manière audacieuse ou quelquefois définitive.
Il emploie d'anciens symboles et leur donne un sens nouveau, il se plait
même à employer de nouveaux symboles en y ajoutant un sens ancien ; dans les
deux cas nous nous trouvons devant un processus dialectique, dans lequel se développent
l'aspect conservateur de la mystique et son aspect récent et fécond, dans
leur rapport réciproque.
Une autre question se pose ici : serait-il juste et convenable de distinguer, entre
ces deux aspects du comportement envers l'autorité, une sorte de processus,
conscient d'un côté, inconscient de l'autre?
Pourrait-on dire que l'autorité religieuse représente une puissance consciente dans
l'esprit du mystique, alors que son conflit avec elle s'enracine dans les domaines
inconscients de son expérience? Il y a des arguments en faveur de cette conception.
Sans doute, chez bien des mystiques, la frontière entre le conscient et l'inconscient
s'identifie avec celle qui sépare leurs tendances conservatrices ou progressives.
Pourtant, ce serait une simplification excessive du problème. En règle
générale, il est absolument impossible de définir aussi simplement cette frontière.
Enfin, ce conflit se déroule assez souvent en pleine lumière et est provoqué par le
mystique tout à fait consciemment. Le mystique sait alors qu'il lui faut s'opposer à
l'autorité, qu'il doit en fonder une nouvelle, ou encore qu'il est appelé à l'abolir entièrement.
C'est, par exemple, le cas chez les grands chefs des Anabaptistes, dont
l'inspiration mystique est indéniable, et celui des Quakers, pour ne citer que
quelques exemples particulièrement nets du domaine chrétien ; il en est exactement
de même pour les chefs du mouvement sabbatianiste et du Hassidisme dans
le Judaïsme. Les catégories psychologiques ne sont pas du tout identiques aux catégories
historiques.
Les mystiques se sont assez souvent donné beaucoup de mal pour soutenir leurs
conceptions dans le cadre de l'autorité transmise, et n'ont été amenés à un conflit
ouvert avec l'autorité constituée que parce qu'ils se heurtèrent, dans leur société, à
une opposition particulièrement forte, qu'ils ne purent vaincre. Mais s'il n'avait
tenu qu'à eux, ils auraient évité ce conflit, qu'ils n'avaient pas cherché. Dans bien
des cas, on peut prouver qu'ils ne commencèrent à interpréter leurs propres idées
d'une façon de plus en plus radicale, que lorsqu'un tel conflit leur était imposé
vraiment contre leur volonté.
Le journal de John Wesley, le fondateur du Méthodisme, en offre peut-être la
meilleure illustration. On a rarement décrit avec une telle clarté comment un mystique
appartenant à la doctrine de la renaissance chrétienne, empêtré comme il
l'est dans la dialectique de son entreprise, fait, pourrait-on dire, des pieds et des
mains pour ne pas entrer en conflit avec l'autorité anglicane ; comment ce combat
lui est imposé, non pas de l'intérieur, mais de l'extérieur, et comment il l'accepte
alors en pleine conscience et le livre jusqu'au bout. On peut penser, pour autant
que les documents connus permettent un jugement, qu'il en est à peu près de
La kabbale et sa symbolique 21
même pour un des chefs éminents de la Gnose, tel que Valentin. Quelque chose de
semblable se produisit dans l'histoire du Hassidisme, dont les premiers chefs
étaient bien loin de l'idée d'un conflit avec l'autorité rabbinique. Quand, cependant,
ce conflit leur fut imposé, certains d'entre eux laissèrent libre cours à leur
mystique spiritualiste, jusqu'au moment où ce mouvement aboutit finalement à
une attitude de compromis habile avec leurs adversaires rabbiniques, attitude
d'abord hésitante et qui alla ensuite en se stabilisant toujours davantage. La séparation
entre le processus conscient et le processus inconscient ne joue guère de
rôle pour la compréhension de ces faits, pour autant que je puisse le préciser.
Naturellement, une question se pose ici : quelles sont les circonstances dans lesquelles
s'élève justement un tel conflit, et quelles sont les occasions décisives pour
une telle naissance? Quel est le type de mystique qui provoque un conflit avec
l'autorité, et celui qui ne le provoque pas? Il n'existe, hélas, pas de réponse totalement
satisfaisante à ces questions. L'apparition d'un tel conflit est essentiellement
imprévisible, et ne dépend pas, de façon décisive, de la personnalité du mystique
ou de sa doctrine. Il relève entièrement des circonstances historiques, dont les rapports
avec la réalité religieuse (rapports si constamment changeants, qu'on ne peut
préciser aucun dénominateur général et non-équivoque) décident du résultat des
rencontres entre le mystique et la communauté. Seule la connaissance de tous les
facteurs historiques et des circonstances spécifiques, au milieu desquels les mystiques
entreprennent d'agir, permet une réponse. Dans ce contexte, les seules exceptions
représentent bien les mystiques que l'on devait peut-être traiter d'originellement
rigoureuses (au sens anglais de ce terme, radicals), en tant que qualité spécifique
de la personne qui n'appartient pas aux seuls mystiques. Il y a suffisamment
de gens qui ont naturellement tendance à formuler leurs idées de manière radicale,
qui ne considèrent favorablement aucune autorité, quelle qu'elle soit, et qui
trouvent la folie de leurs congénères absolument insupportable. Ils n'ont pas besoin
d'entrer, dans le cercle mystique pour s'opposer à l'autorité. Mais s'ils deviennent
mystiques, cette tendance se dessine naturellement avec beaucoup de
netteté, comme le montre très clairement l'exemple de George Fox au début du
Quakerisme anglais.
Rien n'est plus caractéristique, dans ce que nous venons de dire, que le fait que les
doctrines mystiques ne sont « en soi » matière à conflit que dans les cas les plus
rares, ceux de la mystique nihiliste. Les doctrines qui ont été soutenues très énergiquement
à une certaine époque et en un certain lieu, sans avoir mené à quelque
conflit, provoquent, dans d'autres circonstances historiques, les luttes les plus violentes.
La dialectique du symbolisme, dont il a été question plus haut, est certainement
toujours en question : mais a-t-elle été amenée jusqu'à un conflit ouvert avec
l'autorité? Cela ne dépend aucunement d'elle-même.
L'histoire de la mystique catholique en connaît des exemples célèbres, et l'historien
de la mystique reçoit peu d'avantages des efforts des apologistes pour prouver
qu'il s'agirait en réalité de doctrines seulement semblables d'apparence, mais essentiellement
différentes, et qui dans certains cas auraient été reconnues par l'autorité,
en d'autres cas condamnées comme hérétiques. L'histoire de la mystique quiétiste
dans l'Église est bien l'exemple le plus probant de ce qui a été dit plus haut
22 La kabbale et sa symbolique
(17). Car ce ne sont pas les positions originelles des représentants de la mystique
quiétiste dans l'Église espagnole qui avaient changé lorsqu'on condamna Madame
Guyon, mais la situation historique. Ce heurt, un des plus dramatiques de l'histoire
de l'Église, montre comment un tel conflit pouvait être provoqué aussi contre la
volonté de l'intéressé principal, quand une situation historique, transcendant totalement
les doctrines mystiques, le rendait désirable.
Il en est de même de maintes théories hassidiques. Quand Israël Baal-Schem, le
fondateur du Hassidisme polonais au XVIIIe siècle, proposa la thèse mystique de
la « communion » avec Dieu (debekuth), plus importante que l'étude des Écritures,
cette thèse fit naître une opposition considérable et fut citée par tous les textes polémiques
comme la preuve de ses tendances subversives et antirabbiniques. Mais
la même thèse exactement avait été lancée par une non moindre autorité de la
mystique juive, Isaac Louria lui-même, deux siècles plus tôt à Safed, sans susciter
la moindre opposition. Ce n'est pas la thèse elle-même qui a changé, mais le climat
dans lequel elle est historiquement employée et proclamée.
Dans ce qui précède nous avons exposé principalement la façon dont le mystique
lui-même se représente le comportement de l'autorité. Comment l'autorité, pour sa
part, s'efforce-t-elle de faire rentrer d'elle-même les aspirations et les aventures du
mystique dans le cadre traditionnel? Nous avons trouvé jusqu'ici au moins deux
points de vue sur la question. Nous avons vu qu'elle cherche d'abord, par le biais
de l'éducation et de la personnalité du guide spirituel, à les imprégner de la valeur
de la tradition et de ses symboles. Dans ce contexte il va de soi qu'elle tient beaucoup
à mettre autant de barrières que possible sur les pas du « candidat » au chemin
mystique. En général, l'autorité n'encourage jamais ces entreprises, et quand
les barrières effraient le pèlerin et le forcent à se contenter de l'ancienne route,
parce que les nouvelles lui sont rendues inaccessibles, il en va d'autant mieux du
point de vue de l'autorité.
Il faut avant tout ranger dans cette catégorie l'antipathie évidente des grandes religions
institutionnelles pour les mystiques laïcs, c'est-à-dire pour des mystiques
illettrés, qui sont si enflammés par l'intensité de leur saisissement, qu'ils croient
pouvoir renoncer aux voies traditionnelles et approuvées par l'autorité. Pour un tel
homme, dans l'attente d'une illumination mystique, le danger d'un conflit avec
l'autorité était d'autant plus précis qu'il avait moins de culture et de formation
théologiques. Tous les manuels de la mystique qui ont été écrits du point de vue de
l'autorité traditionnelle, en fournissent une illustration, tout à fait indépendamment
de leur doctrine spécifique du moment. Dans le Judaïsme, par exemple, on
cherche à prévenir tout conflit possible en prescrivant que l'accès au domaine de
la pratique et de la spéculation mystiques soit exclusivement réservé à des savants
talmudistes parfaitement cultivés. C'est dans ce sens que fut cité dans tous les
livres l'avertissement de Maïmonide : « Personne n'est digne d'entrer dans le paradis
(c'est-à-dire le domaine de la mystique) s'il ne s'est auparavant rassasié de pain
et de viande », c'est-à-dire de la sobre nourriture de l'érudition rabbinique (l8).
Dans la réalité historique, il est vrai, de tels avertissements ont eu beaucoup moins
d'importance que dans la littérature. L'histoire des grandes religions est remplie de
phénomènes issus de la mystique laïque et des mouvements qui en découlent.
La kabbale et sa symbolique 23
Dans l'histoire des sectes chrétiennes (des Gnostiques aux Alumbrados espagnols
et aux mouvements sectaires des quatre derniers siècles dans le Protestantisme
plus récent, en passant par les Frères du libre Esprit), on peut suivre la force de
pénétration de cette mystique laïque.
Il est vrai que, dans le Christianisme, de tels mouvements gardent, en fait, la
marque de l'hérésie. Il en allait autrement (du moins en partie) dans le Judaïsme.
Bien que beaucoup de grands kabbalistes aient entièrement répondu à cette exigence
de Maïmonide, née d'un esprit conservateur, il y eut pourtant des kabbalistes
qui ne possédaient qu'une faible science rabbinique ou qui, en tout cas,
n'avaient fréquenté aucune école talmudique convenable. Même le plus célèbre de
tous les mystiques juifs des derniers siècles, Israël Baal-Schem, le fondateur du
Hassidisme polonais, en est un exemple typique. Sa « connaissance » au sens traditionnel
du mot était très limitée ; il n'avait pas eu de maître humain pour lui
montrer le chemin, il ne s'appuyait sur personne, en dehors de son Gourou spirituel,
le prophète Achia de Siloh, avec lequel il gardait continuellement un contact
visionnaire et spirituel. En bref, c'était un parfait mystique laïc, et pourtant le
mouvement inauguré par lui, dans lequel cet élément laïc surgissait toujours et
constituait au moins l'un des facteurs décisifs de son développement, réussit à obtenir
de haute lutte des droit identiques, dans le cadre de l'autorité transmise, tout
en acceptant naturellement un certain compromis. Dans le Judaïsme, d'autres
mouvements mystiques où l'élément laïque jouait de même un rôle important
(comme par exemple le mouvement sabbatianiste), n'y ont pas réussi et ils furent
amenés à entrer en conflit avec l'autorité rabbinique.
Enfin, il faut encore parler d'une autre circonstance qui permet à l'autorité religieuse,
surtout dans les religions monothéistes, de prévenir tout conflit avec le
mystique. Cet effort tend à charger les mystiques d'une responsabilité sociale, à
les contraindre, au lieu de respirer l'atmosphère sectaire les communautés pneumatiques
des « éclairés », à entreprendre plutôt une action dans la communauté
des « non éclairés », voire des esprits simples.
Dans le Christianisme où, dès le début du monachisme, les modes d'organisation
des « pneumatiques » étaient toujours vivants, ce comportement n'est pas toujours
aussi net que dans le Judaïsme. Là, nous trouvons, dès l'époque talmudique, une
répugnance évidente à laisser le mystique seul avec ses semblables et à lui garantir
des possibilités d'organisation propre. On met toujours en relief que l'expérience
du mystique, « l'amour divin », doit se confirmer dans la relation avec la société
humaine et son action sur elle, et non dans une fusion totale entre l'individu et son
Dieu. Ici, je ne veux parler que d'une forme générale de cette perspective, qui se
révèle très féconde pour la contemplation et la phénoménologie de la mystique
dans les grandes religions, et je renonce à exposer plus précisément la dialectique
de cette situation et les différentes formes de son évolution historique. Pour « l'apprivoisement
» du mystique, dans le cadre de l'autorité religieuse, elle exprime en
tout cas un moment décisif.
En un contraste absolu et inconciliable avec tous ces efforts de compromis, ou
d'autres tentatives pour briser la tension entre le mystique et l'autorité religieuse,
se trouve cependant le phénomène limite du nihilisme mystique, de la négation de
24 La kabbale et sa symbolique
toute autorité au nom de l'expérience ou de l'illumination mystiques elles-mêmes.
Le mystique nihiliste semble le plus libre, on est tenté de dire que c'est lui qui approche
le plus près de ses aspirations ; en effet, comme il a réalisé la réduction de
toute forme comme la plus haute valeur de l'expérience mystique, il accomplit
alors une réduction du rapport avec le monde extérieur, et cela signifie, avant tout,
la réduction des valeurs et de l'autorité, qui garantit la validité des valeurs. En fait,
à l'égard du temps historique, il est le plus gêné et le moins libre des hommes ; car
la réalité historique dans la constitution de la société humaine l'empêche beaucoup
plus que tous les autres mystiques d'énoncer librement sa pensée. Sans doute estce
là la raison pour laquelle les documents de la mystique nihiliste sont les plus
rares. Leur caractère destructif annonçait l'anéantissement, la répression par les
puissances de l'autorité, ou bien provoquait une ambiguïté d'expression, qui rend
toujours douteuse l'interprétation du texte. Ainsi peut-on, par exemple, s'expliquer
que la discussion concernant le caractère nihiliste de certaines doctrines mystiques,
comme celle des Ismaélites, des Druses en particulier, mais aussi celle de
groupes tels que l'ordre derviche des Bektaschis, n'ait pas encore trouvé une
conclusion non-équivoque. Les documents sont construits d'avance, de façon à
rester ambigus, ce qui a toujours renforcé le soupçon du nihilisme mystique qui se
trouve présent partout.
Pour l'expression exacte de la mystique nihiliste nous ne possédons, pour autant
que je puisse en juger (les sources originales du nihilisme gnostique du ne siècle
étant perdues) (19), aucun document plus marquant que le « Livre des Paroles du
Seigneur » polonais, dans lequel les disciples de Jacob Frank (1726-1791) ont
consigné les enseignements de leur maître, selon ses propres paroles (20).
J'ai analysé ailleurs les conditions dans lesquelles cette éruption du nihilisme mystique
est devenue possible, précisément au sein du Judaïsme rabbinique, c'est-àdire
d'un groupe particulièrement énergique, autoritaire et solidement organisé
(21). Le messianisme et la mystique ont une part égale dans la cristallisation de ces
idées qui proviennent de l'aile radicale du mouvement sabbatianiste dans le Judaïsme
(22). Ce qui nous intéresse ici, c'est la manière dont l'expérience mystique
du contact des hommes avec la source originelle de la vie se condense dans un
symbole, qui contient en lui la destruction nihiliste de l'autorité. La liberté messianique
dans la rédemption et le contenu de l'illumination, qui concerne l'essence de
cette liberté, se cristallisent autour du symbole de la vie. Le mystique rencontre la
vie dans l'expérience mystique. Mais cette « vie » n'est pas ici la plénitude harmonique
du rapport de toute chose avec Dieu, rapport qui se réalise dans ses propres
lois, c'est-à-dire l'image d'un monde réglé par une autorité et établi de façon permanente,
c'est quelque chose de bien différent. Quelque chose qu'aucune loi, aucune
autorité n'enchaînent, et qui croît et se transforme librement, la fusion sans
frein et la négation continuelle de toute forme qui en surgit, qui détermine cette
notion de vie. Ce n'est pas un élément réglé par des lois, mais au contraire l'élément
anarchique qui se veut libre de tout lien et dans la promiscuité de tout Être
qui est présent dans cette vie, qui gronde dans « l'abîme » où le mystique est appelé
et condamné à plonger. La vie, comme le contenu de la dernière expérience huLa
kabbale et sa symbolique 25
maine, c'est-à-dire mystique, est un «continuum» de l'anéantissement où les
formes ne disparaissent et d'où elles ne surgissent que pour être saisies et détruites.
C'est la plénitude destructive de l'anarchie qui a pour Frank toute la splendeur
lumineuse et la gamme positive de sons qui résonnent dans ce mot « vie ».
Le mystique nihiliste ne descend pas seulement dans l'abîme où naîtra la liberté du
vivant. Il ne passe pas seulement en revue toutes les figures et formes extérieures,
telles qu'elles s'offrent à lui, sans se lier à elles ; il ne nie pas seulement des valeurs
et des lois et ne les abroge pas seulement dans l'expérience de la « vie »,
mais il les foule aux pieds, il les profane pour obtenir l'élixir de vie. C'est ici que,
sous une forme particulièrement pénétrante de l'interprétation d'un symbole, l'élément
de l'expérience mystique activant la vie a été lié à ses contenus destructifs
possibles. Or, il va sans dire que ce rapport, non dialectique comme nous l'avons
remarqué plus haut, du mystique avec son expérience, s'exprime, depuis le début
de la société humaine, comme une chute dans le démoniaque. C'est à cause de ces
tensions gigantesques, que l'on trouve dans l'histoire de la religion juive, que cette
vision excessivement destructive a retrouvé ici-même son expression la plus libre,
en s'évadant des frontières du Judaïsme et en se dressant contre sa loi.
5.
Ce problème de l'autorité et de la mystique a été résumé d'une manière extrêmement
expressive et saisissante dans un jugement transmis (23) par un des grands
saints du Hassidisme, le Rabbi Mendel Torum de Rymanow (mort en 1814), jugement
que je voudrais essayer d'expliquer ici de façon définitive. Qu'y a-t-il, peuton
demander, de réellement divin dans la Révélation, telle qu'elle fut accordée à
Israël sur le Sinaï, révélation qui est, bien entendu, un fragment extrêmement précis
de la doctrine et un appel à la société humaine, révélation extrêmement articulée
dans toutes ses pièces, qui ne représente en aucune façon un mot d'ordre mystique,
qui reste indéfiniment compréhensible? Il y a déjà dans le Talmud (24) une
discussion sur cette question de l'expérience d'Israël pendant la réception des Dix
Commandements. Que pouvaient-ils, en vérité entendre, et qu'ont-ils entendu? Selon
certains, tous les Commandements leurs seraient venus par le médium ininterrompu
de la voix divine. Selon d'autres, ils n'auraient reçu directement de la
bouche de Dieu que les deux premiers Commandements — « C'est Moi, ton Seigneur
et ton Dieu » et « Tu n'auras pas d'autre Dieu à côté de Moi » (Ex. 20:2-3).
Mais alors, la puissance accablante de cette expérience aurait été trop forte pour le
peuple, et ils n'auraient pas pu supporter la voix divine. Ainsi auraient-ils dû s'en
tenir à Moïse, dont la médiation leur permit de recevoir alors les autres Commandements.
Seul, Moïse pouvait supporter la puissance de cette voix et répéter alors
d'une voix humaine ces paroles de l'autorité suprême que sont les Dix Commandements.
Cette fonction de Moïse comme interprète, pour le peuple, de la voix divine, fonction
dont Maïmonide avait déjà eu des idées tout à fait pertinentes (25), pouvait encore
être étendue ; et c'est exactement ce qui fut attribué à Rabbi Mendel de Rymanow,
qui, au fond, ne fait qu'exprimer la pensée de Maïmonide de façon plus
26 La kabbale et sa symbolique
élaborée. Selon lui, les deux premiers Commandements ne proviennent pas d'une
révélation directe à toute la communauté d'Israël. Tout ce qui leur fut révélé, ce
qu'Israël entendit, n'était autre que cet Aleph avec lequel commence le premier
commandement dans le texte hébraïque de la Bible, l'Aleph du mot 'Anochi —
« Je ». Cette phrase me semble en vérité remarquable, et me donne matière à réflexion.
C'est que la consonne Aleph ne représente en hébreu que le premier mouvement
du larynx dans la prononciation (comme 1' « esprit doux » en grec), qui
précède une voyelle au commencement d'un mot. Cet Aleph représente donc, pour
ainsi dire, l'élément d'où provient chaque son articulé ; en effet, les kabbalistes ont
toujours considéré la consonne Aleph, comme la racine spirituelle de toutes les
autres lettres, qui contient dans son essence tout l'alphabet, et, par là, tous les éléments
du langage humain (26). Entendre l'Aleph, c'est proprement ne rien entendre,
il représente la transition vers toute langue compréhensible, et on ne peut certainement
pas dire qu'il intervienne dans un sens spécifique, avec un caractère nettement
déterminé. Avec sa proposition audacieuse de la révélation proprement dite à
Israël comme étant celle de l'Aleph, Rabbi Mendel réduisait ainsi cette révélation
à une révélation mystique, c'est-à-dire infiniment remplie de sens en soi, mais sans
signification spécifique. Il représente quelque chose que, pour fonder une autorité
religieuse, on devrait traduire dans une langue humaine : c'est ce que fit Moïse
dans le sens de cette conception. Chaque formule, qui fonde l'autorité, ne serait
alors qu'une interprétation de quelque chose qui la transcende — interprétation
qui, aussi valable et élevée qu'elle soit, reste cependant humaine. Une expérience
mystique a, une fois dans l'histoire, été accordée à tout un peuple qu'elle a lié à
Dieu. Mais le véritable élément divin de cette révélation, cet Aleph formidable, ne
suffisait pas en lui-même à exprimer le message divin, et ne pouvait, en tant que
tel, être supporté par la communauté. Le prophète était appelé à expliquer à la
communauté le sens de chaque voix inarticulée. C'est l'expérience mystique qui
donne le jour à l'autorité et l'affranchit d'elle.
NOTES
(1) K Wright, « A Student's Philosophy of Religion », New York 1938, p. 287, définit la notion de la mystique
comme « thé endeavour to secur* con»-ciousness of thé présence of thé Agency through \vhich (or through
Whom) thé conservation of socially recognized values is sought ».
(2) Cf. « Eranos-Jahrbuch » XXVI /1957, p. 189-242.
(3) J'emploie ici une expression, dont je remercie l'auteur de l'article : G. A. Coe, « The Sources of thé Mystic
Révélation *, publié dans le « Hibbert Journal », vol. VI (1907 /08) p. 367.
(4) « Eranos-Jahrbuch » XXVI /1957, p. 57-188.
(5) Cf. l'article précité de H. Corbin.
(6) Cf. le chapitre suivant.
(7) Origène, « Selecta in Psalmos » (Psaume I), dans Migne, « Patrologia Grae-ca,» vol. 12, col. 1080. F. I.
Baer a insisté sur ce passage important dans ion article en hébreu dans « Zion », vol. 21 (1956), p. 16.
(8) Origène nomme cette parabole « une doctrine extrêmement riche d'ex pression ».
(9) Cf. les exposés concernant ce problème dans le chapitre suivant.
(10) L'aisance et la finesse expressive des traductions de ces textes se trouvent quelquefois dans un rapport réciproque
avec le style sévère et un certain manque de clarté dans les textes hébreux originaux. La splendeur
de l'Hymne mystique relaté par la traduction extrêmement impressionnante d'un de ces textes les plus impor -
tants, par Theodor H. Gaster, « The Dead Sea Scriptures », New York 1956, p. 109-202, est capable de provoquer
l'admiration du lecteur du texte hébreu original.
(11) C'est donc l'oeuvre apparue tout récemment, extrêmement intéressante et Invitant à des commentaires, de
R. C. Zaehner, « Mysticism Sacrcd and Profane, An Inquiry into some Varieties of Praeternatural Expérience
La kabbale et sa symbolique 27
» (Oxford, 1957), qui est bien la plus instructive à propos du contexte et du contenu de l'objet de l'expérience
mystique. La séparation des phénomènes mystiques en phénomènes naturels, extraordinaires et surnaturels a
trouvé, au cours des dernières trente années, dans la littérature inspirée du Catholicisme, une grande extension
sur ce thème, et se trouve fréquemment utilisée. Cette séparation reste au fond extrêmement hasardeuse.
(12) Cf. Richard Maurice Bucke, « Cosmic Consciousness, A Study in thé Evolution of thé Human Mind ».
Ce livre parut d'abord en 1901; j'emploie la 18« édition, New York, 1956.
(13) « Kuntras Jha-Hithpa'aluth », par Rabbi Bear, fils de Rabbi Schne'ur Salman de Ladi, imprimé dans le
volume « Likkute Be'urim, Varsovie, 1868.
(14) Cf. L'article « Elijahu » dans « Encyclopaedia Judaica ». Le Judaïsme dans l'histoire et le temps présent,
vol. VI (1930), col. 487-495.
(15) Cf. Le chapitre sur Abraham ben David dans mon livre en hébreu « Res-chith ha-Kabbalan » (Les débuts
de la Kabbale), Jérusalem 1948, p. 66-98.
(16) Pour une discussion sur la fonction du Symbolisme dans la religion, cf. le Symposium « Religions Symbolism
», publié par F.Ernest Johnson, New York, 1955. Il est vrai que je ne partage en aucune manière l'opi -
nion démontrée par le Prof. Abraham Heschel dans ce livre, selon laquelle le Judaïsme rabbinique est une re -
ligion constituée au-delà des catégories du symbolisme.
(17) II est intéressant, ici, de comparer par exemple deux exposés totalement différents, comme ceux de Hein -
rich Heppe, « Geschichte der quietischen Mystik in der Katholischen Kirche », Berlin 1875, et de Ronald A.
Knox « Enthusiasm, A Chapter in thé History of Religion with Spécial Référence to thé Seventeenth and
Eighteenth Centuries », Oxford 1950.
(18) Maïmonide, « Mischneh Torah Hilchoth Jessode ha-Torah », IV, 13.
(19) Des exposés pleins de valeur concernant l'analyse des possibilités du nihilisme dans la mystique gnos -
tique se trouvent développés en particulier par Hans Jonas, « Gnosis und spâtantiker Geist », vol. I, Gôttingen
1933. Mais ici aussi nous n'avons que des citations et des rapports qui sont passés par l'inter médiaire des adversaires
catholiques. Des textes originaux complets n'ont pas été conservés. Cf. aussi Herbert Liboron, « Die
karpokratianische Gnosis », Leipzig 1938.
(20) Les communications et citations détaillées de ce texte extrêmement important se trouvent jusqu'à présent
dans l'oeuvre en deux volumes d'Alexandre Kraushar, « Frank i Frankiéci Polscy », Cracovie 1895. Les manuscrits
utilisés par Kraushar ont disparu au moment de la destruction presque complète des bibliothèques polonaises
pendant la deuxième guerre mondiale. Les manuscrits presque complets de ces annotations très étendues
ont été trouvés récemment dans la bibliothèque de l'université de Cracovie.
(21) Cf. mon ouvrage « Le mouvement Sabbataïste de Pologne », Revue de l'Histoire des Religions, volume
153/154, surtout la dernière partie, vol. 154, p. 42-77.
(22) Cf. Aussi l'exposé détaillé dans mon ouvrage en hébreu, en 2 vol., « Schabbetai Zwi », Tel Aviv, 1957.
(23) Dans l'ouvrage de Ahron Markus, « Der Chassidismus », Pleschen 1901, p. 239 ; le livre « Torath Mena -
chem », d'une collection de conférences par Rabbi de Rymanôw.
(24) Makkoth. 24 a.
(25) Maïmonide, « Fûhrer der Unschlilssigen », II. 33. Dans la traduction allemande par Adolf Weiss, Leipzig
1924, vol. II, p. 227/28. Maïmonide soutient l'opinion selon laquelle dans tous les passages delà Révélation,
où il est dit que les Israélites entendirent des mots, il faut traduire qu'ils entendirent le son inarticulé de la
voix, mais que c'est Moïse qui a pris les mots (dans leur articulation expressive) et les a communiqués aux Israélites.
(26) Ainsi Jacob Kohen de Soria, au début de sa déclaration kabbaliste de l'alphabet hébreu, que j'ai publiée
dans « Madda'e ha-Jahaduth • II (1927), en particulier la p. 203.
(27) Après la publication des cas exposés, mon ami Ernst Simon me fit remarquer que cette opinion serait appuyée
aussi, sous une forme très précise et rappelant la formulation mystique, par Franz Rosenzweig dans une
lettre à Buber, écrite en 1925. Dans cette lettre, Rosenzweig conteste que la Révélation du Sînaï soit une législation.
La Révélation contient elle-même son propre contenu; avec « wa-jered » (il descendit, dans Exode
19:20), elle est, en réalité, déjà complète. Déjà avec«wa-jedabber» (il parla, Exode 20:1) commence l'interprétation,
qui s'interrompt avec « "anochi » (avec le « Moi (je) » au début des Dix Commandements). Cf.
Franz Rosenzweig, « Briefe », Berlin, 1935, p. 535.
28 La kabbale et sa symbolique
2. Le sens de la Tora dans la mystique juive
1
La mystique juive représente la totalité des efforts pour interpréter, dans le cadre
des idées et des notions mystiques, le sens du Judaïsme rabbinique, tel qu'il s'est
épanoui dans la période du second Temple et plus tard. Un tel développement ne
pouvait avoir lieu avant que ce processus d'épanouissement ait atteint un certain
degré de durée et de stabilité. Cela vaut aussi bien pour le type du Judaïsme législatif,
que Philon d'Alexandrie a entrepris d'expliquer, que pour le type plus développé
du Judaïsme talmudique, qui a donné un cadre aux démarches intellectuelles
des kabbalistes du Moyen Age. Je n'ai pas l'intention de traiter ici le problème historique
du développement de la mystique juive, en particulier de la Kabbale. Je
l'ai fait ailleurs et en particulier dans mon livre sur « Les grands courants de la
mystique juive » (trad. française Payot, Paris). D'autre part, les données que je
veux examiner ici ont une place capitale dans la mystique juive.
Dans une conception religieuse, fondée sur la révélation divine et les Saintes Écritures
qui déterminent son contenu, le problème de la nature essentielle de la révélation
dans les Textes Sacrés a une importance fondamentale. Bien plus, dans les
moments de crise — et la mystique comme phénomène historique est un produit
de crise —, ces questions deviennent particulièrement pressantes. Les mystiques
sont des hommes qui découvrent, par leur propre expérience intime et leur spéculation
sur ces expériences, de nouvelles interprétations de leur religion traditionnelle.
Si cette sorte d'expérience et de spéculation ne les amène pas à rompre le
cadre des institutions traditionnelles de leur religion, la première question qui se
pose nécessairement ici est la suivante : comment peuvent-ils trouver leur propre
expérience reflétée et anticipée dans les Textes Sacrés de leur tradition? Non
moins importante est également la question de l'accord de leurs conceptions avec
celles qui sont acceptées par leur propre tradition. (1) C'est naturellement un lieu
commun, que des explications allégoriques naissent toujours spontanément
lorsque des idées nouvelles se heurtent avec celles d'un texte sacré auxquelles
elles semblent opposées ; opposition qui doit être aplanie d'une manière quelconque.
Ce qui vaut d'une explication allégorique est encore plus nettement vrai,
en un sens plus précis, de l'interprétation mystique d'un tel texte.
Je n'ai pas l'intention d'examiner ici l'exégèse mystique dans son application
concrète à la Bible. Il existe une littérature extrêmement riche dans laquelle les
mystiques juifs ont cru pouvoir interpréter le texte biblique suivant leur propre
pensée ; leurs interprétations donnent lieu à une littérature d'une grande richesse.
Une très grande partie de l'immense littérature kabbalistique se compose de commentaires
des livres bibliques, en particulier du Pentateuque (la « Tora écrite »),
des Psaumes, du Cantique des Cantiques, du livre de Ruth et du prédicateur Salomon.
Parmi les kabbalistes, de nombreux créateurs ont considéré ce procédé
La kabbale et sa symbolique 29
comme une façon géniale d'exprimer leurs propres idées, et, en même temps, de
les laisser, en apparence, découler du texte même de la Bible. Il n'est pas toujours
facile de dire, à un moment donné, si c'est le texte biblique qui a provoqué cette
exégèse, ou si l'exégèse est un moyen artificiel pour transporter, dans le texte, de
nouvelles pensées indépendantes ; ou bien encore de les développer à partir du
texte, en jetant ainsi un pont sur l'abîme qui s'ouvre entre les anciennes et les nouvelles
conceptions concernant les problèmes bibliques. Cette formulation de ce
qui se déroule réellement dans l'esprit du mystique, est peut-être trop dictée par la
raison. En fait, le mystique agit en grande partie inconsciemment, et peut-être ne
discerne-t-il point l'opposition entre l'ancien et le nouveau, que l'historien fait ressortir
avec empressement. En représentant de sa propre tradition religieuse, il se
laisse pénétrer complètement par elle ; bien des choses, qui semblent au lecteur
moderne des déformations fantaisistes du texte, sont pour lui liées d'une façon
toute naturelle à sa propre conception de l'essence du Texte Sacré. Car la première
chose que l'on puisse dire, en toute certitude, d'un kabbaliste, c'est qu'il est et aspire
à être un traditionaliste, comme on le voit dans la notion même de « Kabbale
», qui est une des expressions hébraïques signifiant « tradition ». Il est donc important
de comprendre les concepts fondamentaux, sur lesquels repose une telle
exégèse, concrètement appliquée, de la mystique. La question de la nature de ces
concepts fondamentaux sera examinée ici.
Pour l'explication de ce concept nous n'en sommes pas réduits aux conjectures et
aux conclusions tirées de son application pratique ; nous possédons, au contraire,
des traités très précis et très clairs sur cette question. La spéculation mystique sur
l'essence de la Tora est liée au développement de certains principes généraux.
Beaucoup de ces idées se sont développées d'une manière toute particulière et
n'appartiennent pas au bien commun de tous les kabbalistes. Elles restent au
contraire caractéristiques de certaines directions particulières inhérentes à la Kabbale.
Il n'est pas sans intérêt de voir comment des idées si différentes restent dépendantes
des principes fondamentaux à partir desquels elles se sont développées.
On a beaucoup écrit sur l'exégèse allégorique de Philon d'Alexandrie et sur ses
conceptions. Je ne veux pas m'engager ici plus avant dans ces problèmes. Sans
doute rencontrerons-nous, dans la discussion des représentations spécifiques des
kabbalistes quant au sens de la Tora, maints parallèles surprenants avec certains
passages de Philon, et il n'y a que peu de temps qu'un chercheur aussi éminent que
I. F. Baer a entrepris de montrer la grande affinité structurelle et même l'identité
des conceptions de Philon et de celles des kabbalistes, telles que je les ai développées
ici, et d'y voir des développements tout à fait légitimes de la vraie pensée
rabbinique, supposée par la Halacha mais jamais clairement développée dans cette
forme, sur l'essence de la Tora (2). Ce parallélisme ne remonte cependant pas, pour
autant que je puisse voir, aux contacts et filiations historiques entre Philon et les
kabbalistes du Moyen Age, bien qu'il n'y ait pas manqué d'efforts dans ce sens (et
qui me semblent être totalement vains) (3). Pour autant qu'il y ait eu, en fait, des
parallèles de ce genre, ils reposent sur la parenté de leur expression. Les kabbalistes
se sont en effet exprimés d'une manière incomparablement claire et péné30
La kabbale et sa symbolique
trante, on le verra d'ailleurs ; et la lecture de Philon, à la lumière de cette formulation,
ne manque pas de séduire. Par l'identité d'expression, et plus encore par la
structure fondamentale de la conception mystique de l'essence des Écritures
Saintes, s'expliquent aussi les parallèles entre plusieurs écrits kabbalistiques sur la
Tora, et ceux de la mystique islamique sur le Coran, ou encore ceux des mystiques
chrétiens sur leur Canon biblique.
Un examen des circonstances historiques, dans lesquelles se sont développées certaines
idées kabbalistiques, peut nous montrer s'il y a des filiations historiques
entre la spéculation judéo-kabbalistique et la spéculation non-juive sur l'essence
des Écritures Saintes. Je crois pouvoir montrer qu'il y a eu effectivement, au
moins dans un cas, celui de la doctrine du sens quadruple de l'Écriture, une telle
filiation. Mais avant de m'engager dans le sujet qui nous occupe ici, il me faut
faire une autre remarque. L'ensemble, ou du moins la partie la plus essentielle des
spéculations et des doctrines kabbalistiques, se rapporte au domaine des émanations
divines ou Sefiroth, par lesquelles se développe la puissance créatrice de
Dieu. Quels que soient les moyens que les kabbalistes ont pu chercher pour décrire
cette sphère — et il y en a eu beaucoup pendant la longue histoire de la spéculation
kabbalistique — c'est toujours vers ce domaine que se dirige, avant tout,
leur intuition, et c'est lui qu'ils décrivent en langage symbolique, car la perception
directe n'en est pas accessible à l'esprit humain. Pour autant que Dieu se révèle entièrement,
il le fera par médiation et par le déploiement de cette puissance créatrice
qui est sienne. On considère le Dieu, dont parle la religion, sous un ou plusieurs
de ces aspects de son Être, où les kabbalistes voyaient les différents degrés
du processus de l'émanation divine. C'est ce monde qu'ils considèrent comme le
monde des Sefiroth, et qui embrasse ce que les philosophes et les théologiens ont
appelé le monde des attributs divins, mais qui apparaît cependant aux mystiques
comme la vie divine elle-même, pour autant qu'elle se rapporte à la création. La
dynamique cachée de cette vie fascine les kabbalistes, qui la trouvent reflétée dans
ce domaine de la création. Mais cette vie n'est pas en soi quelque chose de détaché
de la divinité, subordonné à elle ; c'est plutôt la révélation de cette racine obscure,
dont on ne peut rien dire puisqu'elle n'apparaît jamais, pas même symboliquement,
et que les kabbalistes appelèrent En-Sof, l'Infini. Mais cette racine cachée et les
émanations divines ne font qu'un. Il est inutile que je m'engage ici dans ces paradoxes
et ces mystères de la théologie kabbalistique qui s'occupe des Sefiroth et de
leur nature.
Je dois m'occuper maintenant d'un point plus important. Le processus décrit par
les kabbalistes comme l'émanation de « l'Énergie » divine et de la « Lumière » divine
peut, au même titre, être considéré comme un processus dans lequel se déploie
le Langage divin. De là, naît un parallélisme fondamental entre les deux séries
de symboles les plus importants, dont les kabbalistes ont choisi de décrire les
représentations. Ils parlent d'attributs et de sphères de lumière, mais dans le même
contexte ils parlent aussi de noms divins et de lettres, ces lettres avec lesquelles
les noms divins sont formés. On trouve ensemble, dès la première apparition des
doctrines kabbalistiques, ces « deux façons de parler ». Le monde secret de la diLa
kabbale et sa symbolique 31
vinité est un monde du langage, un monde des noms divins, qui se développent selon
leur propre loi. Les éléments de la langue divine apparaissent comme les
lettres de la Sainte Écriture. Les lettres et les noms ne sont pas seulement des
moyens conventionnels de communication. Ils sont bien plus que cela. Chacun
d'eux représente une concentration d'énergie et exprime une plénitude de sens qu'il
est absolument impossible de traduire, du moins complètement, en langage humain.
Il y a naturellement une différence visible entre ces deux sortes de descriptions.
Quand les kabbalistes parlent d'attributs divins et de Sefiroth, ils décrivent
ce monde caché sous dix aspects ; mais quand ils parlent de noms divins et de
lettres divines, ils doivent nécessairement revenir aux vingt-deux consonnes de
l'alphabet hébreu, avec lesquelles est écrite la Tora, c'est-à-dire, selon leur idée,
dans lesquelles son essence obscure est devenue communicable. Pour résoudre
cette contradiction notoire, on a proposé plusieurs solutions. On pouvait dire, par
exemple, que les lettres et les Sefiroth sont des aspects différents de la plénitude
de la puissance divine, et donc incapables d'être identifiées l'une avec l'autre d'une
façon mécanique. Dans le contexte de telles considérations, l'analogie qu'on peut
indiquer ainsi entre création et révélation est considérable. Le processus de création,
qui avance de degré en degré et qui se reflète dans des mondes extra-divins,
et naturellement également dans la nature, n'est par conséquent pas différent du
processus qui trouve son expression dans des paroles divines et dans les documents
de la Révélation, où cette langue divine se serait condensée.
Ces réflexions nous conduisent au centre de notre sujet. Le sens mystique de la
Tora se trouve dans un rapport nécessaire avec les conceptions de son essence divine.
Les kabbalistes ne sortent pas de la notion du sens communicable. Naturellement,
la Tora a une signification pour nous. Elle présente une communication en
langage humain. Ce n'est là cependant, comme nous le verrons, que le plus extérieur
des différents aspects, sous lesquels on la considérera. Ce que sont exactement
ces différents aspects, on le verra par la suite.
Il y a trois principes fondamentaux qui jouent un rôle dans les conceptions kabbalistiques
sur la nature véritable de la Tora. Ils ne sont pas nécessairement liés entre
eux, quoiqu'ils apparaissent souvent ensemble dans nos textes, et il est facile de
voir comment on peut les lier les uns aux autres. Je voudrais définir ces principes
dans l'ordre suivant :
1 - Le principe du nom de Dieu.
2 - Le principe de la Tora considérée comme organisme.
3 - Le principe de l'infinie plénitude de sens de la Parole divine.
Historiquement, et sans doute aussi psychologiquement, ils n'ont pas tous la même
origine. Si nous entreprenons d'analyser ces principes, il sera bon de ne pas oublier
cette circonstance importante.
32 La kabbale et sa symbolique
2.
Cette conception du nom de Dieu comme suprême concentration de puissance divine,
représente une liaison entre un monde d'idées qui originellement était en relation
avec la magie, et des représentations qui sont en rapport avec la spéculation
mystique proprement dite. Dans l'histoire de la Kabbale la plus ancienne, on peut
suivre très facilement ce rapport. Mais remontons aux origines et à la préhistoire
de la Kabbale. L'image d'une structure et d'une essence magique de la Tora apparaît
déjà dans un « Midrasch » assez précoce. Rabbi Eleasar donne à ce verset du
livre de Job (28 :13) : «L'homme n'en connaît pas le prix », le commentaire suivant:
« Les différents chapitres de la Tora ne sont pas donnés dans le bon ordre,
car s'ils étaient donnés dans le bon ordre, alors chacun pourrait, en les lisant, ressusciter
les morts et faire des miracles. C'est pourquoi on a caché le bon ordre et la
succession juste de la Tora, et ils ne sont connus que par le Saint,
loué soit-il, dont il est écrit (Esaïe 44 : 7) » : Qui, comme moi, peut les lire, les annoncer
et les ordonner (4) ».
Il est évident que ces mots ont un fort accent magique et impliquent une idée correspondante
de la Tora. En fait, il est bien connu que l'on a employé la Tora pour
des buts magiques, à l'époque hellénistique et plus tard, aussi bien dans des
cercles juifs que dans des cercles non-juifs ; on invoquait des êtres divins par les
noms qui se trouvaient dans la Tora, ou bien des noms magiques qu'on dérivait de
combinaisons de lettres. Dans un cas isolé, les méthodes de la combinaison, grâce
auxquelles on tire de la Tora ces noms à l'action magique, sont pour nous souvent
incompréhensibles. Il existe, parmi les textes hébraïques et araméens de l'époque
talmudique tardive et de l'époque post-talmudique, quelques écrits qui indiquent
l'emploi spécifique de ces noms magiques, dont on prétend qu'ils sont empruntés à
certains passages de la Tora et du Livre des Psaumes. L'introduction à l'un de ces
textes — le livre Schimmusche Tora, c'est-à-dire, littéralement : le livre des applications
théurgiques de la Tora — raconte comment Moïse monta aux cieux pour
recevoir la Tora, comment il s'entretint avec les anges et comment il reçut enfin,
de Dieu, non seulement le texte de la Tora, comme nous le lisons, mais aussi ces
combinaisons secrètes de lettres qui forment dans leur ensemble un aspect différent
et ésotérique de la Tora (5). Cette source littéraire fut également connue des
premiers kabbalistes de Provence et d'Espagne, vers l'an 1200. Moïse ben Nachman
(Nachmanide), un des kabbalistes éminents des premiers temps, se réfère à ce
livre dans le prologue de son commentaire célèbre de la Tora. Il dit : Nous possédons
une tradition authentique qui assure que toute la Tora se compose de noms de
Dieu, et cela de telle façon, que les mots que nous lisons peuvent aussi être distribués
de toute autre manière, et ainsi en noms ésotériques. Dans la déclaration hagadique,
qui dit qu'à l'origine la Tora aurait été écrite avec du feu noir sur du feu
blanc (6), nous avons apparemment une confirmation de notre opinion que l'écriture
s'est accomplie de façon continue et sans division en mots ; il fut donc possible
de les lire comme une suite de noms ésotériques ('al derech ha-schemoth), de
même que dans la méthode traditionnelle comme des récits et des commandements.
Ainsi, la Tora fut-elle donnée à Moïse sous une forme dans laquelle la division
en mots la faisait lire comme des commandements divins. En même temps,
La kabbale et sa symbolique 33
cependant, il gardait oralement sa tradition comme lecture d'une suite de noms. Ce
fondement ésotérique de la Tora explique, selon Nachmanide, pourquoi il faut appliquer
la plus grande diligence à étudier la tradition massorétique, qui concerne la
nature et les détails de l'orthographe du texte biblique et en particulier le rouleau
de la Tora, et qui se rapporte souvent à des lettres isolées, et explique aussi pourquoi
un rouleau de la Tora devient inutilisable pour l'emploi synagogal dès qu'on
écrit un caractère en trop ou en moins. Chaque lettre compte. Cette idée de la valeur
infinie de la Tora, même dans sa forme écrite, et selon laquelle il fallait considérer
tous les détails et anomalies possibles, est très ancienne. Dès le ne siècle,
Rabbi Meir, un des maîtres les plus importants de la Mischna, raconte :
« Quand j'apprenais chez Rabbi Akiba, j'avais l'habitude démettre du vitriol
dans l'encre, et il ne disait rien. Mais quand j'allai chez Rabbi Ismaël
il me demanda : « Mon fils, quel est ton travail ?» Je lui répliquai : « Je
suis copiste de la Tora ». Il me dit alors : « Mon fils, sois attentif dans ton
travail, car c'est un travail divin ; si tu omets une seule lettre ou si tu en
écris une en trop, tu détruiras le monde entier... (7) »
La place du mot chez Nachmanide montre indéniablement l'influence de la tradition
magique, qui était naturellement beaucoup plus ancienne que la Kabbale.
Mais, de là, il n'y avait plus qu'un pas vers une conception encore plus radicale : la
Tora ne se composerait pas seulement des noms de Dieu, mais formerait, en réalité,
dans son ensemble, le seul nom sublime de Dieu. Cela n'est plus une thèse magique,
mais une thèse purement mystique. Elle apparaît d'abord chez les kabbalistes
espagnols, et il semble même que la transition entre les idées anciennes et
nouvelles ait eu lieu dans le cercle des professeurs de Nachmanide. Esra Ben Salomon,
un contemporain aîné de Nachmanide, qui fréquentait le même cercle de
kabbalistes que lui, dans la ville catalane de Gérone, a commenté un certain passage
du Bereschith Rabba du Midrasch, où il est dit qu'il y a cinq fois le mot « lumière
» dans le récit de la création du premier jour, parce que cela correspond aux
cinq livres de la Tora. « Combien riches sont les paroles de ce sage, et ses paroles
sont en effet très vraies, car les cinq livres de la Tora sont « le nom » de l’Être
Saint, loué soit-Il (8), ». La lumière mystique qui brille dans ces livres est donc le
seul nom sublime de Dieu. Cette thèse se retrouve souvent chez les membres du
cercle kabbalistique de Gérone, et fut reçue de leur tradition par l'auteur du Zohar,
le livre classique de la Kabbale espagnole (9). Je présume que cette nouvelle représentation
était bien connue de Nachmanide, mais qu'il craignait d'exprimer une
thèse mystique si riche de sens, dans une oeuvre qui était destinée à un large public
non-initié à la doctrine kabbalistique. L'affirmation que la Tora, d'après son essence,
ne serait autre que le seul nom sublime de Dieu, était certainement une déclaration
audacieuse qui méritait une explication. Ici, on conçoit la Tora comme
une unité mystique dont la fin n'est pas en premier lieu de transmettre un sens spécifique,
mais plutôt d'exprimer la puissance et le plein pouvoir de Dieu, qui
semblent être concentrés dans son « Nom ».
Toute cette conception de la Tora ne signifie pas seulement qu'il s'agit d'un nom
34 La kabbale et sa symbolique
qui pourrait être prononcé en tant que tel et n'a rien à voir avec l'acception rationnelle
d'une possible fonction sociale d'un nom. Le sujet de la Tora comme nom de
Dieu est de dire que Dieu a exprimé en elle son Être transcendant, du moins cette
partie ou cet aspect de son Être qui peut être révélé à la création et à travers elle.
Bien plus, comme la Tora fut déjà considérée par l'ancienne Hagada comme l'instrument
de la création, au moyen duquel le monde commença d'exister (10), il faut
considérer cette nouvelle conception de la Tora comme un élargissement et une réinterprétation
mystique de sa conception antérieure. Car l'instrument qui a fait
naître le monde est ici beaucoup plus qu'un simple instrument, du fait qu'il représente,
comme nous venons de le dire, la puissance divine elle-même, concentrée,
telle qu'elle est exprimée dans le Nom. Cette idée, cependant, en implique encore
une autre. Un autre Midrasch ancien dit que Dieu regarda dans la Tora et créa le
monde (11). L'auteur de cette phrase a sans doute cru que la loi qui régit la création
elle-même et, en conséquence, le Cosmos et la nature, était déjà préfigurée dans la
Tora et pouvait ainsi être vue par Dieu quand II la lut, même si cet aspect de la
Tora nous demeure caché. Cette idée est, en effet, formulée par Philon, lorsqu'il
explique ainsi le fait que le code de Moïse commence par raconter la création du
monde : « Moïse voulait décrire la genèse du grand état mondial (Megalopolis)
parce que ses propres lois étaient le simulacre le plus précis de la constitution de
la nature entière (12) ». Dans la conscience des kabbalistes, toutes ces anciennes
notions transmises dans la tradition hagadique se sont réunies en une seule idée.
Le nom contient une puissance, mais en même temps, il embrasse aussi les lois secrètes
et l'ordre harmonique qui régissent toute existence et la pénètrent. De plus,
les kabbalistes pouvaient lire, dans les livres ésotériques et apocalyptiques de
l'époque talmudique, que le ciel et la terre ont été créés par le nom de Dieu (13). Il
était facile de combiner des déclarations de ce genre avec l'idée de la Tora comme
instrument de la création, instrument qui était justement ce nom sublime de Dieu.
Cette idée fondamentale de la Tora, comme nom de Dieu, fut la source de plusieurs
autres développements des kabbalistes. Il va sans dire qu'une telle affirmation
sur la Tora ne concerne pas le document qui a été écrit avec de l'encre sur un
rouleau de parchemin, mais la Tora en tant qu'être pré-existentiel qui précédait
tout autre dans le monde, comme on peut voir dans la Hagada, selon laquelle la
Tora fut créée 2 000 ans avant la création du monde (14).
Pour les kabbalistes, une telle « création de la Tora » concernait le processus, par
lequel le nom divin ou ce monde des Sefiroth divines, dont nous avons parlé plus
haut, émanait de l'Essence secrète de Dieu. Cette Tora, telle qu'elle fut conçue par
les kabbalistes, n'est donc pas quelque chose qui serait séparé de l'Être divin, qui
aurait été « créé » au sens propre du mot, mais plutôt quelque chose qui représente
cette vie secrète en Dieu, cette vie que la théorie kabbalistique de l'émanation
tente de décrire. Cette vie secrète est projetée dans la Tora, et contient dans sa légitimité
celle de la création. Cet aspect le plus obscur de la Tora, pour ainsi dire la
Tora dans sa forme occulte, est souvent appelé dans la littérature du XIIIe siècle
Tora Keduma, Tora originelle, et fut en partie confondu avec la « Sophia » de
Dieu, sa « Sagesse » qui provenait du « Néant » obscur (15). Nous verrons dans le
cours de cet exposé comment maints kabbalistes se représentaient la situation de
La kabbale et sa symbolique 35
la Tora quand elle était encore comprise dans une mystérieuse unité avec la sagesse
divine. Il y avait des kabbalistes pour qui cette idée de la Tora comme nom
de Dieu se rapportait simplement à son identité avec la sagesse divine, ou au fait
qu'elle constitue un aspect partiel de cette sagesse. Mais il y avait aussi d'autres
explications (16).
Une des déviations les plus importantes de cette théorie apparaît chez Josef Gikatilla,
un important kabbaliste espagnol, qui écrivait à la fin du XIIIe siècle et
connaissait sans doute déjà plusieurs parties du Zohar. Selon lui, la Tora n'est pas
le nom même de Dieu, mais l'explication de ce nom. Pour lui, le nom lui-même a
exactement la même signification qu'il avait dans la tradition juive, celle du « Tétragramme
», qui est le seul et le vrai nom de Dieu. Il écrit : « Sachez que la Tora
tout entière est quelque chose comme une explication et un commentaire du « Tetragrammaton
» J H W H. Et c'est cela que l'expression biblique « Tora de Dieu »,
Torath J H W H, veut exactement dire (17). En d'autres termes :
Les mots Torath J H W H ne se rapportent pas à une Tora donnée par Dieu mais à
une Tora comprise comme une instruction, un exposé et un enseignement nouveaux
sur le nom de Dieu J H W H. Tora est ici comprise comme Hora'a, explication
instructive.
Mais l'idée de Gikatilla va plus loin. En quel sens la Tora représente-t-elle une explication
du nom de Dieu? Sa réponse, précisée souvent dans ses écrits (18), est
que la Tora est tissée avec le nom de Dieu. Il semble que Gikatilla a employé le
premier cette notion du tissage, 'Ariga, pour décrire comment le nom de Dieu revient
toujours dans le texte de la Tora. Il dit, par exemple : « Reconnaissez la façon
et la manière miraculeuse dont la Tora fut tissée par la sagesse de Dieu » ; ou
ailleurs : « La Tora tout entière est une trame de surnoms, kinnujim (c'est l'expression
hébraïque pour les différentes épithètes de Dieu, tels que miséricordieux,
grand, clément, respectable) et ces attributs sont de leur côté une trame faite des
différents noms de Dieu (comme par exemple : El, Elohim, Schaddaï).
Mais ces noms sacrés eux-mêmes dépendent tous du Tétragramme J H W H, avec
lequel tous sont liés. C'est pourquoi la Tora entière est enfin tissée de ce Tétragramme(
18) ». Cela me semble apporter beaucoup de clarté à la compréhension de
sa thèse. La Tora est le nom de Dieu, parce qu'elle présente une trame vivante, un
« textus » au sens exact du mot, dans lequel le seul nom vrai, le « Tétragramme »,
est tissé d'une façon invisible et indirecte, et où il revient aussi toujours comme un
leitmotiv du modèle de la trame. L'élément fondamental à partir duquel la structure
de la Tora s'établit est le Tétragramme. Si l'on avait demandé à Gikatilla de
quelle façon exactement ce tissage s'est opéré, il aurait certainement répondu,
avec son professeur Abraham Aboulafia, que les éléments fondamentaux, le nom J
H W H, les autres noms de Dieu et les appellations ou kinnujim, ont été transformés
par des permutations et combinaisons de consonnes, d'après les règles données
par les talmudistes pour de tels processus, celles-ci se soumettant à ces processus
de combinaison, jusqu'à ce qu'elles apparaissent enfin sous la forme de la
phrase hébraïque de la Tora, comme nous la lisons de nos jours.
36 La kabbale et sa symbolique
Les initiés qui connaissent et comprennent ces principes de permutation et de
combinaison, peuvent inversement repartir du texte et reconstruire la trame originelle
des noms. Toutes ces métamorphoses des noms ont une double fonction.
D'une part, elles servent à conférer à la Tora cet aspect, sous lequel elle apparaît
comme une communication, un message de Dieu à l'homme, message accessible à
la compréhension de l'homme. D'autre part, ces processus indiquent l'action secrète
de la puissance divine, qu'on ne peut connaître que par le vêtement tissé par
les noms divins. Ces processus servent à des fins déterminées dans l'oeuvre créatrice.
Enfin, il faut encore dire que le principe de l'image de la Tora, tissée avec le
nom, n'apporte aucune contribution à une exégèse concrète de l'Écriture. Ici, nous
avons affaire à un principe purement mystique, dont la tendance est de soustraire
la Tora au discernement humain dans son contexte spécifique, ce qui est finalement
le seul sens qui soit important pour l'exégèse. Pour eux, le fait que Dieu s'exprime
lui-même, même si une telle manière de s'exprimer est encore bien loin du
discernement humain, est infiniment plus important que chaque signification spécifique
qui pourrait transmettre une telle expression. Ainsi considérée, la Tora est
un « absolutum » qui précède toutes les phases de cette interprétation humaine
qui, aussi profondément qu'elle y pénètre, représente toujours forcément une relativité
à l'égard du caractère absolu, privé de formulation, de la Révélation divine.
Plusieurs kabbalistes, comme par exemple Menachem Recanati (vers 1300), sont
allés encore plus loin. En remontant à une parole ancienne : « Avant la création du
monde, existaient seulement Dieu et son nom (20) », ils enseignaient que le nom
dont il s'agit ne serait pas seulement le Tétragramme J H W H mais la totalité des
manifestations multiples de la puissance divine, qui serait le véritable nom de
Dieu au sens mystique. Ces kabbalistes pouvaient ainsi avancer d'un pas et affirmer
que Dieu lui-même est la Tora, « car la Tora n'est pas extérieure à lui et Lui
n'est pas extérieur à la Tora (21) ».
Recanati cite ce texte au nom des kabbalistes et, en effet, on trouve une affirmation
semblable dans l'oeuvre de Gikatilla sur les fondements mystiques des Commandements
:
« Sa Tora à Lui, et c'est cela que disent les kabbalistes, l’Être Saint, loué
soit-Il, est dans Son Nom, Son Nom étant en Lui, et Son Nom est Sa Tora
(22) ». Dans un autre passage, il explique cette déclaration lorsqu'il dit, en
concordance avec une ancienne formule des hymnes des mystiques, la «
Merkaba » : « C'est un principe important, que les anciens ont exprimé
dans les mots : « Ton Nom est en Toi et en Toi est Ton Nom ». Car les
lettres de son Nom Sont Lui-même, et même si elles s'éloignent de Lui,
elles restent pourtant fermement enracinées en Lui (littéralement : « Elles
s'envolent et restent auprès de Lui (23) »). »
D'après son explication, les lettres forment le corps mystique de la divinité, et
Dieu représente une sorte d'âme pour les lettres. Cette comparaison entre Dieu et
Sa Tora d'une part, et l'âme et le corps de l'autre, nous amène au deuxième principe,
qui sera le sujet de ce qui suit.
La kabbale et sa symbolique 37
3.
Que la Tora soit un organisme vivant, c'est une notion qui se trouve dans la ligne
de plusieurs courants de la pensée des kabbalistes. La comparaison de l'âme et du
corps, dans la citation de Gikatilla que nous venons de citer, n'est pas la seule affirmant
une telle idée ; l'image de la Tora tissée de noms sacrés est, elle aussi, uniquement
une autre expression métamorphique pour dire qu'elle est une trame vivante.
Mais cette idée de la Tora considérée comme un organisme est plus ancienne
que Gikatilla et a déjà été prononcée avec une clarté pénétrante par les
vieux kabbalistes espagnols. Esra ben Salomon de Gérone écrit, dans son commentaire
du « Cantique des Cantiques », que la Tora ne contenait pas une lettre ou
un point superflu, « parce qu'elle représente dans sa totalité divine un édifice qui
est taillé dans le nom de l’Être Saint, Béni soit-Il (24) ». Ce qu'il faut comprendre
par cette construction divine, binjan Elohi, ressort d'une longue explication donnée
à ce propos par le plus jeune contemporain d'Esra, Asriel de Gérone, dans son
commentaire kabbalistique de l'Hagada talmudique. Il part du fait que la Tora est
le nom de Dieu et aussi qu'elle est vivante, avec une âme. Les particularités massorétiques
du texte de la Tora, telles qu'elles se présentent dans les disciplines différentes
communiquées par les rouleaux de la Tora, apparaissent aussi dans des
extraits et des passages différents, à des moments variés, et indiquent chez celle-ci
des ressemblances avec un organisme complet et en lui-même parfait. « De même
qu'il existe des membres et des jointures dans le corps des hommes et qu'il s'y
trouve aussi des organes qui sont plus ou moins nécessaires à la vie, on trouve
aussi apparemment des éléments divers dans la Tora. A celui qui ne comprend pas
leur sens caché, certains textes et versets lui apparaissent seulement dignes d'êtres
jetés au feu ; mais à celui qui a acquis la connaissance de leur véritable sens, ils
apparaissent comme des parties importantes de la Tora. Ainsi, celui qui, lui-même,
omet une lettre ou un point de la Tora, est comparable à celui qui laisse quelque
chose s'échapper d'une structure parfaite (25). Il en résulte encore, quant au caractère
divin de la Tora, qu'il n'existe aucune différence importante entre le passage
de Genèse 36, qui présente les maîtres de la maison d'Esaù (donc une entreprise
apparemment tout à fait superflue), et les Dix commandements, « car tout est un
seul ensemble et un seul organisme (26) ».
Ici, nous avons une liaison entre les deux principes. La Tora est un nom, mais ce
nom est construit comme un organisme vivant. Le nom, qui forme l'origine de
tout, n'est pas seulement un « absolutum », mais se divise, dans le processus par
lequel il se manifeste dans la Tora, en des niveaux différents d'un être organique.
La différence existe seulement par le fait qu'un organisme ordinaire se divise en
parties importantes et non importantes à la vie, tandis qu'une telle distinction est
légèrement apparente dans la Tora. Le mystique authentique découvre les significations
secrètes même dans les parties apparemment sans importance, il est même
capable d'en extraire des indications ou des symboles pour une connaissance ou
un enseignement plus profond ; ce qu'ont fait, par exemple, le Zohar et la Kabbale
lourianique pour ce chapitre 36 de la Genèse.
38 La kabbale et sa symbolique
Cette idée d'une constitution de la Tora comme un organisme mystique apparaît
déjà dans le traité de Philon sur la secte juive des Thérapeutes d'Egypte : « Car la
Tora tout entière (nomothesia) semble être pour ces hommes quelque chose
comme un être vivant; le sens du mot est, ici, le corps, mais l'âme, le sens secret
qui se trouve à l'origine du mot écrit (27) ». C'est sur une semblable conception de
la Tora que Philon a souvent fondé ses écrits (28). Je ne vois aucune raison suffisante
pour concevoir une liaison historique entre les kabbalistes et les Thérapeutes
d’Égypte, ou Philon lui-même. L'attitude des mystiques en face des Textes Sacrés
s'exprime d'une façon totalement indépendante dans des images du même genre.
Cette idée de la Tora en tant qu'organisme, est aussi une idée fondamentale du Zohar,
qui fut composé environ cinquante ans après l'oeuvre d'Asriel. Nous y lisons,
par exemple : « Celui qui s'en rapporte à la Tora tient le monde en marche et permet
à chaque élément d'exercer sa fonction. Car il n'y a pas un membre dans le
corps humain qui n'ait son pendant dans le monde conçu dans sa totalité. Ainsi
que le corps humain se compose de membres et de jointures de rangs différents,
qui agissent réciproquement, sont rétroactifs et constituent un organisme, ainsi est
aussi le monde : toutes les créatures en lui sont ordonnées comme des membres se
trouvant dans un mutuel rapport hiérarchique et si elles sont en bon ordre (ou : se
trouvent en un accord harmonieux), elles forment un organisme proprement dit. Et
tout est ordonné selon le premier symbole de la Tora, car la Tora se compose de
membres et de jointures se trouvant dans un rapport hiérarchique réciproque, et
quand ils sont arrangés en bon ordre, ils forment un seul organisme (29) Une autre
parabole exprime cette idée à partir de l'image de l'arbre ; on la trouve dans un
autre passage du Zohar (30) et elle est exprimée sous une forme encore plus précise
par Moïse de Léon, que je considère comme l'auteur de la partie principale du Zohar
: dans un de ses textes hébraïques, il écrit : « Car on appelle la Tora l'arbre de
vie... Comme l'arbre se compose de rameaux et de feuilles, d'écorce, de moelle et
de racines, dont chaque élément peut être appelé partie constituante de l'arbre,
sans que ces éléments soient séparés substantiellement les uns des autres, tu verras
aussi que la Tora contient beaucoup d'éléments intérieurs et extérieurs, et tous
forment une seule Tora et un seul arbre, sans qu'il y ait là une distinction... Et bien
qu'on trouve dans les paroles des sages du Talmud, que l'un défend ce que l'autre
permet, que l'un explique comme virtuellement pur ce que l'autre tient pour interdit,
que l'un dise une chose, et l'autre une autre, il faut pourtant savoir que tout
présente une unité (31) ».
L'auteur du Livre Tikkune Zohar, qui écrivit quelques années après la composition
de la partie principale du Zohar, dit aussi : « La Tora a une tête, un corps, un coeur,
une bouche, et d'autres membres, de la même façon qu'Israël (32) ». Nous avons ici
un parallèle entre les deux organismes mystiques de la Tora et d'Israël. Dans le
Zohar lui-même on parle de chacun de ces organismes ou des passages différents
sans les lier l'un à l'autre. Le parallèle entre eux semble être tracé d'abord par l'auteur
des Tikkunim. L'organisation mystique de la Tora où le nom de Dieu est incorporé,
est ainsi mise en corrélation avec le corps mystique de la communauté d'Israël,
que les kabbalistes ne considèrent pas uniquement comme un symbole ésotéLa
kabbale et sa symbolique 39
rique de la Schekina, symbole selon lequel les membres isolés de ce corps sont
pour ainsi dire les « membres de la Schekina (33) ». Les kabbalistes d'une époque
plus tardive ont tiré, comme nous le verrons, de la conception de cette corrélation
des conclusions encore plus précises.
Il y a encore une autre symbolique qui exprime cette idée de l'organisme, d'une
manière qui fait apparaître pour la première fois des représentations extrêmement
audacieuses de la nature de la Révélation qui se trouve dans la Tora. Pour comprendre
cette idée, il faut songer ici à la très ancienne division juive traditionnelle
de la Tora en « Tora écrite » et « Tora orale ». La Tora écrite, comme l'entend
l'usage ésotérique de la langue dans les sources talmudiques, est le texte du Pentateuque.
La Tora orale désigne tout le reste, ce qui est présenté par les spécialistes
de l'Écriture et les sages, pour l'explication de ce corpus écrit, soit sur un plan normatif,
halachique, c'est-à-dire dans un développement plus proche des déterminations
de la Loi, soit dans d'autres explications de ce texte. La Tora orale représente
la tradition du peuple israélite, comme le complément et la concrétisation nécessaires
de la Tora écrite. Selon la tradition rabbinique, Moïse a reçu sur le Sinaï la
Tora orale en même temps que la Tora écrite, et ce que plus tard tout érudit pourra
rechercher dans la Tora a déjà été donné à Moïse dans cette tradition orale. La totalité
de la Tora renferme donc dans le Judaïsme rabbinique ces deux niveaux dans
un tout unique (34). La tradition orale et la parole écrite se complètent et on peut
les considérer séparément. Dans la pensée des kabbalistes ces deux notions ont
joué dès l'origine un rôle important et sont aussi liées à la symbolique mystique
des Sefiroth. La Tora écrite, en particulier, fut comprise comme un symbole de la
partie dispensatrice de la Divinité, comme elle apparaît avant tout dans la Sefira
Tif'ereth, mais la Tora orale fut considérée comme un symbole de la partie réceptive,
qui est en même temps celle de la Schekina et de la communauté d'Israël.
Ces deux Sefiroth révèlent dans leur liaison active l'action de Dieu, tout comme la
totalité de la révélation n'est donnée que dans cette unité de la Tora écrite et orale.
Les formes sous lesquelles ont été données à la terre la Tora écrite et la Tora orale,
par exemple les rouleaux de la Tora ou le recueil des traditions talmudiques, renvoient
à ces sphères plus vastes, d'où elles proviennent par leur essence. Cette
image de la Tora conçue comme un organisme muni de membres, que j'ai déjà cité
du texte du Tikkune Zohar, représente, comme l'auteur le développe dans le même
passage, le coeur de la Tora écrite, et la bouche de la Tora orale. Les écrits les plus
anciens des kabbalistes, comme le livre Bahir, spéculent déjà sur ces deux domaines
de la Tora (35). Mais les développements les plus remarquables sur leur
rapport se trouvent dans un fragment d'un des premiers kabbalistes, qu'il faut peutêtre
attribuer au kabbaliste provençal Isaac l'Aveugle. Ce fragment conservé jusqu'alors
uniquement en manuscrit donne un commentaire mystique au commandement
du Midrasch Konen (36), qui traite de la cosmogonie. Ce Midrasch reprend
l'image, déjà mentionnée plus haut, de la Tora préexistante, écrite avec du feu noir
sur du feu blanc, et que, comme nous l'avons vu, Nachmanide a comprise comme
une allusion au statut mystique de la Tora. La Tora semble ici brûler devant Dieu
en lettres de feu noir sur du feu blanc ; cette image a inspiré Rabbi Isaac dans ses
40 La kabbale et sa symbolique
développements, et cela bien avant Nachmanide. Il écrit entre autres : « Toutes les
choses enfouies (les formations les plus intérieures) étaient enfouies dans la Justice
de Dieu, et étaient destinées à passer un jour de la potentialité à la réalité.
Émanées des Sefiroth (plus élevées), elles furent enfouies, gravées et formées
dans un degré de la grâce (la Sefira Chessed, qui s'appelle aussi justice de Dieu),
et tout cela s'accomplissait dans une formation intérieure et inimaginablement
subtile. Cette formation s'appelle la Tora non encore développée, la Tora résumée,
ou bien la Tora de la Grâce. Avec tous les autres éléments enfouis ont été pris en
elle (principalement) deux éléments de cette sorte. L'un a la forme de la Tora
écrite, et l'autre de la Tora orale. La forme de la Tora écrite est celle des couleurs
du feu blanc, et la forme de la Tora orale a l'apparence des couleurs du feu noir.
Toutes ces potentialités de la Tora non encore développée existaient en puissance
et n'étaient perceptibles, ni dans le domaine spirituel, ni dans le domaine des sens,
jusqu'à ce que la volonté de Dieu provoque la pensée de les rendre réelles par le
moyen de la sagesse originelle et de la connaissance cachée.
Ainsi, il y avait donc préexistentiellement, à l'origine de chaque oeuvre, la Tora
non développée (Tara Kelula) qui se trouve dans la Main Droite de Dieu avec
toutes ces formes originelles (littéralement : signes gravés) qui sont cachées en
elle, et le Midrasch y fait allusion quand il veut dire que Dieu prenait la Tora originelle
(Tora Keduma), qui est née du lieu de rupture de la « Repentance » et de la
source de la sagesse originelle (37), et engendrait dans un seul acte spirituel la Tora
non-développée, pour conférer de la durée aux fondements de tous les mondes ».
L'auteur décrit aussi comment naissent de la Tora non développée, qui correspond
à la Sefira de la Grâce, la Tora écrite, liée à la Sefira de la Miséricorde divine (qui
est Tif'ereth), et la Tora orale, conforme au règne du jugement divin dans la dernière
Sefira, Malchut.
L'organisme ardent de la Tora, qui brûlait en feu noir sur feu blanc devant Dieu,
est compris ainsi par lui : le feu blanc est la Tora écrite, dans laquelle la forme des
lettres n'est pas encore visible, mais qui ne reçoit cette forme des consonnes ou
des points voyelles que grâce à la puissance du feu noir, qui est la Tora orale. Ce
feu noir est comme l'encre sur le parchemin. « Et c'est pour cela que la Tora ne
peut prendre une forme corporelle, si ce n'est par la puissance de la Tora orale,
c'est-à-dire que sans celle-ci elle ne peut pas être vraiment comprise ». Seul,
Moïse, le maître de tous les prophètes, a pénétré jusqu'au fond, et dans une
contemplation continuelle, de cette Tora écrite, mystique, qui est encore cachée
dans la forme invisible de la lumière blanche. Tous les autres prophètes n'en ont
eu qu'un aperçu fugitif dans des intuitions momentanées (38).
Dans ce passage particulièrement profond se cache, derrière la symbolique mystique,
l'idée que sur cette terre, à proprement parler, il n'existe aucune Tora écrite.
Cette idée est riche de contenu. Ce que nous appelons Tora écrite, est déjà passé
par la médiation de la Tora orale, ce n'est plus une forme cachée dans la lumière
blanche, mais issue de la lumière noire, qui détermine, limite et indique ainsi la
qualité de la rigueur du jugement divin. Tout ce que nous voyons dans la Tora
sous une forme fixe, écrite avec de l'encre sur du parchemin, ce sont finalement
La kabbale et sa symbolique 41
des interprétations, des déterminations plus complètes du sens caché. Il n'y a de
Tora qu'orale, c'est le sens ésotérique de ces mots, et la Tora écrite n'est qu'une notion
mystique, qui ne vaut que dans une sphère accessible aux seuls prophètes.
Moïse a, il est vrai, reçu sa révélation, mais la transmission de ce qu'il a laissé au
monde comme Tora écrite est seulement la forme spirituelle, qu'il a reçue par la
médiation de la Tora orale. La blancheur mystique des lettres sur le parchemin du
rouleau est la Tora écrite, mais non le noir de l'écriture tracée par l'encre (39). Dans
l'organisme mystique de la Tora, ces deux sphères se mêlent et il n'y a pas de Tora
écrite qui, sans l'élément de la Tora orale, soit pensable ou reconnaissable pour des
créatures qui ne sont pas des prophètes.
4.
Ce principe de la Tora comme organisme est en rapport étroit avec le troisième
principe que nous allons pouvoir examiner : le principe selon lequel la Tora possède
une signification variée et même infinie. On considère souvent les différents
membres de la Tora, qui furent conçus dans cette image de l'organisation, comme
étant non des « organes » de même rang et de même importance, mais des « niveaux
de sens » différents à l'intérieur de la Tora. Ils conduisent le mystique qui se
plonge dans le texte sacré, vers des significations intérieures de plus en plus profondes
delà connaissance. L'idée d'un organisme s'identifie alors avec l'image
d'une hiérarchie vivante comprenant des significations à des niveaux de sens différents.
Le point de vue kabbalistique rencontra sur ce point une façon de penser qui était
pratiquée par les philosophes juifs du Moyen Age, et qu'ils ont reçue de leur côté
comme héritage de la tradition philosophique des Arabes. On sait que dans cette
littérature juive et arabe un rôle très important fut attribué au dualisme concernant
les deux niveaux des textes sacrés, l'intérieur et l'extérieur. Ce dualisme s'harmonisa
autant avec ce rationalisme ésotérique des philosophes et des commentateurs
radicaux, sur lequel, dans notre génération, Léon Strauss a insisté avec tant d'énergie
(40), dans des textes importants, qu'avec les intérêts religieux des mystiques qui
tentaient de retrouver leur propre monde dans les profondeurs des Écritures
Saintes. Il n'est pas nécessaire que je m'occupe ici en détail des courants dans
l'histoire religieuse de l'Islam qui, particulièrement comme les sectes ésotériques
(cf. les Ismaélites), insistaient beaucoup sur le sens intérieur, allégorique ou mystique
du Coran — contrairement au sens simple ou extérieur des mots, qui n'ont
aucune importance aux degrés supérieurs de l'initiation. Les auteurs arabes aiment
rassembler les partisans de cette tendance sous le nom bâtinijja, c'est-à-dire les représentants
du sens intérieur, les ésotériques ou les spiritualistes. Il est intéressant
de constater que les descriptions employées par les philosophes juifs pour ce dualisme
des deux niveaux de sens (chizon et penimi, l'extérieur et l'intérieur) ne se
trouvent jamais dans le contexte des plus anciennes sources juives, mais qu'elles
sont des traductions exactes des idées arabes correspondantes. Sans doute cette
terminologie s'est-elle acclimatée d'abord dans les cercles islamiques avant d'être
adoptée par les philosophes juifs. Ils identifièrent alors le sens interne avec l'interprétation
philosophique du texte qui tente d'en déchiffrer le caractère ésoté42
La kabbale et sa symbolique
rique. Et justement, pour une interprétation mystique du texte, dans un sens précis,
cette notion ne servait chez eux à rien. On y parvint seulement quand cette terminologie
fut adoptée, premièrement par les kabbalistes espagnols et finalement par
l'auteur du Zohar, qui la traduisit en langue araméenne. Le principe selon lequel la
Tora est en même temps cachée et révélée, ésotérique et exotérique à la fois, 'oraitha
sethim we-galia, est exposé en plusieurs passages du Zohar (41). L'auteur ne
voit pas ce dualisme seulement dans la Tora, mais dans chaque niveau concevable
de l'existence, à commencer par Dieu et jusque dans tout les domaines et aspects
de la Création.
D'autre part, il ne faut pas oublier que les kabbalistes espagnols vivaient dans un
climat spirituel où des idées issues du milieu chrétien et de sa tradition pouvaient
facilement s'introduire dans des cercles juifs. Deux rameaux différents, provenant
de la même racine ancienne, se rencontrent dans la formation finale de la doctrine
du Zohar, venant de la Tora. Philon d'Alexandrie est certainement à l'origine de
cette racine et c'est à lui que remontent en dernier lieu toutes ces différenciations
entre le sens littéral et le sens spirituel, qui ont atteint le Christianisme des Pères
de l'Église et du Moyen Age, ainsi que l'Islam (par des sources christiano-orientales).
Si de telles idées se sont conservées, ce qui est bien possible, dans des
cercles juifs qui ne sont provisoirement pas reconnaissables pour nous, elles ont
sans doute trouvé leur visage historique visible sous l'influence de ces autres courants.
En effet l'enseignement du Zohar sur les niveaux différents des sens nous place
devant cette question : n'est-elle pas historiquement liée avec la doctrine semblable,
mais plus ancienne, du sens quadruple de l'écriture, telle qu'elle a été développée
par des auteurs chrétiens du début du Moyen Age (42).
Il y a 70 ans déjà que Wilhelm Bâcher, dans un important écrit sur l'exégèse biblique
du Zohar, a admis une telle filiation historique (43). Mais comme il n'avait
pas une vue très nette de l'essence des différentes niveaux littéraires dont se compose
le Zohar, il ne pouvait formuler ses résultats avec l'exactitude qu'on peut atteindre,
à mon avis, dans l'état où en sont nos recherches. Mais avant de considérer
d'une façon plus précise les images du Zohar, nous avons encore à faire une remarque.
Le sens interne de la Tora fut, comme nous l'avons dit, mis au même niveau
que l'allégorie philosophique par de nombreux philosophes juifs. En effet,
beaucoup de leurs explications allégoriques rendent un son très « philonien ». On
retrouve dans la Bible des idées et des doctrines de caractère philosophique. L'allégorie,
dans ce sens, ne formait cependant, en aucune façon, l'épine dorsale ou le
pivot de l'exégèse de la Kabbale, qu'on pourra nommer dans un sens plus exact
symbolique. Ce que l'exégèse kabbalistique découvrait derrière le sens littéral de
la Bible, ou son explication talmudique, était plutôt quelque chose de tout différent.
Les kabbalistes ne trouvaient pas en premier lieu dans la Bible une représentation
des pensées philosophiques, mais plutôt la représentation symbolique du
processus secret de la vie divine, qui se développe dans les manifestations et les
émanations des Sefiroth. Cet intérêt qu'on peut de préférence nommer théosophique
a pour eux la première place. En ce qui concerne l'allégorie proprement
La kabbale et sa symbolique 43
dite, il y a chez les kabbalistes des attitudes très différentes. Une autorité aussi
éminente que Nachmanide se garde consciemment de donner dans son commentaire
de la Tora des explications allégoriques dans le sens des philosophes. Il était
très conscient du danger qui pourrait naître dans l'observance du rituel juif, d'une
spiritualisation de la Tora, quand elle est précisément inhérente à une allégorie totale.
Il met expressément en garde contre de tels dangers, dans un passage de son
commentaire du Deutéronome (29:29), qui manque pour une raison inconnue dans
nos exemplaires (44). Ce danger n'était pas présent, selon lui, dans l'interprétation
mystique du texte biblique, où le symbole ne prend sa signification que par l'accomplissement
réel des Commandements. Mais tous les kabbalistes n'avaient pas
cette attitude réservée à l'égard de l'allégorie. Beaucoup la regardaient comme un
instrument légitime. Même l'auteur du Zohar, qui était certainement intéressé par
une description mystique et symbolique du monde secret de la divinité, n'exclut en
rien, les interprétations allégoriques de certains fragments de la Bible C'est ainsi
que pour lui, le livre de Jonas, et aussi les histoires des patriarches dans la Genèse,
étaient des représentations allégoriques du destin de l'âme humaine. Ce qui ne
l'empêche pas du tout d'interpréter d'une façon purement mystique, et précisément
d'une plus haute portée, les histoires des patriarches. Dès le moment où l'interprétation
ésotérique de l'Écriture apparaissait sous ses deux aspects différents, l'aspect
allégorique et l'aspect mystique proprement dit, le chemin était aussi ouvert
aux kabbalistes vers une conception de la Tora dans laquelle elle pouvait apparaître
sur quatre plans de signification différents. Tandis que, par exemple, Joseph
ibn Aqnin, le disciple de Maïmonide, parle partout dans son commentaire du «
Cantique des Cantiques » de ces trois niveaux d'interprétation : le littéral, le hagadique
et le philosophico-allégorique, les kabbalistes y ajoutaient une quatrième
forme, celle du mystère théosophique dans le sens que nous venons de définir.
Dans la Tora, on appelle de préférence cette forme rasa de mehemanutha, compréhension
de l'Écriture, compréhension qui se révèle au « secret de la foi ».
Cette image du sens essentiellement quadruple de la Tora apparut à peu près à la
même époque, vers la fin du XIIIe siècle, chez trois auteurs kabbalistes. Ceux-ci
appartenaient probablement au même cercle ; ils se trouvaient, en tout cas, liés les
uns aux autres. Ce sont Moïse de Léon, qui est aussi l'auteur de la partie principale
du Zohar, Bachja ben Ascher et Josef Gikatilla. Les définitions qu'ils donnent de
ces quatre niveaux d'interprétation divergent cependant à un certain degré. Le développement
que cette idée a subi dans les textes du Zohar, et qui exerça aussi une
influence durable sur toute la mystique juive postérieure, était d'une importance
extraordinaire.
La plus ancienne trace de cette idée se trouve dans le Midrasch ha-ne 'elam du
livre de Ruth, une des plus anciennes compositions dans lesquelles l'auteur du Zohar
ait essayé son talent. Il y est dit : « Les mots de la Tora sont comparés à une
noix. Comment faut-il comprendre cela? Exactement comme la noix a une coquille
à l'extérieur et un noyau à l'intérieur, ainsi chaque mot de la Tora contient
aussi un « factum » extérieur (ma'asseh), Midrasch, Hagada et Mystère (Sod),
dont chacun présente un sens plus profond que celui qui le précède (45). » Ce pas44
La kabbale et sa symbolique
sage est, à maints égards, remarquable. Il n'emploie pas encore de mots propres
définis, ni de formules pour l'appellation des quatre niveaux d'interprétation,
comme nous le trouverons plus tard. La distinction entre Midrasch et Hagada n'est
pas non plus encore clairement définie. On a l'impression que la « Hagada » se
rapporte à n'importe quelle forme allégorique ou tropique de l'interprétation, tandis
que le « Midrasch » est compris comme la méthode herméneutique, par laquelle
les Halachistes et les Légalistes du Talmud tirèrent leurs points de vue du
texte biblique. La comparaison de la Tora avec une noix n'est pas neuve dans la
littérature juive. Elle fut déjà employée, en particulier en rapport avec la Merkaba
écrite par Ezéchiel (chap. I), par les Hassidistes allemands et français au début du
xme siècle. Il s'agissait d'une comparaison particulièrement expressive, parce qu'il
est dit de la noix qu'elle ne contiendrait pas seulement la coquille extérieure, dure,
mais aussi deux enveloppes souples à l'intérieur, protégeant le noyau de la noix.
La même comparaison fut d'ailleurs employée vers la fin du XIIe siècle par le célèbre
moine et prophète calabrais Joachim de Flore dans son Enchiridion in Apocalypsim
(46).
Une succession de plans, essentiellement semblables, mais présentés avec un développement
plus détaillé, est décrite dans la Tora, dans un passage célèbre qui est
devenu un « locus classicus » des kabbalistes. « II est vrai que lorsque la Tora
laisse sortir un mot de son écrin, il apparaît un moment et se cache aussitôt. Et
lorsqu'il se montre hors de son écrin et de nouveau se cache immédiatement, alors
il le fait seulement pour ceux qui le connaissent et ont confiance en lui. Car la
Tora est comme une bien-aimée belle et bien faite, qui se cache dans une petite
pièce retirée de son palais. Elle a un seul amant, que personne ne connaît, et qui
reste caché. Par amour pour elle, cet amant passe toujours devant la porte de sa
maison et (en la cherchant) laisse rôder ses yeux de tous les côtés. La bien-aimée
sait que l'amant va et vient sans arrêt devant la porte de sa demeure, et laisse ses
yeux (en la cherchant) errer de tous côtés. Elle sait que le bien-aimé assiège
constamment la porte de sa maison. Que fait-elle? Elle ouvre une petite fente dans
cette chambre cachée où elle se trouve, dévoile pour un instant son visage à
l'amant et aussitôt se cache de nouveau. Tous ceux qui seraient par exemple auprès
du bien-aimé ne verraient rien. Seul le bien-aimé la voit et tout en lui, son
coeur et son âme, se tourne vers elle, et il sait que, par amour pour lui, elle s'est
montrée un instant et a brûlé d'amour pour lui. Il en est ainsi de la parole de la
Tora. Elle ne se révèle qu'à celui qui l'aime. La Tora sait que le mystique (Chakim
libba, littéralement : « celui qui a la sagesse de coeur ») marche chaque jour devant
la porte de sa maison. Que fait-elle? elle montre son visage hors de son palais
caché et lui fait signe, puis retourne tout de suite à sa place et se cache. Tous ceux
qui se trouvent là ne le voient pas et ne le savent pas, sauf le mystique, et tout en
lui, son coeur et son âme, se tourne vers elle. Et c'est pour cela que la Tora est visible
et cachée et va pleine d'amour vers son bien-aimé et éveille en lui l'amour.
Venez et voyez : c'est le chemin de la Tora. Au commencement, quand la Tora
veut pour la première fois se dévoiler à l'homme, elle lui fait signe un bref instant.
S'il le comprend, tout est bien ; s'il ne le comprend pas, elle envoie quelqu'un vers
lui et le traite de sot. La Tora dit à celui qu'elle envoie vers l'homme qui l'appelle :
La kabbale et sa symbolique 45
dis à ce sot qu'il vienne ici, afin que je lui parle. D'où ces mots (Prov. 9 :4) : « Celui
qui est fou, qu'il vienne ici, dit-elle à celui dont le sens est aveugle. » S'il vient
à elle, elle commence à lui dire, de derrière un rideau, des mots qui parlent à son
intelligence, jusqu'à ce qu'il vienne très lentement regarder de plus près, et qu'il
entre, et on appelle cela Derascha (47). Alors elle lui dit à travers un voile transparent
des paroles allégoriques (millin de-chida) et on sous-entend Hagada (48).
Alors seulement, quand il s'est familiarisé avec elle, la Tora se dévoile à lui de visage
à visage et lui parle de tous les secrets cachés et de tous les chemins cachés,
qui sont dans leur coeur depuis le premier jour. Alors, cet homme est appelé un
« Maître », cela signifie proprement « époux de la Tora », comme le maître de la
maison auquel la Tora dévoile tous ses secrets, ne lui cache et ne lui tait rien. Elle
lui dit : tu vois maintenant que se trouvent, dans le signe que je t'ai donné au début
en un seul mot, tant et tant de mystères, et quelle est la vérité. Alors il voit que l'on
ne peut en effet rien ajouter ou supprimer à ces paroles. Et alors seulement le vrai
sens littéral de la Tora, tel qu'il est, lui devient clair, avec son texte littéral auquel
on ne peut ajouter ou supprimer un mot. Et c'est pour cela qu'il faut, que les
hommes fassent attention à suivre la Tora (c'est-à-dire la scruter avec une grande
précision) pour devenir son bien-aimé, comme il est écrit » (49).
Cette belle parabole, qui est remplie d'éléments de la tradition chevaleresque et
courtoise du Moyen Age, représente un développement très proche de cette petite
phrase concernant la Tora comparée à une noix, et que j'ai citée plus haut en l'empruntant
au Midrasch de Ruth. Il emploie exactement la même terminologie :
Ma'asseh, le facteur extérieur, est ici remplacé par la notion plus courante Peschat,
qui indique le sens littéral ou simple, et reste encore dans l'éclairage mystique,
quoi qu'il soit devenu transparent, car la lumière mystique brille à travers
lui. Le passage III 202 a. du Zohar fait un pas en avant ; les différentes interprétations
y apparaissent comme des parties de l'organisme de la Tora, qui est l'arbre de
vie. La vieille expression Hagada est remplacée par la notion plus neuve de
Remes, qui sert dans l'hébreu du Moyen Age (sous l'influence de l'idiome arabe)
de « terminus technicus » pour l'allégorie. On y représente, en plus des quatre niveaux
de sens déjà nommés, un cinquième, c'est-à-dire l'interprétation à l'aide de
la valeur numérale des lettres hébraïques, Gematria, qui autrement ne constitue
pas son propre niveau de sens.
A ce stade, l'auteur du Zohar n'avait pas encore trouvé une forme fixe dans laquelle
il pût résumer cette théorie tout entière. Les passages du Zohar que nous
venons de citer furent écrits entre 1280 et 1286. Mais quand Moïse de Léon eut
achevé la partie principale du Zohar, composée dans la langue araméenne, sous
une forme pseudo-épigraphique, recueil des dialogues et des conférences du Rabbi
Simon ben Jochai et de ses disciples, au ne siècle, il rédigea aussi après 1286 une
série d'oeuvres kabbalistiques écrites en hébreu, qui furent publiées sous son
propre nom. On y trouvera souvent plus développées des formes de pensée déjà
contenues dans le Zohar. Nous savons qu'il a écrit avant 1290 un livre (aujourd'hui
perdu) sous le titre Fardes, ce qui veut dire littéralement « Paradis ». Ce titre re46
La kabbale et sa symbolique
pose sur un jeu de mots qui fut plus tard très prisé et était fort répandu dans la littérature
hébraïque. Ce jeu de mots se sert de la célèbre histoire du Talmud, qui
parle des quatre grands professeurs qui se consacrèrent, au H« siècle, à des études
ésotériques, et à propos desquels on emploie dans ce contexte l'expression : ils seraient
« entrés dans le Paradis ». Ils s'appelaient R. Akiba, Ben Soma, Ben Assaï et
Acher. « L'un vit et mourut, l'autre vit et devint fou, le troisième dévasta les jeunes
plantations (c'est-à-dire qu'il devint apostat et séduisit la jeunesse). Seul Akiba entra
sain et sortit sain (50). »
Le sens exact du mot Fardes dans ce passage a occupé depuis lors les esprits spéculatifs,
et je peux m'épargner d'entrer dans la question de savoir ce qu'était sa signification
originelle par rapport au passage du Talmud. Je l'ai fait ailleurs (51).
L'important, pour nous, c'est le fait que Moïse de Léon a lu cette définition riche
de mille nuances, comme une abréviation des quatre interprétations du sens de la
Tora, où chaque consonne du mot P a R D e S indique l'une de ces interprétations :
P pour Peschat, le sens littéral, R pour Remes, le sens allégorique, D pour Derascha,
l'interprétation talmudique et hagadique, S pour Sod, le sens mystique. Le
Fardes dans lequel pénétrèrent les quatre anciens sages, reçut alors la signification
de spéculation sur le sens vrai de la Tora dans ses quatre interprétations.
Dans une oeuvre écrite peu de temps après, Moïse de Léon reprit lui-même cette
image et la combina avec la comparaison, citée plus haut, de la Tora avec une
noix, sa coquille et son noyau. Quelques années plus tard, entre 1295 et 1305, un
anonyme, probablement un disciple ou un membre du cercle de Moïse de Léon,
composa les parties les plus tardives de l'ensemble des Écritures zoharistiques, les
deux oeuvres Ra'ja Mehemna, « le cerf fidèle » et Tikkune Zohar, un livre qui
contient 70 interprétations pour le premier chapitre de la Tora (Gen. 1 à 5). Cet auteur
a pris alors cette nouvelle formule pour les quatre interprétations du sens de
Fardes, et tous ses successeurs ont puisé à cette source. Dans le commentaire par
cet auteur de Genèse 2:10, sur les quatre fleuves qui jaillissent de l'Eden, c'est-àdire
du Paradis, l'ancienne anecdote talmudique reçoit une autre interprétation de
chacun de ces quatre savants. Le premier savant, est-il dit, entrait dans le fleuve
Pischon, dont le nom est indiqué ici comme pi schone halachoth (littéralement :
une bouche qui enseigne le sens de la Halacha). Ce Pischon représente ici le sens
littéral. Le deuxième entrait dans le fleuve Gichon, dont on met le nom en rapport
avec l'allégorie. Le troisième entrait dans le Chidekel, dont on interprète le nom
comme composé des deux mots chad kal, fin et agile, avec lesquels on indiquerait
la finesse et l'adresse de l'interprétation talmudique, derascha. Le quatrième entrait
dans le fleuve Euphrate, comparé au noyau le plus intérieur, la moelle, d'où
coule la source de vie, et qui, en d'autres termes, découvre et développe toujours
d'autres mystères. Ben Soma et Ben Assaï ne venaient que jusqu'aux coquilles, et
les voiles intérieurs de la Tora se laissaient remplacer. Seul, R. Akiba pénétrait jusqu'à
la moelle de la Tora, y entrait sain et en sortait sain (52). L'auteur du Ra'ja Mehemna
a encore une autre variante. Il parle, il est vrai, en plusieurs endroits du
mot propre Fardes ; il remplace, cependant, l'expression Remes, l'allégorie, par
Re'ijoth, discernement (53).
L'auteur des Tikkunim identifie la Schekina, la présence de Dieu qu'on considère
La kabbale et sa symbolique 47
comme la dernière émanation des dix Sefiroth, avec la Tora dans la manifestation
de sa plénitude, dans laquelle il comprend toutes les significations et tous les différents
niveaux de sens. Ainsi il pouvait nommer la Schekina « le paradis de la
Tora », Pardes ha-Tora (54). Aussi, comme Moïse de Léon, l'auteur des Tikkunim
combine cette notion avec le motif de la noix : « La Schekina en exil s'appelle
Fardes (c'est parce qu'elle est enveloppée pour ainsi dire dans quatre sens différents),
mais elle-même désigne le noyau le plus intérieur. C'est pour cela que nous
l'appelons aussi : noix, et le roi Salomon a dit quand il entra dans ce paradis de la
spéculation mystique : « Je suis descendu dans le jardin des noix » (Gant, des
Gant. 6:11) (55). La signification de la « Schekina en exil » dans son rapport avec
l'apparition de la Tora, sera précisée dans la suite de cet exposé. Moïse de Léon
lui-même a lié dans son « Livre sur l'âme intelligente », écrit en 1290, ce principe
du Fardes avec le premier principe qui fut décrit ici précédemment, c'est-à-dire le
principe de la Tora comme nom de Dieu. Il dit : « J'ai écrit, sous le titre Fardes, un
livre sur le mystère des quatre chemins, ce qui indique déjà son nom exact ; il se
rapporte à ces quatre chemins conduisant dans le Fardes, c'est-à-dire Peschat,
Remes, Derascha, Sod. Dans ce livre, j'ai divulgué tout ceci en détail par rapport
au secret des récits et des faits qui sont communiqués par la Tora, pour montrer
qu'ils se rapportent tous mystiquement à la vie éternelle et qu'il n'y a rien dedans,
qui ne se trouve pas dans le mystère de son nom » (56).
Le même principe fondamental de l'exégèse concernant les quatre sens de l'écriture
est employé encore par Bachja ben Ascher dans son vaste commentaire de la
Tora écrit vers 1291 à Saragosse. Bachja n'emploie pas l'expression Remes, mais
appelle cette méthode d'interprétation « allégorique », qui est pour lui identique à
une interprétation des principes de la philosophie médiévale, « la façon rationnelle
», Derech ha-Sechel. Le mot propre Fardes ne lui est pas encore venu, car il
avait, par exemple, connaissance de maintes parties du Zohar qui sont apparues
avant qu'il ait commencé d'écrire, mais des parties plus tardives n'existaient pas
encore en ce temps-là.
Une autre façon de définir ces quatre interprétations de sens se trouve dans les
fragments d'explications kabbalistiques sur le « Guide des Égarés » de Maïmonide,
écrites par Joseph Gikatilla. En tout cas, il fallait que ce texte soit composé à
la fin du XIIIe siècle (57). L'auteur dit : « On peut expliquer la Tora de trois ou
même de plusieurs façons ». Il appelle ces façons ou méthodes Perusch, Be'ur,
Pescher et Derasch. Perusch signifie chez lui le sens exact et grammatical et est
analogue à ce qu'on a appelé précédemment Peschat. Pescher, « explication », se
rapporte à une pénétration plus profonde du sens du mot. Derasch comprend pour
lui la méthode talmudique de la déduction de la Halacha des Écritures, ainsi que
l'allégorie. Le sens mystique s'appelle chez lui Be'ur. Littéralement, cela signifie
simplement « explication », mais par un jeu de mots mystique (comme les kabbalistes
les aiment), il est lié au mot hébreu Be'er, la fontaine, car la Tora est comparée
à une fontaine d'eau fraîche, d'où jaillissent toujours des interprétations nouvelles
de son sens caché. Une pensée tout à fait semblable se trouve aussi dans
Ra'ja Mehemna, dont l'auteur a lu au moins quelques écrits de jeunesse de Gika48
La kabbale et sa symbolique
tilla. Ici, la Tora est aussi une fontaine inépuisable qui ne peut jamais être épuisée
par aucune cruche, en hébreu Kad. Le mot Kad possède en hébreu la valeur du
nombre 24 et cela veut dire, pour l'auteur, que les 24 livres dans lesquels, d'après
la tradition juive, est divisé le canon biblique, ne peuvent épuiser totalement la
profondeur mystique de la Tora, la profondeur et la plénitude de l'Être caché de la
divinité, qui se manifeste par les livres de la Bible (58).
L'importance de ce contexte se trouve d'ailleurs soulignée par la place qu'occupé
le Zohar dans l'allégorisme, l'ésoté-risme aristocratique des commentateurs philosophiques,
qui s'est conservé entièrement. Cela apparaît justement dans un endroit
remarquable du Midrasch ha-Ne'elam, qui considère tout particulièrement les explications
allégoriques. Ici, nous trouvons une explication de la Hagada connue à
propos du règne messianique, dans lequel Israël consommera le Léviathan (59).
L'auteur est tout à fait d'accord avec l'explication philosophique que Maïmonide a
donnée de ce règne (60) et qu'il emploie littéralement. Il justifie entièrement, par
les dires des philosophes, la façon de parler figurative et radicale des Rabbis, avec
la nécessité de l’accommodation aux notions inférieures de la foule, cette foule
qui supporte plus facilement la souffrance de l'exil parce qu'elle s'attend à ce règne
et aux récompenses qui surviendront. Ici on attribue explicitement à l'un des orateurs
le mot selon lequel on ne doit pas détruire la foi du peuple, mais qu'on doit la
confirmer davantage (61).
Cet aspect quadruple de la Tora présente une grande ressemblance avec les images
présentées par les auteurs chrétiens du début du Moyen Age, comme Bède (au
VIIIe siècle) parmi d'autres. Ces idées très répandues au Moyen Age seront reprises
par des écrivains chrétiens. Ceux-ci parlent dans leurs textes de l'histoire, de
l'allégorie, de la topologie (ce qui veut dire chez eux homélie moraliste) et de
l'anagogie (où l'on entend le plus souvent l'interprétation de l'Écriture en relation
avec la fin des temps). Mais ici encore, les classifications se recoupent de façons
différentes. L'interprétation mystique proprement dite, « sensus mysticus », est
liée parfois avec l'« anagogie », et parfois séparée d'elle, et alors « allegoria et
anagogia » sont unies (62). Ce verset, dont l'origine n'a pas encore été découverte
et qui est devenu célèbre, est cité par Nicolas de Lyre (au XIVe siècle) :
Liftera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia.
Pourrions-nous concevoir une filiation historique entre les groupes d'images kabbalistiques
et chrétiennes sur ce point? Cette question a trouvé plusieurs réponses.
Wilhelm Bâcher a pris dans son exposé (cité plus haut) une position semblable,
tandis que de nos jours Ferez Sandler a cherché à prouver un développement indépendant
et immanent de la doctrine kabbalistique du Pardes (63). Bien qu'il soit naturellement
possible que les kabbalistes soient parvenus à leur doctrine des quatre
voies sans influence extérieure, alors qu'ils divisaient l'exégèse allégorique en aspect
philosophique et aspect théosopho-mystique, il me semble pourtant que l'opinion
plus ancienne de Bâcher contient la vérité. Le fait que cette image apparaît en
La kabbale et sa symbolique 49
même temps chez trois auteurs kabbalistes dans l'Espagne chrétienne, et le fait
qu'ils suivent cette théorie des quatre voies, bien qu'ils divergent à l'égard de la division
exacte de ces voies, tout cela démontre qu'ils doivent avoir trouvé quelque
part une telle image concernant ces quatre voies, qu'ils ont à leur tour reprise.
Alors on est amené à la conclusion d'une influence à travers l'herméneutique chrétienne.
A l'explication des voies différentes contenues dans le Zohar correspond en
effet l'opinion chrétienne. D'autre part, Gikatilla (ou le Pseudo-Gikatilla) n'aurait
pas eu une raison suffisante pour établir une distinction entre deux méthodes différentes
dans le sens du mot, s'il n'avait pas intérêt tout d'abord à faire ressortir l'une
des diverses voies de la Tora (64).
La transformation de cette image des quatre interprétations de sens dans l'organisme
hiérarchique de la Tora, dans le Zohar, n'était pas la seule contribution que
cette oeuvre puisse nous apporter, pour le problème qui nous occupe. Est également
importante l'autre thèse, selon laquelle chaque mot et même chaque caractère,
avait soixante-dix aspects (littéralement : « visages »). Ce n'est pas là une
thèse d'origine kabbalistique. Elle se trouve déjà dans le Midrasch assez tardif de
Bamidbar rabba et fut citée dès le xii« siècle par le célèbre exégète Abraham ibn
Esra, dans son introduction à son commentaire du Pentateuque (65). Elle n'existe
pas encore dans le Talmud, mais a été développée à partir d'un motif talmudique.
Soixante-dix est le nombre traditionnel des nations qui habitent la terre. Le Talmud
statue que chaque commandement qui sortait de la bouche de Dieu dans la
révélation du Sinaï, se divisait et pouvait être entendu dans les soixante-dix
langues (66). Le passage à l'image d'une époque plus tardive des 70 aspects apparaît
clairement dans l'Alphabet de Rabbi Akiba, un traité semi-mystique de
l'époque post-talmudique, qui n'a pas encore été considéré à ce point de vue. Nous
lisons :
« Tous les trésors de la sagesse furent donnés à l'archange de la sagesse
Segansagael, et ils furent tous ouverts pour Moïse sur la montagne du Sinaï,
de sorte que la Tora fut enseignée, pendant les quarante jours qu'il
passa là-bas, sous ses soixante-dix aspects, dans les soixante-dix
langues(67) ».
Plus tard, on laissa tomber les soixante-dix langues et la nouvelle formule apparut.
Le Zohar l'emploie abondamment. Les différents aspects sont les secrets que l'on
peut découvrir dans chaque mot. « Dans chaque mot brillent de nombreuses lumières
(68) ». La thèse est représentée déjà par un auteur du début du XIIe siècle,
qui fut très estimé par les kabbalistes en Espagne : Abraham bar Chija, qui écrit :
« Chaque lettre et chaque mot dans chaque partie de la Tora, a une base
profonde dans la sagesse et contient le mystère des mystères de la vie (divine)
que nous ne pouvons pénétrer jusqu'au fond. Permette Dieu que nous
puissions reconnaître seulement un peu de cette plénitude (69) ».
50 La kabbale et sa symbolique
Le sens du texte sacré ne peut être épuisé par n'importe quel nombre fini de lumières
et d'interprétations, et le nombre soixante-dix représente ici la totalité inépuisable
de la Parole divine. D'ailleurs, dans la Tora, la lumière et le mystère sont
identiques, car le mot hébreu 'or, la lumière, et le mot hébreu ras, le mystère ont la
même valeur de nombre : 207. Quand Dieu disait : « Que la lumière soit », il voulait
parler du mystère qui transparaît aussi dans la Tora, comme le dit l'auteur du
Midrasch ha-Ne'dam (70) ». Et cette lumière originelle cachée de la création, qui
était si noble, fut enfermée par Dieu dans la Tora, au lieu de l'avilir en la mettant
au service des hommes. Dans les méditations mystiques des kabbalistes sur l'Écriture,
un rayon apparaît. « De la lumière d'une lumière non-créée ». Une application
frappante de ce symbole du Zohar se trouve chez le célèbre kabbaliste Chajim
Vital (mort en 1620). Le mot Zohar signifie littéralement : éclat, splendeur. Ainsi,
la splendeur de la lumière divine qui brille dans la Tora, se réverbère, selon lui,
dans les mystères de ce livre. Cependant, quand ces mystères paraissaient sous le
déguisement de la forme du mot, sa lumière s'obscurcit. Le sens du mot de la Tora
est obscurité, mais le sens kabbalistique, le mystère est le Zohar, qui étincelle dans
chaque ligne de l'Écriture (71).
Cette dévalorisation du sens du mot proprement dit sera reprise par les kabbalistes
plus tardifs. Cette dévalorisation s'exprime déjà avec une grande accentuation
dans de nombreux endroits du Zohar ; Rabbi Simon lui-même disait :
« Malheur a celui qui considère la Tora comme un livre de simples récits
concernant les expériences quotidiennes, car si la Tora était cela, nous
pourrions encore aujourd'hui comprendre une Tora qui traiterait de telles
choses et qui serait encore plus excellente ; s'il s'agissait des choses terrestres,
il y a chez les rois et les monarques de ce monde (dans leur chronique)
des matériaux plus valables. Nous pourrions les imiter et composer
à travers eux une Tora semblable. Mais en réalité les paroles de la Tora
sont des paroles plus profondes et des secrets plus profonds. On dit même
des anges que quand ils descendent dans le monde (pour y accomplir une
mission), ils s'habillent du vêtement de ce monde et que, s'ils ne le faisaient
pas, ils ne pourraient pas exister dans ce monde et le monde ne
pourrait pas les supporter. Et si cela peut être dit des anges, on peut le
dire, avec bien plus de raison, pour la Tora, avec laquelle II a créé les
anges et l'univers et par laquelle ils existent tous. Quand elle descend au
monde, comment le monde pourrait-il la supporter, si elle ne s'habillait
pas dans des vêtements terrestres? Ainsi les histoires de la Tora ne sont
que ses vêtements extérieurs. Celui qui veut penser que ce vêtement est la
Tora elle-même et rien d'autre, doit rendre l'âme. Un tel homme ne fera
pas partie du monde futur. C'est pourquoi David parla ainsi (Psaume 119 :
18) : « Ouvre mes yeux afin que je voie des choses merveilleuses dans la
Tora », c'est-à-dire ce qui se trouve sous le vêtement de la Tora. Viens et
vois : il y a des vêtements que chacun peut voir, et quand les sots voient un
homme dans un tel vêtement, qui leur semble beau, ils ne regardent pas
plus près. Plus important, cependant, que ce vêtement est le corps, et plus
La kabbale et sa symbolique 51
important que le corps est l'âme. Ainsi, la Tora aussi a un corps, qui se
compose des commandements et des instructions de la Tora qui sont appelés
Gufe Tora, corps de la Tora (72). Ce corps est enveloppé de vêtements
qui se composent de récits de caractère terrestre. Les sots ne voient que le
vêtement, qui est la partie narrative de la Tora ; ils ne savent plus et ne
voient pas ce qui est sous le vêtement. Ceux, cependant, qui savent davantage,
ne regardent pas le vêtement, mais le corps qui se trouve dessous.
Les vrais sages, cependant, serviteurs du roi suprême, ceux qui se trouvaient
au pied du mont Sinaï, ne regardent que l'âme, qui est la vraie base
de la Tora tout entière. Un jour il leur sera donné de voir même l'âme la
plus intérieure de la Tora ». La Tora, ajoute l'auteur, a besoin d'un vêtement
extérieur de récits, comme le vin a besoin, pour se conserver, d'une
cruche. Mais il faut toujours pénétrer jusqu'au secret qui se cache derrière(
73).
Le progrès le plus important dans le développement de ce principe de la plénitude
du sens profond de la Tora fut entrepris par l'académie kabbalistique de Safed, au
XVIe siècle. Elle conservait l'ancienne idée que le nombre total des âmes d'Israël
qui sont sorties d’Égypte et qui ont reçu la Tora au pied du Sinaï, était 600 000.
Dans chaque génération il y a, d'après les lois de la migration des âmes et la division
des étincelles dans lesquelles l'âme se disperse, ces 600 000 âmes premières
en Israël. « En conséquence, il y a 600 000 aspects et 600 000 explications dans la
Tora. Correspondant à chacune de ces manières d'expliquer la Tora, la racine d'une
âme existe en Israël. Dans l'époque messianique chaque individu en Israël lira la
Tora conformément à cette explication qui est disposée à sa racine, et il en est de
même de la réalité de la Tora dans le Paradis (74) ».
Cette idée mystique, qu'il y a une manière par laquelle chaque âme isolée comprend
la Tora, est déjà mise en relief par Moïse Cordovero de Safed. Il dit que
chacune de ces 600 000 âmes a une place dans la Tora, qui lui est réservée. « et il
ne serait permis à aucun homme de comprendre l'âme de cette manière particulière,
individuelle, réservée à lui, sauf à celui dont l'âme provient de la Tora (75) ».
Les kabbalistes de Safed développaient, en correspondance avec le Zohar, une
autre idée, selon laquelle la Tora qui, dans son existence visible, ne contient qu'environ
340 000 lettres, d'une manière mystérieuse comprendrait pourtant 600 000
lettres. Ainsi, chaque individu en Israël possède une lettre dans cette Tora mystique,
à laquelle son âme est liée, et il lit la Tora selon la manière particulière qui
provient de sa racine supérieure. Dans la Tora, Menachem Asaria de Fano, un des
grands kabbalistes italiens vers 1600, dit dans son Traité sur l'âme que la Tora,
dans la forme sous laquelle elle était gravée sur les premières tables qui furent ensuite
brisées, contenait justement ces 600 000 lettres ; ce n'est que sur les tables
suivantes qu'elle parut sous sa forme plus restreinte qui, pourtant, grâce à un processus
secret de combinaisons de lettres, indique le nombre original de 600 000
lettres qui forment le « Corpus mysticum » de la Tora (76).
52 La kabbale et sa symbolique
5.
Nous avons appris à connaître les trois principes fondamentaux dont on peut dire
qu'ils déterminent l'opinion générale des kabbalistes quant à la Tora. Toutefois,
nous n'avons pas encore terminé. Dans certains textes kabbalistiques, ces principes
reçoivent une autre interprétation et débouchent, de ce fait, sur d'autres perspectives
plus vastes. Les kabbalistes n'ont pas hésité devant des conclusions audacieuses
à propos de telles interprétations. Le point de repère commun de tels développements
était double. Deux questions devaient se poser d'une manière tout à
fait naturelle à un juif pieux, doué d'une nature spéculative :
1°) Quel aurait été le contenu de la Tora, qu'il faut considérer comme la plus haute
manifestation de la sagesse divine, dans le cas où il n'y aurait pas eu le péché
d'Adam? Cette question pouvait être formulée encore plus radicalement : Quand
la Tora était préexistante, précédait la création, comment devait-elle être considérée
avant la chute?
2°) Que sera la structure de la Tora à l'époque messianique, quand l'homme aura
retrouvé son état originel ?
Au fond, ces deux questions n'en forment qu'une seule, qui peut se résumer ainsi :
quel est le rapport de la Tora avec l'histoire fondamentale des hommes ? Il n'est
pas étonnant que ce problème ait donné beaucoup à réfléchir à plusieurs kabbalistes.
Leurs pensées à ce sujet ont trouvé un vaste écho dans la littérature kabbalistique
la plus avancée, et elles ont eu une grande influence sur le développement
progressif de la mystique juive, aussi bien dans ses aspects orthodoxes que dans
ses aspects hérétiques.
Bien que l'auteur lui-même de la partie principale du Zohar n'ait pas posé des
questions de cette nature, elles prirent une place centrale dans la conscience de
son contemporain, plus jeune que lui, qui a écrit le Ra'ja Mehemna et le Tikkune
Zohar, Dans ce contexte deux thèmes sont importants.
L'un concerne deux aspects différents de la Tora qui s'appellent dans son traité :
Tora de-beri'a, la Tora dans l'état de la création, et Tora de-'azilulh, la Tora dans
l'état de l'émanation. La dernière appellation est signifiée par la parole du psalmiste
(19 : 8) : « La Tora de Dieu est parfaite, ce qui signifie qu'elle est enfermée
dans sa nature divine et n'est pas encore touchée ». Par contre, la Tora de-beri'a
est expliquée par la phrase des Proverbes de Salomon (8 : 22) disant : « Dieu m'a
créée au début de ses voies ». C'est la Tora, telle qu'elle paraît là où Dieu éclaire
l'obscurité de son être et se révèle dans les oeuvres et les mondes créés (77). Dans
un autre passage, il est dit : « II y a une Tora dont on ne peut dire qu'elle est une
création, mais qui est Son émanation ». La thèse mystique, selon laquelle Dieu et
la Tora sont identiques, peut seulement être appliquée à l'égard de la Tora de-'aziluth,
qui n'est pas créée (78). L'auteur ne développe pas davantage cette conception,
sauf aux endroits où la Tora entre en rapport avec cette identification, qui est traitée
par lui souvent et plus en détail. Ainsi, nous lisons dans un troisième passage,
La kabbale et sa symbolique 53
que la Tora créée, Tora de-beri'a, est le vêtement extérieur de la Schekina (79). Si
l'homme n'avait pas péché, la Schekina aurait pu demeurer privée d'un tel revêtement.
Mais maintenant elle en a besoin, comme quelqu'un qui doit cacher sa pauvreté.
C'est pour cela que l'on peut comparer chaque pécheur avec quelqu'un qui
prive la Schekina de ses vêtements ; celui cependant qui accomplit les commandements
de la Tora est comme quelqu'un qui enveloppe la Schekina dans ses vêtements,
et la laisse paraître dans le monde terrestre. Il s'ensuit que ce que l'auteur
appelle Tora de-beri'a, est la Tora, telle qu'elle peut être exécutée et se manifeste
réellement, et telle qu'elle est comprise par la tradition talmudique. Elle est une
Tora qui contient des commandements positifs et négatifs, qui trace une ligne
nette de séparation entre le bien et le mal, le pur et l'impur, le permis et le non-permis,
le sacré et le profane.
Cette pensée à propos des vêtements de la Tora surgit toujours à nouveau dans
cette dernière partie du Zohar, quoique dans des nuances différentes. Elle repose
sur l'assimilation de la Schekina (qui est aussi la reine ou la « Matrone ») avec la
Tora, dans sa révélation aux hommes. On dit souvent que la couleur de ses vêtements
est noire après le péché, et surtout pendant l'époque de l'exil, où elle serait
présentée comme si elle se trouvait en état de deuil. En même temps, à d'autres
endroits cependant, ce vêtement noir indique le sens du mot de la Tora, qui devient
visible chez elle. Ainsi on dit, par exemple, à un endroit dans le Ra'ja Mehemna,
où il est parlé de la « Matrone » comme de la Tora, que le juste, par ses
bonnes actions et apparemment aussi par sa connaissance plus profonde, éclaircit
la Schekina, « alors qu'il la libère du vêtement obscur du sens littéral et de la casuistique
talmudique, et l'orne de vêtements brillants, qui sont les mystères de la
Tora (80) ».
Ce qui est compris ici comme deux espèces différentes de vêtements, dont l'un représente
l'aspect véritable et pragmatique, l'autre l'aspect contemplatif et mystique,
apparaît à beaucoup d'autres endroits sous une image d'une autre valeur
symbolique. Nous avons déjà vu que la Tora fut comparée à l'arbre de vie du Paradis.
Mais la Bible parle de deux arbres dans le Paradis, que l'on met alors en rapport
avec des sphères différentes du domaine divin. L'arbre de vie fut (déjà avant
l'époque du Zohar) identifié avec la Tora écrite, tandis que l'arbre de la connaissance
du bien et du mal fut identifié avec la Tora orale. La notion de la Tora écrite
se rapporte naturellement dans ce contexte surtout au caractère absolu de la Tora,
tandis que la Tora orale a affaire aux modalités sous lesquelles on peut appliquer
la Tora dans notre monde terrestre. Cette constatation n'est pas si paradoxale qu'il
paraît à première vue. Pour les kabbalistes, la Tora écrite représente, en effet,
comme nous l'avons déjà dit plus haut, un absolu que la connaissance humaine ne
peut en vérité interpréter d'une façon parfaite et directe. Seule la tradition rend la
Tora compréhensible, en lui indiquant les moyens et les chemins par lesquels elle
peut être appliquée dans la vie juive. Pour un juif orthodoxe — et n'oublions pas
que les kabbalistes étaient dans leur conscience des juifs orthodoxes — seule la
Tora écrite serait ouverte (sans la tradition qui est la Tora orale) à toutes les sortes
54 La kabbale et sa symbolique
d'interprétation fausse et hérétique. C'est la Tora orale qui détermine le vrai comportement
dans la vie du juif. Il est facile de comprendre comment tous les anciens
kabbalistes sont parvenus à identifier la Tora orale avec la nouvelle conception
mystique de la Schekina, qui est comprise comme la puissance qui règne sur
la communauté des Israélites et qui se manifeste en elle-même. Nous avons déjà
discuté plus haut certaines conclusions très audacieuses, qu'un des plus anciens
kabbalistes a tirées de ce symbolisme des deux formes d'existence de la Tora.
L'auteur du Ra'ja Mehemna et des Tikkunim donnait alors une autre orientation à
ce symbolisme, qui a eu beaucoup de conséquences. L'arbre de la connaissance du
bien et du mal lui semble un symbole de cette sphère de la Tora, sur laquelle le
bien et le mal, le pur et l'impur, etc... sont bornés l'un envers l'autre. En même
temps, cependant, il représente aussi la puissance que le mal peut avoir sur le bien,
dans les époques du péché et en particulier dans les époques de l'exil. Ainsi, l'arbre
de la connaissance devint l'arbre des restrictions, des défenses et des limitations,
tandis que l'arbre de la vie était l'arbre de la liberté, dans lequel la dualité du bien
et du mal n'était pas encore visible (ou plus du tout visible), mais dans lequel tout
était tourné vers l'unité de la vie divine, qui n'était encore atteinte par aucune restriction,
ni par la puissance de la mort ou par tous les autres aspects négatifs de la
vie qui apparurent seulement après le péché. Ces aspects gênants, limités de la
Tora sont tout à fait légitimes dans le monde du péché, dans le monde non-racheté,
et la Tora ne pouvait paraître autrement dans un tel monde. Mais, après le péché
et ses conséquences importantes, la Tora recevait l'aspect matériel et limité
sous lequel elle apparaît aujourd'hui. Dans ce sens, la valeur symbolique de l'arbre
de vie représente, comme on peut le dire, l'aspect proprement utopique de la
Tora(81). De ce point de vue, on ne cherche pas à identifier la Tora comme l'arbre
de vie avec la Tora mystique, mais cependant à identifier la Tora comme l'arbre de
la connaissance du bien et du mal avec la Tora dans son existence historique.
Ici, nous avons affaire à un très beau cas d'exégèse typologique, pour laquelle l'auteur
du Ra'ja Mehemna et des Tikkunim avait une nette prédilection. Mais il nous
faut faire encore un pas. L'auteur lie ce dualisme des arbres aux deux groupes de
tables différentes qui ont été donnés à Moïse sur le Mont Sinaï. D'après une vieille
idée talmudique, le poison du serpent qui avait contaminé Ève et avec elle toute
l'humanité, avait perdu ses pouvoirs avec la révélation du Sinaï, mais il les retrouva
cependant quand Israël s'adonna à la vénération du veau d'or. L'auteur kabbaliste
interprète ces faits surtout par sa propre pensée. Les premières tables qui
avaient été données avant le péché du veau d'or, mais qui n'avaient jamais été lues,
sauf par Moïse, provenaient de l'arbre de vie. Les deuxièmes tables, qui avaient
été données après que les premières eurent été brisées, provenaient de l'arbre de la
connaissance. Le sens de cette image est clair : les premières fables contenaient
une révélation de la Tora, correspondant à l'état originel des hommes, lorsqu'ils se
laissaient guider par le principe incorporé dans l'arbre de vie. Cela aurait été une
Tora purement spirituelle, qui serait transmise à un monde dans lequel la révélation
et la rédemption coïncidaient, dans lequel tout était sacré, et dans lequel le
La kabbale et sa symbolique 55
pouvoir du péché et de la mort ne devait pas être maîtrisé par des défenses et des
restrictions. Dans cet état de la Tora, son mystère aurait été révélé inchangé. Mais
ce moment utopique disparut vite. Quand les premières tables furent brisées, « les
lettres qui s'y trouvaient gravées s'envolèrent », c'est-à-dire que l'élément purement
spirituel recula, et n'est depuis lors visible que pour le mystique, capable de
l'observer aussi sous les vêtements neufs et extérieurs dans lesquels il apparut sur
les secondes tables(82). Sur les secondes tables, la Tora paraît dans un vêtement
historique et comme une puissance historique. Certes, elle a encore ses niveaux
cachés de mystères infinis. La lumière est toujours visible à travers le bien, alors
que le mal doit être limité et combattu par toutes ces défenses que l'on pense être
son contrepoids. C'est la coquille dure de la Tora, qui est inévitable dans un
monde où régnent les forces du mal. Mais il ne faut pas considérer la coquille
comme la totalité. Dans l'accomplissement des commandements, l'homme est capable
de casser cette coquille extérieure et de pénétrer jusqu'au noyau.
Cette attitude nous aide aussi à expliquer le son assez équivoque de plusieurs paroles
à propos de l'ordre de la Bible, de la Mischna, du Talmud et de la Kabbale,
qui se répètent très souvent dans le Ra'ja Mehemna et les Tikkunim, et qui ont déconcerté
pas mal de lecteurs de ces textes. Mais il serait faux de parler d'un caractère
antinomiste et antitalmudique de ces textes (83). L'auteur ne se fait pas du tout
l'avocat d'une abolition de la loi talmudique, qui présente en effet pour lui la
forme historique sous laquelle la Tora a été donnée et qui possède pour lui une valabilité
et une légitimité complètes. Les exposés détaillés sur l'Halacha dans ces
écrits ont été rédigés dans un sens tout à fait positif et sans rancune. On ne peut
cependant guère douter que l'auteur attendait en effet cette révélation et cette action
toujours pareilles, de cet aspect utopique et purement mystique de la Tora,
pour l'époque de la rédemption dont on a parlé plus haut. Le vrai caractère de la
Tora est unique : c'est ce qui est incorporé dans la notion de Tora de-'aziluth. Mais
le vêtement, ou la forme extérieure, qu'elle a prise dans un monde dans lequel on
doit lutter contre le pouvoir du mal, est tout à fait légitime et incontestable. La
forte accentuation que l'auteur met sur ces aspects obscurs de la Tora dans sa
forme talmudique (il aime tracer des parallèles entre la corvée des Israélites dans
l'exil égyptien et les efforts herméneutiques avec lesquels les savants talmudiques
développent et mettent en forme le contenu de la Tora orale d'après la Tora écrite
— ce parallélisme qui pouvait facilement prendre une apparence ironique et satirique
(84)) prouve combien son intérêt pour le côté mystique et utopique de la Tora
était finalement important. L'exil de la Schekina, qui commença au fond dès le péché
d'Adam, atteint sa pleine signification avec l'exil historique du peuple juif.
Voilà aussi la raison pour laquelle ces deux notions du péché et de l'exil, si différentes
par leur nature, sont si souvent combinées et presque identifiées dans leurs
développements.
Les kabbalistes de l'académie de Safed au XVIe siècle continuaient de développer
cette idée d'une manière extrêmement intéressante. Ils s'efforçaient de répondre à
la question de savoir quelle était l'apparence de la Tora avant la chute, et comment
on pourrait faire concorder cette forme originelle avec l'apparence historique de la
56 La kabbale et sa symbolique
Tora, comme formation concrète. Des descriptions remarquables de ces propos se
trouvent dans les écrits de Moïse de Cordovero (mort en 1570), d'où elles sont reprises
et développées par beaucoup d'autres auteurs. Lui aussi part du fait que la
Tora est composée, d'après sa nature la plus intérieure, de lettres divines, qui ne
sont que des configurations de la lumière divine. Au stade d'une matérialisation
plus avancée, ces lettres se sont liées de façons différentes. D'abord ces caractères
forment des noms, ce qui signifie les noms de Dieu, plus tard des appellations et
des prédications, qui expriment le divin ; plus tard, encore, ils se combinent d'une
nouvelle façon en formant des paroles qui se rapportent maintenant à des événements
terrestres et à des objets matériels. Comme notre monde actuel n'a pris une
nature composée de matériaux grossiers qu'à la suite du péché de l'homme, ainsi la
Tora a reçu aussi une apparence matérielle semblable aux modifications subies par
le monde. Les caractères d'écritures de la Tora subirent eux aussi les effets de la
nature matérielle du monde et furent de ce fait matérialisés. A partir de cette base
fondamentale, Cordovero pouvait répondre aux deux questions : Qu'était la nature
de la Tora avant la chute du péché et que sera sa nature dans l'époque messianique?
(85).
Il illustrait son opinion par l'exemple de la défense biblique de porter des vêtements
dont le tissu était un mélange de laine et de lin. Un tel mélange s'appelle en
hébreu Scha'atnes. Quand la Tora dit (Deut. 22 :11) : « Tu ne mettras point de
Scha'alnes, il ne pouvait pas en être question avant qu'Adam lui-même se soit habillé
de cette étoffe grossière, qui s'appelle en langage mystique « peau de serpent
». La Tora n'aurait pas pu contenir une telle défense, car quel rapport l'âme de
l'homme devait-elle avoir avec un tel Scha'atnes, cette âme qui était encore enveloppée
dès sa naissance dans un vêtement purement spirituel? Aussi, la combinaison
originelle des caractères dans la Tora avant la chute n'était pas du tout
Scha'atnes, zemer u-fischtim (Scha'atnes de laine et de lin), mais contenait les
mêmes caractères dans une autre combinaison : satan'as mezar u-lofsim, dont le
sens est plutôt un avertissement à Adam de ne pas échanger son habit originel de
lumière contre l'habit diabolique qui représente un symbole de la puissance démoniaque,
qui s'appelle satan'as, « Satan téméraire ». Ensuite, il représentait ici un
avertissement, selon lequel ce pouvoir attirerait certainement à lui l'angoisse et la
détresse, mezar. De plus, un autre avertissement y était contenu, d'après lequel
cette puissance contenant une certaine angoisse ou détresse, mezar, suivrait et
chercherait l'homme, pour le posséder, u-tofsim, et ainsi l'amener aux enfers.
Comment ce changement dans la combinaison des caractères arriverait-il pour que
nous y lisions maintenant Scha'atnes zemer u-fischtiml Tout comme la nature
d'Adam devint matérielle en mettant cette peau de serpent, une Tora suivit qui
donnait des commandements matériels. Cela exigeait une nouvelle lecture des caractères,
qui donnait un sens à ce commandement. Il en est ainsi de même pour
tous les autres commandements, car ceux-ci reposent sur la nature corporelle et
matérielle des hommes (86) ».
Ce même fait concerne encore l'aspect eschatologique de ce problème. « II est nécessaire
aussi, pour le sens des nouvelles interprétations de la Tora, que Dieu révélera
dans l'époque messianique, que la Tora reste toujours la même, mais qu'elle
La kabbale et sa symbolique 57
prenne au début cette forme de combinaison des caractères matériels, qui étaient
taillés sur le monde matériel. Un jour cependant les hommes jetteront leur corps
matériel, seront transfigurés et recevront de nouveau le corps mystique qu'Adam
avait avant la chute. Alors, ils comprendront le mystère de la Tora, dans lequel
leurs aspects cachés seront dévoilés. Et plus tard quand, au cours du sixième âge
(cela veut dire après la vraie rédemption messianique et au commencement d'une
nouvelle ère), l'homme sera transfiguré en un être spirituel encore plus élevé, il reconnaîtra
des niveaux encore plus profonds du mystère de la Tora, dans leur essence
cachée. Alors, tout le monde sera capable de comprendre le contenu merveilleux
de la Tora et les combinaisons secrètes de ses caractères ; et ainsi,
l'homme comprendra aussi une grande partie du comportement secret du monde...
Car la pensée fondamentale de cette description c'est que la Tora a mis un vêtement
matériel comme l'homme lui-même. Et quand l'homme sortira de son vêtement
matériel et s'élèvera (c'est-à-dire hors de sa condition corporelle), il revêtira
un vêtement plus subtil et plus spirituel, et la Tora aussi sera modifiée dans son
apparence matérielle et conçue en des degrés toujours plus avancés de son essence
spirituelle. Les visages cachés de la Tora brilleront et les justes les contempleront.
Et pourtant la Tora restera dans tous ces stades identique à elle-même, telle qu'elle
était au commencement; elle ne changera jamais dans sa nature (87) ».
La même pensée est reprise par Isaac Louria et amplifiée dans un sens identique.
« Le sens des mots qui forment les commandements dans le Paradis était différent
et beaucoup plus spirituel qu'aujourd'hui » et ce que l'homme pieux accomplit
maintenant sur la terre comme l'accomplissement des commandements, il l'accomplira
plus tard dans le vêtement paradisiaque de l'âme, comme c'était l'intention de
Dieu à la création de l'homme (88).
Ces différentes notions lient d'une manière très éclairante la conception orthodoxe
du caractère fixe et absolu de la Tora avec l'image de sa relativité dans la perspective
historique. Le même principe fut appliqué à propos de la manière par laquelle
la Tora fut comprise par les hiérarchies les plus élevées de l'être. Les kabbalistes
suivants avaient la coutume de parler de quatre mondes formant une telle hiérarchie
spirituelle, le monde de l'émanation divine, 'Aziluth; le monde de la création,
Beri'a ; le monde de la formation, Jezira ; et le monde de l'activation, 'Assija. Ces
mondes ne se succèdent pas temporairement, mais existent en même temps et
forment différents stades, sur lesquels se matérialise activement la puissance créatrice
de Dieu. La révélation de la Tora comme l'organe de la création doit être présente
à tous ces mondes sous une forme quelconque et nous apprenons en effet
beaucoup de choses sur sa nature. Ainsi, des textes, provenant de l'académie d'Israël
Saruk (vers 1600), développent les pensées suivantes : Dans le monde le plus
élevé, 'Aziluth, la Tora était seulement une suite de combinaisons de consonnes,
que l'on peut former à partir de l'alphabet hébraïque quand deux consonnes semblables
se rencontrent. C'est cela, l'habit originel qui provenait du mouvement du
langage le plus intérieur, le En-Sof, qui était tiré directement de la « merveille »
immanente, que reflétait le En-Sof, la divinité infinie et transcendante, soit d'après
58 La kabbale et sa symbolique
son essence cachée, soit comme s'il éprouvait pour la première fois la nécessité de
manifester sa plénitude de puissance. Ici, nous avons devant nous la Tora dans ses
éléments les plus intérieurs, qui contenaient dans son ordre originaire le germe de
toutes possibilités, qui se trouvent dans ce mouvement du langage. Dans le
deuxième monde, la Tora apparaît comme une suite de noms sacrés de Dieu qui
sont formés par une certaine combinaison d'éléments qui étaient dans le monde
'Aziluih. Dans le troisième monde, la Tora apparaît comme une représentation de
noms et de puissances angéliques, d'après la loi de ce monde qui est peuplé d'êtres
angéliques. Ce n'est que dans le quatrième et dernier monde que la Tora pouvait
apparaître telle qu'elle se présente à nous (89). Les lois qui déterminent la structure
intérieure de chacun de ces mondes deviennent claires par la forme particulière
dans laquelle la Tora apparaît dans ces quatre mondes. Quand nous demandons
pourquoi nous n'observons pas la Tora directement dans cette fonction, la réponse
se trouve dans le fait que son aspect, comme description des déterminismes cosmiques
des mondes différents, restait caché par les changements que son apparence
extérieure a éprouvés après la chute.
Je crois que cette notion de la relativité mystique de la Tora n'a jamais trouvé une
expression plus élevée et plus naturaliste que dans un fragment du livre de Rabbi
Elijahu Cohen Ittamari de Smyrne (mort en 1729), qui a été cité par Chajim Joseph
David Asoulaï. Ce Rabbi Elijahu était un prédicateur et un kabbaliste d'une
piété ascétique célèbre, bien que sa théologie fût composée, sous une forme particulière,
des idées qui provenaient de la kabbale hérétique du partisan du pseudomessie,
Sabbatai Zwi. Ce fragment demande une explication : pourquoi le rouleau
de la Tora pour l'emploi synagogal doit-il être écrit, d'après la prescription rabbinique,
sans voyelles et sans ponctuation ? Selon l'auteur, ce fait contient une allusion
à l'état de la Tora, telle qu'elle existait devant le visage de Dieu et avant
qu'elle fût donnée aux sphères moins élevées. Car il y avait devant Lui un nombre
de caractères qui n'étaient pas liés aux mots comme c'est le cas maintenant, parce
que l'ordre proprement dit des mots se composait selon la façon et le moyen par
lesquels le monde inférieur se manifestait. A cause du péché d'Adam, Dieu rangeait
devant lui les caractères en des mots qui décrivent la mort et d'autres situations
terrestres : par exemple la prescription visant la veuve se présentant à un lévite.
Sans péché, il n'y aurait pas eu de mort. Les mêmes caractères auraient été
liés à des mots qui auraient relaté une autre histoire. C'est pour cela que le rouleau
de la Tora ne contient pas de voyelles, ni de ponctuation, ni d'accents, comme allusion
à la Tora qui formait originellement de nombreux caractères non rangés(
90).
L'intention première de Dieu dans la Tora se révélera, cependant, quand le Messie
viendra, qui détruira pour toujours la mort, de sorte qu'il n'y aura plus de possibilité
d'application pour tout ce qui a trait à la mort, à l'impureté ou qui relève de l'une
ou de l'autre. Car Dieu enlèvera la combinaison des caractères d'aujourd'hui qui
forme les mots de notre Tora et il rangera les caractères pour former d'autres mots
d'où naîtront d'autres phrases qui parleront d'autres choses. C'est ce que signifient
les paroles d'Esaïe (51 : 4) : « Car la Tora partira de moi », ce que les anciens rabLa
kabbale et sa symbolique 59
bins ont interprété comme : « Une nouvelle Tora partira de moi (91). » Est-ce que
cela signifie que la Tora n'est pas valable éternellement? Cela veut plutôt dire que
la Tora sera bien comme maintenant, mais que Dieu nous apprendra à la lire
d'après un autre ordre de caractères et nous expliquera le classement et la combinaison
des paroles (92).
Une formulation plus audacieuse du principe qui détermine cette théorie est
presque impensable. Personne ne s'étonnera qu'un rabbin pieux comme Asoulaï ait
résisté, déconcerté par une thèse aussi radicale. Curieusement, il s'appuie dans sa
protestation sur Nachmanide et sa doctrine du caractère originel de la Tora, qu'il
oppose à la doctrine d'Elijahu Cohen qui, selon lui, ne peut en réclamer la validité
tant qu'elle ne se justifie pas comme une vraie tradition rabbinique. Apparemment,
il ne pouvait pas voir la ligne continue de développement qui, à partir de son point
de départ chez Nachmanide, que nous avons traité déjà, conduit jusqu'aux dernières
conséquences logiques, comme Elijahu Cohen les a formulées. En tout cas,
il me semble très significatif qu'un Rabbi célèbre, très estimé et d'une grande autorité
morale (93), ait pu accepter une thèse si radicale, sur laquelle on peut fonder
une opinion extrêmement spiritualiste et utopiste du caractère de la Tora à
l'époque messianique, selon un principe en général accepté dans les cercles kabbalistes.
Le même Asoulaï, cependant, qui s'inquiète tellement de l'extrémisme mystique
d'Elijahu Cohen, formule lui-même une thèse non moins radicale. Dans un
ancien Midrasch, il est dit que celui qui lit toute la journée le verset (Gen. 36 :
22) : « La soeur de Lothan était Timna », qui frappe par sa vanité et par son
manque de contenu, obtiendra quand même la béatitude éternelle. Asoulaï donne à
cet aphorisme l'explication suivante : « Quand l'homme prononce des mots de la
Tora, il engendre continuellement des puissances spirituelles et de nouvelles lumières
qui sortent comme des remèdes composés quotidiennement d'une façon
nouvelle à partir d'éléments et de consonnes. C'est pour cela qu'il obtiendra la béatitude
éternelle en lisant ce seul verset, car à chaque fois, même à chaque instant,
la composition change (l'élément du langage intérieur), d'après les conditions, la
hiérarchie de cet instant et d'après les noms qui flamboient en lui (94). » Ici aussi,
la plasticité mystique illimitée de la Parole divine est représentée et démontrée
principalement par la parole la plus insignifiante de la Tora. Au fond, c'est bien la
seule manière dans laquelle on puisse prendre au sérieux l'image d'une Parole révélée
de Dieu.
Il me semble encore plus curieux qu'une formulation de ce principe, qui ressemble
beaucoup à celui de Elijahu Cohen, apparaisse chez Israël Baal-Schem, le fondateur
du mouvement hassidique ultérieur en Pologne et en Russie. Dans un manuscrit
datant du commencement du mouvement hassidique qui provient du cercle de
son contemporain plus jeune et son ami Pinchas de Koretz, il est dit : « C'est en
effet la vérité que la sainte Tora fut créée originellement dans un chaos sans cohérence
de lettres (95). Cela veut dire que toutes les lettres de la Tora — à partir
des premiers mots de la Genèse et jusqu'à la fin du Deutéronome — en ce tempslà
n'étaient pas encore combinées en ces combinaisons de mots que nous lisons
aujourd'hui ; comme par exemple, « créa au commencement » ou « sors de ton
pays » et telles expressions semblables. Plus exactement, tous ces mots n'exis60
La kabbale et sa symbolique
taient pas encore, car les événements de la création, qu'ils relatent, n'étaient pas
encore arrivés. Ainsi, toutes ces lettres de la Tora étaient mêlées et ce n'est que
lorsqu'un événement quelconque s'accomplissait dans le monde, que les lettres se
rangeaient en ces combinaisons de mots par lesquelles cet événement était relaté.
Quand par exemple eurent lieu la création du monde ou l'histoire d'Adam et Ève,
les lettres formèrent les paroles qui racontent cet épisode. Ou quand, par exemple,
quelqu'un mourut, la liaison de mot naquit : « Et N. N. mourut. » Tous les autres
épisodes se présentent de la même manière. Dès que quelque chose se passait, les
combinaisons de lettres se formaient suivant cet ordre. Si un autre événement
avait lieu, d'autres combinaisons de lettres surgissaient, car la sainte Tora est la
Sagesse immense de Dieu. Comprends cela (96). »
Enfin, il faut remarquer que cette idée vraiment naturaliste de l'état originel de la
Tora rappelle un peu la théorie parcellaire de Démocrite. La notion grecque stoicheion
possédait, comme on le sait, la double signification de lettres et d'éléments,
c'est-à-dire la parcelle. Les qualités différentes des choses doivent être expliquées
par les mouvements différents des mêmes parcelles. Cette concordance entre les
lettres conçues comme éléments du langage, et les parcelles conçues comme éléments
de la réalité est déjà précisée par quelques philosophes grecs. Quand Aristote
formule cette brève expression : « Des mêmes lettres proviennent la tragédie
et la comédie (97) », il ne reprend pas seulement la pensée de Démocrite, mais il
exprime le principe qui se répète dans la théorie kabbalistique de la Tora. Les
mêmes lettres reproduisent dans leurs combinaisons différentes les différents aspects
du monde.
6.
Nous avons parlé du principe de la relativité par rapport à la Tora, considérée
comme absolu dans ses diverses manifestations au cours des diverses périodes de
l'histoire. Ensuite, nous avions à nous occuper de ses différentes lectures, qui correspondent
à l'état paradisiaque, à celui du péché et de l'exil, à celui de la rédemption
messianique et à celui de la transfiguration future, en tant que périodes comprises
dans le déroulement de ces créations. Mais ce principe a trouvé une application
encore plus saisissante et d'un autre caractère dans un système kabbalistique
plus large. Je veux parler des cycles cosmiques ou Schemittoth (98), qui, même s'ils
ne sont pas employés par l'auteur du Zohar et sont donc passés sous silence par
celui-ci, ont pourtant occupé une place importante dans les Kabbales plus anciennes
et ont exercé également une influence considérable dans certains développements
plus tardifs de la mystique juive. Ce système se retrouve dans une oeuvre
excessivement difficile et tout à fait insuffisamment inexplorée, dont le titre, Sefer
ha-Temuna, peut signifier aussi bien « Livre de la forme », à savoir de la forme
des caractères hébraïques, que « Livre de l'image », c'est-à-dire de l'image de
Dieu. Car les caractères, qui sont des aspects de la force créatrice de Dieu,
forment en même temps l'image mystique de la divinité, comme cela apparaît
dans le monde des Sefiroth.
Ce livre parut aux environs de 1250 en Catalogne, et son auteur est resté jusque-là
inconnu (99). Dans cet ouvrage, il ne s'agit plus des divers aspects de la Tora consiLa
kabbale et sa symbolique 61
dérée au cours de la création comme la Bible le rapporte, mais au cours de toute
une série de ces créations dans lesquelles chacun régit l'une de ces sept Sefiroth
élémentaires. Car la puissance créatrice de Dieu s'achève dans chaque Sefira et
dans une unité cosmique formée et réglée par elle, appelée Schemitta. Chacune
porte un autre attribut de la divinité en tant que puissance dominante dans le processus
de la création qui lui correspond ; et c'est seulement dans la succession
complète de ces 7 Schemittoth qui forment le grand Jubilé du monde, que se manifeste
la plénitude de la puissance créatrice de Dieu. Les instructions bibliques sur
l'année du Sabbat et du Jubilé dans le 15e chapitre du Deutéronome servent de
point de départ à ces spéculations.
En ce qui concerne notre problème, importante est la conception que se fait l'auteur
de la position de la Tora dans ces périodes cosmiques, dont chacune dure
d'après lui 7 000 ans, à la suite de quoi la création entière revient au coeur du 33e
« retour » ou de « l'expiration » de la 3e Sefira (et même, d'après quelques kabbalistes
postérieurs, revient au néant). Même pour lui, la Tora est, d'après son essence,
cette Tora primitive qui était comprise dans la sagesse divine ou en est née.
Les caractères de cette Tora primitive sont profondément cachés au coeur de la sagesse
divine et ont une forme et des relations qui se dérobent complètement à
notre connaissance. Elles n'ont là-bas ni forme, ni limite, mais avec chaque Schemitta
cette Tora secrète, complète, passe d'un état désigné par la nature de l'attribut
de Dieu à celui où elle apparaît comme révélation dans la Schemitta. Ainsi, dans
chaque Schemitta, l'essence absolue de la Tora devient relative. Cette Tora, qui se
trouve à l'intérieur de l'unité organique d'un tel éon ou période créatrice, prend
alors une forme légitime sous laquelle elle peut être comprise, et de là pour l'expiration
de cet éon dont la durée est invariable. En d'autres termes : dans chaque
Schemitta, on lira quelque chose de tout à fait différent dans la Tora, car dans chacune
la sagesse divine de la Tora primitive se présente sous un autre aspect. Pourtant
l'essence des créatures mêmes n'est en aucun cas identique dans ces cycles,
mais au contraire comprend la plus grande diversité, et ce qui dans ce monde où
nous vivons peut être seulement dit des anges est valable sur le plan de l'homme et
de ce qui lui correspond. Dans chaque cycle, les caractères ne se présentent pas
seulement en d'autres formes ou figures mais aussi en différentes relations qui les
unissent les unes aux autres. Leur classification en mots et par là leur sens spécifique
dans leur rapport avec la langue, est différent dans chaque cycle. Il est clair
que ces idées sont en relation étroite avec celles exposées dans le paragraphe précédent.
Leur différence est en même temps évidente. Car ce n'est pas au cours de
la période historique d'un unique éon que la Tora peut se montrer hétérogène, mais
au passage d'un éon à un autre.
L'auteur du Temuna s'intéressait avant tout aux trois premières Schemitloth, dans
lesquelles apparaissaient et agissaient par ordre les attributs de la grâce, de la rigueur,
de la justice et de la miséricorde. En outre, la deuxième Schemitta représente
la création dans laquelle nous vivons. Le passé était déterminé par la loi de
la grâce, par le flot illimité envoyé par l'amour divin qui ne connaît ni limite ni né62
La kabbale et sa symbolique
gation. Telles étaient ces créatures et la Tora sous laquelle elles vivaient. Elle était
lue d'une autre manière que maintenant, ne comprenait aucune interdiction, mais
seulement des affirmations de la relation bienheureuse qui unit la créature au
Créateur. Puisque le mauvais instinct et le serpent n'existaient pas, la Tora ne renfermait
rien de ce qui s'y rapporte. On ne peut méconnaître que cette interprétation
allait loin, même si sous d'autres formes on vit prévaloir l'idée du pouvoir de la
Tora sous l'aspect de l'arbre de vie, que formula cinquante ans plus tard l'auteur du
Ra'ja Mehemna. De même, il existe un parallèle entre la Tora dans le deuxième
éon du livre Temuna, et la Tora sous l'aspect de l'arbre de la connaissance dans le
Ra'ja Mehemna. Car notre monde qui se trouve sous le signe de la rigueur divine,
de la limite et de la justice, connaît le mauvais instinct et la tentation qui appartiennent
à sa nature. Un autre déroulement de son histoire n'était pas pensable et
c'est pourquoi la Tora dut prendre la forme que nous lui connaissons maintenant.
De là également ses ordres et ses interdictions et sa division en bien et en mal, qui
se mêlent étroitement. L'auteur va jusqu'à affirmer que les lettres de la Tora se seraient
primitivement refusées à faire partie de cette combinaison particulière et à
se laisser livrer à l'usage et à l'abus de créatures, comme celles qui peuplent cet
éon. A cela correspond l'accentuation excessive de l'élément utopique, qui représente
en même temps un retour aux formes plus pures de la Schemilla passée, dans
la troisième forme future. Dans la Tora, il ne s'agira que de pureté et de sainteté,
qui seront de nature spirituelle seulement dans les sacrifices prescrits et ne concerneront
que la reconnaissance pleine de gratitude de la puissance de Dieu et des
actes d'amour du Créateur. Il n'y aura plus d'exils et par là plus d'errements de
l'âme comme dans l'éon présent. Le mauvais instinct de l'homme agira sous une
forme métamorphosée et transfigurée en harmonieux équilibre avec l'instinct du
bien, et non pas en conflits hostiles avec lui.
Ainsi, cette oeuvre d'allure très traditionaliste, qui ne laisse pas ébranler la lettre de
la Tora telle qu'elle fut donnée sur le Sinaï, s'unit à l'idée que cette Tora montrera
un autre visage dans d'autre éons, sans qu'il y ait par là une contradiction dans son
essence intérieure. L'auteur refuse les conséquences d'un antinomisme utopique,
que l'auteur du Ra'ja Mehemna n'ose plus exprimer d'une manière aussi vigoureuse.
L'opinion du Termina d'après laquelle « tout ce qui est ici-bas est défendu
ou permis » (100) conduit à la déduction logique que les choses qui dans cet éon,
d'après la façon actuelle de lire la Tora, sont défendues, seront permises dans un
autre éon ou pourraient même former des interdictions positives si un autre attribut
de la divinité, par exemple la compassion ou la pitié, réglait la structure ou le
caractère de la création, au lieu de la sévérité et de la rigueur. En fait nous avons
ici, comme dans d'autres écrits de la même école, plusieurs idées sur la manière
dont apparaît la Tora dans différents éons, dont les antinomies possibles ne
peuvent être mises en question.
Deux idées particulièrement remarquables dans ce contexte méritent attention. Les
kabbalistes de cette tendance affirment de plusieurs manières que, dans notre
Schemitta, ou période de l'univers, une lettre manque dans la Tora. Il y a deux explications
à propos de ce que l'on entend par le mot « manque ». D'après l'une (qui
La kabbale et sa symbolique 63
semble être partagée par l'auteur du Temuna), une certaine lettre de l'alphabet serait
incomplète et imparfaite dans sa forme actuelle, alors qu'elle serait complète
aussi bien dans la première Schemitta que dans la future. Puisque chaque lettre représente
dans sa forme spécifique une concentration de l'énergie divine, on devrait
conclure de l'imperfection de sa forme actuellement visible, que la puissance de la
sévère justice qui marque notre monde entrave l'activité des lumières et des forces
cachées et ne leur permet pas de se révéler dans leur totalité et dans leur plénitude.
Les limites de notre vie, sous la domination de la Tora visible, montrent que
quelque chose manque ici, quelque chose qui ne sera rétabli que dans une nouvelle
création. D'après l'opinion de ces kabbalistes, la lettre incomplète et fausse
de la Tora serait la consonne Schin que nous écrivons maintenant avec trois têtes
mais qui, dans sa forme complète, devrait en posséder quatre. Ils trouvèrent un indice
à cet état de choses dans l'écriture talmudique : les deux forme de la lettre
Schin sont frappées dans l'étui de cuir du livre des rimes de prière, Tefillin, où
elles sont fixées à la tête.
L'autre opinion va beaucoup plus loin. D'après elle, il manque en fait une lettre
dans notre alphabet, qui n'apparaît pas du tout dans notre éon et n'intervient également
pas dans la Tora. La portée de cette opinion est évidente. L'alphabet divin
primitif et toute la Tora également reposent sur une série de 23 lettres, dont une est
devenue invisible pour nous et ne réapparaîtra que dans la prochaine Schemitta(
101). Mais c'est seulement parce que cette lettre manque maintenant partout que
nous lisons dans la Tora des préceptes positifs et négatifs (102). Chaque aspect négatif
est en rapport avec cette lettre manquante de l'alphabet primitif.
La deuxième idée repose sur un passage du Talmud (103) où il est dit que la Tora
complète comprenait proprement dix-sept livres; les kabbalistes rapportaient
chaque livre unique à l'une des 7 Sefiroth qui s'achevaient dans les sept cycles de
l'éon. C'est seulement dans l'actuelle Schemitta que cet « Heptateuque » se transformait
en « Pentateuque » ; c'est ainsi que le 4e livre de Moïse, les « Nombres »,
est considéré comme le composé des trois. Le 2e de ces 3 livres est fondu avec les
autres jusqu'aux deux versets (10 : 35-36) qui font une allusion à son existence.
Josua ibn Schu'eib, un important Rabbi et kabbaliste espagnol du début du XIVe
siècle, put accorder cette thèse avec sa conviction tout à fait orthodoxe. D'après
lui, la force qui habite la Tora deviendra plus grande à nouveau dans un éon futur,
si bien que nous pourrons percevoir sept livres (104). L'auteur du livre Temuna dit
expressément que si un livre est devenu invisible, « c'est que la Tora qui le
contient et sa lumière qui brillait autrefois sont déjà disparues(105) ». Il dit aussi
que le 1er chapitre de la Genèse, qui contient dans Genèse 1:3 une allusion à une
Schemitta, serait le reste d'une Tora plus complète qui fut révélée à la Schemitta de
la Grâce et détenue par nous.
Cette idée de parties invisibles de la Tora qui un jour deviendraient visibles s'est
maintenue avec maintes variantes jusque dans la tradition hassidique. Grâce à un
des mystiques les plus importants de ce mouvement, Rabbi Levi Isaac de Berditschew,
nous possédons une formulation particulièrement pénétrante et osée de
cette même pensée. Il fut étonné de l'interprétation midraschique d'Esaïe 41 : 4 :
« Tora sortira de moi », dans le sens de : « Une nouvelle Tora sortira de moi ».
64 La kabbale et sa symbolique
Comment est-ce possible, alors qu'un dogme du Judaïsme affirme qu'il n'y a pas
d'autre Tora que celle que Moïse transmit et qui ne peut être échangée contre une
autre? N'est-il pas même défendu d'en changer une seule lettre? « Voilà ce qui en
est : le blanc, les espaces dans le rôle de la Tora proviennent également des lettres,
mais nous ne savons pas les lire comme le noir des lettres. A l'époque messianique,
Dieu révélera le blanc de la Tora dont les lettres sont actuellement invisibles
pour nous, et c'est ce que le terme « nouvelle Tora » laisse penser (106) ».
Dans le cadre de ce système, il y avait sans nul doute la place pour maints développements
et « déclinaisons ». Si un jour l'idée que la révélation de nouvelles
lettres ou de nouveaux livres pourrait modifier toute l'apparence extérieure de la
Tora sans en toucher la véritable essence, était réalisable, alors tout serait possible(
107).
En même temps, ces kabbalistes mettaient l'accent sur l'autorité de la Tora, comme
nous le lisons dans l'actuelle Schemitta, et n'abordaient pas la possibilité qu'un tel
changement pourrait peut-être se faire sans bouleversement cosmique, comme celui
qui est lié à la naissance d'une nouvelle Schemitta. Cette antinomie utopique
fut rangée dans un domaine en dehors du présent. Le pas qui pouvait faire entrer
cette antinomie virtuelle dans le domaine de l'actualisation pourrait être entrepris
là où le passage de la domination d'une Sefira à la suivante, et par là d'une Schemitta
à la prochaine (à l'intérieur d'une période historique et non pas après son
terme), fut établi. Il est remarquable qu'en fait, une telle transition fut sérieusement
examinée par un kabbaliste aux idées très strictement conservatrices. D'après
l'opinion du Rabbi de Lublin Mordechai Jaffe, qui écrivit à la fin du XVIe siècle,
l'actuelle Schemitta commença en fait à l'époque de la révélation sur le Sinaï et les
générations qui vivaient avant cet événement appartenaient à la précédente Schemitta
de la Grâce (108). Aucune nouvelle création du ciel ou de la terre n'était nécessaire
pour achever ce passage. Si cette opinion pouvait être discutée au XVIe
siècle, sans que quelqu'un en fût choqué, nous ne nous étonnerons guère que des
idées semblables, encore plus radicales et révolutionnaires, aient surgi à la suite de
la grande « explosion » messianique du XVIIe siècle, au centre de laquelle se trouvaient
le Pseudo-Messie Sabbatai Zwi et ses adeptes. Ils tenaient également pour
pensable que par cette rédemption, une nouvelle Schemitta pourrait être instituée
et que la Tora qui gouvernait ce nouvel éon pourrait être en fait révélée par le
Messie, avec un bouleversement radical de l'ancienne loi.
Dans ce contexte, nous devons revenir une fois encore au concept de la Tora
de-'aziluth, la Tora au stade le plus élevé de la Révélation, et éclairé d'en haut.
Certaines formes de cette représentation étaient déjà connues de cercles qui, aux
environs de 1300, subissaient l'influence du Temuna, sans être pour cela directement
liés au système des différents aspects de la Tora dans les Schemittolh. Ainsi,
il est dit que par exemple les anges reçoivent la faculté de comprendre la Tora
de-'aziluth et qu'ils l'auraient communiquée avec tous ses secrets à Moïse, lorsqu'il
monta au ciel pour recevoir la Tora (109). Voici donc aussi la Tora de-'aziluth : la
Tora dans son individualité pure, ou également la Tora dans ses aspects mystiques,
mais pas la Tora d'un éon particulier ou d'une Schemitta particulière. Ce qui se
La kabbale et sa symbolique 65
produit dans le grand bouleversement du messianisme spiritualiste dans lequel se
répand « l'aile » du mouvement sabbatianiste, montre des parallèles frappants avec
le développement ultérieur des doctrines de Joachim de Flore, comme les « Spirituels
» de l'ordre des Franciscains le transmirent au milieu du XIIIe siècle.
Ce que Joachim entend par « Évangile éternel » coïncide en substance avec ce que
les kabbalistes appelaient Tora de-'aziluth. Joachim pensait que dans cet « Evangelium
Aeternum » le sens mystique de l'Écriture serait révélé à un autre âge de
l'esprit et destiné à prendre la place du sens de la Parole de l’Évangile. C'est justement
ce que représente pour les kabbalistes, avant le mouvement sabbatianiste, et
mutatis mutandis, le concept de la Tara de-'aziluth. Les adeptes franciscains de
Joachim assimilaient alors en partie les écrits de leur maître avec l'« Évangile éternel
» qu'ils considéraient comme une nouvelle révélation de l'Esprit-Saint. Le
concept de la Tara de-'aziluth fut d'une manière correspondante transformé par les
Sabbatianistes. Les préceptes des antinomistes, qui possèdent leur pierre de touche
dans ceux de Sabbatai Zwi et de ses prophètes à Salonique, furent considérés
comme cette nouvelle Tora spirituelle qui amena Sabbatai Zwi dans le monde terrestre
et qui mit hors de course la vieille Tora de-beri'a, qui fut identifiée par eux à
la Tora de l'époque pré-messianique. Le contenu mystique de la Tora fut détaché
de sa relation avec la signification transmise du texte ; il devenait indépendant et
ne pouvait plus trouver, dans ce nouvel état, son expression dans les symboles de
la forme traditionnelle de la vie juive. Il parvenait ainsi à une antithèse avec luimême
: l'accomplissement et l'exécution de la nouvelle Tora spirituelle entraînèrent
vers elle la puissance extérieure de la Tora de-beri'a, représentant un stade
inférieur et qui seule permettait alors de comprendre le Judaïsme rabbinique. L'antinomisme
conduit au nihilisme mystique qui prédit la transformation de toutes les
valeurs antérieures et s'en approprie « le mot d'ordre » : bitlula schel tara sehu kijuma,
« la conservation de la Tora est son accomplissement (110) ».
Cette assimilation de la Tora de-'aziluth avec la Tora du nouvel éon, qui fut représentée
par l'aile la plus radicale des sectateurs, a peut-être trouvé sa formulation la
plus claire dans le livre Scha'are Gan Eden (« Les portes du Paradis »), écrit au
commencement du XVIIIe siècle par le kabbaliste Jacob Koppel Lifschitz. Cet auteur
acheva de « mettre sur le tapis » et de recommander, d'une manière incontestée,
toutes les thèses du Sabbatianisme, tandis qu'il faisait dans la préface de son
livre posthume une dénonciation très vive, mais qui ne semblait pas sérieusement
pensée, des sectateurs et de leurs doctrines secrètes, alors qu'il leur rendait hommage!
Dans ce livre, nous lisons : « Dans la Schemitta dans laquelle nous vivons, les
commandements de la Tora sont une nécessité divine... Cette Tora s'appelle Tora
de-'beria et non Tora de-'aziluth. Car dans cette Schemitta toute création, beri'a,
provient d'une sphère, à partir de laquelle elles (ses oeuvres) se développent et se
réunissent, d'une manière qui correspond à cette Schemitta. C'est pourquoi nous
parlons d'une Tora de la création, Tora de-beri'a. Mais dans la Schemitta précédente,
qui était celle de la Grâce et dans laquelle n'existaient donc ni mauvais ins66
La kabbale et sa symbolique
tinct, ni récompense, ni punition, régnait nécessairement une autre loi cosmique
(hanhaga). Les termes de la Tora étaient si étroitement mêlés les uns aux autres,
qu'ils correspondaient à la nécessité de cette loi cosmique spécifique, et les actions
lors de la naissance de la Schemitta précédente provenaient d'une sphère plus élevée
: à savoir la sagesse. Et c'est pourquoi sa Tora s'appelait d'une manière correspondante
Tora de-'aziluth, car le sens de 'aziluth est le secret de la sagesse divine...
A la fin du VIe siècle, la lumière qui précède le Sabbat cosmique répandra
ses rayons, engloutira la mort et chassera l'esprit impur du monde. Puis beaucoup
de commandements deviendront fragiles, comme à peu près tous ceux qui concernent
la pureté et l'impureté. Alors une nouvelle loi cosmique régnera, une loi qui
correspond aux besoins de la fin de cette Schemitta, comme le Temuna l'explique.
D'où la valeur du vieil adage : « une nouvelle Tora sortira (111) ». Cela ne signifie
peut-être pas que la Tora sera remplacée par une autre, car cela entraînerait l'abolition
de l'un des 13 dogmes fondamentaux du Judaïsme (qui furent formulés par
Maïmonide). Bien plus, les lettres de la Tora se réuniront d'après les besoins de
cette période et d'une autre manière, sans qu'une seule lettre ne soit ajoutée ou retranchée.
Par cette nouvelle combinaison les mots prendront un autre sens. Alors
le savoir augmentera chez les hommes et tous, grands et petits, reconnaîtront Dieu
en vertu de cette lumière provenant du mystère de la pensée divine et qui brillera
la veille du Sabbat universel. Il n'est pas nécessaire d'épiloguer longuement là-dessus,
car tout ceci est expliqué d'une manière approfondie dans le Temuna, comme
on l'y trouvera (112).
Tishby, qui le premier a reconnu le caractère ambigu de cette théorie dans son
analyse de cette oeuvre, y a fait avec juste raison allusion (113) : le livre Temuna,
même s'il parle des processus qui auront lieu à la fin de l'actuelle Schemitta et qui
sont liés à l'extinction de l'humanité et à la ruine de la nature, ne renferme rien des
préceptes qui lui sont prêtés. Nous avons vu plus haut la portée de ses véritables
doctrines. Seules les convictions messianiques des auteurs postérieurs l'amenèrent
à lire dans le Temuna l'idée d'une loi particulière pour la période finale de notre
Schemitta et à expliquer ainsi comment le passage de l'ancienne Tora à la nouvelle,
qui est la Tora de-'aziluth, peut opérer dans cet éon. Naturellement, les kabbalistes
hérétiques auraient pu invoquer, avec juste raison, parmi les Sabbatianistes,
l'autorité de Cordovero ou celle d'autres auteurs qui (nous l'avons vu plus
haut) ont parlé d'un tel changement eschatologique dans la façon de lire la Tora.
On peut, en effet, dire que la spéculation kabbalistique a aplani le chemin et a livré
les moyens d'une nouvelle interprétation, sans que les kabbalistes prennent
conscience de l'antinomisme virtuel qui se trouve dans cette théorie.
Pour conclure, nous pouvons dire : Tandis que nous avons poursuivi l'évolution
qui a marqué quelques-unes des idées fondamentales des kabbalistes sur l'essence
mystique de la Tora, nous avons pu reconnaître combien l'impulsion qui sortit de
ces idées dans les théologies mystiques du Judaïsme fut durable. Il est étonnant de
constater avec quelle énergie et quelle conséquence cette conception fut formulée
et poursuivie. On rencontrera, dans l'une ou l'autre forme, plusieurs de ces notions
que j'ai examinées ici jusque dans leur origine et dans leur formulation la plus préLa
kabbale et sa symbolique 67
cise et la plus classique, dans les milliers d'écrits de la littérature hébraïque tardive,
sous toutes les formes possibles. Quelquefois les angles trop saillants, qui ne
manquaient pas dans ces formulations kabbalistiques, furent arrondis et leur force
adoucie. Mais la signification fondamentale de ces notions est très importante
pour la compréhension de nombreux aspects de la littérature juive.
NOTES
(1) Cf. Les exposés plus détaillés dans le chapitre précédent.
(2) Cf. l'article de L. Baer, Dialektik and Myslik in der Gmndlegung der Halacha, dans « Zion ., vol. 23-24,
1959, p. 143 ss., surtout jusqu'à la page 154 où l'auteur se réfère à la première édition de cet ouvrage parue
dans la revue « Diogenes «. Baer, qui essaie de démontrer que chez Philon les notions de Logos et de Tora
doivent être identifiées, dépasse Erwin Goodenough, lly Light, Light, thc Myslic Gospel oj Hellenistic Judaism,
1935, qui justement dans son chapitre sur la Tora telle que l'a exposée Philon, p. 72-94, n'accepte pas
cette identification. Cf. aussi Harry Wolfson, Philo, vol. 1, p. 115-143; Edmund Stein, Die allegorische Exégèse
des PMlo ans Atexandreia (1929).
(3) II n'y a pas longtemps qu'un tel essai a été entrepris par Samuel Belkin dans son ouvrage en hébreu : Der
Midrasch Ha-ne'elam und Seine Quellen in der alten alexandrinischen Midraschim, Jérusalem 1958 (édition
spéciale de l'annuaire « Sura », vol. III, p. 25-92). Belkin s'efforce d'exposer cette partie impor-tante du Zohar
comme un Midrasch alexandrin dépendant de sources qui se trouvent dans un rapport étroit avec Philon. Mais
la critique détruit son entreprise. Cf. l'analyse détaillée de son oeuvre par R. Zwi Werblowsky dans le Journal
ot Jewish Studies, vol. X (1960).
(4) Midrasch Tehillim, éd. Buber, p. 33. L'auteur de cette sentence est Elea-sar ben Pedath, un savant du 111=
siècle, dont les paroles révèlent un intérêt à l'égard des conséquences des idées ésotériques; Cf. W. Bâcher,
Die Agada der patâslinensischen Amorâer, vol. II, 1896, p. 31. Bâcher a déjà refusé le fait de mettre en doute
l'authenticité de cette sentence, qui semble être une première indication à propos de la Kabbale plus tardive,
nommée Kabbale pratique.
(5) Cf. La traduction allemande de cette préface, qui a été imprimée dans des éditions différentes, sous le titre
Die Quelle der Weisheit — le texte du livre lui-même a seulement été conservé dans un manuscrit, par August
Wunsche, Aus Israels Lehrhallen kleine Midraschim, vol. I (1907), p. 127 à 133, en particulier p. 132.
(6) De même, pour l'un des savants de la Palestine du IIIe siècle, Simon ben Lakisch, qui incline beaucoup
vers l'ésotérisme mystique; cette manifestation est transmise dans plusieurs rédactions, mais premièrement
dans le Tal-mud de la Palestine, Schekalim VI, la fin de Halacha I. Je reviendrai plus loin sur l'interprétation
mystique de cette manifestation par l'un des kabbalistes les plus anciens.
(7) « Erubin » 13 a, un passage dont les implications pour une interprétation mystique de la Tora ont été mises
en évidence par Baer, loc. cit., p. 145.
(8) Esra ben Salomon, commentaire des Hagadoth talmudiques, dans le manuscrit du Vatican, Cod. Hebr.
294, 34 a.
(9) Cf. Par exemple B. Asriel, Perusch Agadoth, éd. Tishby, p. 76; Pseudo-Nachmanide, Se/er lia-'emuna wehabittachon,
ch. 19 ; Zohar II, 87 b ; III, 80 b, 176 a; III, 36 a, dit : « La Tora entière est un seul nom sacré et
mystique ».
(10) Mischna, Aboth, III, 14; Sifre au Deutéronome par. 48, éd. Fin-kelstein, p. 114 ; Bereschith rabba I, par.
I. Cf. Léo Baeck, Aus 3 Jahrlaa-senden (1958), p. 162 ss., et Baer, loc. cil., p. 142.
(11) Bereschith rabba I, par. I, un passage dont les antécédents ou les parallèles chez Platon et Philon ont souvent
été traités.
(12) Philon, Vite Mosls II, par. 51.
(13) Hechaloth rabbatin, ch. 9. Cf. dans mon livre Jewish Gnoslicism, Merka-tah Myslicism, and Talmudic
Tradition, New York 1960.
(14) Bereschilh rabba S, par. 2, éd. Theodor, p. 57.
(15) La Sophia comme la Tora originale, dans la lettre d'Esra ben Salomon, publiée par moi dans Sefer Bialik
(1934), p. 159 ; d'autres conceptions chez Asriel, Perusch 'Agadoth, p. 77 et les passages de Tishby cités ici.
Aussi dans le commentaire du Pseudo-Âbraham ben David à Jezira 1, 2, on peut lire : La Tora originale est le
nom de Dieu ».
(16) La conception d'Asriel lui-même, (oc. cit, n'est pas tout à. fait compréhensible. Il y dit de plus que «
chaque Sefira particulière de Dieu s'appelle la Tora » parce qu'elle donne en même temps, comme attribut de
Dieu, une instruction sur l'action idéale de l'homme qui veut imiter les qualités de Dieu qui s'expriment justement
même dans les Sefiroth.
(17) Gikatilla, Scha'are Ora, Oïïenbach 1715, 51 a.
68 La kabbale et sa symbolique
(18) En tout cas dans ces trois livres Scha'are Ora, Sçha'are Zedak et les Ta'ame Mizwoth conservés en manuscrit.
L'oeuvre précédente de Gikatilla Ginnalh'Egos ne connaît pas encore cette thèse.
(19) Scha'are Ora, 2b.
(20) Pirke Rabbi Elieser, Chap. 3
(21) Recanati, Ta'ame Mizivolh, Baie 1581, 3 a. Dans le Zohar lui-même se trouve au chapitre II, 60a la
phrase, que Dieu lui-même est appelé « Tora ».
(22) Manuscrit Jérusalem, 8° 597 21 b. Le manuscrit contient l'oeuvre de Gikatilla sans la qualité d'auteur
(plagiat?) de Isaac ben Farchi ou Perachia, sous le pseudonyme duquel l'oeuvre importante de Gikatilla a été
conservée dans plusieurs manuscrits.
(23) Ibid., 228 b : ki'othijoth porchoth we-'omdoth bo.
(24) Manuscrit Leiden, Warner 32, 23a.
(26) Cf. plus haut la phrase de Rabbi Ismael, et la note 7.
(26) Asriel, Perusch 'Agadoth, p. 37.
(27) Philon, De vita contemplativa, éd. Conybeare, p. 119.
(28) Cf. Goodenough, By Light, Light, p. 83-84. Baer a présumé que cette interprétation de la Tora par Philon,
comme « Zôon », organisme, peut être attribuée à la parabole analogue sur le « Logos », comme « Zôon »
dans le « Phèdre » platonicien (264 c) ; et Philon n'a plus compris ce « Logos » comme un « discours »
comme dans le contexte du dialogue platonicien, mais comme une parole de Dieu. De Philon, cette pensée
concernant l'organisme est passée à Origène, dont les mots (De principiis IV, 2, 4, éd. Kôtschau p. 312) anticipent
déjà, à un certain degré, l'attitude du Zohâr : « Le texte sacré est sembla ble à un homme et à, de la chair
(correspondant au sens du mot), à une âme (correspondant à l'allégorie) et à un esprit (correspondant au mys -
tère). »
(29) Zohar I, 134 b.
(30) Zohar III, 202 a.
(31) Moïse de Léon, Sefer ha-Rimmon. Manuscrit British Muséum, Margo-liouth, n° 759, 100 b.
(32) Tikkune Zohar, Tikkun 21, 52 b.
(33) Cf. ici le chapitre III, p. 122 ss.
(34) A propos de ces deux notions, Cf. W. Bâcher, Die exegetische Terminologie der jûdischen Traditionsliteratur,
vol. I (1899), p. 89 et 197. H. L. Strack, Einleitung in den Talmud, 5* édition (1921), p. 4 et suiv. A propos
de leur place dans la théologie du Judaïsme orthodoxe, cf. le travail très intéressant de S. Kaatz, Die
mùndliche Lehre und ihr Dogma, Leipzig, 1922.
(35) Dans Bahir, § 97 et 137, la« Sefira» dernière dans laquelle tous les commandements sont contenus est
conçue en ces termes : «Le trésor de la Tora orale » Cf. ibid. § 99 (d'après un texte amendé) : « La Tora écrite
[qui est appelée lumière] a besoin de la Tora orale, qui est une lampe [qui porte la « lumière »] pour résoudre
ses difficultés et pour expliquer ses secrets. »
(36) Dans Beth ha-Midrasch de Jellinek, vol. II (1853), p. 23-24; traduit en allemand par Wùnsche, Ans Israels
Lchrhallen II, p. 170-172.
(37) La sagesse originale est la deuxième « Sefira », tandis que la « pénitence » est un nom de la troisième «
Sefira », parce que tout rentre finalement en elle et dans son sein.
(38) Toutes ces déclarations sont tirées du texte difficile de Rabbi Isaaks, dans le manuscrit Enclow Mémorial
Collection 584 /699, conservé au « Jewish Theological Seminary » à New York. Le codex forme un ensemble,
artificiellement coupé par un bibliothécaire et divisé en deux manuscrits.
(39) La théorie de ce fragment ancien a été apparemment à la base du traité kabbalistique par Jacob ben Jacob
Cohen de Soria, sur la forme des lettres, qui se fonde sur cette distinction entre « une forme ésotérique
blanche » et « une forme ésotérique noire » des lettres, une distinction qui n'atteint son sens que par l'exposé
précédent. Cf. mon édition de ce traité dans Madda'e ha-Jahaduth II (1927), p. 203-204.
(40) Cf. avant tout les recherches subtiles de Léo Strauss, Persécution and thé Art of Writing, Glencoe, Illinois,
1952.
(41) Cf. Zohar II, 230 b [dans le même texte énoncé déjà dans Ginnath' Egos, de Gikatilla, Hanau 1615, 3 b] ;
III, 75 a, 159 a. La même formule se trouve aussi dans la transition des termes exotériques et ésotériques de
l'usage philosophique à l'usage kabbalistique de la langue, chez Isaac ben Latif, Ginse ha-Melech, éd. Jellinek,
chap. 25, imprimé dans Kochbe Jizchak, de Stern, cahier 32, Vienne 1865, p. 9.
(42) Ernst von Dobschïitz, Vom vierfachen Schriftsinn. Die Geschichie einer
Théorie, dans « Harnack-Ehrung, Beitrâge zur Kirchengeschichte. Adolf von Harnack. dargbracht », Leipzig
1921, p. 1-13.
(43) W. Bâcher, L'Exégèse biblique dans le Zohar, dans la « Revue des Etudes Juives », vol. 22 (1891), p. 33-
46.
(44) Philon s'est déjà déclaré en détail sur ces dangers de la spiritualisation radicale de la Tora dans
l'allégorie ; dans un passage souvent discuté (De mi-gratione Abrahami, §§ 89-94). Cf. aussi le grand passage
contre une allégori-sation absolue des commandements dans Sefer ha-Rimmon de Moïse de Léon que j'ai
La kabbale et sa symbolique 69
mentionné dans Die j'udische Mystik, Zurich 1957, p. 428-429.
(45) Zohar Chadasch. Jérusalem 1953, 83 a. Cette partie la plus importante dans le contexte des écrits concernant
le Zohar a échappé à Bâcher.
(46) J. Huck, Joachim von Floris und die foachitische Literatur (1938), p. 291 : Si ad nucis dulcedinem pervenire
volumus, primo necesse est, ut amoveatur exteria cortex, secunda testa, et ita tercie loco peruenialur
ad nucleam. Cf. là aussi p. 148, où Moïse de Léon emploie la parabole dans des sens différents : pour le sens
de la Tora, pour celui de la Merkaba et les sphères dangereuses ou démoniaques qui les entourent cf. son Ha-
Nefesch ha-Chachama, Baie 1608, Par. 21, feuille 0, 1 c/d. Le cercle des mystiques est lui-même nommé, en
termes solennels, comme « le noyau de la noix », c'est-à-dire « pénétrant d'un coup jusqu'au noyau », dans le
Zohar 1,154 b. Dans 1,19 b, II, 15 b et aileurs dans le Zohar, la noix est le symbole de la Merkaba, mais ici
cela veut dire la connaissance du monde, du point de vue kabbalistique.
(47) Derascha signifie ici la façon d'interpréter qu'emploient les Talmudistes, par laquelle la doctrine orale
exotérique et sa détermination pouvaient être dérivées du texte du manuscrit d'après certaines règles précises.
(48) Le même usage de la langue du Chida pour l'allégorie correspond au Judaïsme médiéval, aussi chez
Moïse de Léon, à la fin de son livre Mischkhan ha» ' Eduth, Ms. Cambridge, 54 a : « Parmi les mots des sages
se trouvent des Hagadoth, parmi lesquelles plusieurs sont des allégories (Chida), et les autres, sans comprendre
chaque allégorie, sont des Hagadoth littérales ».
(49) Zohar II, 99 a /b. Une enquête détaillée et excellente de l'histoire de cette parabole importante dans la lit -
térature kabbalistique ultérieure, se trouve dans l'essai de F. Lachover, Die Pforte zum Turm, dans le volume
en hébreu 'Al gebul ha-faschan we-he-chadash, Jérusalem (1951), p. 29-78.
(50) Chagiga 14 b. Cf. aussi Die judische Mystik, p. 56.
(51) Dans mon livre sur le mysticisme de la Merkaba, Section II, mentionné dans la note numéro 13.
(52) Zohar 1,26 b. Le passage ne vient pas de la partie principale, mais vient du Tikkune Zohar.
(53) Ce mot doit être lu re'iffoth, et non re'afoth, c'est-à-dire « preuves », ce qui ne s'accorde pas avec la continuité
de l'expression. La supposition de Bâcher, que re'a/oth, comme il le disait, soit une corruption de la
conception correcte remes dans nos éditions, est réfutée par le fait que la même interprétation du mot Pardes
se trouve aussi à deux autres endroits, qui lui ont échappé ; Zohar Chadasch, 102 d. et 107 c. Ces passages
appartiennent aussi au Tikkune Zohar.
(54) Zohar chadasch (Tikkunim), 102 d.
(55) Tikkun n° 24, 68 a /b. Ici, les enveloppes, klippin, sont déjà tirées directement des puissances démoniaques
et la force d'où la « Schekina » est seulement libérée le dimanche, où elle s'habille du vêtement séfirothique.
(56) Moïse de Léon, au terme de son livre Sefer ha-Nefesch ha-Chachama, Baie 1608.
(57) Georges Vajda, qui a émis quelques observations pénétrantes à propos de ces interprétations, met en
doute le droit de l'attribution traditionnelle de ce texte à Gikatilla. Cf. Mélanges offerts à Etienne Gilson, Paris
1959, p. 656. Cette phrase mérite, sans aucun doute, une enquête plus profonde. Non seulement les passages
imprimés sont attribués à Gikatilla, mais les passages conservés, et pour la plupart non imprimés, dans
le Manuscrit Oxford, Neubauer 1911, le sont aussi.
(58) Zohar 11,114 b., et les commentaires de Gikatilla à propos de Maïmonide, dans la deuxième partie de la
question de Saul Cohen posée à Isaac Abarbanel, Venise 1574, 21 a.
(59) Baba Bathra, 74 b /75 a. Cf. L. Ginzberg, The Legends of thé Jews, vol. V. p, 43-46.
(60) lîilchoth Teschuba, VIII, 4.
(61) Zohar, 1,135 b.-136 a. Il est intéressant et non sans ironie de remarquer que l'auteur a employé l'expression
mehemanutha de-kola pour la foi du peuple, ce qui est employé ailleurs à plusieurs endroits du Zohar
avec une signification mystique, c'est-à-dire pas « ce que tous croient », mais la puissance pénétrante de la foi
dans le monde, le système des Sefiroth.
(62) Cf. détails dans l'oeuvre de E. von Dobschûtz, citée au n° 42.
(63) P. Sandler. Le-ba'jath Fardes, dans « Festschrift fur Elias Auerbach », Jérusalem, 1955, p. 222-235.
(64) II faut indiquer ici que cette affinité de la théorie kabbalistique avec la théorie correspondante dans la tradition
chrétienne a déjà frappé Pic de la Mi-randole, le premier humaniste chrétien qui s'occupa de la Kab -
bale. Dans son Apologia qu'il écrivit en 1487, il dit : « Comme il y a chez nous une quadruple interprétation
possible de la Bible, c'est-à-dire l'interprétation littérale, mystique ou allégorique, tropique et anagogique, il
en est de même chez les Hébreux. Le sens littéral s'appelle chez eux Peschat, l'allégorique Midrasch, le tropique
Sechel et l'anagogique, qui est le plus sublime et le plus divin de tous, Kabbala. « Opéra »,Bâle 1557,p.
178-179. Les notions hébraïques sont exactement celles qu'emploie Bachja ben Ascher, dont l'oeuvre a dû par
conséquent servir à Pic comme base fondamentale. L'assimilation erronée de « Midrasch » avec « allégorie »
et de « Sechel », mot qui représente chez Bachja véritablement « l'allégorie », avec topologie, révèle que la
connaissance de Pic, à propos de ces sources, était assez limitée. La même erreur se répète d'une manière plus
importante dans l'apologie que le moine franciscain, Archangelus de Borgo Novo a écrite à Pic. Il cite la littérature
du Midrasch sous le paragraphe « allégorie », mais il cite justement des écrits comme ceux de Maïmo70
La kabbale et sa symbolique
nide et de Gersonide sous «topologie ». Cf. Apologia fratris Archangeli de Burgonovo... pro defensione doctrinae
Cabalae, Bologne 1564, 8 b.
(65) Midrasch Bamidbar rabba, 13, § 15.
(66) Sabbath, 88 b.
(67) 'Othijolh de-Rabbi Akiba, éd. Wertheimer, Jérusalem (1914), p. 12.
(68) Zohar III, 202 a.
(69) Abraham bar Chija, Megillath ha-Megalle, Berlin 1924, p. 75.
(70) Zohar 1, 140 a ; Zohar chadasch, 8 b.
(71) Vital, <Ez ha-Da <alh, Zolkiew 1871, 46-47.
(72) C'est un jeu de mots : il est vrai que Gufe Tora veut dire littéralement « corps de la Tora », mais dans le
Talmud cette expression a justement le sens des parties essentielles de la Tora.
(73) Zohar III, 152 a.
(74) Isaac Louria, Sefer ha-Kawwanoth, Venise 1620, 53 b. Des détails sur le sujet se trouvent dans Vital,
Scha'ar Gilgulim, chap. 17, Jérusalem 1912,17 b, dans Nathan Schapira, Megalle 'Amukoth, Cracovie 1637,
chap 9, et dans Naf-tali Bacharach, 'Emek ha-Melech, Amsterdam 1648, 42 a.
(75) Cordovero, Derischa be-flnjane Maiachim, éd. Ruben Margolioth, Jérusalem 1945, p. 70.
(76) M. A. Fano, Ma 'amar ha-Nefesch, Pjotrkow 1903, III, 6,17 a.
(77) Tikkune Zohar, Préface, 6 b.
(78) Ibid., no. 22, 64 a.
(79) Zohar 1,23 a/b, un passage qui appartient au Tikkune Zohar.
(80) III, 215 b (Ra'ja Mehemna)
(81) Zum Verstàndnis der messianischen Idée im Judenlum, dans Eranos-Jahrbuch, vol. XXVIII (1960), p.
221-223.
(82) Zohar 1,26 b (Tikkunim), II, 117 b, III, 124 b, 153 a, 255 a (tous ces passages
sont tirés de Ra'ja Mehemna) ; Tikkune Zohar, no 56 et 60. Zohar chadasch, 106 c.
(83) Heinrich Graetz a compris de la même manière ces passages dans son livre Geschichte der Juden. I. Baer
a acquis, à propos de la signification de ces passages, des connaissances beaucoup plus profondes dans son
essai sur l'arrière-plan historique du Ra'ja Mehemna, qui est paru en hébreu dans « Zion », vol. 5 (1940), p. 1-
44. C'est lui, le premier, qui a indiqué les rapports entre ces idées et celles des spiritualistes franciscains du
XIII siècle.
(84) Cf. de tels passages, par exemple dans 1,27 a/28 a; III, 124 b, 153 a/b, 229 b, 254 a/b; Tikkune Zohar no
21, 48 a/b ; Tikkunim dans Zohar chadasch, 97 c à 99 d. Les passages du Zohar, cités au début, viennent tous
de la même couche.
(85) Cordovero, Schi'ur Koma, Varsovie 1883, 63 b.
(86) Abraham Asulai, Chessed le- 'Abraham, Sulzbach, 1685, II, § 27. Cet auteur a utilisé en grande partie un
manuscrit de l'oeuvre principale de Cordovero, Elima Rabbathi, à laquelle on peut attribuer beaucoup de ses
exposés les plus intéressants.
(87) Ibid., § 11, tiré sans doute de la même source. Des passages semblables dans les écrits publiés de Cordovero,
par exemple dans Schi'ur Koma, 85 d.
(88) Cf. Le passage plus long dans Scha'ar Ma'amare Resal, Jérusalem 1898, 16 c, qui est cité par Vital.
(89) Naftali Bacharach, 'Emek ha-Melech, 4 a. Des théories semblables sont développées en détail dans un
grand nombre d'écrits provenant de l'école de Louria, non seulement dans des exposés authentiques mais encore
dans des exposés apocryphes de la doctrine « lourianique ».
(90) En hébreu : tel schel'othijoth bilti messuddaroth.
(91) Wajikra rabba, 13 § 3. éd. Margulies, p. 278. Cf. La discussion de ce passage chez W. D. Davies, Torah
in thé Messianic Age. Philadelphie (1952), p. 59-61.
(92) Asulai, Debasch le-Fi, Livourne 1801,50 a. L'authenticité de la citation est aussi confirmée par un paral -
lélisme dans Midrasch Talpijoth s. v. 'amen, de Elijahu Cohen, où cette idée est ainsi développée; éd. Czernowitz
1860, 49 d.
(93) Elija Cohen est l'auteur d'un des écrits moraux les plus populaires de la Cabbale à l'époque suivante, plus
précisément l'ouvrage répandu Schebet Mussar.
(94) Ch. J. D. Asulai, Debarim 'Achadim, Livourne 1788, 52 c/d
(95) En hébreu : be-tha 'aroboth othijoth.
(96) Cette thèse est citée sous le nom de Israël Baalschem, pour la première fois, dans l'oeuvre chassidique
Ge'ullalh Jisrael, Ostrog 1821, 1 d-2 a. Des idées très semblables sont aussi discutées dans d'autres premières
oeuvres has-sidiques ; ainsi, par exemple, celles de deux autres maîtres hassidiques du xviii6 siècle dans l'ouvrage
'Imre Zaddikim (un manuscrit hassidique écrit au xvme siècle), Shitomir 1900, p. 31-32.
(97) Aristote, De generatione et corruptione, 315 b, comme supplément à son résumé de la doctrine de Démocrite.
(98) Cf. mes exposés dans Die judische Mystik, p. 195-197. (") La meilleure édition de ce livre est celle de
La kabbale et sa symbolique 71
Lemberg, 1892. (10°) Sefer Temuna, 62 a.
(101) Cette théorie est citée à partir d'un écrit qui appartient au même cercle d'idées que le Temuna, l'écrit de
David ibn Simra, Magen David, Amsterdam 1713, 47 b.
(102) Dans un autre texte appartenant au même cercle. Ms. Vatican Hebr. 223, 197 a.
(103) Schabbath, 116 a.
(104) Josua ibn Schu'eib, Deraschoth, Cracovie 1573, 63 a.
(105) Temuna, 31 a.
(106) 'jmre Zaddikim, Shitomir 1900, p. 10, dans les annotations d'un disciple à propos des exposés de Rabbi
de Berditschew. (C'est la source du travail de Buber, Die Erzâhlungen der Chassidim, Zurich 1949, p. 369).
Cf. Aussi les spéculations à propos du noir et du blanc dans la Tora, dont j'ai parlé plus haut (voir la note 39).
(107) J'ai trouvé un parallélisme remarquable à de telles conclusions, dans le livre Der Schtvarzkiinstler Caflliostro
nach zeilgenôssischen Berichten, écrit par Friedrich von Oppeln-Bronikowski, Dresde s. d., p. 98, où
l'on trouve le passage sur Cagliostro d'Elisa von der Recke, qui a dû être fait en 1779 à Mitau et selon lequel
trois chapitres manquent dans la Bible et se trouvent seulement dans les mains des magiciens «. La possession
de ces chapitres de la Bible accorde des forces surnaturelles.
(108) Mordechai Jaffe, Lebnsch, 'Or Jekaroth, Lemberg, 1881, vol. II. 8 d.
(109) Cf. Sod'Ilan ha-'Azilnlh, éd. Scholem, dans Kobez 'al Jad, de la communauté Mekize Nirdamim, vol. V.
Jérusalem 1950, p. 94.
(110) En ce qui concerne cette thèse, cf. mon étude à propos du Sabbatianisme en Pologne, dans la Revue rie
l'histoire des Religions, vol. 143, p. 209-232.
(m) Cf. la littérature citée plus haut dans la note 91.
(111) Scha'are Gan'Eden, Cracovie 1880, 12 c.
(112) jeSt Tishby, Kennesscth, vol IX, Jérusalem, 1945, p. 252-254.
72 La kabbale et sa symbolique
La kabbale et sa symbolique 73
3. Kabbale et mythe
J'aimerais tout d'abord raconter une petite mais véridique histoire qui est arrivée à
un jeune homme de ma connaissance, en 1924. Vêtu du modeste manteau de la
Philologie et de l'Histoire modernes, il alla à Jérusalem et chercha à entrer en relation
avec le cercle des derniers kabbalistes qui conservaient depuis 200 ans la tradition
ésotérique des Juifs orientaux. Il trouva enfin un kabbaliste qui lui dit : Je
suis prêt à t'enseigner la Kabbale, mais il y a une condition et je doute que tu
puisses la remplir. Cette condition ne saurait probablement être- devinée par mes
lecteurs, c'était : ne pas poser de question. Une pensée qui ne soit pas construite
sur des questions et des réponses, constitue certainement un phénomène dans la
République des Juifs, les questionneurs les plus passionnés du monde et qui sont
même célèbres par le fait qu'ils répondent à des questions par des questions ! C'est
peut-être une allusion à la tradition d'une forme de pensée « narrative » et non
plus seulement interrogative, d'une « philosophie narrative » pour employer l'expression
de Schelling, comme son idéal est apparu aux grands philosophes de la
mythologie.
1.
Pour préciser dans son acuité le problème caractérisé par le rapport des deux
termes : Kabbale et Mythe, il sera bon de rappeler l'interprétation traditionnelle de
la fonction du Judaïsme dans l'histoire des religions, interprétation partagée également
par les Juifs et les non-Juifs. Le paradoxe particulier, qui rend la pensée des
kabbalistes si attirante mais aussi si irritante, apparaîtra ainsi plus clairement.
Le mouvement religieux primitif du Judaïsme, qui a gardé son expression valable
dans le monothéisme des Prophètes et sa formulation compréhensible dans la religion
de la philosophie juive du Moyen Age, est considéré de tout temps comme
opposé au monde du Mythe. Contre l'unité universelle, panthéiste de Dieu, du cosmos
et de l'homme dans le mythe, contre les mythes de la nature des religions
asiatiques antérieures, le Judaïsme creusa un abîme entre les trois sphères, un
abîme qui se révéla particulièrement profond entre le créateur et sa créature. La
vénération de Dieu sans images dans le Judaïsme soulignait, par cette absence
d'images, le refus et même la condamnation polémique du monde des images et
des symboles propre au monde des mythes. On essayait ainsi de communiquer une
religion (précisément celle de la révélation monothéiste) dans laquelle la question
religieuse du mythe était éliminée, ou apparaissait seulement (puisqu'elle se
conservait ça et là dans des interprétations autres ou anciennes) comme une métaphore
poétique mais non plus avec la puissance symbolique de l'image mythique.
Ces différents rapports ont été souvent mis en relief et examinés par les spécialistes
de la littérature biblique, les théologiens et les anthropologues et ne doivent
pas nous occuper ici. La tendance de la tradition juive classique à la « liquidation
du mythe » comme puissance spirituelle centrale n'a pas été touchée par l'Intervention
de métaphores quasi-mythiques.
74 La kabbale et sa symbolique
La pensée religieuse du Judaïsme rabbinique du Moyen Age a souligné cette tendance
de la manière la plus vive dans ses expressions rationnelles ; en effet sa
poursuite logique de Saadja jusqu'à Maïmonide mena à une problématique qui est
en étroite relation avec celle qui nous intéresse ici. L'intérêt des philosophes et des
théologiens était porté vers la pureté de l'idée de Dieu, débarrassée de toute question
mythique ou anthropomorphique. Cette tendance à préserver le Dieu transcendant
de tout mythe, à changer les affirmations humanisantes du texte biblique
et des formes populaires en une théologie irréprochable, conduit à vider le concept
de Dieu. On parlera de moins en moins de ce Dieu si la peur de toucher sa noblesse
par des images de créatures devient un facteur déterminant. Bref, la pureté
sera achetée au prix de la conception d'un Dieu vivant. Le Dieu vivant ne fait jamais
partie d'un concept pur. Ce qui justement le rend vivant aux croyants, c'est ce
qui le mêle d'une manière ou d'une autre au monde des hommes, et le place dans
le grand symbolisme religieux juste avant l'âme. Dans le processus de la nouvelle
formulation rationnelle, cela disparaît. Conserver la pureté de l'idée de Dieu sans
toucher à l'idée d'un Dieu vivant, c'est là la tâche éternelle de la Théologie, qui,
bien que toujours posée, n'est pas absolument résolue.
Dans la tension entre ces deux concepts : pureté et idée d'un Dieu vivant, c'est
toute l'histoire de la religion juive qui est contenue, encore plus que celle de toute
autre religion, car la nature particulière de l'exigence monothéiste rend justement
nécessaire une telle tension. Tout intervient donc ici pour maintenir l'intégrité et la
pureté de Dieu, et la préserver de tout mélange. Mais la conserver en même temps
comme quelque chose de vivant, ne serait possible que dans un équilibre très précaire
entre les deux éléments. Plus les efforts des philosophes et des théologiens
furent grands en vue de la formulation pure d'une telle unité, qui supprime et fait «
éclater » tous les symboles, plus le langage des symboles (comme tout ce qui est
vivant) se révélait efficace, avec la possibilité d'un contre-coup où tout s'arrêterait
sur l'idée d'un Dieu vivant. La « plénitude » de Dieu dans sa vie créatrice (non pas
— serait-elle encore aussi sublime ? — sa « formulation vide » dans la théologie
pure et inattaquable) devait apparaître aux esprits compétents comme une exigence
encore plus grande. Et c'est ce contre-coup, cette « réaction », qui remplit si
dramatiquement l'histoire du Judaïsme dans les 2 000 dernières années. A partir de
là on peut comprendre non seulement le besoin de s'exprimer des simples Juifs
pieux, de la religion populaire, mais aussi le grand mouvement de la mystique
juive. Par là nous arrivons directement aux problèmes particuliers de la Kabbale.
La Kabbale — littéralement : tradition, c'est-à-dire tradition ésotérique — est le
mouvement par lequel (surtout entre le XIIe et le XVIIe siècle) les tendances mystiques
au sein du Judaïsme ont trouvé comment écouler leur « sève » dans diverses
ramifications et des développements souvent très vivants. Ce n'est pas tout
à fait (comme on le pense encore parfois) le système pleinement unifié d'une pensée
mystique et spécialement théosophique, que nous trouvons ici. Il n'existe pas
quelque chose comme « la » doctrine des Kabbalistes. Au contraire, nous avons
souvent un étrange cheminement à faire au milieu de la multitude et des contradictions
des motifs, processus qui a donné différents systèmes ou demi-systèmes. La
La kabbale et sa symbolique 75
Kabbale vit le jour d'abord dans le Sud de la France, nourrie par une source souterraine
venant vraisemblablement d'Orient, dans les mêmes régions et à la même
époque que celles qui virent, dans le monde non-juif, l'apogée du mouvement cathare
ou néo-manichéen. En Espagne, elle prospéra et se développa d'une manière
étonnamment rapide, au XIIIe siècle, jusqu'à sa formation complète qui eut son
point culminant dans le livre pseudo-épigraphique, le Zohar du Rabbi Moïse de
Léon, qui devint une sorte de bible des kabbalistes et a pu pendant des siècles prétendre
au rang de texte sacré au sein du Judaïsme. Dans la Palestine du XVIe
siècle, elle acquit au cours de son deuxième épanouissement, la place d'une puissance
spirituelle centrale et historique dans le Judaïsme, car elle sut donner une réponse
à la question toujours pressante du sens de l'Exil aux esprits profondément
troublés par l'expulsion tragique des Juifs espagnols en 1492. Remplie d'une énergie
messianique, elle fit exploser au XVIIe siècle, dans le grand mouvement messianique
autour de Sabbatai Zwi, qui a amené l'écroulement de l'hérésie mystique
juive, une kabbale hérétique qui, par son impulsion et son développement, a oeuvré
d'une manière paradoxale pour la renaissance du Judaïsme moderne et dont la
signification, très longtemps quasi ignorée, commence à devenir de plus en plus
claire.
2.
Aux environs de 1180 apparut, personne ne sait exactement d'où et comment, dans
le Sud de la France, le premier écrit des kabbalistes, le livre Bahir, certainement
l'un des textes les plus étonnants, pour ne pas dire incroyables, de la littérature hébraïque
du Moyen Age. Il contient une collection inimaginablement mal écrite de
jugements théosophiques sous la forme de commentaires de la Bible, qui proviennent
en grande partie des sources de l'âge talmudique. C'est un tout petit livre
de 30 à 40 pages seulement, mais il contient dans ces quelques pages les documents
d'un stade du Judaïsme dont nous devons nous occuper ici. Une courte citation
extraite de la circulaire d'un savant du Midi de la France, Meir ben Simon de
Narbonne, qui dans la première moitié du XIIIe siècle s'était indigné du caractère
blasphématoire du Bahir, montrera combien le monde religieux de ce texte diffère
de la tradition rabbinique sous la forme de laquelle elle
parut. Cet homme pieux de l'ancienne école écrit à propos des kabbalistes (j'essaie,
du moins en partie, de redonner une idée de sa prose rimée fougueuse) : « Ils
se vantent dans des pratiques et des discours mensongers d'avoir trouvé force et
soutien (pour leurs idées semble-t-il) dans les pays des connaisseurs de la Tora et
des savants. Mais Dieu nous préserve de suivre de tels discours hérétiques, qu'il
vaut mieux passer sous silence en Israël. Et nous nous sommes aperçus qu'ils ont
déjà écrit un livre qu'ils nomment Bahir, c'est-à-dire brillant, mais qui est très obscur.
Nous avons eu le livre entre les mains et ainsi appris qu'ils l'attribuaient au
Rabbi Nechunja ben Hakanah (une ancienne autorité talmudique). Que Dieu nous
en préserve, car tout ce propos semble inventé. Et ce juste n'a pas trébuché sur
cette idée, comme nous le connaissons, il ne peut pas être confondu avec les pécheurs.
Et la langue du livre et son contenu prouvent qu'il vient de quelqu'un qui
76 La kabbale et sa symbolique
n'a ni le sens du langage ni celui de la beauté de la parole. »
Qu'est-ce qui provoque donc l'indignation de ce pieux lecteur? C'est l'apparition
du langage mythique de Dieu qui réapparaît à plusieurs endroits au sein du Judaïsme
médiéval et se fait comprendre sans apologie ou excuse pour sa hardiesse,
avec un naturel qui en fait paraît très énigmatique. J'aimerais, pour éclairer la
question qui nous occupe ici, faire quelques citations du livre :
Dans une opinion sur la création des anges nous lisons (1) :
« Et tous s'accordent à dire que jusqu'au deuxième jour ils n'étaient pas
encore créés pour qu'aucun dise : Michaël déploya l'univers au sud de la
voûte, Gabriel au nord, et le Saint, béni soit-Il, mesura dans le milieu ;
bien plus (Esaïe le dit, 44: 24) : Moi, Dieu, J'ai fait le Tout, fait le ciel
seul, donné sa forme arrondie à la terre, Moi-même (me'itti) — qui était
avec Moi (mi'itti), dit le texte ».
Jusque-là le texte provient en fait pour l'essentiel d'un vieux livre juif, d'un « Midrasch
» de la Genèse. La suite du Bahir (§ 14) est neuve et inattendue :
« Je suis celui qui a planté cet arbre, si bien que tout l'univers le vénère
avec enchantement, et j'ai donné forme avec lui au Tout et l'ai nommé «
Tout » ; car le Tout est attaché à lui et le Tout vient de lui, tout a besoin de
lui, et ils le regardent et tremblent devant lui, et de là sortent les âmes.
J'étais seul lorsque Je le fis, et aucun ange ne peut s'élever au-dessus de
lui et dire : j'étais là avant toi ; car lorsque Je donnai forme à ma terre,
lorsque Je plantai et enracinai cet arbre et leur donnai cette joie dont Je
me réjouis, qui aurait été près de Moi, à qui J'aurais révélé ce secret? »
Cet arbre de Dieu, qui est l'arbre du monde mais en même temps l'arbre de l'âme,
d'autres fragments en parlent encore. Mais dans ceux-ci il n'apparaît pas, en partie,
planté par Dieu, mais comme la structure mythique des forces créatrices de Dieu.
« Et qu'est (cet) « arbre » dont tu as parlé? Il lui dit : Toutes les forces de
Dieu sont (situées) l'une par-dessus l'autre et elles ressemblent à un
arbre : comme l'arbre produit ses fruits grâce à l'eau, Dieu accroît les
forces de « l'arbre » par l'eau. Et qu'est l'eau de Dieu? C'est (la) Chochma
(sagesse), et cela (à savoir le fruit de l'arbre), c'est l'âme des justes, qui
vont de la « source » au « grand canal », et elle monte et s'attache à
l'arbre. Et par quoi fleurit-il? Par Israël : s'ils sont bons et justes, alors la
Schekina habite parmi eux, et par leurs oeuvres ils demeurent en Dieu, et II
les rend féconds et les fait se multiplier. » (§ 85).
Toutes les idées qui sont exposées ici ne sont expliquées nulle part dans le livre,
mais supposées comprises d'elles-mêmes.
Ce qu'est l'arbre, la source et le grand canal n'est pas expliqué plus loin. Dans un
troisième passage du livre il est dit (§ 67) que le « Saint Israël » occupe le sommet
La kabbale et sa symbolique 77
de l'arbre en son coeur.
Ainsi, dans plusieurs autres passages ultérieurs on retrouve la « symbolique » de
l'arbre du monde et de Dieu, dans des fragments et sans essayer seulement de les
mettre en rapport avec les idées traditionnelles de la théologie juive. Mais voyons
quelques opinions du Bahir sur le Mal. Un fragment nous dit sur Satan (§ 109) :
« Cela enseigne qu'il y a un principe chez Dieu qui s'appelle le « mal », et
qui se trouve au nord de Dieu (Jér. 1:14) : A partir du nord s'ouvre le mal,
c'est-à-dire que tout le mal qui tombe sur tous les habitants de la terre
vient du nord. Et quel en est le principe? C'est la forme de la main (sous
les sept formes sacrées que Dieu représente sous la forme des hommes primitifs),
et elle a beaucoup de messagers, et tous s'appellent « Mal », « Mal
»... Et ce sont eux qui poussent le monde au mal, car le Tohu vient du
nord, et Toha signifie justement le mal, qui trouble les hommes jusqu'à ce
qu'ils pèchent, et tout l'instinct mauvais en l'homme vient de là ».
L'exégèse suivante n'est pas moins étonnante que l'affirmation qui prétend que le
mal est un principe ou une qualité qui réside en Dieu (§ 26) :
« Rabbi Amora était assis et expliquait : Que signifie le verset (Psaume 87
: 2) : « Dieu aime les portes de Sion plus que toutes les demeures de Jacob
»? Les « portes de Sion » — ce sont les « portes du monde » ; car porte signifie
action d'ouvrir, comme il est dit (Psaume 118 : 19) : « Ouvrez-moi
les portes de la justice ». Ainsi parlait Dieu : J'aime les portes de Sion,
lorsqu'elles sont ouvertes. Pourquoi? Parce qu'elles sont du côté du mal ;
mais quand Israël fait du bien devant Dieu et est digne que (ces portes)
soient ouvertes, il les aime plus que toutes les « demeures de Jacob », dans
lesquelles règne toujours la paix. »
En effet : l'idée que les portes de Sion (c'est-à-dire celles de l'endroit par où interviendra
la puissance créatrice d'Israël et où elle se concentrera pour la conscience
juive) soient du côté du mal, était ce que nous attendions le moins dans un texte de
piété juive. Et nous voyons se succéder ainsi, en grande partie encore obscurs pour
nous mais toujours aussi étonnants dans leur forme paradoxale, les fondements de
la théosophie kabbalistique. Et ce n'est pas la moindre difficulté de ce texte que
maintes idées énigmatiques du Bahir aient été expliquées par des paraboles qui
sont encore beaucoup plus incompréhensibles que ce qu'elles doivent expliquer.
Mais je veux m'arrêter ici, car je n'ai pas l'intention d'entrer dans une analyse du
très riche contenu mythique du Bahir. Ces quelques citations doivent suffire à
illustrer que, dans le Bahir, nous n'avons pas affaire seulement à un emploi poétique
ou allégorique, mais à un renouveau des couches mythiques du Judaïsme.
Cinquante ans seulement avant la parution du Bahir, un texte important apparut
dans le Midi de la France ou le Nord de l'Espagne, qui montre toute la distance
qui sépare le Bahir de toute la littérature juive qui s'intéressait jusque-là à la cosmogonie
et à la cosmologie. J'ai devant les yeux le commentaire de Juda ben Bar78
La kabbale et sa symbolique
silai au « Livre de la création », ce vieux texte de la pensée juive , spéculation à
laquelle se sont référés comme à une autorité les philosophes rationalistes du
Moyen Age, souvent aussi fortement que les kabbalistes ; et sans être particulièrement
kabbaliste, cette référence a donné à la mystique juive plusieurs de ses idées
et concepts fondamentaux.
Chez Juda ben Barsilai (2), nous trouvons la discussion la plus détaillée de tous les
passages rabbiniques anciens sur la cosmologie et la cosmogonie, dont beaucoup
donneront naissance à des mythes. Mais ici, chez un auteur dont le penchant aux
spéculations ésotériques est pourtant notoire, tout repose sur l'allégorie derrière laquelle
se trouvent les conceptions de la philosophie contemporaine, en particulier
celle de Saadja. Ce renouveau d'une tradition différente est d'autant plus étonnant
deux générations plus tard.
Car pour les kabbalistes, il ne s'agissait plus d'allégories concernant un aspect du
monde qui serait communicable par d'autres moyens. Ce qu'ils ont créé, ce sont
des symboles dans le sens précis du mot. Le monde du Judaïsme leur apparaît
dans une transparence symbolique et dévoile de cette manière le secret du monde.
A côté de cela, on trouve -dès le début de la Kabbale le problème du mythe, de la
faveur nouvelle des images mythiques et des symboles semblables, dont l'affinité
avec le mythe est frappante ; cette affinité avait été reconnue de tout temps par
beaucoup d'observateurs et en premier lieu justement par des gens hostiles. Nous
possédons du siècle précédent le livre entier d'un philosophe juif des Lumières,
Salomon Rubin, dont le titre, Paganisme et Kabbale (1893), est prometteur, et
dans lequel les kabbalistes sont démasqués (avec beaucoup de références à des
sources mais sans beaucoup d'intelligence) comme des polythéistes clandestins.
Mais l'urgence du problème qui se pose ici me semble indéniable.
La réapparition du mythe dans la Kabbale peut se comprendre le mieux à partir de
deux points, qui sont précisément les pôles du monde religieux du Judaïsme : à
partir de l'idée de Dieu et de celle de la Loi. Il est donc évident que sa transformation,
précisément aux points qui déterminent le contenu spécifique d'une religion,
est enfermée dans le mystique, et confirme ainsi le caractère de la mystique religieuse
du moment comme une apparence spécifiquement historique au sein
d'une religion concrète.
J'ai parlé déjà du problème posé par l'idée monothéiste de Dieu et du danger qui la
menaçait pour passer de l'idée intérieurement accomplie à l'idée seulement formelle
et abstraite. L'unité de Dieu se révèle au kabbaliste comme une unité tout à
fait vivante, accomplie et dynamique. Ce qui n'était pour les théologiens juifs
qu'attributs de la divinité, devient pour lui puissance, hypostase et stade d'un processus
de la vie intérieure de Dieu, et les images sous lesquelles il décrit Dieu ne
sont pas utilisées en vain, principalement celles de l'organisme. L'arbre qui fut
d'abord planté par Dieu, deviendra lui-même l'image de Dieu. C'est l'arbre dans lequel
croissent les forces de Dieu dans la création. Je parlerai encore de quelques
motifs mythiques particulièrement marquants dans la symbolique du soi-disant
arbre des dix Sefiroth. La « re-mythisation » de la Tora ne fut pas moins puissante
et riche en conséquences pour l'histoire du Judaïsme.
La kabbale et sa symbolique 79
Qu'est-ce qui maintenait dans le Judaïsme rabbinique le caractère non-mythique
de la loi? La réponse est claire : c'est sa séparation de tout élément cosmique, si
toutefois (comme l'est encore partiellement la loi dans l'historique pur) elle est
fondée sur la remémoration et non plus la représentation vénérée d'un événement
mythique. Le souvenir du départ de l’Égypte qui joue un si grand rôle dans la Tora
n'est plus un événement mythique pour la conscience juive. Et rien ne caractérise
mieux peut-être cette séparation de cette Loi (tranquillisante seulement en ellemême)
d'avec ses racines émotionnelles, qu'une petite anecdote talmudique souvent
citée plus tard dans la littérature rabbinique. Un païen vint voir un célèbre ;
Rabbi du Ier siècle après Jésus-Christ et lui demanda les fondements des préceptes
sur la vache rouge, un des rites les plus obscurs de la Tora. Il lui donna une réponse
plutôt évasive, manifestement pour éluder la question. Lorsqu'il fut parti,
les élèves demandèrent au Rabbi : tu as éconduit celui-là avec un brin de paille,
mais qu'as-tu à nous dire? Alors le Rabbi dit seulement : choq chaqaqti, geserah
gasarli, c'est-à-dire Dieu parle : j'ai statué une loi, j'ai rendu un décret (3). Cette réponse
à la question des fondements de la Loi, qui se pose toujours à nouveau, est
typique dans sa rupture d'avec tout mythe. Comme la spéculation peut toujours
s'occuper des fondements de la Loi, elle reste sans conséquence et tout au plus importante
dans une perspective eschatologique pour la conscience rabbinique. Ce
que j'ai nommé séparation de la Loi d'avec ses racines émotionnelles constitue l'un
des plus grands efforts (et en même temps dangereux et ambigus) de la Halacha
du Judaïsme rabbinique.
Nous rencontrons ici un nouveau paradoxe : c'est justement dans ce monde de la
Loi, la Halacha, que les kabbalistes vivent avec une abnégation passionnée, mais
la Loi débarrassée de ses mythes devient ainsi le véhicule d'une nouvelle
conscience mythique et souvent extrêmement attirante. La question des fondements
des Commandements était inéluctable. Mais la question rationnelle soulevait
justement un sentiment religieux incommunicable, c'est-à-dire l'enseignement
de Maïmonide sur le sens pédagogique et polémique des Commandements de la
Loi. Dans la Kabbale, la transformation de la Tora en un corps mystique se réalise,
avec la conscience de la dignité absolue qui l'accompagne toujours.
Ainsi, nous avons trouvé au coeur de la Kabbale un mythe de l'unité divine,
comme relation des puissances primitives de tout son être, et un mythe de la Tora,
comme celui d'un symbole infini, dans lequel toutes les images et tous les noms
font allusion au moyen par lequel Dieu se communique.
3.
Il est utile que, par un tel renouveau du mythe, nous éclaircissions les problèmes
actuels de la Kabbale dans leur multiplicité, tout au moins dans leurs éléments
fondamentaux. En premier lieu, dans ce rapport avec un combat entre la pensée
intelligible et discursive et la pensée figurative et symbolique à l'intérieur de la
Kabbale, il est fait allusion à celle qui prête à sa littérature et à son histoire un caractère
étrange. C'est ainsi que les créations de la Kabbale reposent sur des
images, au contenu mythique souvent impressionnant. Il en est ainsi dans le Bahir,
80 La kabbale et sa symbolique
chez les gnostiques castillans du XIIIe siècle, ainsi que dans le Zohar et chez Isaac
Louria à Safed. A côté de cela, et presque toujours en même temps, nous trouvons
une tendance à la justification spéculative et à l'interprétation intelligible de ces
symboles. La prépondérance des symboles sur les idées apparaît justement dans ce
processus. Les symboles ne peuvent en effet être vraiment et absolument résolus
au moyen des idées que les kabbalistes spéculatifs veulent souvent leur substituer.
On ne peut comprendre que comme symboles, des conceptions comme celles de la
Schekina, le Zimzum, le vase brisé, pour n'en citer que quelques-uns, que par la
suite nous évoquerons brièvement.
La pensée des kabbalistes représente une sorte de processus asymétrique : les formulations
intelligibles cherchent à donner une interprétation argumentée d'images
symboliquement accomplies et inépuisables. Elles essaient d'interpréter ces
images comme des abréviations de séries de concepts intelligibles. L'échec notoire
de ces tentatives prouve qu'elles ne le sont pas. A ce propos, examinons quelques
détails. Les kabbalistes créaient des images et des symboles, peut-être y réveillaient-
ils un héritage très ancien — mais ils n'ont eu que très rarement le courage
de représenter également sans réserve et sans phrase ces images qui se sont si
efficacement imposées à eux. La plupart du temps, ils essaient d'intervenir : plus
l'image est téméraire, plus on peut s'attendre à ce qu'elle soit accompagnée
(comme une excuse) d'un « si l'on pouvait dire... » restrictif, ou quelque chose de
semblable, de la part de celui qui l'emploie. Nous ne devons pas oublier que ce ne
sont pas toujours les mêmes kabbalistes qui créent les images mythiques et les limitent
d'une façon aussi prudente, ou veulent les expliquer comme des abréviations
plus ou moins inoffensives, et aussi souvent comme un développement
d'idées profondes. Les grands documents classiques de la Kabbale, le Bahir, le Zohar
et les écrits de l'école de Louria ne sont pas entravés dans leur production ou
leur emploi par de telles images, profondément problématiques du point de vue de
la théologie. Ils ne se limitent pas ; au contraire, pourrait-on dire, ils s'abandonnent
aux images et les poussent à dessein à l'extrême. D'autres kabbalistes importants,
chez lesquels l'instinct mystique pur est plus fort, évitent parfois le langage
mythique et cherchent à transformer les idées philosophiques (et même de la
tradition platonicienne) en symboles mystiques, comme c'est particulièrement le
cas chez Asriel de Gérone, Abraham Aboulafia de Saragosse et Moïse Cordovero
à Safed. On peut dire que la tension, qui a toujours existé, entre Gnose et Platonisme,
s'est répétée de la même manière au sein du Judaïsme.
Mais cela nous conduit plus loin. Nous pouvons encore nous poser une question :
est-ce que ces images, par lesquelles ; la Kabbale exprime le monde secret et la
vie cachée de la divinité, sont indépendantes, ou bien forment-elles une ancienne
tradition ? Nous avons affaire à une situation très compliquée et l'on ne peut guère
répondre à la question de savoir quelles sont les sources historiques de ce monde
de symboles. La gnose apparaît comme le pont reliant le mythe et son univers
dans les images kabbalistiques; la question de ses liens avec la Kabbale, du point
de vue historique et métaphysique, se pose donc également ici. Il faudrait ainsi entrer
dans le problème de la filiation historique de la Kabbale et de ses relations
La kabbale et sa symbolique 81
possibles avec les traditions gnostiques (j'en ai traité à un autre endroit d'une manière
détaillée (4)). Disons ici d'une façon résumée que l'existence de fils reliant la
plus ancienne tradition kabbalistique à l'héritage gnostique, si ténus soient-ils, me
semble réelle. Naturellement, on affirme parfois qu'il ne s'agit pas seulement d'un
rapport historique mais d'un développement parallèle, qui apparut davantage aux
XIIe et XIIIe siècles que le rapport historique direct. L'hérésie cathare était même
relativement indépendante des éléments gnostiques du manichéisme et même en
grande partie ignorée par ce dernier. A titre de résultat de longues recherches sur la
question des origines de la Kabbale, je crois pouvoir dire que, mis à part quelques
éléments certainement essentiels, la Gnose de la Kabbale s'est développée d'ellemême
et d'une façon autonome. Nous n'avons pas ici un « ou bien — ou bien »
entre l'explication historique ou psychologique, mais un « aussi bien-que ». Les
systèmes de la Kabbale qui sont les plus marqués par des caractères apparemment
gnostiques, comme ceux du Zohar ou de Isaac Louria, sont précisément compréhensibles
de l'intérieur et à partir de prémisses juives.
Un telle constatation entraîne de plus en plus profondément dans la problématique
de la Kabbale : la Gnose était, du moins dans certains de ses mobiles les plus fondamentaux,
une révolte (née en partie dans le peuple juif) contre le Judaïsme antimythique,
une manifestation de forces plus intenses, qui donneront naissance à
des mythes. Le Judaïsme rabbinique classique rejette cette forme hérétique au IIe
siècle de notre ère d'une façon définitive, semble-t-il, mais dans la Kabbale (et par
là nous sommes au coeur de notre problème) une telle conception du monde gnostique
n'apparaît pas seulement comme une interprétation théosophique du monothéisme
juif (et cela au milieu de l'époque florissante des « Lumières juives » du
Moyen Age), mais peut s'affirmer au centre du Judaïsme comme son secret le plus
profond. Les symboles gnostiques et quasi-gnostiques deviennent, dans le Zohar
et chez Isaac Louria, l'expression la plus profonde du monde des croyants juifs représenté
par les kabbalistes pieux orthodoxes. Si la Kabbale, dans sa première impulsion,
fut une réaction mythique à l'intérieur de la pensée monothéiste qui luttait
dans la misère, cela peut se traduire en d'autres termes : les kabbalistes agissaient
et vivaient en réaction contre un monde qu'ils ne se lassaient pas en conscience
d'affirmer. Et cela mène certainement à de sérieuses ambiguïtés (5).
Le monde d'où ils viennent, le sévère monothéisme de la Loi, la Halacha, ce
vieux Judaïsme dans lequel ils se savent enracinés, ne supporte pas sans façon
d'être déchiré mythi-quement en son coeur. Les mondes étrangers de caractère mythique
ont toujours eu leur part dans les images primitives des kabbalistes, même
si elles surgissent des profondeurs de la plus pure religion juive. Sans elles, les cogitations
des anciens kabbalistes n'auraient laissé aucune trace (et certainement
pas celle que nous trouvons ici), et c'est ce qui leur donne leur fragilité. La gnose,
l'une des dernières grandes manifestations du mythe dans la pensée religieuse,
concentrée en partie dans le combat contre celle des vainqueurs juifs, a donné la
parole aux mystiques juifs. La signification de ce paradoxe ne peut être surestimé.
La langue des gnostiques doit être changée ; le but des anciennes images mythiques
que les gnostiques ont laissées en héritage aux rédacteurs du Bahir, et par
82 La kabbale et sa symbolique
là à la Kabbale tout entière, était finalement et seulement la destruction d'une Loi
que l'ordre mythique avait brisée. Ainsi, dans les sphères éloignées de la Kabbale,
doit-on discerner la vengeance du mythe, et en même temps la contradiction intérieure
de ses symboles. Il faut souligner une chose qui est valable pour les essais
systématiques de spéculation kabbalistique comme pour plusieurs systèmes gnostiques,
à savoir qu'un monde qui appartient au mythe peut être décrit et construit
au moyen d'une pensée qui élimine le mythe. La contemplation théosophique de la
vie secrète de la divinité comme réalité religieuse la plus essentielle a édifié, au
milieu du royaume de la mystique et de l'expérience mystique, un nouveau monde
mythique, une dialectique. Cette dialectique, en dehors de la Kabbale, doit produire
dans l'histoire de la mystique des exemples moins significatifs que la religion
de Jacob Bôhme, dont l'affinité avec le monde de la Kabbale était déjà apparue
à ses plus anciens adversaires, et que la littérature autour de Bôhme était arrivée
à faire oublier.
Ce renouveau des conceptions mythiques dans la pensée des mystiques juifs les
met dès le début en relation (à l'aide de certaines impulsions de la croyance populaire)
avec certains instincts primitifs comme la peur de vivre et de mourir, à laquelle
la philosophie juive n'a rien su rétorquer de sensé. La philosophie juive a
payé cher la manière dont elle s'est détournée des couches primitives de la vie humaine.
Elle n'a pas érigé en problèmes ces angoisses dont sont faits les mythes.
Elle semble même nier l'existence de ces problèmes. Cette attitude des philosophes
et des kabbalistes est plus négative que leur position vis-à-vis du problème
du mal et du démoniaque dans le monde. Cette question est jugée par les philosophes
juifs essentiellement comme un faux problème, tandis qu'elle constitue
pour les kabbalistes un des grands moteurs de leur pensée. Le sens de la réalité du
mal et de l'horreur du démoniaque, que les kabbalistes tendent à rechercher, au
lieu de l'éviter comme les philosophes, s'unit dans ses efforts avec tout ce qui
touche la croyance populaire et toutes les formes de la vie juive, où ces angoisses
trouvent leur expression. Il est vrai que les kabbalistes, dans leur idéologie (à la
différence des pensées métaphysiques ou plus ou moins élevées des allégories philosophiques),
rétablissent souvent le sens que le rite avait sinon à l'origine, du
moins dans la conscience populaire. Par conséquent, si le démoniaque de la vie a
été l'un des facteurs les plus efficaces et en même temps les plus dangereux dans
le développement de la Kabbale, sa parenté avec les intérêts religieux des couches
les plus éloignées du peuple est sans doute confirmée. Le paradoxe, qu'un groupe
aussi aristocratique de mystiques ait pu avoir une action aussi extraordinaire justement
dans le peuple, perd donc beaucoup de son étrangeté. Il serait difficile de
trouver des moeurs et des coutumes religieuses qui doivent leur naissance ou leur
développement à des démarches de la pensée philosophique. Mais il est bien
connu que nombre de rites sont issus de considérations kabbalistiques, ou leur
doivent en tous cas la forme sous laquelle ils se sont affirmés. Il est indéniable que
par cette descente des hauteurs de la spéculation théosophique vers les profondeurs
de la pensée et de l'action populaires (si intimement liées ici), la pensée des
kabbalistes a perdu beaucoup de son éclat. Lorsque leurs mots trouvèrent une exLa
kabbale et sa symbolique 83
pression adéquate, ils devinrent ainsi facilement frustes. Les dangers qui menacent
la conscience religieuse dans le mythe et la magie sont sérieusement apparents
(pour l'histoire de la religion juive) dans le développement de la Kabbale, et celui
qui cherche à pénétrer plus profondément dans la pensée des grands kabbalistes se
défait rarement d'un sentiment complexe d'admiration et de déplaisir.
Si nous nous tournons vers la question kabbalistique de Dieu, nous discernons le
plus clairement son caractère mythique dans l'enseignement des dix « Sefiroth »,
puissances et façons d'agir du Dieu vivant (6). La doctrine kabbalistique de l'unité
dynamique de Dieu, telle qu'elle apparaît chez les kabbalistes espagnols, est celle
d'un processus théogonique dans lequel Dieu sort de son secret et de l'inexprimable
de son être et se présente en créateur. Les étapes de ce processus sont rendues
intelligibles au moyen d'une abondance d'images et de symboles, dont chacun
vise un aspect de la divinité dans une manifestation particulière. Mais ces
images sous lesquelles Dieu apparaît ne sont pas autre chose que les images primitives
de tout son être. Ce qui constitue la structure mythique particulière du complexe
symbolique kabbalistique, c'est la limitation de la plénitude infinie des aspects
sous lesquels Dieu est envisagé, en dix catégories primitives par lesquelles
nous voulons toujours circonscrire la conception qui est le fondement de l'idée des
Sefiroth. Dans le « Livre de la création », d'où ce terme vient, les dix noms archétypiques
(de safar = compter) apparaissent comme les puissances fondamentales
de tout son être, mais sans que, dans chaque livre ancien, une multitude de symboles
soient liés à chaque Sefira, symboles dans lesquels d'autres images primitives
seraient liées à une structure particulière. La théosophie médiévale de la
Kabbale a seule fait ce pas en avant, en reprenant et développant des exégèses
gnostiques sur le monde des éons.
L'ensemble de ces puissances, qui sont réunies dans les « Urdekas », forme le
monde des Sefiroth, monde de l'unité divine en développement, qui renferme en
elle les archétypes de tout son être. Ce monde qui, on ne l'accentuera pas assez, est
un monde de l'être divin intérieur, se répand sans rupture et sans recommencement
dans les mondes secrets et visibles de la création, qui répètent tous dans leur structure
cette structure intérieure divine et s'y reflètent. Dans le sens des kabbalistes ce
processus, qui dans la création va vers l'extérieur, n'est rien d'autre que le côté
exotérique d'un événement •qui se perd au plus profond, en Dieu, et dont les
étapes déterminent la forme mythique particulière de la notion des Sefiroth. Sur un
nouveau plan de l'expérience et de la contemplation mystique, on voit réapparaître
les structures mythiques, non plus dans la personne des anciens dieux mais dans
une personne, concentrée dans un monde considéré à partir de l'arbre des Sefiroth,
d'une façon nouvelle et souvent étrange. L'analyse de toutes les images mythiques
anciennes et modernes, qui apparaissent en abondance dans cette symbolique kabbalistique,
est l'une des tâches les plus fascinantes de la recherche de la Kabbale.
C'est justement cette symbolique qui occupe le centre des anciens écrits des kabbalistes,
particulièrement de la période espagnole. Et peu d'écrits, de ce point de
vue, peuvent être plus attirants pour celui qui recherche l'héritage primitif représenté
dans les symboles mystiques, que les homélies du Zohar ou la tentative de
84 La kabbale et sa symbolique
développement systématique de cette symbolique, telle qu'elle apparaît de la façon
la plus riche dans les « Portes de la lumière » de Josef Gikatilla (Scha'are 'Orah).
Deux ou trois exemples montreront combien nous avons affaire à la réapparition
du mythe, « liquidé » cruellement par la théologie juive.
La re-mythisation qui s'achève d'une façon paradoxale dans la Kabbale, et par
conséquent la liquidation des formules de la « création à partir du néant » me
semble bien illustrer le problème auquel nous avons affaire ici. Il est connu que
cette conception d'une création à partir de rien était à l'opposé de la domination du
chaos par le Dieu créateur, et bien éloignée du Theologoumenon biblique de la
création, la formule par laquelle la soi-disant théologie rationnelle du rabbinisme
tardif pensait achever sa rupture avec toutes les catégories mythiques. Dans le
remplacement du chaos par le néant, on croit retrouver la garantie de la liberté du
Dieu créateur, libéré de toute détermination mythique, dont la création n'est plus
ni combat ni crise, mais un acte d'amour. Rien de cela n'est conservé dans la Kabbale,
sauf la formule elle-même, dépouillée mais portée publiquement en bannière,
alors que son contenu réel est au contraire détruit. Comme on pouvait le
conclure implicitement des remarques faites plus haut sur le sens des Sefiroth et
de l'arbre des Sefiroth, il n'y a plus de place dans ce monde pour un néant, dans le
sens de la conception théologique. Dieu sort de sa retraite secrète pour apparaître
dans sa puissance, dans le tronc et les branches de 1' « arbre » théogonique, cosmogonique,
et sa puissance agit dans des sphères toujours plus éloignées. Partout
nous avons affaire à un mouvement continu, et si une cassure, un néant originel
apparaissaient, cela ne pourrait provenir que de l'essence de Dieu. Et c'est précisément
la conséquence que les mystiques juifs ont tirée au travers du maintien des
anciennes formules. Le chaos, qui était éliminé dans la théologie de « la création à
partir du néant », réapparaît dans de nouvelles métamorphoses. Ce néant était présent
de tout temps en Dieu lui-même, pas hors de Lui, ni provoqué par Lui. Coexistant
avec la plénitude infinie de Dieu, c'est l'abîme en Dieu qui est dominé
.dans la créature, et la parole des kabbalistes sur Dieu qui habite dans « les profondeurs
du néant », en vogue depuis le xme siècle, exprime ce sentiment dans une
image qui est d'autant plus étrange qu'elle s'est reconstituée à partir d'un concept
peu évident. Nous pouvons parler d'un malentendu fructueux qui redécouvre des
images-mythiques au coeur des concepts philosophiques. Le changement d'interprétation,
apparu depuis Asriel de Gérone, de la « Steresis » aristotélicienne en un
néant mystique, qui apparaît à côté de la matière et de la forme comme troisième
principe de tout son être, est caractéristique d'un tel malentendu.
Naturellement, ce néant, qui est une « super-essence » en Dieu Lui-même, ne sera
plus abordé ainsi dans la symbolique kabbalistique. Prenons par exemple les premières
lignes par lesquelles le Zohar décrit, dans un passage célèbre, le commencement
de la création en Dieu.
« Au commencement, lorsque la volonté du Roi commença, à agir, il grava
des signes dans l'Aura céleste. Une flamme sombre jaillit dans le royaume
le plus caché, du mystère de l'infini, comme un nuage sans forme, se trouvant
dans l'anneau (de cette Aura), ni blanc, ni noir, ni rouge, ni vert, et
La kabbale et sa symbolique 85
d'aucune couleur. D'abord, lorsque cette flamme grandit et s'élargit, elle
fit naître des couleurs resplendissantes. Au plus profond de cette flamme,
c'est là que jaillit une source, débordant de couleurs, cachée dans le mystère
le plus secret de l'infini. La source ne perça pourtant pas l'éther environnant
et demeura tout à fait inconnue jusqu'à ce que, par la suite, la
puissance de sa percée ait éclairé le point le plus haut et le plus caché.
Au-dessus de ce point il n'y a rien de reconnaissable, et c'est pourquoi il
s'appelle Reschith, le premier des dix mots de la création, par lesquels le
Tout fut créé. » (1: 15 a.)
Nulle part dans ce mythe cosmogonique, qui se poursuit encore longtemps dans ce
passage du Zohar, il n'est question d'un néant. A sa place est apparue, sous un tout
autre aspect, l'Aura de lumière, En-Sof que l'infini entoure sans commencement et
sans avoir été créé. Lorsque le Zohar, dans d'autres passages, traite expressément
d'un tel néant, il fait allusion constamment à cette manière la plus intérieure de
l'être en Dieu lui-même, qui devient créatrice dans l'émanation des Sefiroth. Ce
néant est justement la plus élevée et la première de toutes les Sefiroth. C'est, dans
la symbolique des kabbalistes, la « racine de toutes les racines », dont l'arbre se
nourrit. .Rien ne serait plus faux que d'admettre que cette racine provienne ellemême
d'un acte libre de la création. Seule la Kabbale tardive a introduit l'idée d'un
tel acte de création, avant tout chez Moïse Cordovero et, sous d'autres formes,
chez Isaac Louria.
Le point de départ dont il est question dans le passage du Zohar cité, est considéré
comme une deuxième Sefira, comme le premier commencement du néant de Dieu,
supposé issu de l'image du point. Il est la semence du monde. En tant que puissance
créatrice paternelle et masculine dans laquelle est semé le sein originel de
« la mère d'en haut », se développant à partir d'elle, se transformant mutuellement
et devenant fertile en elle, il libère alors les sept autres puissances. Elles ne seront
pas interprétées par les kabbalistes seulement comme les archétypes de toute créature,
mais en même temps (dans Gen. 1) comme les sept jours originels, c'est-àdire
les stades primitifs du « devenir » divin. Parmi ces images de la nature élémentaire
mais aussi de la vie humaine, la manière particulière de chacune des sept
puissances (ou jours originels) est représentée.
Le contenu mythique de ces symboles est infiniment riche. Il jaillit plus nettement
dans la symbolique, pour laquelle ce Dieu, qui se dévoile dans le monde des Sefiroth,
représente justement l'homme dans sa forme la plus pure, Adam Kadmon,
l'homme originel. Le Dieu, qui peut être visé par l'homme, se présente justement
comme homme originel. Le grand nom de Dieu dans son développement créateur
est justement Adam, comme les kabbalistes le disent en s'appuyant sur une « Gematria
» ahurissante (Isopsephie) (7). Déjà le Bahir connaît les « sept formes sacrées
de Dieu », qui ont toutes leur correspondant dans les membres des hommes ;
à partir de là il n'y avait qu'un pas jusqu'au développement de l'idée d'Adam Kadmon
et la question anthropomorphique et mythique de Dieu reçut sans cesse à partir
de cette idée de nouvelles justifications et de nouveaux apports. Le monde intérieur
de l'homme, objectif ou non, comme il est décrit dans l'Adam Kadmon, est,
86 La kabbale et sa symbolique
comme le répète le Zohar, le domaine auquel tout son discours ésotérique se rapporte,
car ce monde du Dieu apparaissant dans le symbole de l'homme est les deux
à la fois : il est le monde de l'homme « intérieur », mais aussi le domaine qui ne
s'ouvre qu'au croyant dans la contemplation et que le Zohar considère comme un
« secret de la foi », rasa de-mehemanutha.
Ce qu'il y a de mythique dans ces conceptions apparaît avec plus de force dans la
séparation entre puissance engendrante et réceptrice en Dieu. Dans plusieurs
couples de Sefiroth qui se répètent et s'élèvent, cela s'exprime surtout dans la symbolique
des deux dernières Sefiroth. La neuvième Sefira, Jessod, est la puissance
(décrite, sans être déguisée, par la symbolique phallique) de la génération, du «
fondement » de tout ce qui est vivant, par laquelle le hieros gamos, l'union sacrée
des formes masculines et féminines, est garantie et accomplie.
Cette question des figures féminines en Dieu, qui ont avant tout leur expression
dans la dernière Sefira, contient la représentation la plus étonnante du mythe et il
me semble utile de faire quelques remarques sur l'idée kabbalistique de la Schekina,
qui va plus loin que l'ancienne conception rabbinique. Je veux ne faire ressortir
que quelques motifs centraux, qui sont essentiels pour la compréhension de
cette idée fondamentale ; mais il ne faut pas oublier que d'autres motifs, dont il
n'est pas question ici, sont liés à cette idée dans la littérature kabbalistique.
Dans la littérature talmudique et le judaïsme rabbinique non kabbalistique, on ne
comprendra pas sous le mot Schekina (littéralement : habitation, à savoir de Dieu
dans le monde) autre chose que Dieu lui-même dans sa présence et son activité
dans le monde, et surtout dans Israël. La présence de Dieu, appelée « son visage »
dans la Bible, est la Schekina dans le langage rabbinique. On ne rencontre nulle
part dans la littérature plus ancienne de division entre Dieu Lui-même et sa Schekina,
au sens d'une hypostase particulière, qui serait séparable de Dieu. Il en est
tout autrement dans le langage de la Kabbale, à partir du Bahir, qui contient déjà
là plupart des idées essentielles sur la Schekina. Elle y apparaît sous un aspect de
Dieu, qui est compris comme un élément féminin en Lui et allant presque de soi.
Nous trouvons déjà cette idée d'une certaine manière, comme nous l'avons dit plus
haut, dans la troisième Sefira, qui représente en même temps la puissance démiurgique
en tant que mère supérieure ou Schekina supérieure. Des sept puissances
émanant d'elle, les six premières sont symbolisées comme les membres principaux
de l'homme originel, et résumées comme le « fondement » phallique, qui est là représentation
symbolique de la justice (Zaddik) comme celle de Dieu gardant les
forces de la génération dans ses limites légitimes. Dieu est le droit, dans la mesure
où il conduit cette force vitale vers tous les vivants, une force contenue dans sa
propre Loi. Tel est l'homme qui porte en lui les forces de la génération dans ses limites
légitimes, celui qui sait donner sa place à chaque chose, le juste auquel les
kabbalistes appliquent le verset des Proverbes : « Le juste est le fondement du
monde » (10 : 25).
La dixième Sefira ne représente plus un membre de l'homme, mais représente (en
tant que complément du « masculin ») le féminin comme mère, épouse et fille à la
fois, quoique se manifestant différemment sous ces divers aspects. L'affirmation
La kabbale et sa symbolique 87
d'un élément féminin en Dieu est naturellement l'un des progrès les plus riches en
conséquence que la Kabbale ait accomplis en essayant de se fonder sur l'exégèse
gnostique. Considérée souvent avec méfiance par le judaïsme rabbinique non kabbalistique
et très strict, minimisée souvent par l'apologétique kabbalistique, la féminisation
de la Schekina prouve la grande popularité que les aspects mythiques
de cette conception ont acquise dans les cercles les plus vastes du peuple juif, et
montre aussi que les kabbalistes ont suivi ici une impulsion religieuse fondamentale
qui continue à agir dans le judaïsme.
Deux autres symboles, parmi beaucoup d'autres, sont décisifs pour la compréhension
de la Schekina kabbalistique : son identification avec la communauté mystique
d'Israël, d'une part, et avec l'âme (Neschamd), d'autre part, toutes les deux issues
du Bahir. Dans le Talmud et le Midrasch nous trouvons l'idée de la « communauté
d'Israël » (dont découle le concept chrétien d'Église) seulement dans le sens
d'une personnification de l'Israël historique et réel et comme tel placé en face de
Dieu. La signification allégorique du Cantique des Cantiques par rapport à Dieu et
envers l'Église juive, comme le Judaïsme le rapporte depuis toujours, ne sait rien
d'une élévation mystique de l'état de l’Église à celui d'une puissance divine ou hypostase.
La littérature talmudique n'identifie jamais la Schekina avec l'Église. Il en
est tout autrement dans la Kabbale, où cette identification amène la symbolique de
l'idée de féminité dans la sphère du divin. Tout ce qui avait été dit dans les interprétations
talmudiques du Cantique des Cantiques sur la communauté d'Israël
comme fille et fiancée, fut alors reporté sur la Schekina. Je doute que nous puissions
nous livrer à des affirmations sensées, là où l'événement a la priorité : l'événement
qu'est le renouveau d'un élément féminin en Dieu à travers les kabbalistes
les plus anciens, ou bien l'identification exégétique des deux concepts de l’Église
d'Israël et de la Schekina, autrefois séparés et à travers lesquels une grande part de
l'héritage gnostique peut être maintenu sous une métamorphose juive. Je ne peux
trancher ici entre l'événement psychologique et historique, qui représente dans son
unité particulière le pas décisif de la théosophie kabbalistique. A cela s'ajoute un
troisième élément, je l'ai déjà dit : la symbolique de la Schekina en tant qu'âme
dans le Bahir et le Zohar. Que la sphère de la Schekina représente le lieu de la
Psyché, est tout à fait neuf. N'était-ce pas le point le plus élevé de l'âme, que les
conceptions juives plus anciennes ne représentent que dans ou sous le trône de
Dieu. L'origine de l'âme dans ce concept féminin en Dieu Lui-même est d'une
grande importance pour la psychologie de la Kabbale. L'idée de la Schekina, caractérisée
dans ses traits fondamentaux les plus élémentaires, contient tout son caractère
mythique, mais seulement à travers deux séries inséparables d'idées, celle
de l'ambivalence de la Schekina, et celle de son exil.
En tant qu'élément féminin, mais aussi en tant que Psyché, la Schekina présente
aussi des traits effrayants. Dans la mesure où toutes les Sefiroth antérieures sont
résumées en elle, les puissances de la Grâce et de la Justice agissent avec une prépondérance
alternée dans la Schekina, qui reçoit tout en elle et" n'a rien hors d'elle-
même. La force dirigeante en Dieu est l'origine du mal en tant que réalité métaphysique,
qui provient de l'hypertrophie de cette force. Mais il y a un état du
88 La kabbale et sa symbolique
monde dans lequel la Schekina est prisonnière des forces d,e la Justice. On pense
qu'elles viennent en partie de la Sefira de la Justice et se sont mêlées à elle.
Comme l'exprime le Zohar : De temps en temps la Schekina goûte au côté amer,
et sa grâce est alors obscure. Ce n'est pas par hasard que la très vieille symbolique
lunaire réapparaît dans ce contexte. De ce point de vue, la Schekina apparaît alors
comme « l'arbre de mort », opposé à l'arbre de vie. Lorsqu'elle apparaît en outre
comme la mère miséricordieuse d'Israël, elle devient à ce stade le véhicule de la
force qui dirige et qui juge. Disons ici que ces aspects quasi-démoniaques de la
Schekina, de « la mère d'en bas » près de la « mère d'en haut », de la troisième Sefira,
n'apparaissent pas encore. C'est en fait le démiurge (Jozer bereschilh), mais
avec une valeur positive et sans la nuance, méprisante-que les anciens systèmes
gnostiques mettent dans ce terme. L'enchevêtrement de motifs étranges et contradictoires
dans la symbolique de la troisième Sefira, qui est particulièrement
« chargée » du point de vue mythique, en tant que mère originelle de tout l’Être,
est donc très compliqué.
Cette idée de l'ambivalence de la Schekina, de ces « phases » alternées, est en rapport
avec celle de son exil (Galutli). L'idée d'un exil de la Schekina est talmudique
: « Dans chaque exil où fut envoyé Israël, la Schekina était là » (8). Mais
cela ne signifie plus que la présence de Dieu était avec Israël dans tous ses exils.
Dans la Kabbale, cette idée exprime ceci : « Quelque chose de Dieu est lui-même
exilé de Dieu ». Les deux séries de motifs, de l'exil de la communauté d'Israël
dans le Midrasch et de l'exil de l'âme loin de son origine (qui apparaît dans de
nombreuses idées et non seulement gnostiques) se réunissent dans le nouveau
mythe kabbalistique de l'exil de la Schekina. Cet exil est quelquefois représenté
comme le bannissement de la reine ou de la fille du roi par son époux ou son père,
quelquefois aussi comme une victoire des forces démoniaques de « l'autre » côté,
qui pénètrent dans le domaine pour subjuguer et soumettre à leur action dirigeante.
Dans la première Kabbale, cet exil n'est pas encore, la plupart du temps, un exil
qui date du début de la création. Cela n'arrivera que dans la Kabbale de Safed, au
XVIe siècle. L'exil de la Schekina, ou en d'autres mots la séparation du principe
masculin et féminin de Dieu, est comprise en grande partie comme l'action destructive
des péchés humains et de leur sens magique. Les péchés d'Adam se répètent
sans cesse dans d'autres péchés. Au lieu de pénétrer, par la contemplation,
dans l'ensemble des « Sefiroth » et dans leur unité prodigieuse, Adam tomba, lorsqu'on
lui posa le choix, sur le chemin le plus facile, la dernière Sefira, dans laquelle
pourtant tout semble indiquer comment contempler la divinité, séparée des
autres « Sefiroth ». Au lieu d'éprouver l'unité de l'activité divine dans les mondes
qui sont encore dominés par le règne de la vie secrète de la divinité, et de la renforcer
dans son propre accomplissement, il la déchire. Depuis, le haut est profondément
séparé du bas, le masculin du féminin. Cette séparation est décrite par
beaucoup de symboles. C'est la séparation de l'arbre de vie, de celui de la connaissance,
mais aussi la séparation de la vie et de la mort, c'est l'arrachage des fruits de
La kabbale et sa symbolique 89
l'arbre, auquel ils devaient rester attachés ; c'est aussi le pressage des sèves de la
Justice à partir du fruit sacré de la Schekina, exprimés avec beaucoup de profondeur
dans ce contexte. Mais c'est également la réduction de la lune, qui réapparaît
dans d'autres symboles cosmiques. Et comme, pour le sentiment religieux des
vieux kabbalistes, l'exil de la Schekina est un symbole de notre propre faute, ce
doit être le sens de l'activité religieuse de relever d'un tel exil, ou d'y travailler. La
réunion nouvelle de Dieu et de sa Schekina est le sens de la rédemption. En elle,
l'élément masculin et l'élément féminin, considérés à nouveau mythiquement, seront
ramenés à leur unité originelle, et dans l'unité ininterrompue des deux éléments,
les puissances afflueront librement à travers tous les mondes Sous le pouvoir
de la Kabbale, chaque fait religieux devait être accompagné de la formule :
cela arriva expressément « pour l'amour de la réunion de Dieu avec sa Schekina »
— une formule qui revient dans tous les textes et livres liturgiques du Judaïsme
tardif, avant qu'elle ne soit écartée par le Judaïsme éclairé du XIXe siècle, qui ne
savait que faire de telles idées, et éliminée des livres de prières au profit de celles
de l'Occident.
En conclusion, je voudrais faire allusion au fait que les représentations symboliques
de ce grand mythe (si riche en conséquences pour l'histoire de la Kabbale)
de la Schekina et de son exil, se trouvent dans beaucoup de vieux rites ressur-gis
au jour. Le « rituel » des kabbalistes est déterminé, du commencement à la fin, par
cette idée profondément mythique.
5.
Il a été question plus haut, à titre d'exemples, de quelques symboles des kabbalistes,
qui, me semble-t-il, peuvent illustrer parfaitement le problème des relations
de la Kabbale et du mythe. Dans les systèmes des anciens kabbalistes, et avant
tout le Zohar, nous avons non seulement affaire à une réanimation de quelques
motifs mythiques mais nous trouvons une couche épaisse d'idées mythiques et de
mythes élaborés. Aussi intéressante que soit, du point de vue idéologique, la réinterprétation
spéculative et théologique d'une telle pensée mythique, que nous trouvons
ensuite chez tant de kabbalistes (comme nous l'avons remarqué plus haut),
elle ne peut être supérieure à la substance psychique qui en est le fondement. Dans
plusieurs cas, à mon avis, la nouvelle formulation des mythes est esquissée sous
une forme théorique, même dans la conscience de son créateur, et également
comme le masque exotérique du contenu mythique ressenti comme mystère sacré.
"Le mythe apparut de la façon la plus marquante (mis à part le Zohar), dans les
systèmes importants de la Kabbale tardive, chez Isaac Louria (1534-1572) à Safed,
mais aussi, à la suite du mouvement de messianisme kabbalistique soulevé
par lui, dans les Theologoumena hérétiques des Sabbatia-nistes. Toutes deux, la
Kabbale orthodoxe de Louria et celle, hérétique, de Nathan de Gaza (1644-1680),
des prophètes et théologiens du Messie kabbalistique Sabbatai Zwi, constituent les
exemples parfaits des cultures de mythes gnostiques, à l'intérieur ou aux limites
du Judaïsme rabbinique ; l'une, forme orthodoxe stricte d'une telle gnose, l'autre
tendant à devenir hérétique et antinomiste. Les deux formes du mythe kabbalistique
posent, en rapport étroit avec l'expérience historique du peuple juif, un fait
90 La kabbale et sa symbolique
qui explique sans doute une grande partie de la fascination que toutes deux, mais
surtout la Kabbale lourianique, ont exercée sur les couches lointaines mais justement
religieusement sensibles du peuple juif. Je ne puis parler ici de la mythologie
hérétique des Sabbatianistes. Mais j'aimerais exposer au moins dans ses traits fondamentaux
la structure du mythe lourianique, à titre d'exemple idéal du problème
qui nous préoccupe ici. Il peut paraître présomptueux d'esquisser un tel résumé
d'une ligne de pensée qui, dans sa forme littéraire canonique, nécessita plusieurs
volumes épais pour parvenir à sa complète exposition (9) ; dans une grande partie,
seule pénètre la pratique de la méditation mystique, qui contient des formulations
théoriques. Pourtant, la structure fondamentale, le mythe fondamental de Louria,
si j'ose employer cette expression, est d'une clarté si inhabituelle et si pénétrante,
que son analyse, même brève, en vaut la peine.
Le mythe de Louria est, du point de vue historique, la réponse à l'expulsion des
Juifs d'Espagne, un événement qui, comme aucun autre (avant les dernières années
catastrophiques de l'histoire juive), a révélé l'urgence de la question du sens
de l'exil et de l'appel du Juif dans le monde à la conscience des contemporains.
Cette question s'exprime encore plus profondément que dans le Zohar, c'est la
question du sens de l'expérience historique du Juif en exil, telle qu'elle est posée
au centre des nouvelles conceptions que pose le système de Louria.
Ce nouveau mythe de Louria est concentré en trois grands mythes, dans la doctrine
du Zimzum, ou la limitation propre de Dieu, de la Schebira, ou vase brisé, et
du Tikkun, la formation extérieure harmonieuse, mais aussi la réparation et la restauration
delà souillure du monde, qui provient du vase brisé.
L'idée du Zimzum, que le Zohar ignore et qui n'atteint, soutenue par d'autres
conventions, sa signification propre que chez Louria, est très étonnante. Elle pose
au début du drame du monde, qui est un drame de Dieu, différemment des systèmes
plus anciens, non pas un acte d'émanation ou quelque chose de semblable,
dans lequel Dieu sort de lui-même, se communique et se révèle, mais plutôt un
acte par lequel il se limite en lui-même, se retire sur lui-même et contracte son essence
en un plus profond secret de son être, au lieu de tendre vers l'extérieur.
L'acte du Zimzum est pour Louria l'unique garantie qu'un processus du monde
existe, dans lequel c'est justement le retour de Dieu en lui-même, qui crée n'importe
où un espace originel pneumatique (appelé Tehiru par les kabbalistes) et permet
que quelque chose existe, qui ne serait pas tout à fait Dieu dans son entité
pure. Les kabbalistes ne le disent pas directement, mais cela est contenu implicitement
dans leur symbolique : ce retour de l'essence de Dieu en lui-même est l'une
des plus profondes formes de l'exil, du bannissement. Avec l'acte du Zimzum, les
forces dirigeantes qui sont réunies en l'être de Dieu dans une harmonie infinie
avec les racines de toutes les autres puissances, sont rassemblées et concentrées en
un point, précisément dans cet espace originel d'où Dieu se retire. L'idée de l'élimination
progressive et de la dissolution de ces puissances dirigeantes, dans lesquelles
le mal est finalement en Dieu, définit chez Louria lui-même le caractère
ésotérique entier du processus suivant, comme une purification de l'organisme divin
des éléments du mal. Cette doctrine, en môme temps théologique, choquante
La kabbale et sa symbolique 91
ou problématique, et qui avec d'autres motifs est sans doute en contradiction avec
la pensée de Louria, cette doctrine d'un processus de sélection progressif du mal à
partir de Dieu, est affaiblie ou dépassée principalement par son élève Chajim Vital,
dans son grand ouvrage Ez Chajim, « l'arbre de vie ». Ainsi, le Zimzum apparaît
non pas comme une crise originelle nécessaire en Dieu Lui-même, mais
comme un acte libre d'amour qui affranchit d'abord (certainement de manière assez
paradoxale) les forces de la Justice.
Dans cet espace originel (ou Plérome), les racines de la Justice séparées dans le
Zimzum sont mêlées au résidu de la lumière infinie de la divinité qui s'est retirée
de lui. Et le travail — l'un dans l'autre et l'un contre l'autre — de ces deux éléments,
dans lesquels pénètre, plus tard, un rayon de l'essence de Dieu qui retombe
dans l'espace primitif, détermine la nature des formes qui se construisent ici. Les
événements qui interviennent dans ce Plérome sont conçus par Louria comme tout
à fait intérieurs à Dieu. Il s'agit pour lui de la naissance des manifestations de l'infini
dans le Plérome, qui révèlent à sa conscience le Dieu vivant dans l'unité de
ces formes primitives. Car pour Dieu, ce qui est entré dans le processus du Zimzum
et les degrés qui s'ensuivent, cette essence infinie de Dieu qui s'est cachée,
joue souvent pour l'homme à peine un rôle. Le conflit entre le caractère personnel
de Dieu, avant le Zimzum, et son essence proprement impersonnelle qui acquiert
de la personnalité dans le processus du Zimzum, reste insurmontable.
Dans l'espace originel se forment les images primitives de l'Être divin, ces formes
définies par la structure des Sefiroth, d'Adam Kadmon, de Dieu qui entre dans la
création en tant que créateur. La situation précaire des différentes manifestations
de la lumière divine, qui opèrent ici ensemble, provoque plus tard des crises. Tout,
mais aussi tout ce qui se forme dans le Plérome, après l'émission du rayon à partir
de la lumière de l'En-Sof, de l'être infini, porte les traces du double mouvement du
Zimzum toujours renouvelé et de l'émanation qui afflue et se presse vers l'extérieur.
Chaque degré de l'être se fonde dans cette tension. Des oreilles, de la bouche
et du nez de l'homme premier jaillissent des signes qui révèlent des configurations
profondément cachées, des mondes de l'état le plus intérieur. Mais l'esquisse principale
de la création commence avec les lumières qui sortent étrangement des
yeux de l'Adam Kadmon. Car ces vases, nés des mélanges de lumière les plus inférieurs,
qui étaient destinés à recevoir les flots de lumière des Sefiroth de ses
yeux et à servir d'instruments de la création, se brisèrent sous leur choc C'est la
crise décisive de tout l'Être divin, de sa création, la brisure des vases, décrite par
Louria avec une image zoharistique : « l'aspiration du roi originel ». Le Zohar interprète
pourtant la liste des rois d'Edom (dans Gen. 36) qui régnèrent et moururent,
« avant que des rois régnassent sur Israël », par la préexistence des mondes
de la force dirigeante, qui périssent en eux par l'hypertrophie de cet élément. L'effort
des premiers rois, orienté par le manque d'harmonie entre les éléments masculin
et féminin, tel que le Zohar le connaît, se métamorphose pour Louria en « brisure
des vases » ; c'est en sorte une crise des forces de la justice, qui, dans cet événement,
sont rejetées vers le bas dans leurs parties les plus inassimilables et développent
comme puissances démoniaques une existence propre. Deux cent quatre92
La kabbale et sa symbolique
vingt-huit étincelles venant du feu de la Justice, les plus dures et les plus lourdes,
se précipitent vers le bas, mêlées aux débris des vases brisés. Car rien ne subsiste
après cette crise comme auparavant. Toutes les lumières provenant des yeux de
l'Adam Kadmon affluent à nouveau vers le haut, réfléchies par le choc sur les
vases, ou se brisent en bas, et les principes de cet événement sont développés en
détail par Louria. Là où quelque chose devait être, il n'y a plus rien. Tout se trouve
ailleurs. Mais un être qui n'est pas à sa place, est en exil. Et ainsi tout être, à partir
de cet acte premier, est en exil, a besoin d'être reconduit et a besoin également de
rédemption. La brisure des vases se poursuit dans tous les stades suivants de
l'Émanation et de la Création ; tout est comme brisé, tout a un défaut, tout est inachevé.
La question des causes de cette cassure en Dieu est aussi irréfutable pour
la Kabbale de Louria qu'insoluble auparavant. La réponse ésotérique à cette question
(à savoir qu'il s'agit d'une purification (catharsis) de Dieu Lui-même, et d'une
crise nécessaire, qui avait pour dessein de séparer le mal de Dieu) était sûrement
l'opinion de Louria ; je l'ai déjà dit, cette réponse est rarement exposée publiquement
sauf peut-être par Josef ibn T'bul, le deuxième élève important de Louria.
D'autres se contentent de l'allusion à la loi de l'organisme, à la semence, qui éclate
et meurt, pour devenir froment. Les forces de la Justice sont comme des graines,
qui sont semées, poussent dans la création, mais justement par la métamorphose
de la brisure et l'effort des premiers rois.
Ainsi en est-il de la crise originelle qui, dans la pensée gnostique, constitue le
point décisif pour comprendre le drame du monde et ses secrets, au travers de l'expérience
de l'exil qui se conserve comme un fait cosmique, tout comme un événement
saisissant Dieu dans la manifestation de son être contient ces dimensions extraordinaires
qui correspondaient au sentiment du Juif de ces générations. L'idée
de l'exil en Dieu est présomptueuse et téméraire dans son paradoxe gnostique mais
aussi décisive pour l'action de ces idées dans le Judaïsme. Devant une théologie
rationnelle, de telles idées devraient être embarrassantes. Dans le monde de l'expérience
humaine du Juif, elles représentaient un grand symbole vivant et séduisant.
Les vases des Sefiroth, qui devaient recevoir l'univers de l'émanation provenant de
l'Adam Kadmon, sont également brisés. Pour réparer cette brisure ou pour reconstruire
le bâtiment qui, après la séparation des puissances devenues démoniaques
d'avec la Justice pure, peut devenir quelque chose de définitivement harmonieux,
des lumières curatives et constructives sortent du front de l'Adam Kadmon. Le
troisième stade du processus symbolique, appelé Tikkun (« restitution ») par les
kabbalistes, correspond à leur action. Ce processus s'effectue, selon la conscience
de Louria, en partie en Dieu, en partie chez l'homme, en tant que couronne de
toutes créatures. Il est vrai que ce n'est en aucune façon un simple processus sans
équivoque ; il est au contraire exposé à une multitude de complications. Car bien
que lors de la brisure des vases, les puissances qui rendent autonome le mal se
fussent trouvées séparées, elles ne le furent pas encore tout à fait. Ce processus de
séparation doit se poursuivre, puisque des restes de la pure puissance dirigeante
La kabbale et sa symbolique 93
restent encore dans les configurations des mondes des Sefiroth, qui se construisent
et qui ont besoin, soit de cette séparation, soit de leur métamorphose dans les
forces constructives de l'amour et la grâce.
Dans cinq formes ou configurations, appelées par Louria Parzufim, visages de
Dieu ou de l'Adam Kadmon, se forme dans le monde du Tikkun la nouvelle personnalité
du premier homme. Ce sont les apparences de la « longanimité », 'Arich,
du père et de la mère, et de la « brièveté », Se'ir 'Anpin, et de l'idée féminine qui la
complète, la Schekina, qui, de son côté, se manifeste en deux configurations, appelées
Rachel et Léa. Tout ce que l'ancienne Kabbale, et particulièrement le Zohar,
a l'intention de dire sur l'étroite relation de l'idée de masculinité et de féminité
en Dieu, se développera indéfiniment dans une exécution précise et détaillée, par
le processus de formation de ces deux dernières Parzufim et des événements qui
se produisent entre temps. En gros, la forme du Se'ir coïncide largement avec ce
que représente le Dieu de la Révélation pour le Judaïsme traditionnel. Il est le
principe masculin qui est certainement sorti de son unité première avec le principe
féminin au travers de la cassure des vases, et qui doit être rétabli maintenant sur
une nouvelle base, sous un nouvel aspect. Les rapports de toutes ces formes les
unes avec les autres, leur action et leur réflexion dans celles d'en bas, dans les
mondes de la création, de la formation, de la mise en forme qui, sous la sphère de
la Schekina, achèvent le « monde de l'émanation », donnent à la gnose lourianique
son intérêt principal. Tout ce qui se produit dans le monde des Parzufim, se répète
dans tous les inondes inférieurs. Ces mondes se construisent dans un flot ininterrompu
venant de lumières de plus en plus troubles. C'était l'opinion de Louria, que
la dixième Sefira de chaque monde, c'est-à-dire la Schekina, à la fois miroir et
filtre, renvoie la substance propre des lumières qui s'y engouffrent et réfléchit ou
ne laisse passer vers le bas que le résidu et sa réflexion. Mais le monde de cette
formation est mêlé à chaque stade aux puissances démoniaques, les Klippoth, ce
qui leur donne leur caractère matériel et grossier dans le phénomène physique.
Dans son essence, le monde de la nature est également considéré d'une manière
platonique nouvelle comme un domaine spirituel. Seule la brisure des vases accompagnée
de la descente de toutes choses de leur plan a mêlé ce monde à celui
du démoniaque, et leur séparation est ainsi l'un des soucis centraux de tous les efforts
dirigés vers le Tikkun.
Cette fonction, de mener le processus du Tikkun à ses stades décisifs, est offerte à
l'homme. Car, même si nombre de ces processus de restitution se sont produits
dans la constitution du monde des Parzufim (se déroulant donc en Dieu Luimême),
on voit pourtant se conserver sur le plan de la création l'achèvement définitif
du processus de la dernière réflexion de l'Adam Kadmon, qui apparaît dans le
monde le plus inférieur de la formation (Assijah), comme Adam, le premier
homme dans le sens de la Genèse. Car Adam était certainement, d'après sa nature,
une forme purement spirituelle, une grande âme, dont même le corps était composé
d'une matière spirituelle, un corps astral et lumineux. Les puissances supérieures,
même si elles étaient brisées et troublées dans la chute, affluaient sans résistance
en lui, réfléchissant en lui la vie de tous les mondes, d'une manière microcosmique.
Et c'était à lui de soulever et de mettre en place (par la force réunie de
94 La kabbale et sa symbolique
sa méditation et de l'action spirituelle) les étincelles tombées, aussi loin qu'elles
fussent restées dans leur exil. Si Adam avait lui-même rempli sa mission, le processus
du monde aurait renvoyé au premier Sabbat son achèvement, et la délivrance
de la Schekina de son exil, et la séparation de l'élément masculin du Se'ir,
se seraient accomplies. Mais Adam refusa ; un refus qui est représenté tour à tour
sous différents symboles, comme celui de l'accomplissement prématuré de la relation
des éléments féminin et masculin, ou sous les symboles déjà utilisés par les
kabbalistes et qui consistent à fouler les plantations paradisiaques et à arracher le
fruit de l'arbre.
La chute d'Adam répète sur le plan anthropologique cet événement que la brisure
des vases représente sur le plan théosophique. Tout se reprécipite dans la confusion,
s'emmêle encore plus profondément et ce mélange du monde paradisiaque de
la nature avec le monde matériel du mal apparaît dans sa pleine force comme une
conséquence de la chute. Plus la chance de rédemption quasi-achevée était grande,
plus la chute de la nature matérielle devenue démoniaque dans les profondeurs
était décisive. Voilà ce que représente dans le bannissement du paradis, l'exil au
début de l'histoire de l'humanité. Les étincelles de la Schekina sont de nouveau
dispersées partout, dans chaque sphère de l'être métaphysique et physique. Mais il
y a plus. La « grande âme d'Adam », dans laquelle s'était concentrée toute la substance
psychique de l'homme, c'est-à-dire de l'humanité, se brisa. La vaste structure
cosmique du premier homme se rétrécit à ses dimensions actuelles. Les étincelles
de l'âme d'Adam (comme celles de la Schekina) jaillissent les unes des
autres, tombent et s'en vont en exil sous la puissance des Klippoth, des « débris ».
Le monde de la nature et de l'expérience humaine est le théâtre de l'exil de l'âme.
Chaque péché répète à nouveau en partie cet événement premier, de même que
chaque bonne action est une contribution au retour des exilés. L'histoire biblique
sert à Louria d'illustration de cet état de choses fondamental. Tout ce qui se passe,
arrive selon la loi secrète du Tikkun et de ses défauts. Les étapes de l'histoire biblique
sont considérées comme des chances renouvelées et que l'on rate toujours
dans l'acte de décision. Leur apogée, qui comprend l'exil d'Israël, le séjour en
Egypte et la révélation sur le Sinaï comme un symbole cosmique, est amoindri par
la chute dans l'idolâtrie du veau d'or. Mais la Loi, soit la Loi de Noé qui engage
toute l'humanité, soit la Loi de la Tora s'adressant à Israël, doit se servir de ce sens
décisif comme instrument du Tikkun. L'homme qui agit dans le sens de la Loi, rapporte
les étincelles tombées de la Schekina, mais aussi de sa propre sphère psychique.
Il restitue sa forme spirituelle dans son achèvement originel.
Ainsi, l'existence et le destin d'Israël, vus d'ici, dans toute la réalité cruelle, dans
toutes la confusion de l'appel et de la faute toujours renouvelés, est un symbole du
véritable état de son être tout entier et même de celui de Dieu. C'est justement
parce que l'existence réelle d'Israël réalise complètement l'épreuve de l'exil, qu'elle
est en même temps symboliquement transparente. Ainsi, l'exil d'Israël est considéré,
dans son aspect mythique, non plus comme une punition seulement pour la
faute et comme la pierre de touche de l'épreuve, mais en même temps comme une
mission profondément symbolique. Partout, aux quatre coins du monde, Israël
La kabbale et sa symbolique 95
doit s'en aller en exil, car partout une étincelle de la Schekina attend d'être rapportée
et restituée par un acte religieux. L'idée de l'exil apparaît ici d'une façon surprenante
comme une mission, fixée au centre de cette gnose profondément juive ;
c'est une idée que la Kabbale a laissée lors de sa décadence au Judaïsme éclairé
des XIXe et XXe siècles, comme un appel d'une puissante résonance.
L'exil de l'âme dans ses errements de réincarnation en réincarnation, de forme de
l'être à une autre, correspond à l'exil des corps dans l'histoire extérieure. La doctrine
de l'errement des âmes comme celle de l'exil de l'âme contient une intensité
inattendue pour la conscience populaire. Pendant qu'Israël se soumet à la direction
de la loi, il travaille à la restitution des choses. L'achèvement du Tikkun ou de
l'état du monde correspondant n'est rien d'autre que le sens de la Révélation. En
elle, tout est mis en place par la magie secrète de l'action humaine, les choses sont
délivrées de leur confusion et ainsi libérées de leur chaos dans les sphères de
l'homme et de la nature. Les puissances démoniaques persistent après le départ de
la lumière, dans une passivité semblable à la mort, même plus capables d'une nouvelle
action destructive. Dans un certain sens, le Tikkun ne restitue pas tout à fait
une idée de la création pensée et jamais réalisée, mais l'exprime d'une manière générale.
Toutes les actions de l'homme, et spécialement de l'homme juif, travaillent au processus
du Tikkun. Dans ce contexte, il sera concevable que le Messie ne soit qu'un
symbole de ce mythe kabbalistique, une garantie de la restitution messianique de
tout ce qui était en exil. Car l'acte du Messie n'est pas celui d'une personne chargée
de la fonction particulière de rédempteur, qui serait le porteur du Tikkun, mais
c'est mon action et la tienne qui apportent la rédemption. L'histoire du genre humain
en exil se comprend comme un progrès continuel vers la fin messianique,
malgré toutes les régressions. Maintenant, la rédemption ne se produit plus
comme une catastrophe dans laquelle l'histoire elle-même disparaît et se termine,
mais comme la conséquence logique d'un processus où nous sommes tous partenaires.
L'arrivée du Messie ne signifie pour Louria que la signature d'un document
que nous écrivons nous-mêmes. Le Messie ne fait que confirmer l'entrée d'un état
qu'il n'a pas créé lui-même.
Ainsi, le monde de la Kabbale de Louria apparaît comme un grand « mythe de
l'exil et de la rédemption ». Quant à l'épreuve du peuple juif, elle lui a donné sa
force et son importance pour l'histoire des générations postérieures à Louria.
Nous sommes arrivés au terme de ces brefs exposés. Ainsi, le monde juif est
construit dans l'ancien. Le mythe kabbalistique a eu un « sens », parce qu'il dérivait
du rapport à une vérité, complètement réalisée, elle-même comprise comme
symbole des symboles puissants de la vie juive, comme ceux d'un cas extrême de
l'humanité. Les symboles des kabbalistes exigent des efforts considérables pour se
réaliser. Si leur actualité fut réelle elle a maintenant disparu. Nous confrontons
d'une façon nouvelle des questions anciennes. Mais si des symboles proviennent
d'une réalité qui est remplie de sens et pénétrée de la lumière de l'intuition, et
puisque l'on a dit que tout le temps « rempli » est mythique — alors nous pouvons
dire : quelles réalités plus grandes a connues le peuple juif, que d'achever la rencontre
avec son propre génie, avec sa nature véritable et parfaite, dans la souf96
La kabbale et sa symbolique
france et la défaite, le combat et la victoire de ces dernières années, dans le retour
utopique à sa propre histoire?
NOTES
(1) Je cite le Bahir d'après les paragraphes de mon édition allemande, Leipzig 1923. L'interprétation ellemême
a été rectifiée à plusieurs endroits.
(2) Kommentar mm Sepher Jezira, publié par S. J. Halberstam, Berlin 1885.
(3) « Pesikta », éd. S. Buber, 40 b.
(4) Dans mon livre en hébreu surZ.es débuts de la Kabbale (Tel-Aviv, 1949).
(5) Je reprends en partie, ici, quelques passages de mon livre Die judische Mystik, p. 38-39, que je ne saurais
exprimer d'une façon plus frappante.
(6) Peut-être qu'une indication servirait ici, à savoir que le premier auteur qui appela la Kabbale une < théologie
mystique des Juifs > fut, me semble-t-il, le théologien protestant Jon. Bened. Carpzow, qui employa cette
expression dans son Inlroductio in Theologiam Judaicam, p. 39, qui parut en 1687 et fut publié dans l'édition
Pugio Fidei par Raimundus Martinis.
(7) « Jod He Waw He » (les quatre lettres du nom de Dieu) ont en hébreu la valeur numéraire 45, comme le
mot « Adam ».
(8) Dans le traité Megilla, 29 a.
(9) Voir les preuves littéraires, chapitre sur Louria, dans mon livre sur Les grands courants de la mystique
juive (éd. franc. Payot, Paris).
La kabbale et sa symbolique 97
4. La tradition et la nouvelle création dans le rite
des kabbalistes
1.
La nature de la mystique en tant que phénomène spécifique des systèmes religieux
historiques présente deux tendances contradictoires qui se croisent et s'opposent.
Comme la mystique dans l'histoire ne se place pas dans un espace immaculé (car
elle est quelque chose de déterminé, ce qui veut dire qu'elle s'ajoute aux contenus
positifs d'un phénomène concret comme le Judaïsme, le Christianisme ou l'Islam),
la réinterprétation mystique, sans vouloir entrer en conflit avec la réalité et la tradition
concrètes de cette religion, se trouve devant ce dilemme caractéristique : sa
nouvelle connaissance de Dieu, qui mène assez souvent à un nouveau sentiment
du monde, apparaît sous la forme d'une attitude consciemment conservatrice, ce
qui n'est rien d'autre que reprendre la tradition. En fait elle s'efforce plutôt de
confirmer une tradition à partir d'un nouveau point de vue. En même temps, on ne
peut guère préciser tout ce qui est nouveau dans les impulsions qui s'y expriment
et cela présente pour l'examinateur, malgré toutes les références, une transformation
assez audacieuse des contenus religieux de la tradition. Cette tension
entre une attitude conservatrice et une attitude progressiste, voire révolutionnaire,
est inhérente à l'histoire de la mystique. Là où elle pénètre dans la connaissance,
elle colore l'attitude personnelle des grands mystiques, qui pourtant optent, en
pleine lumière, pour une attitude conservatrice à l'égard de leur propre tradition,
sur le sentier raide et étroit qui frôle l'hérésie.
Cette remarque générale vaut aussi de façon absolue pour le mouvement kabbalistique
dans le Judaïsme. Ses formes sont (excepté les formes messiano-hérétiques
du Sabbatianisme au XVIIe et au XVIIIe siècle) projetées sous la forme d'idéologies
conservatrices du Judaïsme rabbinique. Toutefois, elles comportent le plus
souvent des éléments révolutionnaires, de telle sorte que l'on peut mettre souvent
en question leur caractère conservateur. En outre l'on voit surgir dans la Kabbale
(peut-être aussi dans beaucoup d'autres mouvements correspondants de l'histoire
des religions) une autre tension, précisément dans les moments novateurs et progressifs.
La transformation de la tradition historique change son visage, tout en
s'efforçant de le garder, élargit les limites de l'expérience religieuse, tout en tâchant
de les confirmer. Elle possède un double caractère : d'une part elle progresse,
d'autre part elle ranime, en fouillant d'une façon nouvelle les diverses expériences
du divin; en fait, elle ranime quelque chose de très ancien et d'archaïque.
Le rajeunissement de la pensée religieuse retrouve toujours son expression
en remontant à la plus ancienne source d'images et de symboles, bien que
ceux-ci puissent apparaître spiritualisés et transformés de manière abstraite. En
réalité, on ne peut absolument dire que la spiritualisation spéculative ait exercé
l'influence la plus durable. Si je puis me servir d'une expression audacieuse : le
98 La kabbale et sa symbolique
Dieu que la gnose kabbalistique opposait à celui des philosophes se révèle, et est
éprouvé comme vivant, comme encore plus ancien.
Je me suis déjà occupé de ce problème de la renaissance de la mystique inhérente
à la religion monothéiste. Les traités de notre époque sont destinés à tirer pour ainsi
dire les conséquences de ce problème essentiel. « L'homme et le rite » n'est
qu'un autre aspect plus pragmatique de cet autre problème « l'homme et le mythe
» et c'est pour cela que je pourrai remonter à ces notions et m'efforcer d'en tirer les
conclusions qui s'imposent pour le problème du rite dans la Kabbale. En effet les
concepts des kabbalistes ne sont devenus fertiles pour le rite que là où ils interviennent
à un niveau mystique enveloppé dans les allégories ou que l'on peut saisir
immédiatement dans un symbole. Des réinterprétations spéculatives, si sublimes
qu'elles soient, qui sont souvent liées aux images mystiques, n'enfantent jamais
de nouveaux rites. Il est intéressant de remarquer que des kabbalistes, qui ont
pour tâche de se soustraire dans leur pensée con-ciente du monde des images mystiques,
se soient justement comportés d'une façon plus réservée ou même critique
à l'égard des nouveaux rites, que la Kabbale à Safed produisait par exemple de façon
abondante. Le processus par lequel la Kabbale luttait et confirmait sa popularité
dans les cercles les plus larges du peuple juif, grâce à la production de nouveaux
rites, a brisé une telle hésitation. La liaison du rite des kabbalistes avec leur
mythe sera décrite à l'aide de plusieurs exemples choisis parmi les plus clairs.
Mais j'anticipe. Avant de pénétrer dans ce problème spécifique du rituel chez les
kabbalistes, nous ferions bien de nous représenter le problème du rituel dans le Judaïsme
et en particulier sous sa forme rabbinique classique. Comment peut-il être
possible d'ouvrir, dans une forme de religion, connue généralement sous la forme
classique et radicale du ritualisme, encore d'autres domaines dans la compréhension
du rituel ou dans son élargissement? Cette question nous conduit au problème
particulier du rituel dans le Judaïsme rabbinique. On pourrait le formuler peut-être
ainsi : d'une part nous avons affaire à un ordre de vie orienté vers l'accomplissement
rituel, avec une tendance à conquérir la vie elle-même dans un rituel
continuel, pour le pénétrer et non seulement tirer quelques actes rituels de sa substance.
D'autre part, dans le Judaïsme l'accomplissement de cet acte sacré du rituel
est considérablement détaché de sa source, qui est toujours la mère du rituel : la
liaison avec la mystique, qui intervient dans le rite, les gestes, se complique de façon
dramatique.
Les rites juifs ont encore, il est vrai, tel qu'ils sont développés dans le Talmud, un
rapport souvent très étroit avec la vie des hommes dans la nature. Le premier des
six volumes de la Mischna, la première codification des lois juives concernant la
religion et le rituel, est presque entièrement relié à la vie d'une société agraire et
s'efforce de développer les lois de la Tora en fonction de la vie agricole, des
conseils sur la récolte et le glanage, les premiers fruits de l'année sabbatique, sur
l'ensemencement des plantes d'une même espèce, mais de nature différente, que
l'on considérait comme un mélange interdit. Ce rapport s'affaiblit, cependant, avec
l'histoire médiévale des juifs dans la Diaspora. Les rites deviennent rigoureux, car
les prescriptions correspondantes de la Tora sont justement considérées comme
La kabbale et sa symbolique 99
ayant « un rapport avec le pays »; cela veut dire que leur accomplissement dépend
du séjour en Palestine et qu'elles n'ont pas la même valeur au dehors. De cette façon,
le rite du Judaïsme de la Diaspora prend sa forme particulière et paradoxale
qui repose sur le remplacement du rite cosmique par celui de l'histoire. D'une part,
nous avons une tendance à l'hypertrophie du rituel, qui pénètre tout, un désir du
rite, qui a trouvé son expression la plus claire dans un passage du Talmud (1) où la
communauté d'Israël dit à Dieu : «Seigneur du monde, j'ai établi beaucoup plus de
prescriptions que Tu n'en sa mises sur moi, et je les ai respectées toutes. » D'autre
part, nous avons affaire au détachement, par ce même rite, de ces racines et de ses
rapports avec le monde naturel considéré dans l'essentiel de ses aspects. Le rite de
la nature se change en rite de l'histoire, qui ne reflète plus le cours de l'année naturelle,
mais le remplace par le souvenir historique, qui détermine considérablement
l'année liturgique. C'est le souvenir de l'histoire première d'Israël qui se répète
dans le rituel de la fête ; c'est en cela et non dans la vie et la mort de la nature que
sont fondées les racines émotionnelles de ce rituel. La Bible rassemble bien les
prescriptions concernant la récolte avec ces souvenirs historiques sur lesquels elle
fonde les trois grandes fêtes de pèlerinage. De tout cela il n'est resté, pour la
conscience vivante des Juifs dans l'exil, que de faibles souvenirs : l'histoire ancienne
dont on se souvient ici ne concerne pas la conscience de ceux qui fêtent,
par exemple, l'histoire mystique primitive, qui s'accomplit dans une autre dimension
du temps, mais c'est l'histoire réelle d'un peuple; de telle façon qu'aucun accomplissement
magique n'accompagne le rite issu de l'histoire. Les rites du souvenir
n'« opèrent » pas, ils ne créent pas un rapport médiat des Juifs avec le monde
et la nature qui les entourent, et ce qu'ils évoquent sans gestes évocateurs, c'est
seulement ce dont ils se souviennent, la communauté des sexes et l'identification
du dévot avec l'expérience profonde de la génération qui reçut cette Révélation.
Le rite du Judaïsme rabbinique n'opère rien et ne change rien. Le pathos du souvenir,
bien que non privé d'un sentiment plus profond, est pourtant plus raisonnable
que celui de l'évocation ; il y a en effet quelque chose d'étrangement prosaïque
dans les rites du souvenir, que le Juif se remémore dans la conscience de cette
identité historique unique. Ainsi, il manque seulement à ce ritualisme par excellence
du Judaïsme rabbinique, cet élément extatique, même orgiaque, qui se
trouve toujours quelque part dans les rituels mystiques. Ce qui apparaît étonnant,
c'est qu'un rituel qui a renoncé avec tant de sérieux et une telle conscience à tout
accomplissement cosmique, se soit maintenu pendant tant de générations avec une
puissance ininterrompue, en se développant même abondamment. La question
concernant le caractère fondamental de ces puissances du souvenir, qui achevaient
cet accomplissement, et de même la question de savoir s'il n'y avait pas encore en
secret d'autres éléments issus de cette force persévérante, ces questions devraient
être posées et provoquer des réponses relevant de la réflexion phénoménologique.
Pour le problème qui nous occupe ici, il suffit de clarifier ces faits dans leur aspect
contradictoire. Un autre aspect important est que tous ces rites qui ne remontent
pas à cette catégorie du souvenir historique, mais à la purification de l'homme devant
la face de Dieu, semblent de même totalement détachés, dans la tradition
juive, de tout accomplissement mystique. Ces rites évoquent quelque chose dans
100 La kabbale et sa symbolique
l'homme et entreprennent de clarifier des choses qui semblent au spectateur assez
proches du monde du mythe, sous des aspects historiques. Mais jamais la discussion
n'entame le caractère mystique dans la littérature juive du Moyen Age — excepté
dans le domaine de la Kabbale.
2.
La Kabbale, avec toutes ces apparences systématiques, n'a jamais manqué d'accentuer
la filiation réciproque de tous les mondes et de tous les degrés dans l'ordre
de l'essence qu'elle connaît. Tout est lié avec tout et compris en tout, d'une manière
précise, mais insaisissable. Rien n'existe sans une grande profondeur, et à
partir de chaque point, cette profondeur de l'infini est visible. Les deux images
dont les ontologies kabbalistiques se servent, se contredisent dans le contenu de
leurs images : celle de la chaîne infinie et de la cohérence de ses membres et celle
des coquilles liées entre elles, pour laquelle on emploie volontiers le symbole cosmique
de la noix. Mais la réalité du monde spirituel et sa cohérence avec le monde
naturel, qui doit être décrit par de telles images, ne contient pas une réelle contradiction
pour le kabbaliste — on les trouve ensemble chez l'auteur du Zohar, l'une à
côté de l'autre (2).
Dans la chaîne contenant les différents degrés de l'essence, tout est lié d'une manière
magique. Dans ce sens, il est compréhensible que les kabbalistes tardifs (par
exemple Cordovero) aiment à insister sur le fait que l'ascension dans les mondes
plus élevés, et jusqu'aux limites du néant, n'implique pas (par exemple) un mouvement
des hommes, mais « là où tu te trouves sont tous les autres mondes ». Ce
monde de la divinité que la Kabbale tâche de saisir comme le monde dynamique
des Sefiroth et dans lequel elle croit trouver l'unité infinie de l'essence divine, pas
seulement dans son obscurité, mais justement dans son dévoilement créateur, ne
peut être compris comme un monde de la pure transcendance. Ce monde est souvent
ainsi, mais les intérêts vitaux pratiques des kabbalistes le font apparaître justement
dans sa filiation et ses rapports médiats avec toute autre essence quasi extra-
divine. Toute essence, dans son domaine inférieur naturel, mais aussi dans les
mondes supérieurs des anges et des formes pures, du « trône » de Dieu, a un indice,
je pourrais dire « sefirothique ». Cela indique quelque chose dans cette essence
par quoi elle se rapporte à l'un des aspects créateurs de l'essence divine ellemême,
c'est-à-dire à une « Sefira »ou bien à une configuration des « Sefiroth ».
Que la transcendance brille dans la créature, leur rapport mutuel d'après la loi du
symbolisme donne un sens au monde des kabbalistes. Si cette loi vaut pour ce
monde : « ce qui est en-dessous est en-dessus, et ce qui est dans l'intérieur est à
l'extérieur », on indique par là un seul caractère de l'image kabbalistique du
monde, mais qui est essentiel. Car il faut ajouter à l'aspect symbolique, l'aspect
magique, qui non seulement fait apparaître tout en tout, mais qui fait aussi influencer
tout par tout. Ces deux aspects de la Kabbale sont rigoureusement essentiels
pour son comportement à l'égard du rituel. Car c'est la question concernant la dimension
de l'acte humain, la profondeur dans laquelle il pénètre, et la portée qu'il
représente, qui a donné leur signification aux exposés des kabbalistes sur le sens
La kabbale et sa symbolique 101
du rituel et qui a exercé une influence dans l'histoire de la religion juive. L'acte sacré,
l'accomplissement de la Loi, mais aussi les coutumes dévotes sont mis en rapport
avec un monde et opèrent dans un monde que nous avons reconnu comme un
monde mythique.
Dans ce contexte, je voudrais citer quelques passages des anciens kabbalistes, qui
ont formulé avec une grande clarté ce dont il s'agit ici. Ces passages parlent généralement
du sens de l'accomplissement des prescriptions (Mizwoth) de la Tora,
dans lequel on peut comprendre le contenu de ses prescriptions ou le rituel
qu'elles développent à partir de là. Isaac l'Aveugle, l'un des kabbalistes provençaux
les plus anciens (vers 1200), écrit (3) : « Ton commandement, bien qu'il
semble tout d'abord fini, s'élargit de plus en plus dans l'infini, et si tout le terrestre
est fini, alors l'homme ne pourra jamais comprendre le sens de Tes commandements
comme fini ». L'accomplissement d'un acte concret et isolé ouvre donc,
quoiqu'il semble fini, une perspective sur l'infini. Le disciple de ce kabbaliste, Asriel
de Gérone, a déjà donné de cette attitude une conséquence, celle d'ajouter aux
commandements de Dieu Lui-même quelque chose de la nature de l'essence divine
(4), et cette attitude est alors devenue un bien commun des kabbalistes, surtout
grâce au Zohar. L'acte de l'homme qui exerce un rite est l'image corporelle finie de
quelque chose, qui existe en soi dans le Plérôme des Sefiroth dans une substance
mystique. Menachem Recanati, qui vers 1300 a écrit un ouvrage très répandu sur
le sens kabbalistique des Commandements, dit dans son introduction : « Partant
du monde inférieur, nous comprenons le secret de la loi d'après laquelle le monde
supérieur est dirigé, comme aussi les choses qu'on a appelées les dix Sefiroth,
dont la fin se trouve dans son commencement, comme la flamme est liée au charbon
» (5)... « et quand ces dix Sefiroth furent visibles, quelque chose fut visible
aussi à toutes les autres créatures auxquelles correspond cette forme plus haute,
dont il est dit (Job 8:9) : « Nos jours sur la terre sont comme une ombre » — dans
le sens : nos jours ne sont qu'une ombre de la transcendance des « premiers jours »
— et tout ce qui a l'essence de la créature, comme l'homme terrestre et toutes les
créatures dans le monde, existe d'après l'image originelle (dugma) des dix Sefiroth
» (6). Ce monde des images originelles s'appelle souvent dans le langage des
kabbalistes la « Merkaba », le chariot du trône de Dieu, et dans ce sens Recanati
dit aussi du rituel de la Tora que chaque détail en lui se rapporte à une certaine
partie de la Merkaba supérieure. Il est vrai que ces « parties » forment un organisme
secret. « Chaque commandement a un principe élevé et une raison secrète
que l'on ne peut saisir, sauf par lui, qui seul contient ces mystères ; mais comme
Dieu est un tout, eux aussi forment un tout, un dynamisme » ; apparemment celui
de la vie divine infinie.
La Tora en tant qu'ensemble de ces commandements prend sa racine dans ce
monde de Dieu, dans le plérôme des Sefiroth. Recanati dit : « Dieu donc n'est pas
quelque chose au-delà de la Tora, la Tora n'est pas hors de Lui et Lui pas hors de
la Tora, et c'est pour cela que les sages de la Kabbale disent que le Saint, Béni
soit-Il, est Lui-même la Tora ». Recanati affirme donc que le rituel représente une
compréhension de Dieu dans l'acte humain qui reçoit, dans un tel rapport avec le
102 La kabbale et sa symbolique
monde des « Sefiroth », sa valeur mystique. Nous ne nous tromperons pas en disant
que cette valeur mystique que Recanati leur donne, est en même temps une
valeur mythique. Ici, l'acte sacré est mis en rapport avec une scène, où il s'agit
d'une action divine et où une telle action intradivine, la vie multiple dans son unité,
parvient à une représentation symbolique dans le rituel. Ici, cependant, nous
rencontrons un deuxième aspect du monde kabbalistique, dont j'ai parlé précédemment
comme un monde magique. Car l'accomplissement rituel ne « représente
» pas seulement cette vie manifestée dans des symboles sensuels, mais en même
temps il l'« excite ». Cette dualité fondamentale dans le comportement des kabbalistes
à l'égard du rite est restée caractéristique de tout temps. Celui qui accomplit
la Mizwa fait toujours quelque chose de double. Il présente son être transcendant,
celui sur lequel se base l'inexprimé et moyennant un symbole sensuel. Mais en
même temps il conduit à cet être transcendant (ce que les kabbalistes plus tardifs
appellent la « racine supérieure » de l'acte) un influx de puissance, dont Recanati
n'hésite pas à dire que, bien qu'il soit stimulé par l'acte humain, il jaillit pourtant
du « néant de la pensée divine » (ce qui désigne l'origine même des Sefiroth supérieures,
dans le « Néant » divin). Et rien ne pourra mieux illustrer l'intimité dans
laquelle la mystique et le mythe demeurent ensemble, que la dernière remarque de
Recanati à propos de ces traités, d'après laquelle celui qui agit ainsi « donne pour
ainsi dire existence à une partie de Dieu lui-même, si on peut parler ainsi ». Les
accumulations des clauses de style, de « pour ainsi dire » et « si on peut parler ainsi
» dans cette seule phrase, qui pourtant a été écrite avec une audace mythique,
montrent le problème dans lequel les kabbalistes se voyaient placés, transformant
le Judaïsme en une religion de mystères. Des propos correspondants, chez le
même auteur (7) et surtout chez d'autres kabbalistes, pourraient être multipliés « ad
libitum ».
Ainsi la Kabbale pouvait, si nous la considérons « sub specie» dans sa fonction
conservatrice, aborder pour ainsi dire sans rupture le monde existant du rite,
comme il était reconnu en principe, ou exercé en réalité dans le Judaïsme médiéval.
Ainsi, on a rétabli la correspondance avec un niveau infiniment fertile, dans
lequel le sentiment se nourrit, même quand c'est au prix d'un paradoxe théologique.
Le principe toujours à nouveau mis en évidence par le Zohar, que toute
« action supérieure », par laquelle on peut comprendre quelque chose de très large
(comme nous l'avons vu), a besoin de l'« excitation » de 1' « action inférieure »,
de l'impulsion partant d'en-bas, montre clairement que l'on comprend ici, de nouveau,
le rituel comme l'accomplissement cosmique.
Ici, il est vrai, se dessinent deux lignes différentes de développement. L'une
concerne l'interprétation des anciens rites sacrés et exigés par la tradition, dans le
sens des images nouvelles (et si l'on veut très anciennes). L'autre conduit à la formation
et à la création de nouveaux rites ; ceux-ci confèrent à ces images qui s'y
rapportent étroitement un élément mythique de la pensée kabbalistique, une nouvelle
expression qui correspond immédiatement à son sentiment et qui ne se fonde
pas d'abord sur des réinterprétations et des exégèses.
Le rituel existant n'est pas changé. Il est plus ou moins accepté comme tel, et justiLa
kabbale et sa symbolique 103
fié justement dans son « Etre-particulier », par lequel il est conçu dans toutes ses
parties comme un lien qui lie l'homme à ses origines métaphysiques. Le moyen de
ce changement du rituel traditionnel en un rituel mystique, qui s'accomplit sur une
scène cosmique et à travers tous les mondes, se rapporte aux profondeurs de la divinité;
les kabbalistes utilisent ce moyen dans ce qu'ils appellent Kawwana, ce qui
signifie l'« intention » et la méditation mystiques, qui accompagnent l'acte d'accomplissement.
La vraie activité, dit une source lourianique, c'est le corps, la
Kawwana mystique. Cependant, c'est dans l'accomplissement qu'est l'âme de l'action
« et si quelqu'un accomplit l'acte sacré sans une intention juste, alors il est
comme un corps sans âme » (8). La Kawwana signifie exactement l'aspect de la divinité
que l'on voit dans chaque démarche concrète que le rituel prescrit. Dans la
totalité de telles démarches, qui constituent un certain rite, se décrit le mouvement
qui est destiné à exprimer de façon symbolique ce rite. C'est pour cela que l'acte
extérieur est changé en un mouvement mystique de la volonté humaine, qui s'efforce
de se conformer à celui de la volonté divine par le moyen de la méditation.
La doctrine de la Kawwana et la technique de son exécution se présentaient
comme un instrument mystique, par lequel chaque acte culturel fut transformé en
un mystère, accompli par l'initié. De tels rites, qui se multiplièrent (comme par
exemple tout ce qui se rapporte à la liturgie), représentent souvent dans ce sens
des indications parfaites de la montée de la Kawwana des plans inférieurs jusque
dans les hauteurs les plus élevées. Il ne s'agit pas, dans ces rituels élaborés, seulement
de concentration aux différentes Sefiroth dans leur activité ; mais la montée
de la Kawwana, qui ressemble à une ascension de l'âme, traverse les mondes de la
cosmologie kabbalistique qui s'étendent entre ceux que l'on peut percevoir avec
les sens et ceux des Sefiroth, différents dans les différents systèmes. Ces mondes «
supérieurs » désignent encore la scène de l'action humaine dans ses dimensions
mythiques. Les kabbalistes n'ont pas toujours distingué avec une précision suffisante
dans leurs paroles, entre ces mondes « supérieurs » et cet autre plan « supérieur
», celui de la divinité elle-même. Cependant, dans la description détaillée de
la doctrine de la Kawwana, on trouve rigoureusement la conscience de l'essence
différente de ces mondes et de ces degrés que la Kawwana traverse.
Très caractéristique sous ce rapport, nous avons par exemple le passage important
du Zohar (9) dans lequel ont été décrits les quatre stades de la prière de la communauté.
Il s'agit là d'une introduction à une exégèse détaillée de la prière du matin,
dans ses quatre fonctions différentes. Chacune de ces fonctions est indiquée
comme un Tikkun, c'est-à-dire en hébreu en même temps comme une perfection,
une amélioration, une restauration ; il ne faut pas perdre des yeux que Tikkun signifie
aussi simplement institution, arrangement, règlement. Qu'est-ce qui est perfectionné
ou restauré dans ces quatre stades du Zohar? Premièrement, l'homme
lui-même, qui se purifie et se perfectionne dans l'acte sacré ; deuxièmement, le
monde naturel de la création, qui, s'il lui était donné un langage, éclaterait avec
l'homme en hymnes ; troisièmement, ce monde « supérieur » des ordres des
anges ; quatrièmement, cependant, le Tikkun de la prière n'est pas autre chose que
« le nom sacré » lui-même, le nom de Dieu dans lequel est conçu le monde sefiro104
La kabbale et sa symbolique
thique. De cette façon, celui qui prie monte d'en bas jusque dans le monde de la
divinité elle-même, et dans chaque monde il réalise quelque chose au moyen des
paroles de louange et de vénération. Il n'accepte pas seulement la grandeur de la
création et du Créateur ; il range quelque chose en elle et accomplit quelque chose
qui appartient à son unité parfaite et qui resterait latent sans son accomplissement.
L'unité de l'inférieur et du supérieur, cette restauration que le Zohar, par exemple,
désigne inépuisablement comme le sens du rituel, est ainsi compréhensible sous
plusieurs aspects. Elle est une action mystique dans les profondeurs de la divinité
elle-même, lorsqu'elle suscite (comme il a été déjà dit) la force créatrice ; mais
elle est au fond une action mythique, en liant en un sens cosmique le ciel et la
terre, le supérieur et l'inférieur. Finalement, elle n'est pas seulement une production,
mais en même temps, dans le cours de l'histoire des kabbalistes et dans
une mesure de plus en plus forte, elle est une restauration, pour autant que cette
unité (telle qu'elle apparaît surtout dans le Zohar et l'ancienne Kabbale) fut dérangée
et même anéantie par l'homme. Il n'est pas d'une importance essentielle, pour
cet aspect de l'action culturelle, que ce dérangement provienne de l'homme ou
(comme le disait la Kabbale lourianique) soit présent dans la structure de l'essence
divine et dans la créature qui est créée, puisque l'essentiel c'est donc que le rituel,
dans cette perspective, porte aussi une marque eschatologique. Car un Tikkun, qui
apparaît dans ce sens comme la restauration de l'unité hors de la multiplicité, est
toujours en rapport avec la rédemption.
Finalement, c'est justement cette tension eschatologique dans la vie des Juifs, qu'a
révélée avec une puissance incomparable la Kabbale de Safed. Même sans embrasser
l'eschatologie, nous pouvons dire que c'était avant tout la fonction du rituel
(tel qu'il apparaît dans le sens des anciens kabbalistes) de lier les hommes (en tant
que microcosme) avec le grand monde et le« grand homme», l'Adam Kadmon. Il
n'y a aucun doute que l'idée du microcosme a joué un grand rôle dans la conception
des kabbalistes, surtout en ce qui concerne les conclusions pratiques pour le
comportement humain. Longtemps avant la Kabbale, les talmudistes envisageaient
l'idée d'une correspondance entre les commandements de la Tora et la
structure de l'homme. D'après cette idée, les 248 commandements positifs correspondraient
aux 248 membres des hommes et les 365 défenses aux 365 jours de
l'an (ou aussi aux 365 veines dans le corps). De cette façon, chaque membre de
l'homme semblait destiné à remplir un des commandements et chaque jour de l'année
semblait destiné à sanctifier par une disposition personnelle le cercle des autorisations.
Les kabbalistes ont repris explicitement cette image. Les dix commandements
leur apparaissent comme les racines d'une structure mystique qui s'expriment
dans les 613 commandements de la Tora ; mais cette structure n'est pas
différente de celle dans laquelle les dix Sefiroth se manifestent par un contenu
mystique dans les membres de l'Adam Kadmon. De cette façon, l'acte des hommes
restaure la structure de l'Adam Kadmon, mais cela veut dire que c'est la structure
de la divinité qui se révèle. Tout comme l'idée du microcosme montrait que
l'homme, parce que le monde est contenu en lui et se reflète en lui, exerce une influence
rétroactive sur le monde avec une magie immédiate, ainsi le concept kabLa
kabbale et sa symbolique 105
baliste contient, de façon « implicite », l'idée d'un rapport magique qui, toujours
sublimé et intériorisé, se réalise dans les actes sacrés. Les anciens gnostiques juifs
des ne et me siècles connaissaient, à rencontre des philosophes du Moyen Age, un
« corps de la divinité » (Shiur Koma), dont ils entreprirent de mesurer les
membres (10). Les kabbalistes ont accepté cette conception en l'identifiant avec
celle de l'Adam Kadmon. Les livres rituels des kabbalistes ne cessaient d'accentuer
le rapport des commandements avec ce corps de la divinité (11).
Il est encore un dernier point de vue extrêmement significatif de l'attitude de la
Kabbale à l'égard du rite. L'aspect positif du Tikkun, la restauration du juste rapport
des choses dans la vraie unité, correspond à l'aspect négatif, pour lequel la
Kabbale lourianique emploie le terme Berur (littéralement : « sélection »). C'est
l'apparition des moments négatifs, qui faussent ce rapport, c'est-à-dire l'élimination
des forces démoniaques et sataniques, « l'autre côté » (sitra achra) dans le
langage des kabbalistes. En particulier, la théorie lourianique du rituel aboutit à
l'idée que la Tora à l'intention de faire reculer et d'éliminer l'« autre côté », qui,
déjà mêlé à tout, menace de dévaster en partant de l'intérieur. Cette élimination serait
le but de plusieurs rites. Il convient de remarquer que nous possédons de la
plus grande autorité rabbinique du XVIe siècle à Safed, Joseph Caro, non seulement
la codification valable pour longtemps de la loi religieuse juive, mais aussi
un journal kabbalistique visionnaire dans lequel l'esprit personnifié de la « Mischna
», parlant par lui-même, lui a fait des révélations sur les secrets de la Tora (12).
Cette élimination des « coquilles » de la sainteté est déclarée comme le sens de
l'ensemble des prescriptions et des rites de la Tora (13). Et cela dans la bouche de
l'auteur du Schulchan 'Aruch !
II est vrai que l'« autre côté », en dehors des perspectives es-chatologiques, ne
peut être tout à fait dompté, même dans la constitution du monde tel qu'il est ; il
n'a pas à l'être. Cela explique que, déjà dans la Tora, quelques-uns des rites les
plus obscurs sont interprétés de façon à leur donner une place légitime dans l'«
autre côté », et qu'ils soient enfermés au milieu de ses limites, sans être anéantis,
ce qui est justement possible dans le monde messianique. Dans ce sens, le Zohar
explique le rituel du bouc émissaire, qui est envoyé pour le jour de la réconciliation
dans le désert (Lév. 16), le sacrifice d'expiation d'un bouc à la pleine lune
(Nombres 28 :15), le sacrifice d'un oiseau des lépreux et les rites sur la vache
rousse (Nombres 19), comme aussi certains rites introduits seulement par le Judaïsme
rabbinique plus tardif. La lutte de Dieu avec le démoniaque, qu'il a provoquée
lui-même, ouvre naturellement des aspects rigoureusement mythiques dans
la conception du rituel. Tant que peut exister dans notre temps un attrait pour les
interprétations du rituel, dans un sens soumis aux considérations des kabbalistes,
un des éléments consiste dans ces perspectives démoniaques. Ainsi s'explique l'influence
apparente du livre d'Oskar Goldberg, « La réalité des Hébreux, introduction
au système du Pentateuque (14) » dans les années trente. Bien que Goldberg
démontre à propos de la Kabbale, à laquelle il oppose ses propres conceptions de
la Tora, des idées grotesques et naïves, et bien qu'il oppose de façon polémique à
la Kabbale ses propres exégèses de la Tora, et particulièrement de son rituel, ces
106 La kabbale et sa symbolique
exégèses sont pourtant, selon leur caractère, des interprétations du rituel particulièrement
kabbalistiques. Elles sont exposées comme le sens précis des mots
des chapitres concernant la Tora, mais il est vrai, des exégèses dont la terminologie
kabbalisto-gnostique est remplacée par une terminologie moderne biologicopolitique.
3.
Cette attitude de la Kabbale à l'égard du rituel s'exerce de telle façon que certaines
conceptions se répètent sous toutes les variantes possibles. Les fonctions principales
que doit accomplir le rite en tant que représentation et excitation à la fois,
sont en général les suivantes :
1) L'harmonie des puissances qui jugent (limitantes) et des puissances indulgentes
et débordantes.
2) Les noces sacrées, l'union du masculin et du féminin.
3) La délivrance de la « Schekina » de sa confusion de « l'autre côté ».
4) La défense ou la victoire sur des forces de 1' « autre côté ».
Nous sommes confrontés chaque fois avec ces pensées qui posent au centre certains
moments de la doctrine des Sefiroth, soit isolément, soit en relation entre
elles. Le son du Schofar au nouvel an est par exemple représenté en détail comme
la liaison du premier moment au quatrième. Les rites des grandes fêtes et avant
tout celles du Sabbat conviennent aux noces sacrées.
Assez souvent, un rite représente le monde environnant des Sefiroth sous tous ses
aspects. Ainsi, les rites sont les symboles des secrets, mais aussi les moteurs de
l'action des puissances divines, auxquelles le rituel est voué, dans la Kabbale
comme dans chaque mystique qui utilise des formes traditionnelles.
La richesse des formes rituelles menace cependant d'étouffer l'esprit, et pourtant
l'esprit cherche toujours à s'en servir comme moyen d'expression et à y pénétrer
sous une forme contemplative. La dialectique de ce rapport ne se détache pas de
l'évolution de tous ces rites mystiques, et les adversaires de la mystique ont rarement
manqué d'y faire allusion. Deux exemples nous serviront pour montrer jusqu'où
la métamorphose de l'action ou de l'expression humaines est allée dans le rituel
sacré des kabbalistes du XIIIe siècle. L'expression « écoute Israël » (Schéma
Israël), qui se trouve au centre de la plupart des liturgies du Deutéronome 6 : 4 et
sert toujours au Judaïsme rabbinique à exprimer la reconnaissance monothéiste de
Dieu, devait naturellement fasciner les kabbalistes. « Écoute Israël, le Seigneur,
notre Dieu, le Seigneur est un » — certainement, mais de quelle sorte d'unité parle
le verset : d'une unité éloignée de toute reconnaissance, ou d'une unité se révélant
elle-même dans le mouvement vivant des émanations divines? Depuis toujours les
kabbalistes ont consacré beaucoup d'efforts à prouver que cette formule qui règne
sur la liturgie ne parle pas d'autre chose que du processus de l'apparition des dix
Sefiroth en tant qu'unité agissante de Dieu. Ils ont essayé de le fonder, en spéculant
sur les trois mots : « Le Seigneur, notre Dieu, le Seigneur » et sur les lettres
du mot hébraïque « un » : echad. La méditation mystique qui cherche à pénétrer le
La kabbale et sa symbolique 107
verset dans son sens kabbalistique, envahit de bas en haut et de haut en bas (15)
tout le monde des Sefiroth, d'après les méthodes des plus anciennes écoles de la
Kabbale. Ce n'est pas un seul aspect, toujours significatif, du monde des Sefiroth
mais toute sa plénitude qui doit être concentrée dans ce mot directeur. A partir de
là la logique de la pensée gnostique, qui se complique en progressant, conduit à
l'orfèvre de Wilna, le prophète sabbatianique Heschel Zoref (1633-1700), qui a
consacré à l'exposé des mystères théosophiques et eschatologiques de ce verset
plus de 3 000 pages.
De telles idées, qui ont pour contenu la métamorphose d'actes profanes en actes rituels,
se trouvent en contraste avec cette conception mystique d'une formule sacrée,
dont le Judaïsme a toujours et partout conservé conscience de la dignité. Le
besoin de manger et les relations sexuelles ne se situent peut-être qu'aux frontières
de ce domaine, car l'on pourra dire que, aussi bien dans le Judaïsme rabbinique
que dans la pensée mythique, ces actes ont le plus étroit rapport avec les domaines
sacrés. Buber citait (16) un exemple qui me paraissait plus caractéristique. Il s'agissait
de l'exemple du patriarche Hénoch, qui ne provenait certainement pas de la
littérature hassidique polonaise du XVIIIe siècle mais des cercles du hassidisme
allemand du XIIIe siècle (17). D'après cette source, le patriarche Hénoch, qui
d'après la tradition fut enlevé par Dieu et métamorphosé sous les traits de l'ange
Métatron, aurait été cordonnier. A chaque point de l'alêne il n'assemblait pas le
cuir du dessus avec celui du dessous, mais tout ce qu'il y a en haut avec ce qu'il y
a en bas ; ainsi, son métier était constamment accompagné de méditations par lesquelles
il amenait le flot des émanations d'en haut vers le bas (si bien que l'acte
profane devint rituel), jusqu'à ce que lui-même fût transfiguré, et ainsi le Hénoch
terrestre devint le Métatron supra-céleste à qui s'adressaient ses méditations. Cette
tendance à transformer le profane en sacré se rencontre à l'autre extrémité dans la
relation des kabbalistes avec l'accomplissement humain en tant que cosmique. Du
reste, il est remarquable de constater qu'il existe une légende correspondante dans
un texte tantrique indo-thibétain, les « Histoires des 84 magiciens » (18), où (dans
un mythe semblable à Jacob Bohme) le Gourou Camara (cela signifie cordonnier)
reçoit d'un Yogi des directives sur le cuir, l'alêne, les fils et le soulier comme fruit
créé en lui-même, sur lesquels il médita douze années durant, nuit et jour, au-dessus
de son métier de cordonnier, jusqu'à ce qu'il atteignît l'illumination parfaite et
fût enlevé en haut.
Dans le sens des principes généraux exposés ici, les kabbalistes ont cherché, à partir
de leur première apparition, à ancrer mythiquement le rite du Judaïsme rabbinique
par, si j'ose dire, « une pratique mystique ». Tout d'abord ces essais se rapportent
avant tout à la liturgie et à tout ce qui s'y apparente.
A la place des rites extatiques par lesquels les anciens mystiques (de la « Merkaba
») juifs de l'époque talmudique achevèrent la montée de l'âme vers Dieu, s'installe
ici, au centre de la doctrine de la Kawwana, le rite de la prière elle-même, qui
révèle certainement des dangers et des abîmes dont le naïf adorateur n'a aucune
idée. Pourtant, la fin de la prière du matin, au moment où Forant, à l'origine, se
prosternait à terre, devient dans l'accomplissement lourianique de la Kawwana
108 La kabbale et sa symbolique
une entreprise très dangereuse. Lorsqu'il a atteint le plus haut point et se sait enfermé
dans le nom divin qu'il a uni, il doit se lancer et sauter dans les précipices
de « l'autre côté », pour, comme un plongeur, aller chercher « des étincelles de
sainteté » qui sont prisonnières ou exilées là-bas. « Seul le parfait Zaddik peut accomplir
cette méditation puisqu'il est digne, d'après son mérite, de descendre et
d'entreprendre ces recherches à partir des Kelippoth, des domaines de l' « autre
côté », même contre son gré. Dans un autre cas il pourrait arriver que s'il joue son
âme et l'envoie dans les Kelippoth, il ne puisse pas seulement y chercher les âmes
qui y sont tombées, mais que sa propre âme reste en cet endroit (19)».
Les rites des fêtes et du Sabbat furent encore davantage soumis à cette métamorphose.
Les premiers kabbalistes spéculèrent avec une prédilection particulière sur
ces rites obscurs de la Tora, les soi-disant Chukkim, dont les causes rationnelles
sont insondables et qui sont liés plus étroitement aux idées mythiques où ils se
trouvaient enfermés à l'origine. Le domaine des prescriptions ne les attire pas
moins, prescriptions liées à la Palestine, et dont la Kawwana n'était même plus
exécutable concrètement (comme celle sur le Hebe ou le Jubilé), par laquelle le
culte du sacrifice est compris efficacement comme un rite sensuel et corporel qui,
projeté à l'extérieur, représente exactement ce que la prière accomplit au centre de
la parole pure. C'est pourquoi, d'après cette doctrine, la prière ne représente qu'un
sacrifice dans lequel l'homme s'offre lui-même (20).
Les importantes tentatives d'explication des rites du Judaïsme comme des rites
kabbalistiques, telles qu'elles apparaissent dans le Zohar et autres oeuvres du XIVe
siècle, restèrent longtemps limitées à des cercles restreints. La situation se présenta
autrement lorsque la Kabbale partie de Safed au XVIe siècle commença son
cycle de victoires comme puissance dominant le Judaïsme. J'ai déjà parlé dans
« Kabbale et mythe » des idées qui sont ici au premier plan. Leurs conséquences
furent de nature éminemment pratique. Cette nouvelle Kabbale qui traite du Messianisme
cherchait à atteindre les cercles les plus éloignés. Elle le pouvait, moins
par l'exposé gnostique, toujours difficile à comprendre, des anciens rites, que parla
propagation de nouveaux rites incommunicables, qui expriment justement des aspects
mythiques de la Kabbale, et qui en appellent le plus fortement à la
conscience populaire. D'une part les kabbalistes de Safed recoururent au Zohar, et
les choses que l'auteur a rêvées, emmêlées dans son monde archaïque et reprojetées
dans le lointain passé, furent largement répandues. D'autre part, des sociétés
pieuses furent fondées pour la propagation de tels rites, d'abord en Palestine, puis
en Italie et en Pologne ; leurs membres se donnaient pour tâche d'accomplir un
certain rite, avec beaucoup de zèle et d'opiniâtreté.
En particulier, à la suite de la Kabbale lourianique, des oeuvres qui réunissaient
dans une unité l'ancien et le nouvel idéals virent le jour. A côté du Schulchan
'Aruch de Joseph Caro, de la codification, libre de tout élément kabbalistique, du
rituel rabbinique, s'ajoutèrent au XVIIe siècle le Schulchan 'Aruch, de Isaac Louria(
21), et beaucoup d'oeuvres semblables et très importantes pour la recherche du
rituel. Ce n'est pas sans logique qu'apparut, à côté de « L'arbre de vie », l'oeuvre
dans laquelle Chajim Vital représentait le mythe lourianique, « Le fruit de l'arbre
La kabbale et sa symbolique 109
de vie », l'oeuvre où l'emploi du rite kabbalistique était le plus large. La description
la plus importante de la vie du Juif pieux dans le sens du rituel kabbalistique
se trouve dans l'oeuvre volumineuse Chemdath Jamin («La parure des jours »),
l'un des livres les plus étranges et les plus problématiques de la littérature kabbalistique
(22). Ici, l'ancien et le nouveau se sont réunis profondément et le penchant
incontestable de l'auteur anonyme aux aspirations messianiques de Sabbatai Zwi,
s'est lié d'une façon organique à l'ascétisme mystique de l'école lourianique. Il
n'est pas étonnant que cette représentation généreuse, passionnée du rituel kabbalistique
dans le Judaïsme oriental où elle a vu le jour, ait fait une profonde impression
et que son action ait continué jusqu'au début de notre siècle. Ce que le Chemdath
Jamin a signifié pour « la vie » du Juif d'après la Kabbale, une autre oeuvre
de l'école lourianique a entrepris de le faire pour son « aspiration », le Ma'abar
Jabbok, «le passage au-dessus du fleuve de Jacob » (c'est-à-dire le passage de la
vie à la mort), écrit par le kabbaliste italien Aaaron Berachjah Modena (vers
1620).
Si l'on compare des oeuvres comme ces deux-là, représentant la vie et la mort du
Juif et écrites avant le développement de la Kabbale, on verra combien le mouvement
a métamorphosé le visage du Judaïsme dans tous ses aspects, théoriquement
et pratiquement.
J'aimerais illustrer plus exactement par quelques exemples ce développement des
rites kabbalistiques.
4.
Il y a naturellement nombre de rites qui portent un caractère strictement ésotérique
et ne peuvent être pratiqués en général que dans le cercle des adeptes. De tels rites
sont en partie très anciens et datent des cercles de mystiques qui précédèrent les
kabbalistes du XIIIe siècle. Quelques rites semblables, qui portent le caractère
d'initiations particulières, se trouvent décrits dans la littérature la plus ancienne.
Ils sont, dans une mesure particulière, d'un caractère théurgique et n'étaient pas
(comme les rites kabbalistiques discutés plus loin) revêtus d'une forme en général
concevable et accessible aux novices.
Un rite d'initiation au sens plus précis est celui qui a pour but la remise du nom de
Dieu par le maître au disciple. Une tradition peut-être encore plus ancienne, transmise
seulement oralement, sur la prononciation de tels noms, était encore présente
au XIIe siècle en Allemagne et en France. Eleasar de Worms (vers 1200) décrit
cette initiation de la façon suivante (23) : « On livre le nom seulement aux gens réservés
(on peut traduire les « initiés »), qui ne se mettent pas facilement en colère,
sont modestes et craignent Dieu et qui enfin accomplissent les commandements de
leur Créateur. Et l'on ne livre le nom qu'au-dessus de l'eau. Avant de l'apprendre à
son disciple, le maître et son disciple doivent plonger et se baigner dans de l'eau
courante profonde de quarante « mesures », aussitôt revêtir des vêtements blancs
et jeûner le jour de l'enseignement. Puis tous les deux doivent se tenir jusqu'aux
chevilles dans l'eau, sur laquelle le maître récite une prière qui se termine par ces
mots : « La voix de Dieu est au-dessus des eaux! Loué sois-Tu, Seigneur, Toi qui
révèles Ton secret à ceux qui le craignent, Toi qui connais les mystères. » Puis
110 La kabbale et sa symbolique
tous les deux doivent diriger leur regard vers l'eau, réciter des versets de psaumes
qui célèbrent Dieu au-dessus des eaux ». Alors le maître livre ce nom secret de
Dieu que l'adepte doit posséder, sur quoi ils vont à nouveau à la synagogue ou à
l'école et récitent encore une action de grâces au-dessus d'un vase rempli d'eau.
Un rite théurgique, issu du môme cercle, et qui enseigne « l'attraction du nom » en
rapport avec un rite magique strict, nous est aussi transmis. Dans un « livre sur
l'attraction et la pratique du manteau de la justice », qui s'est conservé dans beaucoup
de manuscrits (24), il est révélé à l'ancienne doctrine juive que l'homme peut
attirer le nom (25), sous une forme toute concrète (26). Les noms secrets de Dieu
doivent être écrits sur du vrai parchemin de cerf, dans lequel on coupera un vêtement
sans manches qui, un peu comme le pectoral du grand prêtre, couvre les
épaules et la poitrine jusqu'au nombril et tombe sur le côté jusqu'aux hanches. De
plus, on doit faire un chapeau de ce parchemin pour accompagner le vêtement.
Quand l'inscription sur le vêtement magique confectionné est terminée, il faut jeûner
sept jours, ne rien toucher d'impur et ne rien goûter de ce qui vient de l'animal,
même pas des oeufs ou des poissons, seulement des légumes secs et autres choses
semblables. Après les sept jours, il faut aller la nuit près de l'eau et crier au-dessus
le nom qui est écrit sur le vêtement. Si l'on perçoit dans l'air, au-dessus de l'eau,
une forme verte, c'est le signe qu'il y a encore quelque chose d'impur dans l'adepte
et que cette préparation doit se répéter encore pendant sept jours, et s'accompagner
d'aumônes et de bienfaits. « Et prie ton créateur, afin de ne pas être une fois
encore confondu. Mais si tu aperçois la forme au-dessus de l'eau dans une auréole
rouge clair, sache que tu es intérieurement assez pur pour attirer le nom. Puis va
dans l'eau jusqu'aux hanches et attire le nom respectable et redoutable dans
l'eau ». Ce rite doit prêter à l'adepte une force irrésistible, par quoi il lui sera
conseillé d'appeler en même temps les anges qui lui appartiennent et qui apparaîtront
alors devant lui, sans qu'il voie autre chose qu'une fumée qui s'étend devant
lui. La signification magique de l'eau comme milieu convenant à une telle initiation,
qui correspond par exemple aux idées très répandues sur le baptême, ne se
trouve justement pas dans le Judaïsme ni dans la littérature talmudique (27). Je
doute que cette initiation dans l'eau soit encore pratiquée après le XIVe siècle. Les
plus anciennes prescriptions sur la création du Golem qui nous sont transmises
dans les écrits du même kabbaliste qui nous a conservé les rites mentionnés cidessus,
me semblent avoir le caractère d'un rite théurgique, dans lequel l'adepte
prend conscience de sa force créatrice à l'intérieur de certaines limites. Le problème
du Golem est en vérité très compliqué et j'en ai parlé en particulier dans le
cinquième chapitre. Dans ce contexte, je voudrais surtout mettre l'accent sur le fait
qu'il ne s'agit pas tant d'un motif légendaire, par les données exactes que nous possédons
sur la restauration du Golem, mais plutôt de l'achèvement d'un rite précis
qui cherche à atteindre une vision particulière, à savoir celle de l'animation créatrice
de la figure du Golem. Le rite des adeptes, comme le décrivent les sources
authentiques, devint une légende dans la conscience populaire.
Tournons-nous maintenant vers ces rites, qui sont non seulement développés à
nouveau par des kabbalistes, avec l'aide de conceptions plus anciennes, mais qui
La kabbale et sa symbolique 111
furent longtemps exercés, et même jusqu'à présent, dans les cercles les plus larges.
Il sera peut-être préférable de discuter d'abord de quelques rites concernant la
conception des noces sacrées. Cette idée joue un grand rôle dans le Zohar et chez
tous les kabbalistes postérieurs. Ce qui est exécuté dans ce hieros gamos (Siwwuga
Kadischa, comme l'appelle le Zohar), c'est avant tout la réunion des deux Setiroth
Tif'erelh et Malchuth, de l'aspect masculin et féminin de Dieu, du Roi et de sa
« matrone », qui n'est rien d'autre que la Schekina et la communauté mystique
d'Israël. Dans une compréhension plus populaire, ces noces sacrées, si l'on considère
le sens du symbole de la Schekina, pourraient faire allusion à celles de Dieu
avec Israël, qui pour le kabbaliste ne sont rien d'autre que l'aspect extérieur d'un
événement qui se passe lui-même dans le secret de la divinité.
Dans ce sens, aucune fête n'était plus apte à être interprétée comme celle des
noces sacrées, que la fête de la semaine, le cinquantième jour après la fête de Pessach.
Cette fête, celle de la révélation sur le Sinaï, qui a lieu d'après la Tora cinquante
jours après la fuite d'Egypte, est celle de la réunion entre Dieu et Israël, et
de là à l'idée de noces, il n'y avait pour les kabbalistes qu'un pas. Le Zohar raconte
(28) que Simon ben Jochai et ses compagnons attribuaient à la nuit d'avant cette
fête une signification mystique particulière. Puisque c'est la nuit où la mariée s'apprête
à célébrer son mariage avec son époux, il était conforme que tous ceux qui
appartenaient au palais de la mariée, c'est-à-dire les mystiques et ceux qui
connaissent la Tora, lui tiennent compagnie, et partagent avec elle dans un rite solennel
les préparations du mariage. Ce sont les mystiques qui habillent la Schekina
de la parure convenable avec laquelle elle ira le lendemain sous le baldaquin nuptial.
La parure complète d'une mariée consiste, comme les talmudistes l'interprètent
pour Esaïe 3, en vingt-quatre morceaux. Ce ne sont, d'après le Zohar, que
les vingt-quatre livres de la Bible. Celui qui récite des extraits de tous les livres
cette nuit-là et ajoute la signification mystique de leurs secrets, pare la fiancée
comme il convient et se réjouit avec elle toute la nuit. L'adepte devient, cette nuitlà,
« garçon d'honneur » de la Schekina, et quand le lendemain le fiancé demande
qui a si magnifiquement paré la fiancée, elle le montre du doigt et l'appelle.
Depuis le début du XVIe siècle, ce récit de Zohar devint le fondement d'un rite
profond. On passe la nuit d'avant les noces mystiques éveillés jusqu'au lendemain
et un certain choix de tous les livres de la Bible, mais aussi de tous les traités de la
« Mischna » ainsi que plusieurs morceaux du Zohar traitant de cette fête, sont lus,
accompagnés de chants. Ce rite devint particulièrement populaire et est encore
exercé aujourd'hui. La représentation des noces fut à ce point poursuivie que, le
lendemain matin, en enlevant la Tora dans la Synagogue et avant la lecture des dix
commandements, un contrat de mariage entre le « fiancé Dieu » et « la vierge Israël
» était lu en plusieurs endroits par les kabbalistes (29). Israël Nagara, le poète
lyrique religieux du cercle de Safed, a composé dans un lyrisme mystique, d'abord
sous la forme d'un poème, une promesse de mariage semblable, qui ressemble au
style du document légal prescrit pour le mariage par la loi juive (30). Ce document
et d'autres analogues, qui annonçaient l'accomplissement des noces sacrées, trouvèrent
de plusieurs façons accueil et expansion. Le moment allégorique et le mo112
La kabbale et sa symbolique
ment strictement symbolique s'y trouvent mêlés ; alors la question des noces d'Israël
avec Dieu, le jour de la Révélation, n'est qu'une allégorie profonde ; celle du
mariage de la Schekina avec son Seigneur représente un symbole mystique, qui
exprime ce qui se trouve au-dessus de toutes les images.
Le rite du Sabbat et en particulier celui de l'entrée du Sabbat et de la nuit, le soir
du vendredi, a vu, en rapport avec cette idée des noces sacrées, un changement et
une transformation des plus remarquables. On va même jusqu'à dire que le Sabbat
est précisément le jour de la Kabbale. La lumière venant du monde supérieur pénètre
dans le monde profane dans lequel l'homme vit les six jours de la semaine.
C'est la lumière du Sabbat qui reste sombre jusqu'à la semaine suivante et qui au
milieu de la semaine suivante est relayée par la lumière du prochain Sabbat. C'est
le jour où un souffle particulier, « l'âme du Sabbat », pénètre le croyant. Le fait de
le posséder rend le croyant capable de recevoir d'une façon exacte, ce jour-là, plus
qu'à un autre jour, les secrets du monde « pneumatique ». C'est à partir de là que
l'on consacra particulièrement ce jour à l'étude de la Kabbale.
En ce qui concerne la fête du Sabbat, comme celle des noces sacrées, il y avait
trois exposés, rapportés séparément dans le Talmud, en un rapport étroit avec cette
idée et l'éclairant. Tout d'abord, quelques maîtres du Talmud avaient l'habitude de
se couvrir d'un manteau le soir de la veillée du Sabbat et de crier :
« Venez, laissez venir vers nous la reine du Sabbat ».
D'autres avaient coutume d'appeler :
« Viens, ô fiancée, viens, ô fiancée. »
Deuxièmement, un autre passage rapporte que Simon ben Jochai et son fils virent,
vers le soir du vendredi, un vieillard se diriger là-bas dans le crépuscule en se
pressant, avec deux fagots de myrtes. Ils lui demandèrent : Que veux-tu faire avec
ces deux fagots ? Il répondit : Je veux par eux honorer le Sabbat (31). Mais un troisième
passage rapporte que les disciples de la Tora avaient l'habitude d'accomplir
leur devoir conjugal justement pendant la nuit du vendredi (32). Ces données disparates
sont comprises dans le rite des kabbalistes comme une indication que le
Sabbat est justement une fête nuptiale et que l'union terrestre de l'homme et de la
femme n'est qu'une représentation symbolique des noces célestes (33). A cela
s'ajoute la symbolique mystique qui identifie la fiancée, le Sabbat et la Schekina.
Un autre symbole mystique qui s'est développé à partir d'un tout autre rapport, a
gagné de l'importance pour le rituel du Sabbat des kabbalistes. Il est souvent question
de la Schekina dans le Zohar, comme du champ des pommiers sacrés (34), par
lequel elle représente également le principe cosmique de l'élément féminin comme
un champ, mais qui apparaît, par les pommiers qui fleurissent en lui, comme le
centre de toutes les Sefiroth ou des plantations sacrées qui s'y déversent et qui deviennent
actives en elle. Pendant la nuit du Sabbat, le Roi s'unit à la fiancée du
Sabbat et pendant que ce champ sacré est fertilisé, les âmes des justes surgissent
de leur union mystique. En vertu de ces idées esquissées ici, et qui ont déjà connu
un large exposé dans le Zohar, les kabbalistes de Safed ont développé depuis le
milieu du XVIe siècle un rite particulièrement impressionnant et solennel, dont il
La kabbale et sa symbolique 113
n'est pas du tout question dans les sources antérieures. Tout fut placé sous la perspective
dominante de la fête des noces mystiques ; et l'étrange demi-jour, dans lequel
la Schekina apparaît mêlée indistinctement à la Reine du Sabbat, mais aussi à
chaque maîtresse de maison juive que le Sabbat consacre, a prêté à ce rite une popularité
et une action si grandes qu'il domine encore concrètement jusqu'à aujourd'hui
le rite du Sabbat dans ses traits essentiels ou dans ses souvenirs.
Comment apparaît ce rite kabbalistique des mystiques ?(35) Longtemps avant le
Sabbat, à l'heure des vêpres, les kabbalistes de Safed et Jérusalem avaient l'habitude,
habillés de blanc (en tout cas pas en rouge ou noir, car ces vêtements auraient
indiqué les puissances dirigeantes ou limitantes), de sortir de la ville pour se
rendre dans le champ qui, par l'arrivée de la Schekina, était métamorphosé en
« pré sacré ». Ce défilé représente une procession qui va au-devant de la fiancée.
On chantait alors des hymnes particuliers à la fiancée et des psaumes de joie
(comme le Psaume 29, d'autres 95-99). Le plus célèbre de ces hymnes, le chant
qu'a écrit Salomon Alkabez de Safed dans le cercle de Moïse Cordovero :
« Va, mon bien-aimé, au devant de la fiancée,
laissez-nous recevoir la grâce du Sabbat »,
unit à la symbolique mystique des espérances messianiques pour le retour de la
Schekina en exil, et est encore chanté aujourd'hui dans chaque synagogue.
Lorsque cette procession vers le pré n'eut plus réellement lieu, la coutume resta de
préparer la fête qui consistait à aller chercher la fiancée sur le parvis de la synagogue,
et quoique cela ait maintenant disparu, la coutume de se tourner vers
l'ouest au dernier verset du grand hymne et de s'incliner devant la mariée qui arrive,
s'est conservé jusqu'à maintenant. Louria nous affirme qu'il aperçut, étant
alors sur les collines de Safed, la foule des âmes du Sabbat arrivant avec la fiancée
du Sabbat. Étrange en effet est l'usage, très souvent affirmé, de dire les psaumes
du Sabbat les yeux fermés; les kabbalistes en trouvaient la raison dans le fait que
la Schekina était désignée dans le Zohar comme « la belle vierge qui n'a pas
d'yeux », elle les avait perdus en exil à force d'avoir pleuré (36). Le vendredi aprèsmidi
le Cantique des Cantiques était alors chanté comme chant nuptial de la Schekina
; d'après l'interprétation transmise, il se rapportait à l'union intime du Saint,
loué soit-Il, avec la communauté d'Israël. Les prières traditionnelles du Sabbat
n'étaient dites qu'à la fin du rite qui consistait à aller chercher la mariée.
Après la prière, le mythe rituel était repris de nouveau à la maison. Isaac Louria
déclarait recommandable et riche en signification mystique d'embrasser les mains
de sa mère en rentrant à la maison. Puis on tournait solennellement autour de la
table, pendant qu'on prenait sur la table, en silence, les deux fagots de myrte destinés
à la fiancée et au fiancé; ensuite on chantait un salut aux anges, c'est-à-dire les
deux anges qui d'après le Talmud (37) accompagnent à la maison l'homme au commencement
du Sabbat. La récitation du 31ème chapitre des Proverbes de Salomon
suit l'hymne de quatre strophes aux anges : « Paix soit avec vous, anges de la paix
»; dans ce chapitre, on faisait la louange de la noble maîtresse de maison et de son
travail, ce que les kabbalistes interprètent dans tous ses détails comme un hymne à
114 La kabbale et sa symbolique
la Schekina. Il est en effet étrange que cette louange de la maîtresse de maison
juive n'ait pu entrer dans le rite du Sabbat que par la voie détournée de l'interprétation
mystique. Cet « hymne à la matrone » doit être exécuté assis avec une voix
mélodique. Puis, celui que cette fête célèbre, exprime (d'après le Zohar) encore
une fois avant le repas le mystère du festin, c'est-à-dire qu'il prépare l'acte sacré
par des paroles qui, tandis qu'elles décrivent symboliquement son sens sacré, possèdent
en même temps le geste exorcisant, par lequel la Schekina sera appelée
avec son époux et avec « l'ancêtre sacré » à partager le festin. On dit dans une invocation
araméenne solennelle :
Préparez le festin de la foi parfaite
Pour la joie du saint Roi,
Préparez le festin du Roi.
Voici le festin du champ des pommes sacrées,
et « celui au petit visage », et le « saint patriarche ».
Voyez, ils viennent, pour fêter avec elle le festin.
Voyez, ils viennent, pour fêter avec elle le festin.
Mais ce qui se produit dans cet acte sacré est décrit par le grand hymne d'Isaac
Louria, une des productions très peu authentiques de ce grand représentant de la
Kabbale à Safed. Louria a mis en vers de tels hymnes pour les trois repas du Sabbat
qui, dans la forme solennelle de l'araméen zoharistique, ont en effet quelque
chose de ce geste par lequel le mage accompagne un événement prodigieux et par
lequel il l'évoque comme une présence spatiale. Ce n'est pas en vain qu'ils se lisent
comme les hymnes pour le culte d'une religion de mystères. J'aimerais transposer
ici l'hymne pour le repas du vendredi soir (38).
Je chante en hymnes
la procession vers les portes
du champ de pommes,
qui sont sacrées.
Nous lui préparons maintenant
une table nouvelle,
un beau chandelier
qui doit briller au-dessus de nos têtes.
Entre la droite et la gauche
Arrive la fiancée avec pompe,
parée solennellement.
Son époux l'étreint
profondément (39),
il lui offre son accomplissement
et la presse de toutes ses forces
La kabbale et sa symbolique 115
Peines et lamentations
ont cessé.
Maintenant ce ne sont que des visages,
des âmes et des esprits nouveaux.
Il lui apporte de la joie sans mesure,
Des lumières et des fleuves
de bénédiction rayonnent.
Garçons d'honneur, commencez
à préparer la mariée,
et toutes sortes de mets
et de poissons (40).
Forgez des âmes
et des esprits nouveaux
sur les trente-deux chemins
et les trois branches (41).
Elle a soixante-dix couronnes
et le roi au-dessus d'elle
afin que tout soit couronné
dans le Saint des Saints.
En elle tous les mondes
sont formés et enfermés,
pourtant ils rayonnent tous
de « l'Ancêtre des jours ».
J'installe, en direction du Sud,
le Chandelier mystique,
et vers le Nord, la table
sur laquelle reposent les pains.
Le vin dans la coupe et
les branches de myrte
sont dédiés aux fiancés
et aux faibles pour leur donner des forces.
Nous leurs tressons des couronnes
faites de mots précieux,
pour le couronnement des soixante-dix
sur les cinquante portes.
Que la Schekina soit entourée
116 La kabbale et sa symbolique
de six pains du Sabbat
et qu'elle soit liée
de chaque côté vers le haut.
Ainsi les forces impures sont affaiblies
et désormais dispersées
et les démons menaçants
sont enchaînés.
Cet hymne est un reste du rite kabbalistique du Sabbat et ne peut être comparé
dans le sens des kabbalistes à un des autres bénédicités que l'on aime chanter ou
ne pas chanter le soir du Sabbat. Le nouveau sens ne se retrouvera pas dans une
ancienne prière, sur le chemin de l'exégèse mystique ou de la Kawwana; au
contraire l'événement ésotérique se crée lui-même sa langue et sa forme liturgiques.
La pointe finale de l'hymne, l'enchaînement des démons le jour du Sabbat,
qui doivent fuir dans le gouffre du grand abîme, est toujours accentuée dans les
autres chants de Louria destinés aux autres repas. Le dernier chant du crépuscule à
la fin du Sabbat revient encore une fois avec un appel à la conjuration des puissances
de l'autre côté, des « chiens effrontés », une conjuration qu'il achève, pendant
qu'il la décrit.
« Les chiens effrontés doivent rester dehors et n'ont pas le droit d'entrer.
Mais moi j'invite « l'ancêtre des jours » aux vêpres, jusqu'à ce qu'ils soient
dispersés, jusqu'à ce que sa volonté réduise à néant les « coupes ».
Il les lance dans leur abîme, ils doivent se cacher au plus profond des rochers.
Et tout cela maintenant, à l'heure des vêpres, pour la fête du Se'ir
Anpin (42). »
Sans nous consacrer maintenant aux autres rites kabbalistiques du Sabbat, qu'il
nous soit permis d'ajouter encore quelque chose.
De même que le rite de « l'accueil de la fiancée », avant l'approche du Sabbat proprement
dit, introduit plus tôt le commencement du jour sacré, et ajoute un élément
profane au domaine sacré, plusieurs kabbalistes attribuent une grande valeur
à un quatrième festin du Sabbat qui dure très tard dans la nuit, après la Habdala,
la bénédiction de transition entre le Sabbat et le jour normal (dans le Talmud il en
est brièvement question comme d'une coutume partagée par quelques-uns). Ce repas
(où quelquefois il ne s'agit du reste même pas de manger) nous enlève la fiancée
de notre domaine, comme cet autre rite l'y avait introduit. Il y avait des kabbalistes
qui attribuaient la plus grande valeur à l'accomplissement du repas mystique
de « l'accompagnement de la reine ». Si les trois repas officiels du Sabbat étaient
dédiés aux patriarches : Abraham, Isaac et Jacob, celui-ci l'était à David, à l'oint
de Dieu et par là aussi au Messie. Mais ces quatre patriarches représentent d'après
le Zohar les pieds du trône divin ou de la « Merkaba ». Il n'est pas étonnant que
Nathan de Gaza, le Jean et Paul du Messie kabbalistique Sabbatai Zwi, prolongeât
ce quatrième festin de la fin du Sabat jusque vers minuit. « II avait l'habitude de
La kabbale et sa symbolique 117
dire : c'est le festin du Roi Messie, et en faisait un grand principe (43) ».
5.
A l'autre extrémité des rites kabbalistiques se trouvent ceux qui sont en rapport
avec l'exil de la Schekina, le rendent dramatiquement présent et le déplorent. Le
mouvement extrêmement ascétique, qui pénétra particulièrement dans la Kabbale
après l'exil d'Espagne, et devint encore plus grave après l'imprégnation de l'apocalyptique,
se révèle tout particulièrement ici. L'expérience historique du peuple juif
et l'événement mystique d'un monde dans lequel le sacré se trouve dans un combat,
où il applique toutes ses forces contre le satanique, se fondent ici intimement.
A proprement parler il y avait partout et à toute heure une raison de chanter une
plainte, de faire pénitence et de se livrer à l'ascétisme, par le simple fait de l'exil.
La plénitude des rites, qui ont grandi sur ce terrain, ne peut en aucun cas nous surprendre.
J'aimerais illustrer par deux exemples l'apparition de nouveaux rites qui
donnent au mythe de l'exil un caractère irréfutable. Tous les deux ont été exercés
pendant des siècles dans de vastes cercles et plusieurs talmudistes savants se plaignaient
que les simples pieux, rabbiniquement ignorants, employaient plus de ferveur
et de soin à l'accomplissement de tels rites qu'à l'accomplissement des commandements
de la Tora elle-même.
L'un de ces rites est la plainte de Minuit, Tikkun Chazoth. Un maître du Talmud du
IIIe siècle disait : « La nuit est divisée en trois veillées et pendant chaque veillée,
le Saint est assis, loué soit-II, et il rugit comme un lion : Quel malheur d'avoir détruit
Ma maison, brûlé Mon temple et envoyé Mes enfants en exil parmi les
peuples (44) ». Il est étrange que presque 1000 ans se soient écoulés avant que les
conséquences rituelles de ce passage du Talmud ne soient tirées. Ce n'est qu'au xie
siècle qu'un chef de l'école babylonienne, Haj Gaon, raconte que les gens pieux
imitent Dieu en cette matière et se lamentent pendant les trois veillées nocturnes
sur la destruction du Temple (45). Son père, Scherira Gaon, définit comme un
usage pieux de se lever à minuit et de réciter hymnes et chants (46). De façon surprenante,
il n'est pas du tout question chez lui de lamentations. C'est seulement
dans le cercle des kabbalistes de Gérone, vers 1260 (si le texte (47) correspondant
est, comme je le suppose, apparu vers cette époque en Espagne), qu'une coutume
semble être apparue qui réunit ces deux motifs. « Les Hassidim du plus haut rang
se lèvent la nuit pour chanter des hymnes à chaque vigile, se jettent à terre en suppliant
et en priant, s'étendent dans la poussière en sanglotant et déversent des flots
de larmes, reconnaissent leurs fautes et confessent leurs péchés ». La Vigile de minuit
apparaît alors liée à d'autres mythes comme exercice des cercles de kabbalistes
dans le Zohar, tels qu'il en mentionne à plusieurs endroits. A minuit, Dieu
pénètre dans le Paradis, pour se promener avec les justes. Alors, tous les arbres du
paradis éclatent en hymnes. Du côté Nord s'élève un vent, et une étincelle jaillit de
la force du Nord, du feu en Dieu, qui n'est rien d'autre que la puissance dirigeante,
et frappe sous les ailes de l'archange Gabriel (qui provient lui-même de cette force
en Dieu) (48). Son cri réveille alors tous les coqs à minuit. D'après d'autres représentations
un vent du Nord du paradis porte cette étincelle directement sous les
118 La kabbale et sa symbolique
ailes des coqs en bas sur la terre et produit ainsi le chant du coq à minuit (49). Puis
il est temps pour les pieux de se lever, comme ci-devant le Roi David, et de se livrer
à l'étude de la Tora jusqu'à l'aube ou, d'après d'autres (50), de réciter des chants
à la Schekina. Car, à partir de minuit la puissance de la sévère Justice qui le soir
domine le monde est brisée; ainsi s'explique, d'après les kabbalistes, qu'après le
premier chant du coq, les esprits et les démons n'aient plus de force (51).
Ces motifs s'unissent déjà dans le Zohar à ceux de l'exil de la Schekina (52). Vers
minuit, Dieu se souvient « de la Hinde qui repose dans la poussière » (53) et verse
deux larmes « qui brûlent plus que tout feu du monde » dans la grande mer (54). Il
éclate en plainte et ébranle à cette heure-là tous les 390 mondes. C'est pourquoi
les anges ne disent des hymnes que pendant deux heures, durant la deuxième
veillée nocturne et se taisent ensuite. Car ces anges s'appellent Abelé Sion, ceux
qui pleurent Sion (55) — interprétation fort étrange du nom d'une tendance ascétique
juive datant du début du Moyen Age, et appliquée à une classe d'anges.
Il semble que, d'après quelques passages, tout cela se passe, avant que le vent du
Nord ne s'élève du Paradis. La Schekina, qui est en exil, chante à minuit des
chants et des cantiques à son époux (56) ; d'après d'autres un dialogue a lieu à cette
heure-ci entre Dieu et la Schekina, ou plus exactement un hieros gamos entre
eux(57). Le Zohar ne développe, à partir de toutes ces idées sur la vie secrète de
minuit, aucun rite propre de lamentation. Il n'exige des mystiques que d'être
éveillés à cette heure, pour s'associer, par des études et des méditations sur les
mystères de la Tora, à la troupe « des compagnons de la Schekina ». Il ne sait encore
rien d'un rite particulier de lamentation sur l'exil. S'il est question de plusieurs
façons, dans les générations suivant l'apparition du Zohar (1285-1290),
d'exercices pieux lors des vigiles, en tant que souvenir de la destruction du
Temple(58), nous n'apprenons rien d'un rite précis de l'heure de minuit. Mais il en
va autrement à Safed.
Le souvenir d'une coutume à moitié oubliée est liée à l'idée du Zohar sur l'heure
de minuit, d'un côté, et sur l'exil de la Schekina, de l'autre, et amène ainsi un nouveau
rite, comme forme symbolique de l'expérience du Juif de cette génération. Il
est étrange que ces rites de l'exil soient nés justement en Palestine et non dans les
pays de la Diaspora. Les Kabbalistes qui, autrefois (vers 1550), se retrouvèrent,
venant de tous les pays à Safed, pour tenter d'édifier une « communauté de
Saints », apportèrent avec eux cette conscience aiguë de l'exil, et lui donnèrent son
expression rituelle exactement à l'endroit à partir duquel, selon leur doctrine, la rédemption
messianique devait commencer.
Abraham Halevi Beruchim, l'un des plus actif s membres de ce cercle, dit « qu'il
allait toujours à minuit par les rues de Safed et criait en pleurs :
« Levez-vous, pour l'amour de Dieu, car la Schekina est en exil, la maison
de notre Sainteté est brûlée et Israël est en détresse. » II ne bougeait pas
devant les fenêtres des savants, avant de voir qu'ils se réveillaient » (59).
Ce mystique, qui apercevait la Schekina dans une vision près du mur des lamentaLa
kabbale et sa symbolique 119
tions à Jérusalem, pleurant et se lamentant, tout de noir vêtue, était pour les mystiques
de Safed une incarnation, tout au moins une étincelle de l'âme du prophète
Jérémie. Dans le cercle de Isaac Louria chaque coutume eut une forme particulière
et stable (60). D'après lui, le rite de minuit comprend deux parties : « l'ordonnance
pour Rachel » et « l'ordonnance pour Léa ». Rachel et Léa sont donc d'après cette
Kabbale deux aspects de la Schekina, l'un la représentant loin de Dieu et se lamentant,
l'autre dans son union toujours présente avec son maître. D'où l'ordonnance
pour Rachel : Tikkun Rachel, représentant le rite particulier de lamentation
pendant lequel il arrive que l'homme « partage lui-même la plainte de la Schekina
» et ne pleure pas du tout sur ses propres misères, mais sur celles qui provoquent
l'exil de la Schekina.
Il faut donc se lever à minuit, s'habiller, aller près de la porte, s'asseoir près des
montants de la porte, puis se déchausser et se voiler la tête. Tout en pleurant il faut
alors prendre des cendres du foyer et les placer sur son front, à l'endroit où seront
déposées le matin les Tefillin, les phylactères de la prière. Puis il faut baisser la
tête et nettoyer ses yeux dans la poussière du sol, tout comme la Schekina, « la
belle sans yeux », repose dans la poussière. Puis on récite une liturgie particulière,
le Psaume 137 (« Près des eaux de Babylone nous sommes assis et pleurons »), le
Psaume 79 (« ô Dieu, des gens se sont introduits dans Ton domaine et ont profané
Ton Temple ») et le dernier chapitre des Lamentations, de même que des cantiques
particuliers de lamentation qui étaient composés à Safed et à Jérusalem. Cinq de
ces chants sont devenus pour ainsi dire une partie de ce rite.
Puis on accomplit « l'ordonnance de Léa », dans laquelle l'expression centrale
n'est plus l'exil mais la promesse de la rédemption, qui constitue dans cette liturgie
le point central. Des psaumes messianiques interviennent alors, surtout un grand
dialogue sous forme d'hymne entre Dieu et la communauté mystique d'Israël, qui
est la Schekina. Dans un hymne de Chajim Cohen d'Aleppo, un élève de Vital, la
Schekina se plaint de son exil et Dieu lui fait entrevoir la rédemption sous des
couleurs claires. Mais à chaque strophe d'espoir, la Schekina répond par une
strophe de lamentation. Même les ignorants doivent accomplir ce rite, selon l'avis
des kabbalistes, « car la période entre minuit et le matin est une période de grâce
et un rayon de cette grâce peut tomber sur eux même le jour ». Derrière ces deux
parties du rite une troisième était recommandée, l'« ordonnance pour l'âme », Tikkun
ha-Nefesch, qui consiste à unir Dieu et la Schekina avec chaque membre de
son corps, « afin que ton corps soit un char royal pour la Schekina ».
A la suite de la grande explosion messianique de 1665-1666, celle du mouvement
sabbatianiste, l'accomplissement de ce rite fut pendant longtemps un objet de litige
entre les partisans de ce mouvement messianique et leurs adversaires. Les
Sabbatianistes déclaraient d'ailleurs, aux différents stades de leur radicalisme, que
la partie du rite se rapportant à Rachel était dépassée, car la Schekina était déjà sur
le chemin du retour de son exil. Celui qui pleure est comparable à celui qui pleure
au Sabbat (61). Ils n'accomplissent que la deuxième partie du rite, qui exprime les
espérances messianiques. Même des Juifs pieux, qui ont montré beaucoup de ré120
La kabbale et sa symbolique
serve vis-à-vis du mouvement et qui ne pouvaient se familiariser avec la suppression
de la plainte, accomplissaient le rite, soit debout, soit assis dans leur chambre
à leur place, sans aller à la porte. Mais la Kabbale orthodoxe persévérait dans l'accomplissement
précis du rite des lamentations.
Le deuxième exemple de ce genre de rites concerne la transformation du jour précédant
la nouvelle lune en un jour de jeûne et de pénitence, qui trouva sa plus
grande expansion (62) sous le nom de « petit jour d'expiation » (Yom Kippour Katari),
nom apparu d'abord à Safed.
Si une vieille tradition bien enracinée n'avait donné au jour même de la nouvelle
lune une signification solennelle et interdit expressément le jeûne ce jour-là, ce
jour aurait été sans doute établi par les kabbalistes comme un jour du souvenir de
l'exil et comme un jour de jeûne et de pénitence. Car les motifs qui sont particulièrement
efficaces se rapportent au jour de la pleine lune lui-même. Mais comment
la joie de revoir la lune fut-elle transformée en une plainte sur sa disparition progressive?
Dans le Talmud (Sanhédrin 42 a) on trouve encore, dans la formule prescrite pour
la bénédiction de la pleine lune, un parallèle significatif entre le renouveau de la
lune et la rédemption messianique : « II dit à la lune qu'elle se renouvelle, qu'elle
soit une couronne magnifique pour ceux qui, portés dans le corps maternel, se rajeunissent
comme elle, et qui glorifient leur créateur ».
Le changement de la force de la lune en imperfection au cours de ses phases, revient
dans d'autres conceptions. La Tora recommande, le jour de la pleine lune, le
sacrifice particulier d'un bouc, mais on ne comprend pas très bien pour qui est accompli
ce sacrifice. Dans une explication du Talmud (63), il est dit que Dieu avait
réduit la lune, qui avait à l'origine la même puissance lumineuse que le soleil.
Lorsque la lune s'en était plainte, Dieu avait dit : « Offrez-moi un sacrifice, car
j'ai diminué la lune ».
Mais les kabbalistes interprètent cette diminution de la lune comme le symbole de
l'exil de la Schekina. La Schekina est elle-même « La Lune sacrée », qui a perdu
son rang, à qui on a volé sa lumière et qui a été envoyée dans un exil cosmique.
Depuis, elle ne brille, comme la lune, que lorsque sa lumière est réfléchie. L'explication
talmudique s'en tenait à la désignation de la lune comme petit luminaire
dans l'exposé de la création de la Genèse ; mais les kabbalistes semblent faire allusion
au fait qu'avant la rédemption messianique, la lune (c'est-à-dire la Schekina),
même si elle a retrouvé sa puissance lumineuse, retombe vers le vide et le dénuement.
C'est seulement dans la rédemption que la lune est rétablie dans son état originel
; cette affirmation repose sur un verset d'Esaie (30 : 26). Mais entre temps,
pour les kabbalistes, aucun événement, cosmique ne semble être plus nettement en
relation avec l'exil de toute chose, avec l'imperfection et le défaut qui est inhérent
à tout être, que précisément cette diminution périodique de la lune.
On voit donc se rencontrer ici les deux moments qui dominent d'une manière si
décisive le monde de la Kabbale tardive : la déchéance qui est l'exil et la régénération
de la lumière après sa complète disparition, qui est une garantie du renouveau
La kabbale et sa symbolique 121
futur de toute chose dans la rédemption. Puisque, comme on l'a dit, le jour de la
nouvelle lune ne peut être facilement dépouillé de son caractère solennel, on a introduit,
dans le cercle de Salomon Alkabez et de Moïse Cordovero, à Safed,
d'après une vieille coutume pieuse, le jour de la nouvelle lune comme jour de pénitence,
qui était particulièrement consacré à la méditation sur les deux grands
thèmes de l'Exil et de la Rédemption. Il est du reste frappant qu'il n'y ait aucune
trace (64), dans les plus anciens textes authentiques de la Kabbale lourianique, de
ce jour et du jeûne, au contraire de beaucoup d'autres suppositions. Par contre,
Abraham Galante, l'élève de Cordovero, nous dit que c'était (autour de 1570) en
général la coutume à Safed que ce jour-là les hommes, femmes et enfants jeûnent,
et passent toute la journée à prier et à faire pénitence, à confesser leurs péchés, et
à se repentir (65). Le nom de « petit jour d'expiation » est employé là pour la première
fois (66). Mais on ne sait pas si ce nom vient du fait que chaque mois il était
fait pénitence pour les péchés, ou du fait qu'un parallèle avait été tiré entre le bouc
émissaire du jour de la réconciliation, envoyé en expiation dans le désert, et le sacrifice
(dont on a parlé plus haut) du jour de la nouvelle lune, qui consiste justement
en un bouc. La première explication semble l'explication historique (67). Les
liturgies très variées, qui ont été composées pour ce jour-là, reflètent toutes la
réunion des deux moments que ce jour exprime. « Je suis la lune et tu es mon soleil
». Ces paroles tirées d'une des prières '(68) exposent le motif qui se transforme
constamment. Et puisque la disparition complète de la lune représente la descente
dans les dernières ténèbres de l'exil, l'heure est venue, d'après les kabbalistes, de
méditer « sur le secret du Messianisme (69) ». L'extraordinaire rite de cette journée,
qui est développé dans le Chemdat Jamim, est l'un des documents les plus caractéristiques
de la Kabbale sabbatianiste, qui fonde une conduite strictement ascétique
sur l'idée que le Messie est déjà là, mais encore mêlé à une tragique mission
dans les profondeurs les plus impures de l'exil, si bien que l'espérance de la
rédemption doit faire ses preuves précisément à ce point le plus paradoxal, à savoir
l'exil du Messie lui-même (70).
6.
Les deux catégories de rites que je viens d'étudier se rapportent étroitement les
unes aux autres. Car les « noces sacrées » sont toujours une cérémonie dans laquelle
la rédemption est anticipée, dans laquelle la séparation et l'exil de la Schekina
sont au moins momentanément réduits ou atténués. Il en est tout autrement
pour les rites qui ont pour but une défense des puissances de « l'autre côté », une
conjuration des démons et des forces destructrices. Ce domaine s'est très largement
développé, dans lequel la Kabbale se réfère, sous de nouvelles formes (et
souvent, non seulement sous de telles formes) à d'anciennes idées magiques existant
depuis longtemps auparavant.
J'aimerais développer ici ce rapport par un exemple particulièrement frappant
montrant que ce rite de défense devint habituel et plus tard quasi général dans les
cercles kabbalistiques. Quiconque avait jusqu'alors (et même en partie encore aujourd'hui)
assisté à un enterrement à Jérusalem, était étonné par un étrange spectacle,
qui se déroule quelquefois près de la tombe ouverte, avant la mise du corps
122 La kabbale et sa symbolique
en terre. Dix Juifs dansent en ronde autour du mort et récitent un psaume, qui est
en général conçu dans la version juive comme un plan de défense contre les démons
(Psaume 91), ou telle autre prière. Après cette danse, on pose une pierre sur
la bière et l'on récite le verset suivant (Genèse 24: 6) : « Abraham donna des cadeaux
aux fils des concubines qu'Abraham avait et les renvoya ». Cette étrange
danse des morts est répétée sept fois. Le sens de ce rite, qui est presque incompréhensible
pour tous ceux qui y assistent, se rapporte aux idées de la Kabbale sur la
vie sexuelle de l'homme et la sainteté de la semence humaine. On voit intervenir
ici un mythe qui a pour objet la délimitation de l'acte générateur vis-à-vis d'autres
pratiques sexuelles qui sont « démonisées » et avant tout l'onanisme.
Les démons sont, d'après la tradition talmudique, créés le vendredi soir au crépuscule,
sous la forme d'esprits qui n'ont plus conservé de corps puisque le Sabbat intervint
entre temps. D'où la conclusion (qui n'est peut-être pas éloignée des
sources talmudiques) que les démons cherchent, depuis, un corps et s'accrochent à
cet effet aux hommes. Voici encore une autre idée. Lorsque Adam, après le
meurtre d'Abel par son frère, ne voulut plus « connaître » sa femme, des démons
féminins, Succubes, vinrent à lui et furent reçus par lui ; de cette union où la puissance
génératrice d'Adam fut mal employée et déviée, est née une race de Démons
qui sont nommés (71) Nig'e Bne Adam (« esprits pernicieux, qui viennent de
l'homme »). Les kabbalistes ont souligné ces anciennes conceptions de la procréation
démoniaque par la pollution ou d'autres pratiques, particulièrement les pratiques
onanistes, et ils ont indiqué dans le Zohar que Lilith, la reine des Démons,
ou ceux qui appartiennent à sa cour cherchent à exciter 'l'homme, à qui il manque
un partenaire féminin, à accomplir l'acte sexuel, pour créer ainsi à leur profit un
corps à partir du sperme tombé dans le vide. Du reste, aussi loin que je puisse regarder,
la question de savoir qui a développé en premier lieu ces conséquences et
ces formulations détaillées sur les Succubes et Incubes, dans les cercles juifs ou
chrétiens, reste obscure. Dans des textes araméens de conjuration, elles ont déjà
été mentionnées dans des cercles juifs ; mais de toutes façons elles ne se sont développées
vraiment que dans le Zohar, à la fin du XIIIe siècle, et elles jouent un
rôle très important dans ses idées sur l'union de « l'autre côté » avec la vie humaine.
Alors que l'accomplissement de l'union entre homme et femme est considéré
par les kabbalistes, dans ses limites sacrées, comme un mystère abordé avec
beaucoup de respect, la formulation la plus classique et la plus répandue de l'essence
de la méditation mystique dans le sens des kabbalistes est contenue dans un
écrit sur l'essence et l'accomplissement de l'union conjugale (72). Ainsi, le mauvais
usage de la force génératrice est au contraire un acte destructeur dont ce n'est pas
l'élément sacré, mais « l'autre côté » qui tire un profit. Une idée de pureté nous a
donc conduits à cette conséquence de considérer toute atteinte (consciente ou non)
à ses lois comme un acte générateur de démons.
Cette idée a été liée d'une façon étrange à la mort de l'homme, au XVIe siècle,
d'abord chez le kabbaliste Abraham Sabba (73), venu d'Espagne. Tous les enfants
illégitimes que l'homme a procréés avec les démons au cours de sa vie apparaissent
après sa mort pour prendre part aux lamentations et à son enterrement. «
Car tous ces esprits, dont le corps est formé des gouttes de son sperme, le consiLa
kabbale et sa symbolique 123
dèrent comme leur père. Mais pour cela il doit supporter un châtiment le jour de
son enterrement; quand on le porte dans sa tombe, ils se précipitent sur lui comme
des abeilles et crient : « Tu es notre père » et ils se désolent, et se lamentent derrière
sa civière, parce qu'ils perdent maintenant leur patrie et qu'on les .tourmente
(74) avec les démons qui restent et qui planent (sans corps) dans l'air ». D'après
d'autres, ils proclament à cette occasion leurs revendications à l'héritage des fils
du mort et cherchent ainsi à léser ses enfants légitimes. Le rite qui consiste à tourner
sept fois autour du mort pour former un cercle sacré, est une cérémonie de
protection par laquelle on doit empêcher que tous les enfants illégitimes ne s'approchent
du mort, souillent son corps ou ne provoquent d'autres méfaits. D'où ce
verset de la Genèse sur les « fils des concubines (démoniaques) » qu'Abraham
chassa afin qu'ils n'importunent pas son fils légitime, Isaac. Un rite semblable
poursuit ce même but, consistant à poser sept fois la bière à terre sur le chemin du
cimetière (75). Pour ces raisons, les kabbalistes défendaient expressément que les
enfants et spécialement les fils du mort ne l'accompagnent. Celui qui est pieux
doit, sous peine de bannissement, défendre à tous ses enfants, encore de son vivant,
de l'accompagner à sa tombe, afin d'empêcher que ses descendants démoniaques
illégitimes, au cas où ils se trouveraient près de la tombe, ne compromettent
ses enfants engendrés dans la pureté.
Dans ce contexte, l'exposé du recteur du gymnase de Francfort, Johann Jakob
Schudt, est caractéristique ; il raconte en 1717 à propos des Juifs de Francfort (76) :
« Ils croient fermement que lorsque le sperme échappe à un homme, il formera de
mauvais esprits, avec l'aide de Machlath (un démon féminin) et Lilith, mais qu'ils
mourront en leur temps. Si un homme meurt et que ses enfants commencent à
pleurer et à se lamenter, alors ces esprits mauvais arrivent, veulent avoir ce que les
autres enfants ont, « plument » et harcèlent alors le mort ; et Dieu, lorsqu'il voit ce
spectacle près du corps, se rappelle à nouveau les péchés du mort. Je sais que les
Juifs recommandaient de leur vivant à leurs enfants de ne pas se plaindre ni de
pleurer jusqu'à ce que le corps soit purifié dans le cimetière en le nettoyant, le lavant
et même en coupant les ongles des mains et des pieds, car ainsi les esprits impurs
ne pouvaient plus toucher au corps purifié ».
Un autre rite étrange est lié à ce même groupe d'idées. Particulièrement pendant
les années bissextiles, il fallait jeûner le lundi et le jeudi pendant certaines semaines,
pour « améliorer » par des prières particulières et des exercices de pénitence
la tache que l'homme fait à son être véritable par la pollution nocturne et
l'onanisme. Ce rite s'appelle Tikkun Schobabim. Les lettres qui commencent les
passages de la Tora lus dans la Synagogue le jour de ces Sabbats, forment justement
le mot Schobabim, « les pervertis », ce qui se rapporte à ces enfants « mal
élevés » de l'homme (77) dont on demande par ce rite le retour au domaine sacré.
Cette coutume est signalée en Autriche au XVe siècle, sans que la note sexuelle
soit explicitement mentionnée (78). Les kabbalistes s'en sont emparé et l'ont développée
(79).
Il est naturel que Lilith ne soit pas seulement liée aux pratiques sexuelles illégitimes.
Même l'union conjugale de l'homme avec son épouse est menacée par elle,
124 La kabbale et sa symbolique
car elle cherche à s'infiltrer dans le domaine d’Ève. D'où un autre rite recommandé
par le Zohar et qui a pour but l'éloignement de Lilith du lit conjugal.
« Pendant l'heure où l'homme s'unit à sa femme, il doit diriger ses pensées
vers la sainteté de son Seigneur et dire :
« Dans un doux vêtement de velours — es-tu ici ?
Arrête, arrête!
N'entre pas et ne sors pas!
Rien de toi et rien en toi !
Retourne, retourne, la mer gronde,
Ses vagues t'appellent (80).
Mais je saisis la partie sacrée,
Je suis entouré de la Sainteté du Roi. »
Alors il doit pendant quelque temps couvrir sa tête et celle de sa femme de
linges et arroser plus tard son lit d'eau claire (81). »
Dans les rites de cet ordre, qui apparaissent d'une façon nette comme liés au domaine
sexuel, on trouve les pages les plus sombres du rite kabbalistique, qui reflètent
les angoisses et les émotions de l'homme. Leur influence et leur action, enracinées
dans des domaines non pas mystiques et sublimes mais mythiques et dévoilés,
ne sont pas moindres que celles des autres rites dans lesquels les kabbalistes
ont leur visage tourné non pas vers « l'autre côté » mais vers le Sacré et sa
réalisation sur la terre.
NOTES
(1) 'Erubin 21 b.
(2) Moïse de Léon, Sejer lia-Kimmon. Manuscrit du British Muséum. Add. Or. 26. 920, 47 b., et Zohar I, 10b.
(3) Dans son commentaire (pas encore imprimé) à propos de Jexira l, 6.
(4) « Les commandements sont eux-mêmes Kabod », c'est-à-dire qu'ils sont, dans leur caractère, une partie du
Plérome divin. Cf. le Commentaire d'Asriel sur l'Aggadoth du Talmud, éd. Tishby (1943), p. 39.
(5) Une citation du premier chapitre dans le Jezira.
(6) Recanati, Ta'ame ha-Mùwoth (Baie 1581), feuille 3 a.
(7) Dans le Commentaire de Recanati sur le Talmud, il y a un passage très semblable : « L'organisme entier de
l'homme est formé, dans ses membres et dans sa structure, suivant l'organisme de l'homme divin. Comme les
membres de l'homme sont seulement arrangés suivant les desseins de la création, ce qui s'entend au sens de la
formation cosmique, ils doivent être ainsi un portrait et un tronc pour les membres du divin, et il doit augmenter
en eux la puissance et l'émanation du néant originel ['afissalh ha-a]in], sinon, en cas d'abus, il provoque
des lois contraires. Et c'est le sens secret du verset (Lévitique 24 : 20) : « Si un homme fait du mal à un autre
— c'est-à-dire à sa forme originale — le môme mal sera fait à lui-même aussi ».
(8) Schoulchan 'Aruch, par R. Isaac Louria (1681), 31 d.
(9) Zohar II, 215 b.
(10) Cf. à propos de ces idées mon livre, Jiidische Mystik, p. 68-72. (u) II y a des livres semblables qui voient
les commandements de la Tora comme les membres de Schi'ur coma.
(12) Cf. à ce sujet le livre (insuffisant) de H. L. Cordon, The Maggid of Caro, New York 1949.
(13) Joseph Caro, Maggid Mescharim (Wilna 1879), 34d, dans une interprétation détaillée du rituel du bouc
émissaire au jour de la réconciliation, à propos de cette dispute entre les deux côtés du « sacré » et « l'impur »,
(14) Berlin, 1925. Une justification philosophique de la métaphysique kab-balistique du rituel de Goldberg a
été entreprise par Erich Unger, Wirklich-keit, Mijthos, Erkenntnis, Munich 1930.
(15) ïsaak l'Aveugle, cité dans Be'ur zu Nachmanides* Tora-Kommenlar, par Meir ibn Sahula. Varsovie 1875,
32 d; Zohar I, 233 a et II, 216 b.
(16) Cf. Martin Buber, Die chassidischen Biicher (1938), p. 351. D'une façon singulière, Buber tire du texte
une conséquence qui est radicalement opposée à celle des sources d'où elle est tirée.
La kabbale et sa symbolique 125
(17) La rédaction dont je me sers dans le texte suivant est celle que le kabba-liste Isaac de Akko (vers 1300) a
entendue de son professeur allemand, Juda ha-darschan Aschkenasi (Me'irulli 'Enajim, Ms. Lciden, Warner
93, 158 a.). D'Isaac de Akko elle est (sans indication des sources) passée à Moïse Cordovero à Safed, par qui
elle a connu ensuite une vaste audience.
(18) Traduit par A. Grunwedcl, in Biisler-Archiv V (1916), p. 159.
(19) Ch. Vital, Scha'ar ha-Kawwanoth (Jérusalem 1873), 47 a. Cette pratique radicale est développée à partir
d'un passage du Zohar (III, 120 b), où l'on dit que celui qui prie, parvenu à. ce stade de l'exaltation, « se livre
à l'arbre de la mort » et doit être prêt à mourir.
(20) Cf. mon Der Begriff der Kawwana in der alten Kabbala, Monatschrift fur Geschichte und Wissenschaft
des Judentums, Bd. 78 (1934), p. 517/18.
(21) Rédaction remaniée d'un extrait (par Jacob Zemach, en 1637) des parties de l'oeuvre de Chajim Vital
concernant le rituel.
(22) Elle fut imprimée six fois entre 1731 et 1763. Elle fut composée à Jérusalem à la fin du 17e siècle, ou,
comme le montrent des recherches nouvelles de Tishby, au début du 18e siècle.
(23) Le texte est inédit. J'utilise le manuscrit Warner 24 (Leiden) où il est imprimé comme introduction à l'ar -
ticle Sefcr ha-schem de Eléasar (237). Ce texte est apparemment indiqué par Bachja bcn Ascher qui cite, en
1291, dans son Commentaire sur la Tora (Lévit. 16, 30) (éd. de Venise 1544,147 C) : « C'est une tradition des
mystiques selon laquelle on transmet le nom de Dieu uniquement sur l'eau. »
(24) Sefer ha-malbnsch we-liqqim me'il ha-zedana. Ms. British Muséum, Mar-golioulh 752, 92-93.
(25) CL les Odes de Salomnn 39 : 7, où l'emploi de la langue <le Piiul dans l'épitre aux Romains 13 : 14 et
Galates 3 : 27 semble juif; cf. aussi G. Quispel, Gnosis aïs Weltreligion, Zurich 1951, p. 55-56.
(26) Un parallèle avec le rituel baptismal : dans maintes sectes gnostiques, le prosélyte attire le nom mystique
de Jésus : cf. Quispel dans Eranos-Jahrbuch, 1952, vol. XXI, p. 126.
(27) Cf. M. Ninck, Die Bedeutung des Wassers im Kuli und Leben der Allen (1921).
(28) Zohar I, 8 a, et III, 98 a. A cet égard il y a un parallèle très intéressant dans l'oeuvre hébraïque de Moïse
de Léon; cf. Sod chag schabuoth, Ms. Schocken Kabb. 14, 87 a.
(28) Dans la synagogue Sefardique de Jérusalem, j'ai encore entendu une lecture semblable ces dernières années.
(30) Nagara, Semiroth Jisrael (Venise 1599), 114 a ss.
(31) Cf. Moritz Zobel, Der Sabbath (Berlin 1935), p. 59, 64.
(32) Traité Kethubboth 62 b.
(33) Ce symbolisme contredit la suite des idées de Simon ben Jochai dans le Midrasch ancien, qui considérait
le Sabbath et la communauté d'Israël comme des conjoints et concevait la célébration du Sabbath dans les dix
commandements dans le sens d'un mariage par « Sanctification » de la mariée. Cf. Zobel. Der Sabbath, p. 49.
(34) A cause d'une formule du Talmud (Ta'anith 29 a), qui cependant doit caractériser seulement un parfum,
surtout agréable : « comme un champ de pommiers ».
(35) J'emploie dans ce qui suit surtout la forme du rite, telle qu'elle est donnée dans Schulchan Aruch de Isaak
Louria et dans Chemdath Jamim, vol. I. L'analyse de chaque élément particulier du rite dans son développement
n'a pas de place ici.
(36) Dans Zohar II, 95 a, cette vierge est la Tora (se rapporter ici au Chapitre II, § 4); la signification mot à
mot de la métaphore se rapporte à une vierge, « sur qui ne sont pas (braqués) des yeux » (que personne ne
voit).
(37) Traité Schabbath 119 a.
(38) Je peux employer seulement en partie la nouvelle traduction — beaucoup trop libre — d'Ernst Mùller,
qui est donnée dans Zobel, p. 191.
(39) La neuvième Sefira, Jessod, « le fond », est comparée à des organes du sexe masculin et féminin.
(40) Le poisson est un symbole de fécondité. L'habitude, répandue en tous lieux, se rattache entre autres au
mariage, qui doit être conclu pendant cette nuit.
(41) De la Sagesse, l'existence s'avance sur 32 voies. Les trois branches sont celles de la grâce, du jugement et
de l'amour d'autrui, les trois « piliers » du monde des Sefiroth, dont les âmes descendent. Les soixante-dix
couronnes de la mariée du verset suivant sont citées dans Zohar II, 205 a.
(42) Se'ir Anpin signifie dans le Zohar la sévérité, par opposition à la clémence, comme aspect de Dieu. Chez
Louria, « celui avec le petit visage» est pris dans sa signification mot à mot. C'est la divinité dans sa conduite
infinie et son développement comme seigneur de la Schechina.
(43) 'Injane Schabbetaj Zewj, éd. Freimann (1913), p. 94. D'où les affirmations du livre Chemdath Jamim et
le rôle important de ce banquet dans le mouvement Hassidique.
(44) Berachoth 3 a.
(45) L'indication de Haj est peut-être liée à une recommandation semblable dans Seder Elijahu rabba, éd.
Friedmann, p. 96. Cependant, il ne faut pas oublier que, en même temps, les Vigiles (de la nuit) étaient déjà,
depuis le 5e siècle, adoptées par les milieux monastiques du christianisme.
126 La kabbale et sa symbolique
(46) Cf. dans l'édition A. Freimann des Réponses de Maïmonide (No. 25), p. 21.
(47) Le livre anonyme de Morale, attribué à plusieurs autorités, Sefer httjas-char. Cf. chap. III, éd. Cracovie,
1586, 8 a.
(48) Midrash ha-ne'elam de Ruth, dans Zohar Chadasch, Varsovie, 1884, 87 d, et dans Zohar III, 23 a, 171 b.
Cf. la relation étymologique des mots Gabriel (« Puissance de Dieu »), Geber (« Coq »), et Geburah (force
— dans la langue du Zohar toujours la force de la puissance qui juge). III, 172 a on dit ensuite de l'ange Gabriel,
qu'il note les actes des hommes pendant le jour et puis les lit vers minuit après son « cri du coq » céleste.
Si les orteils de ses pieds n'étaient pas faits irrégulièrement et ne le paralysaient pas (un motif que je ne
connais d'ailleurs pas), alors « il mettrait à cette heure le monde en flammes ».
(49) 1,10 b, 77 b; III, 22 b. — J'emprunte au Dr. Zwi Werblowsky le rappel que Abeghian, Armenischer
Volksglaube, Leipzig 1898, p. 38, connaît cette même idée du cri du coq céleste; celui-ci, avant le cri du coq
terrestre, réveille les choeurs des anges pour la louange de Dieu. Il existe un parallélisme très curieux, dont les
particularités mériteraient une recherche plus précise.
(50) III, 302 a (= Zohar Chadash 53 b).
(51) Ainsi, Menachem Recanati (vers 1300) a déjà bien compris, dans son commentaire de la Tora (Venise
1545), 179 b, le passage du Zohar III, 284 a.
(52) Voir surtout les deux passages capitaux : Zohar Chadash à propos de Ruth 87 d et Zohar II, 195 b /196 a.
(53) 1, 4 a. Cf. aussi Zohar Chadash, 47 d.
(54) III, 172 b. L'idée des deux larmes provient d'un passage du Talmud, Berachoth 59 a.
(55) Tout ceci d'après Zohar II, 195 b.
(56) Zohar III, 284 a.
(57) Dans Midrash hane'elam à propos de Ruth, Zohar chadash, 87 d (le dialogue), et dans Zohar II, 205 a.
(58) Ainsi chez Salomon de Adreth à Barcelone (vers 1300) et chez Ascher ben Jechiel à Tolède (vers 1320).
A tort, une note de F. I. Baer, Die Juden im christlichen Spanien I, p. 474, a été comprise comme si à Saragosse,
en 1378, une union avait déjà été établie pour accomplir ce rite.
(59) Lettre de Safed, éd. S. Assaf, Kobez al jad, vol. III (Jérusalem 1940), p. 122.
(60) La forme classique de ce rite, telle qu'elle était alors répandue en Europe, est le plus souvent imprimée
dans Sha'are Zion de Nathan Hannover (Prague, 1662). Cf. aussi Jacob Zemach, Nagid u-mezawweh (1712),
F. 5 b (les citations suivantes proviennent de ces deux sources); de même que Pri'Ez Chajim, de Vital, chapitre
17.
(61) Comparer mes développements dans Z/on, vol. 14 (1949), p. 50, 59-60.
(62) Cf. le développement par Armin Abeles, Der kleine Versôhnungstag (Vienne, 1911), dont les affirmations
valables ont partiellement besoin de rectifications. Un des témoignages les plus anciens de Safed est celui de
Salomon Alkabez, Menoth Haleivi (Venise 1585), 9 a : «Maintenant que le sanctuaire est détruit, il est des
gens pieux qui, à la place du sacrifice solaire, jeûnent à la veille du premier jour d'un mois nouveau ». (Cela
est pourtant écrit vers 1550). L'habitude était déjà connue en Allemagne vers le milieu du 15e siècle. Cf. le
livre Leket Joscher par Josef ben Moses, éd. Freimann, Berlin 1903, vol. I, p. 47 et 116.
(63) Traité Chullin 60 b.
(64) Dans les véritables écrits de Vital, de son fils Samuel Vital et de Jakob Zemach, on ne trouve rien de tout
cela.
(65) Textes in S. Schechter, Studies in Judaïsm, vol. II, p. 294. et 300. Cf. aussi les sources citées au début de
la note 62.
(66) D'abord chez Elia de Vidas, l'ami de Cordovero, qui écrivit en 1575, à Safed. Cf. son Reschilh Chochmah
(La porte de la Sainteté), Chap. 4. Hiskija de Silva, Pri chadasch à Orach Chajim, § 417 affirme (mais
seulement cent années plus tard) que le nom de Cordovero était déjà connu.
(67) Ainsi chez Jesaja Horowitz, Schne Luchoth ha-Brith (1648), 120 b : Les jours du mois passé entrent ainsi
comme « purifiés », dans le nouveau moiS. Tout le long passage, qui parle aussi du « petit jour de la Réconci -
liation », semble, d'après son style, provenir d'un manuscrit de Cordovero.
(68) Dans 'Or Boquer, par Josef Fiametta (Venise 1741), 5 a.
(69) Chemdath Jamim au premier jour du nouveau mois, vol. II, éd. Venise 1763,12 a.
(70) Sur le caractère sabbatianiste <ie ce rite cf. mes explications dans la revue hébraïque Bechinnoth, tome 8,
Jérusalem 1955, p. 15-16.
(71) Cf. Midrash Tanchuma, éd. S. Buber I, p. 12, 20 et Zohar II, 231 b.
(72) Dans le 'Iggereth ha-Kodesch, par Josef Gikatilla (vers 1300), plus tard imputé à Moïse Nachmanide.
(73) Abraham Sabba, Zeror ha-Mor (Venise 1567), 5 a.
(74) Chemdath Jamim (1763), vol. II, 98 b, et Bezalel ben Salomo de Kobryn, Korban Schabbath, Dyhernfurth
1691, F. 18 c. Une affirmation semblable se trouve déjà dans les oeuvres de Ch. Vital, p. ex. dans
Scha'ar ha-Kawwanoth (Jérusalem 1873), 56 b /c.
(75) Ma'abar Jabbok (Mantua 1623), 6Ç-67 de la 2e Partie (chap. 29-30). (7«) Schudt, Jùdische Merckwiirdigkeiten,
vol. IV, appendice, p. 43.
La kabbale et sa symbolique 127
(77) Louria attribuait déjà cette signification à ces créatures démoniaque Cf. Scha'ar Ruach ha-Kodesch
(1912), 23 a.
(78) Dans Sefer Leket Joscher, vol. I, p. 116.
(79) Jesaja Horowitz, Schne Luchoth ha-brith (1648), 306 b, et Mordechai Jaffe, Lebusch ha-0ray § 685.
Moïse Sakuto, Tikkun Schobabim, Venise 1716; et des écrits semblables de cette époque, largement répandus,
ont développé tout un rituel.
(80) Le domicile véritable de Lilith se trouve dans les profondeurs de la mer.
(81) Zohar III, 19 a.
128 La kabbale et sa symbolique
La kabbale et sa symbolique 129
5. L'idée du Golem dans ses rapports telluriques et
magiques
1.
II y a près de quarante ans apparaissait le fantastique roman de Gustave Meyrink :
« Le Golem ». Meyrink entreprenait d'esquisser comme une image symbolique du
chemin vers la rédemption, tout en saisissant en passant et en métamorphosant
d'une manière étrange une forme de la légende populaire judéo-kabbalistique. De
telles élaborations littéraires et de telles métamorphoses du contenu du Golem
sont surtout répandues dans la littérature juive et allemande du xixe siècle, depuis
Jacob Grimm, Achim von Arnim et E.-Th. Hoffmann, et témoignent de la fascination
particulière qui émane de cette figure où tant d'auteurs essayèrent de voir un
symbole des conflits et des combats qui leur tenaient à coeur (1). Cependant Meyrink
dépassa ces tentatives : tout est ici transformé, plus encore, défiguré par le
fantastique. Ce sont plutôt des idées hindoues que juives sur la rédemption qui apparaissent
ici, sous la forme très exotique et futuriste du Ghetto de Prague et d'une
prétendue kabbalistique, qui doit beaucoup au médium douteux, Mme Blavatsky.
Mais dans ce chaos confus et impur, le « Golem » de Meyrink est entouré d'une
atmosphère unique, dans laquelle des éléments d'une grande profondeur sont liés à
un certain charlatanisme et au désir « d'épater le bourgeois ». D'après l'interprétation
de Meyrink, le Golem est un phénomène « Ahasvérique » qui apparaît tous
les trente-trois ans (le nombre n'est pas par hasard celui de l'âge de Jésus) à la fenêtre
d'une chambre sans accès dans le Ghetto de Prague. Ce Golem est en partie
l'âme collective matérialisée du Ghetto, avec tous les côtés sombres du fantomatique,
en partie un sosie du héros, un artiste qui combat pour sa rédemption
par lui-même et qui purifie messianiquement le Golem, son propre moi non racheté.
Il reste naturellement peu de choses de la tradition juive (même sous ses
formes dégénérées et transformées à partir de la légende) dans cette forme du roman
devenu célèbre. Comme une analyse des traditions juives authentiques nous
apprendra peu sur le Golem, et que j'ai l'intention d'en montrer les moments principaux,
j'aimerais aussi présenter la forme juive tardive de la légende telle que Jacob
Grimm l'a donnée dans le « Journal pour ermites » en 1808 (2) :
« Les Juifs polonais fabriquent, après certaines prières récitées et jours jeûnes, la
forme d'un homme en argile et en glu et s'ils prononcent au-dessus le « Schemhamphoras
» miraculeux (le nom de Dieu), il doit devenir vivant. Il ne peut naturellement
pas parier mais il comprend suffisamment ce que l'on dit ou commande.
Ils le nomment Golem et l'emploient comme domestique pour exécuter les travaux
domestiques. Seulement, il ne doit jamais sortir de la maison. Sur son front est
écrit emeth (vérité), il grossit chaque jour et devient facilement plus grand et plus
fort que tous ceux qui vivent dans la maison, alors qu'au début il était si petit. Par
peur de lui ils effacent la première lettre afin qu'il ne reste que meth (il est mort),
sur ce, il s'écroule et redevient de l'argile. Un homme avait laissé par insouciance
130 La kabbale et sa symbolique
grandir son Golem ; il était devenu si grand qu'on ne pouvait même plus atteindre
son front. Alors il ordonna, par peur, au valet de lui enlever ses bottes, avec l'idée
qu'étant baissé, il pourrait lui atteindre le front. Cela réussit, la première lettre fut
enlevée mais tout le poids d'argile tomba sur le juif et l'écrasa. »
2.
Un examen de l'idée du Golem en tant qu'homme créé par un art magique doit
évoquer quelques-unes des idées juives sur Adam, le premier homme. Il est donc
évident que la création du Golem entre en concurrence avec la création d'Adam et
que la force créatrice de Dieu Lui-même est copiée, soit à titre d'imitation, soit en
conflit avec elle.
La définition étymologique d'Adam créé par Dieu avec la terre, en hébreu 'adama,
n'est pas, chose curieuse, utilisée expressément dans l'exposé de la création par la
Genèse, et pour autant que je le comprenne, n'est pas critiquable par les orientalistes.
Elle apparaît plus tard dans l'adaptation rabbi-nique et talmudique de l'expose
de la création, qui revient souvent à de très anciens motifs. Adam est l'être
pris à la terre et y retournant à nouveau, à qui la vie et la parole furent données par
un souffle de Dieu. Il est l'homme de la terre qui est en même temps (comme l'ont
formulé plus tard des kabbalistes avec un jeu de mots de Esaïe 14 : 14, sur une
étymologie risquée) 1' « Image du plus grand », s'il remplit sa fonction (3), précisément
dans le libre choix du bien. Cet Adam était créé à partir de la matière de la
terre, l'argile précisément, comme le souligne le livre de Job (3 : 6), mais de la
plus fine argile. Philon dit déjà : « II va de soi que Dieu voulait créer ce produit
semblable à l'homme avec le plus grand soin et qu'il ne prit pas de la poussière du
premier morceau de terre ; il isola la plus pure, la plus fine et la meilleure matière
de toute la terre, ce qui convenait le mieux à sa création (4) ». Cela correspond à
l'idée de la Haggada juive qui varie ce motif sous toutes les formes possibles : « II
le créa à partir du plus clair de la terre, il le créa à partir du plus fin de la terre, il le
créa à partir du (futur) endroit du culte (Sion), à partir de l'endroit de son expiation(
5) ». D'après les prescriptions de la Tora, une partie de la pâte, la plus parfaite,
sera mise de côté en vue d'un emploi sacré ; de môme Adam est la meilleure partie
de la terre qui fut prise, c'est-à-dire au centre du monde, sur le mont Sion, au lieu
de l'autel dont on dit : « tu dois me faire un autel à partir de la terre » (Ex. 20 :
24(6). Cet Adam est naturellement pris au centre et au nombril de la terre, mais
tous les éléments se réunissent dans sa création. Dieu réunit de partout la poussière
à partir de laquelle Adam devait être fait, comme l'expriment des étymologies
du mot Adam qui le comprennent en tant qu'abréviation de ses éléments ou
des noms des quatre points cardinaux dont il est fait (7).
Une étape suivante s'affirme déjà dans la Haggada talmudique. Adam sera désigné
comme Golem à un certain stade de sa naissance. « Golem » est un mot hébreu
qui n'apparaît dans la Bible qu'à un endroit, Psaume 139 : 16, un psaume qui est
toujours mis dans la bouche d'Adam. Golem signifie ici, et certainement dans les
sources tardives : « sans forme ». Rien ne dit qu'il s'appelle Embryon comme cela
est quelquefois affirmé. La littérature philosophique du Moyen Age l'emploie
La kabbale et sa symbolique 131
comme terme hébraïque pour la matière (hijlê) sans forme, et cette signification
réapparaîtra aussi en partie dans les réflexions ultérieures. L'Adam que le souffle
de Dieu n'a pas encore atteint est désigné dans ce sens comme Golem.
Un célèbre passage du talmud (8) décrit les douze premières heures de la première
journée d'Adam : « Acha bar Chanina a dit :
« la journée avait douze heures. Pendant la première heure la terre fut accumulée
; pendant la deuxième il devint un Golem, une masse encore informe
; dans la troisième ses membres furent étendus ; dans la quatrième
l'âme fut jetée en lui; dans la cinquième il se tint sur ses pieds; dans la
sixième il donna (à tous Jes vivants) un nom ; dans la septième Eve lui fut
adjointe ; dans la huitième ils se mirent au lit à deux et le quittèrent à
quatre ; dans la neuvième il connut l'interdiction ; dans la dixième il passa
outre ; dans la onzième on le jugea ; dans la douzième il fut chassé et il
quitta le paradis, comme il est dit au Psaume 49:13 : Et Adam ne resta pas
une nuit dans la sainteté. »
Les remarques sur la deuxième et la quatrième heures sont pour nous très importantes.
Avant d'avoir une âme (neschamà) et avant de parler, pendant qu'il donnait
un nom à toutes les choses, il était à l'état brut. Non moins étrange est l'amplification
de ce motif dans un Midrasch des IIe et IIIe siècles. Adam y est décrit non
seulement comme Golem mais comme Golem de grandeur et de force cosmiques
à qui Dieu a montré, dans son état sans vie et sans parole, toutes les générations
futures et jusqu'à la fin des temps. La réunion de ces deux motifs, entre lesquels il
existe une tension manifeste, sinon une contradiction, est très étrange.
Avant de posséder le discernement et la raison, Adam a eu une vision de l'histoire
de la création, qui se déroule devant lui. Le « Rabbi Tanchuma disait au nom du
R. Elazar (il s'agit d'Elazar ben Azaria) : dans l'heure où Dieu créa le premier
Adam, il le créa comme Golem et il fut étiré d'un bout à l'autre du monde, comme
il est dit au Psaume 139 : « Tes yeux voyaient mon Golem ». Le Rabbi Juda bar
Simon disait : « Pendant qu'Adam se trouvait là, devant celui qui parlait, et formait
le monde, il lui montra toutes les générations et leurs sages, toutes les générations
et leurs juges, toutes les générations et leurs meneurs (9) ». On pourrait ainsi
penser qu'à ce stade, Adam possédait encore un pouvoir tellurique, tiré de la
terre d'où il était issu et qui lui permettait d'avoir de telles visions. La monstrueuse
grandeur d'Adam qui emplit tout l'univers fut réduite, d'après la Haggada, à
l'échelle humaine après la chute de l'homme seulement, même si c'est encore une
dimension gigantesque. Deux conceptions apparaissent dans l'image de la grandeur
à l'origine cosmique de cet être terrestre. Dans l'une Adam apparaît comme
un être originel extraordinaire, issu des mythes cosmogoniques ; dans l'autre cette
mesure apparaît plutôt comme une représentation extensive de la force de l'univers
tout entier qu'il résume en lui.
En effet, nous trouvons cette dernière conception dans un passage midraschique,
le Midrasch Abkir, dans les fragments duquel se sont conservées bien des concep132
La kabbale et sa symbolique
tions anciennes et tombant dans la mythologie. Nous y lisons: «Le Rabbi Berachia
disait : Lorsque Dieu voulut créer le monde, il commença sa création avec rien
d'autre que l'homme et il le fit Golem. Lorsqu'il commença à lui donner une âme,
il dit : Si je le présente maintenant, on dira qu'il était mon compagnon pendant la
création, c'est pourquoi je veux le laisser comme Golem (à l'état brut, non terminé)
jusqu'à ce que j'aie tout créé. Lorsqu'il eut tout créé, les anges lui dirent : Ne
fais-tu donc pas l'homme dont tu as parlé? Il répondit : II y a longtemps que je l'ai
fait, seule l'âme manque encore. Alors il lui donna une âme, le mit sur pied et résuma
le monde entier en lui. Avec lui il commença, avec lui il termina, comme il
est dit (Psaume 139 : 5) : Tu m'as formé devant et derrière (10) ». La tranquillité
avec laquelle l'exégèse haggadique abandonne ici la base de l'exposé biblique,
avec laquelle elle pose au début de toute la création celle de l'homme en tant que
Golem, dans lequel la puissance de tout l'univers est comprise, et seulement à la
fin son animation, tout cela est vraiment très étrange. Ce ne sont pas la deuxième
et la quatrième heures dans la vie d'Adam (comme dans le passage cité plus haut)
qui divisent son état sans forme et son animation, mais tout le mécanisme de la
création se trouve entre les deux. Tout comme auparavant, de la terre avait été
prise au monde pour être amassée, le monde entier est résumé en lui sous une formulation
expressive.
Cette déviation mythique et osée du récit de la Bible se répète sur un autre point
qui est d'importance pour notre sujet. Alors que la Genèse ne connaît que le privilège
du souffle de la vie issu de Dieu et par lequel Adam devient une nefesch chaja,
une âme vivante (Gen. 2 : 7), il ne manque pas dans la vieille tradition juive de
traces d'un esprit tellurique qui soit inné à Adam, contredisant ainsi ce qu'en dit la
Bible.
La Haggada passe au-dessus du texte biblique pour revenir à d'autres idées,
comme cela se produit si souvent. Nous avons quelque chose de semblable dans
l'idée d'une femme créée avant Ève et qui est née du désir de compenser la contradiction
entre Gen. 1 : 27 affirmant que l'homme et la femme sont créés en même
temps, et Gen. 2 :21 affirmant qu’Ève serait née d'une côte d'Adam. Ainsi, une
femme fut créée de la terre pour Adam (non pas de la côte ou du côté), d'après un
Midrasch (11) approuvé dans cette forme aux IXe ou Xe siècles. C'était Lilith, mais
elle réclama une compensation qui ne plut pas au maître de la création. Elle argumentait
ainsi : nous sommes tous les deux égaux puisque nous venons de la terre.
Là-dessus ils se disputèrent tous deux et Lilith, qui était en colère, prononça le
nom de Dieu et s'enfuit pour commencer une carrière démoniaque. Au IIIe siècle
encore, cette conception était connue, sous une autre forme et sans lien avec le
motif démoniaque de Lilith. Ici, il est question de la première Ève et Caïn et Abel
se sont disputés la possession de cette Ève créée indépendamment d'Adam et donc
pas parente avec eux ; sur quoi Dieu les retransforma en poussière (12).
Pour revenir à l'âme, il est affirmé d'une façon assez étonnante dans des traditions
du ne siècle, que le verset de Gen. 1 : 24 : « que la terre produise une âme vivante
» se rapporte à l'esprit (ruach) du premier Adam, qui n'était pas de l'air venant d'en
haut mais un esprit de la terre, une force vitale inhérente à la terre. Il me semble
La kabbale et sa symbolique 133
évident que ces idées ont un rapport avec des idées gnostiques, dont le caractère
originellement juif, bien qu'accepté par les hérétiques, fut souvent méconnu. Nous
connaissons, d'après l'exposé de Hippolyte dans les « Philosophoumena » (V, 26),
un système judéo-chrétien mélangé d'une gnose ophitique du milieu du IIe siècle,
rapporté d'après le livre de Baruch d'un certain Justinus. D'après lui, il y avait trois
principes originels : le Dieu bon, Elohim comme père de tout ce qui est né (qui est
le Dieu de la Genèse), et l'Edem à moitié vierge, à moitié serpent, qui s'appelle
aussi Israël et Terre. A propos de cette Edem, il existe une confusion entre les
deux mots 'adama (Terre) et Eden (écrit Edem dans la Septante) ; cette confusion
étrange était peut-être déjà l'oeuvre des hérétiques juifs qui n'étaient plus maîtres
de l'hébreu. L'Edem de Justinus a des caractères empruntés aux deux, même si ces
caractères principaux sont ceux de 'adama. C'est, comme Lipsius le dit, la personnification
mythologique de la terre (13).
Adam et Edem sont présentés ensemble comme Adam et 'Adama dans le Midrasch
(14). Le Paradis, le jardin, qui était différencié à la façon juive de l'Eden, est
d'après lui l'ensemble des anges qui sont d'une façon allégorique les arbres du Paradis.
« Mais après que le Paradis fut né de l'amour commun d'Elohim et de
l'Edem, les anges prirent une partie de la meilleure terre d'Elohim, c'est-à-dire non
point de la partie animale de l'Edem mais des parties humaines et nobles de la
terre » et en formèrent l'homme. La Psyché d'Adam provient exactement, comme
dans la tradition du Midrasch citée plus haut, de la terre vierge ou Edem (15) (tout
comme dans le Midrasch Adam proviendra de ses meilleures parties), à la différence
du Pneuma, de la neschama de la Bible, à laquelle Elohim a contribué.
Il est alors question ici, toujours dans le sens de la signification de l'Edem en tant
que terre, d'un mariage mythique (gamos) de la terre avec Elohim, dont Adam apparaît
comme le « symbole éternel », le « sceau et le monument de leur amour».
Les éléments tellurique et pneumatique agissaient ensemble dans Adam et ses descendants,
car, comme le dit Justin, la Terre-Edem a apporté à Elohim toute sa
force comme une dot lors de son mariage. Je tiens pour vraisemblable que cette
âme tellurique d'Adam provient d'une spéculation juive plus ancienne où elle peut
être supposée par le Midrasch sur la vision par Adam des générations futures ; elle
parvint par les gnostiques jusqu'aux Naasséniens et aux Ophites, où elle convenait
tout à fait au schéma de la Psyché et du Pneuma.
Dans les conceptions du Golem" plus tardives, le renouveau de telles idées sur le
mariage entre Dieu et la terre ne joue plus le rôle qu'elles ont dans la Kabbale espagnole.
Mais dans les pays où le Golem commença sa carrière au Moyen Age, en
Allemagne surtout, sont apparus des écrits comme la critique tardive de l'alphabet
de Ben Sira ; Dieu et la Terre concluent un traité formel sur la création d'Adam.
Dieu exige Adam pour mille années comme prêt de la terre et lui donne une obligation
en bonne et due forme pour « quatre aunes de terre », signée par les archanges
Michel et Gabriel, témoins, et qui se trouve jusqu'à présent dans les archives
du commis aux écritures célestes : Métatron (16).
134 La kabbale et sa symbolique
3.
L'idée de la répétition d'une telle création d'un homme par des moyens magiques
ou artificiels pas très définis nous conduit maintenant dans une tout autre direction.
Des récits légendaires du Talmud sur quelques Rabbis célèbres des IIIe ou IVe
siècles forment le point de départ de cette conception postérieure du Golem.
« Rabha disait : Si les justes voulaient, ils pourraient créer un monde, car il est dit
(Es. 59 : 2) : Car vos péchés forment une séparation entre vous et votre Dieu ».
Ainsi, s'il n'y avait pas de péchés, comme chez les justes parfaits, alors il n'existerait
aucune scission entre le pouvoir créateur de Dieu et celui du pieux sans péché.
En effet, le texte continue comme s'il voulait prouver ce pouvoir créateur : «
Rabha créa un homme (mot à mot : être masculin) et l'envoya à Rabbi Zera. Il parla
avec lui, et il ne donna pas de réponse. Alors il dit : Tu descends bien des compagnons
(des membres de l'école supérieure talmudique) ; retourne à ta poussière.
» D'après quelques érudits, la phrase de Rabbi Zera devrait être comprise
autrement par suite du double sens du mot araméen en question et serait plutôt :
Tu descends bien des mages. Suit un autre texte du Talmud : « R. Chanina et R.
Oschaja s'occupaient chaque veille de Sabbat du livre de la création (d'après une
autre variante : avec les prescriptions (halachoth) sur la création) et se procuraient
un veau au 1 /3 de sa grandeur nature et le dévoraient (17) ».
La puissance créatrice des hommes pieux est donc limitée. Rahba peut, il est vrai,
créer un homme qui peut aller jusqu'à Rabbi Zera, mais il ne peut lui donner la parole
et c'est à ce mutisme que Rabbi Zera reconnaît la nature de celui qui se trouve
devant lui. Cet homme artificiel ou magique ne remplit aucune fonction d'une nature
pratique. Il n'est rien dit des moyens par lequel il est créé, à moins que nous
puissions déduire de la légende postérieure sur la création du veau comme repas
de Sabbat, que les mêmes prescriptions sur la création qui concernent Chanina et
Oschaja, étaient aussi connues plus tard de Rabha. L'une des légendes se passe en
Palestine, l'autre à Babylone. Il est presque sûr (et cela a toujours été reconnu par
la tradition juive) qu'il s'agit de magie dans cette création, quoique sous une forme
autorisée. Les lettres de l'alphabet, encore davantage celles du nom de Dieu ou
même celles de toute la Tora qui étaient instrument de Dieu lors de la création, ont
une puissance secrète, magique. Celui qui est initié peut les employer. Bezalel, le
fondateur de la voûte céleste, connaissait la combinaison des lettres avec lesquelles
le ciel et la terre furent créés — c'est ce que nous entendons dans le nom
d'un érudit babylonien du IIIe siècle, qui fut pendant sa génération le représentant
le plus éminent de la tradition ésotérique (18). Ces lettres sont sans aucun doute
celles du nom de Dieu (19) : comme le ciel et la terre sont créés par le grand nom
de Dieu (un texte certain de l'ésotérisme juif de ce temps-là), de même Bezalel
peut répéter en petit cette création dans une magnifique construction de la voûte
céleste. Représentez-vous donc la voûte céleste de tout un microcosme, une image
merveilleuse de tout ce qui est dans le ciel et sur la terre.
Une tradition semblable de la puissance créatrice des lettres est le fondement du
La kabbale et sa symbolique 135
Midrasch suivant sur Job 28 : 13 ; ce verset traitant de la Sophia est compris ici
par la Tora : « Personne ne connaît leur ordre (véritable), car les paragraphes de la
Tora ne sont pas indiqués dans leur ordre juste. Sinon chacun qui les lirait, pourrait
créer un monde, animer les morts et faire des miracles. C'est pourquoi l'ordre
de la Tora est caché et n'est connu que de Dieu (20) ».
Ainsi, nous arrivons au texte qui a joué un si grand rôle dans l'idée du Golem : le
livre Jezira (c'est-à-dire : « Le livre de la création »). On n'a pu établir quelle est la
variante correcte de la légende indiquée ci-dessus sur la création du veau du Sabbat,
à savoir : si elle se rapporte vraiment au livre bref et énigmatique qu'est le Jezira,
où ces Rabbis pouvaient puiser des indications thaumaturgiques, ou à
d'autres « prescriptions inconnues sur la création », c'est-à-dire sur la naissance
magique de choses et d'êtres. La mention du Jezira à cet endroit ne me semble pas
aussi impossible qu'on l'a souvent supposé. Certes, nous ne savons pas quand est
apparu exactement ce texte énigmatique où sont exposées la signification et la
fonction des « trente-deux chemins de la sagesse », c'est-à-dire des dix « Sefiroth
» ou nombres primitifs et des vingt-deux consonnes de l'alphabet hébreu. Le
texte fut composé entre le IIIe et le VIe siècle par un Néo-pythagoricien (21).
Certains passages sont d'une importance décisive pour notre réflexion. L'idée du
Golem n'est pas liée à l'idée des dix Sefiroth et la symbolique kabbalistique postérieure
des Sefiroth ne joue aucun rôle dans ce domaine du Golem. Lors de la création
du Golem, le nom de Dieu et les lettres, qui sont les signatures de toute la
création, sont très importantes. Ces lettres sont les éléments de construction, les
pierres avec lesquelles la création fut érigée. Le terme hébreu par lequel le livre
parle des consonnes comme de « lettres élémentaires », reflète sans doute le
double sens du mot grec sloicheia qui considère également les lettres comme des
éléments.
Le deuxième chapitre dit entre autres à propos de leur fonction lors de la création :
« Vingt-deux éléments de lettres : II les renversa, les démonta, les pesa, les combina
et les échangea (il les transforma d'après des lois déterminées) et créa par elles
l'âme de tout ce qui était créé et de tout ce qui serait un jour créé. »
Et plus loin : « Comment les combina-t-il, les pesa-t-il et les échangea-t-il? A avec
toutes (les autres consonnes) et toutes avec A, B avec toutes et toutes avec B, G
avec toutes et toutes avec G et toutes retournent en cercle vers le départ par trentedeux
portes (le nombre des combinaisons de vingt-deux pour deux éléments), et
ainsi il en résulta que tout ce qui est créé et parlant provient d'un nom. Il est clair
que ce nom d'où tout résulte est le nom de Dieu et non un groupe de consonnes
formant un nom (22) ». L'autre signification pèche aussi bien contre ce contexte
que contre l'usage linguistique. A chaque « porte » du cercle, dans lequel les
lettres de l'alphabet sont ordonnées, se trouve donc une combinaison de deux
consonnes, ce qui correspond, dans le sens des idées grammaticales de l'auteur,
aux racines de deux lettres de la langue hébraïque, et la force créatrice sort dans
l'univers par ces portes. Cet univers est scellé comme un Tout dans les six directions
avec les six permutations du nom J. H. W., mais chaque élément unique vit
en lui, et tisse une de ces combinaisons, qui sont les véritables signatures de tout
136 La kabbale et sa symbolique
ce qui est vrai, comme on l'a dit dans une formulation à la Jacob Bôhme (23).
Le livre Jezira indique par de grands traits et avec certains détails astronomico-astrologiques
et anatomico-physiologiques, comment la construction du Cosmos
provient surtout des vingt-deux lettres (il n'est plus question des dix « Sefiroth »
après le premier chapitre), de telle façon que l'homme et le monde soient tous les
deux en harmonie sur le plan microcosmique. Chaque lettre « règne » sur un
membre de l'homme ou une région du monde extérieur. La manière sommaire et
thématique de l'exposé laisse ouverte la question de savoir ce qu'il en est de ce
processus par lequel se réalisent les choses et les événements non mentionnés.
Quoique présenté comme un manuel théorique pour la compréhension de la
construction de la création, il n'est pas exclu que le livre constitue en même temps
une clé pour des pratiques magiques, au moins comme une esquisse générale que
devaient accompagner des informations plus précises sur l'application de ces principes
à d'autres choses, sous forme d'instructions orales. L'affinité est claire entre
la théorie sur la langue du livre et la conception systématique d'une magie à partir
de la puissance des lettres et des mots.
Dans les commentaires en partie philosophiques, en partie magiques et mystiques
du Moyen Age, on constate que le livre fut compris et interprété dans les deux
sens. On peut naturellement se demander si la tradition des Juifs français et allemands
de lire le livre Jezira comme un manuel magique (24) avait été leur intention
originelle. La conclusion du livre semble en effet orienter dans cette direction,
et elle ne lui est certainement pas opposée. Alors que l'on attribuait à Abraham,
en tant que proclamateur du monothéisme, l'idée exposée ci-dessus sur le
rapport de la création avec les éléments de la langue, on lit : « Lorsque notre père
Abraham vint, il regarda, considéra et vit (25), sonda et comprit, renversa, creusa,
combina et construisit (c'est-à-dire créa) (26) et il y réussit. Là le Seigneur du
monde se révéla à lui, il le mit dans son sein, lui baisa la tête et le nomma son ami
(une autre version ajoute encore : et le fit son fils) et conclut avec lui et sa postérité
un pacte éternel ». Cette conclusion est expliquée d'une manière à la fois édifiante
et candide par les commentateurs médiévaux et modernes qui ne veulent
pas reconnaître les tendances magiques du livre. L'étrange « il créa et il y réussit »
se rapporte non seulement aux efforts d'Abraham de nature spéculative et qui
furent couronnés de succès, mais plus expressément à sa méthode au sujet des
lettres, où tous les verbes employés par l'activité de Dieu dans la création de
toutes choses sont exactement répétés. Il me semble que celui qui a écrit cette
phrase avait l'idée d'un procédé par lequel Abraham fut capable d'imiter ou de répéter
ce processus créateur, par la puissance des lettres et par la seule force de son
intelligence. Cela correspond au fait que le livre Jezira ne porte pas dans la vieille
écriture le titre Hilchoth Jezira, qui était implicite dans l'exposé talmudique
d'après la version citée plus haut (si toutefois les rapports de dépendance ne sont
pas renversés et n'ont pas recouru à ce titre dans le Talmud), mais était aussi désigné
dans cette écriture comme « l'alphabet de notre père Abraham » ('Olhioth
de-'Abraham 'Abinu) dans l'en-tête et à la fin du texte. Juda ben Barsilai, qui a
commencé au début du XIIe siècle, dans le Midi de la France ou en Catalogue, son
commentaire important où il cite souvent beaucoup de variantes importantes,
La kabbale et sa symbolique 137
nous apprend notamment (27) que le titre porte aussi : «Celui qui regarde en luimême
(c'est-à-dire qui s'y plonge d'une manière contemplative) (28), dont la sagesse
est sans mesure » — est donc parallèle à la sagesse créatrice de Dieu !
Je ne puis pas en conclure que les commentateurs du livre issus du Hassidisme allemand
du XIIe et du XIIIe siècle aient été très loin du sens du texte lorsqu'ils
conférèrent à Abraham la création des êtres par un processus magique, décrit ou
indiqué seulement dans le Jezira, auquel se rapporte constamment dans ce milieu
le verset de Gen. 12:5 (29). Il y a donc ici un problème. Cette exégèse implique une
exception exprimée par les ésotéristes sur l'exégèse reçue de Gen. 12:5, soit déjà
de bonne heure comme la chose paraît pos-bile, soit dans la formation médiévale
de l'idée du Golem. Dans ce verset il est dit qu' Abraham et Sarah emportèrent
avec eux dans leur fuite vers l'ouest « les âmes qu'ils avaient faites à Haran ». La
Haggada exotérique applique le verset à la faculté d'Abraham et de Sarah de faire
des âmes ; parmi les hommes et les femmes de leur race ils faisaient des prosélytes
croyants à un Dieu. Dans ce contexte, une explication du ne siècle ajoute
encore : « Abraham pouvait-il donc créer des âmes? Pourtant, si toutes les créatures
du monde se rassemblaient pour créer une mouche, et lui donner une âme,
elles ne le pourraient pas! » (30). Ainsi la création d'une mouche serait aussi impossible
à l'homme que la création de choses plus petites qu'un grain d'orge par les
démons, d'après une autre tradition (31). Mais dans ce rapport entre l'interprétation
thaumaturgique du Jezira et l'idée de la création d'un homme ou Golem avec son
aide, on comprit le verset de la Genèse (dans lequel nephaschoth peut signifier
âmes, mais aussi personnes ; ou dans le Jezira justement organisme humain)
comme le résultat de l'étude du livre d'Abraham. Cette exégèse qui avait été rejetée
par les sources anciennes est acceptée ici.
Si cette exégèse de Gen. 12 : 5 est quelque peu ancienne, on peut supposer que la
question polémique du Midrasch : « Est-ce qu'Abraham peut créer des âmes? »
peut être justement dirigée contre la conception thaumaturgique de ce verset chez
les ésotéristes. Mais si elle est récente et date seulement du Moyen Age, elle est
toutefois plus ancienne que la naissance du rite que nous allons voir plus loin. Elle
ne fait pas encore d'hypothèses sur l'espèce des personnes qu'Abraham emmène
avec lui et qui peuvent se mouvoir comme l'homme créé par Rabha. Ce ne sont
pas des interprétations symboliques de la conclusion rituelle d'une étude magique,
mais elles émigrent réellement avec Abraham. Cette exégèse serait plutôt comprise
comme une imitation du récit talmudique sur Rabha, provoquée par l'accent
thaumaturgique de la conclusion du livre Jezira. Je tiens la dernière explication
pour plus plausible. Juda ben Barsilai, qui avait d'excellentes sources anciennes à
sa disposition, ne connaît pas encore cette explication, quoique il aurait dû la mentionner
à la fin de son commentaire parallèlement aux sources de la Haggada citées.
L'interprétation de la conclusion du Jezira proposée ici me semble forcée par
le texte lui-même et en tout cas indépendamment de la question de l'âge de cette
exégèse de Gen. 12 : 5.
Mais si l'ésotérisme juif a considéré Abraham dès le nie siècle (si toutefois le texte
du Jezira est de ce siècle) pour capable de créations aussi merveilleuses par la
138 La kabbale et sa symbolique
connaissance de la Hilchoth Jezira telle que l'auraient répétée., les Rabbis, cela
nous permet de rapprocher cette idée d'une autre idée parallèle appartenant à cette
époque et d'y faire la lumière. Graetz fut le premier à supposer (32) un rapport
entre la gnose orthodoxe juive ou ésotérique du livre Jezira et certaines idées de
l'écrit contenant d'étranges éléments juifs et à moitié juifs (ebionistes des soi-disant
Pseudo-clémentines), en se basant sur plusieurs parallèles cosmogoniques.
On sait que ces écrits représentent un étrange mélange judéo-gréco-chrétien du IVe
siècle (donc du temps de Rabha et de sa création du Golem), dans lequel des
sources plus anciennes sont utilisées.
Dans les chapitres à moitié gnostiques des « homélies » sur Simon Magus (33), on
trouve un parallèle aux idées de la thaumathurgie juive et du monde à moitié
gnostique du livre Jezira ; Simon Magus s'est glorifié d'avoir pu créer un homme
non pas à partir de la terre, mais à partir de l'air, par des transformations théurgiques
, homme qu'il a ramené à son élément (comme plus tard
dans les écrits sur la création du Golem), par la désorganisation de ces transformations.
« D'abord il dit que le Pneuma humain s'est changé en nature chaude et a aspiré
l'air environnant comme une ventouse. Ensuite il l'a transformé en eau, puis
en sang et du sang il a fait la chair. Lorsque la chair fut devenue ferme, il a formé
un homme non pas à partir de la terre mais à partir de l'air et ainsi s'est persuadé
qu'il avait fait un nouvel être humain. Il a aussi affirmé l'avoir remis à l'air en
ayant désagrégé les métamorphoses. »
Ce qui arrive par les métamorphoses de l'air, l'adepte juif l'accomplit dans l'idée
du Golem avec les transformations magiques de la terre par le moyen des « alphabets
» du livre Jezira. Dans les deux cas une telle création ne sert pas un but pratique
mais sert à désigner le rang de l'adepte comme celui d'un créateur. On a supposé
que ce passage des Pseudoclémentines avait pénétré parmi les alchimistes
par des voies inconnues et y avait fait fructifier l'idée d'Homunculus de Paracelse(
34). Le parallèle à l'idée du Golem juif est beaucoup plus frappant. Les métamorphoses
divines dans le processus de Simon Magus rappellent les « métamorphoses
» (temuroth) des lettres dans la cosmogonie du Jezira, par quoi les choses
existent.
4.
Les quatres conceptions exposées ici expliquent la naissance de l'idée médiévale
du Golem dans le cercle du Has-sidisme français et allemand, qui s'est transmise à
partir de là aux kabbalistes espagnols, sans devoir pour autant se transformer. La
légende et le rite se rejoignent ici d'une étrange manière. Ce qui fut possible à
Abraham et Rabha, ce qui fut attribué aux anciens pieux dans des légendes apocryphes
connues en partie dès avant le XIe siècle, entendait souligner le puissant
ésotérisme religieux qui s'est manifesté avec une force nouvelle au temps des croisades,
dans une expérience d'initiation de la force créatrice des hommes pieux.
Je voudrais exposer tout d'abord quelques points de vue permettant le développement
de cette idée. Le Golem (ce nom apparaît alors dans plusieurs textes (35)
comme la désignation de la figure semblable à l'homme créée par la faculté maLa
kabbale et sa symbolique 139
gique de l'homme, à la fin du XIIe siècle) est d'abord l'objet d'exposés encore légendaires
et apocryphes. Puis il se transforme en l'objet d'un rite d'initiation mystique
évident, qui affirme aux adeptes sa suprématie sur le savoir mystérieux, mais
devient ensuite pour les non-inités un objet de légende, un mythe tellurique. La
nature de cette création du Golem a occupé les vieux Hassidistes et plus tard quelques-
uns des kabbalistes. L'homme est un être de la terre, mais il a une force magique.
Le problème est révélé par la question : Crée-t-il avec elle un être purement
magique ou un être parent des sources telluriques? Il me semble que dans le développement
de ces idées ces deux alternatives sont en désaccord l'une avec l'autre.
Il faut observer tout d'abord que l'idée hassidiste de cette magie, par l'application
des prescriptions du livre Jezira, tient cette magie pour une capacité naturelle de
l'homme qui lui est prêtée dans certaines limites. La création elle-même est tout à
fait magique : tout y vit en vertu des noms secrets qui lui sont inhérents. Ainsi, la
connaissance magique est une connaissance pure, non déchue, qui parvient à la
nature humaine dans son image avec Dieu. Cette opinion, qui domine les exposés,
écrits et légendes ultérieurs, est difficile à différencier de l'idée spécifiquement
kabbalistique de la magie, qui constitue le fondement du Zohar. La magie y apparaît
toutefois (36) comme une faculté qui s'est révélée d'abord dans la chute du premier
Adam, qui date de la déchéance de l'homme par sa faute, de son attachement
à la terre, d'où il vient.
Le Zohar décrit cette connaissance magique, qui n'est apparemment pas identique
à celle du Jezira, comme une connaissance au sujet des feuilles de « l'arbre de la
connaissance ». Les feuilles de l'arbre de la mort, avec lesquelles Adam pare sa
nudité, sont pour lui le symbole central du savoir essentiellement magique. Ce
n'est que dans la nudité d'Adam, avec la privation de la lumière céleste, que la magie
lui est donnée comme une science qui peut cacher cette nudité. Ce n'est
qu'avec cette personne physique terrestre, qui est une conséquence de la chute,
que naît la magie, maintenant « démonisée ». Elle est liée à l'existence du corps.
Tant qu'Adam eut encore ce « corps de lumière », ce kuthnoth 'or (mot à mot : «
vêtement de lumière ») que le Midrasch ésotérique du milieu du IIe siècle lui attribuait
au lieu du kuthnoth 'or (les vêtements de peau) (Gen. 3 : 21) (37), son être
spirituel exclut la relation magique, qui est liée au domaine de l'arbre de la
connaissance et de la mort et à la déchéance de la terre. Il me semble que les
formes les plus tardives de l'idée du Golem, avec leur accentuation du péril et de
ce qu'il y a de destructeur et de tellurique dans le Golem, ont été peut-être influencées
par les conceptions de la magie kabbalistique; mais cela ne me semble pas
décisif. Toutefois, cette idée de la nature de la magie ne joue aucun rôle dans l'histoire
tardive du Golem.
Les plus anciens témoignages du Moyen Age sur la conception magique du livre
Jezira se trouvent chez Juda ben Barsilai, à la fin de son commentaire du Jezira
(p. 268), et cela prouve qu'il a été lu par Elasar de Worms et vraisemblablement
par tout le groupe du Hassidisme rhénan (vers 1200).
Le passage contient un morceau sur Abraham et une forme apocryphe très étrange
140 La kabbale et sa symbolique
de l'exposé talmudique sur Rabha et Zera, qui diffère d'une manière caractéristique
de l'exposé talmudique original. Puisque l'auteur connaît en d'autres endroits
cette dernière forme (p. 103), il est clair qu'il copie, comme il le dit au début, d'anciennes
« critiques » du livre Jezira, à la fin desquelles il a trouvé ces morceaux.
Ils ont été à peine considérés (38), mais ils gagnent à être cités dans notre
contexte :
« Lorsque notre père Abraham naquit, les anges dirent devant Dieu :
Maître du monde, Tu as un ami dans le monde et Tu veux lui cacher
quelque chose? Aussitôt Dieu parla (Gen. 18 : 17) : Est-ce que Je tiens
quelque chose caché devant Abraham? Et II conféra avec la Tora et dit :
Ma fille, viens, nous voulons te marier avec mon ami Abraham. Elle dit :
Non pas, jusqu'à ce que le débonnaire (c'est-à-dire Moïse) vienne et
prenne la douce (la Tora) (le mot hébraïque peut vouloir dire : épouser).
Aussitôt Dieu conféra avec le livre Jezira et lui dit la même chose et le
transmit à Abraham. Il était assis seul et méditait (me'ajjen) là-dessus,
mais il ne pouvait rien y comprendre lorsqu'une voix céleste se fit entendre
et lui dit : Veux-tu t'assimiler à moi? Je suis Un et ai créé le livre Jezira et
y ai médité ; mais toi, en tant qu'être isolé, tu ne peux comprendre. Alors
prends-toi un compagnon, alors méditez tous les deux et vous comprendrez.
Aussitôt Abraham alla chez son Maître Sem, le fils de Noé, et ils restèrent
trois ans ensemble jusqu'à ce qu'ils aient su créer le monde. Et jusqu'à
maintenant il n'y a personne qui puisse le comprendre seul, mais deux
savants (sont nécessaires), et encore ils ne le comprennent qu'au bout de
trois ans, sur quoi ils peuvent faire tout ce que leur coeur demande. Rabha
aussi voulait comprendre le livre seul. Alors Rabbi Zera lui dit : cela signifie
bien (Jérémie 50 : 36) : « Une épée sur les isolés, ils deviennent
fous », cela signifie : Une épée pour les docteurs de la loi, qui sont seuls
pour méditer avec la Tora (39). Voulons-nous donc venir ensemble et nous
occuper du livre Jezira. Ainsi ils restèrent trois années durant en longues
contemplations et ils réussirent enfin à comprendre. Alors on leur donna
un veau, et ils l'abattirent pour en faire une fête à la gloire de la fin des
méditations. Aussitôt qu'ils l'eurent abattu, ils l'oublièrent (c'est-à-dire : la
compréhension du livre Jezira). Alors ils passèrent encore trois années ensemble
et la retrouvèrent encore une fois ».
Ce passage me semble être le point de départ de la conception du Hassidisme, qui
voit dans la création du Golem un
rite. Ici, on voit de manière implicite comment on fait, à la fin d'un traité du Talmud,
une telle fête de clôture, alors qu'ils veulent organiser une fête comme clôture
des études. De même, on trouve sous cette forme de légende la création magique
comme confirmation et fin de l'étude du Jezira. Bien plus : cette création
peut même n'avoir aucune utilité pratique dans la claire interprétation de l'exposé
talmudique originel sur Chanina et Oschaja (qui sont ici confondus avec Rabha et
Zera). Au moment où ils abattent vraiment le veau, pour le consommer lors de la
La kabbale et sa symbolique 141
fête, ils oublient tout leur savoir ! A partir de la forme talmudique de la légende,
un motif tout neuf est donc développé. Cette création du Golem, comme nous la
nommons toujours, a son sens en elle, elle est une clôture rituelle : inauguration
dans le secret de la création. Aussi n'est-il plus étonnant que les prescriptions sur
la création d'un Golem apparaissent à l'origine comme la clôture de l'étude du Jezira,
comme cela a été dit par Elasar de Worms à la fin de son commentaire du
livre. Les cercles tardifs, que l'idée du Golem a encore plus profondément préoccupés,
savent peut-être encore quelque chose d'un tel rite lors de la clôture de
l'étude de Jezira. Le philosophe marocain Juda ben Nissim ibn Malka, sorte de
kabbaliste très personnel, dit dans son commentaire du Jezira, écrit en arabe aux
environs de 1365, que l'on aurait transmis à ceux qui étudiaient le livre un manuel
magique, qui s'appellerait Sefer Rasiel et serait constitué de sigles, de figures magiques,
de noms secrets et d'exorcis-mes (40).
La rédaction apocryphe de l'exposé chez Juda ben Barsilai a un étroit rapport avec
une version que nous lisons (41) dans un Midrasch plus tardif du xne siècle. Là aussi
on trouve l'étude d'une force créatrice de l'univers, non pas avec un compagnon
mais avec deux : « Lorsque Dieu créa son monde, il créa d'abord le livre de la
création et regarda dedans et à partir de là il créa son monde. Lorsqu'il eut terminé
son oeuvre, il le mit (le livre Jezira) dans la Tora et le montra à Abraham qui n'y
comprit rien. Alors une voix céleste se fit entendre et dit : Veux-tu donc comparer
ton intelligence à la mienne? Alors il alla chez 'Ebcr et chez Sem, son maître, et ils
restèrent trois ans ensemble à méditer jusqu'à ce qu'ils surent créer un monde.
Alors Rabha et Rabbi Zera s'occupèrent aussi du livre Jezira et il leur fut remis un
veau qu'ils abattirent, et Jérémie (42) et Ben Sira s'en occupèrent trois années durant
et il leur fut donné un homme ».
Il n'est pas contraire à cet exposé de penser qu'il semble régner une certaine disproportion
entre la création d'un monde et celle d'un veau. Le savoir au sujet de la
création du monde est purement contemplatif, tandis que celui au sujet de la création
d'un homme, telle qu'elle est attribuée à Jérémie et à son fils Ben Sira, présente
des nuances de sens. Le nombre des deux ou trois adeptes qui se sont intéressés
à cette étude et aient accompli le rite de la création du Golem ensemble,
n'est pas fortuit. Il semble tenir compte de la prescription de la Mischna (Chagiga
II, 1) qui interdit, même si toutes les autres conditions morales pour l'étude de la
théorie des mystères sont remplies, que plus de deux ou trois personnes s'occupent
de la création (c'est-à-dire du premier chapitre de la Bible et dans un sens plus
large de la Cosmogonie en général). Cela fut aussi appliqué à l'étude du « Livre de
la création ». La fin de la citation donnée est jusqu'alors le plus ancien témoignage
sur la création du Golem par Ben Sira et son père. Nous avons là-dessus trois récits
au moins que je voudrais reproduire, car ils sont très instructifs pour le développement
et la compréhension de certains éléments de la conception :
a) Dans la préface au commentaire anonyme du livre Jezira connu comme
Pseudo-Saadia, il est dit après quelques lignes sur Abraham qui s'accordent
avec ce qui a été dit plus haut (43): « Ainsi il est dit dans le Midrasch que
142 La kabbale et sa symbolique
Jérémie et Ben Sira (44) créèrent un homme par le livre Jezira et sur son
front était écrit 'emelh, vérité, comme le nom qu'il avait prononcé au-dessus
de la créature, comme accomplissement de son action. Mais chaque
homme effaça le mot 'aleph, pour dire ainsi : seul Dieu est vérité et il devait
mourir ». Il est donc clair que le Golem répète la création d'Adam, et
par lui nous apprenons pour la première fois que le nom de « vérité » fut
prononcé aussi lors de sa création. « Vérité » est d'après un mot talmudique
connu (Schabbaih 55a) le sceau de Dieu, qui est imprimé ici dans sa
créature la plus distinguée.
b) Le récit que des élèves de Juda le Pieux de Spire (mort en 1217 à Ratisbonne)
ont noté est encore plus clair (45). «Ben Sira voulait étudier le livre
Jezira. Alors une voix céleste se fit entendre : Tu ne peux pas la (une telle
créature) faire seul. Il alla trouver son père Jérémie. Ils s'occupèrent de
cela et trois années après un homme fut créé sur le front duquel le mot
'emetli était écrit comme sur le front d'Adam. Alors l'homme qu'ils avaient
créé leur d'il : Dieu seul a créé Adam et lorsqu'il voulut l'aire mourir Adam
il fit disparaître 'aleph de 'emeth et il laissa meih, mort. Ainsi devez-vous
faire pour moi et non pas créer encore un homme, afin que le monde ne retombe
pas sous l'empire de l'idolâtrie comme au temps de Hénoch (46).
L'homme ainsi créé leur dit : « Changez les combinaisons des lettres (par
lesquelles il fut créé) et enlevez le 'aleph du mot 'emeth sur mon front — et
ainsi il tomba en poussière ». Ce Golem de Ben Sira a donc la parenté la
plus nette avec Adam, il lui fut même donné la parole par laquelle il exprime
des avertissements à rencontre de l'usage de telles pratiques. Voyons
le sens de ces avertissements à rencontre du culte des idoles et le sens de
l'exemple d'Hénoch. La destruction du Golem résulte de cette inversion
magique des lettres par laquelle il naquit. Le sceau de Dieu sur son front
semble apparaître de lui-même sur son front au cours du processus magique
de création, et non pas avoir été inscrit par les adeptes.
c) Cette nouvelle fut alors amplifiée dans un texte kabbalistique du début
du XIIIe siècle, d'une manière très étrange. Le rapport entre les cercles hassidistes
dans la Rhénanie et le Nord de la France avec ceux des vieux kabbalistes
du Languedoc qui sont à l'origine de cette critique, est ici très visible.
Dans un texte pseudo-épigraphique attribué au maître de la Mischna,
Juda ben Bathyra, on peut lire (47) :
« Le prophète Jérémie s'occupa seulement du livre Jezira. Alors une voix
céleste se fit entendre et dit : Trouve-toi un compagnon. Il alla chez son
fils Sira et ils étudièrent le livre trois années durant. Puis ils en arrivèrent
à combiner les alphabets d'après les principes kabbalistiques de la combinaison,
de la synthèse et de la formation des mots, et ainsi ils créèrent un
homme sur le front duquel était écrit : J H W H Elohim Emelh (48). Mais il
y avait un couteau dans la main de cet homme nouvellement créé, avec leLa
kabbale et sa symbolique 143
quel il fit disparaître le 'aleph de 'emeth ; alors il resta : meth. Alors Jérémie
déchira ses vêtements (à cause du blasphème implicite de l'inscription
: Dieu, le Seigneur, est mort!) et dit : « Pourquoi effaces-tu le 'aleph
de 'emeiht II répondit : je veux te conter une parabole. Un architecte
construisait beaucoup de maisons, de villes et de places, mais personne ne
pouvait apprendre son art et l'égaler dans son savoir et son adresse jusqu'à
ce que deux personnes l'aient persuadé. Alors il leur enseigna le secret
de son art et ainsi ils surent tout de la bonne manière. Lorsqu'ils
eurent appris son secret et ses capacités, ils commencèrent à l'agacer par
des paroles jusqu'à se séparer de lui et à devenir des architectes comme
lui ; mais ce qu'il faisait pour un « thaler », ils le faisaient pour six « groschen
». Lorsque les gens le remarquèrent, ils cessèrent d'honorer l'artiste,
vinrent vers eux, les honorèrent et leurs donnèrent leurs commandes
quand ils avaient besoin d'une construction. Ainsi Dieu vous a-t-il créé
dans son image, et sa forme. Mais là où, comme lui, vous avez créé un
homme, on dira : il n'y a pas de Dieu au monde en dehors de ces deux-là!
Alors Jérémie dit : Quelle issue y a-t-il? Il dit : écrivez l'alphabet à partir
de la fin dans cette terre que vous avez répandue avec concentration. Ne
méditez pas seulement en direction de la construction mais plutôt en sens
contraire. Ainsi firent-ils et chaque homme devint poussière et cendre devant
leurs yeux. Alors Jérémie dit : Vraiment, on ne devrait étudier ces
choses que pour reconnaître la force et la toute-puissance du créateur de
ce monde, mais pas pour les accomplir vraiment. »
On voit se rencontrer ici dans la vision kabbalistique de la création du Golem
deux motifs qui s'entrecoupent. Dans l'interprétation et la rédaction de l'exposé, en
ce qui concerne le moral et le légendaire, un signal d'alarme apparaît. Chaque
création du Golem, qui était pour le Hassidisme la confirmation de la similitude
de l'homme avec Dieu, devient avertissement dans l'audacieuse inscription du
front : une création du Golem réussie qui ne s'accomplit que dans un symbole,
n'introduirait que « la mort de Dieu »! La hybris du créateur se retournerait contre
Dieu. Cette idée a été mise en évidence avec beaucoup de netteté par le kabbaliste
anonyme, tandis qu'elle ne semble que mentionnée dans le deuxième exposé.
Le motif de l'avertissement d'une telle création (non point tant à cause du danger
qui lui est inhérent ou même à cause des forces extraordinaires cachées en lui,
mais au contraire à cause de la possibilité d'un égarement polythéiste) met en relation
ces notions du Golem avec l'idée d'une origine de l'idolâtrie qui était courante
dans ces mêmes cercles. Hénoch doit être venu chez son père Seth et avoir fait des
recherches sur son origine. Lorsque Seth lui dit qu'Adam ne possédait ni père ni
mère, mais que Dieu l'avait formé à partir de la terre, alors Hénoch partit et prit
une motte de terre et en fit une figure. Puis il revint chez son père et lui dit : Mais
elle ne peut ni marcher ni parler. Alors Seth dit : Dieu lui insuffla la vie par le nez.
Lorsque Hénoch le fit, Satan arriva, se glissa dans la figure et lui prêta ainsi l'apparence
de la vie. Ainsi le nom de Dieu fut-il profané et ainsi commença le culte
des idoles, tandis que la race d'Hénoch adorait cette figure (49).
144 La kabbale et sa symbolique
La question du Golem se complique ainsi de celle de la nature des images et des
statues, qui avait pour le Judaïsme, ennemi de l'iconolâtrie, un intérêt quasi polémique.
Dans maintes traditions juives, les images du culte apparaissent en fait
comme une sorte de Golem vivant. Ce n'est pas tout à fait à tort que l'on a mis en
relation l'idée répandue hors du Judaïsme de statues vivantes, avec le cercle de la
légende du
Golem, parallèle avec lequel seul le magique pur, et non les éléments telluriques,
peuvent être rencontrés dans ces traditions (50). Dans les traditions juives apparaît
surtout un motif qui est sans doute en rapport avec maintes formes de la légende
du Golem : le stimulant magique par le nom de Dieu.
Quelque chose de semblable est relaté dans le Talmud (Sola 47 a), où l'on parle de
Gechazi : il aurait découpé à l'image du taureau de Jéroboam, dont il est question
dans le livre des Rois (II, 12 : 28), un nom de Dieu dans la bouche, sur quoi
l'image aurait prononcé les premiers mots du Décalogue : Je suis ton Dieu et : tu
ne dois pas en avoir d'autres. De même au sujet de l'image que, d'après Daniel
(chap. 3), le roi Nabuchodonosor aurait faite, elle aurait eu la vie par « le ruban de
fer-blanc du Grand Prêtre volé dans le Temple de Jérusalem, que le roi lui avait
mis et qui portait les quatre lettres JHWH. Mais Daniel enleva le nom de Dieu
sous le prétexte de le baiser, et l'image tomba sans vie à terre » (51). Cette idée que
le nom de Dieu aurait animé d'une puissance pure les images du culte polythéiste,
est en conflit avec d'autres : par exemple que le Diable ou (dans des passages anticatholiques)
Samaël et Lilith descendent dans de telles images. Tous les deux se
trouvent par exemple dans le Zohar (52). Les légendes qui ont été conservées au xie
siècle par Achima'az d'Oria dans sa chronique familiale prouvent que cette représentation
était déjà vivante sous une forme qui rappelle les formes tardives de la
légende du Golem, et qu'elle était connue des cercles juifs italiens au début du
Moyen Age (dont le Hassidisme allemand a repris beaucoup de traditions). On raconte
les miracles magiques du mystique Aharon de Bagdad et de R. Chananel.
Ailleurs des morts se lèvent, on leur redonnera pour un temps la vie en leur glissant
sous la langue un morceau de parchemin avec le nom de Dieu, ou bien en le
cousant dans la chair du bras droit. Lorsque le nom est enlevé (ici aussi en partie
comme dans la légende de Daniel, sous le prétexte d'un baiser) le corps redevient
sans vie (53).
Le heurt mentionné plus haut des forces pures et impures dans les images du culte,
est en rapport avec l'image la plus irritante pour la conscience juive : celle du veau
d'or. Il est dit une fois que Samaël, le Diable, aurait parlé de lui (54). Nous trouvons
l'autre thèse dans un Midrasch (55) perdu mais cité dans des sources médiévales.
L'union de cette magie avec celle du livre Jezira d'un côté, et celle des magiciens
de l'autre, est développée sous la forme d'un contraste dans un livre merveilleux,
paru après 1200 dans le même cercle que la représentation du Golem.
L'auteur anonyme du « Livre de la vie » confronte le procédé de Rabha en ce qui
concerne la création de l'homme avec celui des magiciens dont la création utilise
la terre comme élément originel, comme le fait le Jezira (56).
« Les magiciens et les enchanteurs d’Égypte, qui créaient des créatures,
La kabbale et sa symbolique 145
connaissaient, par des démons ou par tout autre art, l'ordre de la Merkaba
(c'est-à-dire du monde céleste et du trône de Dieu) et enlevaient la poussière
sous les pieds de l'ordre qui convenait à leur idée et créaient ce qu'ils
voulaient. Mais les savants dont il est dit : « Un tel créa un homme, etc »,
connaissaient le secret de la Merkaba et enlevèrent de la poussière sous
les pieds des animaux dans la Merkaba et prononcèrent au-dessus le nom
de Dieu et il fut créé. C'est de cette manière que Micha (57) fit aussi le veau
d'or qui savait danser. Il avait, comme tout Israël lors de la fuite d’Égypte,
vu la Merkaba au bord de la mer de roseaux. Mais tandis que les autres
Israélites ne concentraient pas leur sens sur cette vision, il le fit (le verset
HL G : 12 le mentionne). Lorsque le taureau se déplaça (58) à gauche dans
la Merkaba, il enleva vite de la poussière sous ses pieds et la conserva jusqu'à
une bonne occasion. Et ainsi les magiciens dans l'Inde et les pays
arabes font, à partir d'hommes, des animaux en conjurant un démon qui
leur apporte de la poussière de l'ordre leur correspondant et la transmet
au magicien. Il la donne à l'homme mélangée à de l'eau, sur quoi celui-ci
est aussitôt métamorphosé. Et notre maître Saadia connaît de telles pratiques,
qui sont efficaces grâce aux anges ou au nom ».
5.
Les représentations évoquées dans le chapitre précédent sont, de façon différente,
celles qui, plus tard, lors du développement de prescriptions strictes au sujet du
Golem, ont servi de modèles ; processus qui, si je le comprends bien, représente
un rite décisif qui signifie lui-même la puissance de l'adepte dans l'expérience extatique
du Golem vivant. Ces cercles transforment la légende en un objet d'expérience
mystique et rien n'indique dans les formules conservées qu'il s'agisse là
d'autre chose que d'une expérience mystique. Dans aucune source le Golem, ainsi
créé, ne pénètre dans la vie réelle ou en obtient une fonction. Le motif du valet
magique ou Famulus est inconnu (59) dans tous ces textes et n'apparaît que beaucoup
plus tard, nous le verrons, lors de la remétamorphose de la figure en objet de
légendes kabbalistiques.
Nous possédons de telles indications sur la naissance du Golem surtout dans
quatre textes, dont je veux rapporter et aimerais discuter les points essentiels. La
prescription la plus formelle est donnée par Elasar de Worms à la fin de son commentaire
du Jezira (60).
Son ordre est conservé sous une forme remaniée en beaucoup de manuscrits sous
le titre pe'ullath ha-jezira, ce qui devrait signifier plutôt « Pratique ou emploi pratique
du livre Jezira », que (ce qui serait aussi possible ) : « Pratique de la création
d'un Golem » (6I). Ici, comme dans les autres textes, manquent les tables complètes
qui avaient été données par Elasar, tables des combinaisons de l'alphabet
auxquelles on s'est toujours référé. Dans la première moitié du XVIIe siècle, le
kabbaliste Naftali ben Jacob Bacharach de Francfort, avait eu pour la première
fois le courage de publier imprimé le texte de cette instruction sous une forme retouchée,
et il explique d'une manière prudente que son instruction est trop complète
pour être exposée (62) à une profanation par quelque chose d'indigne.
146 La kabbale et sa symbolique
L'essentiel de la prescription de Elasar consiste en ceci : les deux ou trois adeptes
qui se soumettent au rite du Golem prennent (63) de la terre de la montagne vierge
qu'ils pétrissent dans de l'eau courante et ils forment à partir de cela un Golem.
Au-dessus de cette figure ils doivent ensuite prononcer les combinaisons de l'alphabet
résultant des portes du livre Jezira, qui ne représentent (64) pas dans la critique
d'Elasar 231 mais 221. La particularité du procédé consiste non en ce que
ces 221 combinaisons alphabétiques soient citées, mais plutôt en des réunions de
ces lettres avec une consonne du Tétra-gramme, et celles-ci selon l'ordre de vocalisation
possible des cinq voyelles principales : a e i o u, acceptées par le Hassidisme.
Il semble que tout d'abord les alphabets soient cités, dans tous les entrelacements
et vocalisations du nom de Dieu ; ensuite, l'une après l'autre, les combinaisons
dans lesquelles les consonnes, qui d'après le livre Jezira dominent chacune un
membre de l'organisme humain, sont groupées avec une consonne du Tétragramme,
dans toutes les vocalisations pensables des textes imprimés ; mais de
nombreux manuscrits donnent aussi des ordres précis sur la « délivrance » de ces
ensembles de voyelles. Il s'agit donc, d'un côté de récitatifs magiques, de l'autre de
récitatifs sévères tendant à la méditation et de nature strictement formaliste. Un
certain principe d'ordre dans la suite des alphabets évoque un être masculin, un
autre évoque un être féminin ; la transformation rétrograde du Golem vivant en
poussière est accompagnée du renversement de ces ordres (65). On ne fait aucunement
allusion dans ces préceptes à l'idée qu'il y aurait une pause, pendant laquelle
le Golem existerait en dehors de la sphère des méditations, entre l'acte de vivification
et celui de la transformation rétrograde, qui sont tous deux accompagnés des
méditations indiquées. Ce caractère du rite de la création du Golem est tout à fait
clair dans les développements du pseudo-Saadia. Les mots du livre Jezira (II, 4) :
« Ainsi se ferme le cercle (galgaï) devant et derrière », sont interprétés par luimême
comme des instructions. Ils ne disent rien sur la manière dont la création fut
faite par Dieu, mais comment l'adepte doit procéder lorsqu'il se met à la création
du Golem (66).
« On fait un cercle tout autour de la créature et on marche autour de ce
cercle et on cite les 221 alphabets de la façon dont ils sont indiqués (apparemment
l'auteur pense à des tableaux comme ils se trouvent en fait chez
Elasar de Worms) et plusieurs déclarent que le créateur a mis de la force
dans les lettres de façon que l'homme crée une créature de terre vierge, la
modèle et l'enterre dans la terre et fasse un cercle et une sphère autour de
la créature et prononce l'alphabet à chaque fois qu'il en fait le tour. Ainsi
doit-il faire 442 (autre version : 462) fois. S'il marche en avant, la créature
se lève vivante devant lui à cause de la force qui est inhérente à la récitation
des lettres. Mais s'il veut détruire ce qu'il a créé, il recule dans le
cercle en récitant les mêmes alphabets à l'envers. Alors la créature s'effondre
d'elle-même par terre et meurt.
Et ainsi arriva-t-il à R. I. B. E. (c'est-à-dire Rabbl Ismaëlben Elischa (67)
et à ses élèves qui s'occupaient du livre Jezira et se trompèrent de direcLa
kabbale et sa symbolique 147
tion de marche et reculèrent jusqu'à ce qu'ils s'enfoncent eux-mêmes dans
la terre jusqu'au nombril. Ils ne pouvaient plus en sortir et criaient. Alors
leur maître les entendit et dit : récitez les lettres des alphabets et marchez
en avant au lieu de reculer comme vous l'avez fait jusqu'alors. Ainsi firentils
et ils furent délivrés. »
II me semble important que le Golem soit d'abord enterré dans la terre et en ressorte
ensuite. Cela pourrait évidemment symboliser la renaissance, qui était déjà
liée au rite vers 1200, et pourrait très bien convenir à la nature de l'entité en tant
que rite de l'initiation. Le Golem est enterré avant sa Palingénésie.
Évidemment, cette interprétation n'est pas nécessaire et ce détail n'apparaît qu'à
cet endroit'(d'après ce que je sais). Le fait que la terre, à partir de laquelle le Golem
est créé, soit vierge (non travaillée) constitue un parallèle à la création
d'Adam, qui lui aussi fut créé à partir de la terre vierge. Dans le manuscrit munichois
du pseudo-Saadia ce passage est suivi aussitôt d'un deuxième précepte qui
n'est pas imprimé (68).
Ici, nous avons d'autres indications plus précises sur le genre et l'ordre de la récitation
des combinaisons du nom de Dieu et des différentes suites de voyelles.
Comme introduction il ajoute : « Prends de la poussière d'une montagne, de la
terre vierge et répands-en dans toute la maison et lave ton corps. De cette poussière
pure fais un Golem, la créature que tu veux créer et animer, et au-dessus de
chaque membre prononce la consonne qui lui est attribuée dans le livre Jezira et
combine-les avec les consonnes et les voyelles du nom de Dieu ». La marche autour
du cercle doit être comme une « ronde enfantine » et à l'inversion de cette
ronde, le Golem revient à son état primitif sans vie.
Il est déjà indirectement visible dans ces préceptes que ces faits touchent à l'extase.
La récitation de ces combinaisons, se suivant à un certain rythme et variant
toujours régulièrement selon certaines harmonies vocaliques, change naturellement
un état d'âme et semble le vouloir. Cela devient clair dans un texte conservé
dans plusieurs manuscrits au sujet d'une telle création du Golem, texte appartenant
au plus tard au XIVe siècle mais qui est peut-être plus ancien (69). Ici aussi les
préceptes techniques sur les passages par les 231 portes sont donnés. Voici ce qui
en est dit : « II doit prendre de la terre pure de la sorte la plus fine et commencer
ces combinaisons jusqu'à ce qu'il reçoive le souffle de l'inspiration (shefa' hachochma)
et il doit réciter vite ces combinaisons et tourner le plus vite possible la
roue (des combinaisons) et cette pratique amène le saint Esprit (c'est-à-dire l'inspiration
extatique). Ce n'est qu'alors (dans un tel état d'âme) qu'il doit se mettre à la
réalisation (technique) de la création du Golem ». Ces préceptes ne nient pas le
rapport avec les pratiques de Yoga propagées dans le Judaïsme spécialement par
Abraham Aboula-fia : « Prends ensuite un bol d'eau pure et une petite cuiller, remplis-
la de terre — mais il doit savoir exactement le poids de la terre avant de la remuer,
ainsi que la mesure de la cuiller avec laquelle il doit mesurer (les deux ne
sont pas indiqués par écrit!). Quand il l'a rempli, il doit le verser et souffler lentement
au-dessus de l'eau. Pendant qu'il commence à souffler la première cuillerée
148 La kabbale et sa symbolique
de terre il doit prononcer une consonne du nom à haute voix et d'un seul trait jusqu'à
ne plus pouvoir respirer. Mais il doit à ce moment-là tourner son visage vers
en bas. Et ainsi doit-il former tous les membres entiers à partir des combinaisons
qui forment les parties de la tête d'une manière ordonnée jusqu'à ce qu'une figure
en naisse ». Mais il serait interdit de répéter cela plusieurs fois. Le sens propre de
la chose est pi utôt d'« entrer en communion avec son grand nom ». Le rapport de
tout cela avec la Kabbale d'Aboulafia (ou ses sources) est évident.
Conformément à une telle conception de la nature extatique de l'aspect du Golem,
un important auteur espagnol anonyme du début du XIVe siècle explique le processus
non comme quelque chose de corporellement réel mais comme une « création
spirituelle » (jezira machschabhliih) : Abraham serait « presque arrivé au
stade où il aurait été en état de créer des créatures spirituelles précieuses et aurait
pour cela appelé (70) son précieux livre « Livre de la création ». Aboulafia luimême,
l'excellent représentant d'une Kabbale extatique au XIIIe siècle, me semble
impliquer, avec une remarque dédaigneuse, une conception semblable de la création
du Golem, comme un événement purement mystique. Il stigmatise le fou présent
quelque part, « qui médite sur le livre Jezira pour créer un veau ; car ceux qui
font cela sont eux-mêmes des veaux (71) ».
Du reste, la conscience de l'insuffisance des procédés transmis par écrit est reconnaissable
à différentes reprises dans la tradition ultérieure. Ce que, par exemple,
Naftali Bacharach a laissé de côté dans ses communications sur le procédé, n'est
pas mentionné. Par des parallèles entre la Kabbale pratique et les écrits d'Aboulafia,
on conviendrait peut-être qu'il pourrait s'agir de l'intonation des combinaisons
des lettres, d'une technique de la respiration ou de mouvements de la tête et de la
main, qui doivent accompagner l'acte unique. Un célèbre kabbaliste de Jérusalem,
au xvme siècle, Chajim Joseph David Asoulai, qui dispose des excellentes traditions
du xvne siècle provenant de l'école des kabbalistes de Jérusalem, affirma au
Rabbi Jacob Baruch, de Livourne (vraisemblablement oralement) que, dans la magie,
« les combinaisons physiques des lettres ne suffisent pas telles qu'elles s'imposent
à la vue (72) ».
Nous apprenons avant tout deux choses par ces témoignages sur la pratique du
Golem :
1) Elle est, comme on l'a déjà mentionné, sans but pratique. Même là où
l'exposé touche à la limite entre un événement spirituel (qui constitue certainement
une expérience commune aux adeptes) et une manifestation naturelle
du Golem, sa « production » n'a d'autre but que de prouver la puissance
du Saint Nom. A l'intérieur de telles frontières subsiste l'affirmation
(dans le commentaire du Jezira par le pseudo-Saadia) indiquant s'il est interprété
exactement (II, 5) : « J'ai entendu dire que Ibn Ezra créa une telle
créature devant Rabbenu Tarn et dit : Voyez ce que Dieu a mis (en puissance)
dans les saintes lettres, et il dit (à Rabbenu Tarn) : Recule (73), et il
retomba en son état primitif (terre sans vie) ».
Cet exposé ne mène qu'à une consécration à moitié légendaire du célèbre et légenLa
kabbale et sa symbolique 149
daire talmudiste français Rabbenu Tarn (c'est-à-dire : R. Jacob ben Me'ir, petit-fils
de Raschi mort en 1171), par le philosophe Abraham ibn Zera, qui s'est promené
dans toute l'Europe occidentale au milieu du siècle et que le Hassidisme français a
toujours reconnu comme une grande autorité religieuse (74). Ici aussi la créature,
aussitôt créée, est déjà réduite à rien, elle a une fonction de nature spirituelle, remplie
de la consécration du talmudiste.
2) La création du Golem a ses dangers, elle est, comme tout ce qui est
créé avec grandeur, très dangereuse —mais ces dangers ne viennent pas du
Golem, des forces qui sortent de lui, mais de l'homme lui-même. Ce n'est
pas la production de la créature sous une forme naturelle qui développe des
forces dangereuses, mais la tension provoquée chez l'auteur de ce processus
est dangereuse. Des erreurs dans l'application du procédé ne mènent
pas à une dégénérescence du Golem mais directement à une destruction de
son créateur. Le danger du Golem lui-même, dans les légendes postérieures,
est une profonde transformation de la conception primitive, pour
qui le parallèle entre Adam et le Golem était nettement présent, nous
l'avons vu, sans que pourtant cet élément tellurique constitue une source
réelle de dangers (75). Toujours est-il que les dangers auxquels est exposé le
créateur de Golem, tels que le texte du pseudo-Saadia les décrit, ne sont
pas tout à fait sans rapport avec cet élément. S'il emploie mal la recette,
l'homme retournera à son élément et sera à nouveau aspiré par la terre.
Une autre question ne trouve ici aucune réponse précise : il s'agit de la faculté de
parler du Golem, que le talmudiste Rabha ne peut donner à « son homme ». Ce
manque de parole n'est plus, dans ce rite postérieur, aussi essentiel qu'on (76) l'a
souvent admis. Il ne s'est pas maintenu et il est évident que les deux conceptions
circulent également dans le cercle du Hassidisme allemand. Nous ne savons pas
où est né (77) le motif de cette faculté de parler, apparue dans la création du Golem
de Ben Sira. L'auréole de légende qui entoure Ben Sira est bien plus ancienne que
le XIIe siècle, quoique le rapport avec la création du Golem ne soit alors que
constaté. Il est possible que le motif soit déjà apparu en Italie. De toutes façons,
les deux créations du Golem de Rabha et de Ben Sira forment deux possibilités, à
l'intérieur de ce même domaine, offertes aux discussions des kabbalistes à ce sujet.
Le Pseudo-Saadia va plus loin dans l'expression du rang d'un tel Golem. Il dit que
de la récitation des alphabets du livre Jezira provient la force que Dieu y a mise
pour créer une telle créature et sa vitalité (chijjuth) et lui donner (78) une âme (neschama).
Aucune autre source de la littérature kabbalistique ne va aussi loin. La
différence significative entre l'élément pneumatique de l'âme et l'élément purement
vital implique au moins que le Golem pouvait beaucoup plus que se mouvoir
tout droit; il est ainsi associé au Golem de Ben Sira, peignant au mur le signal de
la mort de Dieu.
Elasar de Worms représente ici une attitude plus prudente que les autres sources
que nous possédons, issues de la même école de Juda le Pieux. Dans son explica150
La kabbale et sa symbolique
tion d'un vieil hymne des gnostiques de la Merkaba, il dit nettement du verset :
« reconnaissance et parole chez le vivant éternel », que lorsque l'homme possède
la vraie connaissance (da'alh, aussi Gnose), par laquelle il peut créer une nouvelle
créature avec le livre de Jezira, il ne peut lui donner (79) la parole avec le nom de
Dieu. C'est aussi (avec une importante restriction) l'opinion du Bahir dans la
deuxième moitié du XIIe siècle. On y raconte (§ 136) l'histoire de Rabha (du Talmud),
mais avec le supplément suivant : « Rabha envoya l'homme à Rabbi Zera. Il
parla avec lui et il ne répondit pas. Mais s'il n'y avait pas eu les péchés il aurait répondu.
Et par quoi aurait-il pu répondre? Par son âme. Mais l'homme a-t-il donc
une âme qu'il pourrait transmettre (à une telle créature) ? Oui, car il est dit dans
Gen. 2:7 : II insuffla dans son nez un souffle de vie — ainsi l'homme a-t-il un
souffle de vie (avec lequel il pourrait donner aussi la parole) (80), s'il n'y avait pas
les péchés par lesquels l'âme n'est plus pure ; et cette impureté est la séparation
entre les justes et Dieu. Ainsi est-il dit aussi (Psaume 8 : 6) : Tu ne lui laisseras
qu'un peu manquer de Dieu (81) ». Des êtres sans péchés seraient donc capables de
transmettre l'âme de vie à un tel Golem, avec la faculté de la parole. Le Golem est
donc sans parole, non pas d'après sa nature mais seulement dans les conditions
présentes où l'âme des pieux n'est plus pure. A la différence de ces perspectives
peut-être eschatologiques, à un autre stade de la conception du Bahir au sujet du
Golem, Isaac l'Aveugle (vers 1200) se contente de constater que le Golem était
sans parole, parce que Rabha ne pouvait lui donner de ruach (82). A quelle force
spirituelle l'auteur pense-t-il? C'est là une question. Il est possible que ce soit dans
le sens de pneuma, une âme plus élevée.
Vers 1400 un kabbaliste dit môme, en une variante de la déclaration de Elasar de
Worms, que bien qu'un tel Golem ait une forme vivante, il est toujours mort, car
son créateur ne peut lui donner ni connaissance de Dieu ni parole. « Mais Dieu a
grave (83) dans l'homme (véritable) le sceau 'emeth ». Pour beaucoup de kabbalistes
la faculté de parler et la raison vont ensemble, dans le sens de la représentation
philosophique de l'anima ralionalis. Ainsi Bachja bcn Ascher (1291) dit de la
création du Golem de Rabha : « II pourrait bien donner à sa créature une âme de
mouvement, mais non pas l'âme raisonnable d'où vient la parole (84) ». Cela correspond
à l'opinion prédominante chez les kabbalistes, pour qui, en général, la parole
est la plus haute faculté, ou bien, selon J. G. Hamann, « mère de la raison et
de la révélation ».
Mais il n'a pas manqué de kabbalistes qui ont séparé ces deux facultés, et précisément
en ce qui concerne le Golem. Dans un texte intitulé : « Substance des choses
d'après lesquelles les maîtres de la Merkaba agissaient », qui appartient au milieu
du XIIIe siècle (85), nous trouvons cette idée représentée en Espagne : « Quand les
Rabbis disent : Celui qui n'a pas d'enfant est comme un mort, on pense ainsi :
Comme un Golem (une matière sans vie) sans forme. C'est pourquoi les images
que l'on peint au mur sont de cette façon, car bien qu'elles aient la forme de
l'homme, elles ne s'appellent pourtant que zelem, image (ici dans le sens de
l'image donnée par l'ombre, dérivé de zel, ombre) et figure. C'est pourquoi lorsque
Rabha créait un tel homme, par la force des combinaisons de lettres il créait une
La kabbale et sa symbolique 151
telle figure, ayant la forme de l'homme, mais il ne pouvait lui donner la demulh,
une véritable ressemblance avec l'homme. Car il est possible que l'homme crée
avec l'aide de forces puissantes un homme qui parle, mais non pas un homme qui
puisse se reproduire et qui ait la raison. Aucune créature créée ne le peut, seul
Dieu peut le faire. » Nous avons donc ici le contraire de l'opinion de Bachja et de
tant d'autres : le Golem a la parole, mais ni raison ni instinct sexuel (86).
Parmi les kabbalistes postérieurs, deux éminentes autorités ont, chacune à leur
manière, donné leur opinion sur le type de vitalité prêté au Golem. Me'ir ihn Gabbai
pense, vers 1530, qu'un tel homme produit magiquement n'a pas d'âme spirituelle
(ruach) car il est (là l'auteur l'ait encore appel au passage du Talmud) sans
parole. Mais il a bien le degré le plus inférieur d'âme (nephesch), puisqu'il peut se
remuer et possède de la vitalité (87). Moïse Cordovero voit autrement la question.
D'après lui (88) une telle « créature neuve » (Cordovero, comme tous les kabbalistes
« sefardistes » du XVIe siècle, évite le terme « Golem » qui semble s'être
embourgeoisé chez les juifs allemands et polonais) ne possède pas d'âme et même
aucun de ses trois degrés : ni nephesch, ni ruach, ni neschama, mais elle a une vitalité
particulière : chijjalh, que Cordovero désigne comme l'âme animale. Il
s'étonne que les hommes soient alors capables de donner, en vertu des alphabets
du livre Jezira, une âme d'un de ces trois degrés à une telle créature. D'après lui,
cela est impossible. Bien plus, selon lui, si les adeptes ramassent la terre et si une
créature ayant la forme d'un homme en naît par la vertu du livre Jezira, alors
toutes ses parties (comme tout être créé) aspirent à aller vers le haut, vers leur origine
et leur patrie dans le monde supérieur, d'où tout ce qui est tellurique provient
ou a son image première. En l'ace de ces éléments-là brille une lumière qui est
conforme à son rang élémentaire spécifique : naturellement ni nephesch, ni ruach
ni neschama, mais une simple vitalité pure, qui, par suite du type particulier des
éléments présents ici, se place au-dessus du rang de l'animal et se rapproche plus
de la source de la lumière que de l'animal. D'un autre côté, un tel Golem ne meurt
pas au sens propre, comme meurt l'animal, mais il retourne simplement à son élément
: la terre. Rabbi Zera n'avait pas besoin de le tuer dans la nouvelle talmudique,
car ses éléments se dissolvent par eux-mêmes. D'où le fait que celui qui
« tue » un Golem n'est pas condamnable et ne transgresse aucun commandement
de la Tora.
Ici nous trouvons donc une faculté spécifiquement tellurique, qui n'est éveillée
que par la magie mais n'abandonne pas la sphère des forces élémentaires. Ce qui
fut dit au commencement de ce développement sur l'âme tellurique d'Adam qui
venait de la terre, apparaît en fait aussi dans ce Golem kabbalistique Si Adam possède,
en tant que Golem (comme nous l'avons vu), une certaine faculté de vue élémentaire
(si ce n'est raisonnable), l'homme doit lui procurer, en tant que créateur
du Golem, une faculté plus ou moins parente ou, comme le dit Cordovero : des lumières
qui brillent dans les éléments. Chez les kabbalistes, les éléments telluriques
et magiques se réunissent dans le développement de cette figure du Golem, d'une
manière spécifique. La spéculation purement théorique des kabbalistes sur le sens
et l'essence d'une telle création du Golem prépare ainsi ce développement, ou bien
se déroule parallèlement, et lors du retour du domaine purement mystique dans ce152
La kabbale et sa symbolique
lui de la légende kabbalistique, le Golem cache de nouveau d'extraordinaires
forces telluriques et peut les amener à s'extérioriser.
6.
Les kabbalistes de Safed au XVIe siècle ne parlent d'une telle création du Golem
que de la manière dont on discute théoriquement d'un événement passé déjà depuis
longtemps. Ils ne prennent jamais directement part à l'exécution (défendue en
partie par eux-mêmes) des recettes telles qu'elles sont communiquées ici et là (89).
Dans un des écrits du Commentaire de Cordovero au livre Jezira, on trouve à la
fin (comme chapitre supplémentaire) un traité qui parle des anciens auteurs traitant
de la création d'un homme par le livre Jezira, mais il précise, au début, « que
personnne ne pense qu'une telle faculté puisse exister et atteindre une efficacité
pratique par ce livre. Car il n'en est point ici; bien plus, les sources magiques sont
taries et la Kabbale n'en parle pas (90) ». L'opinion de Joseph Aschkenasi est aussi
caractéristique ; venu de Prague et Poznan à Safed, il parle dans son traité fulminant
contre les philosophes juifs, de la création du Golem comme de quelque
chose connu de la tradition, et non comme quelque chose de pratique. Il emploie
le terme habituel des juifs allemands, Golem : «Nous trouvons (c'est-à-dire dans
les anciens textes) que l'homme peut faire un Golem qui reçoit l'âme animale par
la puissance de sa parole (c'est-à-dire celle du Maître), mais lui donner la véritable
âme (neschama) n'est pas de la puissance de l'homme, car elle vient de la parole
de Dieu (91) ».
Au contraire, dans le Judaïsme allemand et polonais, la représentation du Golem
retombe à nouveau dans le légendaire. Tandis qu'aux XIIe et XIIIe siècles de telles
légendes, on l'a vu, se rapportent surtout aux personnages de l'antiquité juive, des
personnages contemporains et célèbres du monde juif deviennent, dans les développements
postérieurs, des créateurs de Golem. Lorsque le peuple reçut les anciennes
tables et lorsque les récits dépassèrent le rituel discuté ici, la conception
elle-même se transforma lorsque l'idée pénétra dans des couches en partie ignorantes.
Le Golern devient à nouveau un être indépendant et reçoit aussi pour la
première fois des fonctions sans but. Des motifs d'autres idées se retrouvent là
avec ceux du Golem.
La première trace que nous possédions sur ce nouveau développement, est particulièrement
étrange. Elle appartient à la tradition ésotérique et nous est transmise
par un célèbre Rabbi espagnol de la première moitié du XIVe siècle. Nissim Girondi,
de Barcelone, fait cette remarque au sujet du passage du Talmud sur
Rabha(92) : « Les savants d'Allemagne, qui ont presque journellement affaire avec
les choses de la démonologie, se précipitent sur ce passage. Ils persévèrent dans
l'idée que cela (c'est-à-dire : la naissance semblable d'un homme) doit se produire
précisément dans un tonneau ». Dans tous les exposés que nous possédons, il n'est
nulle part question de prendre pour un tel tonneau la coupe d'eau et de terre, que
nous avons rencontrée plus haut dans l'une des recettes. Je ne le crois pas ; je comprends
autrement l'accentuation particulière de l'expression « précisément dans un
La kabbale et sa symbolique 153
récipient » ; il s'agit d'un récipient tout à fait fermé, d'une fiole donc, dans laquelle
un tel homme magique peut être fait. Et cela est en effet très étrange : on voit apparaître
ici, longtemps avant Paracelse, un élément de l'idée de l'homunculus et de
l'alchimie intervenant dans le Golem. Nissim Girondi avait à Barcelone des
contacts avec d'éminents savants d'Allemagne, c'est un rapporteur en qui l'on peut
avoir confiance. Son témoignage prouve donc que quelque chose de ce genre a été
transmis par quelques Hassidistes allemands. Avons-nous donc ici, dans le cercle
juif, une forme précoce de cette idée d'homun-culus, qui a trouvé son fondement
classique dans la fameuse recette de Paracelse?
S'agit-il, dans l'homunculus de Paracelse, si nous devons suivre la définition de Jacoby
: « du développement de l'embryon d'une manière artificielle dans laquelle
l'urine, le sperme et le sang représentent la materia prima comme support matériel
de l'âme (93) »? Le Juif ignore un tel emploi du sperme humain, à partir de la putrefadio
d'où l'homunculus commence à se former après quarante jours. On en
reste toujours aux éléments de la terre et de l'eau, et les formes tardives ne racontent
que la fabrication d'un Golem à partir d'argile ou de glaise. Je n'ai pu
constater vraiment la trace de telles recettes d'homunculus avant Paracelse. (94) La
description de la pratique à des autorités de ce temps-là, comme au médecin et
mystique Arnaldus de Villanova, intervint longtemps après Paracelse et semble elle-
même de nature fabuleuse. Je ne suis en aucun cas certain que les significations
de l'homunculus comme symbole de la renaissance après la mort, ou comme
forme embryonnaire de la pierre, soient très conformes à la manière dont elles ont
été rapportées tout récemment par Gray (95). Mais si elles le sont, alors on pourrait
voir ici un rapport plus profond avec la symbolique du Golem, dont nous connaissons
déjà l'enfouissement dans la terre comme maleria prima et sa résurrection ultérieure
(96). Homunculi signifient aussi chez Paracelse des figures semblables au
Golem, en cire, en terre ou en poix, qui sont utilisées par les magiciens de la magie
noire. Dans une union de ces deux moments de l'emploi de la parole se réalise
la matérialisation, suivant la légende de l'homunculus comme serviteur démoniaque
de l'homme, telle qu'elle semble apparaître d'abord au XVIIe siècle, dans
quelques récits transmis. Parallèlement, mais plus tôt, une métamorphose semblable
du motif s'est insinuée du côté juif. Le Golem comme serviteur magique de
son créateur n'apparaît dans aucune tradition ancienne. Ce n'est que lorsque les héros
du cercle du Hassidisme allemand, qui ont développé la théorie du Golem et
son rite, sont devenus (tard dans le Moyen Age) des objets de la légende populaire,
que cette idée paraît être justifiée, à partir du XVe ou du XVIe siècle. Le plus
ancien témoignage se trouve dans un manuscrit de la première moitié du XVIe
siècle, qui transmet, entre autres, des légendes sur ce cercle du Hassidisme allemand,
nées beaucoup plus tôt que l'écrit de ce codex. A partir de là, Brüll a transmis
la légende que Samuel le Pieux (le père déjà légendaire de Juda le Pieux, la figure
centrale de ce cercle) « a créé un Golem, qui ne pouvait cependant pas parler,
mais qui l'accompagna et le servit (97) pendant ses longues années de voyages à
travers l'Allemagne et la France. »
Au XVIe siècle des légendes de ce type connurent une grande popularité chez les
154 La kabbale et sa symbolique
Juifs allemands. Vers 1625, Joseph Salomon Delmedigo nous dit, après avoir donné
l'histoire de Ibn Esra mentionnée plus haut : « On raconte aussi sur Salomon
ibn Gabirol (le célèbre poète et philosophe du XIe siècle) qu'il créa une femme qui
le servit. Lorsqu'on le dénonça au gouvernement (sans doute pour magie), il prouva
qu'elle n'était pas une vraie créature mais se composait de morceaux de bois et
de charnières et elle revint à ses éléments premiers. Il y a encore beaucoup de légendes
de la sorte, qui se trouvent dans toutes les bouches et particulièrement en
Allemagne » (98). Cela correspond à l'exposé (imprimé en 1614) de Samuel Friedrich
Brenz, selon lequel les Juifs auraient un sortilège, « qui est nommé Hamor
Golim ; ils font une image de Laymen, semblable à un homme, lui sifflent ou lui
grommellent aux oreilles quelques lamentations, tant et si bien qu'elle s'en
va(99) ».
Nous sommes loin du rite du Golem dont on a parlé dans le passage précédent.
« On trouve des influences d'un autre domaine de la création artificielle de
l'homme, celui de l'homme-automate. Le motif de la décomposition de la créature
en éléments fait nettement allusion à un certain mécanisme de la forme du Golem,
qui est sensiblement étranger à la version traditionnelle du Golem. De même, le
motif du Golem-valet provient du cercle des légendes d'automates. Les sources en
sont certainement les légendes d'automates du Moyen Age, très répandues. » Des
récits comme des passages de Lucien, « L'ami des mensonges » (d'où Goethe a tiré
son apprenti-sorcier), réapparaissent (100). On trouve dans une tout autre direction
les formes tardives du Golem (mentionnées d'abord en Pologne à partir du XVIIe
siècle), dans lesquelles sont réunis les anciens éléments, la nouvelle conception du
serviteur et un autre élément nouveau : le danger du Golem pour le monde ambiant.
Des témoignages sur des Juifs, dans la littérature allemande savante, sont
déjà manifestes au XVIIe siècle, et dans la littérature hébraïque au XVIIIe siècle
seulement. Les deux renvoient, comme nous l'avons dit, à la Pologne et en particulier
aux légendes, devenues courantes vers 1600, sur le Rabbi Elija Baalschem
(101), mort en 1583. Ses descendants racontent (par une tradition de famille) à leurs
enfants presque les mêmes choses que les judéo-chrétiens ont entendues des Juifs
allemands deux générations plus tôt. Johann Wiilfer écrit en 1675 qu'il y aurait en
Pologne d'excellents maîtres constructeurs, qui pouvaient (102) fabriquer avec le
nom de Dieu des famuli muets en glaise ». Mais il n'aurait pas pu trouver de témoins
oculaires pour cette chose dont il a entendu parler de plusieurs côtés. Christoph
Arnold, qui cite déjà en 1674 le rabbin Elija de Pologne comme le plus vieux
témoin (103), est plus précis : « Ils fabriquent, après certaines prières et quelques
jours de jeûne, la forme d'un homme en glaise et lorsqu'ils prononcent au-dessus
de lui le schem hamephorasch, la figure s'anime et, quoiqu'elle ne sache pas parler,
elle comprend pourtant ce qu'on lui dit ou lui commande et elle fait toutes
sortes de travaux à la maison chez les Juifs polonais ; mais elle ne doit pas sortir
de la maison (104). Sur le front de la figure ils écrivent : emeth, Vérité. Mais une
telle figure pousse chaque jour, et, comme elle est au début très petite, elle devient
finalement plus grande que les habitants de la maison. Afin de lui enlever sa force,
que tous redoutent dans la maison, ils effacent rapidement la première lettre aleph
La kabbale et sa symbolique 155
du mot emeth sur son front, afin que seul le mot meth (il est mort) reste. Le Golem
tombe en un tas, là où cela se passe, et redevient glaise ou argile... Ils racontent
qu'un certain Baal Schem en Pologne, du nom de R. Elija, aurait fait un Golem qui
aurait atteint une telle hauteur que le Rabbi ne pouvait plus effacer la lettre e de
son front. Alors il eut l'idée de commander au Golem de lui enlever ses bottes ; il
pensait ainsi pouvoir effacer la lettre du front lorsque le Golem se baisserait; ainsi
en fut-il, mais comme le Golem redevint de l'argile, tout son poids tomba sur le
Rabbi assis sur le banc et l'étouffa. »
Zwi Aschkenasi, un disciple de ce R. Elija, raconte quelque chose de semblable à
son fils Jacob Emden, vers 1700, comme il le mentionne dans son autobiographie
(105) et dans d'autres passages de ses oeuvres. Il aurait créé un homme qui était sans
parole et lui servait de valet. « Lorsque le Rabbi vit que la créature créée de ses
mains devenait toujours plus grande et plus forte par suite du nom écrit sur du parchemin
et qui était attaché à son front, il eut peur que le Golem ne fasse des dégâts
et des méfaits (dans un exposé parallèle du même auteur il est dit : il pourrait détruire
le monde) (106). Alors, il se décida rapidement à déchirer le parchemin sur
lequel se trouvait le nom de Dieu. Alors la créature tomba en mottes de terre, fit
encore du mal à son maître et lui griffa le visage. » La seule différence est donc
que, dans une version, le créateur du Golem survit et dans l'autre, il y laisse sa vie.
Le récit d'un autre contemporain est encore plus précis. Il écrit vers 1682 que ces
êtres « ont accompli toutes sortes d'occupations humaines, à part des discours, et
sont allés où on les a envoyés, même pour un long trajet, par exemple pour porter
des lettres ou des messages, et cela a duré quinze jours ; mais après ces deux semaines,
si on ne leur a pas enlevé aussitôt du front le morceau de parchemin, ils
ont causé de graves dommages au corps, aux biens ou à la vie de leur maître ou
des siens (107) ». Ici, on a donc deux choses nouvelles : d'abord la restriction du
service à quinze jours, que je n'ai trouvée jusqu'à maintenant dans aucune source
juive mais qui peut bien être authentique. Il est étrange que ce nombre de quinze
jours soit pour Paracelse la période qui s'écoule entre l'introduction du sperme
dans la cornue et la formation de l'homunculus. Mais les dangers du Golem, qui
apparaissent dans toutes ces variantes, sont importants ; il possède soudain des
forces extraordinaires, il pousse au-delà de toute mesure, dérange le monde et provoque
un grand désordre. Il semble que ce soit la force du nom de Dieu qui le
rende capable de tout cela. Mais c'est au moins autant la force de l'élément tellurique,
mise en mouvement et appelée par le Nom, qui apparaît ici dans des puissances
aveugles et destructrices, si cet élément est tenu par le Saint Nom et n'arrive
pas à s'extérioriser. Les anciennes conceptions ne connaissent pas cet élément
secret qui accompagne la figure. La magie qui se tourne vers la terre évoque en
elle quelque chose de chaotique. Il se passe aussi le contraire, comme chez Adam.
Si Adam est réduit de l'état de Golem géant à une taille normale, ce Golem se languit
de la loi de la terre agissant en lui, peut-être la forme originale d'Adam.
Nous avons ainsi atteint la forme de cette représentation du Golem que j'ai montrée
dans la version de Jacob Grimm, au début de ces considérations. Peu de
temps avant l'époque de Grimm, juste avant la deuxième moitié du XVIIIe siècle,
156 La kabbale et sa symbolique
la version de la légende polonaise sur le Rabbi Chelmer dut parvenir à Prague, et
s'appliquer à une figure beaucoup plus célèbre du monde juif, le « grand Rabbi
Loew » de Prague (environ 1520 à 1609). Je crois invraisemblable qu'elle se soit
construite indépendamment de cette légende. Dans la tradition de Prague du début
au XIXe siècle, elle fut reliée aux caractères de la liturgie du vendredi soir à
Prague. Ainsi, le Rabbi Loew doit avoir fait un Golem qui servait son maître toute
la semaine, pour tous les travaux possibles ; mais comme toutes les créatures se
reposent le jour du Sabbat, le Rabbi aurait retransformé chaque fois le Golem en
glaise avant l'entrée du Sabbat, en enlevant le nom de Dieu qui l'animait. Le Rabbi
avait pourtant oublié d'enlever le « Schem ». La communauté était déjà rassemblée
pour le culte dans la Synagogue et avait déjà récité le Psaume du Sabbat,
n°92, lorsque le Golem commença à crier d'une force extraordinaire, à secouer les
maisons et à menacer de tout détruire. Le Rabbi Loew fut appelé ; le crépuscule
n'était pas encore terminé et le Sabbat n'avait pas encore exactement commencé.
Alors, il se précipita contre le Golem furieux et lui enleva le « Schem » et le Golem
tomba par terre. Mais le Rabbi ordonna de chanter une deuxième fois le
Psaume du Sabbat, et cela resta depuis une pratique de « l'ancienne nouvelle
école » de Prague (108). Mais le Rabbi n'aurait pas ressuscité le Golem et aurait enterré
ses restes dans le grenier de l'ancienne Synagogue où ils reposent encore
maintenant. Un des successeurs les plus importants du Rabbi Loew, le Rabbi Ezechiel
Landau, serait monté une fois, après plusieurs jours de jeûne, voir les restes
du Golem, mais aurait interdit à toutes les générations futures qu'un mortel entreprenne
encore de monter dans ce grenier.
Beaucoup de légendes juives de l'Est sur les créations du Golem furent largement
propagées au XIVe siècle et jusqu'à nos jours, par des rabbins et mystiques plus ou
moins célèbres. Elles n'ont plus d'importance pour notre analyse et relèvent souvent
plutôt des « belles-lettres » (109). Encore plus étrange est le témoignage personnel
de la plus célèbre autorité rabbi-nique du Judaïsme « litauique », le « Gaon
de Wilna », le Rabbi Elija (mort en 1797) qui raconte à son élève R. Chaim, le
fondateur de la célèbre Université Talmudique de Woloschin, qu'il commença, en
effet, âgé à peine de 13 ans, à créer un Golem. « Alors que j'étais en train de le
faire, une forme passa au-dessus de ma tête et je cessai de le faire, car je me disais
: « Vraisemblablement le ciel m'en empêchera à cause de ma jeunesse (110) ».
La nature du phénomène qui menace le Rabbi Elija n'est pas exposée dans le
texte. L'explication de Held, selon laquelle il aurait été le sosie du Rabbi et que ce
phénomène l'aurait menacé, est profonde mais peu claire (111). Mais les explications
modernes que donnent les romans, récits, essais et drames peuvent être examinées
là où il s'agit de comprendre ce que la tradition juive a fait du Golem avant
le XIXe siècle. En tant que symbole de l'âme et comme celui du peuple juif, il a
une signification qui pourra faire découvrir quelque chose d'important dans tous
ces domaines. La tâche de l'historien se termine là où celle du psychologue commence.
La kabbale et sa symbolique 157
NOTES
(1) Voir Béate Rosenfeld, Die Golemsage und ihre Verwertung in der deutschen Literatur, Breslau 1934, qui
est informé de ces différentes données.
(2) D'après Rosenfeld, p. 41.
(3) Menachem Azaria Fano 'Assarah Ma'amaroth, Venise 1597, dans ma'amar 'em Kol chaj, II, § 33.
(4) De opificio mundi § 137.
(5) Ainsi dans une source inconnue du Midrasch ha-gadol sur la Genèse, éd. M. Margolioth (Jérusalem
1947), p. 78.
(6) Bereschith rabba, éd. Theodor, p. 126.
(7) Cf. Louis Ginzberg, Legends of thé Jews, vol. v (1925), p. 72 ; Max Fôrster, Adams Erschaffung und Namengebung,
« Archiv fur Religionswissenschaft », vol. XI, 1908 (p. 477-529).
(8) Sanhédrin 38 b.
(9) Bereschith rabba 24, § 2, éd. Theodor, p. 230. Ibid. 14, § 8, éd. Theodor, p. 132, on peut même lire à Genèse
2, 7 : « II posa (Adam), comme le Go-lem parti de la terre et atteignant le ciel, et lui donna une âme. »
(10) Dans Jalkut Schim'oni de la Genèse, § 34.
(11) Dans l'Alphabet des Ben Sira. éd. Steinschneider, 1858, 23 a.
(12) Bereschith rabba, 22, § 7, éd. Theodor, p. 213. Cependant les sources apparemment juives de la gnose de
Baruch (ophitique) donnaient beaucoup plus tôt l'explication selon laquelle Eve fut créée de la même façon
qu'Adam, mais séparée de lui. Voir Hippolyte, V, 26.
(13) Richard Lipsius, Der Gnostizismus (Liepzig 1860), col. 76. Le rapport avec l'hébraïque 'adama se trouve
encore chez W. Scholz, Documente der Gnosis (1909), p. 24. Tandis que, par exemple, Leisegang y voit
seulement un rapport avecl'Eden biblique.
(14) Pirke rabbi Elieser, chapitre 12.
(15) Une fois de plus, on trouve la même chose chez Hippolyte, X, 15 « la psyché d'Èden que Justin appelle
aussi la terre ».
(16) Le texte du traité chez N. Brûll, Jahrbûcher fur judische Geschichte und Literatur, IX (1889), p. 16. Voir
aussi le passage du Midrasch ha-ne'elam dans le Zohar chadash (1885), 16 b, d'après lequel le Ciel, la Terre
et l'Eau furent es ouvriers de Dieu ; toutefois ils n'arrivèrent pas à donner une âme à Adam «jusqu'à ce que les
deux, Dieu et la Terre, se lient pour le faire ». Dieu ne s'adresse pas aux Anges, mais à la Terre, en s'écriant : «
Faisons un homme ». Et aussitôt la Terre créa le Golem (c'est-à-dire le corps d'Adam). Pour l'explication du
traité nous trouvons un parallèle qui relève d'un Midrasch d'origine inconnue, dans Jalkut Schim 'ont, § 41, où
Dieu conclut un traité avec Adam pour les 70 années de la vie de David (qui les lui avait cédées pour les 1000
années de vie qui lui appartenaient) et il le signa Métatron (l'écrivain et l'archiviste du ciel).
(17) Sanhédrin 65 b. La dernière partie est répétée 67 b, et le procédé est mentionné comme permis et distingué
de la magie interdite. La cause de ce procédé n'est pas indiquée.
(18) Berachoth 55 a.
(19) De même Blau, Altjudisches Zauberivesen (Budapest 1898), p. 122, où cependant l'important parallèle de
la « grande Hechaloth », chap. IX, est resté inconnu.
(20) Midrasch tehillim du Psaume 3, éd. S. Buber, 17 a. Le traducteur, R. Elazar, appartient au m8 siècle. D
convient de se reporter à ce sujet au chapitre II.
(21) D'après mon article « Jezirabuch » dans Encyclopaedia Judaica. vol. IX (1932), col. 104-111.
(22) Comme Laz. Goldschmidt, Das Buch der SchOpfung (1894), p. 84, le déclare, et reprenant son exemple,
plusieurs traducteurs récents.
(23) Johann Friedrich von Meyer, Das Buch Jezira (Leipzig, 1830), p. 24.
(24) Cette interprétation n'était pas seulement en vogue dans Tésotérisme juif de cette époque, mais elle se
trouve dans la tradition savante de Raschi (mort en 1103 à Troyes), qui est beaucoup plus ancienne que ses
commentaires concernant l'histoire du Talmud sur les « hommes » de Rabha.
(25) Cette insistance sur les contemplations des objets par Abraham manque dans plusieurs anciens textes, par
exemple dans celui de Saadia.
(26) Ce « forma » (we-zar) se trouve dans le texte à la fin des commentaires de Juda ben Barsilai, éd. Hal -
berstam, 266, mais ne se trouve pas à la page 99 (sans doute à la suite d'un erreur). Saadia aussi ne l'emploie
pas (éd. Lambert, p. 104), tout comme dans les autres interprétations des ordres du verbe. Dans le texte du
livre, la forme valable a la signification de « créa ». Juda ben Barsilai se donne la peine de rendre de façon ar -
tistique la signification des deux verbes. n combinait les lettres et la création s'accomplissait par l'action de
Dieu et par celle d'Abraham. D'après lui, ils avaient une signification différente chez Abraham et chez Dieu,
mais dans le texte aucune raison ne le motive.
(27) Commentaire concernant le livre Jezira, éd. Halberstam, p. 100 et 268. Ce texte se trouve au British Muséum,
de l'écriture de Jezira. Voir le catalogue de Margoliouth, n° 600 (vol. II, p. 197).
158 La kabbale et sa symbolique
(28) Le mot Zafah possède toujours, dans le texte hébreu des plus anciens ouvrages ésotériques, datant de
l'époque du Talmud, une signification essentielle et profonde, bien qu'elle soit d'ordre visionnaire et contemplatif.
(29) Ainsi chez Elasar de Worms, Chochmath ha-Nephesch (1876), 5 d, qui concluait du verset qu'Abraham et
Sem, le fils de Noé (non Sarah), s'étaient occupés du livre Jezira. De même, à la fin du texte non-imprimé du
Pseudo-Saadia au Jezira (Ms. Mûnich 40, 77 a), on peut lire : « Ainsi que quelqu'un démontre sa force aux
hommes, ainsi Abraham le fit en créant des personnes, ne-phaschoth, pour démontrer la puissance de Dieu,
qui s'est servie de la force créatrice des lettres.
(30) Bereschith rabba, 39, § 14, éd. Theodor, p. 378-379, et les parallèles notés. Le passage sur la création de
la mouche se trouve déjà dans le Sifre tannaïtique au Deut. 6 : 5, éd. Finkelstein, p. 54.
(31) Sanhédrin 67 b.
(32) H. Graetz, Gnostizismus und Judentum (1846), p. 110-115. H. J. Schoeps, Théologie und Geschichte des
Judenchristentums (1949), p. 207, prend une attitude très réservée à l'égard de ces dispositions.
(33) Homilia II, § 26, Rehm, p. 46.
(34) Jacoby, dans « Handwôrterbuch des deutschen Aberglaubens », vol. IV, col. 289, montre que ces images
apocryphes ont des parallèles curieux ; cela a été prouvé par des légendes très répandues concernant l'enfance
de Jésus, et où l'on trouve l'histoire de sa création d'oiseaux qui se sont ensuite envolés. Oskar Dâhnhardt, Natursagen,
vol. II (Sagen zum Neuen Testament), 1909, p. 71-76, a recueilli le riche matériel de ces images, qui
remontent jusqu'au ne siècle. Dans les études médiévales, arabes et juives, de ce motif, paraissent des élé -
ments magiques, tout à fait comme dans la création du Golem. D'après le Tôle-doth Jeschu hébreu, Jésus
prouva sa prétention à être le fils de Dieu, en créant des oiseaux d'argile, en prononçant le nom de Dieu sur
eux ; sur quoi ils s'animèrent, se levèrent et s'envolèrent dans le ciel.
(35) D'abord dans les Commentaires du Jezira par Elasar de Worms et ceux du Pseudo-Saadia qui sont du
même milieu. Cf. Leschonenu, vol VI (Jérusalem 1935), p. 40. Tishby a relevé dans la même revue, vol. XII
(1944), p. 50-51, un passage dans la traduction paraphrasée du livre de Juda Halevî, Kuzart, IV, 25, datant
sans doute du XII siècle, qui peut expliquer le passage concernant le nouveau langage du Golem. On mentionne
dans le livre Jezira que si l'homme possédait la puissance de Dieu (pour qui la pensée d'une chose sur
nous et elle-même sont identiques), il pourrait provoquer, par sa parole, la création du corps (gelamim), et la
Puissance de Dieu pendant la création, ce qui est totalement Impossible. L'emploi du Golem avec la signification
de corps est courant au XII« et XIII siècle. Cependant, le contexte curieux de ce passage présume que Tishby
aurait pu amplifier l'interprétation de ce texte dans le langage des Hassidistes. Comme ces cercles lisaient
le Kuzari, justement dans la traduction traditionnelle de Juda ibn Tibbon, de 1167, cette explication
semble assez improbable.
(36) Voir surtout Zohar I, 36 b, 56 a.
(37) R. Me'ir dans Bereschith rabba 20, § 12, éd. Theodor, p. 196. C'est à cette thèse appartenant à l'ésotérisme
juif que semble se rapporter la célèbre interprétation spirituelle d'Origène que plus tard Jérôme a atta -
quée et selon laquelle les « vêtements de peau » étaient précisément le corps matériel. Cette thèse se retrouve
fréquemment dans la littérature kabbalistique.
(38) Je me réfère brièvement au passage de Ginzberg, Legends of thé Jews, vol. V, 1925, p. 210.
(39) Ces lignes appartiennent à un autre passage du Talmud (Berachoth 63 b), tous justement placés à cet endroit.
(40) Georges Vajda, Juda ben Nissim ibn Malka, Philosophe Juif marocain, Paris, 1954, p. 171. Vajda croit
que cela s'est passé au début de l'étude, ce qu'on ne peut conclure avec certitude du texte. Peut-être cette information
se rapporte-t-elle plutôt à une intuition.
(41) « Neue Pessikta », dans Beth ha-Midrasch, de Jellinek, vol. VI (1877), p. 36-37. Le texte doit être confirmé
à plusieurs endroits.
(42) Dans Jellinek on peut lire rTDT, ce qui est sans doute une falsification de tOYl1'*% Jérémie (ce qui est
d'ailleurs assez facile à expliquer).
(43) Ed. Steinschneider, Magazin fur die Wissenschaft des Judentums, 1892, p. 83. Voir également par rapport
à la tradition mentionnée ici sur l'étude du Jezira par Abraham, le passage tout à fait identique d'Elasar de
Worms, Sefer Rokeach (hilchoth chassiduth) que donne Ginzberg, Legends.
(44) D'après la tradition juive du début du Moyen Age, Ben Sira est le fils du Prophète, ce qu'on pense devoir
conclure du fait que les noms de Sira. et de Jirmijahu (271) possèdent la même valeur numérique.
(45) Mss. Sefer gematrioth imprimé chez Abraham Epstein, Beitrage ZUT /û-dtschen Altertumskunde (Vienne
1887), p> 122-123.
(46) Targum et Midrasch concernant Genèse 4 : 26. Voir à ce sujet Ginzberg, Legends of thé Jews, vol. V, p.
151, où il y a de nombreuses indications.
(47) Mss. Halberstam 444 (New-Yorker Jewish Theological Seminary), 7 b., et Mss. Florence, Laurentiana,
PI. II, Cod. 41, 200. Le Mss. Halberstam ou sa copie est la source de la traduction latine dans De arte cabalistica,
éd. 1603, col. 759.
La kabbale et sa symbolique 159
(48) « Dieu est la Vérité ». Dans la rédaction du livre kabbaliste Peli'ah (vers 1350), ce changement important
à transformé le texte primitif Çemeth seulement). Voir à ce propos l'édition de Koretz 1784, 36 a.
(49) Dans un manuscrit du Sefer nizzachon appartenant à une bibliothèque romaine dont j'ai lu une copie par
Adolf Posnanski à Jérusalem, ce récit est présenté comme la tradition du Rabbi Juda le Pieux. Ginzberg, Legends,
I, p. 122 et V, p. 150, présente un texte identique datant de la soi-disant chronique du Jerachme'el an,
dans laquelle Enoch prend six mottes de terre, les mélange, les façonne et crée de la poussière et du limon une
figure humaine.
(50) Voir Konrad Mûller, Die Golemsage und die Sage von der lebenden Statue, dans les « Mitteilungen der
Schlesischen Gesellschaft f Ur Volkskunde», vol. XX (1919), p. 1 à 40 qui comprennent aussi peu d'anciennes
traditions du Golem que Hans Ludwig Held dans son livre Dos Gespenst des Golem, eine Studie ans der hebraïschen
Mystik (Munich 1927), où l'on trouve aux pages 104-116 des informations concernant les statues
vivantes. Le livre de Held a été écrit également avec beaucoup de sympathie pour ce sujet, mais il remplace à
tous les endroits significatifs la connaissance de la littérature hébraïque, qu'il ne possède pas, par des méditations
mystiques qui ne sont pas du tout justifiées.
(51) Schir ha-schirim rabba 7 : 9. De même in Zohar II, 175 a.
(52) Im Ra'fa mehemna III, 277 b, on dit à propos de la famille de bâtisseurs de tours de Babylone, que Samuel
et Lilith descendirent de leurs statues qu'ils vénéraient, partirent grâce à elles et furent ainsi des dieux.
Dans le Tikkun, n° 66 du Tikkune Zohar il est cependant écrit (975) qu'ils avaient mis à la bouche de ces statues
le schem mephorasch, et elles auraient parlé.
(53) Megillath 'Achima'az, éd. B. Klar (Jérusalem 1944), p. 17 et 27-28. Trad. allemande par M. J. Bin-Gorion,
Der Born Judas, vol. VI, « Kabbalistische Geschichten », p. 98-102.
(54) Pirke, Rabbi 'Eliezer, chap. 45.
(55) Deux comptes rendus de la Genizah du Caire ont été publiés par L. Ginzberg, l'un dans le Ha-gorent vol.
IX (1923), p. 65, jusqu'à la page 66 ; l'autre dans Ginze Schechter, vol. 1 (1928), p. 243. Ils sont conformes au
texte employé par l'auteur du Sepher ha-Chajjim traduit précédemment. Saul Lieberman, Yéménite Midrashim
(en hébreu, Jérusalem 1940), p. 17-18, a découvert le premier que ce Midrasch est la source de l'allusion
étrange, jusque-là incompréhensible, du discours du restaurateur du veau d'or au Koran, Sourate 20: 95.
(56) Je traduis d'après le Mss. Munich 207, 10 d/11 a (de l'année 1268) et Cambridge Add. 643 S 9 a. Gùdemann,
Geschichte des Erziehungswesens und der Cultur der Juden, vol. I (1880), p. 169, a supprimé tout le
passage concernant le veau d'or.
(57) C'est-à-dire l'Ephraïmite idolâtre mentionné dans Jud. 17, à qui le mi-drasch attribue la fabrication du
veau d'or.
(58) Ceci vient de Ezéch. 1, 10, où le Taureau, dans la Merkaba, regarde à gauche.
(59) Après une étude minutieuse des sources il convient de reprendre ce qui a été dit sur la première attesta -
tion de cette représentation dans le Pseudo-Saadia, « Eranos Jarbuch » XIX, p. 151, note 29.
(60) Seulement dans l'édition complète de Przemysl 1888,15 a, avec les tables de combinaison.
(61) Mss. British Muséum, Margol. 752, 66 a, Cambridge Univ. Libr. Add. 647, 18 a/b; Jérusalem Univ. Libr.
8°, 330, 248. Voir à ce sujet mon catalogue des codices à Jérusalem, Kitbe Jad be-Kabbala (1930), p. 75.
(62) 'Emek ha-Melech, Amsterdam 1648,10 c /d. Ce passage entièrement traduit de l'original en latin dans les
extraits de Knorr von RosenrothdanssajFCa&ôa/a denudata, t. II (en fait, le 3e tome de l'oeuvre complète) :
Liber Sohar restitutus (Sulzbach 1684), p. 220-221.
(63) La terre vierge de la montagne demande aussi à Elasar une explication magique du nom de Dieu, qui se
compose de 72 lettres, dans son Sepher ha-Schem, Mss. Munich, 81, 127 b. J'ai trouvé un matériel à peu près
identique dans Jahrbuch fur Jùdische Volkskunde, II (1925), p. 381, dans le texte médiéval magique mentionné
par Marmorstein. Il s'agit de l'épreuve imposée à une femme suspectée d'adultère. B. Rosenfeld,Die Golemsage,
reprend les sujets appartenant à cette anecdote (y compris l'égaré de mon article sur le « Golem »
dans 1' « Encyclopedia Judaica » (VII) 1931. B. Rosenfeld précise, p. 11, que cet exemple se rapporte quelque
part à la force de la Terre et à la mère Vierge d'Adam, qui se trouve déjà chez les Pères de l'Église et aussi
dans la littérature médiévale, en particulier dans le Haut Moyen Age allemand (Kôhler, dans « Germania »,
vol. VII, p. 476 ss.). Ce propos pourrait avoir été présenté par les kabbalistes allemands et ensuite attribué au
Golem.
(64) Saadia a corrigé « 231 portes », ce qui est exact au point de vue de la combinaison ; les Hassidistes allemands
réunissent d'une façon très compliquée les « 221 portes » dans le texte, comme en témoignent les
tables d'Elasar de Worms.
(65) Ainsi dans le commentaire qui se rapporte au chapitre 2, 5 d.
(66) J'ai employé, outre le texte de la première édition du Livre Jezira (Man-toue 1562) contenant les commentaires,
le Pseudo-Saadia du British Muséum, n° 754 dans le Catalogue of thé Hebrew Manuscripts de
Margoliouth, comme le manuscrit hébr. de Munich N° 40.
(67) C'est le héros légendaire de la Gnose Merkaba. Dans le manuscrit du British Muséum se trouve, cependant,
une autre abréviation : R. Z. Ce qui veut dire un « nommé » Rabbi Zadok. J'ignore de qui il s'agit.
160 La kabbale et sa symbolique
(68) Manuscrit 40, 55 b.
(69) Munich, manuscrit 341,183 b ; Cambridge, Add. 647,18 b (dans le manuscrit on trouve trois recettes
concernant le Golem).
(70) Ainsi dans le sche'eloth ha-saken § 97, manuscrit d'Oxford, Neubauer, numéro 2396, 53 a.
(71) Ner 'elohim d'Aboulafia, mentionné dans mon livre Major Trends in Jewish Mysticism (1946), p. 384.
(72) Dans les notes complémentaires de Jacob Baruch à l'édition du Scha'ar ha-Cheschek (Livourne 1790) 37
a, par Jochanan Allemanno. C'est à cela que se rapporte l'observation identique qui se trouve à Prague dans
l'exposé romanesque des légendes sur le Golem du « grand Rabbi Loew ». Cette version inventée librement
sur les événements essentiels et des fonctions nouvelles du Golem comme combattant les erreurs des meurtres
rituels, a été composée il y a environ cinquante ans et a été publiée en hébreu à partir d'un manuscrit apocryphe
de la bibliothèque de Metz, 1909, Wundertaten des Rabbi Loewmitdem Golem, par Juda Rosenberg
(l'auteur ?). La langue et le contenu font beaucoup penser à un auteur hassidiste qui écrivit après les procès
pour meurtres rituels des années 1880 et 1890 et qui avait une formation de kabbaliste et en outre des talents
littéraires (ce qui est assez rare dans ces milieux). Le livre de Chajim Bloch, Der Prager Golem (Berlin
1920), est une étude allemande de ce texte, dont le caractère tout à fait moderne a échappé à Fauteur qui a
étudié le texte. H a des mérites mais manque tout à fait d'esprit critique. Le jugement de Held ne témoigne pas
non plus d'esprit critique. Dans ces traités il s'agit de « die uns einzig ûberlieferten authentischen Urkunden »
(Gespenst des Golem, p. 95). Il se sentait sans doute très attiré par l'observation du texte de Bloch (p. 59), qui
se rapporte très étroitement à sa propre interprétation du Golem, comme le sosie de l'homme. Certains te -
naient le Golem pour « le fantôme de Rabbi Loew». Dans le texte hébreu, rien de semblable ne peut être rele -
vé à propos de cette phrase. Celle-ci a été écrite de mémoire par des auteurs comme Meyrink et Heldl Or, vers
la fin de ce livre en hébreu, se trouvent 19 « opinions apocryphes de Rabbi Loew sur la nature du Golem »,
qui, même si elles ont été découvertes il y a cinquante ans, s'abandonnent au sentiment kabbalistique aussi
bien qu'à la fantaisie de leur auteur. Il y est écrit au § 17 (voir nift'othMaharal'imha-Golem, Pyotrkow 1909,
p. 73) : « II est impossible d'étudier les lettres du livre Jezira telles qu'elles ont été imprimées et de créer avec
elles un homme ou un être vivant ; celui qui apprend seulement les combinaisons dans le livre, n'arrive pas à
créer quelque chose. En premier lieu, en raison des nombreuses corruptions du texte, de ses erreurs ; en se -
cond lieu parce que l'essentiel s'y trouve exprimé d'une façon spontanée et personnelle. Tout d'abord, l'homme
doit savoir quelle est l'illumination de chaque lettre, alors il saura tout naturellement la force matérielle contenue
dans chaque lettre. Tout cela peut être étudié, mais lorsque quelqu'un s'est livré à une telle considération,
tout dépend de son intelligence et de sa dévotion. S'il le mérite, il recevra l'inspiration par laquelle il peut
composer les lettres et les combiner afin de créer une créature dans le monde matériel. Même s'il écrivait les
combinaisons, son compagnon, qui en prendrait connaissance, ne pourrait les utiliser s'il ne comprenait pas,
par sa propre intelligence et sa concentration d'esprit, ce qui est nécessaire. Sinon tout resterait pour lui
comme un corps sans âme. A cet égard, Bezalel possédait la plus grande connaissance et il avait été porté par
la qualité de son esprit à créer un homme ou un être vivant. Il connaissait les véritables interprétations des
lettres avec lesquelles le ciel et la terre ont été créés.
(73) Le contenu de ce passage prouve très nettement qu'il ne s'agit pas d'un rappel du Golem, mais de Rabbe -
nu Tarn qui avait pris part au rituel. On ne raconte cela que pour illustrer le retour pendant la destruction du
Golem.
(74) Les idées mystiques d'Abraham Ibn Esra étaient apparemment plus claires pour eux que pour nous, en
tous cas elles n'étaient pas pour eux en contraste avec ses autres tendances grammaticales, exégétiques et
théologiques. Un commentaire d'Ibn Ezra au sujet du livre Jezira fut encore présenté en 1270 par Abraham
Aboulafia et fut caractérisé par lui comme « philosophique et en partie mystique ».
(75) Rien ne se rapporte à une puissance si destructrice du Golem dans le passage du Midrasch ha-Ne'elam
dans le Zohar chadasch (1885, 21 c), où il est écrit à propos de Genèse 6 :11 : « Par cela, on veut signifier le
Golem qui abime tout et qui fait tout périr. » Ici le Golem est employé pour désigner « l'homme impie, sans
âme », ainsi que dans le passage qui se trouve dans le Zohar I, 121 a et qui appartient au même Midrasch ha-
Ne'elam. « Rabbi Isaac a dit : « Quiconque pèche, doit être un Golem et non un homme. Ce qui veut dire :
quelqu'un qui ne respecte pas son âme sacrée et dont l'attitude est celle d'un animal. » Cette âme sacrée est la
partie divine, ceci en opposition avec la partie seulement vitale. Ce langage possède cependant une relation
avec la terminologie des Hassidistes. En effet, Joseph Gikatilla écrit déjà aux environs de 1274 dans le Ginnath
'Egos (Hanau 1615), 33 c (qui a été composé peu de temps avant le Midrasch ha-Ne'elam) : « le corps,
avec l'esprit vital habitant en lui et qui s'appelle t nefesch », par la force duquel le corps peut se mouvoir, se
nomme Golem ». Comme de coutume, et précisément dans le langage philosophique, Golem désigne seulement
le corps. Cet emploi du terme « Golem » pourrait avoir été influencé par la langue des Hassidistes alle -
mands. Voir à ce sujet mes développements ultérieurs dans le texte sur la question de l'âme dans le Golem.
(76) Je l'ai aussi admis dans mon article de l'Encyclopaedia Judaica 9 mentionné dans la note 63.
(77) Par suite d'une faute d'impression curieuse le Golem de Ben Sira a été rapproché du Haj ibn Jaktan d'Avicenne
(en hébreu : Ben Sina), qui a été décrit dans le célèbre poème philosophique d'Ibn Tofeil comme une
La kabbale et sa symbolique 161
espèce de Golem philosophique créé par generatio aequivoca. Dans Isaac ibn Latif, 'Iggereth Teschubha (Kobez
al jad, I, p. 48), le nom de Ibn Sira a été mal imprimé par suite d'une erreur et Ben Sira a été considéré
comme le Créateur de Jechiel ben 'Uriel, c'est-à-dire Haj Ibn Jaktan. A. Epstein a commis l'erreur (Beitrâgezw
jûdischen Altertumskunde (1887), p. 124) et en est venu à présenter des combinaisons erronées sur le Golem
de Ben Sira.
(78) D'après Jezira II, 5 ainsi que tous les manuscrits du British Muséum.
(79) Manuscrit de Munich, Hebr 346, mentionné dans mon livre Reschith ha-Kabbala (1948), p. 231.
(80) A ce propos voir mon explication de ce passage dans la traduction complète du livre Bahir (1923), p. 150.
(81) Cette interprétation de la parole du Psaume sur le manque de capacité de donner le pouvoir au Golem se
trouve également dans un texte des Hassidistes allemands. J'ai publié ce texte ; voir la note 79.
(82). Dans son commentaire du Jezirat manuscrit de Leyde, Warner 24, 224 b.
(83) Simon ben Samuel, hadrath kodesch (imprimé sous le titre 'adam sikhli à Thiengen, en 1560). L'auteur
emploie le terme « Golem », mais en même temps le langage philosophique de la parole comme matière, en
contraste avec la forme vitale déjà mentionnée, semble s'y mêler. Dans les dernières lignes de Genèse 2, 7 sur
le souffle de vie, l'auteur relève le mot chotam, sceau. Quant à la langue du « Golem », voir ci-dessus la note
75.
(84) Dans le commentaire sur la Tora de Bachja, Gen. 2, 7 (Venise 1544, 11 d), de même dans son Kad ha-
Kemach, éd. Ch. Breit, vol. II, 103 b.
(85) Manuscrit 838 du Jewish Theological Seminary de New York, 35 b.
(86) Jusqu'ici je n'ai trouvé cette image identique dans aucun texte kabbalistique. Et, ce qu'il y a encore de
plus intéressant, c'est qu'elle se retrouve aussi dans les opinions sur le Golem mentionnées a la note 72, d'un
auteur moderne qui la met dans la bouche de « Rabbi Loew » de Prague. Il est écrit au § 9 : « II fallait que le
Golem fût créé pour la femme sans pouvoir se multiplier et sans instinct sexuel. Car s'il avait eu cet instinct,
même seulement dans la proportions des animaux, qui ont beaucoup moins d'instinct sexuel que les hommes,
nous aurions eu de grandes difficultés avec lui, parce qu'aucune femme n'aurait pu se protéger contre lui ». Il
n'est pas étonnant que ce motif ait joué un rôle important dans les développements littéraires de la légende.
(87) Ibn Gabbaj, 'Abhodath ha-Kodesch, Partie II, § 31.
(88) Dans son Pardess Rimmonim, en. XXIV, § 10. De là proviennent les opinions d'Abraham Asoulai sur ce
sujet, dans son Chessed le-'Abraham, IV, § 30, en 1630 environ.
(89) Ainsi chez Abraham Galante (1570 environ), qui, dans son commentaire Sohore chammah du Zohar I, 67
b, donne une méthode qui, dans ses détails techniques, s'écarte beaucoup des anciennes recettes. Le texte du
Zohar lui-même connaît, en effet, le principe de l'influence destructrice du renversement de l'alphabet, qui a
été souvent mentionnée dans la littérature des kabbalistes.
(90) Ainsi dans le manuscrit qu'Hirschensohn a décrit en 1887 dans le numéro 31 de la première collection de
la Revue de Jérusalem, ha-Zwi, sur une feuille imprimée séparément (n° 27 de sa liste de manuscrits).
(91) Voir à ce propos Tarbiz, vol. 28 (1958-59), p. 68.
(92) Dans son Chidduschim à Sanhédrin, 65 b.
(93) Dans le Handwôrterbuch des deutschen Aberglauben, vol. IV (1932), col. 286 ss. Held a discuté dans «
Das Gespenst des Golem », aux pages 118 et 123, deux procédés de Paracelse, l'un concernant l'Homunculus
et l'autre la Palingenèse, qui en effet semblent être très apparentés, tous les deux étant issus du De natwa rerum.
Les propos audacieux que Paracelse soutient sur les dons de ses Homunculi n'apparaissent pas dans le
sens de la représentation du Golem.
(94) Jacoby a présenté dans le « Handwôrterbuch » une monographie de l'Homunculus qui devait paraître
dans les Archives de l'Institut grand-ducal de Luxembourg, section des sciences naturelles, nouvelle série,
tome XII. Malheureusement cette monographie n'a jamais paru, et à l'endroit indiqué se trouve seulement un
résumé inférieur à l'article du « Handwôrterbuch ».
(95) Ronald Gray, Goethe thé Alchimist (Cambridge, 1952), p. 205-220, surtout p. 206 à 208. Voir aussi à ce
sujet G. G. Jung, Paracelsica (1942), p. 94, sur la personnalisation de l'« Aquaster » paracelsique de l'Homunculus.
(96) Ce contact prématuré du Golem avec le motif de l'Homunculus aurait été attesté encore plus fortement, si
dans le Pseudo-Saadia sur Jez. II, 4. le mot « créature » (qui a été créé par magie) avait vraiment été expliqué
par la glose « homunculus ». Mais cela ne se trouve ni dans les manuscrits que j'ai pu comparer, ni dans l'édition
princeps de 1562, 956 (bien que B. Rosenfeld le cite dans ce livre, p. 18.
(97) « Jahrbiicher fur jûdische Geschichte und Literatur », Bd. 9 (1889), p. 27.
(98) Delmedigo, Mazreph la-Chochmah (Odessa 1865), 10 a.
(99) Voir Rosenfeld, p. 39, où également « Hamor Golim » est exactement interprété comme une traduction
hébraïque (d'un ignorant) de l'expression juive « leimener Golem » qui à cette époque (comme de nos jours
encore) constituait une injure appartenant au langage familier Yiddisch, dans le sens de « monstre ».
(100) Rosenfeld, op. cit., p. 17. Voir aussi la fin de note 108.
(101) Le surnom prouve déjà qu'il est très important à titre de Kabbale pratique (magie). Je cite Baalschem :
162 La kabbale et sa symbolique
celui qui possède la maîtrise du nom de Dieu et qui sait l'employer. Dans le Scha'ar ha-Jichudim, Lemberg
1855, 32 b, il est désigné : R. Elija, Baalschem Tob.
(102) Wûlfer dans ses « animadversiones » à propos de Theriaca Judaica (Hanovre 1675), p. 69, de Sal. Zevi
Uffenhausen.
(103) une lettre Joh. Christoph Wagenseil à la fin de son Sota hoc est Liber Mischnicus de uxore adulterii
suspecta (Altdorf 1674), p. 1198-1199. J'ai employé pour la traduction du texte allemand en partie la traduction
de Schudt dans ses Jûdischen Merckwûrdigkeiten (Francfort a. M. 1714), deuxième partie, Livre VI, p.
206 ss, qui, d'après B. Rosenfeld, p. 39, provient de « Monatlichen Unterredungen von allerhand Bûchern »,
vol. 1 (1689), p. 145. Schudt a quelque peu abrégé. Le principal passage original se présente comme suit :
« Hune [scil. Golem] post certas preces ac jejunia aliquot dierum, secundum praecepta Cabbalistica (quae hic
recensere nimis longum foret) ex... limo fin-gunt... Quamvis sermone careat, sermonicantes tamen, ac mandata
eorundemi satis intelligit ; pro famulo enim commun! in aedibus suis Judaei Polonic, utuntur ut quosvis labores
peragat, sed e domo egredi haud licet. In fronte istius nomen scribitur nomen divinum emeth... Hominem
hujusque modi, Judaeum quempiam in Polonia fuisse ferunt, cui nomen fuit Elias Baal Schem... Is, inquam,
ancillatorem suum in tantam altitudinem excrevisse intelligens, ut frontem ejus non amplius liceret
esse perfricanti ; hanc excogitavit fraudera ut servus dominem suum excalcearet... [et dominus] literam Aleph
in fronte digito deleret. Dictum, factum. Sed homo luteus, in rudem materiam cito re-solutus, corruente mole
sua quae insanum excreverat, dominum in scamno sedentem humi prostravit ut fatis ac luto pressum caput
non erigeret. »
(104) Cette remarque finale manque chez Schudt. Elle n'a pas d'autres parallèles dans d'autres traductions.
Elle semble confondre le Golem avec un esprit domestique. Pour cette raison, elle a pénétré dans le texte de
Jacob Grimm.
(105) Jakob Emden, Megillath Sepher (Varsovie 1896), p. 4.
(106) Dans les Responsen II, N° 82, d'Emden. La môme anecdote, bien qu'autrement formulée, se trouve encore
une fois dans la critique du Zohar par Emden, Mithpachath Sepharim (Altona 1769), 45 a. (il est indiqué
page 35, ce qui est faux).
(107) Johann Schmidt, Feuriger Drachen Gifft und wûtiger Ottern Gall (Co-bourg 1682), cité chez Schudt.
Le passage entier de Schudt se trouve aussi chez Held, p. 67-69.
(108) v0ir aussi à ce propos le passage sur le Midrash mentionné note 9, qui aurait rencontré une interprétation
semblable. On a beaucoup écrit sur cette légende de Rabbi Loew, elle a retenu de nombreux poètes. Ce
n'est qu'en 1837 que son authenticité a été prouvée, lorsque Berthold Auerbach l'a employée. Que le « Wunder
des R. Lôw mit dem Golem », par Juda Rosenberg, ne présente pas de légendes populaires, mais une littérature
moderne à tendance apologétique, cela a déjà été mis en relief précédemment (note 72). Voir aussi à ce
propos Nathan Grùn, « Der hohe Rabbi Lôw und sein Sagenkreis (Prague 1885) n° 33-38. Plus tard, on racontait
en Bohême que la ballade de l'apprenti sorcier de Goethe remontait à une visite de Goethe à l'école « Alt -
neuschul » de Prague. Voir à ce propos M. H. Friedlander, Beitrâge zur Geschichte der Juden in Màhren,
Brïinn 1876, p. 16. Friedlànder y parle d'une tradition « bien connue ». Je n'ai pas pu vérifier si cela est exact.
(109) On trouve chez B. Rosenfeld, aux pages 23-25, de semblables sujets, qui font partie des collections de
l'Institut scientifique juif de Wilna (actuellement à New York).
(110) Dans l'introduction de R. Chajim au commentaire du Gaon de Wilna, Sifra de Zeni'utha, une partie du
Zohar, éd. Wilna 1819.
(111) Held, Gespenst des Golem, p. 155-161.
La kabbale et sa symbolique 163
Table des matières
Introduction.......................................................................3
1. L'autorité religieuse et la mystique.....................................5
2. Le sens de la Tora dans la mystique juive..........................28
3. Kabbale et mythe..........................................................73
4. La tradition et la nouvelle création dans le rite des kabbalistes
......................................................................................97
5. L'idée du Golem dans ses rapports telluriques et magiques.129
164 La kabbale et sa symbolique

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