mercredi 13 juin 2012

YS, partie 2


YS
REECRITURES D’UNE
LEGENDE ARMORICAINE

http://ker.morigan.free.fr/Cours/MASTER/Ys.pdf


CONDE PARTIE :
DE LA LEGENDE A L’ŒUVRE- 29 -
Les sources de la légende apparaissent donc multiples, et il est difficile voire
impossible de trouver un hypotexte, qu’il relève du récit mythique, de l’hagiographie ou
de l’anecdote historique. Et si les sources sont sujettes à cautions, c’est également le cas
des réécritures de la légende de la ville d’Ys qui ont été pour la plupart mêlées à toute
une gamme de controverses. Controverse sur leurs sources, controverse sur leur forme,
controverse sur leurs auteurs, la mise à l’écrit de cette légende semble être un travail
périlleux et à l’accueil incertain. Dès lors, considérant les nombreuses critiques  et
controverses qu’ont subis de plein fouet ou de manière plus éloignée les œuvres  du
corpus doivent elles être regardées comme des sous-produits, de la para-littérature
comme le regrette Paul Zumthor
64
, ou au contraire comme des œuvres littéraires à part
entières ? Le format de la bande dessinée, celui de la chanson populaire peuvent-ils être
considérées dans une réflexion littéraire ? Pour venir à bout de ces questions, il sera
nécessaire de se pencher sur les controverses qui ont fait et font encore rage dans la
périphérie ou au sujet même de ces réécritures, posant ainsi la question de la définition
de la littérature face à des formes parfois atypiques, avant d’envisager la mise à l’écrit
proprement dite, qui transforme les sources éparses évoquées plus tôt, les érigeant en
œuvres littéraires originales.
CHAPITRE PREMIER : CONTROVERSES
Diverses controverses fleurissent autour des réécritures. Textes anciens contre
littérature, histoire des religions contre création littéraire, les points de vue divergent et
s’affrontent de livres en essais et de préfaces en dédicaces. La polémique la plus connue
est celle du  Barzaz Breiz, laquelle pose les jalons d’une querelle qui perdure encore
aujourd’hui. Encensé pour son ouvrage qui est encore perçu aujourd’hui comme
l’amorce de l’essor de la culture bretonne, Théodore Hersart de La Villemarqué, suite à
la critique de François-Marie Luzel, est précipité avec son contradicteur dans une
querelle épuisante pour l’un comme l’autre et qu’ils ne semblent pas avoir voulue.
En effet, François-Marie Luzel était le premier à admirer les Barzaz Breiz et son
auteur, mais effectuant lui-même un grand travail de collecte avec une méthode
                                               
64
Paul Zumthor, La lettre et la voix de la « littérature » médiévale, Paris, Éditions du Seuil, Poétique, 44,
1987, (346 p.), p. 8.- 30 -
rigoureuse, préférant la prise de note littérale à l’esthétique poétique de son aîné, il en
vint à douter de l’authenticité des pièces du Barzaz Breiz d’une part, et de celle de la
langue bretonne  employé par Théodore Hersart de La Villemarqué. Cette dernière
interrogation  basée sur l’orthographe curieuse du poète  a enflé jusqu’à la supposition
erronée que Théodore Hersart de La Villemarqué ne savait tout simplement pas parler
breton. Néanmoins, la première interrogation s’appuyait sur un travail autrement plus
documenté par des années de recherches de contes et de chants populaires qui mènent
François-Marie Luzel à interroger les méthodes de  Théodore Hersart de La
Villemarqué. La correspondance de  François-Marie  Luzel avec  Ernest Renan est
éclairante, et « contient la première analyse concrète des méthodes de travail de  la
Villemarqué :  Plus j’avance dans mon travail et plus je me convaincs que M. de la
Villemarqué a joué chez nous le rôle de Mac Pherson et qu’il nous trompe tous depuis
plus d’un quart de siècle. […] je crois que les chants anciens, jusqu’au XVIème siècle
au moins sont souvent entièrement de sa composition, et quand ils ne le sont pas, ce
sont des poésies réellement répandues dans le peuple, mais qu’il a adroitement
détournées de leur destination originelle pour les rattacher à quelque fait marquant de
notre histoire nationale
65
», et lorsqu’il demande conseil à Renan sur la marche à
suivre, ce dernier répond que « La science a pour loi suprême la sincérité absolue. Dites
tout ce que vous pensez, mais dites le sans personnalité. […] Sa publication est nulle
sous le rapport de la critique et de la philologie. Mais je ne crois pas qu’il ait fabriqué
de pièces, ni même qu’il ait fait des altérations ou des interpolations, sciemment
voulues
66
». Les éléments à charge sont  prêts,  cependant ce n’est pas François-Marie
Luzel mais une note de  René-François Le Men dans son édition du catholicon qui
amorce les hostilités en parlant de ce « Recueil [le Barzaz Breiz] dont le succès fait le
plus grand honneur à son auteur mais qui n’a pas la moindre authenticité au point de
vue littéraire ou historique […] des pièces qui le composent, en effet, celles qui sont
relatives à Gwenc’hlan, à la ville d’Ys, […] sont de l’invention de M. de La
Villemarqué. Jouez au barde, à l’archi-barde, ou même au druide si cela vous amuse,
mais n’essayez pas de fausser l’Histoire par vos inventions. La vérité se fera jour tôt ou
tard, et de vos tentatives malhonnêtes, il ne vous restera que le mépris
67
». Théodore
                                               
65
Françoise Morvan,  François-Marie Luzel : Enquête sur une expérience de collecte folklorique en
Bretagne, Rennes, Terre de brume : Presses universitaires de Rennes, Bibliographie, 1999, p. 168.
66
Op. cit., p. 169.
67
Op. cit., p. 170.- 31 -
Hersart de La Villemarqué porte plainte, et demande à ce que ces propos diffamants
soient retirés, mais la querelle est déjà lancée. Accusé d’avoir créé de toutes pièces les
chants qu’il présente,  il se drape dans sa dignité et ne donnera aucune explication ni
aucune note ni aucun carnet, se bornant à une seule déclaration. « Pour ce qui est des
chansons bretonnes, je n’ai rien à dire, rien à ajouter, sinon que j’ai cherché loyalement,
sincèrement, la vérité historique et philologique, en confrontant les divers textes
68
».
Il faudra attendre 1989 avec la publication de Aux sources du Barzaz-Breiz : la mémoire
d’un peuple, version publique  de la thèse de Donatien Laurent soutenue en 1974
intitulée Aux origines du Barzaz-Breiz et basée sur les carnets que l’auteur du Barzaz
Breiz n’avait jamais consenti à rendre public pour que l’authenticité des chants soit
enfin reconnue. Cette thèse renverse celle de Francis Gourvil qui allait jusqu'à affirmer
que Théodore Hersart de La Villemarqué ne parlait pas breton, mettant ainsi un frein à
la querelle. Mais le principe est posé, et la suspicion est désormais la règle, opposant
d’un côté la science du texte et de l’autre la création littéraire. Dès lors, toute production
reprenant des éléments populaires sera suspecte, et les nombreuses réécritures de la ville
d’Ys sont autant de textes suspects d’être des falsifications, des créations malhonnêtes
et autres pseudo-littératures.
Mais cette querelle n’est pas la seule qui gravite autour de la légende, car une
seconde controverse a pris corps au fil des publications de Christian-J Guyonvarc’h. Il
s’agit de la polémique qui oppose ce chercheur à Jean Markale
69
. Elle s’ouvre avec une
déclaration du chercheur dans  Textes Mythologiques Irlandais, affirmant ainsi que
« M. Jean Bertrand, dit Jean Markale, se fait parfois passer pour professeur de lettres
classiques. Il ne dit jamais où il enseigne ; Mais […] il ne sait pas accentuer le grec,
ignore tout du latin […] il ne sait pas combien de cas comporte la déclinaison irlandaise
(tantôt deux, tantôt trois)[…]. Jean Markale lui-même se cite très complaisamment dans
ses publications ultérieures et, chaque fois qu'il est question d'un texte irlandais, il
renvoie à  L'épopée Celtique comme si cet ouvrage contenait des traductions ou
                                               
68
Op. cit.,p 170.
69
Nom de plume du professeur Jean Bertrand. Né en 1928, il enseigne de 1953 à 1979 avant de se
consacrer à l’écriture. Passionné par les contes et légendes celtiques, ainsi que par la matière de Bretagne,
il se considérait lui-même comme un poète et non comme un chercheur.  Il œuvra à vulgariser et diffuser
aussi largement que possible les contes et légendes anciennes jusqu'à sa mort en 2008. Il est l’un des
acteurs majeurs de la renaissance de la culture bretonne. A cette biographie en partie tirée d’un article sur
l’auteur paru dans Communication et Influence, n°5, juin 2008, p. 4 ; il faut ajouter, dans le cadre de cette
étude, qu’il est notamment l’auteur de la préface, de la postface ainsi que de la quatrième de couverture
de Bran Ruz.- 32 -
constituait la référence essentielle. Tout cela est, au mieux, une plaisanterie
70
». Ce
passage illustre bien l’animosité qu’entretient le chercheur vis-à-vis  du poète, une
rancœur que l’on retrouve de manière systématique dans les ouvrages de Christian-J.
Guyonvarc’h, que ce soit explicitement, par des notes en bas de page indiquant des
ouvrages pour signaler qu’ils présentent des faits erronés, soit par allusions dans le
texte. « Mais ce ne sont plus des hagiographes qui sont désormais en cause, ce sont, soit
des littérateurs, soit des érudits ou, au moins, des gens ayant une quelconque teinture
d’érudition bretonne, plus souvent folklorique que philologique
71
». De la même
manière que les contradicteurs de Théodore Hersart de La Villemarqué critiquaient ses
méthodes, Markale est attaqué sur sa maîtrise des langues anciennes, sur son habitude
de reconstruire des textes et de les adapter à partir de textes anciens et disparates, mais
sans citer de sources exactes ni publier ces sources sans altérations. Cette méthode est
aux antipodes des méthodes rigoureuses de Christian-J Guyonvarc’h, dont les travaux
de traduction et d’établissement de textes anciens sont reconnus pour leur sérieux et
pour leur fiabilité.
Ainsi, la première annexe de La Légende de la ville d’Is présente le Livaden Geris
au travers d’une grille critique qui ne manque pas de rappeler les deux polémiques, et
dont la lecture linguistique linéaire s’emploie à relever chaque incorrection dans  la
langue bretonne employée par  Théodore Hersart de La Villemarqué.  Les deux
chercheurs démontrent ainsi encore une fois que les versions des chants rapportées dans
le Barzaz Breiz, et le Livaden Geris en particulier ne sont pas des originaux mais des
reconstitutions  à partir de plusieurs variantes traduites et réécrites en français,
retravaillées dans cette langue, puis traduites à nouveau en breton. L’étude de la
chanson pointe également sur la langue employée, amalgame de gallois, de breton et de
vannetais. « L’examen linguistique ayant été fait et s’étant révélé profondément négatif,
il reste à examiner les données conceptuelles
72
». Analyse rapidement effectuée, les
deux chercheurs réaffirment le caractère tantôt faux, tantôt invérifiable des assertions de
Théodore Hersart de La Villemarqué dans l’argument qui précède la pièce et dans la
                                               
70
Christian-J. Guyonvarc'h, Textes Mythologiques Irlandais I, Rennes, Ogam-Celticum, 1978, p. 39.
71
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 113.
72
Op. cit.,pp. 86-87.- 33 -
notice qui la suit, tout en notant que « La Villemarqué est loin d’être le seul [à faire des
affirmations sans fondement] et il n’est même pas le pire
73
».
Dans une moindre mesure, la pièce de Souvestre soulève auprès des deux
chercheurs les mêmes problèmes que le  Livaden Geris. L’exactitude des sources et
l’exactitude de la transmission. A cet égard encore une fois le jugement est incisif, les
textes de Souvestre leur « font le plus souvent l’impression de trahir leurs origines »
même s’ils précisent plus tard que ces textes « Abstraction faite de la trop grande qualité
du style, conservent des éléments qui relèvent du mythe, qui l’expliquent ou
l’explicitent
74
». Cette précision est très éclairante  vis-à-vis  du mode critique adopté.
Les textes sont envisagés comme les matériaux scientifiques d’une recherche sur les
mythes et sur l’histoire, la réécriture est vue uniquement comme une discipline qui
déforme ce qui a été, ce qui en fait un mode d’écriture fantaisiste et sujet à caution. Seul
l’établissement de textes anciens, leurs reproductions  et traductions  littérales,
rigoureuses et publiées avec leurs variantes si possible seraient dès lors dignes d’intérêt.
Le style est alors non pas une marque de la qualité littéraire d’un texte mais une tare qui
fait obstacle à l’étude de ces textes. Ce point de vue sur les textes du corpus se retrouve
également dans les mentions faites par les deux chercheurs à propos de La Légende de
la ville d’Ys.
Basé en grande partie sur la version d’Emile Souvestre qu’il développe en y
adjoignant des passages d’autres versions de la légende, le roman de Charles Guyot
modèle sa propre version de la légende « d’après les textes anciens
75
». Encore une fois,
les deux chercheurs regrettent  que « tout cela a été arrangé ou adapté, ou encore
aggravé par l’imagination trop fertile de Charles Guyot ajoutée à celle d’Emile
Souvestre ; et accepté trop facilement par des littérateurs qui ne se sont posés aucune
question. Nous pouvons affirmer sans mentir que nous n’avions jamais assisté à une
telle catastrophe légendaire à  la limite de l’escroquerie
76
». Cette appréciation se base
d’une part sur le manque d’informations que fournit Charles Guyot au sujet des sources
du  roman tout en laissant entendre par le sous-titre que ces sources existent et sont
anciennes, mais aussi d’autre part sur les ajouts scénaristiques, tel que « Malgven, la
                                               
73
Op. cit., p. 10.
74
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 78.
75
Note placée en sous-titre de La Légende de la ville d’Ys.
76
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 123.- 34 -
reine du Nord
77
» qui ne semble apparaître nulle part dans les textes anciens, d’autant
que cette mère hypothétique de Dahud n’est pas compatible avec le mythe de la femme
de l’autre monde, car « la femme de l’Autre Monde, de par ses origines, est sans âge et
n’a nul besoin de généalogie : du seul fait de son existence, elle est de naissance
royale
78
! » La légende de la ville d’Ys de Charles Guyot leur semble également
invraisemblable d’un point de vue historique, car « est-il vraisemblable qu’un roitelet
breton armoricain ait eu les moyens matériels d’armer une flotte de guerre et d’aller
jusqu’en Norvège chercher bataille ? […] En outre, le nom de la reine Malgven n’est,
pour autant que nous le sachions, ni breton, ni scandinave
79
». Enfin, Christian-J
Guyonvarc’h appuie sur la méconnaissance de la langue, non seulement avec  le nom
suspect de Malgven, mais également avec celui de Morvarc’h
80
, appliquant à nouveau
un principe de méfiance sur les capacités linguistiques de l’auteur déjà soulevée lors de
la querelle du Barzaz Breiz et de la polémique autour de Jean Markale.
Ces polémiques visent l’aspect linguistique et historique de ces textes considérés
en tant que témoignages d’une culture et vecteurs de mythes dont ils ne seraient que des
résurgences pas toujours conformes à leurs origines. Mais ce point de vue, s’il est
capital pour en saisir les racines fondamentales n’est pas le seul qui puisse éclairer les
ouvrages du corpus. En effet, plus que des témoignages, ces textes ne sont-ils pas
également des œuvres littéraires ?
CHAPITRE II : MISE A L’ECRIT
Les processus de mise à l’écrit qui ont mené à la création des textes du corpus ont
cela de commun qu’ils ne résultent  pas d’une transcription littérale des légendes
rapportées. Que ce soit la fusion dans un seul conte, la conversion en pièce poétique, la
transposition en roman, l’incorporation à un journal, ou la mise en images dans une
                                               
77
Charles Guyot, La Légende de la ville d’Ys, p. 17.
78
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 115
79
Op. cit.,Néanmoins, l’ouvrage de Charles Guyot ne pas mentionne la Norvège.
80
Il a déjà été dit dans l’introduction que cet argument était sujet à caution, mais il faut souligner en outre
que la graphie utilisée dans le roman n’est pas celle citée dans La Légende de la Ville d’Is. Charles Guyot
écrit « Morvark » et non « Morvac’h ». - 35 -
bande dessinée, chacune de ces réécritures a transformé le matériau légendaire. Ce que
les linguistes, historiens et ethnologues peuvent voir comme des impuretés peut se
révéler être en fait, en tant que marque de la littérarité, les empreintes du style, faisant
de ces textes non pas seulement des objets témoins, mais des œuvres littéraires à part
entière.
Cette littérature est variée. Du conte au roman, du chant à la nouvelle, sans oublier
la nouvelle graphique, il serait risqué de tenter de définir auprès d’un tel corpus ce qui
est littérature et ce qui ne l’est pas, en traçant une ligne de démarcation arbitraire. Pour
reprendre les termes de Julien Gracq «  La littérature n’est pas forcément ceci ou cela.
Par rapport aux autres arts, elle n’est jamais pure. Elle s’étend du fait divers raconté
dans un quotidien, où il y a tout de même 1% de littérature, à un sonnet de Mallarmé, où
il y en a 99%. Elle a tout ce qu’il faut pour inviter à la considérer cas par cas
81
». Ainsi,
les objets littéraires étudiés ici seront des réécritures, c'est-à-dire la réfection de textes
plus anciens sous une nouvelle forme. La réécriture, cette « littérature au second
degré
82
» ne manque pas d’être souvent qualifiée de simple  imitation, de pseudolittérature ou de sous-littérature. Mais réduire ainsi cette ancienne pratique revient  à
oublier de considérer l’étendue des exercices de style que recouvre  avec dédain les
termes « affabulations, broderies et inventions
83
». Gérard  Genette fait figurer à cet
égard dans Palimpsestes une citation de Giraudoux qui éclaire le genre de la réécriture
sous un autre angle, affirmant que  « le plagiat est à la base de toutes les littératures,
excepté la première, qui d’ailleurs nous est inconnue
84
». Ainsi, ces textes imités
transformés et reforgés se font par leur travail d’écriture des œuvres littéraires
authentiques, et non de simples faux.
Le texte d’Emile Souvestre, Keris, court sur les quatorze dernières pages du Foyer
Breton, dans le chapitre réservé à la Cornouaille, et rapporte une version qui fait la
synthèse de plusieurs sources écrites dont celle d’Albert Le Grand
85
, ainsi que d’autres
sources orales moins identifiables, car par essence non écrites. Le conte est introduit,
                                               
81
Julien Gracq, « Entretiens avec Jean-Louis de Rambures, Jean-Louis Tissier, Jean Carrière, Jean
Roudaut, Jean-Paul Dekiss, Bernhild Boie », BBF, 2002, n° 3, p. 105-106 (Consulté le 14 août 2009)
[en ligne] Adresse URL : (http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2002-03-0105-004).
82
La littérature au second degré, sous titre de Palimpsestes de Gérard Genette.
83
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 109.
84
Gérard Genette, Palimpsestes, Paris, Seuil, collection Poétique, 1982, p. 433.
85
Nommé « Albert de Morlaix » dans le Foyer Breton.- 36 -
comme les autres pièces de l’œuvre, par le récit enchâssant d’un périple romancé en
Bretagne. C’est cette forme plaisante du recueil présenté à la manière d’un carnet de
voyage entourant et introduisant les divers contes et légendes relatés qui enchantent
Théodore Hersart de La Villemarqué et lui fait dire que « M. Souvestre les enchâssait
dans une monture brillante
86
». Ainsi mis à l’écrit, le Foyer breton se conforme à un
certain horizon d’attente littéraire, mais il brouille les pistes pour le chercheur en quête
des hypotextes oraux.  La légende passe, d’un « résumé dont le contenu est à la fois
littérairement correct et pauvre en détails
87
» à un texte « refondu dans le moule
hypercorrect d’un grand écrivain
88
», ce qui suppose tout à la fois un travail de collecte,
un travail comparatif, et un travail linguistique de réfection du texte selon une norme
littéraire. Les termes employés par Christian-J Guyonvarc’h à propos de cette réfection
indiquent bien d’une part qu’il la considère comme correcte mais abusive, tout en
reconnaissant la qualité littéraire de l’auteur, lui concédant pour sa nature double
d’œuvre et de collecte de témoignages un « certificat d’authenticité
89
».
Hypercorrect, adjectif.
Linguistique. «  Se dit d'une forme reconstruite avec la préoccupation
de substituer à un état qu'on suppose altéré un état supposé correct  »
(Marouzeau). Forme, graphie hypercorrecte (et fautive).
Par extension. Se dit de formes linguistiques extrêmes, anormales ou
fautives, substituées aux formes normales par un locuteur pour acquérir
un statut social plus élevé
90
.
La version de Souvestre reprend donc les éléments hagiographiques présents dans
les annales, chroniques et vies des saints, tout en y adjoignant les détails issus du
folklore et qui sont absents des textes hagiographiques succincts. « Cette tradition, telle
que nous la donnons ici, s’éloigne en plusieurs points importants, de la version publiée
par Albert de Morlaix. Il est évident que l’imagination populaire s’est plu à commenter
les faits et à multiplier les détails de la légende primitive. Nous engageons le lecteur
curieux d’étudier les caprices de cette imagination, à comparer le conte populaire au
                                               
86
Théodore Hersart de La Villemarqué, op. cit., p. 20.
87
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 84.
88
Op. cit., p. 84.
89
Op. cit., p. 85.
90
Version électronique du Grand Robert de la langue française, version 2.0, Sejer, 2005.- 37 -
récit d’Albert
91
». Entre la tradition écrite et orale, le travail de réécriture de Souvestre
ne peut se réduire à un simple témoignage fidele.
Le début du récit relate la rencontre du roi Gradlon avec saint Corentin dans son
ermitage, après une longue journée de chasse en forêt. Les textes anciens mentionnent
cet épisode, certains de manière succincte, comme dans la Vie des Saints de la Bretagne
Armorique d’Albert de Grand, ou de façon plus étendue comme dans  l’Histoire de
Bretagne de Pierre le Baud, mais chacune mentionne le miracle biblique accompli par
saint Corentin, consistant en une multiplication de victuailles, et en l’occurrence, de
poissons, permettant ainsi à la troupe nombreuse du roi de se rassasier avec un seul
morceau de poisson. De plus, le poisson sur lequel le morceau est prélevé, second
miracle, n’est pas blessé dans l’opération. « le petit morceau de poisson se multiplia de
manière à rassasier deux fois plus de convives que le roi n’en avait à sa suite […], pour
surcroit de merveille, le petit poisson dont Corentin avait coupé une partie, nageant dans
la fontaine, aussi sain et aussi entier que si le couteau du saint ne l’eût jamais touché
92
».
Dans la version de Souvestre, un troisième miracle survient lorsque  saint Corentin
convertit également de l’eau en vin,  ce qui constitue une augmentation thématique.
« l’eau qui avait été puisée dans la cruche d’or se changea en un vin aussi doux que le
miel et aussi chaud que le feu
93
». Ce dernier miracle ne figure pas dans les versions
écrites précédentes, il s’agit donc soit d’un ajout populaire par imitation des miracles du
Christ, soit un ajout de Souvestre augmentant ainsi les mérites du saint. La construction
de cette partie relatant les miracles du saint est identique dans sa structure, que se soit
dans la version de Souvestre ou dans les annales, chroniques, et vies des saints.
Certaines formulations sont même quasiment identiques d’une version à l’autre, comme
les moqueries envers le saint :
Le maistre d’hôtel se prit à rire
94
> Mais l’échanson et le cuisinier se prirent à rire
95
Ou plus loin, à propos du poisson dont la vie est miraculeusement préservée :
sain & entier nageant par la fontaine
96
> nageant dans la fontaine, aussi sain et aussi entier
97
                                               
91
Emile Souvestre, Le Foyer breton, Paris, Michel Lévy Frères, 1858, p. 232.
92
Emile Souvestre, op. cit., p. 234.
93
Op. cit., p. 234.
94
Pierre Le Baud, op. cit., p. 45.
95
Emile Souvestre, op. cit., p. 233.- 38 -
Mais  Keris présente également le thème de la submersion, peu développé dans les
versions  présentes dans les hagiographies, annales et chroniques. Et avec le
développement de la submersion, Dahud, éclipsée  des textes christianisés, est
pleinement réintégrée dans la légende, se présentant alors comme une femme
pécheresse. Il en va de même pour l’étranger rouge, qui s’avère être la figure du diable,
si récurrente dans les contes populaires, et qui fait son entrée écrite dans la légende de la
ville d’Ys. Il est difficile voire impossible de dire à quel point le texte final est fidèle
aux témoignages d’origine, et à quel point le processus de réécriture  a transformé ce
texte oral. Néanmoins, il est aisé de noter que le texte de Souvestre a été réactualisé, les
tournures archaïques étant  remplacées. De plus, le niveau de langue a été élevé afin de
correspondre au style « hypercorrect » de l’auteur qui « transcrit sous une forme
littéraire très achevée des textes populaires
98
».
La version du Barzaz Breiz, le Livaden Geris a subi, comme les autres chants du
recueil  toute une  série de modifications.  Mais là encore, établir avec certitude les
modifications exactes effectuées sur un texte dont l’hypotexte n’est ni établi ni publié
reste périlleux. Néanmoins, à l’éclairage des critiques formulées notamment par
François-Marie Luzel et par ses continuateurs, ainsi qu’à la lumière du préambule et de
l’introduction du  Barzaz Breiz, il est possible de retenir quelques procédés qui se
manifestent dans ce chant comme dans les autres pièces du recueil.
Tout d’abord, les chants populaires, en tant que textes oraux transmis de bouche à
oreilles et mémorisés par cœur sont ponctués de répétitions, de refrains et de motifs
récurrents facilitant leur mémorisation ainsi que leur réception. L’un des arguments
avancés pour démontrer que les chants du Barzaz Breiz sont des faux est l’absence de
ces répétitions. Dans le Livaden Geris par exemple, il n’y a pas de telles répétitions, le
chant est relativement court, composé de cinq strophes et exempt de refrain.  Sous
couvert de rendre le chant plus dynamique, Théodore Hersart de La Villemarqué a donc
                                                                                                                                             
96
Albert le Grand,  La Vie de saint Corentin,  (Page consultée Lundi 1
er
Juin 2009) [En ligne].
Adresse URL : (http://www.gwiler.net/saints/scorentin.htm).
97
Emile Souvestre, op. cit., p. 234.
98
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 84.- 39 -
procédé à ce que Gérard Genette classe sous le  vocable explicite d’amputation
99
,
supprimant certains passages des chants d’origine.
Par ailleurs, le style et la langue ont été largement modifiés. Les chants populaires
ont, des propres aveux de Théodore Hersart de La Villemarqué, une formulation crue et
une langue impure que le vicomte ne trouve pas à sa convenance. « Il existe entre la
langue dont se servent les poètes populaires de la Bretagne et les chants qu’ils
composent, un désaccord singulier. La poésie est très riche et la langue très pauvre. La
langue suffit tout juste à rendre, sans avoir recours aux formes grammaticales et aux
vocabulaires étrangers, les idées du peuple qui la parle
100
». Le texte français est donc
policé et expurgé, selon la terminologie de Gérard Genette
101
toujours, des marques de
cette « langue très pauvre
102
». Ces transformations sont encore plus visibles dans le
texte breton dont Christian-J. Guyonvarc’h a fait l’analyse sans l’interpréter. Théodore
Hersart de La Villemarqué considère la langue du texte breton d’origine « très pauvre »,
mais discerne « qu’elle n’a pas toujours été aussi dénuée ; ses haillons laissent briller
parfois les fils d’or d’une splendeur passée
103
», ainsi réécrit-il le texte breton à partir du
texte français réécrit et policé, non dans le breton patoisant  d’origine, mais dans la
langue de l’« excellent grammairien Breton, M. le Gonidec
104
». Les emprunts au
français, nombreux dans la langue  bretonne populaire, sont remplacés par des
équivalents provenant du vannetais, ou dans la langue galloise lorsque le terme adéquat
n’existe pas dans les variantes dialectales de la langue bretonne. La démarche visant à
restaurer artificiellement un état supposé antérieur de la langue  peut être amplement
critiquée, et elle l’a d’ailleurs été, mais il n’y a nulle fantaisie dans le travail de
traduction de Théodore Hersart de La Villemarqué visant à produire en quelque sorte un
texte breton universel et pur, c'est-à-dire non patoisant et exempt de français.
Le  Livaden Geris apparait donc comme un texte policé, poétique et nettement
retravaillé, mais ces transformations ont un effet curieux. « Le chant imprimé dans le
Barzaz Breiz édulcore et affaiblit considérablement la matière de la légende, comme s’il
                                               
99
Gérard Genette, op. cit., p. 164.
100
Théodore Hersart de La Villemarqué, Barzaz Breiz, Edition Du Layeur, février 2003, p. 56.
101
Gérard Genette, op. cit., p. 270.
102
Théodore Hersart de La Villemarqué, op. cit., p. 56.
103
Op. cit., p. 56.
104
Op. cit., p. 18.- 40 -
avait voulu gommer une trop forte empreinte chrétienne
105
». Cet aspect est plutôt
étrange dans un recueil où la majorité des pièces sont étroitement liées à l’exaltation des
vertus chrétiennes, ce qui fait dire à François-Marie Luzel que Théodore Hersart de La
Villemarqué et ceux qui partagent ses points de vue constituent « le clan des bardes et
des cléricaux ».
Dans la nouvelle de Guy de Maupassant, la matière de la légende est encore plus
édulcorée, mais chez cet auteur, l’affaiblissement du thème chrétien étonne moins. Un
peu à la manière d’Emile Souvestre, la légende est un récit enchâssé dans un carnet de
voyage,  rapportée au narrateur par un  personnage rencontré au cours de ses
pérégrinations et que le narrateur nous rapporte à son tour. Chez Souvestre, il s’agissait
« du vieux pêcheur », chez Guy de Maupassant, il s’agit du guide du narrateur, « Un
homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les navires de l'État
106
». La
spécificité de cette version de la légende tient en plusieurs points. Tout d’abord, le
principe de la légende tout entier nous est relaté, sans luxe de détails, mais avec
suffisamment de précisions pour que l’essentiel du mouvement  de la légende soit
retranscrit. Plus encore, les thématiques importantes de la légende sont mises en avant
par l’élision de tout détail, et amplifiées par la conclusion placée par  Guy de
Maupassant à la fin du passage. « Cette légende est donc une histoire de Sodome
arrangée à l'usage des dames
107
».
Ce faisant, Guy de Maupassant réécrit la légende en la réduisant selon le procédé
que Gérard Genette nomme la  concision, méthode hypertextuelle  « qui se donne pour
règle d’abréger un texte sans en supprimer aucune partie thématiquement significative,
mais en la réécrivant dans un style plus concis, et donc en produisant un nouveau texte,
qui peut à la limite ne plus conserver un seul mot du texte original. Aussi jouit-elle dans
son produit, d’un statut d’œuvre que n’atteint pas l’excision
108
».
C’est  à  un processus inverse  de celui de Guy de Maupassant auquel procède la
mise à l’écrit par Charles Guyot  de la légende armoricaine, qui se présente non plus
comme un passage succinct dans une nouvelle mais comme un roman. Ce texte, d’après
                                               
105
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 87.
106
Guy de Maupassant, Au Soleil, Sur l’Eau, En Bretagne, p. 219.
107
Op. cit., p. 221.
108
Gérard Genette, op. cit., p. 271.- 41 -
le point de vue de « la vérité scientifique » de Christian-J Guyonvarc’h ne repose « sur
rien de sérieux », opinion qui vise à ramener chaque réécriture de la légende au statut de
parodie, de pastiche et de falsification. En revanche, du point de vue de la réécriture, La
Légende de la ville d’Ys offre une variété de procédés hypertextuels intéressants, dont
l’assemblage ne peut se limiter à une simple falsification sans valeur. Tout d’abord,
rattacher ce roman aux genres de la parodie et du pastiche n’est guère flatteur, ni pour
ces deux genres qui ont des buts et des modes de fonctionnement bien éloignés de ce
texte, ni pour le roman en lui-même. En se basant sur la classification proposée par
Gérard Genette,  parodie et pastiche apparaissent comme des modes hypertextuels à
visées ludiques. Ainsi, une parodie de légende de la ville d’Ys la transposerait dans le
mode vulgaire
109
, tandis qu’un pastiche placerait la légende dans un autre genre
littéraire de manière à s’en amuser ; ou inversement de rédiger à partir du genre de la
légende de la ville d’Ys un texte sur un autre thème, ce qui pose le problème du genre
d’origine de la légende dont l’hypotexte reste indéfini. Aucun de ces deux termes ne
convient  au roman de Charles Guyot, aussi faut il recourir aux équivalents dans le
régime sérieux des deux modes hypertextuels du pastiche et de la parodie, à savoir
respectivement la « forgerie » et la « transposition
110
».
Avant d’étudier en détail les « transformations » opérées sur le matériau
légendaire en lui-même, c’est la forme même de l’œuvre qui frappe, puisqu’elle est
construite à l’image des anciens romans de la matière de Bretagne, dont Charles Guyot
fait ici une imitation. L’imitation en littérature est  délicate en ce qu’elle n’est pas
reproduction. Gérard Genette insiste sur ce point.
Ici, reproduire n’est rien, et imiter suppose une opération plus
complexe, au terme de laquelle l’imitation n’est plus une simple
reproduction, mais bien une production nouvelle : celle d’un autre texte
dans le même style, d’un autre message dans le même code
111
.
Et ici, il s’agit de reproduire la légende de la ville d’Ys dans le « code » des
romans médiévaux. Pour ce faire, Charles Guyot use de tournures de phrases et de mots
désuets, afin de susciter une impression de texte vieilli  tel que pourrait l’être la
                                               
109
Au sens aristotélicien.
110
Op. cit., p.  37. La terminologie se rapporte notamment au Tableau général des Pratiques
Hypertextuelles figurant dans Palimpsestes, et reproduit en Annexe III.
111
Op. cit., p. 91.- 42 -
traduction d’un roman de Chrétien de Troyes. Cette filiation de style est d’ailleurs
revendiquée explicitement dans l’avant-propos du roman, où Charles Guyot regrette que
la « submersion de la ville d’Ys, advenue au V
e
siècle, n’a pas eu la fortune d’inspirer
plus tard un Chrestien de Troyes et de prendre place dans le trésor immense des romans
du moyen âge
112
».
Les empreintes de cette intertextualité avec les romans médiévaux se remarquent
tout d’abord par l’emploi récurrent des apostrophes dans les dialogues. Par ailleurs, les
tournures de phrase sont souvent inversées, à l’imitation des textes en ancien français,
ce qui renforce cet effet. La première prise de parole est représentative de la forme des
dialogues. « Seigneur, douleur et honte vous nous donnez
113
» n’est pas bien éloigné de
« ‘Sire,’ fet il, ‘molt grant anfance / avez feite
114
’ » dans sa forme. Ces formulations
sont tout à fait représentatives dans ce qu’elles ont d’archaïque,  et  dont le phrasé «
attente à l’ordo d’une langue pour imiter celui […] d’un état plus ancien
115
». C’est
également par les thèmes abordés que le récit se rapproche des romans médiévaux.
Miracles hagiographiques, présence du merveilleux et motif du chevalier inconnu sont
autant d’éléments déjà présents dans les hypotextes et que l’auteur adapte à la forme du
roman médiéval. Mais il ajoute également les joutes et surtout le combat périlleux entre
les trois chevaliers valeureux et le chevalier rouge. Il ajoute également des poèmes à
l’imitation des lais médiévaux.
Oyez, Seigneurs, ce que Gradlon conquit Ŕ au burg lointain où s’en alla,
requis  Ŕ par grand plaisir et quête de butin ;  - c’est  une femme aux
beaux cheveux d’or fin ;  - c’est un coursier plus noir que Lucifer  Ŕ
naseaux fumants comme porte d’enfer
116
.
Christian-J. Guyonvarc’h fait  une remarque  éclairante à propos  de ce poème,
affirmant que cette « magnifique strophe a été écrite en français et n’a certainement
jamais été traduite du breton, ni d’aucune autre langue celtique, pas plus que les trois
autres strophes du poème. Cela ressemble un peu à un pastiche de lai arthurien, si ce
n’est que Marie de France ou ses prédécesseurs n’auraient pas tant abusé du lyrisme
                                               
112
Charles Guyot, op. cit., p. 7.
113
Op. cit., p. 9.
114
Chrétien de Troyes, Lancelot ou le chevalier de la charrette, v. 256-257.
115
Gérard Genette, op. cit., p. 81.
116
Charles Guyot, op. cit., p. 20.- 43 -
pseudo-romantique
117
». Or cette exagération de style est  justement  une marque  du
« mimotexte
118
» qui pour mieux marquer le style qu’il emprunte en accentuent les
particularités
119
.
Mais la modification du genre du texte n’est pas le seul processus hypertextuel
mis en œuvre par Charles Guyot dans son roman. En effet, le texte est bien plus long
que les hypotextes de la légende, ce qui indique que l’auteur  a procédé à des
augmentations, lesquelles peuvent être elles mêmes regroupées en deux catégories, dites
d’extension et d’expansion.
Comme sa réduction ne peut être une simple miniaturisation,
l’augmentation d’un texte ne peut être un simple grandissement :
comme on ne pouvait réduire sans retrancher, on ne peut augmenter
sans ajouter, et ici comme là une telle opération ne va pas sans
distorsions significatives.
Un premier type, qui constitue l’exact contraire de la réduction par
suppression massive, en serait l’augmentation par addition massive, que
je propose de baptiser l’extension
120
.
Ces extensions prennent la forme d’ajouts d’épisodes plus ou moins directement
liés à la légende, certains tirés de textes anciens, d’autres inventés pour l’occasion.
Le premier passage ajouté est  « Le deuil de Gradlon », chapitre qui parle de
Malgven, la reine du nord, femme de Gradlon morte en couche à la naissance de Dahud.
Ce passage est une invention qui ne trouve sa source dans aucun hypotexte comme
Christian-J Guyonvarc’h l’affirme lorsqu’il rappelle que « Charles Guyot a inventé de
toutes pièces l’expédition de Gradlon dans le nord et le personnage de Malgven
121
».
                                               
117
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 115.
118
Gérard Genette, op. cit., pp. 87-88 « Il nous faudra nous contenter de mimétisme. J’appellerai donc
ainsi, en amont de la distinction de régime entre pastiche, charge et forgerie, tout trait ponctuel
d’imitation ; et (pendant que j’y suis) mimotexte tout texte imitatif, ou agencement de mimétismes. […] /
Le mimotexte serait […] un exercice de thème : il consisterait idéalement à prendre un texte écrit en style
familier pour le traduire dans un style lointain. J’entends « idéalement » pour la symétrie des  genres, et
rien n’empêche qu’il en aille effectivement ainsi, c'est-à-dire que l’imitateur dispose effectivement d’un
texte d’abord rédigé, par lui ou par un autre, dans un style familier, qu’il traduirait ensuite dans un style
autre. En fait, tel n’est pas généralement le cas : le pasticheur dispose le plus souvent d’un simple
scénario, autrement dit d’un « sujet », inventé ou fourni qu’il rédige directement dans le style de son
modèle
119
Op. cit.,chapitre XIV, pp. 80-88.
120
Op. cit., p. 298.
121
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 115.- 44 -
Le deuxième ajout est le miracle de Ronan. Il ne s’agit pas d’une invention,
puisque l’on retrouve ce passage détaillé dans La vie des saints de Bretagne Armorique
d’Albert le Grand dans le chapitre où il traite de saint Ronan, et dont l’épisode réécrit ici
occupe un peu plus de deux paragraphes. Le lien avec la ville d’Ys n’est pas immédiat
puisque l’histoire de ce miracle concerne saint Ronan et Gradlon, néanmoins, dans
l’Histoire de Bretagne de Pierre le Baud, ce passage est relaté juste avant le miracle de
saint Corentin, il n’est donc pas illogique de rajouter l’épisode de saint Ronan dans
l’optique de donner un aperçu plus complet des légendes qui gravitent autour des
personnages de la légende de la ville d’Ys.  En outre, la légende de saint Ronan est
également  rapportée dans  le  Barzaz Breiz en tant que premier chant de la troisième
partie.
Le troisième ajout est la construction de la ville d’Ys, qui n’est jamais contée dans
les versions hagiographiques. Il s’agit là encore d’une invention de l’auteur.
Le quatrième ajout se situe dans le cinquième chapitre, et conte comment Dahud
part implorer des prêtresses païennes, les Sènes,  leur demandant  d’invoquer les
korrigans pour qu’ils construisent digue, bassin et château dans la ville d’Ys. Si les
korrigans figurent dans la version de Souvestre, et donc dans les contes populaires, le
rapprochement de Dahud avec les Sènes est une invention de Charles Guyot.
Néanmoins, dans l’introduction du Barzaz Breiz, Théodore Hersart de La Villemarqué
en parlant des fées d’Armorique fait mention des prêtresses de l’île de Sein. « Le nom le
plus commun des fées bretonnes est  korrigan, qu’on retrouve, bien qu’altéré par une
bouche latine, sous celui de Garrigenæ, dans une des éditions de Pomponius Mela, et
presque sans altération sous celui de  Koridgwen, dans les poèmes gallois. Chez
l’écrivain, il désigne les neuf prêtresses ou sorcières armoricaines de Sein ; chez les
poètes cambriens, la principale des neuf vierges qui gardent le bassin bardique
122
».
Le cinquième ajout est « La chanson de Dahud », qui est une invention de Charles
Guyot, « rien d’authentique
123
» dans cette invocation à l’Océan.
                                               
122
Théodore Hersart de La Villemarqué, op. Cit., p. 50. Le texte auquel il est fait référence est le suivant :
« L'île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par un oracle gaulois,
dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées
Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents et de soulever les mers, de se
métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme
incurables, de connaître et de prédire l'avenir, faveurs qu'elles n'accordent néanmoins qu'à ceux qui
viennent tout exprès dans leur île pour les consulter » Pomponius Mela, Chorographie, III, 6.
123
Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h, op. cit., p. 117.- 45 -
Le sixième ajout est la confrontation entre Dahud et saint Gwénolé. Ce ne sont pas
les tentatives de Gwénolé pour ramener les habitants vers l’enseignement du Christ qui
sont ajoutées ici, de tels passages sont longuement détaillés dans les mystères et pièces
de théâtre populaires, mais bien l’altercation entre le saint et la fille du roi. Néanmoins,
là encore, il n’y a rien d’artificiel dans cette rencontre étant donné que dans les versions
hagiographiques, qu’il s’agisse des annales, chroniques, vie des saints, ou pièces de
théâtre, Dahud n’est tout simplement pas représentée.
Le second type d’augmentation, antithèse de la concision, procède non
plus par addition massive, mais par une sorte de dilatation stylistique.
Disons par caricature qu’il s’agit ici de doubler ou de tripler la longueur
de chaque phrase de  l’hypotexte.  […] Appelons cela, pour faire
paradigme avec l’extension, l’expansion
124
.
C’est de cette manière essentiellement que la légende passe de quelques lignes ou
quelques pages de texte à un court roman. Ainsi, chacun des détails présents dans les
« textes anciens » auxquels se réfère Charles Guyot sont expansés et romancés afin de
devenir chacun un épisode à part entière du roman. Mais ainsi que l’a fait remarquer
Gérard  Genette, il ne suffit pas d’agrandir l’échelle de l’œuvre pour obtenir cette
expansion. L’augmentation par expansion se fait essentiellement par le recours aux
dialogues entres les protagonistes. Le récit n’est plus narré de manière rapide, les
protagonistes interviennent. Gérard Genette rappelait aussi que les motifs hypertextuels
ne sont jamais totalement purs. Et en effet, les dialogues qui permettent l’expansion du
texte sont aussi des éléments importants dans le processus de forgerie sur le modèle des
romans médiévaux. Par ailleurs, extension, expansion et imitation se croisent,  créant
une réécriture aboutie.
Comme on l’a pu voir, ces deux notions d’extension et d’expansion
renvoient à des pratiques simples que l’on rencontre rarement à l’état
pur ; et il va de soi qu’aucune augmentation littéraire un peu
conséquente ne s’en tient à l’un de ces types. Il faut donc plutôt
considérer l’extension thématique comme les deux voies fondamentales
d’une augmentation généralisée, qui consiste le plus souvent en leur
                                               
124
Gérard Genette, op. cit., p. 304.- 46 -
synthèse et en leur coopération, et pour laquelle je réserverai le terme
classique d’amplification
125
.
Par pur, il faut entendre l’usage de l’un ou l’autre des ces modes de réécriture
seulement, et il faut alors également convenir que ces processus sont, dans La légende
de la ville d’Ys multiples.  La modification du mode de narration  ainsi que
l’amplification de la légende par rapport aux hypotextes ont modifié le matériau
légendaire en profondeur, faisant du roman de Charles Guyot une œuvre qui rend
hommage aux « textes anciens », lesquels contrairement à l’avis du professeur
Guyonvarc’h peuvent parfaitement être identifiés
126
, mais qui loin de se limiter à cette
intertextualité devient une œuvre originale.
Dans sa forme,  Bran  Ruz diffère grandement, puisqu’il s’agit ici d’une bande
dessinée, et non d’un texte brut.  Mais la légende même de la ville d’Ys telle qu’elle y
est rapportée varie considérablement par rapport aux hypotextes et aux autres
réécritures. Si le schéma reste globalement inchangé, faisant intervenir des
protagonistes déjà présentés dans les sources et dans les réécritures, la scénarisation et
le point de vue adopté sont très différents. En effet, la nouvelle graphique se nomme
Bran Ruz et non Ys, Keris ou quelqu’autre nom associé à la ville, et présente la légende
en la centrant sur le personnage de Bran Ruz dit le rouge.
Le récit légendaire apparait sous la forme d’un récit enchâssé, rapporté par deux
chanteurs du  Kan  Ha  Diskan lors d’un fest noz, comme le montre la planche 8A.
                                               
125
Op. cit., p. 306.
126
Christian-J. Guyonvarc’h semble attendre des productions littéraires qu’elles soient munies de
bibliographies complètes et d’annexes permettant d’en identifier tous les aspects, comme s’il s’agissait de
publications scientifiques. L’étude des procédés de réécritures à l’éclairage d’un avant propos court mais
évocateur permettent d’élucider les hypotextes en présence aussi surement qu’une bibliographie le ferait,
tout en ayant l’avantage de révéler les mécanismes du roman.- 47 -
127
Cette structure n’est pas sans rappeler la version de Guy de Maupassant, incluse dans un
carnet de voyage, et où la légende est rapportée par un marin qui sert de guide à l’auteur
narrateur, ou encore à celle adoptée par Emile Souvestre dans laquelle un vieux pêcheur
raconte l’histoire au narrateur qui la rapporte. Le Foyer Breton de ce dernier figure
d’ailleurs dans la bibliographie de Bran Ruz, ce qui signale une intertextualité assumée
dont les marques sont par ailleurs très visibles. La bande dessinée est par ailleurs
structurée en  douze chapitres dont certains reprennent  des passages  connus de la
légende  en les modifiant ou en s’y rapportant,  tandis que d’autres sont de pures
créations des auteurs.
Les  mêmes processus d’amplification sont en œuvre dans  Bran Ruz et dans le
roman de Charles Guyot, mais ici, il ne s’agit plus de se conformer uniquement, ou
majoritairement aux textes anciens, mais bien de faire une réécriture originale en tout
point. A cet égard, les extensions sont très nombreuses, néanmoins, très souvent, ces
extensions remplacent le matériau légendaire pour les remplacer par de nouveaux
éléments. « Réduction et amplification ne mènent pas des existences aussi séparées que
pourraient le laisser croire ces deux évocations distinctes. D’abord, comme cela a déjà
été vu, toute transformation de texte qui ne se laisse pas réduire à l’un de ces   procédés
résulte généralement de leur mariage, selon la formule
suppression + addition = substitution
128
».
                                               
127
Claude Auclair et Alain Deschamps, op. cit., planche 8A, p. 19.
128
Gérard Genette, op. cit., p. 314.- 48 -
Le récit légendaire commence véritablement au chapitre second, « Hent Keris (le
chemin de la ville basse) » qui est une extension montrant les bretons armoricains sous
occupation des envahisseurs venus de la Bretagne insulaire. Cette extension se poursuit
dans le troisième chapitre, « Roue ar Pesked (Le Roi des Poissons) »  qui d’une part
présente Le Rouge, personnage principal de Bran Ruz, et qui ajoute d’autre part le récit
d’un roi des poissons qui, pêché par  Le  Rouge, lui promet d’exaucer ses vœux s’il
le relâche.
129
Cette légende n’est pas sans rappeler les contes populaires
130
dont une version est
rapportée par Alexandre Sergueïevitch Pouchkine et nommée « le Petit poisson d’or »,
où un petit poisson promet pareillement d’exaucer les vœux du pêcheur, lequel sans
cesse sollicité par sa femme, demandera toujours plus jusqu'à ce que le poisson reprenne
tout. Ce conte existe sous diverses formes et diverses variations, tout comme le motif de
la submersion se retrouve dans de nombreux folklores. Cette extension se poursuit au
chapitre sixième « Dahud (la bonne sorcière) », lorsque Le Rouge rencontre Dahud, et
la met enceinte en invoquant le Roi des Poissons, puis au chapitre huitième « A-hed an
                                               
129
Claude Auclair et Alain Deschamps, op. cit., p. 42.
130
L’étude de Danièle James-Raoul et Claud Alexandre Thomasset,  Dans l'eau, sous l'eau: le monde
aquatique au Moyen Âge, pp. 168-170 montre cette diversité du conte, et la version d’Alexandre
Sergueïevitch Pouchkine peut être consultée en ligne sur le site de l’académie de Lille à cette
adresse consultée le 9 aout 2009 :
(http://www2b.ac-lille.fr/weblettres/ressources/textuel/le_petit_poisson-dor.htm).- 49 -
eñvor (Le fil de la mémoire) », alors que Dahud et Le Rouge sont livrés à la mer, ce
dernier invoque le roi poisson pour le sauver de la noyade. Mais cette extension filée
n’est pas le seul ajout. Ainsi, au chapitre septième « An Naon Du (la faim noire) », Le
rouge, expulsé d’Ys, est envoyé dans un monastère où il se voit forcé de travailler pour
la communauté chrétienne. La troisième extension, qui est aussi la plus massive court
du chapitre septième au chapitre dixième où Le Rouge et Dahud, sauvés des eaux et
recueillis par une prêtresse païenne vont aller à la rencontre des derniers druides afin
d’initier un mouvement de rébellion contre l’emprise chrétienne et de reprendre la
couronne à Gradlon. La dernière extension montre la mort de Gradlon, entouré de saint
Corentin et du druide Kian, en harmonie et loin du fanatisme de Gwénolé.
Le personnage de Corentin est largement affaibli dans cette version de la légende,
puisque nul miracle n’est relaté, et sa première apparition ne se fait donc pas lors d’une
multiplication des poissons afin de rassasier Gradlon et sa suite, mais dans le chapitre
cinquième « Pilpous (moitié fil moitié laine) » où il se rend à Ys pour y constater les
manquements à la rectitude morale chrétienne et prêcher pour un retour à la vertu. Le
seul miracle qui intervient est un rayon de soleil qui vient se poser sur une personne que
le saint bénit pendant une éclaircie. Ce passage est typiquement une substitution.
131
                                               
131
Op. cit., p. 72.- 50 -
La seconde substitution est de nature intertextuelle, puisque reprenant le
personnage de Malgven que l’on trouve dans le roman de Charles Guyot, Auclair et
Deschamps l’adaptent à leur nouvelle graphique sous les traits d’une prêtresse païenne
capturée par Gradlon  lors d’une partie de chasse. Ce faisant, ils retirent la teinte
nordique que le professeur Guyonvarc’h trouvait déplacée dans La Légende de la Ville
d’Ys en replaçant l’action en Armorique et en établissant un lien avec le paganisme.
132
De même que la venue des insulaires est montrée de manière négative, le christianisme
est ici dépeint dans ses aspects les plus sombres. Cela se retrouve dans la manière dont
la submersion survient. Le motif de la clef est supprimé, ainsi que ceux de la négligence
et de la colère divine. Ici, ce sont les chrétiens eux-même, sous la conduite de Gwénolé
qui châtient les païens et ouvrent les écluses pour inonder la ville. Dahud ne disparait
pas dans l’océan en furie à la suite d’un coup de crosse ecclésiastique, elle est
assassinée par Gwénolé.
Outre les nombreuses extensions, les auteurs de Bran Ruz procèdent également à
des expansions sur les thèmes suggérés par la légende d’origine. Ainsi, la submersion de
la ville est montrée en exemple par Gwénolé affin de promouvoir le christianisme, et
dissuader qui que se soit de s’opposer à la volonté de Dieu. Mais d’autres expansions
                                               
132
Op. cit., p. 128.- 51 -
sont présentes tout au long de la bande dessinée. Ainsi le passage qui chez Souvestre
disait que « les mendiants étaient chassés de la ville comme des bêtes fauves ; on ne
voulait avoir partout que des gens gais, bien portants et vêtus de drap ou de soie » est
représenté à plusieurs reprises, notamment lorsque Le Rouge tente de s’introduire dans
la cité d’Ys,  où  il est d’abord rejeté par les gardes,  avant  d’être envoyé dans un
monastère après sa deuxième intrusion.
133
L’expansion qui montre l’oisiveté et la richesse légendaire des habitants d’Ys  est très
prononcée, et mise en avant par les nombreuses scènes de fêtes et d’orgies. Prostituées,
processions d’idoles, beuveries dans des maisons closes, la cité est perpétuelle
célébration, ce qui ne manquera pas d’irriter saint Corentin. Par ailleurs, si le saint ne
fait pas de miracle dans Bran Ruz, il reste présent au début du récit, tentant de faire
revenir les habitants vers la foi, puis il réapparaît à la fin, figure de la sagesse dont il
n’est en revanche pas dépossédé. Mais c’est avant tout Gwénolé qui est mis en avant
dans Bran Ruz. Celui qui dans les réécritures précédentes tente de ramener les habitants
vers la foi est ici dépeint sous les traits d’un prêtre fanatique dont les excès sont
désapprouvés par Corentin. C’est lui qui chassera Le rouge couronné de la cité, puis qui
provoquera volontairement la submersion. Mais la plus significative amplification est
celle de Bran Ruz dans lequel on peut voir une transformation de l’étranger rouge de la
                                               
133
Op. cit., p. 48.- 52 -
légende, amant de la princesse Dahud.  Son rôle est augmenté, et pour reprendre la
terminologie de Gérard Genette, transvalorisé.
Par transvalorisation, je n’entends pas, ou du moins pas nécessairement
et immédiatement, la ‘transvaluation’ nietzschéenne, le renversement
complet d’un système de valeurs […] mais plus généralement, et donc
plus faiblement toute opération d’ordre axiologique, portant sur la
valeur explicitement ou implicitement attribuée à une action ou à un
ensemble d’actions.
La valorisation d’un personnage consiste à lui attribuer, par voie de
transformation pragmatique ou psychologique, un  rôle plus important
et/ou plus ‘sympathique’, dans le système de valeur de l’hypertexte, que
ne lui accordait l’hypotexte
134
.
Par le jeu de substitution, Bran est identifiable au chevalier rouge, comme lui il ravit le
cœur de la princesse, comme lui il est capable de prodiges, comme lui il n’a pas de nom
et n’est identifié que par sa couleur, enfin comme l’amant légendaire il est à l’origine de
la submersion de la ville, même s’il n’en est ici ni l’instigateur ni l’instrument. Par la
transvalorisation, ce personnage qui était négatif dans la légende devient positif tandis
que celui de Gwénolé subit un processus inverse.
Le processus de réécriture à l’œuvre dans Bran Ruz est donc plus complexe et plus
complet, modifiant en profondeur tous les aspects de la légende sans pour autant
devenir hors sujet. Par ces réécritures, la bande dessinée devient une œuvre  autonome
qui à ce titre transmet son propre message.
C’est d’ailleurs également le cas des autres hypertextes de cette légende, qui
transforment successivement le message, le trahissant d’un point de vue scientifique
dirait Christian-J Guyonvarc’h, puisque le mythe d’origine est tantôt recouvert, tantôt
éludé et semble disparaître sous les broderies et autres fantaisies littéraires. Mais c’est
grâce à ces modifications qui affirment le caractère propre et le style propre de chacun
de ces textes qu’ils deviennent véritablement des œuvres littéraires et non de simples
témoignages authentiques pouvant servir de matériaux à des études historiques.
                                               
134
Gérard Genette, op. cit., p. 393.

http://ker.morigan.free.fr/Cours/MASTER/Ys.pdf

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