dimanche 3 juin 2012

L'ENCHIRIDION (extraits)


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Article
Benoît Beaulieu
Études littéraires, vol. 4, n° 2, 1971, p. 211-217.
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« L’Enchiridion (extraits) »211
L/ENCHIRIDION (extraits)
érasme
PRÉSENTATION
L'Enchiridion, publié en  1 5 0 4, fut un des ouvrages les plus
célèbres et les plus gros d'influence d'Érasme. Augustin
Renaudet, spécialiste du  X V I
e
 siècle, va jusqu'à affirmer que
si Érasme n'avait pas écrit VEnchiridion, Luther n'aurait probablement jamais écrit ses quatre-vingt-quinze  t h è s e s
1
. Il est
vrai qu'Érasme, le premier, osait déplacer l'idéal de vie spirituelle des monastères dans la vie quotidienne ; surtout, le
premier en ce siècle, il prononçait le mot révolutionnaire de
liberté chrétienne et opposait la religion du pur esprit au
judaïsme des pratiques.
Faudrait-il pour autant souscrire à la boutade selon laquelle
« Érasme a pondu les œufs que Luther a couvés » ? Certes,
VEnchiridion annonçait des idées luthériennes en tentant de
définir une théologie nouvelle, fondée ayant tout sur l'Écriture
et singulièrement sur saint Paul. Mais Érasme — on le verra
par le texte donné — ne semble pas lire la même Bible que
celle de Luther : Érasme soumet l'Écriture à tout un travail
humain d'exégèse rationnelle, scientifique, tandis que Luther
optera plutôt pour une lecture di recte,  immédiate, relevant
pour ainsi dire de l'extase individuelle ; Érasme retient la
« tradition » ecclésiastique, la Bible éclairée par les Pères et
l'Église, alors que Luther n'en tient que pour la Bible seule,
lue par le croyant sans autre intermédiaire entre lui et Dieu ;
enfin Érasme, le prince des humanistes, conçoit l'antiquité
gréco-romaine comme une pré-révélation chrétienne, et il ne
saurait dissocier sagesse païenne (ou humaine) et sagesse
chrétienne, ce qui un jour paraîtra à Luther la dernière des
abominations.
i Renaudet, August in, Érasme et l'Italie, Genève, Droz, 1954, p.  1 3 1. ÉTUDES LITTÉRAIRES/AOÛT 1971  212
Nous  d o n n o ns  c et  e x t r a it de la  t r a d u c t i on de YEnchiridion
d ' a p r ès le  t e x te de la  g r a n de  é d i t i on de  L e y d e, parue en  1 7 03
par les soins de Joannes  C l e r i c u s. Cet te  é d i t i on est  c o m m un éme nt désignée par le  s i g le  L B, Leyde se  t r a d u i s a nt  L u g d u n um
B a t a v o r um en  l a t i n. Les  c h i f f r es  et les  l e t t r es ent re  c r o c h e t s,
v . g.  L B,  V,  7A  r e n v o i e nt au  t o me  V, à la page 7 et au paragraphe A de  l ' é d i t i on en  q u e s t i o n.
ENCHIRIDION
[Du visible à l'invisible]
[ 27  D]  . . . /a perfection de la piété consiste uniquement à
s'efforcer toujours de s'élever des choses visibles, qui sont
généralement imparfaites ou de simples moyens, à ce qui
est invisible  . . . Ce précepte est si important que la plupart
des chrétiens, parce qu'ils le négligent ou qu'ils l'ignorent,
sont superstitieux au lieu d'être pieux.
[Application à la Bible]
[ 29 B] La même règle doit être observée pour tous les
livres, où le sens immédiat et le sens mystique forment comme
un composé de corps et d'âme, de sorte que, négligeant la
lettre, on s'attache surtout à l'esprit. Tels sont tes livres de
tous les poètes et, parmi les philosophes, ceux des Platoniciens
 2
, mais plus encore les saintes Écritures qui, un peu
comme les Silènes d'A Icibiade
  3
, sous des apparences grossières et presque ridicules, renferment la divinité même
4
.
Autrement, si tu lis sans aucun sens allégorique l'épisode du
corps d'Adam formé de glaise et l'âme qui lui est insufflée
 5
,
2
 En réaction contre la scolastique, Érasme n'a jamais prisé le thomisme
et l'aristotélisme ;  il reproche à ces systèmes leur dogmatisme qui résout
tous les problèmes avec trop d'assurance. La majorité des humanistes
opteront pour le platonisme, renouvelé par l'Académie de Marsile  F i c i n,
à Florence. Cf. plus bas, note  9.
3
 Les Silènes d'Alcibiade, comme bien d'autres thèmes et images
d'Érasme, reviendront sous la plume de son disciple Rabelais. Cf. Prologue
du Gargantua.
4
 Jamais Érasme ne discutera le caractère surnaturel, divin et révélé
du message bibl ique. Il ne  f ut jamais tenté d'y reconnaître une inspiration
purement humaine.
5 Page audacieuse et avant-gardiste où Érasme ramène toute l'histoire
de la création, dans la Genèse, à une simple allégorie dont les  f a i ts ne
peuvent avoir que valeur symbolique. L'ENCHIRIDION (EXTRAITS)  213
Eve tirée de sa côte, l'interdiction de manger d'un certain fruit,
le serpent séducteur, Dieu qui se promène dans le jardin à
la brise du jour, les coupables qui se cachent conscients de
leur faute, l'ange placé à la porte du paradis avec un glaive
tournoyant pour empêcher d'y rentrer ceux qui en avaient été
chassés, en un mot, toute l'histoire de la création du monde,
si tu n'y cherches rien au-delà de la surface, je ne vois pas
à quoi elle pourrait bien te servir davantage que si tu déclamais
les vers concernant la statue d'argile de Prométhée, le feu du
ciel ravi par ruse puis introduit dans cette statue, l'argile qui
s'est animée.
[29 C] Peut-être même y aurait-il plus de fruit à lire les
fables des poètes selon leur sens allégorique, que le récit
des saintes Écritures si l'on s'arrête à l'écorce. Si, quand tu
la lis, l'histoire des Géants t'avertit qu'il ne faut pas combattre
contre les dieux, ou qu'il faut s'abstenir de ces désirs que la
chair a en horreur ; qu'il faut porter son esprit vers les choses,
pourvu qu'elles soient honnêtes, qui répondent mieux à une
propension naturelle, comme de ne pas t'empêtrer dans le
mariage si le célibat convient mieux à ton tempérament, mais
de ne pas garder le célibat si le mariage est plus avantageux
pour toi, car ce que l'on tente malgré les dispositions naturelles
tourne presque toujours mal
6
 . . . alors n'apprends-tu pas dans
la fable ce que prescrivent les philosophes et les théologiens,
ces maîtres de vie
 7
 ? . . .
[29 E] Aussi, en négligeant partout le sens charnel de
l'Écriture et particulièrement de l'Ancien Testament, il convient de scruter le sens mystique et spirituel. Ce que tu
porteras ainsi à ton palais aura pour toi le goût de la manne.
6
 En rupture avec toute la  t r a d i t i o n, Érasme place volontiers sur le
même pied célibat et mariage. Il nie que la vi rgini té consacrée puisse
constituer un état de vie supérieur de soi au mariage. La réhabilitation
de l'état laïque, rejoignant l'idée paulinienne et luthérienne du sacerdoce
universel, se trouve au centre de sa pensée. Par manière de boutade,  il
écrira à ce sujet que la vi rgini té est un précieux trésor dont on ne peut
faire un meilleur usage que de le perdre (LB, I, 695  F ). En outre, Érasme
se prononcera en faveur de la liberté du mariage pour les prêtres.
7 Ces t théologiens, maîtres de vie » sont évidemment les anciens, les
Pères de l'Église, par opposition aux contemporains à qui Érasme reproche
de tuer l'esprit de l'Écriture en la noyant sous la lettre des gloses, commentaires, scolies, bref sous le fratras de la scolastique. ÉTUDES LITTÉRAIRES/AOÛT 1971  214
[29 F] Mais pour approfondir ces mystères, tu ne dois pas
suivre tes propres conjectures
 8
, car il y a une méthode et
comme un art qu'il faut connaître, et que nous donnent Denys
dans le livre des Noms Divins, et saint Augustin dans son
traité de la Doctrine chrétienne. C'est l'apôtre Paul, après le
Christ, qui nous a ouvert les sources allégoriques, et Origène
en le suivant tient facilement la première place dans cette
partie de la théologie. Nos théologiens modernes eux, ou bien
la rejettent en général, ou bien la traitent le plus froidement
possible ; ils sont égaux ou supérieurs aux anciens pour la
subtilité de la discussion, mais ils ne peuvent même pas être
mis en parallèle avec eux dans l'exposition du sens mystique.
[30 A] Et cela, comme je le crois, pour deux raisons surtout : la première, parce que l'exposition d'un mystère languit,
lorsqu'elle n'est pas soutenue par la force de l'éloquence et
par la grâce de l'expression
 9
, ce en quoi les anciens ont
excellé et dont nous n'approchons même pas ; la seconde,
parce que nos modernes, attachés seulement à la philosophie
d'Aristote, bannissent des écoles les Platoniciens et les Pythagoriciens. Pourtant Augustin préfère ces derniers, non seulement parce que la plupart de leurs maximes sont pleinement
conformes à notre religion, mais aussi parce que, comme nous
l'avons dit, leur style figuré et rempli d'allégories se rapproche
davantage de la manière de l'Écriture.
[ 30 B] // n'est donc pas étonnant que les anciens docteurs
aient traité avec plus de bonheur les allégories théologiques,
eux qui pouvaient par leur éloquence abondante amplifier et
enrichir n'importe lequel sujet, même froid et stérile, et qui,
8
 Érasme n'admet pas le critère luthérien de la lecture individuelle de
la Bible. Cel le-ci, d'après  l u i, ne peut être valablement interprétée qu'avec
le secours de la «  t radi t ion ». De plus, Érasme fondera l'exégèse scientifique et moderne basée sur la philologie et l'histoire du texte ; les préfaces
à son Nouveau Testament constituent, dans ce domaine, un véritable
Discours de la méthode.
9
 Nécessité de l'étude des belles-lettres, propédeutique à l'Écriture.
Ici encore Érasme se dissocie du Luther à venir, qui balaiera toute pré-
tendue t sagesse humaine » comme inutile sinon nuisible à la compré-
hension de la Bible.
Notons la préférence marquée d'Érasme pour le platonisme comme
philosophie se fusionnant le mieux avec le christianisme. Le Pascal des
Pensées écrira encore : « Platon pour disposer au christianisme ». L'ENCHIRIDION (EXTRAITS)  215
nourris de toute l'antiquité, avaient médité de longue date
dans les livres des poètes et des Platoniciens comment il
fallait procéder vis-à-vis des mystères divins
 10
. C'est donc
leurs commentaires que je préfère te voir parcourir, moi qui
veux t'orienter non pas vers la dispute scolastique mais vers
de bonnes dispositions d'esprit.
Mais si tu n'atteins pas le sens mystique, souviens-toi qu'il
y en a un de caché, et qu'il vaut mieux espérer l'atteindre
même s'il est obscur, que de s'arrêter à la lettre qui tue. . .
Si l'on observe bien, on remarquera que c'est là l'unique but
où nous appellent Isaie surtout parmi les prophètes et saint
Paul parmi les apôtres ; celui-ci n'a presque aucune épltre
qui n'enseigne, qui n'inculque ceci : il ne faut en rien se fier
à la chair, mais c'est dans l'esprit que résident la vie, la
liberté, la lumière, l'adoption et les autres fruits souhaitables
qu'il énumère. Partout il méprise la chair, il la condamne, il
en détourne
 n
 . . .
[Contre te judaïsme des « œuvres  »]
[ 32  D] Peut-être que je disserte ici plus longuement qu'il
ne convient à celui qui donne des règles. Mais je le fais non
sans raison grave, et avec d'autant plus de soin que, je l'ai
constaté concrètement, cette erreur est une peste commune à
tout le christianisme, et elle entraîne un dommage d'autant
plus grave que, en apparence du moins, elle ressemble beaucoup à la piété. Il n'y a en effet pas de vices plus dangereux
que ceux qui imitent la vertu ; il n'y en a pas de plus difficiles
!0 Pour Érasme, l'Évangile était  « la philosophie du  C h r i s t », et la
philosophie des Grecs était un évangile naturel. Retourner aux sources,
retrouver dans leur pureté le paganisme et le christianisme, et les réconcilier : on  t ient là presque une  d é f i n i t i on de la première Renaissance.
Le sort des bel les-lettres s'attachait inséparablement à celui du pur
christianisme ; elles lui étaient nécessaires ; elles et lui déclinaient ou
progressaient simultanément.
Gide affirmera exactement l'inverse : « La culture  d o it comprendre
qu'en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose
de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne
peut pas l'admettre, elle ; quelque chose qui la nie ».  (Gide, Journal
1889-1939, Paris, Gal l imard,  é d. de la Pléiade,  1 9 5 1, p. 817.)
11
 Remarquons l'importance accordée à saint Paul, qui deviendra aussi
la source pour Luther. ÉTUDES LITTÉRAIRES/AOÛT 1971  216
à corriger, parce que le peuple ignorant s'imagine qu'on s'en
prend à la religion quand on blâme des vices de ce genre.
[ 32 E] Le monde se récriera aussitôt, et des prédicateurs
criards se déchaîneront, qui préconisent volontiers ces pratiques à l'église, parce qu'ils ont évidemment en vue leur
profit, non pas le Christ. À cause de leur superstition ignorante
ou de leur piété feinte, j'ai dû très souvent attester que je
n'ai jamais condamné les cérémonies corporelles du christianisme, ni les dévotions des gens simples, surtout celles que
l'autorité ecclésiastique a approuvées
 n
 ; car elles sont souvent
des signes et des soutiens de la piété. Parce qu'elles sont
ordinairement nécessaires à ceux qui sont enfants dans le
Christ, jusqu'à ce qu'ils grandissent et arrivent à l'âge adulte,
elles ne doivent cependant pas être négligées même par les
parfaits, de peur que les faibles ne soient blessés par leur
exemple.  [ 32  F] J'approuve ce que tu fais, pourvu que la
fin n'en soit pas viciée, et que tu ne places pas le terme là
d'où il fallait partir comme d'un degré vers ce qui est plus
propre au salut.
Mais honorer le Christ par des choses visibles en échange
de choses invisibles, et placer là le sommet de la religion, en
tirer de la complaisance pour soi-même et condamner les
autres à partir de là, croupir dans ces pratiques, s'y ensevelir
et être, comme je l'ai déjà dit, détourné du Christ par les
choses mêmes qui ont été données à seule fin d'y conduire,
c'est là assurément se départir de la loi évangélique, qui est
spirituelle, et retomber dans une espèce de judaïsme . . .
[ 33  A] Quelle peine saint Paul, ce grand missionnaire de
l'esprit, ne s'est-il pas donnée partout pour enlever aux Juifs
leur confiance dans les œuvres et pour les pousser vers ce
qui est spirituel ! Et je vois le commun des chrétiens revenus
là de nouveau. Que dis-je, le commun ? Ce serait supportable,
si une bonne partie des prêtres et des théologiens, ainsi que
le troupeau de ceux qui par le nom et par l'habit font profession de vie spirituelle, n'étaient presque tous en proie à cette
12
 Érasme conservera toujours la notion de « l'autorité ecclésiastique »,
même s' il ne se  f a it pas faute de la critiquer couramment. Il voudra une
réforme, mais à l'intérieur de l'Église.  I c i, avec bien des réserves sans
doute, il maintient la nécessité des t œuvres », mais il dénonce le danger
qu'elles ne dégénèrent en un judaïsme  formal iste. L ' E N C H I R I D I ON  ( E X T R A I T S)  2 17
erreur. J'ai honte de rapporter avec quelle superstition la
plupart d'entre eux observent de petites cérémonies établies
par de simples hommes, — encore ceux-ci les avaient-ils établies dans un autre esprit  —, avec quelle contrainte ils les
exigent des autres, avec quelle sécurité ils s'y fient euxmêmes. Ils croient que le ciel leur est dû pour de telles
actions . . .
[Que faire ?]
[ 37  C] Que fera donc le chrétien ? Négligera-t-il les commandements de l'Église ? Méprisera-t-il les nobles traditions
des ancêtres ? Condamnera-t-il leurs pieuses coutumes ? Loin
de là ! S'il est faible, il les observera comme étant nécessaires ; s'il est ferme et parfait, il les observera d'autant
mieux, afin de ne pas blesser par sa science son frère plus
faible
 n
. Il ne faut pas omettre ceci, mais il est nécessaire
de faire cela. Les œuvres corporelles ne sont pas condamnées,
mais les invisibles sont préférées. Le culte visible n'est pas
condamné, mais Dieu n'est pas satisfait, sinon par la piété
invisible ; Dieu est esprit, et il est fléchi par des victimes
spirituelles.
[ T e x te  p r é s e n t é,  t r a d u it et annoté par Benoît  B e a u l i e u]
Université Laval
a a D
13
 Principe d'une orthodoxie douteuse : tout chrétien qui se croi rait
parvenu à l'état de parfait ne serait plus tenu aux « observances », sinon
par pure charité. Porte ouverte au luthéranisme de la  f oi sans les œuvres.

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