samedi 16 juin 2012

ASPECTS DU DRAME CONTEMPORAIN, partie 2


ASPECTS DU DRAME CONTEMPORAIN 

LA CONSCIENCE MORALE D’UN POINT DE VUE  PSYCHOLOGIQUE

Le terme de conscience morale indique qu’il s’agit d’une « conscience » ou d’un « savoir » vécus sous un angle particulier. Le propre de la « conscience morale » est d’être un savoir ou une certitude à propos de la valeur émotionnelle qui imprègne les représentations que nous nous faisons de nos actes et de leurs motivations. A la lumière de cette définition, la conscience morale est un phénomène complexe : elle se compose d’un acte élémentaire de volonté, impulsion à l’action qui n’est pas consciemment fondée ; et d’un jugement émanant du sentiment raisonnable. Celui-ci est un jugement de valeur qui diffère d’un jugement intellectuel par le fait que, à côté d’un caractère objectif, général et concret, il comporte aussi une relation subjective. Le jugement de valeur implique toujours le sujet, en posant que c’est pour moi que quelque chose a beauté ou qualité. Par contre, si l’on dit qu’une chose est belle et bonne pour d’autres cela n’est pas nécessairement un jugement de valeur, mais peut être une constatation intellectuelle. Le phénomène complexe de la conscience morale se compose de deux niveaux : l’un contient comme base un certain événement psychique, l’autre forme comme une superstructure, à savoir le jugement d’acceptation ou de rejet émis par le sujet.
A un phénomène aussi complexe correspond forcément une phénoménologie empirique très richement diversifiée. La conscience morale peut apparaître sous la forme d’une réflexion consciente soit anticipatrice, soit concomittante, soit différée, ou surgir comme une simple manifestation affective accompagnant un événement psychique quelconque, son caractère moral restant même, à l’occasion, méconnaissable : une angoisse apparemment infondée peut naître lors d’une action quelconque, sans que le sujet soit le moins du monde conscient du rapport existant entre sa démarche et l’état anxieux qui a suivi. Il n’est pas rare que le jugement moral se trouve relégué dans un rêve ultérieur qui semble totalement incompréhensible au rêveur. Ainsi, cet homme d’affaires qui reçut une offre apparemment sérieuse et honnête, mais qui – comme la suite le montra – l’aurait compromis irrémédiablement dans une action frauduleuse, désastreuse s’il l’avait acceptée. Dans la nuit qui suivit cette offre qui lui avait donc semblée acceptable, il rêva que ses mains et ses avant-bras étaient barbouillés d’une boue noire. Il ne fut pas capable de déceler dans ce rêve un rapport avec les événements de la veille, parce qu’il ne pouvait s’avouer que l’offre l’avait atteint en un point vulnérable : son attente d’une bonne affaire. Je le mis en garde et il eut au moins la prudence de prendre quelques précautions qui le mirent, au moment voulu, à l’abri de trop grands dégâts. S’il avait vu d’emblée la situation dans son ensemble, il aurait sûrement eu une mauvaise conscience, car il aurait alors compris qu’il s’agissait d’une P.175 affaire « véreuse » que sa morale n’aurait pas approuvée. Il s’y serait, comme on dit, « sali les mains ». Le rêve a mis cette expression en image. (.. « La Loi de l’aveuglement spécifique »..)
Le signe classique de la « conscience morale », la conscientia peccati, la conscience du péché, manque dans ce cas. Aussi, la tonalité affective spécifique qui dénote la mauvaise conscience fait défaut. Mais à la place, durant le sommeil, apparaît cette image symbolique des mains sales qui attire l’attention du rêveur sur une activité douteuse. Pour devenir conscient de sa réaction morale, de sa conscience morale, force lui fut de me raconter son rêve. …
Un fait important est à retenir de cet exemple : l’appréciation morale de l’action, qui s’exprime dans la tonalité spécifique du sentiment correspondant à la représentation en cause, n’est pas toujours une affaire de la conscientia, de la conscience, mais fonctionne aussi en marge de celle   -ci. Freud, .. , a émis l’hypothèse qu’en pareil cas, il s’agit d’un refoulement, refoulement qui émane d’une certaine instance psychique, dénommée surmoi. Mais pour que la conscience puisse exécuter l’acte volontaire du refoulement, il faut bien présupposer une certaine connaissance de l’inconvenance morale du contenu à refouler ; sans cette connaissance, l’impulsion volontaire engendrant le refoulement, privée de motivation, n’aurait pu être déclenchée. Mais cette connaissance manquait tellement à notre homme d’affaires, que non seulement il ne ressentait aucune réaction morale, mais qu’il ne pouvait même accepter ma mise en garde qu’avec scepticisme. C’est qu’il méconnaissait radicalement le caractère douteux de l’offre et qu’il n’avait donc aucun motif de refouler. L’hypothèse d’un refoulement conscient n’est donc pas applicable dans ce cas.
Ce qui s’est passé se présente en réalité comme un acte inconscient qui s’est déroulé comme s’il avait été conscient et intentionnel, donc comme un acte de conscience morale. Tout s’est passé comme si le sujet avait discerné l’immoralité de l’offre et comme si cette connaissance P.177 avait déclenché la réaction émotionnelle correspondante. Mais tout le processus s’est déroulé au niveausubliminal, sans laisser d’autre trace que le rêve cité, la signification morale de celui-ci demeurant même inconsciente. La « conscience morale » dans le sens de notre définition de départ, en tant que « savoir » du moi, que conscientia, fait défaut ici. Si la conscience morale est un savoir ce n’est pas le sujet empirique qui sait, mais une personnalité inconsciente qu’il nous faut postuler et qui se comporte, selon toute apparence, comme un sujet conscient. Cette personnalité inconsciente, elle, connaît la nature ambiguë de l’offre, tout comme l’avidité au gain et l’absence de scrupules du moi, et réclame un verdict correspondant de la part de la conscience morale. C’est-à-dire que le moi dans ce cas a été remplacé par une personnalité inconsciente qui a assumé l’acte moral nécessaire.
Ce sont des expériences de cette sorte qui ont amené Freud à attribuer au surmoi une signjfication particulière. Or, le surmoi freudien n’est pas un élément structural naturel et inné de la psyché ; il représente bien davantage la part acquise par la conscience d’usages traditionnels, le code des usages et des mœurs, tel qu’il s’est incarné, par exemple, dans le Décalogue. Le surmoi est un legs patriarchal qui, en tant que tel, constitue une acquisition consciente, un patrimoine conscient. Si le surmoi apparaît chez Freud comme un facteur presque inconscient, c’est que l’expérience pratique des cas individuels lui a montré que l’activité de la conscience morale, en tant que telle, se déroule avec une fréquence étonnante de façon inconsciente, … Freud et son école ont rejeté 1’hypothèse de comportements instinctifs hérités, dénommés archétypes dans notre conception, hypothèse qualifiée par eux de mystique .. Dès lors ils ont expliqué les actes moraux inconscients comme procédant de refoulements suscités par le surmoi.
La notion du surmoi, dans son principe, ne renferme rien qui ne ferait pas en soi déjà partie du patrimoine général de la pensée. Dans cette perspective il est identique à ce qu’on exprime par le terme « code des mœurs ». Ce qu’il comporte de particulier, c’est le fait que, dans chaque cas individuel, tel ou tel aspect de la tradition morale peut se révéler être inconscient. Freud admet l’existence de certains « résidus archaïques » au sein du surmoi, ce qui revient à dire que certains actes moraux sont influencés par des motivations archaïques. Mais comme Freud conteste l’existence des archétypes, c’est-à-dire de comportements archaïques P.179 originels, on en est réduit à supposer qu’il entend par « restes archaïques » certaines traditions conscientes qui, chez tel individu, peuvent être inconscientes. Dans sa pensée il ne peut nullement s’agir de types innés, car ceux-ci seraient nécessairement, d’après ses hypothèses, des représentations héritées. .. il n’existe, à ma connaissance, aucune preuve étayant l’hypothèse de représentations héritées. Par contre, il y a des preuves en abondance en faveur de 1’hypothèse de modes de comportements instinctifs hérités, à savoir des archétypes. C’est pourquoi il est probable que le terme de « résidus archaïques dans le surmoi » expriment quelque concession inavouée à la théorie des archétypes et, de ce fait, un doute de principe quant à la dépendance absolue des contenus inconscients à l’égard de la conscience. On a de bons motifs de douter de cette dépendance absolue : tout d’abord, l’inconscient est ontogénétiquement et phylogénétiquement beaucoup plus ancien que le conscient. En second lieu, il n’est que trop connu que l’inconscjent ne se laisse que fort peu, voire pas du tout, influencer par la volonté consciente. Cette dernière ne peut que refouler ou réprimer l’inconscient, et encore le plus souvent de façon temporaire. En règle générale, un jour ou l’autre, la note à payer ne pourra plus être différée. … La compréhension et la bonne volonté suffiraient à une approche efficace et décisive de l’inconscient, et la psyché se laisserait transformer en intentionalité intégrale, s’il était vrai que l’inconscient dépendait du conscient.  Seuls des idéalistes qui ne voient pas la réalité des choses, des rationalistes à tout crin et autres fanatiques de tous bords peuvent s’abandonner à de tels rêves. La psyché n’est pas un phénomène arbitraire, elle est nature, nature que l’on peut, il est vrai, modifier en quelques points, grâce à beaucoup d’art, de science et de patience, mais qui ne se laisse altérer par aucun artifice sans que cela n’entraîne les plus profonds dommages pour l’être humain. On peut, certes, réduire l’homme à l’état d’animal malade, mais jamais faire de lui une créature idéale à l’image de ses vœux.
Quoiqu’on s’abandonne de façon tout à fait générale à l’illusion que la conscience représente la totalité de l’homme psychique, elle n’en représente bien assurément qu’une partie dont les rapports à l’ensemble restent mal connus. Comme la part inconsciente de l’être est réellement inconsciente, on ne saurait en préciser les frontières, ce qui revient à dire qu’on est incapable d’indiquer où la psyché commence et où elle se termine. Certes, nous savons que le conscient P.181 et ses contenus constituent la partie modifiable de la psyché ; mais plus nous essayons de pénétrer, au moins par des voies indirectes, dans la sphère de la psyché inconsciente, plus nous succombons à l’impression que nous avons affaire là à un être autonome. Il nous faut même concéder que nous parvenons à nos meilleurs résultats pédagogiques ou thérapeutiques lorsque l’inconscient coopère, c’est-à-dire lorsque le but de notre action coïncide avec la tendance inconsciente du développement du sujet, et qu’à l’inverse, nos méthodes et nos intentions les meilleures échouent lorsque la nature ne nous vient pas en aide. D’ailleurs, sans une autonomie au moins relative, l’expérience générale de la fonction complémentaire ou compensatrice de l’inconscient serait impossible. Si l’inconscient était réellement dépendant du conscient, il ne pourrait pas contenir plus et autre chose que celui-ci.
Le rêve que nous avons cité en exemple .. , procédé de la même façon que l’aurait fait le conscient qui s’appuie sur la loi morale traditionnelle ; .. la moralité générale ou bien constitue une loi fondamentale de l’inconscient, ou bien, à tout le moins, l’influence. Mais cette conclusion serait en opposition flagrante à la constatation générale de l’autonomie de l’inconscient. Quoique la moralité soit par elle-même une qualité universelle de la psyché humaine, on ne saurait en dire autant du code les mœurs, variable selon l’époque et les lieux. Ce code en tant que tel ne peut donc être un élément structural naturel de la psyché. Pourtant, .. il faut admettre le fait que l’acte moral se déroule dans l’inconscient en principe exactement comme dans le conscient, suit les mêmes préceptes moraux que celui-ci, donnant ainsi l’impression que le code des mœurs préside aussi aux processus inconscients.
Mais cette impression est fallacieuse, .. exemples où la réaction subliminale ne coïncide en rien avec le code des mœurs. Ainsi, par exemple, une dame fort distinguée, à la fois de vie irréprochable et de très haute tenue « spirituelle », vint me consulter à cause de ses rêves « abominables ». … Ils produisaient en série des images oniriques aussi peu appétissantes que faire se pouvait : images de prostituées soûles, de maladies vénériennes et autres images du même acabit. La rêveuse était scandalisée de pareilles obscénités et ne pouvait s’expliquer comment précisément elle, toujours désireuse d’élévation et de sublime, pouvait ainsi être poursuivie par P.183 de telles images des bas-fonds. .. c’était justement les Saints qui avaient été exposés aux pires tentations. Dans ce cas, le code des mœurs – à supposer qu’il intervienne joue un rôle exactement inverse. Bien loin d’énoncer des exhortations morales, l’inconscienl se complaît ici à engendrer toute l’immoralit imaginable comme s’il n’avait en vue que ce qui offense la morale. De telles expériences sont si courantes et banales que Saint Paul pouvait avouer qu’il ne faisait pas le bien qu’il voulait, mais le mal qu’il ne voulait pas.
En présence du fait que le rêve exhorte aussi bien qu’il égare, il y a lieu de se demander si ce qui apparaît en lui comme jugement moral doit être considéré comme tel, ou – en d’autres termes – si nous devons ou non attribuer à l’inconscient une fonction que nous pouvons qualifier de morale. Naturellement il nous est loisible de comprendre le rêve dans un sens moral, sans supposer pour autant que l’inconscient lui aussi le relie à une tendance morale. Il semble bien plutôt que l’inconscient, avec la même objectivité avec laquelle il produit des phantasmes immoraux, formule aussi des jugements moraux. Ce paradoxe ou cette contradiction interne de la conscience morale est bien connue depuis longtemps des esprits qui ont scruté ce domaine : à côté de la conscience morale « juste », il y a la « fausse », qui exagère, pervertit, et convertit le mal en bien et inversement, comme le font, par exemple, certains scrupules de conscience, qui agissent avec la même contrainte et produisent les mêmes manifestations émotionnelles d’accompagnement que la conscience morale juste. Sans ce paradoxe les questions de conscience ne constitueraient nullement un problème, car on n’aurait qu’à s’en remettre, au point de vue moral, à la décision de sa conscience morale. Mais comme à ce propos règne une incertitude profonde et justifiée, il faut un courage peu ordinaire ou – ce qui est un peu la même chose – une foi inébranlable, pour s’en remettre entièrement à sa conscience. En règle générale, on obéit à sa conscience, mais seulement jusqu’à une certaine limite, celle qui est préalablement établie par le code des usages et des mœurs. Car c’est ici que commencent les redoutables collisions de devoirs que l’on tranche en général selon les préceptes du code des mœurs ; ce n’est qu’une petite minorité qui en décide en fonction d’un acte de jugement individuel. Car, dès que la conscience morale n’est plus soutenue par le code moral, elle subit facilement un accès de faiblesse.
Aussi loin que s’étendent les prescriptions morales traditionnelles, il est pratiquement presque impossible d’en différencier la conscience morale ; P.185 d’où l’opinion très répandue que la conscience morale n’est rien d’autre que l’effet de suggestion des préceptes moraux et qu’elle n’existerait guère si on n’avait pas inventé des lois morales.
Or, le phénomène que nous appelons « conscience morale » se rencontre dans tout le monde humain. Qu’un individu se fasse « un cas de conscience» d’utiliser un couteau de pierre, comme cela se devrait pour râcler une peau brute, ou d’abandonner un ami dans l’épreuve, auquel il devrait porter secours, il s’agit dans les deux cas d’un reproche intérieur, d’un « remords », et d’une entorse faite à une habitude invétérée par un long usage ou à une règle universelle, entorse qui déclenche une sorte de choc. Pour la psyché primitive tout ce qui sort de l’ordinaire et de l’habituel déclenche une réaction émotionnelle d’autant plus violente qu’elle heurte davantage certaines représentations collectives qui sont presque toujours associées à l’activité conventionnelle. C’est une des propriétés de l’esprit primitif de doter toute chose d’explications, de déductions mythiques pour les motiver. Ainsi, ce qui serait pour nous simple effet du hasard, apparaît à la mentalité primitive plein d’intention et d’efficacité magiques. Il ne s’agit nullement d’« inventions », mais d’images phantasmatiques spontanées qui surgissent sans préméditation, de façon naturelle et involontaire, à savoir de réactions inconscientes archétypiques qui sont le propre de la psyché humaine. Il n’y a pas de contresens plus grave que de présumer qu’un mythe est né d’une « activité réfléchie ». Un mythe se forme, au contraire, comme incidemment, ainsi qu’on peut l’observer partout toujours à propos de toutes les images phantasmatiques authentiques et, en particulier, de façon privilégiée dans les rêves. C’est que la présomption de la conscience exige que tout découle de son primat, alors qu’on peut démontrer que sa genèse propre la renvoie à une psyché inconsciente plus ancienne. L’unité et la continuité de la conscience sont en fait d’une acquisition si récente, que la crainte persiste, toujours latente, qu’elles puissent à nouveau se dissoudre.
Ainsi la réaction morale est un comportement originel de la psyché, alors que les lois morales constituent une conséquence tardive, figée en préceptes, de l’impulsion morale initiale. Par suite de ces circonstances, les lois morales semblent identiques à la réaction et à la conscience morales. Mais l’illusion devient évidente au moment où un conflit de devoirs rend manifeste la différence entre code des mœurs et conscience morale. C’est alors que se décide quelle est l’instance la plus forte, la morale traditionnelle et conventionnelle ou la conscience morale : doit-on dire la vérité amenant ainsi une catastrophe démesurée P.187 pour un de ses semblables, ou doit-on mentir pour sauver une vie humaine ? En pareil occurence ce n’est pas forcément suivre sa conscience que de s’en tenir à la lettre du « tu ne mentiras point ». Ce n’est que suivre le code des mœurs. Mais si on écoute le jugement de sa conscience on se trouve seul, à prêter l’oreille à une voix subjective dont on ne sait point tout d’abord de quelles motivations elle relève. Personne ne peut garantir qu’elle n’est que noblesse. N’en sait-on pas parfois trop sur soi-même pour pouvoir se bercer de l’image d’être cent pour cent bonté et non égoïsme jusqu’à la moëlle des os. Même dans nos actes prétendus les meilleurs, le diable est toujours à nos côtés, nous frappant jovialenent sur l’épaule et nous murmurant tout bas à l’oreille : « Tu as été formidable ! ».
Où donc la vraie et authentique conscience morale trouve-t-elle sa justification, elle qui s’élève au dessus du code des mœurs et ne se soumet pas à ses impératifs ? Qu’est-ce qui lui donne le courage de supposer qu’elle n’est pas une « fausse » conscience, une illusion sur soi-même ?
… la conscience morale a été comprise depuis longtemps et aux yeux d’un grand nombre davantage comme une intervention divine que comme une fonction psychique. Son verdict passait pour vox Dei .. Cette conception montre la valeur et la signification attribuées aujourd’hui comme autrefois à ce phénomène. … Le critère de vérité que l’on a coutume de soulever ici mal à propos, à savoir s’il est prouvé que c’est bien Dieu lui-même qui nous parle par la voix de la conscience, n’a rien à voir avec le problème psychologique. Invoquer la vox Dei, c’est exprimer une opinion au même titre qu’affirmer l’existence d’une conscience morale. Or, toutes les données psychologiques qui ne peuvent être établies à l’aide des appareils ou des méthodes des sciences naturelles exactes ont autant d’expressions et d’opinions auxquelles correspondent des réalités psychiques. Il est psychologiquement vrai qu’il existe une opinion selon laquelle la voix de la conscience morale est la voix de Dieu.
Comme le phénomène de la conscience ne coïncide pas en soi avec le code des mœurs, mais précède celui-ci, le déborde par sa teneur , et qu’en outre la conscience morale, comme je l’ai esquissé plus haut, peut être «fausse», P.189 … Il est, .. , très difficile dans la pratique d’indiquer exactement le point où cesse la conscience morale « vraie» et où commence la « fausse », et en quoi réside le critère qui distingue l’une de l’autre. Et là nous rencontrons à nouveau le code des mœurs qui se fixe précisément pour tâche de savoir départager ce qui est bien de ce qui est mal. Mais si la voix de la conscience morale est la voix de Dieu, celle-ci devrait absolument jouir d’une autorité bien supérieure à celle de la morale traditionnelle. Quiconque accorde à la conscience morale cette dignité, devrait s’en remettre les yeux fermés à la décision divine et suivre sa conscience, bien davantage que la morale traditionnelle. Si le croyant se fiait sans condition à sa définition de Dieu comme summum bonum, bien suprême, il lui serait facile d’obéir à la voix intérieure, car il pourrait être sûr de ne jamais se fourvoyer. Mis comme dans le Notre Père nous maintenons toujours la prière « qu’Il ne nous induise pas en tentation », c’en est fait de cette confiance, elle est minée, alors que le croyant devrait la porter intacte en lui, pour pouvoir, pris dans les ténèbres d’un conflit de devoirs, suivre la voix de sa conscience morale, sans égard pour « le monde », ou même agir, à l’occasion, à l’encontre des préceptes du code traditionnel, « écoutant Dieu plutôt que le monde ».
La conscience morale – quels qu’en soient les fondements – exige de chacun qu’il suive sa voix intérieure en assumant le risque de se tromper. Chacun peut refuser l’obéissance à cet impératif en invoquant le code des mœurs, étayé de conceptions religieuses ; mais alors il n’échappe pas au sentiment désagréable d’avoir commis une trahison. On peut penser de l’éthique ce que l’on veut. Il n’en reste pas moins qu’elle est et qu’elle demeure une valeur intérieure que l’on n’offense pas sans conséquences ; l’offenser peut entraîner, selon les circonstances, de sévères répercussions psychiques. Certes, ces conséquences ne sont connues que d’un petit nombre, car rares sont les êtres qui cherchent objectivement à se rendre compte des enchaînements psychiques. L’âme fait partie des choses les plus méconnues, car personne n’a le goût de s’enquérir de sa propre ombre. La psychologie elle- même sert à dissimuler les vrais enchaînements causaux. Plus elle se donne des allures « scientifiques », plus on se félicite de sa prétendue objectivité, celle-ci étant un moyen excellent pour se débarrasser des éléments affectifs encombrants de la conscience morale, alors que ce sont précisément eux qui constituent en propre sa dynamique. Hors de cette dynamique P.191 émotionnelle la conscience morale perd tout son sens, ce qui est justement le but inconscient de l’approche dite « scientifique ».
La conscience morale est en soi un facteur psychique autonome .. La conception qui voit en elle la vox Dei est la plus nette dans cette pers pective. C’est la « voix de Dieu » qui contrecarre l’intention du sujet, souvent en une opposition aiguë, lui imposant à l’occasion une décision des moins souhaitées. Freud lui-même accorde au surmoi une puissanœ quasi démoniaque, alors que par la définition qu’il en donne celui-ci ne serait même pas une conscience morale originelle, mais ne représenterait que convention et tradition humaines ; .. La conscience morale constitue une exigence qui, si elle ne s’impose pas au sujet, lui réserve en tout cas d’énormes difficultés. Cela ne veut naturellement pas dire qu’il n’existe pas des cas d’absence de conscience morale. … La conscience morale ne constitue pas, de loin, le seul cas où un facteur intérieur s’oppose de façon autonome à la volonté du sujet. C’est en effet le propre de tout complexe ; il ne viendrait à l’esprit de quiconque dispose de son bon sens de prétendre qu’un complexe soit le résultat du seul apprentissage ou que personne n’aurait un « complexe» si on ne le lui avait inculqué. Les animaux domestiques eux-mêmes, auxquels à tort on n’attribue pas de conscience morale, ont des complexes et des réactions morales.
L’autonomie du psychique, aux yeux de l’homme primitif, passe pour suspecte de démonie et de magie .. dans l’Antiquité même 1’homme cultivé qu’était .. Socrate, possédait encore son « démon » (daimonion) et que régnait alors une croyance générale et naturelle en des êtres surhumains qui, comme nous le supposons aujourd’hui, représentent des personnifications de contenus inconscients projetés. Cette croyance, loin de s’être perdue, se manifeste de nos jours encore de mille manières, comme par exemple lorsque la conscience morale est supposée exprimer la voix de Dieu, ou lorsqu’elle est considérée comme un facteur psychique essentiel P.193 qui accompagne, suivant le tempérament de chacun sa fonction la plus différenciée (morale intellectuelle ou morale du sentiment ). Lorsque la conscience morale ne semble jouer aucun rôle, elle surgit indirectement sous forme de symptômes obsessionnels. Dans tous ces genres de manifestations s’exprime le fait que la réaction morale correspond à une dynamique autonome, que l’on désigne adéquatement comme son démon, son génie intérieur, son ange gardien, son « meilleur moi », son cœur, sa voix « intérieure », son être intime ou supérieur. Tout proche, c’est-à-dire juste à côté de la conscience morale positive, dite « juste », se trouve la conscience morale négative, dite « fausse » et évoquée sous les appellations du diable, du séducteur, du tentateur, de l’esprit malin. Quiconque prend sa conscience en considération se heurte à ces faits et doit même avouer que, dans le meilleur des cas, .. , l’ampleur du bien ne dépasse que de peu celle du mal. …
Certes, on devrait éviter le « péché », et on y arrive parfois ; mais comme le montre 1’expérience, on y retombe le pas suivant. Seuls les êtres inconscients ou dénués d’esprit critique peuvent s’imaginer demeurer dans un état d’accord durable avec la morale. Comme la plupart des êtres sont privés d’auto-critique, une illusion constante sur soi-même est une erreur universellement répandue. Une conscience plus développée fait apparaître au jour le conflit moral latent ou accentue les contradictions déjà conscientes. Ceci est déjà un motif suffisant pour tourner le dos à la connaissance de soi-même, pour fuir toute psychologie et faire peu de cas du domaine de l’âme !
Il n’existe guère d’autre phénomène psychique qui éclaire de façon plus nette la polarité de l’âme que la conscience morale. Pour s’y reconnaître tant soit peu on ne peut concevoir son incontestable dynamisme autrement qu’en termes d’énergétique, c’est-à-dire de potentiel reposant sur des contraires. La conscience morale amène à la perception consciente les contrastes toujours nécessairement existants. Ce serait commettre la plus lourde erreur de supposer que l’on puisse jamais se débarraser de ses antagonismes latents, car ils sont un élément structural inéluctable de la psyché. Même si l’on pouvait supprimer la réaction morale, les éléments antagonistes utiliseraient simplement une autre forme d’expression. Ils n’en existeraient pas moins. Si la P.195 conception de la conscience morale comme voix de Dieu est légitime, il en découle logiquement un dilemme métaphysique : ou bien règne un dualisme et la toute-puissance de Dieu s’en trouve amputée, ou bien les facteurs antagonistes coexistent dans l’image monothéiste de Dieu, comme, par exemple, dans la figure de Yahvé de l’Ancien Testament où l’on discerne côte à côte des traits moraux contradictoires. A cette igure de Y ah vé correspond une image unitaire le la psyché, qui repose dynamiquement sur des facteurs contraires, comme le conducteur de chars de Platon avec son cheval blanc et son cheval noir, ou comme Faust qui fait l’aveu : « deux âmes habitent, hélas ! dans ma poitrine. » rI n’est d’aurige humain pour maîtriser pareil attelage, comme le destin de Faust le montre bien.
A psychologie a beau jeu pour critiquer la métaphysique et n ‘y voir qu’assertions humaines. Mais elle ne peut pour autant les formuler elle-même. Elle ne peut qu’en consta ter  l’existence comme des sortes d’ exclamaachant bien qu’aucune de ces formulations, faute de preuve, n’est objectivement fondée ; il n’en demeure pas moins que la psychologie se doit de reconnaître la légitimité des expressions subjectives. Car, de telles expressions sont des manifestations psychiques lui appartiennent en propre à la nature humaine et il ne saurait y avoir de totalité psyhique en dehors d’elles, même si on ne peut leur accorder autre chose qu’une valeur subjective. Ainsi 1’hypothèse de la conscience morale comme vox Dei n’est, elle aussi, qu’une xclamation subjective dont le sens est avant tout de souligner le caractère numineux de la réaction morale. La conscience morale est une manifestation du mana, c’est-à-dire une ériorisation de quelque chose d’ « exceptionnellement efficace », qualité qui appartient en propre aux représentations archétypiques. Dans la mesure où la réaction morale n’est qu’apparemment identique à l’effet suggestif du code des mœurs, elle relève de la catégorie de l’inconscient collectif en constituant un pattern of behaviour , un modèle de comportement archétypique qui plonge jus) l’âme animale. Comme l’expérience le montre, l’archétype, en tant que phénomène naturel, a un caractère moral ambivalent ; plus exactement il ne possède pas en lui-même de qualité morale, c’est-à-dire qu’il est amoral comme l’est, au fond, l’image de Dieu incarnée par Jahvé, et ce n’est qu’à travers l’acte de connaissan ce  qu’il acquiert des qualités morales. Ainsi est Jahvé, à la fois juste et injuste, bon et cruel, véridique et trompeur. Il en va de même pour tout ce qui est archétype. C’est pourquoi P.197 la forme originelle de la conscience morale est paradoxale. Brûler un hérétique est d’une part un acte pieux et louable .. mais d’autre part c’est la manifestation brutale d’un esprit de vengeance scélérat et cruel.
Les deux formes de la conscience morale, la juste et la fausse, émanent de la même source et en tirent une force de persuasion à peu près égale. Cela se manifeste dans un autre contexte, par exemple dans les dénominations symboliques du Christ : Lucifer, Lion, Corbeau (01 erpent, Fils de Dieu etc., dénominations que le Christ partage avec Satan ; ou dans l’idée que le Dieu bienveillant du Christianisme est tellement assoiffé de vengeance qu’il a besoin de l’immolation cruelle de son fils pour se réconcilier avec 1 ‘humanité ; ou encore dans .le fait qu’on attribue au summum 70num la tendance à induire 1 ‘homme accablé i ‘impuissance et d’infériorité en tentation pour le livrer à la damnation éternelle, s’il ne réussit pas à temps à flairer le piège divin. Devq )evant ces paradoxes intolérables pour le sentiment religieux je propose de ramener la conception de la conscience morale comme vox Dei à 1 ‘hypothèse de l’archétype qui est mieux à la portée de notre corn préhension. L’archétype est un pattern of behaviour remontant à l’origine des temps, phénomène biologique exempt comme tel de toute spécification morale, mais possédant une force dynamique considérable grâce à laquelle il influence de la façon la plus profonde le comportement humain.
La notion d’archétype est demeurée si souvent incomprise qu’il est à peine possible de la citer sans se sentir obligé chaque fois de l’expliquer d’une façon neuve. L’archétype peut être déduit de l’observation souvent répétée que les mythes et les contes de fées de la littérature mondiale contiennent certains thèmes qui resurgissent partout et toujours, traités en d’innombrables variantes. Nous rencontrons ces mêmes motifs dans les phantasmes, les rêves, les délires, les imaginations délirantes des hommes d’aujourd’hui. Ces images et leurs intrications typiques sont appelées représentations archétypiques. Plus elles sont distinctes, plus elles sont accompagnées de tonalités affectives particulièrement vives. Cet accent affectif leur confère une dynamique particulière dans le cadre de la vie psychique. Elles sont impressionnantes, fascinantes et exercent une grande influence. Ces représentations archétypiques émanent d’un archétype lui-même non imagé, « préforme » inconsciente qui semble appartenir à la structure héritée de la psyché P.199 et qui, par suite, peut apparaître en tout lieu comme manifestation spontanée. >nformément à sa nature instinctuelle, l’archétype ;e trouve à la base des complexes à tonalite affective et participe de leur relative autonomie. L’archétype est aussi la présupposition psychique des manifestations religieuses et conditionne : l’anthropomorphisme des images de Dieu. Ceci ne peut servir de base à aucun jugement métaphysique, ni en positif, ni en négatif.
Grâce à cette façon de voir nous restons dans le cadre de ce que l ‘homme peut expérimenter et connaître. La conception de la conscience morale comme vox Dei n’exprime alors que la tendance amplificatrice propre à l’archétype. 1 Car les expériences numineuses vécues engendrent des expressions mythiques caractéristiques qui expriment et fondent l’événement archétypique. RI n’est porté nulle atteinte à sa transcendance du fait de cette réduction à ce qui est saisissable par l’expérience. Ainsi, le tonnerre fait-il une victime, elle semble pour l’homme de l’antiquité l’objet des foudres de Zeus. A la place de cette dramatisation mythique, nous nous contentons de l’explication plus modeste : d’une soudaine égalisation des tensions électriques réalisée par le hasard là même où le malheureux se tenait sous un arbre. Le point faible de cett. Argumentation reste naturellement le prétend11 hasard, dont il y aurait long à dire. Pour l’esprit primitif, il n’existe pas de hasard de ce genre, mais uniquement des intentions.
Amener l’acte de conscience morale à une collision avec l’archétype peut être une explication globalement soutenable ; mais nous devons admettre que l’archétype psycho ide  1 par essen ce  inconscient et non représentable, n’est pas seulement un postulat, mais qu’il possède aussi des qualités de nature parapsychologique, que j’ai groupées sous le terme de synchronicité 2. J’indique par ce terme que dans le cas de télépathie, prémonition et autres phénomènes inexplicables on retrouve très souvent une situation archétypique. Ceci pourrait tenir à la nature collective de l’archétype, l’inconscient collectif – à 1’opposé de l’inconscient personnel – étant universel, le même Jans tous les hommes, comme toute fonction biologique fondamentale ou tout instinct, pour une espèce donnée. La synchronipté plus subtile mise à part, on peut déceler précisément dans les instincts, dans l’instinct migrateur par exemple, un synchronisme très net. Les phénomènes parapsychologiques sont en P.201 connexion avec la psyché inconsciente et, comme ils présentent la particularité de rendre relatives les catégories de temps et d’espace, il s’en suit que l’inconscient collectif possède un aspect en marge de l’espace et du temps ; d’où une certaine probabilité qu’une situation archétypique puisse être accompagnée de phénomènes synchronistiques, comme la mort autour de laquelle des manifestations de cette sorte apparaissent volontiers.
Comme pour toutes les manifestations archétypiques, le facteur de synchronicité peut intervenir aussi rns la conscience morale ; quoique la voix de l’authentique conscience morale (et pas seulement d’une réminiscence du code des mœurs) s’élève dans un moment de cons. Tellation archétypique, il n’est pas certain qu’une réaction morale subjective en soit la cause. Il peut advenir que l’on se sente une très mauvaise conscience sans en trouver aucun motif. Bien entendu, de nombreux cas s’expliquent par l’ignorance et l’illusion sur soimême ; mais à l’occasion le phénomène de la mauvaise conscience apparaît lors d’une conversation avec un inconnu qui, lui, aurait tout motif d’a voir la conscience chargée, mais est inconscient. Cette constatation est valable également pour la peur et pour d’autres émotions, qui reposent sur une collision avec l’archétype. Car, quand nous conversons avec un interlocuteur dont certains contenus inconscients se trouvent « constellés », c’est-à-dire activés, il se crée dans notre propre inconscient une constellation parallèle, ce qui veut dire qu’un archétype identique ou voisin se trouve activé ; étant moins inconscient que notre vis-à-vis et sans motif de refoulement, nous devenons conscients de la tonalité affective sous la forme d’une inquiétude progressive de notre consci en ce  morale. On est naturellement porté à s’imputer à soi-même cette réaction morale, ce qui est d’autant plus indiqué que personne ne peut se vanter d’une conscience morale totalement vierge. Dans le cas d’espèce, l’autocritique – en soi louable – va trop loin ; car voici que, l’entretien à peine terminé, la mauvaise conscience disparaît de façon aussi inexplicable qu’elle était venue et )n découvre plus tard que c’était l’interlocute ur  qui avait quelque raison d’avoir mauvaise ;onscience. Pl 203 schokke 1 staurant
Une telle « reconstruction » spontanée d’un état de fait inconnu peut s’exprimer dans un rêve nocturne, ou déclencher un sentiment conscient désagréable et pourtant informulable, ou encore permettre de découvrir ledit état de fait, sans que l’on sache à qui l’imputeJ, Car l’archétype psychoïde a tendance à se comporter non pas comme s’il était locali dans une personne, mais comme s’il était efli. Ca ce  dans un environnement plus ou moins restreint, plus ou moins étendu.
La transmission de la situation et de ses données repose le plus souvent sur la perception subliminale de minimes indices d’affects. Les anjmaux et les primitifs se distinguent tout particulièrement par leur sensibilité dans ce domaine
)es expériences de cette sorte atteignent le plus souvent le psychothérapeute ou celui qui par obligation professionnelle est fréquemment amené à parler de leurs préoccupations in[mes à des gens avec qui il n’a pas de relalion personnelle. Il ne faut surtout pas déduire de ce qui vient d’être dit que toute angoisse de conscience subjective et apparemment infondée soit suscitée par l’interlocuteur ! Cela ne se justifie que si, après mûre reflexion, la composante personnelle de culpabilité toujours présente se révèle inadéquate à expliquer la réaction ressentie. Cette distinction est souvent délicate, car – ainsi qu’au cours d’un traitement – des valeurs éthiques doivent être sauvegardées de part et d’autre si le résultat de la cure ne doit pas être compromis. Or ce qui est valable pour le processus thérapeutique et tout ce qui se déroule au sein de celui-ci, n’est qu’un cas particulier des relations humaines en général. Dès qu’un dialogue aborde des questions fondamentales, essentielles et numineuses, et dès qu’un certain accord se fait sentir, se crée le phénomène e participation mystique, sorte d’ identité inconsciente au sein de laquelle les deux sphères psychiques individuelles s’interpénètrent à un tel degré qu’il devient impossible de trancher ce qui relève de l’une ou de l’autre. S’il s’agit d’un problème de conscience morale, la faute de l’un est en même temps la faute de l’autre et il est tout d’abord impossible 205 e dénouer cette identité affective : cela exige ln acte particulier de réflexion.
Concept d’archétype ne couvre rien de définitif et qu’il serait erroné de prétendre réduire ! ‘essence de la conscience morale à un « rien que », au seul archétype. La nature psychoïde de ce dernier est bien plus riche et contient bien davantage que tout ce qu’on peut inclure dans une explication psychologique. Cette nature psychoïde évoque la sphère de l’ un us  mundus vers laquelle la psychologie d’une part et la physique atomique de l’autre se frayent chacune leur chemin, créant indépendamment l’une de l’autre des conceptions auxiliaires analogues. Si le processus de connaissan ce,  en une première étape, différencie et sépare, il rassemble dans un second temps les éléments épars et c’est pourquoi une théorie n’est satisfaisante que lorsqu’elle atteint la synthèse. C’est pour ce motif que je n’ai ormule qu’exprime la consci en ce  morale elle-même quand elle se dit « voix de Dieu ». Cette conception bien loin d’être une tion artificielle de l’intellect est une affirmaon primaire du phénomène de la conscience morale sur lui-même : c’est un impératif numineux qui jouit depuis toujours d’une autorité >ien supérieure à celle de la raison humaine. Le démon ( daimonion ) de Socrate est distinct de sa personne empirique. La conscience morale onsidérée objectivement, sans présupposé rationnel, ~e comporte en ce qui concerne l’ exince et l’autorité comme un dieu, exprimant lnsi qu’elle est bien une voix de Dieu. Une :ychologie objective qui doit inclure aussi ! ‘irrationnel se doit de tenir compte de cette ffirmation. Elle ne saurait en être pour autant plus affirmative quant à la question de toute façon insoluble de la V érité. Pour des motifs relevant de la théorie de la connaissance cette luestion est depuis longtemps caduque. La connaissance humaine doit se contenter d’établir des modèles d’une grande probabilité. Espérer davantage serait folle présomption. Le savoir n’est pas la foi, pas plus que la foi n’est savoir. Nous parlons ici de choses qui admettent la discussion, donc il s’agit de savoir et non d’une croyance indisutable qui d’emblée exclut la discussion critique. 207 Le paradoxe souvent invoqué du « savoir par la foi » cherche en vain à surmonter l’abîme qui sépare ces deux termes.
Aussi, lorsque l’explication psychologique conçoit la conscience morale authentique comme
une collision de la conscience avec un archétype numineux, et se contente de cette formulation, il se peut qu’elle soit dans le vrai. Mais il lui faut ajouter aussitôt que l’archétype en soi, sa nature psychoïde, demeure inaccessible, du fait d’une transcendance qu’elle partage de façon absolue avec la substance inconnue de la psyché. La formulation mythique de la conscience morale qui se veut vox Dei relève indiscutablement de son essence ; elle est le fondement de son numen  et est un phénomène au même titre que la conscience morale.
Pour ramasser ma pensée, je dirai que la conscience morale correspond à une réaction psychique dite « morale », parce qu’elle se manifeste toujours au point où la conscience quitte le tracé des usages et des mœurs ou le rejoint. C’est pourquoi la conscience morale signifie d’abord et dans la grande majorité les cas individuels la réaction à une infraction réelle ou supposée au code traditionnel et correspond pour la plus grande part à l’effroi archaïque devant l’inhabituel, l’inusité, devant « ce qui ne se fait pas ». Comme ce comportement est pour ainsi dire instinctif et n’est dans le meilleur des cas que partiellement réfléchi, il peut bien se dire moral, mais ne peut exiger d’avoir une valeur éthique. Un comportement ne mérite cette qualification que lorsqu’il est réfléchi, c’est-à-dire qu’il a été soumis à un débat conscient. Il faut qu’il ait hésitation de principe entre deux possibilités de comportement moral, qu’il y ait une collision de devoirs. Une telle situation peut seulement être résolue si une réaction morale jusque-là irréfléchie se voit subordonnée à une autre. En pareil cas, c’est en vain que l’on cherche à se référer au code des mœurs et la raison qui doit porter jugement se trouve dans la situation de l’âne de Buridan entre ses deux bottes de foin. Seule la force créatrice de l’éthique qui exprime 1’homme tout entier est apte à prendre la décision. Comme toutes les capacités créatrices de 1’homme, l’éthique .. jaillit de deux sources : la conscience rationnelle et l’inconscience irrationnelle. L’éthique est un cas particulier de ce que nous appelons la fonction transcendante, à savoir la confrontation et la coopération des facteurs conscients et inconscients ou, exprimé en langage religieux, de la raison et de la grâce.
La compréhension psychologique ne saurait avoir pour tâche d’élargir ou de restreindre la notion de conscience morale. Celle-ci signifie dans l’usage courant de la langue la certitude de l’existence d’un facteur qui, dans le cas de la « bonne conscience » confirme qu’une décision ou qu’une action est conforme à l’usage et dans le cas contraire, la condamne comme « immorale ». C’est pourquoi cette conception de la conscience dérivée de mores (coutumes, usages) peut être dite « morale ». On en distinguera la forme éthique de la conscience morale qui apparaît là où deux décisions ou manières d’agir sont Confirmées comme morales, ressenties comme des « devoirs» qui s’opposent. Dans ce dernier cas non prévu par l’usage et qui le plus souvent est très individuel il faut avoir recours à un jugement qui, en fait, ne peut plus être désigné de l’épithète moral, au sens de conforme aux usages. La décision qui importe dans ce cas, ne dispose d’aucun usage préétabli auquel elle pourrait s’adosser. Ici, le facteur décisif de la conscience morale, à ce qu’il semble, est autre : il n’émane pas du code traditionnel des mœurs, mais des soubassements inconscients de la personnalité ou de l’indivi dualité.  La décision sera puisée aux eaux obscures des profondeurs. Certes, de telles collisions de devoirs seront souvent, par commodité, résolues par une décision conforme aux usages c’est-àdire, en réprimant la contradiction. Souvent, mais pas toujours. Car, s’il règne assez de responsabilité consciencieuse, le conflit sera supporté jusqu’à son terme et une solution créatrice sera engendrée par l’archétype constellé, qui possède cette autorité contraignante appelée, non sans raison, vox Dei. Cette sorte de solution correspond aux assises les plus profondes de la personnalité, à sa totalité, qui embrasse conscient et inconscient, et qui, par-là, se révèle être subordonnée au moi.
Le concept et la manifestation de la conscience morale impliquent donc, dans une perspective psychologique, deux données bien distinctes : d’une part, le rappel et l’exhortation à la fidélité aux usages traditionnels ; d’autre part, la collision des devoirs et sa solution par la création d’une tierce attitude. La première est l’aspect moral et la seconde est l’aspect éthique de la conscience morale. P.211

ÉPILOGUE

Ra profession me plonge quotidiennement dans la psychologie de l’inconscient ; elle m’a amené souvent à rencontrer des choses qui 1 demeurent encore cachées à la conscience diurne, mais qui, à l’état embryonnaire, se préparent à faire irruption dans la conscience, bien longtemps avant que l’individu ne se doute des dons, 6 fastes ou néfastes, que lui réserve son avenir psychologique. …
« Plus l’autorité absolue de la conception chrétienne du monde se perd, et plus on entendra « la brute blonde » se tourner et se retourner dans sa prison souterraine et nous menacer d’une effraction aux suites cataclysmiques » … cette « brute blonde» .. incarnait aussi le primitif sommeillant au cœur de l’Européen, ce primitif qui, du fait de l’agglomération en masse, allait émerger de plus en plus.
« Cette méfiance du primitif à l’adresse de la tribu voisine, que nous croyions avoir surmontée depuis longtemps avec nos organisations qui enserrent l’univers, cette méfiance a reparu dans les proportions gigantesques au cours de cette guerre. Mais ce n’est plus seulement un village voisin qui est incendié, .. mais des pays entiers qui se trouvent ravagés … »
… nous sommes, au contraire, sous le régime d’une course d’Amok générale, (Amok , du malais amuk : colère, désigne une espèce de délire soudain ..) fatalité d’un destin universel contraignant, contre laquelle l’individu est sans défense. Et pourtant, cette manifestation générale a son siège dans  l’individu pris en particulier, car c’est lui qui est l’élément constituant des nations. … Conformément à notre attitude rationaliste, nous pensons que c’est par des organisations, par la jurisprudence et telle ou telle institution .. que nous pouvons atteindre un résultat. En réalité, seul un changement dans la mentalité de l’être individuel peut amener un renouvellement de l’esprit des nations. C’est par l’individu que cela doit commencer. Il est des théologiens et des amis de l’humanité, hommes de bonne volonté, qui veulent briser le principe de puissance. . . chez autrui. Que l’on brise P.217 d’abord le principe de puissance en soi-même ; la chose devient alors plausible pour les autres ».
« C’est en tout cas un fait évident que la moralité d’une société, prise dans son ensemble, est inversement proportionnelle à ses dimensions ; car plus il y a d’individus qui s’agglomèrent, plus les facteurs individuels se neutralisent, s’éteignent les uns les autres, y compris la moralité, qui repose en entier sur le sentiment moral de chacun et partant sur la liberté indispensable à l’individu pour l’extérioriser. C’est ce qui explique que l’être, lorsqu’il est inclus dans la société, est en un certain sens, inconsciemment, un homme plus mauvais que lorsqu’il agit uniquement de lui-même ; car il se sent porté par la société et déchargé, dans cette mesure, de sa responsabilité individueIle. » Une société nombreuse, toute composée d’êtres d’une valeur exceptionnelle, ressemble, par sa moralité et son intelligence, à un animal géant, stupide et brutal. Plus les organisations sont considérables, et plus inéluctables sont aussi leur immoralité et leur bêtise aveugle. .. Puisque la société souligne automatiquement en chacun de ses ressortissants les qualités collectives, elle accorde ainsi, par le fait même, une prime à tout ce qui est moyen et médiocre, à tout ce qui ne demande qu’à végéter dans le laisser-aller et l’irresponsabilité ; il est inévitable que l’individu soit opprimé, acculé. » . . .« Il ne peut y avoir de moralité sans liberté. Notre admiration des grands organismes fond quand nous entrevoyons le revers de la médaille que cachent ces merveilles : il est fait de l’amoncellement monstrueux et de la mise en vedette de tout ce qu’il y a de primitif en 1’homme, de la destruction inéluctable de son individualité au profit du monstre que constitue, une fois pour toutes, chaque organisme tentaculaire. Un homme d’aujourd’hui, qui correspond plus ou moins à l’idéal moral collectif, a transformé son cœur, même s’il n’en ressent subjectivement aucune perturbation, en une oubliette du crime – ce que l’on peut prouver sans difficulté par l’analyse de son inconscient. Dans la mesure où il est normalement adapté à son entourage, l’infamie la plus monstrueuse de la société ne le troublera pas, à la condition toutefois que la majorité de ses concitoyens conti P.219 nuent de croire à la haute moralité de leur organiation sociale. »
Egalement dans ce qu’il a de meilleur, oui précisément dans le meilleur, existe le germe du mauvais, et rien n’est si mauvais qu’il ne puisse en résulter du bien ». Si je souligne cette pensée, c’est qu’elle m’incita toujours à la prudence, quand il s’agissait de juger d’une manifestation quelconque de l’inconscient. Car les contenus de l’inconscient collectif, les archétypes – ce ont eux qui entrent en jeu dans les extériorisaions psychiques des masses, - sont toujours bipolaires, c’est-à-dire qu’ils ont toujours un aspect positif et un aspect négatif L’apparition d’un archétype marque toujours un point critique, car on ne peut dorénavant savoir a priori dans quelle voie se développera l’évolution future. Celle-ci dépend en règle générale de l’attitude qu’adoptera, par réaction, la conscience. Dans l’apparition collective d’un archétype réside un grand danger, celui qu’elle fasse jaillir (un grand nombre d’individus étant mus, dès lors, par des impulsions analogues) un mouvement de masse. Celui-ci sera-t-il nécessairement voué à entraîner une catastrophe ? Elle ne pourra être conjurée que s’il existe une majorité d’individus sachant endiguer l’archétype et conduire son efficacité (Prêtres et religieux ont longtemps rempli cette fonction.) ou au moins un certain nombre d’êtres capables de le faire et d’exercer à temps leur influence. »
..
« La tendance expressément individualiste de la dernière phase de notre développement a pour conséquence un reflux compensateur vers l’homme collectif, dont l’affirmation autoritaire constitue actuellement le centre de gravité des masses. Rien d’étonnant donc à ce qu’il règne actuellement une atmosphère de catastrophe, comme si une avalanche avait été déclenchée, que personne dorénavant ne peut plus arrêter. L’homme collectif menace d’étouffer, d’engloutir l’individu, l’être humain pris à part, sur la responsabilité duquel repose pourtant toute l’œuvre édifiée de main d’homme. La masse, comme telle, est toujours anonyme et irresponsable. De soi-disant chefs sont les symptômes inévitables de tout mouvement de masse. Les vrais chefs de 1’humanité, cependant, sont toujours ceux qui, méditant sur eux-mêmes, soulagent au moins le poids de la masse de leur propre poids, en demeurant P.221 consciemment éloignés de l’inertie naturelle et aveugle, inhérente à toute masse en mouvement.
… Seul peut résister celui qui ne se cantonne pas dans l’extérieur, mais qui prend appui dans son monde intérieur et y possède un hâvre sûr.
Etroite et cachée est la porte qui s’ouvre sur l’intérieur ; innombrables les préjugés, les partis pris, les opinions, les craintes qui en interdisent l’accès. Ce qu’on attend, ce sont de grands programmes politiques et économiques. . . précisément ce qui a toujours enlisé les peuples ! …Qu’espère donc cet idéalisme nébuleux en face d’un programme économique gigantesque,  en face .. de la réalité ?
… les réalités de notre culture ne nous sont pas tombées du ciel, mais qu’elles sont .. l’œuvre de quelques rares humains. Si la grande chose qu’est la culture va de travers, cela tient simplement à ce que les hommes pris isolément vont de travers, à ce que je vais de travers. Raisonnablement il faudra commencer par me redresser moi-même. Mais, comme l’autorité  n’a plus d’instance suprême et que, ainsi énucléée, elle n’a plus barre sur l’individu, j’ai besoin d’une connaissance et d’une reconnaissance des bases les plus spécifiques et les plus intimes de mon être subjectif, afin de bâtir sur les données éternelles de l’âme humaine ».
« Nous ne sommes jamais tout à fait sûrs qu’une idée nouvelle ne s’emparera pas soit de nous-mêmes, soit de notre voisin. Ces idées, nous le savons tant par l’histoire ancienne que par 1’histoire moderne, sont parfois si singulières, et même si bizarres, que la raison ne peut cadrer que fort mal avec elles. . . Une idée de cette nature exerce presque toujours une fascination qui prend P.223 possession du sujet, faisant de lui un possédé fanatique ; cette possession, à son tour, incite à brûler vivant, à décapiter ou à anéantir en masse, .. les dissidents, quelque bien intentionnés et raisonnables qu’ils puissent être. Nous ne pouvons même pas nous bercer de l’idée que ces choses appartiennent à un passé depuis longtemps révolu. Malheureusement, elles semblent non seulement appartenir aussi au présent, mais devoir en outre être à craindre, à un degré accru, dans l’avenir. L’homme est un loup pour 1’homme, est une vérité triste, nais éternellement vraie. L’homme a réellement assez de motifs de redouter les forces impersonnelles  qui habitent son inconscient. Nous nous trouvons dans une bienheureuse inconscience à l’égard de ces forces, parce qu’elles n’apparaissent jamais ou presque jamais dans notre activité personnelle au cours des circonstances habituelles de la vie. Mais quand, par ailleurs, les hommes s’agglomèrent et constituent une plèbe, les dynamismes – bêtes ou démons – de l’homme collectif sont alors déchaînés, dynamismes qui séjournent endormis en chacun jusqu’au jour où l’individu devient particule d’une masse. … »
« La transformation du caractère qu’entraîne l’intrusion des forces collectives est étonnante ; Un être doux et raisonnable peut être pris de folie furieuse, ou transformé en bête sauvage. On est toujours porté à en attribuer la faute à des circonstances extérieures, sans réfléchir que rien ne pourrait exploser en nous si l’explosif n’y avait déjà été présent. En fait, nous vivons en permanence sur un volcan et, selon notre connaissance actuelle, il n’existe pas de moyens humains pour se prémunir contre une explosion possible, qui détruira tout ce qui se trouve à sa portée. »
« … les fous, tout comme la plèbe, se trouvent mus par des forces supra-personnelles, qui les subjuguent. »
« .. des Etats élèvent l’exigence, vieille comme le monde, de la théocratie, c’est-à-dire P. 225 celle de la totalité, qui est immanquablement accompagnée de l’oppression de la libre opinion. Nous voyons à nouveau des gens se couper la gorge à propos de théories puériles, relatives à la façon la meilleure d’instituer le Paradis sur terre. Il ne faut pas être grand clerc pour voir que les puissances des ténèbres – pour ne pas dire de l’enfer – qui étaient précédemment domestiquées et enchaînées avec plus ou moins de succès dans un édifice spirituel gigantesque, créent ou du moins cherchent à créer maintenant un esclavage d’Etat ou un Etat prison, .. nombreux sont les hommes persuadés que la raison humaine seule n’est pas tout à fait à la hauteur de son énorme tâche : enchaîner les forces volcaniques libérées. »
« Considérez la cruauté incroyable dont témoigne notre monde, réputé civilisé ; elle est tout entière l’œuvre des êtres humains, de leur état mental ! Considérez les moyens infernaux de destruction ! Ils sont découverts par des gentlemen parfaitement inoffensifs, par des citoyens raisonnables, considérés, qui sont exactement ce que nous souhaitons qu’ils soient. Et quand tout l’édifice explose dans les airs et déchaîne un indescriptible enfer de destructions, personne ne paraît en avoir été responsable. Cela se déroule, tout simplement ; et pourtant tout cela est l’œuvre l’hommes. Mais comme chacun est aveuglément convaincu qu’il n’est rien que son conscient, très humble et très insignifiant, qui exécute ponctuellement ses devoirs et gagne un pain quotidien mesuré, personne ne remarque que toute cette masse rationnellement organisée, que l’on appelle Etat ou nation, est mue par une puissance apparamment impersonnelle, invisible mais épouvantable, qui ne peut être endiguée par personne et par rien. On explique, en général, cette puissance effrayante en y voyant la crainte inspirée par la nation voisine, nation voisine que l’on suppose toujours possédée d’un démon perfide. Comme nul n’est en état de reconnaître dans quel secteur et à quel degré il est lui-même possédé et inconscient, chacun projette tout simplement son propre état mental sur le voisin ; et de ce fait avoir les canons les plus gros .. devient un devoir sacré. Ce qu’il y a de plus alarmant, c’est que chacun, ce faisant, a entièrement raison, car les voisins, à l’égal de nous-mêmes, sont régis, chacun pour son compte, par une peur incontrôlée et incontrôlable. Dans les asiles d’aliénés, c’est un fait bien connu que les malades qui souffrent d’angoisse sont beaucoup plus dangereux que ceux qu’animent la colère ou la haine. » P.227 …
… Je suis et ai toujours été d’avis que les mouvements politiques de masses contemporains sont des épidémies psychiques, c’est-à-dire des psychoses collectives. Elles constituent, comme le montrent les manifestations inhumaines qui les accompagnent, des phénomènes mentaux anormaux, et je me refuse à considérer semblables choses comme normales, ou même à les embellir en y voyant des excès excusables. … Tout meurtrier agit en fonction de mobiles suffisants, sans lesquels le crime ne serait pas perpétré. Encore faut-il pour son accomplissement qu’il existe chez le meurtrier une disposition psychique particulière. … Mais il n’est pas de psychose qui tombe d’un ciel serein ; elle se constitue toujours sur la base d’une prédisposition existant depuis longtemps et que l’on appelle « infériorité psychopathique » De même que les nations ont … Cette suggestibilité aussi doit avoir ses motifs particuliers sans lesquels elle n’existerait point. Mais l’existence de motifs n’efface ni le caractère, ni l’acte. … P.229
« Dès que la fonction de l’irrationnel se trouve dans l’inconscient, elle agit de là sans frein, de façon destructive, comme une maladie incurable dont le foyer ne peut être extirpé, parce qu’il est invisible. Car, dès lors, l’individu, comme la collectivité, doit vivre inéluctablement les impulsions de l’irrationnel et, en outre, employer le meilleur de son esprit et son idéalisme le plus noble à draper dans une forme aussi parfaite que possible la folie de cet irrationnel »
« Si l’activation de l’inconscient collectif est provoquée par un effondrement de toutes les attentes, de tous les espoirs conscients, le danger s’accroît de voir l’inconscient prendre la place de la réalité consciente. Or, pareille situation est maladive. Dans le présent, nous assistons à quelque chose de cette sorte dans les mentalités russe et allemande actuelles.(1919) »
… « l’anormalité, dont l’homme réputé normal comporte une certaine dose, se concrétise de façon vivante sur le plan social et politique sous forme de manifestations psychiques P.231 collectives, par exemple sous forme de guerre ».
« Les vieilles religions, avec leurs symboles à la fois augustes et ridicules, tout ensemble expression de bonté et de cruauté, ne sont pas tombées d’un ciel serein, mais ont été instaurées par cette même âme qui vit aussi en nous en ce moment. Toutes ces données, avec leurs formes originelles, poursuivent leur existence au fond de nous et peuvent à tout moment, avec une puissance destructrice, faire irruption dans notre vie consciente, en particulier sous forme de suggestion collective, qui laisse l’individu sans défense. Nos terribles dieux n’ont fait que changer de nom, ils riment tous maintenant les uns avec les autres en isme. …
De même qu’extérieurement nous vivons dans un monde où à tout instant un continent peut s’affaisser, les pôles entrer en migration, une nouvelle pestilence éclater, de même nous vivons intérieurement dans un monde où à tout instant quelque chose d’analogue peut prendre naissance, sous forme d’idées seulement, il est vrai, mais qui n’en sont pas moins dangereuses et dignes de méfiance. » « Une parcelle minime de l’humanité, .. en est arrivée, conséquence d’un mauvais contact avec la nature, l’idée que la religion est une sorte de trouble mental singulier, au but impénétrable. … les choses se passent comme si cette minorité humaine avait projeté un dérangement mental, dont elle n’a pas conscience, sur les peuples aux instincts encore sains. »
« Il s’est produit une projection de systèmes psychiques parcellaires, ce qui entraîne une situation dangereuse : les effets perturbateurs seront dorénavant attribués à une mauvaise volonté extérieure à nous, qui, naturellement, ne saurait être retrouvée nulle part, si ce n’est chez le voisin, de l’autre côté de la rivière. Cette attitude de pensée mène à la formation de folie collective, à des causes de guerre, à des révolutions, en un mot à des psychoses collectives destructrices » P. 233
… « On a oublié l’essentiel, à savoir que le psychique n’est identique à la conscience et à ses tours de prestidigitateur que dans une faible part. En majeure partie il constitue un fait, une donnée inconsciente, dure et pesante comme le granit qui gît là, immobile et impénétrable ; il peut s’abattre sur nous à tout instant, en fonction de l’arbitraire de lois inconnues. Les catastrophes gigantesques qui nous menacent ne sont pas des déchaînements élémentaires physiques ou biologiques : elles sont la résultante d’événements psychiques. Nous sommes menacés à un degré alarmant par des guerres et des révolutions qui ne sont rien d’autre que desépidémies psychiques. … Au lieu d’être exposé à des animaux sauvages, à des avalanches de rocs, à des inondations, l’homme est maintenant exposé aux dangers de ses forces psychiques élémentaires. Le psychique est une grande puissance qui l’emporte de très loin sur toutes les puissances de la terre. Le Siècle des Lumières qui a chassé le divin de la nature et des institutions humaines n’a pas vu et a négligé un dieu, celui de l’épouvante qui habite l’âme. Si la déférence craintive qu’inspire le divin est justifiée en quelque endroit, c’est bien en face de la suprématie du psychique. .. l’intellectuel peut s’exprimer de bien des façons. Mais il n’en va plus de même lorsque le psychique objectif, dur comme le granit et pesant comme  plomb, surgit devant l’individu, sous forme d’expérience intérieure et lui murmure d’une voix insistante :  « C’est ainsi que cela doit être et devra se passer. » Le sujet se sent alors déterminé, comme les groupes sociaux se sentent l’être, dès qu’une guerre est en cours, qu’une révolution se déroule … Ce n’est pas en vain que s’élève, précisément de nos jours, un appel vers la personnalité libératrice, c’est-à-dire vers l’être qui se distingue de la puissance inéluctable de la collectivité, qui se libère ainsi, au moins spirituellement, qui allume pour les autres un feu d’espérance, témoignant qu’un individu au moins est parvenu à échapper à l’identité avec l’âme grégaire qui pèse comme un mauvais sort. Le groupe, à cause P.235 de l’inconscience qui le cimente, n’a pas de décision libre ; c’est pourquoi le psychique trouve en lui à s’ébattre, comme une loi de nature que rien ne bride ; elle amorce un déroulement qui rebondit de cause en cause et ne s’arrête qu’une fois la catastrophe consommée. Le peuple aspire toujours à trouver un héros, un vainqueur de dragon, quand il perçoit obscurément le danger du psychique ; voilà pourquoi il appelle la personnalité à grands cris ».
Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il était pour moi clairement établi qu’une psychose collective était en préparation en Allemagne. Toutefois, me suis-je dit, il s’agit en Allemagne d’un peuple d’authentique civilisation européenne, qui possède discipline et morale. C’est pourquoi l’ultime aboutissement de ce mouvement de masses qui, en soi, ne prêtait pas à malentendu, resta pour moi marqué d’un point d’interrogation … Je ne voulus pas supposer tout d’abord que ces symptômes seraient déterminants, connaissant par ailleurs d’autres personnes, d’un idéalisme indubitable, qui cherchèrent à me prouver qu’il s’agissait des exacerbations presque inéluctables, accompagnant d’ordinaire les remaniements profonds. .. pas aisé de se faire .. un jugement clair.
Mais, comme psychiatre, je savais qu’il est, au point de vue thérapeutique, de la plus grande importance, en présence d’un patient qui est menacé d’être englouti par des contenus inconscients, de renforcer dans toute la mesure du possible la conscience et la compréhension, c’est-à-dire les composantes normales de la personnalité,  afin qu’une instance demeure, qui soit capable d’attraper au bond les contenus de l’inconscient faisant irruption, et de les intégrer. Car ces derniers…. ne sont pas en eux-mêmes destructeurs, ils sont «  ambivalents, et il dépendra entièrement de la contexture de la conscience qui les accueillera, qu’ils deviennent soit néfastes, soit bénéfiques. P.237 … Les forces agissantes d’un mouvement psychologique de masses sont de nature archétypique. Or, tout archétype procède de ce qu’il y a de plus haut et de plus bas, contient du bon et du mauvais. Par suite, il est susceptible d’exercer les effets les plus contradictoires et c’est pourquoi il est impossible de déterminer de prime abord s’il aura des conséquences positives ou négative. .. une position d’attente, .. attitude médicale .. cette attitude ne condamne pas de but en blanc, elle se refuse à « savoir mieux» a priori, elle vise au contraire à laisser à chacun ce que les Anglais appellent « a fair chance ». Elle ne veut pas repousser, accabler la conscience déjà assaillie, mais au contraire tend à renforcer sa résistance, en éveillant sa compréhension des phénomènes qui cherchent à se jouer d’elle, afin que le mal inhérent à tout archétype n’entraîne pas l’individu, et ne le mène pas à sa perte. Le but thérapeutique est d’obtenir la réalisation de ce que comporte de bon, de précieux, de vivant l’archétype, qui, tôt ou tard, finira tout de même par s’intégrer à la conscience, et d’enrayer autant que possible ce qu’il recèle de nuisible et de préjudiciable. C’est un des apanages de la profession médicale de faire preuve même dans des circonstances bouleversantes, d’un optimisme qui s’efforce de sauver ce qui a chance de l’être encore. Le médecin ne doit pas se laisser trop impressionner par le caractère désespéré et inextricable d’une situation, même si, ce faisant, il s’expose lui-même à un danger. … ne pas laisser rompre les liens culturels, la culture étant l’unique antidote contre le terrible danger qu’est l’agglomération en masse.
Si un archétype n’est pas compris, assimilé, « réalisé » de façon consciente, on n’a pas la moindre assurance qu’il se manifestera, se concrétisera sous son aspect positif. Bien plus, le danger menace qu’il détermine au contraire une régression néfaste. Les choses se passent comme si P.239 l’âme possédait sa conscience dans le but précisément de pallier de telles possibilités destructrices.
En psychopathologie, pareil  état est désigné par le terme de dissociation. Or, une dissociation habituelle fait partie des caractéristiques d’une disposition psychopathique. … P.241
… La majorité écrasante des psychopathes forme une composante pour ainsi dire « normale » de la population. La notion de « normal » .. varie entre certaines frontières et ne saurait, par suite, être définie de façon rigoureuse. Mais, que survienne une oscillation un peu plus forte que d’habitude. . . et le processus psychique en cours se meut déjà dans les territoires de l’ anormal. Pareilles déviations – qui sont très fréquentes – ne sautent pas aux yeux tant qu’elles le mènent pas à des manifestations proprement maladives. … Il y a une foule innombrable d’êtres qui, dans telle ou telle direction, de façon momentanée ou chronique, ourepassent, de-ci de-là, la latitude du normal. Que ces êtres s’amassent – ce qui est d’ailleurs  cas dans chaque foule – et des manifestations maladives prennent naissance.
l’homme, en tant que particule d’une foule, est psychiquement anormal. …
… diagnostiquer le mal qui, enraciné dans l’âme de ce peuple, est la cause de sa chute. … P.243 … le péché des autres n’excuse en rien les fautes que l’on a commises soi-même et que l’accusation portée ainsi contre autrui prouve seulement l’inintelligence morale, l’endurcissement de celui qui la formule. … P.245
… personne n’est aussi exposé aux dangers que celui qui, dans la conscience de sa propre innocence, juge et condamne autrui. . .
Quand une repentence est suivie d’une défense agressive, la réalité du repentir apparaît bien douteuse. … parents et éducateurs, juges et psychiatres connaissent bien ce mélange de repentir et d’appétit de vengeance, cette inconscience et cette insouciance relatives à l’impression épouantable que laisse une telle attitude, ainsi que ce mépris autistique d’autrui. … Un tel comportement manque son but : il veut éveiller impression du repentir, mais, en un tournemain, se défend par des attaques : de ce fait, le repentir se révèle irréel et la défense sera inefficace. Une telle attitude a trop peu conscience de ce qu’elle est, a trop peu conscience d’ elle- même, pour être conforme au but : elle est inadaptée et n’est pas à la taille des exigences de la réalité. « La maladie est une adaptation diminuée », dit vieille sentence. La tentative d’adaptation que n’a de pleine valeur ni au point de vue intellectuel, ni au point de vue P.247 moral ; elle procède donc d’une infériorité, elle exprime une infériorité psychopathique.
Un diagnostic médical n’est pas une accusation … je dois insister, dans l’intérêt même du malade, sur la nécessité où il est de faire dans son esprit une clarté entière et un mea culpa sans restrictions mentales. Il ne lui servirait de rien de cultiver seulement une demi-conscience de son état et de recouvrir l’autre moitié par des illusions, qui sont .. grosses d’immenses dangers. …
.. un des plus grands dangers .. à savoir l’isolement dans l’ordre spirituel .. L’isolement national, le repli sur soi-même et l’agglomération en masses, avec leurs organisations centrales, sont la perte des Allemands.

… quand le balancement d’un pendule l’entraîne très loin d’un côté, il peut le lancer aussi loin de l’autre – à supposer que l’on puisse appliquer cette parabole à l’âme d’un peuple. J’ignore si la psychologie des nations le permet. Je sais seulement qu’il peut se produire, dans l’âme d’un être qui a des tendances à la dissociation, des oscillations au cours desquelles un extrême est suivi invariablement par l’extrême P.249 opposé, si toutefois le sujet en question est en pleine possession des qualités humaines, et, par suite, possède des valeurs moyennes qui d’ordinaire caractérisent l’être réputé normal. Dans ces circonstances, j’ai tendance à supposer qu’une infériorité fait équilibre à une supériorité ; … Le feu qui s’est déchaîné en Allemagne doit sa naissance à certaines conditions psychiques, qui se retrouvent partout. A proprement parler d’ailleurs, le signal n’a pas été donné par l’embrasement allemand, mais par le déchaînement de l’énergie atomique, qui met dans la main de l’homme le moyen d’une autodestruction radicale. Notre situation est maintenant à peu près celle de quelqu’un qui aurait fait cadeau pour sa fête à son fils de six ans d’un kilo de dynamite. … L’humanité pourra-t-elle cesser de jouer avec la possibilité d’une guerre ? …
Comment protéger l’enfant du danger de la dynamite, que personne ne peut lui enlever ? L’esprit protecteur de 1’humanité est mis au défi. .. Cette connaissance motivera-t-elle un grand retour vers l’homme intérieur, une conscience et un sentiment de responsabilité plus élevés et plus mûrs ?
… il est vraiment grand temps que l’humanité civilisée songe aux choses essentielles et, entre autres, qu’elle soumette la question d’être ou de n’être pas à une discussion approfondie ; … P.251

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