jeudi 10 mai 2012

Nicolas MACHIAVEL - L'art de la guerre (extraits), partie 2


L’Art de la Guerre


PAS DE GRAND HOMME
SANS IMAGINATION.














Fabrizio Colonna. - Peut-être désirez-vous connaître encore quelles sont les qualités que doit posséder un général? Je vous satisferai en peu de mots ; car je ne pourrais choisir un homme autre que celui qui saurait faire tout ce dont nous nous sommes entretenus aujourd'hui ; cela même ne suffirait pas s'il ne savait trouver en lui-même les ressources dont il peut avoir besoin : car celui qui manque d'invention ne fut jamais un grand homme dans son genre ; et si l'invention est honorable en toutes choses, c'est surtout à la guerre qu'elle est la source de la gloire. Aussi voit-on qu'une invention en ce genre, quelque peu importante qu'elle soit, est célébrée par tous les historiens ; comme lorsqu'ils louent Alexandre le Grand de ce que, pour décamper plus secrètement, il ne faisait pas donner le signal du départ par la trompette, mais en élevant un casque au bout d'une lance. On le loue encore d'avoir ordonné à ses soldats, au moment de l'attaque, de mettre le genou gauche en terre, pour pouvoir soutenir plus vigoureusement le choc de l'ennemi. Cette mesure, qui lui donna la victoire, lui acquit en outre une telle gloire, que toutes les statues que l'on érigea en son honneur étaient représentées dans cette attitude.







L’Art de la Guerre

V

LES FAUTES DES PRINCES D'ITALIE.













Fabrizio Colonna. - De tous les actes importants qui règlent de nos jours la destinée des hommes, il n'en est point qu'il soit plus facile de ramener aux règles de l'antiquité, que les institutions militaires; mais cette amélioration n'est aisée que Pour les seuls princes qui pourraient lever dans leurs États une armée de quinze à vingt mille jeunes gens. D'un autre côté, rien n'est Plus difficile pour ceux qui ne possèdent pas cet avantage. Pour vous faire mieux comprendre ma pensée, vous saurez d'abord qu'il existe, pour les grands capitaines, deux sortes de gloire bien distinctes : la première appartient à ceux qui ont exécuté de hauts faits à la tête d'une armée accou­tumée aux règles de la discipline ; tels que furent la plupart des citoyens romains, et tous ceux qui, avec de telles armées, n'ont eu d'autre peine que d'y maintenir l'ordre et la discipline, et d'éviter de les précipiter dans le danger : l'autre est le partage de ceux qui ont dû non seulement triompher de l'ennemi, mais qui, avant d'arriver à ce résultat, ont été obligés de créer une bonne armée, et d'y introduire l'ordre et la discipline : sans doute leur gloire est plus éclatante que celle de ces généraux qui, pour exécuter les grandes actions qui les ont rendus célèbres, avaient à leurs ordres des armées depuis longtemps exercées et disciplinées. Parmi ces derniers généraux, il faut citer Pélopidas, Epaminondas, Tullus Hostilius, Philippe de Macédoine, père d'Alexandre-le-Grand, Cyrus, -roi des Perses, et Sempronius Gracchus. Tous furent obligés de former d'abord une bonne armée avant de pouvoir s'en servir pour combattre ; tous parvinrent à réussir dans ce grand dessein, soit par leur sagesse, soit parce qu'ils avaient assez d'hommes pour pouvoir les dresser à de tels exercices ; jamais aucun d'eux, quelles que fussent la supériorité et l'étendue de son génie, n'aurait pu, dans un pays étranger, parmi des-peuples corrompus, et ennemis de tous les sentiments d'une honnête subordination, obtenir le moindre résultat glorieux.

Il ne suffit donc pas, en Italie, de savoir conduire une armée déjà toute formée : il faut d'abord être en état de la créer, et ensuite de savoir la commander. Mais ces choses ne sont possibles qu'aux princes auxquels l'étendue de leurs États et le nombre de leurs sujets permettent de pareilles entreprises. Puis-je me mettre dans ce nombre, moi qui ne commandai jamais et, qui ne puis commander que des armées étrangères, et des hommes soumis à une volonté indépendante de la mienne ? C'est à vous à juger s'il est possible d'introduire parmi de tels hommes aucune des améliorations dont je vous ai entretenu tout aujourd'hui. Quand je pourrais forcer un de ces soldats qui servent actuellement à porter plus d'armes que de coutume, et à joindre à ces armes des vivres pour deux ou trois jours, et une pioche ; quand je Parviendrais à le faire travailler à la terre, et à l'assujettir, pendant une partie du jour, à des manœuvres simulées, afin de pouvoir m'en prévaloir lorsqu'il faudra réellement combattre ; quand il s'abstiendrait du jeu, de la débauche, du blasphème et de l'insubordination où il vit plongé aujourd'hui ; quand il se soumettrait à cette discipline ; quand son respect pour l'ordre et la propriété serait tellement profond, qu'il craindrait de toucher à l'arbre couvert de fruits qui sin trouverait placé au milieu de son camp, comme on lit que les armées anciennes en ont donné plusieurs fois l'exemple : que pourrais-je lui promettre qui pût, en me faisant craindre, m'attirer tout à la fois son respect et son amour, lorsque la guerre une fois terminée, tous nos rapports se trouvent entièrement rompus? De quoi pourrais-je faire rougir des hommes nés et élevés sans le moindre sentiment d'honneur? Pourquoi auraient-ils pour moi le moindre égard, puisque je leur suis inconnu? par quel Dieu ou par quels saints  pourrais-je les faire jurer? sera-ce par ceux qu'ils adorent, ou par ceux qu'ils blasphèment? J'ignore quels sont ceux qu'ils révèrent, mais je sais qu'ils les blasphèment tous. Comment pourrais-je croire qu'ils tinssent les promesses qu'ils ont faites à ceux que je vois chaque jour l'objet de leurs mépris? Comment ceux qui méprisent Dieu même pourraient-ils respecter les hommes? Quelles institutions salutaires pourriez-vous faire fleurir au milieu de tant de corruption? Et si vous m'alléguiez que les Suisses et les Espagnols sont de bonnes troupes, je vous avouerai qu'ils l'emportent infiniment sur les Italiens : mais, si vous avez fait attention à ce que je vous ai dit, et à la manière d'agir de ces deux peuples, vous verrez tout ce qui leur manque pour atteindre à la perfection des anciens. Les Suisses sont devenus d'excellentes troupes, par une habitude naturelle que leur ont fait contracter ceux dont je vous ai parlé pendant le cours de cet entretien : les Espagnols doivent tout à la nécessité, parce que, forcés de porter la guerre dans un pays étranger, où ils n'avaient à attendre que la victoire ou la mort, et ne voyant lias la possibilité de fuir, ils n'ont plus compté que sur leur bravoure. Mais leur supériorité est en grande partie défectueuse ; car tout ce qu'elle présente de bon consiste dans l'habitude où ils sont d'attendre l'ennemi jusqu'à la portée de la pique ou de l'épée. Personne aujourd'hui n'est en état de leur enseigner tout ce qui leur manque, et, à plus forte raison, quelqu'un qui ne serait pas de leur nation.

Mais revenons aux Italiens. Privés du bonheur d'avoir des princes éclairés, ils n'ont pu adopter aucune institution salutaire ; et ne s'étant point trouvés dans la même nécessité que les Espagnols, ils ne les ont point embrassées d'eux-mêmes: c'est ainsi qu'ils sont restés la honte du monde entier. Ce n'est point aux peuples qu'en est la faute ; c'est à leurs princes seulement : mais ces derniers en ont été punis, et ils ont porté le juste châtiment de leur ignorance en perdant lâchement leurs États sans racheter cette ignominie par la moindre marque de courage. Voulez-vous vous convaincre de cette vérité ? Considérez combien de guerres ont éclaté en Italie depuis la venue du roi Charles VIII jusqu'à nos jours. La guerre a coutume de rendre les hommes belliqueux, et de leur donner de la réputation; cependant les guerres dont je vous parle, quelque violentes et prolongées qu'elles aient été, n'ont fait au contraire que ravir aux sujets et à leurs princes le peu de considération qui leur restait encore. Un tel renversement ne peut provenir que de ce que les institutions actuellement en vigueur étaient et sont encore défectueuses, et que personne n'a su profiter des améliorations qui ont eu lieu récemment -chez d'autres nations. Soyez convaincus que les armes italiennes ne reprendront jamais quelque réputation, qu'en suivant la marche que je vous ai indiquée, et qu'avec le secours des princes qui possèdent en Italie de puissants États ; car on ne peut imprimer cette forme que dans des hommes simples, grossiers, et qui sont vos sujets, et non chez ceux qui sont corrompus, mal gouvernés et étrangers. L'on ne verra jamais un bon sculpteur se flatter de tirer une belle statue d'un bloc mal ébauché ; il y parviendra sans peine d'un marbre brut.

Nos princes italiens s'imaginaient, avant d'avoir essuyé les coups des guerres ultramontaines, qu'il suffisait qu'un prince eût des secrétaires qui sussent rédiger une réponse piquante, et écrire une belle lettre ; qu'il montrât dans ses reparties la finesse et la promptitude de son esprit ; qu'il sût ourdir une fourberie, se parer d'or et de pierreries, dormir et manger avec plus de splendeur que les autres princes, s'entourer de toutes les voluptés, se montrer envers ses sujets plein d'avarice et d'orgueil, se plonger dans l'oisiveté ; qu'il n'accordât les places qu'à la faveur ; qu'il accablât de ses dédains quiconque eût osé lui montrer une route plus honorable ; et qu'il prétendît que ses moindres paroles fussent regardées comme des oracles. Ils ne s'apercevaient pas, les malheureux, qu'ils se préparaient, par cette conduite, à tomber la proie du premier qui daignerait les attaquer. De là naquirent, en 1494, ces grands épouvantements, ces fuites précipitées, ces pertes merveilleuses ; et c'est ainsi que les trois plus puissants États qui existaient en Italie, ont été plusieurs fois ravagés et livrés au pillage.

Ce qu'il y a surtout de déplorable, c'est que les princes qui nous sont restés persistent dans le même aveuglement, vivent dans les mêmes désordres, et ne veulent pas s'apercevoir que ceux qui jadis voulaient conserver leurs États pratiquaient ou faisaient du moins pratiquer tout ce que je viens de vous exposer, et mettaient tous leurs soins à endurcir leur corps aux fatigues et à rendre leur âme insensible aux dangers. C'est ainsi que les César, les Alexandre, et tant d'autres princes et guerriers illustres, combattaient toujours aux premiers rangs, et marchaient à pied, couverts de leur armure : s'ils perdaient leurs États, ils savaient du moins mourir ; de sorte qu'ils vivaient et qu'ils mouraient avec le même courage. Si l'on peut blâmer dans la plupart d'entre eux un excès d'ambition et trop d'amour pour le pouvoir, on ne pourra jamais leur reprocher ni mollesse ni aucun des vices qui rendent les hommes lâches et efféminés. Si nos princes pouvaient lire ces exemples et s'en pénétrer, serait-il possible qu'ils ne changeassent pas de manière de vivre, et que leurs États ne jouissent pas d'une meilleure fortune ?

Puisque vous vous êtes plaint, au commencement de cet entretien, de votre ordonnance, je vous répondrai que, si vous l'eussiez établie comme je vous l'ai indiqué, et que l'expérience vous eût prouvé qu'elle était défectueuse, c'est alors que vous auriez eu droit de vous plaindre ; mais, puisque votre milice n'a été ni organisée ni exercée comme je vous l'ai dit, c'est à elle à se plaindre de vous, qui, au lieu d'un être parfait, n'avez produit qu'une ébauche informe. Les Vénitiens, ainsi que le duc de Ferrare, avaient commencé cette réforme ; ils n'ont pas su l'accomplir : c'est donc à eux seuls qu'il faut s'en prendre, et non à leurs soldats. Je puis vous affirmer que, parmi les princes qui règnent aujourd'hui en Italie, le premier qui entrera dans cette route se rendra le premier le maître de cette contrée : il en sera de ses États comme du royaume de Macédoine, lorsqu'il passa sous la domination de Philippe, qui, élevé à l'école d'Épaminondas le Thébain, apprit de lui l'art difficile d'organiser une armée, et qui, tandis que le reste de la Grèce, plongée dans l'oisiveté, ne s'occupait qu'à entendre réciter des pièces de théâtre, sut s'élever, par la discipline et un exercice continuel, à un tel degré de puissance, qu'il parvint en peu d'années à se rendre possesseur de cette contrée, et à laisser à son fils un empire établi sur des fondements assez solides pour lui permettre de devenir le maître de l'univers. Quiconque méprise ces idées, s'il est prince, dédaigne ses États, et, s'il est citoyen, sa patrie.







L’Art de la Guerre













L'idée de la milice nationale est fort ancienne chez Machiavel. Il était parvenu à la mettre en oeuvre dans sa patrie. A vrai dire, cette milice se débanda en 1512. Mais Machiavel pense (ci. ci-dessus, 2e alinéa de noire premier extrait) qu'une défaite ne prouve rien.

Voici l'exposé des motifs - rédigé par Machiavel - du décret établissant à Florence une infanterie nationale.

Les magnifiques et très hauts seigneurs, considérant que toutes les républiques qui, dans le passé, se sont maintenues et agrandies, se sont toujours fondées principa­lement sur deux choses, à savoir la justice et les armes, afin de pouvoir refréner et amender leurs sujets et pouvoir se défendre de leurs ennemis ; considérant que votre république a de bonnes et saintes lois, que ses institutions sont bonnes concernant l'administration de la justice, et qu'il lui manque seulement de se bien pourvoir quant aux armes ; ayant reconnu par une longue expérience, à vrai dire à grands frais et non sans péril, combien peu d'espérance on peut fonder sur les troupes et les armes étrangères et mercenaires, car si elles ont le nombre et le prestige, elles sont insup­portables ou suspectes, et si elles sont peu nombreuses ou sans réputation, elles ne sont d'aucune utilité ; jugent qu'il est bon d'être défendu par ses propres armes et par ses propres hommes, votre territoire présentant d'ailleurs une telle abondance de ces derniers qu'on pourra facilement y trouver le nombre d'hommes bien qualifiés qui aura été fixé. Comme ceux-ci seront de votre territoire, ils seront plus obéissants; s'ils commettent des fautes, ils seront plus faciles à châtier; s'ils sont méritants, plus faciles à récompenser; étant en armes chez eux, ils tiendront toujours votre dit territoire à l'abri de toute attaque inopinée : et ainsi il ne se pourra plus que des ennemis y viennent à la légère chevaucher et piller, comme il s'est produit depuis quelque temps à la grande honte de cette République et au grand dam de ses citoyens et villageois. Et c'est pourquoi, au nom de Dieu tout puissant, et de sa très glorieuse Mère, Madame sainte Marie toujours Vierge, et du glorieux précurseur de Christ, Jean-Baptiste, avo­cat, protecteur et patron de cette République florentine, ils disposent et ordonnent : (suit le décret).

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