jeudi 10 mai 2012

Nicolas MACHIAVEL - L'art de la guerre (extraits), partie 1


   (extraits)






Chez Machiavel, le souci primordial est celui de la défense nationale. D'ailleurs, l'Art de la guerre (1521) est, de ses grands ouvrages, le seul qui ne soit pas posthume. L'auteur y met en scène des amis florentins dialoguant avec Fabrizio Colonna, qui venait de mourir (1520). Colonna avait servi Louis XII, Ferdinand d'Aragon, Jules IL Machiavel lui lait exposer ses propres idées sur la réorganisation de l'armée et la conduite de la guerre : il faut, à, l'instar de l'ancienne Route, créer une armée natio­nale fondée sur l'infanterie.






L’Art de la Guerre

I

NÉCESSITÉ D'UNE ARMÉE NATIONALE.











Fabrizio Colonna. - Je soutiens que la milice nationale est de tontes la plus utile, et qu'on ne peut l'organiser par aucun autre moyen : or, comme chacun est d'accord sur ce point, je n'y perdrai pas beaucoup de temps, car toits les exemples de l'antiquité parlent en ma faveur. On allègue l'inexpérience et la contrainte : il est vrai que la première rend peu courageux, et que la seconde excite le mécontentement ; mais le courage et l'expérience  s'obtiennent de la manière d'armer, d'exercer et d'organiser le soldat, comme vous le verrez dans le cours de cet entretien. Quant à la contrainte, il faut bien faire attention que les hommes que l'on enrôle par ordre du souverain ne viennent sous les armes, ni entièrement contre leur gré, ni tout à fait volontairement ; car, si les engagements étaient purement volontaires, il en résulterait les inconvé­nients que j'ai déjà signalés, quand j'ai dit qu'on ne pourrait plus recruter et que le nombre des volontaires serait toujours trop faible : de même la seule contrainte attrait les plus fâcheux résultats. Il faut donc prendre un terme moyen, qui ne soit ni une contrainte sans réserve, ni une entière liberté, mais qui attire les sujets par le respect qu'ils ont pour le prince ; respect où la crainte de lui déplaire ait plus d'empire que la menace du châtiment présent. Il en résultera un mélange de contrainte et de liberté, qui maintiendra le mécontentement dans des bornes assez étroites pour qu'il n'en résulte point de mauvais effets.

Je ne dis pas que de pareilles troupes ne puissent être vaincues ; les armées romai­nes l'ont été tant de fois ! L'armée d'Annibal elle-même n'a-t-elle pas été battue ? On voit donc qu'il est impossible d'organiser une armée de manière qu'on puisse compter qu'elle ne puisse être défaite. Ainsi vos hommes si sages ne doivent pas mesurer l'inutilité d'un tel système à une défaite unique ; mais ils devraient se persuader que, comme on a été battu, on peut être également vainqueur, et que l'essentiel est d'écarter les causes de la défaite. S'ils voulaient bien rechercher ces causes, ils verraient qu'elles ne proviennent pas du vice de la mesure, mais de ce qu'un tel ordre n'avait pas toute sa perfection. Et, ainsi que je l'ai dit, ils devaient y remédier, non en blâmant l'ordonnance en elle-même, mais en corrigeant ses défectuosités. La suite de mon discours vous fera voir successivement la manière dont ils devaient s'y prendre.

Quant à la crainte qu'une telle institution ne renverse l'État en favorisant les vues ambitieuses des chefs, je répondrai que les armes dont la loi revêt les citoyens ou les sujets, loin de causer jamais de dommage, ont toujours rendu les plus grands services ; et les républiques qui s'en sont fait un appui se sont conservées plus long­temps pures d'esclavage, que celles qui les dédaignèrent. Rome vécut libre pendant quatre cents ans, et elle était armée ; Sparte, huit cents ans. Une foule de républiques, qui négligè­rent de s'appuyer sur leurs propres armes, ne purent voir le terme de leur liberté s'étendre au delà de huit lustres. Une république, en effet, ne peut se passer d'armes : si elle n'en a pas qui lui appartiennent en propre, il faut qu'elle soudoie des armes étrangères ; et ces dernières nuisent bien plus promptement à l'État que les armes propres, parce qu'elles offrent plus de prise à la corruption, et qu'un citoyen qui s'est rendu puissant a moins de peine à les faire tourner au profit de ses vues ambitieuses ; car ses projets éprouvent d'autant moins d'obstacles, que ceux qu'il veut opprimer sont désarmés. D'ailleurs une république doit plutôt redouter deux ennemis qu'un seul. Celle qui s'appuie sur des armes étrangères craint tout à la fois et l'étranger qu'elle paie, et ses propres citoyens : il suffit, en effet, de vous rappeler ce que  je vous ai dit, il y a peu d'instants, de Francesco Sforza, pour vous convaincre que cette crainte est fondée. Celle qui n'emploie que ses propres armes ne craint que ses citoyens. Mais, sans entrer dans toutes les raisons que je pourrais alléguer, je me contenterai d'une seule : c'est que jamais le fondateur d'une république ou d'une mo­nar­chie D'eut la pensée que ses habitants ne dussent pas la défendre avec leurs propres armes.

Si les Vénitiens avaient montré la même sagesse dans cette institution que dans leurs autres ordres, ils auraient fondé une nouvelle monarchie universelle : et ils sont d'autant plus répréhensibles, que leurs premiers législateurs les avaient armés. Mais, comme ils n'avaient aucune possession en terre ferme, ils n'étaient armés que pour la mer, sur laquelle toutes les guerres qu'ils firent signalèrent leur courage et accrurent la grandeur de leur patrie. Mais, lorsque le temps fut arrivé de porter leurs armes sur le continent, pour défendre Vicence, au lieu d'envoyer sur la terre ferme un de leurs citoyens combattre l'ennemi, ils prirent à leur solde le Marquis de Mantoue : ce parti funeste les arrêta dans leur course, et les empêcha de s'élever jusqu'au ciel, et d'étendre leur domination sur toute la terre. S'ils embrassèrent ce parti dans l'idée que, quoique habiles dans la guerre maritime, ils étaient étrangers à celle de terre, cette défiance fut loin d'être sage : car il est plus aisé à un homme de mer, accoutumé à combattre les vents, les flots et les hommes, de devenir un habile général d'armée, où il ne faut combattre que les hommes, qu'à un général de devenir un habile marin. Les Romains, accoutumés à se battre sur terre et non sur mer, ayant déclaré la guerre aux Carthaginois, tout-puissants sur cet élément, ne prirent à leur solde ni Grecs ni Espagnols, marins alors renommés ; mais ils imposèrent ce soin aux mêmes hommes qui jusqu'alors avaient servi sur terre, et ils furent vainqueurs. Si les Vénitiens en agirent ainsi dans la crainte qu'un de leurs citoyens ne s'emparât de la tyrannie, ce motif est bien frivole; car, outre les raisons que j'ai alléguées il y a quelques instants, à ce propos, si un citoyen, avec les armées de mer, n'a jamais pu devenir le tyran d'une ville maritime, il lui serait bien plus difficile encore d'y parvenir avec des armées de terre. Ces faits auraient dû les convaincre que ce ne sont pas les armes que les citoyens tiennent en main qui font les tyrans; ce sont les institutions vicieuses du gouvernement qui enchaînent les républiques : et, puisqu'ils possédaient un bon gouvernement, que pouvaient-ils redouter des armes de leurs citoyens? Ils embrassèrent donc un parti imprudent, auquel ils doivent la perte de la plus grande partie de leur gloire et de leur bonheur. Quant à l'erreur que commet le roi de France, de ne point discipliner ses peuples à la guerre, exemple également avancé par vos prétendus sages, il n'est pas un homme, s'il veut dépouiller tous ses préjugés, qui ne convienne que ce vice existe dans cette monarchie, et que ce soit à une telle négligence qu'elle doive sa faiblesse.

Mais je viens de faire une bien longue digression, et peut-être me suis-je écarté de mon sujet : toutefois, je ne l'ai fait que pour vous répondre, et vous démontrer que l'on ne peut trouver d'appui solide que dans ses propres armes ; et les propres armes ne peuvent s'obtenir autrement que par la voie de l'ordonnance : c'est le seul moyen de former une armée dans quelque lieu que ce soit, et d'y mettre en vigueur la discipline militaire.






L’Art de la Guerre


SUPÉRIORITÉ DE L'INFANTERIE SUR LA CAVALERIE.












Fabrizio Colonna. - Je crois qu'aujourd'hui, grâce aux selles à arçon et aux étriers, dont les anciens n'avaient pas l'usage, on se tient plus solidement à cheval qu'alors ; je crois qu'on s'arme aussi plus sûrement : de sorte que maintenant un esca­dron d'hommes d'armes, se précipitant de tout son poids, doit trouver une résistance bien moins grande que la cavalerie des anciens. Malgré cet avantage, je suis d'avis qu'il ne faut pas plus compter sur la cavalerie, qu'on ne le faisait autrefois : car, ainsi que je l'ai dit, on a vu en mille circonstances l'infanterie faire tourner l'attaque de cette dernière à sa honte.

Je soutiens donc que les peuples ou les empires qui font plus d'estime de la cavalerie que de l'infanterie sont toujours faibles et exposés à une ruine imminente, ainsi que l'a prouvé de nos jours l'Italie, qu'on a vue ravagée, dévastée et parcourue par l'étranger, uniquement pour avoir négligé son infanterie, et fait de ses soldats autant de cavaliers. Il est bon, sans doute, de posséder de la cavalerie, mais comme force secondaire, et non comme premier fondement d'une armée : rien de plus utile et de plus nécessaire pour faire des découvertes, parcourir et ravager le pays ennemi, inquiéter et troubler son armée, la tenir sans cesse sous les armes, et intercepter ses vivres ; mais, quant aux batailles et aux affaires de campagne, qui font l'importance d'une guerre, et le but pour lequel on forme les armées, elle est plus utile pour poursuivre l'ennemi, lorsqu'une fois il est en déroute, que pour rien opérer d'avan­tageux pendant J'action : aussi son importance le cède, en tout à celle de l'infanterie.

Cosimo Ruccellai. - Deux doutes s'élèvent dans mon esprit : d'abord je sais que les Parthes ne faisaient jamais la guerre qu'à cheval, et qu'ils partagèrent cependant l'empire du inonde avec les Romains ; en second lieu, je désirerais que vous me dissiez comment la cavalerie peut être soutenue par l'infanterie, et d'où naît la force de cette dernière arme, et la faiblesse de l'autre.

Fabrizio Colonna. - Je vous ai dit, ou du moins j'ai voulu vous dire que ma discussion sur l'art de la guerre ne passait pas les bornes de l'Europe ; je ne suis donc point obligé de vous rendre raison des usages de l'Asie : néanmoins je veux bien ajouter que les armées des Parthes étaient organisées d'une manière entièrement opposée à celles des Romains. Tous les Parthes combattaient à cheval, sans garder de rangs, et s'élançaient pêle-mêle sur l'ennemi ; ce qui rendait leur manière de combattre toujours changeante et pleine d'incertitude. Les Romains étaient, peut-on dire, presque tous fantassins ; ils combattaient les rangs serrés et de pied ferme. Ces deux peuples vainquirent indifféremment, selon que les lieux étaient étendus ou resserrés. Sur ce dernier terrain, les Romains avaient la supériorité ; les Parthes l'avaient sur l'autre. D'ailleurs, leur manière de combattre était parfaitement adaptée à la nature des contrées qu'ils avaient à défendre. Ces contrées, qui présentent des plaines immenses, éloignées de mille milles de la mer, dont les fleuves les plus rapprochés sont à deux ou trois journées l'un de l'autre, et dont les vastes solitudes sont à peine peuplées de quelques rares habitants, étaient peu favorables à une armée romaine, dont les mouvements étaient ralentis par ses armes et l'ordre de sa marche : elle ne pouvait les traverser sans de grands dangers, attendu que ceux qui les défendaient, toujours à cheval, et rapides comme l'éclair dans leurs mouvements, se présentaient aujourd'hui sur un point dont ils étaient éloignés le lendemain de cinquante milles. Voilà la véritable cause de la supériorité de la cavalerie des Parthes, des désastres de l'armée de Crassus, et des dangers que courut celle de Marc-Antoine.

Or, comme je ne prétends point parler ici des systèmes militaires adoptés hors de l'Europe, je veux me borner à ceux qu'établirent autrefois les Grecs et les Romains, et à celui que suivent aujourd'hui les Allemands.

Mais abordons enfin votre autre question. Vous désirez savoir par quelle organi­sation ou par quelle force naturelle l'infanterie est supérieure à la cavalerie? Je vous répondrai d'abord, que la cavalerie ne peut, comme l'infanterie, pénétrer dans tous les lieux. Lorsqu'il faut changer l'ordre, elle est plus lente à obéir au commandement que les fantassins ; car s'il est nécessaire, quand on marche en avant, de tourner en arrière, ou, lorsqu'on tourne en arrière, de marcher en avant, ou de se mettre en mouvement lorsqu'on a fait halte, ou de faire halte lorsqu'on est en mouvement, toutes ces manœuvres ne peuvent être faites par la cavalerie avec la même promptitude et la même précision que par l'infanterie. D'un autre côté, les chevaux, lorsqu'un choc imprévu a mis le trouble dans leurs rangs, ne peuvent se remettre en ordre sans de grandes difficultés, même lorsque l'ennemi a échoué dans son attaque ; au lieu que l'infanterie y parvient très promptement. Il arrive bien souvent, en outre, qu'un homme courageux monte un cheval ombrageux, ou un lâche un cheval plein d'ardeur : ces disparates ne peuvent produire que des désordres.

Il ne faut donc pas s'étonner si un peloton d'infanterie peut soutenir le choc d'un corps de cavalerie ; car le cheval est un animal intelligent, qui sait discerner le péril, et qui ne s'y expose pas volontiers. Si l'on réfléchit à la force qui le précipite en avant, et à celle qui le retient en arrière, on verra combien celle qui l'arrête est plus puissante que celle qui l'excite : car ce n'est que l'éperon qui le fait aller en avant ; tandis que de l'autre côté il est retenu par la pique ou par l'épée. Aussi l'expérience des temps anciens et des temps modernes prouve qu'un corps d'infanterie n'a rien à craindre de la cavalerie, et ne peut en être entamé. Et si vous m'objectiez que l'impétuosité avec laquelle on précipite le cheval l'excite avec plus de furie à renverser ce qui s'oppose à sa course, et le rend moins sensible à la pique qu'à l'éperon, je vous répondrais, que Si le cheval ainsi poussé commence à s'apercevoir qu'il faille pénétrer au travers des pointes des lances, ou il ralentira lui-même sa course et s'arrêtera tout court lorsqu'il se sentira percer, ou, parvenu près des lances, il se tournera à droite ou à gauche. Si vous voulez en faire l'épreuve, essayez de lancer un cheval contre un mur : vous en trouverez bien peu qui s'y précipitent avec la fougue que vous désirez.








L’Art de la Guerre


POURQUOI L'ART MILITAIRE
EST NÉGLIGÉ.
















Cosimo Ruccellai. - Je désirerais que vous pussiez m'apprendre (si toutefois vous y avez quelquefois réfléchi) d'où peuvent naître le mépris, le désordre et la négligence où sont de nos jours tombés ces exercices ?

Fabrizio Colonna. - Je vous dirai bien volontiers ce que j'en pense. Vous savez que l'Europe célèbre la renommée d'une foule de ses grands hommes qui se sont illustrés dans la guerre ; l'Afrique n'en a produit qu'un petit nombre, et l'Asie encore moins. Cette différence résulte de ce que, dans ces deux dernières parties du monde, il n'y avait qu'une ou deux grandes monarchies et peu de républiques; au lieu qu'en Europe il y avait beaucoup de républiques et quelques royaumes seulement. Or, les hommes n'excellent dans un art, ou ne font briller leur courage, que lorsque l'État les emploie ou les tire de leur obscurité, qu'ils vivent sous les  lois d'un monarque ou d'une république. Ainsi, plus les États sont multipliés, plus les grands hommes sont nombreux : ils sont plus rares à mesure que le nombre des États diminue. On trouve en Asie un Ninus, un Cyrus, un Artaxercès, un Mithridate ; à peine si l'on peut trouver un autre nom digne d'être comparé à ces grands noms. Et, sans parler de l'antique Égypte, l'Afrique nomme ses Massinissa, ses Jugurtha, et les capitaines que la république de Carthage a nourris dans son sein ; et cependant ces illustres guerriers sont bien peu nombreux en comparaison de ceux que l'Europe a produits : car c'est en Europe que l'on voit briller sans nombre les hommes qui ont excellé dans tous les genres ; et leur foule serait plus grande encore, si l'on pouvait y ajouter tous ceux dont le temps jaloux a effacé le nom : car, l'époque où les vertus ont brillé d'un plus grand éclat, est celle où il s'est trouvé un plus grand nombre d'États qui les ont favorisés, soit par nécessité, soit par toute autre passion humaine.

Ainsi l'Asie n'a vu s'élever dans son sein que peu d'hommes illustres : cette immense contrée, soumise pour ainsi dire à l'empire d'un seul maître, et qui, par sa grandeur même, s'endormait trop souvent dans les délices de la Paix, ne pouvait enfanter qu'un petit nombre d'hommes habiles dans les sciences de la guerre et du gouvernement.

La même chose se vit en Afrique. Cependant cette contrée a nourri quelques grands hommes de plus, grâce à la république de Carthage ; car ils sont plus nom­breux dans une république que dans une monarchie : dans l'une, la vertu est presque toujours honorée ; dans l'autre, on la redoute sans cesse: d'où il résulte que, dans la première, tout tend à nourrir la vertu ; dans la dernière, tout tend à l'étouffer.

Si l'on considère maintenant toutes les contrées de l'Europe, on verra qu'elles furent remplies d'une foule de républiques et de principautés qui, vivant dans une crainte continuelle les unes des autres, étaient obligées de maintenir en vigueur les institutions militaires, et de combler d'honneurs ceux qui se distinguaient dans l'art de la guerre. En effet, dans la Grèce, sans compter le royaume de Macédoine, on voit briller une foule de républiques qui toutes ont produit les hommes les plus rares ; l'Italie renfermait les Romains, les Samnites, les Toscans, les Gaulois cisalpins; la Gaule et la Germanie étaient remplies de républiques et de principautés ; l'Espagne offrait le même spectacle. Et si, en comparaison des Romains, peu d'autres noms ont échappé à l'oubli, il faut en accuser l'aveuglement des auteurs, qui suivent ordinaire­ment le char de la fortune, et ne savent honorer que le vainqueur. Peut-on croire raisonnablement que, pendant cent cinquante ans que les Samnites et les Toscans combattirent contre les Romains avant d'être subjugués, il n'ait point paru chez eux une foule de grands généraux? N'en a-t-il pas été de même et dans les Gaules et dans l'Espagne? Mais ce courage, que les historiens n'ont pas cru devoir célébrer dans de simples citoyens,- il l'ont du moins loué dans les peuples, dont ils élèvent jusqu'aux cieux la persévérance à défendre leur liberté.

Puisqu'il est vrai que plus les empires sont nombreux, plus on voit s'élever de grands hommes, il en résulte nécessairement qu'empêcher leur élévation, c'est éteindre peu à peu la vertu, à laquelle on ravit ainsi l'occasion de se manifester dans les actions de ceux qu'elle inspire. Aussi, lorsque l'empire romain, élevé au faite de sa grandeur, out renversé toutes les républiques et toutes les monarchies de l'Europe, de l'Afrique, et la majeure partie de celles de l'Asie, Rome resta la seule carrière ouverte au courage. Il en résulta que les grands hommes devinrent aussi rares en Europe qu'en Asie ; la vertu ne tarda même pas à atteindre le dernier degré d'abaissement : car, limitée pour ainsi dire aux murs de Rome, dès que cette ville fut corrompue, sa corruption entraîna celle de l'univers entier; et c'est alors que les hordes de la Scythie purent se partager les lambeaux d'un empire qui, après avoir éteint la vertu chez les autres peuples, n'avait même pas su conserver la sienne.

Quoique, par la suite, l'inondation des barbai-es ait divisé l'empire en de nombreux États, la vertu n'a pu y renaître : d'abord, parce qu'il est bien difficile de remettre en vigueur des institutions entièrement viciées ; et ensuite, parce que les nouvelles mœurs introduites par la religion chrétienne n'imposent point la même nécessité de se défendre qu'autrefois. Alors on égorgeait les vaincus, ou on les livrait a un esclavage perpétuel, dans lequel désormais ils traînaient misérablement leur existence ; on ravageait les villes qu'on prenait, ou l'on en chassait les habitants ; et, après les avoir dépouillés de leurs biens, on les dispersait dans tout l'univers : toutes les infortunes étaient le partage des vaincus. Sans cesse éveillés par cette terreur toujours renaissante, les hommes alors auraient craint de négliger aucune de leurs insti­tutions militaires, et ils réservaient tous les honneurs pour ceux qui s'y distin­guaient.

Mais aujourd'hui cette terreur a disparu en partie. Il arrive rarement qu'on massa­cre même un petit nombre de vaincus : ceux qu'on fait prisonniers ne restent pas longtemps privés de leur liberté, par la facilité qu'ils ont de se racheter; les villes, dussent-elles se révolter mille fois, n'ont plus à craindre qu'on les détruise : on conserve les biens à leurs habitants ; et le plus grand malheur qu'ils aient à redouter, c'est de payer des contributions. Il n'est donc pas étonnant que les hommes répugnent à se soumettre aux obligations de la discipline militaire, et à se fatiguer en s'y livrant, pour échapper à des dangers qu'ils ne sauraient plus craindre.


... Voilà pourquoi ceux qui gouvernent refusent de s'assujettir aux embarras des exercices de la guerre, dont ils ne sentent pas, d'un côté, toute la nécessité, et qui, de l'autre, leur semblent un dédale dont ils ne sauraient trouver l'issue. Ceux qui se sont laissé asservir, et que de tels exemples devraient effrayer, n'ont plus le pouvoir d'y remédier : ceux qui ont perdu leurs États ne sont plus à temps de le faire ; et ceux qui s'en sont emparés ne le veulent et ne le savent pas : leur unique but est de jouir en paix des faveurs de la fortune, sans s'appuyer jamais sur leur propre courage ; car, au milieu de cette indigence de vertu, ils ont vu que la fortune seule gouverne l'univers ; et, au lieu de la maîtriser, ils aiment mieux s'en rendre les esclaves.

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