jeudi 10 mai 2012

Nicolas MACHIAVEL (1515) - Le Prince, partie 5


Le Prince


Combien, dans les choses humaines,
la fortune a de pouvoir,
et comment on peut y résister.














Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager.

Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'ima­gine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impé­tueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre :  tout fuit devant ses ravages, tout cède à sa fureur; rien n'y peut mettre obstacle. Cependant, et quelque redoutable qu'il soit, les hommes ne laissent pas, lorsque l'orage a cessé, de chercher à pouvoir s'en garantir par des digues, des chaussées et autres travaux ; en sorte que, de nou­velles crues survenant, les eaux se trouvent contenues dans un canal, et ne puissent plus se répandre avec autant de liberté et causer d'aussi grands ravages. Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter.

Si l'on considère l'Italie, qui est le théâtre et la source des grands changements que nous avons vus et que nous voyons s'opérer, on trouvera qu'elle ressemble à une vaste campagne qui n'est garantie par aucune sorte de défense. Que si elle avait été pré­munie, comme l'Allemagne, l'Espagne et la France, contre le torrent, elle n'en aurait pas été inondée, ou du moins elle n'en aurait pas autant souffert.

Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu~on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entière­ment sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. Tous les hommes ont en vue un même but : la gloire et les richesses ; mais, dans tout ce qui a pour objet de parvenir à ce but, ils n'agissent pas tous de la même manière : les uns procèdent avec circonspection, les autres avec impétuosité ; ceux-ci emploient la violence, ceux-là usent d'artifice ; il en est qui sont patients, il en est aussi qui ne le sont pas du tout : ces diverses façons d'agir quoique très différentes, peuvent également réussir. On voit d'ailleurs que de deux hommes qui suivent la même marche, l'un arrive et l'autre n'arrive pas ; tandis qu'au contraire deux autres qui marchent très différemment, et, par exemple, l'un avec circonspection et l'autre avec impétuosité, parviennent néanmoins pareillement à leur terme : or d'où cela vient-il, si ce n'est de ce que les manières de procéder sont ou ne sont pas confor­mes aux temps? C'est ce qui fait que deux actions différentes produisent un même effet, et que deux actions pareilles ont des résultats opposés. C'est pour cela encore que ce qui est bien ne l'est pas toujours. Ainsi, par exemple, un prince gouverne-t-il avec circonspection et patience : si la nature et les circonstances des temps sont telles que cette manière de gouverner soit bonne, il prospérera ; mais il décherra, au contraire, si, la nature et les circonstances des temps changeant, il ne change pas lui-même de système.

Changer ainsi à propos, c'est ce que les hommes même les plus prudents ne savent point faire, soit parce qu'on ne peut agir contre son caractère, soit parce que, lorsqu'on a longtemps prospéré en suivant une certaine route, on ne peut se persuader qu'il soit bon d'en prendre une autre. Ainsi l'homme circonspect, ne sachant point être impé­tueux quand il le faudrait, est lui-même l'artisan de sa propre ruine. Si nous pouvions changer de caractère selon le temps et les circonstances, la fortune ne changerait jamais.

Le pape Jules II fit toutes ses actions avec impétuosité ; et cette manière d'agir se trouva tellement conforme aux temps et aux circonstances, que le résultat en fut toujours heureux. Considérez sa première entreprise, celle qu'il fit sur Bologne, du vivant de messer Giovanni Bentivogli : les Vénitiens la voyaient de mauvais oeil, et elle était un sujet de discussion pour l'Espagne et la France; néanmoins, Jules s'y précipita avec sa résolution et son impétuosité naturelles, conduisant lui-même en per­sonne l'expédition; et, par cette hardiesse, il tint les Vénitiens et l'Espagne en respect, de telle manière que personne ne bougea : les Vénitiens, parce qu'ils crai­gnaient, et l'Espagne, parce qu'elle désirait recouvrer le royaume de Naples en entier. D'ailleurs, il entraîna le roi de France à son aide ; car ce monarque, voyant que le pape s'était mis en marche, et souhaitant gagner son amitié, dont il avait besoin pour abaisser les Vénitiens, jugea qu'il ne pouvait lui refuser le secours de ses troupes sans lui faire une offense manifeste. Jules obtint donc, par son impétuosité, ce qu'un autre n'aurait pas obtenu avec toute la prudence humaine ; car s'il avait attendu, pour partir de Rome, comme tout autre pape aurait fait, que tout eût été convenu, arrêté, préparé, certainement il n'aurait pas réussi. Le roi de France, en effet, aurait trouvé mille moyens de s'excuser auprès de lui, et les autres puissances en auraient eu tout autant de l'effrayer.

Je ne parlerai point ici des autres opérations de ce pontife, qui, toutes conduites de la même manière, eurent pareillement un heureux succès. Du reste, la brièveté de sa vie ne lui a pas permis de connaître les revers qu'il eût probablement essuyés s'il était survenu dans un temps où il eût fallu se conduire avec circonspection ; car il n'aurait jamais pu se départir du système de violence auquel ne le portait que trop son caractère.

Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.

Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace.








Le Prince


Exhortation à délivrer l'Italie
des barbares.












En réfléchissant sur tout ce que j'ai exposé ci-dessus, et en examinant en moi-même si aujourd'hui les temps seraient tels en Italie, qu'un prince nouveau pût s'y rendre illustre, et si un homme prudent et courageux trouverait l'occasion et le moyen de donner à ce pays une nouvelle forme, telle qu'il en résultât de la gloire pour lui et de l'utilité pour la généralité des habitants, il me semble que tant de circonstances concourent en faveur d'un pareil dessein, que je ne sais s'il y eut jamais un temps plus propice que celui-ci pour ces grands changements.

Et si, comme je l'ai dit, il fallait que le peuple d'Israël fût esclave des Égyptiens, pour connaître la vertu de Moïse; si la grandeur d'âme de Cyrus ne pouvait éclater qu'autant que les Perses seraient opprimés par les Mèdes;. si enfin, pour apprécier toute la valeur de Thésée, il était nécessaire que les Athéniens fussent désunis : de même, en ces jours, pour que quelque génie pût s'illustrer, il était nécessaire que l'Italie fût réduite au terme où nous la voyons parvenue; qu'elle fût plus opprimée que les Hébreux, plus esclave que les Perses, plus désunie que les Athéniens, sans chefs, sans institutions, battue, déchirée, envahie, et accablée de toute espèce de désastres.

Jusqu'à présent, quelques lueurs ont bien paru lui annoncer de temps en temps un homme choisi de Dieu pour sa délivrance ; mais bientôt elle a vu cet homme arrêté par la fortune dans sa brillante carrière, et elle en est toujours à attendre, presque mourante, celui qui pourra fermer ses blessures, faire cesser les pillages et les saccagements que souffre la Lombardie, mettre un terme aux exactions et aux vexations qui accablent le royaume de Naples et la Toscane, et guérir enfin ses plaies si invétérées qu'elles sont devenues fistuleuses.

On la voit aussi priant sans cesse le ciel de daigner lui envoyer quelqu'un qui la délivre de la cruauté et de l'insolence des barbares. On la voit d'ailleurs toute disposée, toute prête à se ranger sous le premier étendard qu'on osera déployer devant ses yeux. Mais où peut-elle mieux placer ses espérances qu'en votre illustre maison, qui, par ses vertus héréditaires, par sa fortune, par la faveur de Dieu et par celle de l'Église, dont elle occupe actuellement le trône, peut véritablement conduire et opérer cette heureuse délivrance.

Elle ne sera point difficile, si vous avez sous les yeux la vie et les actions de ces héros que je viens de nommer. C'étaient, il est vrai, des hommes rares et merveilleux; mais enfin c'étaient des hommes ; et les occasions dont ils profitèrent étaient moins favorables que celle qui se présente. Leurs entreprises ne furent pas plus justes que celle-ci, et ils n'eurent pas plus que vous ne l'avez, la protection du ciel. C'est ici que la justice brille dans tout son jour, car la guerre est toujours juste lorsqu'elle est nécessaire, et les armes sont sacrées lorsqu'elles sont l'unique ressource des opprimés. Ici, tous les vœux du peuple vous appellent; et, au milieu de cette disposition unanime, le succès ne peut être incertain: il suffit que vous preniez exemple sur ceux que je vous ai proposés pour modèles.

Bien plus, Dieu manifeste sa volonté par des signes éclatants : la mer s'est entrouverte, une nue lumineuse a indiqué le chemin, le rocher a fait jaillir des eaux de son sein, la manne est tombée dans le désert ; tout favorise ainsi votre grandeur. Que le reste soit votre ouvrage : Dieu ne veut pas tout faire, pour ne pas nous laisser sans mérite et sans cette portion de gloire qu'il nous permet d'acquérir.

Qu'aucun des Italiens dont j'ai parlé n'ait pu faire ce qu'on attend de votre illustre maison; que, même au milieu de tant de révolutions que l'Italie a éprouvées, et de tant de guerres dont elle a été le théâtre, il ait semblé que toute valeur militaire y fût éteinte, c'est de quoi l'on ne doit point s'étonner : cela est venu de ce que les anciennes institutions étaient mauvaises, et qu'il n'y a eu personne qui sût en trouver de nouvelles. Il n'est rien cependant qui fasse plus d'honneur à un homme qui commence à s'élever que d'avoir su introduire de nouvelles lois et de nouvelles institutions : si ces lois, si ces institutions posent sur une base solide, et si elles présentent de la grandeur, elles le font admirer et respecter de tous les hommes.

L'Italie, au surplus, offre une matière susceptible des réformes les plus univer­selles. C'est là que le courage éclatera dans chaque individu, pourvu que les chefs n'en manquent pas eux-mêmes. Voyez dans les duels et les combats entre un petit nombre d'adversaires combien les Italiens sont supérieurs en force, en adresse, en intelligence. Mais faut-il qu'ils combattent réunis en armée, toute leur valeur s'évanouit. Il faut en accuser la faiblesse des chefs ; car, d'une part, ceux qui savent ne sont point obéissants, et chacun croit savoir; de l'autre, il ne s'est trouvé aucun chef assez élevé, soit par son mérite personnel, soit par la fortune, au-dessus des autres, pour que tous reconnussent sa supériorité et lui fussent soumis. Il est résulté de là que, pendant si longtemps, et durant tant de guerres qui ont eu lieu depuis vingt années, toute armée uniquement composée d'Italiens n'a éprouve que des revers, témoins d'abord le Taro, puis Alexandrie, Capoue, Gênes, Vailà, Cologne et Mestri.

Si votre illustre maison veut imiter les grands hommes qui, en divers temps, délivrèrent leur pays, ce qu'elle doit faire avant toutes choses, et ce qui doit être la base de son entre­ prise, c'est de se pourvoir de forces nationales, car ce sont les plus, solides, les plus fidèles, les meilleures qu'on puisse posséder : chacun des soldats qui les composent étant bon personnellement, deviendra encore meilleur lorsque tous réunis se verront commandés, honorés, entretenus par leur prince. C'est avec de telles armes que la valeur italienne pourra repousser les étrangers.

L'infanterie suisse et l'infanterie espagnole passent pour être terribles ; mais il y a dans l'une et, dans l'autre un défaut tel, qu'il est possible d'en former une troisième, capable non seulement de leur résister, mais encore de les vaincre. En effet, l'infanterie espagnole ne peut se soutenir contre la cavalerie, et l'infanterie suisse doit craindre toute autre troupe de même nature qui combattra avec la même obstination qu'elle. On a vu aussi, et l'on verra encore, la cavalerie française défaire l'infanterie espagnole, et celle-ci détruire l'infanterie suisse ; de quoi il a été fait, sinon une expérience complète, au moins un essai dans la bataille de Ravenne, où l'infanterie espagnole se trouva aux prises avec les bataillons allemands, qui observent la même discipline que les Suisses : on vit les Espagnols, favorisés par leur agilité et couverts de leurs petits boucliers, pénétrer par-dessous les lances dans les rangs de leurs adversaires, les frapper sans risque et sans que les Allemands puissent les en empêcher ; et ils les auraient détruits jusqu'au dernier, si la cavalerie n'était venue les charger eux-mêmes à leur tour.

Maintenant que l'on connaît le défaut de l'une et de l'autre de ces deux infanteries, on peut en organiser une nouvelle qui sache résister à la cavalerie et ne point craindre d'autres fantassins. Il n'est pas nécessaire pour cela de créer un nouveau genre de troupe ; il suffit de trouver une nouvelle organisation, une nouvelle manière de combattre ; et c'est par de telles inventions qu'un prince nouveau acquiert de la répu­ta­tion et parvient à s'agrandir.

Ne laissons donc point échapper l'occasion présente. Que l'Italie, après une si longue attente, voie enfin paraître son libérateur! Je ne puis trouver de termes pour expri­mer avec quel amour, avec quelle soif de vengeance, avec quelle fidélité inébranlable, avec quelle vénération et quelles larmes de joie il serait reçu dans toutes les provinces qui ont tant souffert de ces inondations d'étrangers! Quelles portes pourraient rester fermées devant lui ? Quels peuples refuseraient de lui obéir? Quelle jalousie s'opposerait à ses succès? Quel Italien ne l'entourerait de ses respects ? Y a-t-il quelqu'un dont la domination des barbares ne fasse bondir le cœur ?

Que votre illustre maison prenne donc sur elle ce noble fardeau avec ce courage et cet espoir du succès qu'inspire une entreprise juste et légitime ; que, sous sa bannière, la commune patrie ressaisisse son ancienne splendeur, et que, sous ses auspices, ces vers de Pétrarque puissent enfin se vérifier !



Virtù contra furore
Prenderà l'arme, e fia'l combatter corto;
Che l'antico valore
Negl'italici cor non è ancor morto.

Petrarca, Canz. XVI, V. 93-96




















Au chapitre VII du Prince, Machiavel a fait allusion à l'affaire de Sinigaglia (31 décembre 1502). Il était à l'époque en mission auprès de César Borgia, duc de Valentinois, et on lui a souvent reproché son indifférence devant un tel guet-apens. A vrai dire Oliverotto était, à vingt ans, un jeune homme qui promettait: il n'est que de lire ce que de lui conte Machiavel dans son chapitre sur les scélérats (le Prince, chap. VIII). Et les autres n'étaient pas des anges. Quoi qu'il en soit, voici le célèbre rapport que peu après Machiavel adressa au gouvernement de Florence.








Le duc de Valentinois était de retour de Lombardie, où il s'était rendu pour se justifier auprès du roi de France Louis XII d'une foule de griefs que les Florentins lui avaient imputés à l'occasion de la révolte d'Arezzo, et de plusieurs autres villes de la Valdichiana. Il s'était arrêté à Imola, dans le dessein d'y réunir toutes ses troupes pour marcher contre Giovanni Bentivogli, tyran de la ville de Bologne. Il voulait ajouter cette ville à ses autres conquêtes, et en faire la capitale de son duché de Romagne.

Ce projet parvint à la connaissance des Vitelli, des Orsini et de leurs partisans, et il leur parut que le duc en devenait trop puissant : ils craignirent qu'après s'être empa­ré de Bologne, il ne cherchât à les détruire successivement, afin de rester le seul en armes dans l'Italie. En conséquence, ils formèrent à la Magione, dans les États de Pérouse, une assemblée à laquelle se trouvaient le cardinal, Pagolo, le duc de Gravina, tous trois de la famille des Orsini, Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, Giampagolo Baglioni, tyran de Pérouse, et messer Antonio da Venafro, envoyé par Pandolfo Petrucci, chef du gouvernement de Sienne. On discuta longtemps sur les projets d'agrandissement du due, et sur la nécessité de mettre un frein à son avidité, si chacun d'eux ne voulait se voir exposé à une perte certaine. Ils résolurent unanime­ment de ne point abandonner les Bentivogli, et de tâcher de gagner les Florentins : ils envoyèrent dans ces deux villes des hommes de confiance, promettant aux uns leur appui, et engageant les autres à s'unir à eux contre l'ennemi commun.

Toute l'Italie fut bientôt instruite de cette assemblée les peuples qui n'obéissaient qu'avec regret au due, et particulièrement les habitants d'Urbin, conçurent l'espérance d'obtenir un changement à leur sort.

Au milieu de ces incertitudes, quelques habitants (le la ville d'Urbin formèrent le projet de s'emparer de la citadelle de San-Leo, où le duc avait garnison. On saisit l'occasion suivante : le gouverneur faisait travailler à fortifier le château ; comme ou y transportait des bois de charpente, les conjurés se mirent en embuscade, et prenant le moment où le pont était embarrassé par les poutres qu'on apportait, et où la garde intérieure ne pouvait se lever, ils s'élancèrent sur le pont, et pénétrèrent à l'instant dans le château. A la nouvelle de cette prise, tout le pays se souleva : on rappela l'ancien. souverain, et les espérances des habitants se fondèrent encore moins sur la possession de cette forteresse, que sur les résolutions de la diète de Magione, par laquelle ils comptaient devoir être appuyés.

Les membres de la diète n'eurent pas plutôt appris la révolte d'Urbin, qu'ils sentirent qu'ils n'avaient pas un moment à perdre : ils rassemblèrent soudain leurs troupes pour s'emparer de toutes les places de ce pays qui seraient encore au pouvoir du duc ; ils envoyèrent de nouveaux députes à Florence pour presser la république de se joindre à eux, et d'unir ses efforts aux leurs pour éteindre l'incendie qui les menaçait tous. Ils lui exposèrent que le succès n'était lias douteux, et que jamais une semblable occasion ne se représenterait si on la laissait échapper.

Mais les Florentins, retenus par la haine que divers motifs leur avaient fait concevoir contre les Vitelli et les Orsini, loin d'adhérer à leur demande, envoyèrent Nicolas Machiavel, secrétaire de la république, pour offrir au duc un asile et des secours contre ses nouveaux ennemis. Il le trouva tout effrayé dans Imola. Ses pro­pres troupes, au moment où il s'y attendait le moins, s'étaient tout à coup tournées contre lui, et à l'approche d'une guerre imminente il se trouvait totalement désarmé.

Les offres des Florentins lui rendirent toute son audace il résolut de traîner la guerre en longueur, en combattant avec le peu de soldats qui lui étaient restés fidèles, et en négociant, et de chercher à se procurer des secours ; ce qu'il fit de deux manières : il envoya demander des troupes an roi de France, engagea tout homme d'armes ou tout individu faisant le métier de cavalier, qui voudrait entrer à son service, et eut soin de les payer exactement.

Malgré tous ces préparatifs, les ennemis s'avancèrent et se portèrent sur Fossombrone, où une partie de l'armée du duc s'était retranchée. Elle fut mise en déroute par les Vitelli et les Orsini. Cet événement décida le duc à recourir exclusivement à la voie des négociations, et à voir s'il parviendrait par ce moyen à étouffer les complots dirigés contre lui. Profond dans l'art de dissimuler, il ne négligea rien pour convaincre ses ennemis qu'ils avaient pris les armes contre un homme qui n'avait fait des conquêtes que pour leur propre avantage, dont l'unique ambition était d'acquérir seulement le titre de prince, mais qui voulait que la principauté leur restât en effet. Il sut si bien les séduire, qu'ils envoyèrent vers lui le seigneur Pagolo pour traiter de* la paix, et, en attendant, ils posèrent les armes.

4 Le duc, de son côté, ne cessa pas un seul instant ses préparatifs. Il avait soin d'augmenter sa cavalerie et son infanterie ; et, pour que ces précautions frappassent moins les yeux, il envoya ses troupes, par divisions séparées, en divers endroits de la Romagne. Il avait déjà reçu en outre cinq cents lances françaises ; et quoique ses forces fussent assez considérables pour pouvoir se venger de ses ennemis par une guerre ouverte, il pensa qu'il serait plus sûr et plus avantageux de les tromper, et de ne pas interrompre les négociations de paix déjà entamées.

Cette intrigue fut conduite avec tant d'adresse, qu'il conclut avec eux un traité de paix qui confirmait les engagements précédemment contractés par lui avec chacun d'eux. Il leur fit compter immédiatement quatre mille ducats, et leur donna l'assurance de ne point inquiéter les Bentivogli ; il fit alliance avec Giovanni, et consentit que jamais plus d'un d'entre eux à la fois ne pût être obligé de venir servir en personne, à moins que le contraire ne leur convînt.

De leur côté, ils s'engagèrent à lui restituer le duché d'Urbin et toutes les conquêtes qu'ils avaient faites jusqu'à ce jour ; à rester à son service dans toutes les expéditions qu'il aurait dessein d'entreprendre ; à ne pouvoir, sans sa permission, faire la guerre à qui que ce fût, ni entrer au service d'aucun autre prince.

Lorsque ce traité eut été ratifié, Guido Ubaldo, ancien duc d'Urbin, se réfugia de nouveau à Venise, après avoir fait démanteler préalablement toutes les places fortes de ses États ; car, assuré de l'affection de ses sujets, il ne voulait pas que l'ennemi tirât avantage des forteresses que lui-même n'espérait pas pouvoir défendre, et qu'elles servissent à tenir ses amis sous le joug.

Mais le duc de Valentinois, après avoir conclu ce traité, et réparti ses troupes, ainsi que les hommes d'armes français, dans toute la Romagne, quitta tout à coup Imola vers la fin de novembre, et se rendit à Césène, où il demeura quelques jours à négocier avec les envoyés des Vitelli et des Orsini, qui se trouvaient avec leurs troupes dans le duché d'Urbin pour déterminer les nouvelles entreprises qu'ils devaient tenter actuellement. Comme on ne concluait rien, on lui envoya dire par Oliverotto da Fermo, que s'il voulait faire la conquête de la Toscane, ils étaient prêts à le seconder ; que, dans le cas contraire, ils iraient assiéger Sinigaglia. Le duc répondit à cet envoyé que son intention n'était point de porter la guerre en Toscane, attendu que les Florentins étaient ses amis, mais qu'il verrait sans peine qu'ils dirigeassent leurs armes contre Sinigaglia. Bientôt après ils lui firent savoir que la ville s'était rendue à eux, mais que la citadelle n'avait pas voulu imiter cet exemple, et que le commandant avait déclaré ne vouloir la remettre qu'entre les mains du duc : en conséquence, ils l'engageaient fortement à venir. L'occasion parut favorable au duc : il pensa que son arrivée ne pourrait leur donner d'ombrage, puisque c'étaient eux-mêmes qui l'appelaient, et qu'il ne venait point de son propre mouvement. Pour endormir leurs soupçons, il licencia toutes les troupes françaises, qui s'en retournèrent en Lombardie, à l'exception de cent lances de M. de Candale, son beau-frère. Il partit de Césène vers le milieu de décembre, et se rendit à Fano. Déployant alors toute l'astuce et la sagacité dont il était doué, il persuada aux Vitelli et aux Orsini de l'attendre à Sinigaglia, en leur faisant sentir que la méfiance ne pouvait contribuer à rendre la paix ni durable ni sincère ; que, quant à lui, il aimait à pouvoir compter sur les armes et les conseils de ses amis. Quoique Vitellozzo montrât quelque répugnance à se rendre à cette invitation, et que la mort de son frère lui eût appris que l'on ne doit pas se fier à un prince que l'on a offensé, néanmoins, persuadé par Pagolo Orsini, que le duc avait acheté par des dons et des promesses, il consentit à l'attendre.

En conséquence, le 30 décembre 1502, au moment de s'éloigner de Fano, le duc communiqua son dessein à huit de ses amis les plus intimes, parmi lesquels se trouvaient don Michele et monseigneur d'Euna, qui fut depuis cardinal, et leur prescrivit, aussitôt que Vitellozzo, Pagolo d'Orsini, le duc de Gravina et Oliverotto, seraient venus à sa rencontre, de placer chacun de ces quatre seigneurs entre deux d'entre eux, et leur désigna celui dont ils devaient se charger spécialement, avec ordre de faire en sorte de les occuper jusqu'à ce qu'on fût entré dans Sinigaglia, et de ne point les laisser s'éloigner avant qu'ils fussent arrivés au logement du due, et faits prisonniers. Il ordonna ensuite à son armée, dont la force consistait en plus de deux mille hommes de cavalerie et de dix mille d'infanterie, de se trouver à la pointe du jour sur les bords du Metauro, fleuve éloigné de Fano d'environ cinq milles, et de l'attendre en cet endroit. S'étant donc trouvé le dernier jour de décembre sur le Metauro, avec toutes ses troupes, il fit avancer environ deux cents cavaliers ; son infanterie se mit ensuite en marche, et il la suivit immédiatement en personne, à la tête du reste de ses hommes d'armes.


Fano et Sinigaglia sont deux villes de la Marche, situées sur les bords de la mer Adriatique, et éloignées l'une de l'autre de quinze milles ; de manière que celui qui se rend à Sinigaglia a sur sa droite des hauteurs dont la base se rapproche quelquefois si près de la mer, qu'il ne reste qu'un passage extrêmement resserré entre les eaux et la montagne : l'endroit où elles s'éloignent le plus de la mer n'a guère que deux milles de largeur.

La ville de Sinigaglia est à peu près à la distance d'un jet -d'arc de la base de ces montagnes, et son éloignement de la mer est tout au plus d'un mille. A côté coule une petite rivière qui baigne la partie des murs de la ville qui regarde Fano, en face de la route. Cependant, lorsqu'on arrive près de Sinigaglia, on suit une assez grande partie de chemin le long des montagnes ; mais lorsqu'on est parvenu à la rivière qui baigne les murs, on tourne sur la main gauche, et l'on suit le rivage pendant l'espace à peu près d'un trait d'arc, jusqu'à ce que l'on arrive à un pont qui traverse la rivière presque en face de la porte par laquelle on entre dans la ville, non en ligne directe, mais sur le côté : au-devant de la porte, on trouve un faubourg composé de plusieurs maisons, et d'une place dont la rive du fleuve forme un des côtés.

Les Vitelli et les Orsini, dans l'intention de recevoir le duc d'une manière honorable, et, de pouvoir loger ses troupes, avaient donné l'ordre aux leurs de sortir de la ville, et de se retirer dans quelques châteaux forts situés à six milles environ de Sinigaglia, où ils n'avaient laissé qu'Oliverotto et sa compagnie, composée de mille hommes d'infanterie et de cent cinquante chevaux ; elle avait ses logements dans le faubourg dont je viens de parler.

Toutes les dispositions ayant été prises, le duc de Valentinois s'avança vers Sinigaglia. Lorsque la tête de sa cavaIerie eut atteint le pont, elle fit halte, et une partie fit face au fleuve, tandis que l'autre regardait la campagne : elle laissa un passage au milieu pour l'infanterie, qui s'avança sans s'arrêter jusque dans la ville. Vitellozzo, Pagolo et le duc de Gravina, montés sur des mulets, vinrent à la rencontre du due, accompagnés d'un petit nombre de cavaliers, Vitellozzo était sans armes, et couvert d'un manteau doublé de vert : la tristesse peinte sur son visage semblait présa­ger la mort qui J'attendait, et l'on ne pouvait le voir sans étonnement, lorsqu'on réfléchissait à son courage et à sa fortune passée. On dit même que, quand il quitta ses troupes pour venir à Sinigaglia à la rencontre du due, il leur fit ses adieux comme s'il devait les quitter pour toujours ; il recommanda sa maison et le soin de sa fortune à ses principaux officiers, et conseilla à ses neveux de ne jamais se ressouvenir de la fortune de leur maison, mais seulement des vertus de leurs pères.

Arrivés tous trois devant le due, ils le saluèrent avec honnêteté : il les reçut d'un air gracieux ; et aussitôt ceux auxquels il avait recommandé de les surveiller les placèrent entre eux. Le due, s'étant alors aperçu qu'Oliverotto se trouvait absent, parce qu'il était resté avec ses troupes à Sinigaglia, où il les tenait en bataille devant la place de leurs quartiers, situés sur les bords de la rivière, et où il leur faisait faire l'exercice, fit signe de l'oeil à don Michele, auquel Oliverotto avait été confié, de tâcher qu'il ne pût s'échapper. Don MicheIe pique alors son cheval, et Oliverotto s'étant approché, il lui dit que ce n'était pas le moment de tenir ses troupes hors de leurs quartiers, qui pourraient être pris par celles du due. En conséquence, il lui conseilla de les faire rentrer et de venir avec lui à la rencontre du due. Oliverotto suivit son conseil et rejoignit bientôt le due, qui, dès qu'il l'eut aperçu, l'appela près de lui. Oliverotto, l'ayant salué, se mit à le suivre comme les autres.

Lorsqu'ils furent entrés dans Sinigaglia, ils mirent tous pied à terre au logement du due. Ce dernier, étant entré avec eux dans un appartement, les fit soudain saisir ; et montant aussitôt à cheval, il ordonna qu'on dévalisât les troupes d'Oliverotto et des Orsini. Celles du premier étant sur les lieux, elles furent toutes livrées au pillage ; mais, comme celles des Orsini et des Vitelli étaient plus éloignées, et qu'elles se doutaient du malheur de leurs chefs, elles eurent le temps de se réunir, et se rappelant le courage et la discipline dont la maison des Orsini et des Vitelli leur avait toujours donné l'exemple, elles serrèrent leurs rangs ; et, malgré les efforts des habitants du pays et des ennemis, elles parvinrent à se sauver. Les soldats du due, peu satisfaits du pillage des troupes d'Oliverotto, commencèrent à saccager Sinigaglia ; et, si le duc n'avait réprimé leur avidité par la mort de plusieurs d'entre eux, la ville eût été totalement ravagée.

Mais quand la nuit fut arrivée, et les tumultes apaisés, le duc crut qu'il était temps de se défaire de Vitellozzo et d'Oliverotto. Les ayant fait conduire tous deux ensemble dans le même lieu, ils furent étranglés. Tous deux en expirant ne proférèrent aucune parole digne de leur vie passée ; car Vitellozzo le conjura d'implorer du pape une indulgence plénière pour tous ses péchés. Oliverotto rejeta en pleurant sur Vitellozzo toute la faute des outrages dont se plaignait le due. Pagolo et le duc de Gravina Orsini furent laissés en vie jusqu'à ce que le duc eût appris que le pape avait fait arrêter dans Rome le cardinal Orsini, l'archevêque de Florence, et messer Jacopo da Santa Cruce. Après avoir reçu cette nouvelle, il les fit étrangler de la même manière, à Castel-della-Pieve, le 18 janvier 1503.

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