jeudi 10 mai 2012

Nicolas MACHIAVEL (1515) - Le Prince, partie 1






Nicolas MACHIAVEL (1515)







Le Prince
et autres textes









Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi






Nicolas MACHIAVEL (1515),

Le Prince et autres textes


Paris : Union générale d’Éditions, 1962, 190 pages.
Collection 10-18.



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Pour les citations : Times 10 points.
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Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition numérique réalisée le 12 octobre 2007 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.



Présentation de l’œuvre par Y.L.



Chap. II.          Des principautés héréditaires.
Chap. III.        Des principautés mixtes
Chap. IV.        Pourquoi les États de Darius, conquis par Alexandre, ne se révoltèrent point contre les successeurs du conquérant après sa mort.
Chap. V.          Comment on doit gouverner les États ou principautés qui, avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois.
Chap. VI.        Des principautés nouvelles acquises par les armes et par l'habileté de l'acquéreur
Chap. VII.       Des principautés nouvelles qu'on acquiert par les armes d'autrui
et par la fortune.
Chap. VIII.     De ceux qui sont devenus princes par des scélératesses.
Chap. IX.        De la principauté civile.
Chap. X.          Comment, dans toute espèce de principauté, on doit mesurer ses forces.
Chap. XI.        Des principautés ecclésiastiques
Chap. XII.       Combien il y a de sortes de milices et de troupes mercenaires.
Chap. XIII.     Des troupes auxiliaires, mixtes et propres.
Chap. XIV.     Des fonctions qui appartiennent au prince, par rapport à la milice.
Chap. XV.       Des choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés.
Chap. XVI.     De la libéralité et de l'avarice.
Chap. XVII.    De la cruauté et de la clémence, et s'il vaut mieux être aimé que craint.
Chap. XVIII.  Comment les princes doivent tenir leur parole.
Chap. XIX.     Qu'il faut éviter d'être méprisé et haï.
Chap. XX.       Si les forteresses, et plusieurs autres choses que font souvent les princes, leur sont utiles ou nuisibles.
Chap. XXII.    Des secrétaires des princes.
Chap. XXIV.  Pourquoi les princes d'Italie ont perdu leurs États.
Chap. XXVI.  Exhortation à délivrer l'Italie des barbares.





La Description de la manière dont le duc de Valentinois fit mettre à mort Vitellozo Vitelli, Oliverotto da Fermo, le seigneur Pagolo et le duc de Gravina Orsini


l'Art de la guerre (Extraits)




I.       L'histoire, science du détail, est l'honneur des hommes.
IV.    Les luttes des nobles et du peuple à Florence et dans la Rome antique.




I.             La renaissance et la politique.
II.           La théorie des gouvernements.
VIII.       La communauté humaine
IX.          La papauté, plaie de l’Italie
X.           Égalité et liberté
XI.          Le relativisme institutionnel
XIII.       Un pape à tuer
XIV.       La dictature légale
XV.        Le service de l’État
XVI.       Le partage des terres
XVII.     La nature humaine
XIX.       Sagesse du peuple
XX.        La rupture des alliances
XXIII.    Éternité du monde

Lettre à Vettori (l'exposé des motifs d'une loi sur le recrutement, une lettre célèbre où Machiavel décrit son existence au temps où il écrit le Prince)


















Machiavel naît et meurt à Florence (3 mai 1469 - 20 juin 1527). Lors de sa naissance la république est, depuis trente-cinq ans, administrée à leur profit par quelques riches familles, sous l'autorité du chef de la famille des Médicis. Du 1er août 1464 au 3 décembre 1469, c'est Pierre, fils de Cosme l'Ancien, qui détient le pouvoir. Après lui, ce sont ses jeunes fils: Julien, qui périra en 1478, victime d'une conjuration, Laurent, qui sera Laurent le Magnifique, et disparaîtra à quarante-trois ans le 8 avril 1492. Le médiocre Pierre, fils de Laurent, sera chassé par les Florentins à l'arrivée de Charles VIII, en novembre 1494. Le moine Savonarole devient alors le chef d'une république théocratique. Mais les Florentins se lassent du rigorisme du dominicain, lui font procès et le brûlent (23 mai 1498).

Florence est libre, et c'est alors qu'apparaît Machiavel. Son existence, jusqu'à cette date, n'est connue que par de brèves mentions sur le livre de raison de son père, homme de loi de vieille et honorable famille, mais de médiocre fortune. Le 19 juin 1498 Nicolas Machiavel est, à vingt-neuf ans, nommé secrétaire de la seconde chan­cel­lerie (celle qui s'occupe des affaires intérieures) puis, le 14 juillet, secrétaire des « Dix de liberté et de paix », c'est-à-dire du gouvernement de la république. Il occupera ces fonctions jusqu'à la chute du régime, soit au palais de la Seigneurie, ou bien chevauchant par monts et par vaux, chargé de dizaines de missions tant militaires que diplomatiques, manifestant saris relâche un dévouement total à l'État et à sa patrie. Il rédige une importante correspondance officielle: instructions du gouverne­ment adres­sées aux chargés de mission, et surtout rapports au gouvernement sur ce qu'il tait et ce qu'il voit au cours de ses propres missions.

C'est une période nouvelle dans l'histoire de l'Italie. Elle est la proie d'États étrangers qui viennent d'achever leur unité, et de qui bientôt les querelles s'ajoutent aux dissensions traditionnelles des États italiens. Champ de bataille des Français, des Espagnols et des Impériaux, elle souffre cruellement de la guerre. D'autre part les condottières italiens ne pèsent guère en face des troupes étrangères. Pour assurer son indépendance, Florence compte sur l'alliance française, et Machiavel, armant les citoyens, s'efforce de doter sa patrie d'une armée nationale. Mais lorsque les troupes de Louis XII se replient, la république s'effondre, tandis que reviennent les fils et petits-fils de Laurent le Magnifique (septembre 1512). La liberté n'a guère duré plus de quatorze ans,

En novembre Machiavel, suspect, est destitué de ses fonctions. En lévrier 1513, impliqué par erreur dans un complot contre les Médicis, il est torturé et mis en prison. Il est libéré le mois suivant lorsque le cardinal Jean de Médicis, devenu le pape Léon X, lait promulguer une amnistie. Banni de la ville, il se retire dans une maison de campagne et commence les œuvres qui ont fait sa gloire: le Prince, les Discours sur la première décade de Tite-Live.

Mais la république a toujours fort mal rémunéré Machiavel. Il a femme et quatre enfants, desquels l'aîné a neuf ans. L'année suivante, un cinquième naîtra. Machiavel est pauvre. Et aussi, il a soif d'action. Il s'efforce d'obtenir un poste des nouveaux maîtres. Il lait agir son ami Vettori auprès de Léon X. Il dédicace le Prince à Laurent de Médicis qui, neveu du pape, gouverne Florence en son nom. En vain. Ce n'est qu'à partir de 1520 qu'on lui confiera de petites missions, tort indignes de son génie: faire régler des dettes ou des indemnités dues à des marchands florentins, trouver un prêcheur de carême. Entre-temps le succès de la Mandragore lui a fait une réputation d'auteur dramatique, il a publié l'Art de la guerre, et il a obtenu du cardinal Jules de Médicis - qui gouverne Florence depuis la mort de Laurent (4 mai 1519) et sera bientôt le pape Clément VII - la commande d'une histoire de Florence.

Machiavel a-t-il, par besoin d'argent, renoncé à la liberté de sa patrie ? Certes non. Lorsqu'en 1520 le pape lui lait demander ses idées sur l'organisation politique de Florence, il rédige le plan d'une constitution qui, assurant l'autorité de Léon X durant sa vie, deviendrait à sa mort parfaitement démocratique. Évidemment, on ne tiendra pas compte de ce plan.

Il semble d'ailleurs qu'à cette date, Machiavel ait depuis longtemps dépassé le cadre du patriotisme florentin. La chose est aisée à comprendre: depuis la chute de la république et l'élévation d'un Médicis à la tiare, le sort de Florence ne dépend plus de ses seules forces et de sa seule diplomatie. Sur le plan de la défense nationale, Florence est désormais liée aux États du Saint-Siège. Aussi Machiavel peut-il rêver qu'un Laurent de Médicis, un Jean des Bandes noires, parents du pape, entreprennent et réussissent l'œuvre tentée par César Borgia, fils de pape: l'unification de l'Italie. Dès 1513, il envisage la politique du point de vue de Rome, fait transmettre au pape des analyses de la situation, lui recommande chaleureusement l'alliance française contre les Impériaux. Après Pavie, se trouvant à Rome, il conjure Clément VII et ses principaux conseillers d'armer le peuple de Romagne, de créer cette armée nationale qui pourra résister aux étrangers. Le pape l'écoute, mais recule devant la dépense, D'ailleurs le procédé semble mal sûr, et Guichardin lui trouve des inconvénients (juin-juillet 1525).


Enfin l'année suivante, comme on se décide à mettre Florence en état de défense, on fait appel à Machiavel. Reprenant après plus de douze ans des fonctions officielles, il est, le 18 mai 1526, nommé secrétaire d'une commission chargée de construire des fortifications. Trois mois plus tard, il est envoyé en mission à l'armée auprès de Guichardin. Il va et vient, s'occupant à la fois de la guerre et des fortifications. Mais guerre et fortifications marchent tort mal: indécis, avare, le pape ne cesse de gêner l'action de ses serviteurs. Machiavel, qui n'est plus jeune, s'épuise à accomplir sa tâche tandis que, soue le connétable de Bourbon, les Impériaux descendent vers Rome. Le 6 mai 1527 commence le sac de là ville éternelle, et le 22 mai noue retrouvons Machiavel en mission à Civitavecchia, discutant avec l'amiral Doria de l'utilisation de la flatte pontificale. Puis, à une date inconnue, il rentre à Florence, où le 16 mai le gouvernement des Médicis a été renversé et la république proclamée.

La ville enfiévrée s'apprête à se défendre, nomme de nouveaux fonctionnaires pour diriger les préparatifs militaires. De Machiavel, vieux patriote demeuré en son cœur fidèle à la liberté, il n'est pas question. Peut-être parce qu'on ne voit en lui qu'un serviteur des Médicis. Ou bien parce qu'il est malade: il mourra quelques jours plies tard - probablement te 20 juin - sans qu'on sache rien de ses dernières craintes au de ses derniers espoirs.



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Depuis longtemps on dénonce une disparate dans la vie de Machiavel: ce républicain a délibérément sollicité un poste, des Médicis. Et une autre disparate dans son oeuvre: il a dans  le même temps écrit les Discours sur Tite-Live, traité du gouvernement républicain, et le Prince, bréviaire de la tyrannie. Ces accusations ne paraîtront guère fondées si l'on prend garde à certains points qui n'ont pas assez retenu l'attention.

Avant ta défaite de 1512, Machiavel, de par ses fonctions mêmes, est contraint d'envisager les choses du point de vue des intérêts particuliers de Florence. Après la défaite, destitué, il a l'esprit plus libre pour juger ta situation de haut. D'ailleurs le sort de Florence est désormais lié à celui du Saint-Siège. Les pires passionnés de ses amis, simples citoyens, peuvent bien comploter contre les Médicis et sacrifier leur vie même à la restauration de la liberté. Machiavel, lui, vient de passer près de quinze ans à défendre par la diplomatie et la guerre l'indépendance de sa patrie. Il a échoué. Et à ses yeux le problème fondamental, c'est de comprendre pourquoi il a échoué et comment on pouvait réussir. La défense de l'État contre les étrangers a donc priorité sur le rétablissement de la liberté. En d'autres termes, une république libre n'est pas souhaitable si elle doit conduire à vivre sous la botte étrangère.
Ceci dit, le sens du Prince apparaît en toute clarté. L'exemple de César Borgia est parfaitement explicite, et nous en avons dit la signification. Quant au dernier chapitre, il faut tout ignorer des horreurs commises pendant les guerres d'Italie pour y voir une page de littérature pure. Ce dernier chapitre est la raison même du livre: le Prince que Machiavel appelle de ses vœux et à qui il enseigne à unifier l'Italie, ce Prince rassemblera en un faisceau toutes les forces italiennes, et c'est à lui qu'il est réservé de chasser ces hordes barbares qui, pillant, violant, massacrant, ne cessent de parcourir l'Italie. Les amis de Machiavel peuvent bien comploter pour la liberté de Flo­rence. Machiavel, lui, sait que Florence ne peut plus se sauver seule. En 1527, c'est en soupirant, dit un témoin, que Machiavel rentre à Florence. On a supposé que, serviteur des Médicis, il était triste de voir la liberté rétablie. C'est là une déduction d'une absurdité monstrueuse. Si Machiavel est mortellement triste, c'est qu'il a  vu, par avarice, le lamentable Clément VII licencier ses propres armées. Il a vu déferler le flot des Impé­riaux à travers la Romagne tandis que s'évanouissaient les dernières troupes italiennes. Florence a été épargnée ? Florence est libre ? Oui sans doute. Mais continent se réjouir à la vue de cet îlot de liberté qui ne pourra s'opposer qu'un moment à la marée des barbares ? Pour se réjouir de la liberté de Florence, il faut n'avoir pas quitté Florence, ignorer ce terrible monde extérieur qui inévitablement imposera bientôt son écrasante présence. Machiavel est lucide.

Florence sera libre trois ans et ne capitulera qu'après un siège héroïque au cours duquel périront une grande partie des habitants. Et parmi eux,  l'étendard au poing, l'un des fils de Machiavel.


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Machiavel, donc, veut voir les forces italiennes unifiées par un Prince. A-t-il donc renoncé à la liberté ? Nullement. Il a renoncé à la liberté de Florence, parce qu'au temps des grands États qui viennent de se former, Florence ne peut lutter à armes égales. Mais Machiavel ne renonce pas à la liberté de l'Italie. Et s'il souhaite un monarque, il a, dans les Discours, prodigué les explications qui permettent de comprendre que le monarque est, à ses yeux, à la lois nécessaire et transitoire. Le monarque est nécessaire parce que, d'une part, il faut un homme seul pour fonder un nouvel État, et que, d'autre part, on trouve dans certains États italiens des seigneurs féodaux que seule une main royale petit soumettre à la loi commune.

Nécessaire, ce monarque sera transitoire. D'abord parce que, de toute façon, les régimes ne sont pas stables, et que les États évoluent, passant par degrés de la monar­chie à la république. Et ensuite parce que cette évolution, qui petit être lente lorsqu'elle est livrée et l'aveugle cours des choses, Machiavel pense l'accélérer consi­dé­ra­blement en faisant accomplir par son Prince, dès l'origine, les réformes qui con­dui­ront tout naturellement à la république. A ses yeux, il y a une relation nécessaire entre la forme et la matière des États, c'est-à-dire entre le régime politique et la structure sociale. La monarchie est liée à l'iné­galité, la république à une relative égalité. Et si la matière se transforme, la forme ne peut manquer de suivre. Aussi faut-il, pour assurer la durée d'un royaume, y maintenir l'iné­galité, et pont- assurer celle d'une république, y rétablir pério­diquement l'égalité qui sans cesse tend à s'estomper.

Si on lit le Prince avec attention, ou verra que Machiavel, en se fondant sur des considérations d'intérêt, de sécurité, et surtout de puissance militaire, incite le Prince à créer les conditions de la république: il faut lutter contre les puissants, protéger les humbles, armer le peuple et non s'armer contre lui. Qui sait lire découvrira, dans le Prince comme dans les Discours, les fruits d'une réflexion ardente sur les conditions réelles de la liberté.

Les textes que nous donnons à la suite du Prince permettront de mieux situer ce texte célèbre dans l'ensemble de la conception machiavélienne de l'histoire et de la politique.

Y.L.



Nous donnons ci-après dans la traduction de J.V. Périès dernier traducteur des œuvres complètes de Machiavel - les textes suivants :

Le Prince ; la Description de la manière dont le duc de Valentinois fit mettre à mort Vitellozo Vitelli, Oliverotto da Fermo, le seigneur Pagolo et le duc de Gravina Orsini ; des extraits de l'Art de la guerre, de l'Histoire de Florence, et des Discours sur la première décade de Tite-Live ; enfin l'exposé des motifs d'une loi sur le recrutement, une lettre célèbre où Machiavel décrit son existence au temps où il écrit le Prince, et la Nouvelle très plaisante du démon qui prit femme.




















Le Prince


Combien il y a de sortes de principautés, et par quels moyens on peut les acquérir.













Tous les États, toutes les dominations qui ont tenu et tiennent encore les hommes sous leur empire, ont été et sont ou des républiques ou des principautés.

Les principautés sont ou héréditaires ou nouvelles.

Les héréditaires sont celles qui ont été longtemps possédées par la famille de leur prince.

Les nouvelles, ou le sont tout à fait, comme Milan le fut pour Francesco Sforza, ou elles sont comme des membres ajoutés aux États héréditaires du prince qui les a acquises ; et tel a été le royaume de Naples à l'égard du roi d'Espagne.

D'ailleurs, les États acquis de cette manière étaient accoutumés ou à vivre sous un prince ou à être libres : l'acquisition en a été faite avec les armes d'autrui, ou par celles de l'acquéreur lui-même, ou par la faveur de la fortune, ou par l'ascendant de la vertu.





Le Prince


Des principautés héréditaires.










Je ne traiterai point ici des républiques, car j'en ai parlé amplement ailleurs : je ne m'occuperai que des principautés ; et, reprenant le fil des distinctions que je viens d'établir, j'examinerai comment, dans ces diverses hypothèses, les princes peuvent se conduire et se maintenir.

Je dis donc que, pour les États héréditaires et façonnés à l'obéissance envers la famille du prince, il y a bien moins de difficultés à les maintenir que les États nou­veaux : il suffit au prince de ne point outrepasser les bornes posées par ses ancêtres, et de temporiser avec les événements. Aussi, ne fût-il doué que d'une capacité ordinaire, il saura se maintenir sur le trône, à moins qu'une force irrésistible et hors de toute prévoyance ne l'en renverse ; mais alors même qu'il l'aura perdu, le moindre revers éprouvé par l'usurpateur le lui fera aisément recouvrer. L'Italie nous en offre un exemple dans le duc de Ferrare ; s'il a résisté, en 1484, aux attaques des Vénitiens, et, en 1510, à celles du pape Jules II, c'est uniquement parce que sa famille était établie depuis longtemps dans son duché.

En effet, un prince héréditaire a bien moins de motifs et se trouve bien moins dans la nécessité de déplaire à ses sujets : il en est par cela même bien plus aimé ; et, à moins que des vices extraordinaires ne le fassent haïr, ils doivent naturellement lui être affectionnés. D'ailleurs dans l'ancienneté et dans la longue continuation d'une puissance, la mémoire des précédentes innovations s'efface ; les causes qui les avaient produites s'évanouissent : il n'y a donc plus de ces sortes de pierres d'attente qu'une révolution laisse toujours pour en appuyer une seconde.






Le Prince


Des principautés mixtes










C'est dans une principauté nouvelle que toutes les difficultés se rencontrent.

D'abord, si elle n'est pas entièrement nouvelle, mais ajoutée comme un membre à une autre, en sorte qu'elles forment ensemble un corps qu'on peut appeler mixte, il y a une première source de changement dans une difficulté naturelle inhérente à toutes les principautés nouvelles : c'est que les hommes aiment à changer de maître dans l'espoir d'améliorer leur sort ; que cette espérance leur met les armes à la main contre le gouvernement actuel ; mais qu'ensuite l'expérience leur fait voir qu'ils se sont trompés et qu'ils n'ont fait qu'empirer leur situation : conséquence inévitable d'une autre nécessité naturelle  où se trouve ordinairement le nouveau prince d'accabler ses sujets, et par l'entretien de ses armées, et par une infinité d'autres charges qu'entraînent à leur suite les nouvelles conquêtes.

La position de ce prince est telle que, d'une part, il a pour ennemis tous ceux dont il a blessé les intérêts en s'emparant de cette principauté ; et que, de l'autre, il ne peut conserver l'amitié et la fidélité de ceux qui lui en ont facilité l'entrée, soit par l'impuissance où il se trouve de les satisfaire autant qu'ils se l'étaient promis, soit parce qu'il ne lui convient pas d'employer contre eux ces remèdes héroïques dont la reconnaissance le force de s'abstenir ; car, quelque puissance qu'un prince ait par ses armées, il a toujours besoin, pour entrer dans un pays, d'être aidé par la faveur des habitants.

Voilà pourquoi Louis XII, roi de France, se rendit maître en un instant du Milanais, qu'il perdit de même, et que d'abord les seules forces de Lodovico Sforza suffirent pour le lui arracher. En effet, les habitants qui lui avaient ouvert les portes, se voyant trompés dans leur espoir, et frustrés des avantages qu'ils avaient attendus, ne purent supporter les dégoûts d'une nouvelle domination.

Il est bien vrai que lorsqu'on reconquiert des pays qui se sont ainsi rebellés, on les perd plus difficilement : le conquérant, se prévalant de cette rébellion, procède avec moins de mesure dans les moyens d'assurer sa conquête, soit en punissant les coupables, soit en recherchant les suspects, soit en fortifiant toutes les parties faibles de ses États.

Voilà pourquoi aussi il suffit, pour enlever une première fois Milan à la France, d'un duc Lodovico excitant quelques rumeurs sur les confins de cette province. Il fallut, pour la lui faire perdre une seconde, que tout le monde se réunit contre elle, que ses armées fussent entièrement dispersées, et qu'on les chassât de l'Italie ; ce qui ne put avoir lieu que par les causes que j'ai développées précédemment : néanmoins, il perdit cette province et la première et la seconde fois.

Du reste, c'est assez pour la première expulsion d'en avoir indiqué les causes générales ; mais, quant à la seconde, il est bon de s'y arrêter un peu plus, et d'exami­ner les moyens que Louis XII pouvait employer, et dont tout autre prince pourrait se servir en pareille circonstance, pour se maintenir un peu mieux dans ses nouvelles conquêtes que ne fit le roi de France.

Je dis donc que les États conquis pour être réunis à ceux qui appartiennent depuis longtemps au conquérant, sont ou ne sont pas dans la même contrée que ces derniers, et qu'ils ont ou n'ont pas la même langue.

Dans le premier cas, il est facile de les conserver, surtout lorsqu'ils ne sont point accoutumés à vivre libres : pour les posséder en sûreté, il suffit d'avoir éteint la race du prince qui était le maître ; et si, dans tout le reste, on leur laisse leur ancienne manière d'être, comme les mœurs y sont les mêmes, les sujets vivent bientôt tranquil­le­ment. C'est ainsi que la Bretagne, la Bourgogne, la Gascogne et la Normandie, sont restées unies à la France depuis tant d'années ; et quand même il y aurait quelques différences dans le langage, comme les habitudes et les mœurs se ressemblent, ces États réunis pourront aisément s'accorder. Il faut seulement que celui qui s'en rend possesseur soit attentif à deux choses, s'il veut les conserver : l'une est, comme je viens de le dire, d'éteindre la race de l'ancien prince ; l'autre, de n'altérer ni les lois ni le mode des impositions : de cette manière, l'ancienne principauté et la nouvelle ne seront, en bien peu de temps, qu'un seul corps.

Mais, dans le second cas, c'est-à-dire quand les États acquis sont dans une autre contrée que celui auquel on les réunit, quand ils n'ont ni la même langue, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes institutions, alors les difficultés sont excessives, et il faut un grand bonheur et une grande habileté pour les conserver. Un des moyens les meilleurs et les plus efficaces serait que le vainqueur vint y fixer sa demeure personnelle : rien n'en rendrait la possession plus sûre et plus durable. C'est aussi le parti qu'a pris le Turc à l'égard de la Grèce, que certainement, malgré toutes ses autres mesures, il n'aurait jamais pu conserver s'il ne s'était détermine à venir. l'habiter.

Quand il habite le pays, le nouveau prince voit les désordres à leur naissance, et peut les réprimer sur-le-champ. S'il en est éloigné, il ne les connaît que lorsqu'ils sont déjà grands, et qu'il ne lui est plus possible d'y remédier.

D'ailleurs, sa présence empêche ses officiers de dévorer la province ; et, en tout cas, c'est une satisfaction pour les habitants d'avoir pour ainsi dire sous la main leur recours au prince lui-même. Ils ont aussi plus de raisons, soit de l'aimer, s'ils veulent être de bons et fidèles sujets, soit de le craindre, s'ils veulent être mauvais. Enfin, l'étranger qui voudrait assaillir cet État s'y hasarde bien moins aisément; d'autant que le prince y résidant, il est très difficile de le lui enlever.

Le meilleur moyen qui se présente ensuite est d'établir des colonies dans un ou deux endroits qui soient comme les clefs du pays : sans cela, on est obligé d'y entretenir un grand nombre de gens d'armes et d'infanterie. L'établissement des colonies est peu dispendieux pour le prince ; il peut, sans frais ou du moins presque sans dépense, les envoyer et les entretenir; il ne blesse que ceux auxquels il enlève leurs champs et leurs maisons pour les donner aux nouveaux habitants. Or les hommes ainsi offensés n'étant qu'une très faible partie de la population, et demeurant dispersés et pauvres, ne peuvent jamais devenir nuisibles ; tandis que tous ceux que sa rigueur n'a pas atteints demeurent tranquilles par cette seule raison ; ils n'osent d'ailleurs se mal conduire, dans la crainte qu'il ne leur arrive aussi d'être dépouillés. En un mot, ces colonies, si peu coûteuses, sont plus fidèles et moins à charge aux sujets ; et, comme je l'ai dit précédemment, ceux qui en souffrent étant pauvres et dispersés, sont incapables de nuire. Sur quoi il faut remarquer que les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes ; d'où il suit que, quand il s'agit d'offenser un homme, il faut le faire de telle-manière qu'on ne puisse redouter sa vengeance.

Mais si, au lieu d'envoyer des colonies, on se détermine à entretenir des troupes, la dépense qui en résulte s'accroît sans bornes, et tous les revenus de l'État sont consommés pour le garder. Aussi l'acquisition devient une véritable perte, qui blesse d'autant plus que les habitants se trouvent plus lésés ; car ils ont tous à souffrir, ainsi que l'État, et des logements et des déplacements des troupes. Or, chacun se trouvant exposé à cette charge, tous deviennent ennemis du prince, et ennemis capables de nuire, puisqu'ils demeurent injuriés dans leurs foyers. Une telle garde est donc de toute manière aussi inutile que celle des colonies serait profitable.

Mais ce n'est pas tout. Quand l'État conquis se trouve dans une autre contrée que l'État héréditaire du conquérant, il est beaucoup d'autres soins que celui-ci ne saurait négliger : il doit se faire chef et protecteur des princes voisins les moins puissants de la contrée, travailler à affaiblir ceux d'entre eux qui sont les Plus forts, et empêcher que, sous un prétexte quelconque, un étranger aussi puissant que lui ne s'y introduise ; introduction qui sera certainement favorisée ; car cet étranger ne peut manquer d'être appelé par tous ceux que l'ambition ou la crainte rend mécontents. C'est ainsi, en effet, que les Romains furent introduits dans la Grèce par les Étoliens, et que l'entrée de tous les autres pays où ils pénétrèrent leur fut ouverte par les habitants.

A cet égard, voici quelle est la marche des choses : aussitôt qu'un étranger puissant est entré dans une contrée, tous les princes moins puissants qui s'y trouvent s'attachent à lui et favorisent son entreprise, excités par l'envie qu'ils nourrissent contre ceux dont la puissance était supérieure à la leur. Il n'a donc point de peine à gagner ces princes moins puissants, qui tous se hâtent de ne faire qu'une seule masse avec l'État qu'il vient de conquérir. Il doit seulement veiller à ce qu'ils ne prennent trop de force ou trop d'autorité : avec leur aide et ses propres moyens, il viendra sans peine à bout d'abaisser les plus puissants, et de se rendre seul arbitre de la contrée. S'il néglige, en ces circonstances, de se bien conduire, il perdra bientôt le fruit de sa conquête; et tant qu'il le gardera, il y éprouvera toute espèce de difficultés et de dégoûts.


Les Romains, dans les pays dont ils se rendirent les maîtres, ne négligèrent jamais rien de ce qu'il y avait à faire. Ils y envoyaient des colonies, ils y protégeaient les plus faibles, sans toutefois accroître leur puissance ; ils y abaissaient les grands ; ils ne souffraient pas que des étrangers puissants y acquissent le moindre crédit. Je n'en veux pour preuve qu'un seul exemple. Qu'on voie ce qu'ils firent dans la Grèce : ils y soutinrent les Achéens et les Étoliens ; ils y abaissèrent le royaume de Macédoine, ils en chassèrent Antiochus ; mais quelques services qu'ils eussent reçus des Achéens et des Étoliens, ils ne permirent pas que ces deux peuples accrussent leurs États ; toutes les sollicitations de Philippe ne purent obtenir d'eux qu'ils fussent ses amis, sans qu'il y perdît quelque chose, et toute la puissance d'Antiochus ne put jamais les faire consentir à ce qu'il possédât le moindre État dans ces contrées.

Les Romains, en ces circonstances, agirent comme doivent le faire des princes sages, dont le devoir est de penser non seulement aux désordres présents, mais encore à ceux qui peuvent survenir, afin d'y remédier par tous les moyens que peut leur indiquer la prudence. C'est, en effet, en les prévoyant de loin, qu'il est bien plus facile d'y porter remède; au lieu que si on les a laissés s'élever, il n'en est plus temps, et le mal devient incurable. Il en est alors comme de l'étisie, dont les médecins disent que, dans le principe, c'est une maladie facile à guérir, mais difficile à connaître, et qui, lorsqu'elle a fait des progrès, devient facile à connaître, mais difficile à guérir. C'est ce qui arrive dans toutes les affaires d'État : lorsqu'on prévoit le mal -de loin, ce qui n'est donné qu'aux hommes doués d'une grande sagacité, on le guérit bientôt, ; mais lorsque, par défaut de lumière, on n'a su le voir que lorsqu'il frappe toits les yeux, la cure se trouve impossible. Aussi les Romains, qui savaient prévoir de loin tous les inconvénients, y remédièrent toujours à temps, et ne les laissèrent jamais suivre leur cours pour éviter une guerre : ils savaient bien qu'on ne l'évite jamais, et que, si on la diffère, c'est à l'avantage de l'ennemi. C'est ainsi que, quoiqu'ils pussent alors s'en abstenir, ils voulurent la faire à Philippe et à Antiochus, au sein de la Grèce même, pour ne pas avoir à la soutenir contre eux en Italie. Ils ne goûtèrent jamais ces paroles que l'on entend sans cesse sortir de la bouche des sages de nos jours : Jouis du bénéfice du temps; ils préférèrent celui de la valeur et de la prudence ; car le temps chasse également toute chose devant lui, et il apporte à sa suite le bien comme le mal, le mal comme le bien.

Mais revenons à la France, et examinons si elle a fait aucune des choses que je viens d'exposer. Je parlerai seulement du roi Louis XII, et non de Charles VIII, parce que le premier ayant plus longtemps gardé ses conquêtes en Italie, on a pu mieux connaître ses manières de procéder. Or on a dû voir qu'il fit tout le contraire de ce qu'il faut pour conserver un État tout différent de celui auquel on a dessein de l'ajouter.


Le roi Louis XII fut introduit en Italie par l'ambition des Vénitiens, qui voulaient, par sa venue, acquérir la moitié du duché de Lombardie. Je ne prétends point blâmer le parti qu'embrassa le roi : puisqu'il voulait commencer à mettre un pied en Italie, où il ne possédait aucun ami, et dont la conduite de Charles VIII lui avait même fermé toutes les portes, il était forcé d'embrasser les premières amitiés qu'il put trouver; et le parti qu'il prit pouvait même être heureux, si d'ailleurs, dans le surplus de ses expéditions, il n'eût commis aucune autre erreur. Ainsi, après avoir conquis la Lombardie, il regagna bientôt la réputation que Charles lui avait fait perdre : Gènes se soumit; les Florentins devinrent ses alliés; le marquis de Mantoue, le duc de Ferrare, les Bentivogli, la dame de Forli, les seigneurs de Faenza, de Pesaro, de Rimini, de Camerino, de Piombino, les Lucquois, les Pisans, les Siennois, tous coururent au-devant de son amitié. Aussi les Vénitiens durent-ils reconnaître quelle avait -été leur imprudence lorsque, pour acquérir deux villes dans la Lombardie, ils avaient rendu le roi de France souverain des deux tiers de l'Italie.

Dans de telles circonstances, il eût été sans doute facile à Louis XII de conserver dans cette contrée tout son ascendant, s'il eût su mettre en pratique les règles de conduite exposées ci-dessus ; s'il avait protégé et défendu ces nombreux amis, qui, faibles et tremblant les uns devant l'Église, les autres devant les Vénitiens, étaient obligés de lui rester fidèles, et au moyen desquels il pouvait aisément s'assurer de tous ceux auxquels il restait encore quelque puissance.

Mais il était à peine arrivé dans Milan, qu'il fit tout le contraire, en aidant le pape Alexandre VI à s'emparer de la Romagne. Il ne comprit pas qu'il s'affaiblissait lui-même, en se privant des amis qui s'étaient jetés dans ses bras, et qu'il agrandissait l'Église, en ajoutant au pouvoir spirituel, qui lui donne déjà tant d'autorité, un pouvoir temporel aussi considérable.

Cette première erreur en entraîna tant d'autres qu'il fallut que le roi vînt lui-même en Italie pour mettre une borne à l'ambition d'Alexandre, et l'empêcher de se rendre maître de la Toscane.


Ce ne fut pas tout. Non content d'avoir ainsi agrandi l'Église, et de s'être privé de ses amis, Louis, brûlant de posséder le royaume de Naples, se détermine à le partager avec le roi d'Espagne : de sorte que, tandis qu'il était seul arbitre de l'Italie, il y introduisit lui-même un rival auquel purent recourir tous les ambitieux et tous les mécontents; et lorsqu'il pouvait laisser sur le trône un roi qui s'estimait heureux d'être son tributaire, il l'en renversa pour y placer un prince qui était en état de l'en chasser lui-même.

Le désir d'acquérir est sans doute une chose ordinaire et naturelle ; et quiconque s'y livre, quand il en a les moyens, en est plutôt loué que blâmé : mais en former le dessein sans pouvoir l'exécuter, c'est encourir le blâme et commettre une erreur. Si donc la France avait des forces suffisantes pour attaquer le royaume de Naples, elle devait le faire ; si elle ne les avait pas, elle ne devait point le partager.

Si le partage de la Lombardie avec les Vénitiens pouvait être excusé, c'est parce qu'il donna à la France le moyen de mettre le pied en Italie ; mais celui du royaume de Naples, n'ayant pas été pareillement déterminé par la nécessite, demeure sans excuse. Ainsi Louis XII avait fait cinq fautes en Italie : il y avait ruiné les faibles, il y avait augmenté la puissance d'un puissant, il y avait introduit un prince étranger très-puissant, il n'était point venu y demeurer, et n'y avait pas envoyé des colonies.

Cependant, tant qu'il vécut, ces cinq fautes auraient pu ne pas lui devenir funestes, s'il n'en eût commis une sixième, celle de vouloir dépouiller les Vénitiens de leurs États. En effet, il eût été bon et nécessaire de les affaiblir, si d'ailleurs il n'avait pas agrandi l'Église et appelé l'Espagne en Italie; mais ayant fait l'un et l'autre, il ne devait jamais consentir à leur ruine, parce que, tant qu'ils seraient restés puissants, ils auraient empêché les ennemis du roi d'attaquer la Lombardie. En effet, d'une part, ils n'y auraient consenti qu'à condition de devenir les maîtres de ce pays ; de l'autre, personne n'aurait voulu l'enlever à la France pour le leur donner; et enfin il eût paru trop dangereux d'attaquer les Français et les Vénitiens réunis.

Si l'on me disait que Louis n'avait abandonné la Romagne au pape Alexandre, et partagé le royaume de Naples avec l'Espagne, que pour éviter la guerre, je répondrais ce que j'ai déjà dit, qu'il ne faut jamais, pour un pareil motif, laisser subsister un désordre ; car on n'évite point la guerre, on ne fait que la retarder à son propre désavantage.

Si l'on alléguait encore la promesse que le roi avait faite au pape de conquérir cette province pour lui, afin d'en obtenir la dissolution de son mariage et le chapeau de cardinal pour l'archevêque de Rouen (appelé ensuite le cardinal d'Amboise), je répondrais par ce qui sera dit dans la suite, touchant les promesses des princes, et la manière dont ils doivent les garder.

Louis XII a donc perdu la Lombardie pour ne s'être conformé à aucune des règles que suivent tous ceux qui, ayant acquis un État, veulent le conserver. Il n'y a là aucun miracle ; c'est une chose toute simple et toute naturelle,

Je nie trouvais à Nantes à l'époque où le Valentinois (c'est ainsi qu'on appelait alors César Borgia, fils du pape Alexandre VI) se rendait maître de la Romagne ; le cardinal d'Amboise, avec lequel je m'entretenais de cet événement, m'ayant dit que les Italiens ne comprenaient rien aux affaires de guerre, je lui répondis que les Français n'entendaient rien aux affaires d'État, parce que, s'ils y avaient compris quelque chose, ils n'auraient pas laissé l'Église s'agrandir à ce point. L'expérience, en effet, a fait voir que la grandeur de l'Église et celle de l'Espagne cri Italie ont été l'ouvrage de la France, et ensuite la cause de sa ruine dans cette contrée. De là aussi on peut tirer cette règle générale qui trompe rarement, si même elle trompe jamais : c'est que le prince qui en rend un autre puissant travaille à sa propre ruine ; car cette puissance est produite ou par l'adresse ou par la force : or l'une et l'autre de ces deux causes rendent quiconque les emploie suspect à celui pour qui elles sont employées.







Le Prince


Pourquoi les États de Darius, conquis par Alexandre, ne se révoltèrent point contre les successeurs du conquérant après sa mort.










Lorsque l'on considère combien il est difficile de conserver un État nouvellement conquis, on peut s'étonner de ce qui se passa après la mort d'Alexandre le Grand. Ce prince s'était rendu maître en peu d'années de toute l'Asie, et mourut presque aussitôt. Il était probable que l'empire profiterait de son trépas pour se révolter ; néanmoins ses successeurs s'y maintinrent, et ils n'éprouvèrent d'autre difficulté que celle qui naquit entre eux de leur propre ambition,

Je répondrais à cela que toutes les principautés que l'on connaît, et dont il est resté quelque souvenir, sont gouvernées de deux manières différentes : ou par un prince et des esclaves, qui ne l'aident à gouverner, comme ministres, que par une grâce et une concession qu'il veut bien leur faire ; ou par un prince et des barons, qui tiennent leur rang non de la faveur du souverain, mais de l'ancienneté de leur race ; qui ont des États et des sujets qui leur appartiennent et les reconnaissent pour seigneurs, et qui ont pour eux une affection naturelle.

Dans les principautés gouvernées par un prince et par des esclaves, le prince possède une bien plus grande autorité, puisque, dans toute l'étendue de ses États, lui seul est reconnu pour supérieur, et que si les sujets obéissent à quelque autre, ils ne le regardent que comme son ministre ou son officier, pour lequel ils ne ressentent aucun attachement personnel.

On peut de nos jours citer, comme exemple de l'une et de l'autre sorte de gouvernement, la Turquie et le royaume de France.

Toute la Turquie est gouvernée par un seul maître, dont tous les autres Turcs sont esclaves, et qui, ayant divisé son empire en plusieurs sangiacs, y envoie des gouverneurs qu'il révoque et qu'il change au gré de son caprice.

En France, au contraire, le roi se trouve au milieu d'une foule de seigneurs de race antique, reconnus pour tels par leurs sujets, qui en sont aimés, et qui jouissent de prérogatives que le roi ne pourrait leur enlever sans danger pour lui.

Si l'on réfléchit sur la nature de ces deux formes de gouvernement, on verra qu'il est difficile de conquérir l'empire des Turcs ; mais qu'une fois conquis, il est très aisé de le conserver.

La difficulté de conquérir l'empire turc vient de ce que le conquérant ne peut jamais être appelé par les grands de cette monarchie, ni espérer d'être aidé dans son entreprise par la rébellion de quelques-uns de ceux qui entourent le monarque. J'en ai déjà indiqué les raisons. Tous, en effet, ,étant également ses esclaves, tous lui devant également leur fortune, il est bien difficile de les corrompre ; et quand même on y parviendrait, il faudrait en attendre peu d'avantages, parce qu'ils ne peuvent pas entraîner les peuples dans leur révolte. Celui donc qui voudrait attaquer les Turcs doit s'attendre à les trouver réunis contre lui, espérer peu d'être favorisé par des désordres intérieurs, et ne compter guère que sur ses propres forces.

Mais la conquête une fois faite et le monarque vaincu en bataille rangée, de manière a ne pouvoir plus refaire ses armées, on n'a plus à craindre que sa race, qui, une fois éteinte, ne laisse plus personne à redouter, parce qu'il n'y a plus personne qui conserve quelque ascendant sur le peuple ; de sorte que si, avant la victoire, il n'y avait rien à espérer des sujets, de même, après l'avoir remportée, il n'y a plus rien à appréhender de leur part.

II en est tout autrement des États gouvernés comme la France. Il peut être facile d'y entrer en gagnant quelques-uns des grands du royaume ; et il s'en trouve toujours de mécontents, qui sont avides de nouveautés et de changements, et qui d'ailleurs peuvent effectivement, par les raisons que j'ai déjà dites, ouvrir les chemins du royaume et faciliter la victoire ; mais, s'agit-il ensuite de se maintenir, c'est alors que le conquérant éprouve toutes sortes de difficultés, et de la part de ceux qui l'ont aidé, et de la part de ceux qu'il a dû opprimer.

Là, il ne lui suffit pas d'éteindre la race du prince, car il reste toujours une foule de seigneurs qui se mettront à la tête de nouveaux mouvements ; et comme il ne lui est possible ni de les contenter tous ni de les détruire, il perdra sa conquête dès que l'occasion s'en présentera.

Maintenant si nous considérons la nature du gouvernement de Darius, nous trouverons qu'il ressemblait à celui de la Turquie : aussi Alexandre eut-il à combattre contre toutes les forces de l'empire, et dut-il d'abord défaire le monarque en pleine campagne ; mais, après sa victoire et la mort de Darius, le vainqueur, par, les motifs que j'ai exposés, demeura tranquille possesseur de sa conquête. Et si ses successeurs étaient restés unis, ils en auraient joui également au sein du repos et des voluptés; car on ne vit s'élever dans tout l'empire que les troubles qu'eux-mêmes y excitèrent.

Mais, quant aux États gouvernés comme la France, il s'en faut bien qu'il soit possible de s'y maintenir avec autant de tranquillité. Nous en avons la preuve dans les fréquents soulèvements qui se formèrent contre les Romains, soit dans l'Espagne, soit dans les Gaules, soit dans la Grèce. Ces rébellions eurent pour cause les nombreuses principautés qui se trouvaient dans ces contrées, et dont le seul souvenir, tant qu'il subsista, fut pour les vainqueurs une source de troubles et d'inquiétudes. Il fallut que la puissance et la durée de la domination romaine en eussent éteint la mémoire, pour que les possesseurs fussent enfin tranquilles.

Il y a même plus. Lorsque, dans la suite, les Romains furent en guerre les uns contre les autres, chacun des partis put gagner et avoir pour soi celles de ces anciennes principautés où il avait le plus d'influence, et qui, après l'extinction de la race de leurs princes, ne connaissaient plus d'autre domination que celle de Rome.

Quiconque aura réfléchi sur toutes ces considérations ne s'étonnera plus sans doute de la facilité avec laquelle Alexandre se maintint en Asie, et de la peine, au contraire, que d'autres, tels que Pyrrhus, eurent à conserver leurs conquêtes. Cela ne tint point à l'habileté plus ou moins grande du conquérant, ruais à la différente nature des États conquis.


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