samedi 14 avril 2012

La ruse d’Isis

 La ruse d’Isis

C’est sur un papyrus du milieu du XIIIème siècle avant J.C. que l’on peut lire cette légende qui met en scène une Isis bien différente de celle du mythe osirien. 

Il y a bien longtemps, à l’époque où Rê habitait encore sur terre, il y avait dans son entourage une jeune déesse. Elle se nommait Isis, fille de Geb et Nout, ses petits-enfants. Elle avait tout pour plaire, belle, intelligente et des dons remarquables pour la magie. Isis était la sœur d’Osiris mais également son épouse, comme cela se pratiquait chez les dieux en ces temps très anciens.

Ses qualités de magicienne lui donnaient déjà de grands pouvoirs sur les créatures qui entouraient son arrière-grand-père. Cependant, et pour son malheur, les jeunes gens, même de grande renommée, ne sont jamais pris très au sérieux. En cette époque lointaine il était très rare que l’on fasse appel à ses talents afin de guérir une maladie ou conjurer un sortilège. Pour dire vrai, on ne s’intéressait pas à elle. On ne lui prêtait aucune attention. Si sa beauté rayonnait, ce n’était que pour donner une touche de grâce à la cour du dieu Rê.

Isis ne manquait pourtant pas d’ambition. Elle avait décidé d’exercer son influence directement sur le vieux dieu solaire. Ce serait la façon d’exercer son pouvoir sur toutes les créatures que son arrière-grand-père avait créées, toutes sans exception.

Tous les jours, Rê visitait le pays de la vallée du Nil. Cette visite journalière lui permettait de veiller sur le bien-être des hommes qui y vivaient. Invariablement, Isis était du voyage. Rê se faisait très vieux.

L’histoire commence le jour où Rê, en visite dans le pays d’Egypte, laisse couler de la bave qui tombe sur le sol. Isis à l’esprit très vif. Elle comprend tout de suite l’avantage qu’elle peut en tirer.

Elle ramasse la bave du dieu soleil, ainsi que l’argile imbibée. La bave, comme tout ce qui sort de la bouche du dieu, contient un morceau de sa puissance créatrice.

Une fois de retour dans ses appartements, dans le grand temple du dieu Rê, à Héliopolis, elle entreprend de modeler un serpent avec la terre et la salive du démiurge.

Le lendemain, elle utilise un raccourci afin de déposer le serpent à un carrefour où elle est certaine que Rê passera lors de sa prochaine visite à son peuple.

Peu de temps après son départ du temple, Rê arrive en effet au carrefour choisi par la jeune déesse. Il ne voit pas le serpent qui le mord au pied. Le poison remonte le long de la jambe et le dieu se met à souffrir terriblement. Malheureusement pour son entourage, le serpent, lui, n’a pas attendu son reste pour s’enfuir et se cacher.

C’est avec une grande difficulté que Rê regagne son palais afin de s’aliter. La douleur est telle qu’il pousse des cris qui finissent par apeurer son personnel et paniquer son entourage immédiat.

Les autres dieux se précipitent à son chevet et lui demandent ce qui ne va pas. "Que t’arrive-t-il ? Explique-nous tes cris et ta douleur !"

Cependant la douleur est si violente que Rê ne peut émettre que des sons inaudibles. Suite à un effort inouï, il parvient malgré tout à dire : "J’ai été mordu mais je ne sais pas de quoi il s’agit car ce n’est pas de ma création. Je n’ai pas façonné cette créature de ma main."

L’effort est si intense qu’il doit se taire afin de reprendre à nouveau ses esprits et continuer : "La douleur est pire que le feu et l’eau froide à la fois. Je brûle et je grelotte ! Que ceux qui connaissent les formules qui guérissent les récitent, afin que je puisse à nouveau reprendre mes activités sans être tourmenté par la douleur."

C’est ce moment-là que choisit Isis pour sortir de l’ombre. Elle feint d’ignorer la cause du mal, et sur un ton égal demande : "Dieu tout-puissant, as-tu eu quelques courroux avec un des êtres que tu as créés autrefois, un de tes enfants ? Si c’est cela, je pense pouvoir prononcer les paroles qui le feront sortir à tout jamais du champ bénéfique de ton aura."

Rê sent un certain soulagement et sans aucun soupçon à l’égard de la jeune déesse, il lui raconte son malheur. De son côté, Isis, dissimule tant bien que mal la joie que lui procure cette situation. Après un moment de réflexion qu’elle juge suffisamment long, elle s’approche de Rê et lui dit à l’oreille : "J’ai le pouvoir de te guérir et de te garder en vie. Il me faut, pour cela, prononcer une formule magique en même temps que ton nom. C’est la seule façon de te redonner de la vaillance."

Rê devenant soupçonneux lui récite les noms que les hommes lui donnent afin de le glorifier : "Je m’appelle : Celui qui a créé le ciel et la terre. Celui qui a imaginé et créé tout ce qui vit sur terre ! Celui qui a inventé le jour et la nuit !..." La lithanie continue tant et tant. Isis écoute la liste jusqu’au bout. Elle répète les noms à mesure qu’ils sortent de la bouche du dieu. La douleur quant à elle ne disparaît pas. Alors Isis dit à son bisaïeul : "Père tout puissant, tu ne m’as pas dit ton véritable nom, celui que toi seul connais."

Petit à petit, Isis parvient à l’inéluctable. Son plan marche à merveille. Rê a besoin de sa magie et elle le sait. Il reste cependant sur sa réserve, car donner son nom secret permettrait à Isis de jouir de pouvoirs immenses. De ce fait, il ne répond pas à l’attente de la déesse. Il a peur de se livrer au pouvoir d’une jeune ambitieuse et ça il ne peut l’admettre. Mais c’était compter sans la douleur qui est toujours plus forte. Un gémissement le fait revenir à la réalité.

Isis lui prend la main et, insistante, elle lui dit : "Père, ne sois pas obstiné, sans ton véritable nom, la magie ne peut agir. Par contre, avec lui, la douleur s’estompera rapidement."

Rê est dans une impasse. Il regarde le doux visage de son arrière-petite-fille. Il la connaît bien, il sait qu’elle n’est pas méchante et songe qu’il ne risque pas trop à lui céder. Il lui demande de s’approcher. Dans un murmure, il lui susurre à l’oreille son véritable nom.

Ainsi fait, Isis prononce la formule : "Sors du dieu, poison, et coule sur le sol qui t’absorbera. Par le nom véritable de Rê, je te chasse ! Qu’il revive, le vénérable !" Instantanément, Rê se sent beaucoup mieux. Il cesse de grelotter et de transpirer à la fois. La vigueur revient dans ses membres, ses lèvres ne tremblent plus. Bientôt, les terribles souffrances qu’il a endurées ne furent plus qu’un mauvais souvenir.

De son côté, Isis rayonne. Grâce à sa ruse, elle est parvenue à ses fins. Dépositaire du nom de Rê, elle est désormais la suprême guérisseuse, la grande magicienne, celle qui détient le pouvoir sur les maladies. Depuis cette époque, c’est elle que les hommes et les femmes du pays d’Égypte implorent le plus volontiers dès qu’un mal les menace.
De son côté, le vieux Rê commençe à considérer qu’il est peut-être temps pour lui de céder sa place sur terre aux dieux plus jeunes. On sait comment, peu après, l’ingratitude des hommes qu’il a créés le poussera à monter s’installer au ciel.

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