vendredi 6 avril 2012

INDO-EUROPEENS : A LA RECHERCHE DU FOYER D'ORIGINE

Alain de Benoist
http://www.alaindebenoist.com/pdf/indo_europeens_recherche_origine.pdf
INDO-EUROPEENS : A LA RECHERCHE
DU FOYER D'ORIGINE
Pressentie à partir de la fin du XVI
e
siècle, notamment par Leibniz et par
le Florentin Filippo Sassetti, la parenté des principales langues indoeuropéennes (IE) (1) a formellement été établie dès la première moitié du
siècle dernier. Cependant, on considère souvent que la célèbre communication
présentée le 2 février 1796 par Sir William Jones (1746-1794) devant la Royal
Asiatic Society de Calcutta, dont il était le fondateur, représente le coup d'envoi
des études IE. Employé comme « Chief Justice » à la Compagnie britannique
des Indes orientales de Bombay, Jones, après avoir successivement appris le
latin, le grec, le gallois, le gotique et le sanskrit, avait acquis le sentiment que
ces langues dérivaient probablement d'un ancêtre commun. « La langue
sanskrite, quelle que soit son antiquité, déclara-t-il devant la Royal Asiatic
Society, est d'une structure admirable, plus parfaite que le grec, plus riche que
le latin, et plus raffinée que l'un et l'autre ; on lui reconnaît pourtant plus
d'affinités avec ces deux langues, tant en ce qui concerne les racines verbales
que les formes grammaticales, qu'on ne pourrait l'attendre du hasard. Cette
affinité est si forte qu'aucun philologue ne pourrait examiner ces trois langues
sans croire qu'elles sont sorties de quelque source commune, qui peut-être
n'existe plus. Il y a des raisons similaires, mais moins contraignantes, de
supposer que le gotique et le celtique, quoique mêlés à un idiome très différent,
ont eu la même origine que le sanskrit ; et l'on pourrait ajouter le persan à cette
famille, si c'était le lieu de discuter des questions relatives aux antiquités de la
Perse ».
Les idées de Jones furent vulgarisées par Friedrich von Schlegel (Über
die Sprache und Weisheit der Indier, 1808), avant d'être reprises et
approfondies par les linguistes Rasmus Rask (1787-1832) et Franz Bopp
(1791-1867), qui furent les premiers à comparer systématiquement la
grammaire des différentes langues IE. Fondateur de la philologie nordique,
précurseur de la linguistique générale moderne, Rask publia en 1811 la
première grammaire scientifique de l'islandais, puis écrivit en 1814 un mémoire
prouvant la parenté de cette langue avec le slave, le balte, le grec et le latin.
Franz Bopp, formé à Paris à l'étude du sanskrit par Antoine de Chézy, publia en
1816 un traité sur le système de la conjugaison en sanskrit. Sa grande œuvre,
la Grammaire comparée du sanskrit, du zend, du grec, du latin, du lithuanien,
du vieux slave, du gothique et de l'allemand, parut en cinq volumes de 1833 à1852. Ses travaux furent traduits et popularisés en France par Michel Bréal
(1832-1915).
Peu après, tandis que Kaspar Zeuss (Die Deutschen und die
Nachbarstämme, 1837) explorait les correspondances morphologiques entre
les langues slaves et germaniques, Adalbert Kuhn (Zur ältesten Geschichte der
indogermanischen Völker, 1845) formulait, à partir d'une comparaison
systématique des langues indo-aryennes et slaves, le programme de ce qui
allait devenir la « paléontologie linguistique ». En 1852, Kuhn fonda également
la première revue de grammaire comparée, la Zeitschrift für vergleichende
Sprachforschung, qui allait exercer une influence considérable, notamment sur
Johann Wilhelm Mannhardt (1831-1880), directeur à partir de 1855 de la
Zeitschrift für deutsche Mythologie und Sittenkunde. Le premier dictionnaire
étymologique des langues IE fut publié en 1859 par August Friedrich Pott
(Etymologische Forschungen auf dem Gebiete der indogermanischen
Sprachen). A la même époque, le linguiste anglo-allemand Friedrich Max Müller
(1823-1900), auteur d'un mémoire sur la philologie comparée des langues IE
qui avait remporté en 1849 le Prix Volney de l'Institut de France, jetait les bases
de l'histoire comparée des religions. Adolphe Pictet, de son côté, explorait
systématiquement le vocabulaire. Tous ces efforts aboutirent à la formation de
l'école des « néo-grammairiens » rassemblés autour de Karl Brugmann, dont la
monumentale Grundriß der vergleichenden Grammatik der indogermanischen
Sprachen parut à Strasbourg à partir de 1886.
Les études IE, dont on ne retracera pas ici l'histoire, n'ont cessé depuis
lors de se développer. Elles restent aujourd'hui portées avant tout par la
linguistique, mais font aussi appel à l'archéologie, à l'anthropologie, à la
mythologie comparée, à l'histoire ancienne, à l'histoire des religions, à la
sociolinguistique, etc. (2). Sur le plan archéologique, les fouilles intensives qui
ont été entreprises depuis 1945, notamment en Russie et dans les Balkans, ont
permis de mieux connaître les cultures préhistoriques et les mouvements de
population intervenus entre le Ve et le IIIe millénaires. Sur le plan linguistique,
l'étude en profondeur de l'évolution diachronique de certains termes a permis
d'en établir définitivement la signification d'origine. Enfin, l'essor de la
mythologie comparée a permis d'éclairer la corrélation entre la structure sociale
et la hiérarchie interne des principaux panthéons. Les noms de Marija
Gimbutas, Emile Benveniste et Georges Dumézil, pour ne citer qu'eux,
symbolisent ces approches nouvelles.
Le proto-indo-européen : un fait linguistique
Le fait IE est aujourd'hui universellement reconnu. « L'hypothèse indoeuropéenne a été prouvée au-delà de tout doute possible », dit Paul Thieme
(3). « Si les détails constituent toujours un sujet de controverse, l'hypothèse
indo-européenne elle-même ne l'est plus », ajoute James P. Mallory (4). Ce fait
IE, on ne le soulignera jamais assez, est d'abord un fait linguistique. Comme le
dit Benveniste, « la notion d'indo-européen vaut d'abord comme notion
linguistique et si nous pouvons l'élargir à d'autres aspects de la culture, ce seraencore à partir de la langue » (5). On appelle donc langues IE un certain
nombre de langues présentant des traits de structure communs en ce qui
concerne la phonologie, la grammaire (morphologie et syntaxe) et le
vocabulaire (lexique). L'existence de ces langues s'étend de la préhistoire à
l'histoire, en traversant toute la proto-histoire (que Dumézil qualifiait d'« anté-
histoire »). Toutes ont évolué jusqu'à nos jours, et continuent d'évoluer. Toutes
comportent bien entendu des innovations culturelles dans le domaine du
vocabulaire et de la grammaire, ces innovations obéissant cependant à des
contraintes mécaniques qui les orientent dans des directions prévisibles. D'une
façon générale, les langues IE tendent à perdre au cours de leur histoire leur
caractère synthétique (conjugaisons complexes, absence ou faible emploi de
l'article, déclinaisons très riches) pour devenir de plus en plus analytiques
(simplification des conjugaisons, emploi de plus en plus fréquent de l'article et
des prépositions, appauvrissement ou disparition des déclinaisons).
Les innombrables homologies, ressemblances systématiques et
similitudes lexicales, syntaxiques ou grammaticales que l'on constate entre les
langues IE ne peuvent s'expliquer par le fait du hasard ni seulement par des
emprunts ou des contacts durables. Elles militent en faveur d'une origine
commune. L'hypothèse de la communauté d'origine est en effet celle qui rend
le mieux compte de toutes les concordances que l'on peut constater entre des
faits linguistiques caractérisant des langues parlées sur un immense territoire
allant de l'Irlande jusqu'au Turkestan chinois (6). Dans cette hypothèse, les
caractères communs des langues IE s'expliquent par dérivation à partir d'une
langue unique, et leurs divergences par une évolution séparée qui a produit
leur différenciation. « L'indo-européen, écrit Emile Benveniste, se définit comme
une famille de langues issue d'une langue commune, et qui se sont
différenciées par séparation graduelle » (7). Dire qu'il y a parenté des langues
IE signifie donc qu'en remontant assez haut dans le temps, on trouvera une
langue primitive unique dont elles proviennent toutes, directement ou
indirectement. Cette langue est appelée l'IE commun (ou PIE). D'une certaine
manière, le grec, le latin, le germanique, etc. ne sont que de l'IE transformé.
Au sens strict, le terme de PIE ne s'applique qu'aux protoformes
phonétiques, morphologiques et lexicales, voire aux syntagmes, que la
paléontologie linguistique a permis de reconstruire. Par extension, le mot
désigne l'ensemble de la langue parlée à ce stade par les IE communs. Les
travaux des linguistes ont montré que le PIE possédait une grammaire et une
syntaxe à la fois complexes et relativement homogènes, ce qui interdit de le
considérer comme une langue mixte du genre créole ou pidgin. Comme les
langues chamito-sémitiques, il s'agit d'une langue consonantique et
flexionnelle, où le sens lexical est exprimé par les consonnes, tandis que les
voyelles caractérisent la formation ou la flexion : les mots comportent en
général une désinence indiquant leur fonction dans la phrase, les noms et les
pronoms se déclinent, les verbes se conjuguent, etc. Au dernier stade commun,
le système verbal comprenait trois voix (active, médiopassive, passive), cinq
modes (indicatif, subjonctif, impératif, optatif, injonctif) et six temps (présent,
imparfait, parfait, plus-que-parfait, futur, aoriste). La flexion comprenait trois
nombres (singulier, duel, pluriel), trois genres (masculin, féminin, neutre) et huitcas dans la flexion du genre animé. Environ 4 000 mots ont pu à ce jour être
reconstruits.
Pour expliquer la formation des différentes langues IE, le philologue
allemand August Schleicher (1821-1868) avait proposé en 1861, dans son
Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischern Sprachen,
un modèle dit de l'« arbre généalogique » (Stammbaumtheorie), qui reste
encore aujourd'hui communément employé. Dans ce modèle, le processus
essentiel est celui de la divergence : l'isolement d'une langue accroît
progressivement ses particularités par rapport aux autres, des dialectes se
différencient peu à peu jusqu'à devenir des langues distinctes. Schleicher, qui
s'inspirait des théories de Darwin, pensait que chaque langue s'était formée par
séparation d'une langue antérieure en deux branches. Il excluait de ce fait que
les langues aient pu avoir des contacts entre elles après avoir divergé l'une de
l'autre. Ce modèle était assez schématique, ce qui explique qu'il fut critiqué dès
le siècle dernier, notamment par Max Müller et Hugo Schuchardt.
Un autre modèle fut proposé en 1872, dans un ouvrage intitulé Die
Verwandtschaftverhältnisse der indogermanischen Sprachen, par le linguiste
allemand Johannes Schmidt (1843-1901). C'est le modèle « ondulatoire »
(Wellentheorie). Il s'appuie sur l'idée qu'au stade du PIE, il existait déjà autant
de dialectes qu'il devait par la suite y avoir de langues IE distinctes : toutes les
différences dialectales étaient donc déjà présentes dans la protolangue. Pour
Schmidt, ces langues ne se sont donc pas différenciées suite à des migrations
de leurs locuteurs, mais du fait d'une continuelle expansion des dialectes
originels, et sans que ces derniers cessent d'être en relations réciproques.
Alors que dans le modèle de Schleicher, les langues se détachent les unes des
autres par ramifications successives, dans celui de Schmidt, elles résultent d'un
entrecroisement d'isoglosses si complexe qu'il apparaît vain de chercher à en
établir la généalogie. Dans cette optique, les frontières linguistiques bien
déterminées impliquées par la théorie de l'arbre généalogique ne résultent que
de la disparition de dialectes de transition. Quant aux changements
linguistiques, ils se propageraient comme des « vagues », en provoquant des
convergences qui rendraient inutile tout recours au modèle de Schleicher.
Les auteurs qui se sont ralliés au modèle de Schmidt sont en général
ceux qui en tiennent pour une indo-européanisation par échanges et contacts
progressifs, au cours d'un processus comparable à celui qui a abouti aux
parlers pidgins ou créoles. La théorie ondulatoire fut utilisée notamment par le
linguiste russe N.S. Troubetzkoy, qui soutint en 1936 que toutes les
concordances entre les langues IE pouvaient s'expliquer sans qu'on ait besoin
de faire appel à l'hypothèse d'une langue-mère. Ce point de vue extrême, d'une
unité réalisée par la seule convergence (Sprachbünde), n'est plus soutenu
aujourd'hui par personne. Il en va de même de la thèse avancée par Sigmund
Feist en 1928, selon laquelle les langues germaniques représenteraient une
sorte d'IE « créolisé ». L'argument selon lequel, depuis le néolithique, les
langues ne se sont jamais développées dans un isolement total, en sorte qu'il
n'existerait que des langues « mixtes » dont l'arbre généalogique ne donnerait
fatalement qu'une représentation inadéquate, a en fait surtout été retenu par les« néolinguistes » italiens de l'école de Vittore Pisani et Giacomo Devoto (8).
Dans l'introduction à son livre sur Les dialectes indo-européens (1908),
qu'il rédigea dès 1903 et qu'il ne révisera pas moins de sept fois par la suite,
Antoine Meillet adoptait lui aussi une position nettement anti-schleicherienne.
Par la suite, cependant, il se rallia aux arguments avancés dès 1876 par
August Leskien (Die Declination im Slavisch-Litauischen und Germanischen),
selon qui les thèses de Schleicher et de Schmidt n'étaient pas exclusives l'une
de l'autre. Une position identique fut adoptée par Walter Porzig. Quant au
problème des dialectes IE, qui avait été quelque peu négligé par les néogrammairiens, il fut repris en 1925 par Holger Pedersen (Le groupement des
dialectes indo-européens), puis en 1931 par Giuliano Bonfante qui, dans un
ouvrage surtout consacré aux correspondances de l'indo-iranien et du baltoslave (I dialetti indoeuropei), allait s'afficher comme l'un des principaux
adversaires de la théorie des laryngales. Dans les années qui suivirent, le néolinguiste Vittore Pisani présenta de son côté un tableau totalement révisé de la
répartition des dialectes IE (Studi sulla preistoria delle lingue indoeuropee, 1933
; Geolinguistica e indoeuropeo, 1940).
Durement critiquée par August Fick, qui en revint dès 1873, avec des
arguments essentiellement phonologiques, à la thèse schleicherienne d'une
dérivation par arborescence à partir d'une protolangue unitaire, la théorie de
Johannes Schmidt apparut encore moins convaincante après la parution, à la
même époque, d'une étude de Heinrich Hübschmann sur la place de l'arménien
parmi les langues IE. Cette étude démontrait que la langue arménienne ne se
rattache pas au groupe iranien, contrairement à ce qu'aurait laissé prévoir la
théorie ondulatoire (9). Le fait qu'il n'existe pratiquement pas de langue
nettement située dans un état intermédiaire entre deux groupes, et que la
proximité géographique n'entraîne pas forcément la proximité linguistique, tend
également à démontrer les limites de la théorie de Schmidt. Celle-ci est par
ailleurs incapable expliquer de façon satisfaisante les archaïsmes
périphériques. Mais, bien entendu, cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu
d'interactions entre des langues dérivées (phénomènes aréaux). L'opinion
dominante aujourd'hui est que la théorie ondulatoire conserve toute sa valeur
pour l'études des dialectes IE, mais que la formation des langues IE ellesmêmes s'explique mieux par la méthode de l'arbre généalogique. Tous les
modèles proposés depuis le siècle dernier n'ont d'ailleurs fait qu'améliorer ou
combiner ceux qui avaient été proposés par Schleicher et par Schmidt.
Une autre étape très importante de l'histoire de la linguistique IE a été
représentée par la théorie des laryngales. Cette théorie trouve son origine dans
une intuition du linguiste Ferdinand de Saussure sur l'état phonétique du PIE.
Dans son Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indoeuropéennes (1878), Saussure avait émis l'hypothèse qu'à l'origine, toutes les
racines IE commençant par une voyelle possédaient une « quasi-sonante »
avant cette voyelle. Ce phonème initial aurait ensuite disparu dans les langues
IE historiques. L'hypothèse de Saussure, reprise par le Danois Hermann
Møller, devait être confirmée par les inscriptions en langue hittite découvertes
par Hugo Winckler à Boghaz-Köy, l'ancienne Hattusa, qui furent déchiffrées en1914 par Bedrich Hrozny. Jerzy Kurylowicz, élève polonais de Meillet, reconnut
en effet dans certains phénomènes phonétiques du hittite la preuve de
l'existence de la « sonante-voyelle », ancien phonème IE commun disparu dans
les autres langues, auquel on a donné à partir de 1911 le nom de « laryngale ».
Les théories « laryngalistes » n'ont par la suite cessé de se multiplier (10). En
dépit des critiques dont elles ont pu faire l'objet de la part de ceux qui pensent
que leur importance a été surestimée (11), elles ont joué un rôle central dans
l'explication de la morphologie du PIE, non seulement en ce qui concerne le
système verbal (12), mais aussi dans bien d'autres domaines, comme la
reconstruction de l'inflexion pronominale (13).
Plus récemment, Thomas V. Gamkrelidze et Vjaceslav V. Ivanov ont
également énoncé une « théorie glottalique », qu'ils ont présentée comme un
« nouveau paradigme » pour la linguistique comparée (14). Cette théorie, qui
repose sur une révision drastique et une réinterprétation typologique de tout le
système consonantique du PIE, permet de reconstruire des « glottalisées » à la
place des sonores simples. Elle a été soutenue indépendamment, à partir de
1973, par le linguiste américain Paul Hopper (15).
Le débat sur le foyer d'origine
Toute langue suppose évidemment des locuteurs et des porteurs : les
langues n'émigrent pas, ce sont ceux qui les parlent qui le font. C'est donc par
une implication naturelle que la notion linguistique d'IE a très vite été employée
pour désigner aussi les locuteurs de la proto-langue commune. Et comme le
PIE est une langue relativement homogène et unitaire, on en a conclu
logiquement qu'il avait également existé un peuple IE, lui aussi relativement
homogène et unitaire, d'où proviennent les porteurs des langues IE historiques.
Cette unité n'est pas à envisager comme une unité politique ni même
nécessairement ethnique, mais avant tout comme une unité culturelle, au sens
le plus large du terme. « L'unité de langue ne suppose pas plus forcément une
concentration politique qu'une simplicité ethnique, soulignait Georges Dumézil
en 1949 ; elle atteste du moins un minimum de civilisation commune, et de
civilisation intellectuelle et morale autant que de civilisation matérielle » (16).
« Le fait dominant, ajoutait-il vingt ans plus tard, c'est la communauté de
langue, l'unité linguistique. A partir de là, la constatation élémentaire que l'on
est amené à faire, bien que certains la rejettent encore, c'est qu'une unité aussi
complète ne peut pas aller sans un minimum de civilisation et de conceptions
générales communes » (17). Jean Haudry précise de son côté que « la
communauté linguistique indo-européenne ne peut être celle d'un empire ou
d'une confédération ; c'est nécessairement celle d'un peuple migrateur » (18).
Wolfgang Meid résume la situation dans les termes suivants : « Toute langue a
par définition des locuteurs, et ces locuteurs forment une communauté qui,
dans le cas des langues préhistoriques, doit avoir vécu quelque part, peut-être
dans des endroits différents. Et cette communauté doit avoir possédé une
culture identifiable, qui la distinguait des autres communautés, la langue
constituant un aspect important de cette culture, dont seuls peuvent être
retrouvés des restes matériels » (19).Dès lors que l'on admet l'existence d'un peuple IE, la question se pose
tout naturellement de savoir de quelle façon et sur quel territoire ce peuple s'est
constitué, et quel était l'endroit où se situait son dernier habitat commun. A ces
questions, la linguistique n'est pas tenue de répondre : elle reconstruit le PIE,
mais ne prétend pas nécessairement retracer l'histoire de ses locuteurs. Mais
cette limitation est évidemment peu satisfaisante pour l'esprit. C'est pourquoi,
dès que la parenté des langues IE a été reconnue, un débat s'est ouvert très tôt
sur le lieu géographique qui avait pu constituer le « foyer originel » (angl.
homeland, all. Urheimat) des peuples IE. Ce débat ne s'est jamais refermé. Il
n'est toujours pas clos aujourd'hui, bien que des progrès considérables aient
été faits pour parvenir à une solution. Le problème de l'origine des langues IE
et de l'ethnogenèse des peuples IE n'a en fait jamais cessé d'être agité par les
linguistes, les ethnologues, les archéologues et les historiens de la culture.
C'est d'abord en Asie que l'on a tenté de localiser ce foyer d'origine,
notamment dans la vallée du Pamir, l'Hindou-Kouch ou encore le Turkestan,
conformément au principe Ex oriente lux (ce que Salomon Reinach appelait en
1893 le « mirage oriental ») et dans un souci évident de mettre en harmonie la
découverte des IE avec le récit biblique. Les PIE étaient alors présentés
comme des descendants de « Japhet » qui auraient fait souche en Asie : en
1767, Parsons publie un livre intitulé The Remains of Japhet, being Historical
Enquiries into the Affinity and Origins of the European Languages. Pour Herder
également, l'origine de l'humanité est à rechercher en Asie, que Leibniz avait
déjà décrite comme « vagina populorum ». Cette thèse s'est longtemps
renforcée de la conviction erronée que la langue sanskrite était la plus vieille
langue IE que l'on puisse connaître. En 1808, Friedrich von Schlegel décrivait
ainsi les IE comme des « Völker sanskritischen Stammes », parce qu'il
considérait le sanskrit comme la « langue-mère » de toutes les autres. Cette
opinion, partagée par Jakob Grimm, était encore vivante lorsque Vans Kennedy
publia, en 1928, ses Researches into the Origins and Affinity of the Principal
Languages of Europe and Asia. Aussi la thèse de l'origine asiatique des IE futelle adoptée par un grand nombre d'auteurs du siècle dernier : Franz Bopp,
August Friedrich Pott, Rasmus Rask, Max Müller, August Schleicher, Adalbert
Kuhn, Karl Wilhelm Ludwig Heyse, Adolphe Pictet, August Fick, Graziado
Ascoli, H. d'Arbois de Jubainville, William Ripley, Charles Francis Keary, etc.
(20).
Des voix discordantes ne tardèrent toutefois pas à se faire entendre. Le
premier à se prononcer en faveur d'une origine européenne des IE fut
l'historien allemand Heinrich Schulz (Zur Urgeschichte des deutschen
Volksstammes, 1826), suivi par l'historien et naturaliste belge Omalius d'Halloy
(1783-1875) qui, en 1848, entreprit de réfuter la thèse de l'origine asiatique
dans une communication présentée devant l'Académie de Belgique (21).
Omalius d'Halloy devait aussi organiser, dans les années 1860, un débat sur ce
sujet à la Société d'Anthropologie de Paris. Entre temps, le philologue anglais
Robert Gordon Latham (1812-1888) avait opiné dans le même sens, d'abord
dans une édition de la Germanie de Tacite publiée par ses soins en 1851, puis
dans plusieurs de ses ouvrages (The Native Races of the Russian Empire,1854 ; Elements of Comparative Philology, 1862). L'un de ses arguments était
que c'est en Europe, et non pas en Asie, que l'on trouve le plus grand nombre
de langues IE, ce qui donne à penser que l'Europe en constitue bien le « centre
de gravité ». Comme Omalius d'Halloy, Latham en tenait pour un foyer originel
situé en Russie méridionale, point de vue qui sera également adopté par Otto
Schrader. Cette opinion lui valut d'être moqué en 1874 par Victor Hehn, selon
qui l'indo-européanisation de l'Europe avait été le fait de peuples nomades
venus d'Asie (Kulturpflanzen und Hausthiere in ihrem Übergang aus Asien
nach Griechenland und Italien sowie in das übrige Europa, 1870). « C'est en
Angleterre, le pays des excentricités, écrivit Hehn, qu'un original s'est mis en
tête de placer en Europe l'habitat primitif des Indo-Européens ». Pourtant, à
partir de 1860, la thèse de l'origine asiatique allait commencer à se heurter à un
scepticisme massif.
La thèse « germanique », qui situe le foyer d'origine en Allemagne
centrale ou dans le Sud de la Scandinavie, fit son apparition chez Lazarus
Geiger en 1871. On la retrouve, avec diverses nuances, chez Theodor
Poesche en 1878, Karl Penka en 1886, Isaac Taylor en 1888. En 1892, elle est
reprise avec force par Herman Hirt, partisan d'une Urheimat située entre l'Oder
et la Vistule, sur les rives de la mer du Nord et de la Baltique (22). Mort en
1936, Hirt polémiquera sur ce sujet pendant des décennies avec Otto Schrader.
Des considérations étrangères à la recherche scientifique interférèrent
malheureusement souvent dans ce débat, dont William Ripley disait déjà qu'« à
l'exception peut-être de la théorie de l'évolution, aucun autre sujet n'a été
discuté avec autant d'âpreté et n'a été obscurci de façon aussi diabolique par
des auteurs chauvins et pleins de préjugés ». En Allemagne, en particulier, la
discussion autour du foyer d'origine donna lieu à de nombreuses distorsions
idéologiques de la part de milieux pangermanistes qui souhaitaient s'«
annexer » les IE, afin de justifier par l'archéologie et la linguistique leurs
prétentions nationalistes ou leur désir de conquête. De tels gauchissements
trouvaient leur contrepartie dans des considérations tout aussi utopiques sur
l'« unité linguistique » du genre humain, ou dans les travaux d'un V. Gordon
Childe supposant en 1939 un vaste mouvement de diffusion d'Est en Ouest qui
se serait résumé à « l'irradiation de la barbarie européenne par la civilisation
orientale ». Ces préoccupations nationalistes, rarement présentes avant la
seconde moitié du XIXe siècle, sont particulièrement marquées chez des
chercheurs comme Karl Penka (Origines ariacae, 1883 ; Die Herkunft der Arier,
1886), Ludwig Wilser (Herkunft und Urgeschichte der Arier, 1899) ou Gustaf
Kossinna (Die deutsche Vorgeschichte, eine hervorragend nationale
Wissenschaft, 1911 ; Die Indogermanen, 1921), fondateur en 1909 de la revue
Mannus et de la Deutsche Gesellschaft für Vorgeschichte. La thèse
« germanique » n'a cependant pas toujours rallié les suffrages des auteurs
nationalistes. Hans (Paul) von Wolzogen (1848-1938), par exemple, qui fut à
partir de 1878 le directeur des Bayreuther Blätter, est toujours resté fidèle à la
thèse d'une origine asiatique, de même que Fritz Kern (1927), tandis que Fritz
Paudler en tenait pour un foyer situé dans le Caucase. De même, sous le IIIe
Reich, un certain nombre d'auteurs soutinrent des points de vue nettement
opposés à la thèse officielle d'une origine purement germanique (23). Après1945, on devait assister à des distorsions en sens inverse, de la part d'auteurs
désireux de minimiser le fait IE, considéré cette fois comme gênant ou comme
« politiquement indésirable » (24).
Outre les auteurs déjà cités, la thèse « germanique » ou nordique a
également été soutenue par Ludwig Geiger, Matthäus Much, Ludwig
Lindenschmidt, Joseph van den Fheyn, Karl Felix Wolff, N. Aberg, Franz
Specht, Walter Schulz, Hans Seger, Julius Pokorny, Paul Kretschmer,
Streitberg, etc. Elle a été reprise après 1945 par Nicolas Lahovary, Paul
Thieme, Oskar Paret, Hans Krahe, Ram Chandra Jain, Bernfried Schlerath,
Lothar Kilian, Alexander Häusler, Carl Heinz Böttcher et Giuliano Bonfante.
D'autres auteurs ont placé le foyer d'origine sur le territoire actuel de la
Pologne ou de la Lituanie (Harold Bender, Osmund Menghin, Stuart E. Mann,
Mircea-Mihai Radulescu, János Makkay, Witold Manczak), ou bien encore dans
le secteur danubien (P. Giles, Ernst Meyer, Giacomo Devoto, Milutin et Draga
Garasanin, Ronald A. Crossland, Igor M. Diakonov, Tomaschek).
Depuis Otto Schrader, Omalius d'Halloy et Robert Gordon Latham, la
thèse « pontique », qui situe le foyer originel dans les steppes de la Russie
méridionale, au nord du Pont-Euxin, a conservé jusqu'à nos jours de nombreux
partisans : Salomon Reinach, Sigismond Zaborowski, Albert Carnoy, Harold J.
Peake, V. Gordon Childe, Ernst Wahle, Tadeusz Sulimirski, Georges Poisson,
John L. Myres, Hans Jensen, Emile Benveniste, Christopher Hawkes, Stuart
Piggott, George L. Trager, H.L. Smith, Alexandre Brjusov, Fritz Schachermeyr,
Marija Gimbutas, etc.
La thèse asiatique, en revanche, n'est pratiquement plus soutenue par
personne depuis la fin des années trente. Outre Sigmund Feist et ses élèves
(Wilhelm Koppers, Alfons Nehring), ses principaux représentants avaient été G.
Sergi, Joseph Widney, Max Müller, Victor Hehn, Jacques de Morgan, Edouard
Meyer, Charles Francis Keary, Henri Hubert, Wilhelm Schmidt, Hermann
Güntert et Wilhelm Brandenstein.
Citons enfin la thèse proche-orientale, qui place le foyer d'origine en Asie
mineure ou dans les territoires adjacents d'Anatolie et de la mer Egée, qui fut
soutenue notamment par Benfey, Johannes Schmidt et Sayce, avant d'être
reprise à date récente par Gamkrelidze et Ivanov, Aron Dolgopolsky et Colin
Renfrew (25).
On notera que les chercheurs qui situent le foyer d'origine dans une
même région géographique ne soutiennent pas pour autant des thèses
identiques en ce qui concerne la chronologie ou l'itinéraire des migrations. Si
l'on compare, par exemple, la thèse de Renfrew et celle de Gamkrelidze et
Ivanov, qui situent l'une et l'autre le foyer originel en Asie mineure, on constate
toute de suite que leurs points de vue sont incompatibles, car Renfrew place la
dispersion des IE au VII
e millénaire, alors que Gamkrelidze et Ivanov ne
l'envisagent que deux millénaires plus tard : cette différence montre qu'ils ne
parlent ni de la même langue ni du même peuple.Certains auteurs, par ailleurs, se sont abstenus de participer à ce débat.
C'est le cas notamment de Georges Dumézil. Dans ses premiers livres, il
semblait seulement en tenir pour une localisation septentrionale. C'est ainsi
qu'en 1924, il décrivait les Celtes et les Germains comme des « peuples indoeuropéens restés au nord » (26). Vingt ans plus tard, il évoquait un foyer situé
quelque part entre la plaine hongroise et la Baltique (27). Mais, d'une façon
générale, la question se situait hors de son propos : « Sur ces points fort
débattus, la méthode ici employée n'a pas de prise et, d'autre part, la solution
n'en importe guère aux problèmes ici posés. La “civilisation indo-européenne”
que nous envisageons est celle de l'esprit » (28). A la fin de sa vie, faisant
allusion à l'hypothèse de l'archéologue Marija Gimbutas, il se contentait
d'évoquer « un peuple plus ou moins unitaire, sur un domaine assez vaste pour
qu'il y ait eu des différences dialectales dans la langue que tous utilisaient. Pour
une raison inconnue, grâce à la suprématie que constituaient le cheval de
guerre et le char à deux roues, ils se sont répandus dans toutes les directions
par vagues successives, jusqu'à l'épuisement des réserves » (29).
Archéologie et linguistique
La chronologie, on vient de le voir, est un facteur essentiel dans le débat.
Comme l'écrit James P. Mallory, « il est totalement impossible de tester la
validité d'une théorie qui cherche à déterminer où la langue PIE a été parlée
avant d'avoir déterminé quand elle a été parlée » (30). Or, de ce point de vue,
la linguistique est de peu de secours pour les chercheurs. La notion de
chronologie absolue, familière aux archéologues, lui est en effet étrangère : le
PIE est une langue qui se reconstruit sur la seule base des faits linguistiques,
sans référence à un cadre spatio-temporel donné (31). Ne pouvant mettre en
évidence la chronologie exacte des mouvements de populations qui ont eu lieu
et des contacts culturels qui ont pu en résulter, la linguistique, malgré les
précieuses indications qu'elle fournit sur le sujet, ne peut donc à elle seule
éclaircir le problème du foyer d'origine. Ses acquis, sous peine de rester
purement abstraits, ont besoin de se confronter à ceux de l'archéologie (32).
Depuis 1945, l'archéologie européenne a connu un essor intense,
fournissant une masse de données matérielles qu'il est parfois difficile de
mettre en perspective. Mais elle a surtout été considérablement affectée, dans
le domaine de la chronologie précisément, par la révolution du radiocarbone
(C14
).
A partir du début de ce siècle, les archéologues s'étaient partagés entre
ceux qui adhéraient à la chronologie « basse », dite aussi « traditionnelle »,
établie en 1905 par Sophus Müller (33), et ceux qui en tenaient pour la
chronologie « haute » proposée l'année suivante, pour la Scandinavie, par
Oscar Montelius (34). La première est celle qui fut le plus communément
retenue au lendemain de la Première Guerre mondiale, époque à laquelle elle
fut largement diffusée dans les pays de langue anglaise sous l'influence de V.
Gordon Childe. Elle proposait une chronologie de l'Europe protohistoriquefondée sur les relations archéologiques déjà reconnues avec les cultures
historiquement datables de l'ancienne Egypte et de la Mésopotamie. Cette
chronologie basse ne faisait pas remonter avant la fin du III
e millénaire et le
début du II
e
les cultures néolithiques associées aux IE. Dans cette perspective,
le néolithique européen commençait tardivement, dans le courant du III
e
millénaire, et cinq siècles seulement séparaient la première dispersion des
peuples IE, vers 2500, et leurs premières attestations historiques, vers 2000.
Dans la chronologie haute, employée notamment par Richard Pittioni (35), le
néolithique européen remontait au contraire jusque vers 5000/4500, date des
débuts de la culture de la céramique rubannée, l'épanouissement de la culture
de la céramique cordée se situant au milieu du III
e
 millénaire.
Les premières datations au radiocarbone remontent à 1949, mais la
méthode ne s'est véritablement imposée qu'à partir des années soixante, date
à laquelle les résultats obtenus par le C14
ont pu être « recalibrés » grâce aux
données de la dendrochronologie. Leur conséquence la plus directe a été de
réhabiliter la chronologie haute, et de faire reculer le début du néolithique en
Europe à une date beaucoup plus reculée que ce que l'on pensait. Le C14
a
permis d'établir, par exemple, que le néolithique avait débuté dans les îles
britanniques, non après 2 000 comme le croyait encore Stuart Piggott (36),
mais dès le début du IVe millénaire (37), et que le complexe mégalithique de
Stonehenge III, dans la plaine de Salisbury, avait commencé d'être mis en
place vers 2200, et non un millénaire plus tard. De même, on sait maintenant
que la culture des kourganes formait peut-être déjà une entité distincte au Ve
millénaire, que les débuts de la culture de la céramique cordée remontent à la
fin du IVe millénaire et ceux de la culture des gobelets à entonnoir au début de
ce même millénaire. Simultanément, de nombreux phénomènes culturels que
l'on avait cru pouvoir attribuer à des influences extérieures en réalité beaucoup
plus tardives se sont révélés être des phénomènes autochtones (38). Les
nouvelles techniques de datation, plus raffinées encore (analyse des pollens,
thermoluminescence, etc.), qui ont été mises au point depuis (39), ont confirmé
ces résultats.
L'obligation dans laquelle on s'est trouvé de reculer de 800 à 2 000 ans
la plupart des sites caractéristiques de la protohistoire européenne a totalement
transformé l'idée que l'on se faisait des premières vagues d'expansion IE, en
même temps qu'elle contraignait à réviser la chronologie des cultures
auxquelles ces migrations ont donné naissance. Après la révolution du
radiocarbone, il est devenu impossible de placer la dispersion de la
communauté IE originelle à la fin du III
e millénaire ou au début du II
e
, période
censée naguère avoir recouvert la transition du néolithique à l'âge du bronze,
ainsi qu'on le faisait autrefois en se fondant sur la datation archéologique des
premières vagues anatoliennes et helléniques, ainsi que sur l'étude des textes
homériques et des Védas (40). La conclusion générale qu'il faut en tirer est que
le dernier habitat commun des IE doit être recherché beaucoup plus haut dans
le temps qu'on n'avait cru devoir le faire, c'est-à-dire au moins au Ve
 millénaire.
Une question disputée est celle de l'interprétation ethnologique du
matériel archéologique, qui n'a cessé de faire l'objet de controverses depuisl'étude pionnière d'Ernst Wahle (41). Le célèbre « principe de Kossinna », selon
lequel « des provinces archéologiques bien délimitées correspondent toujours à
des peuples ou à des tribus déterminés », reposait sur le postulat d'une
concordance quasi mécanique entre vestiges archéologiques et témoignages
linguistiques. On lui a fréquemment opposé, non sans raison, la possibilité
d'évolutions internes ou d'emprunts : deux peuples parlant la même langue
peuvent avoir des cultures matérielles différentes, deux peuples partageant la
même culture matérielle peuvent ne pas utiliser la même langue. Une langue
peut aussi bien se répandre par la diffusion culturelle ou par l'infiltration de
petits groupes sur un nouveau territoire que par la migration de populations
entières. Il s'ensuit que, du point de vue archéologique, on doit tenir une
nouvelle culture pour un développement local si rien n'atteste matériellement
qu'elle résulte d'une invasion. Cependant, s'il est inexact que le principe de
Kossinna soit toujours vérifié, il serait tout aussi erroné de croire qu'il est
toujours démenti (nul ne conteste, par exemple, que la culture de La Tène soit
une culture celtique, que celle de Jastorf soit une culture germanique, etc.).
Quoique hostile à Kossinna, Colin Renfrew le reconnaît lui-même quand il écrit
qu'« il n'est pas rare que vestiges archéologiques et témoignages linguistiques
concordent suffisamment pour fournir des schémas de colonisation qui rendent
compte des relations linguistiques observées » (43). On admet en général
qu'un isolement géographique relatif est l'un des facteurs qui favorisent le plus
la différenciation linguistique, surtout lorsqu'il se double de particularités
spécifiques dans le domaine de la culture matérielle. Lorsque l'on se trouve en
présence de populations dont l'économie, les rites funéraires, les modes de
construction, la poterie, les symboles, les armes, les croyances religieuses,
etc., diffèrent nettement les uns des autres, la probabilité est donc grande que
ces populations aient également parlé des langues différentes.
Mais on voit aussi par là quelles sont les limites de l'archéologie : elle ne
peut fournir des indications que sur la culture matérielle (économie, niveau
technologique, logement, nourriture, habitudes vestimentaires, etc.). Elle
contribue certes aux progrès de l'anthropobiologie lorsqu'elle permet de
découvrir des restes humains. Elle éclaire l'organisation sociale par l'étude des
habitats, des sépultures et des rites funéraires (44). Elle met au jour des lieux
de culte, aidant ainsi à mieux connaître les divinités qu'on y honorait. Mais elle
ne peut rien dire sur les institutions, la vie intellectuelle ou spirituelle, le langage
ou le contenu des croyances. Elle s'occupe de l'outillage et de l'habitat, mais
elle reste muette sur leur signification profonde. Par exemple, elle peut établir
un lien typologique entre un type de poterie et un style de rite funéraire, mais
elle ne peut éclairer la nature de ce lien.
L'archéologie est par ailleurs étroitement dépendante du hasard des
fouilles. Un fait linguistique peut donc très bien n'être pas (encore) corroboré
par un fait archéologique correspondant. Et l'absence de données
archéologiques corroborant une conclusion à laquelle sont parvenus les
linguistes ne constitue pas forcément un démenti de cette conclusion : « Les
mots hérités de l'indo-européen sont aussi des reliques, tout aussi réelles que
les objets archéologiques, et sont même parfois conservés dans un meilleur
état » (45). La présence des IE sur le plateau iranien dès le III
e millénaire, parexemple, est attestée par des textes mésopotamiens, non par l'archéologie, et
la civilisation créto-mycénienne a longtemps été tenue comme utilisant une
langue non IE, jusqu'à ce que le déchiffrement du linéaire B par Michael
Ventris, en 1952, démontre que cette écriture notait du grec archaïque. De
même, le seul fait que pour la forme reconstruite *ekwos-, l'unique sens attesté
dans sept groupes de langues IE soit « cheval », suffirait à démontrer que les
IE connaissaient le cheval, même si les archéologues n'avaient jamais retrouvé
le moindre squelette d'équidé dans un site européen.
On comprend alors quelles sont les forces et les faiblesses respectives
de la linguistique et de l'archéologie. Tandis que la linguistique étudie des
langues dont elle présuppose les locuteurs, sans avoir les moyens de dater et
de situer exactement ces langues et ces locuteurs, l'archéologie identifie des
cultures datables et localisables, mais sans pouvoir les relier à une langue
donnée. L'archéologie, en l'absence de textes écrits, n'a en effet aucune
possibilité de connaître la langue que parlaient les hommes dont elle découvre
les restes. En revanche, s'il n'y a aucun moyen d'interpréter linguistiquement
les résultats d'une fouille archéologique, il est toujours possible de rechercher
les traces archéologiques d'un groupe linguistique déjà connu. Quant aux
cultures non directement attestées, la méthode suivie pour les connaître est
nécessairement comparative et reconstructive.
Un obstacle classique réside dans la difficulté à mettre en rapport et à
faire se correspondre données archéologiques et données linguistiques.
Chaque discipline a ses méthodes et ses règles propres, et les « solutions »
qu'elles avancent séparément n'apparaissent pas toujours immédiatement
compatibles : les linguistes postulent des relations dialectales pour lesquelles
on ne trouve pas trace de mouvements de peuples correspondants, tandis que
les archéologues émettent des hypothèses qui contredisent fréquemment les
données linguistiques (46). En outre, ces disciplines fonctionnent le plus
souvent sans contact l'une avec l'autre, le souci de respectabilité des
chercheurs les amenant à s'enfermer dans leur spécialité et à se dérober
quand on leur demande ce qu'on est le plus en droit d'attendre d'eux, en
l'occurrence d'évaluer le degré de probabilité des hypothèses les plus
incertaines ou les plus controversées. C'est ce qui explique que la conception
pluridisciplinaire de la recherche soit loin d'avoir dominé dans le champ des
études IE.
« Il est tout à fait évident, disait Marija Gimbutas, que la solution au
problème des origines proto-indo-européennes, considéré sur une base spatiotemporelle, se trouve entre les mains des archéologues » (47). Cette opinion
est des plus contestables. En dépit de la complémentarité des deux disciplines,
c'est en effet à la linguistique que doit au contraire revenir la priorité, tout
simplement parce que c'est à elle, et à elle seule, que l'on doit d'avoir pu
donner un sens au mot « IE ». « Le concept d'Indo-Européens, c'est-à-dire de
locuteurs de l'indo-européen commun, écrit Vladimir Georgiev, est un concept
linguistique : pour cette raison, le problème de l'habitat originel des langues IE
doit être examiné prioritairement par des moyens et avec des données
linguistiques. Cependant, l'archéologie, l'ethnographie (l'ethnologie), l'histoireancienne, la paléontologie et l'anthropologie peuvent fournir d'utiles indications
pour trouver une solution » (48). Aron Dologopolsky remarque de son côté :
« La façon dont les archéologues peuvent utiliser les moyens non linguistiques
dont ils disposent pour déterminer quelle langue parlaient les représentants de
la culture de la hache de combat ou ceux de l'une des cultures des tombes à
puits est loin d'être évidente. En revanche, une fois que les paramètres spatiotemporels d'un foyer originel possible ont été identifiés sur la base des données
linguistiques, alors les archéologues peuvent se voir demander de décider
quelle civilisation (culture singulière ou cultures au pluriel attestées par
l'archéologie) pourrait être associée de façon crédible aux Proto-IndoEuropéens » (49). János Makkay affirme lui aussi qu'« il est évident qu'en
dernière analyse, c'est la linguistique qui doit déterminer les paramètres
culturels et géographiques concernant le foyer indo-européen originel » (50).
Bernard Sergent souligne que « la vérité de la notion d'“Indo-Européens” est
dans la langue et dans la religion, elle n'est pas dans l'archéologie » (51).
Pour le sujet qui nous occupe ici, le rapport entre la linguistique et
l'archéologie peut donc être comparé à celui qui existe entre une science
autonome et une science auxiliaire. Par rapport aux travaux des linguistes,
l'archéologie peut et doit intervenir à des fins de vérification, lorsque le
caractère IE d'un groupe culturel donné a été démontré. Son rôle est de dire
quelles sont les données matérielles qui correspondent le mieux aux acquis de
la linguistique, c'est-à-dire de donner une réalité palpable et une dimension
chronologique réelle aux faits découverts par les linguistes.
La paléontologie linguistique
La principale méthode permettant de reconstruire la langue PIE est la
paléontologie linguistique, qu'on appelle aussi « méthode des mots et des
choses » (Wörten und Sachen Method), « reconstruction lexico-culturelle » ou
« étymologie interprétative ». L'expression de « paléontologie linguistique » a
été créée en 1859 par Adolphe Pictet. S'appuyant sur les observations qui ont
conduit à reconnaître le caractère régulier des changements phonétiques, elle
permet de restituer des éléments de la langue IE commune et, par suite, de
conclure de l'existence d'un mot dans le vocabulaire (denominans) à la
connaissance de la réalité correspondante (denotatum).
La paléontologie linguistique procède soit par reconstruction (on
compare différents éléments provenant de plusieurs langues afin de
reconstituer le terme commun d'origine), soit au contraire en partant d'une
forme commune à plusieurs langues pour étudier le processus de
diversification qui a permis à des formes nouvelles d'apparaître. L'un des
principes essentiels de cette discipline est que tout phénomène linguistique
commun à plusieurs langues IE qui ne peut être identifié à un emprunt, peut
légitimement être tenu pour hérité de l'IE commun. Cela vaut pour les sons
isolés (phonèmes), les éléments impliqués dans la formation des mots
(morphèmes), les mots isolés (lexèmes) et même les ensembles de mots
(syntagmes) ou les structures discursives, comme les formules traditionnelles— en général des syntagmes nominaux composés d'un substantif et d'un
adjectif épithète ou d'un substantif et d'un complément au génitif — dont on
connaît aujourd'hui plusieurs centaines d'exemples. Meillet précisait qu'un mot
présent dans au moins trois langues IE séparées entre elles par d'autres
langues, avec de préférence une distribution d'Est en Ouest, avait les plus
grandes chances d'être hérité du PIE. Ces éléments ne doivent avoir été ni
empruntés ni traduits. (Comme l'avait indiqué Paul Kretschmer, la différence
entre un terme emprunté et un terme hérité est d'ordre temporel : l'emprunt
reflète un élément culturel intégré à date plus tardive dans la langue
commune). Leur caractère archaïque doit aussi être démontré, afin d'éliminer la
possibilité d'une création parallèle spontanée (« parallélisme élémentaire »).
Enfin, dans la reconstruction, comme l'avait souligné August Friedrich Pott dès
la fin du siècle dernier, et comme l'ont fait après lui les néo-grammairiens, la
forme des mots compte plus que leur sens, car les lois de la phonétique sont
rigoureuses, alors que les évolutions sémantiques sont imprévisibles.
Des mots attestés dans deux langues au moins, dont les phonèmes se
correspondent de façon régulière et dont les sens se laissent ramener à une
même notion ou à une même situation originelle, sont appelés des « cognats »
si leur similarité s'explique par un héritage commun. L'un des premiers objectifs
de la méthode comparée en linguistique est donc de déterminer si des mots
similaires appartenant à des langues différentes sont ou non des cognats. La
méthode employée fait appel à des règles qui permettent de savoir comment la
valeur phonétique d'un mot figurant dans le lexique d'une langue donnée est
représentée dans une autre. Des mots comme « café » et coffee, par exemple,
ne sont pas des cognats — ce sont des emprunts faits parallèlement à la
langue turque —, car il est impossible de reconstruire à partir d'eux la forme
phonétique qui aurait pu aboutir à ces termes. Un mot IE reconstruit est en
quelque sorte le résidu d'une comparaison des cognats, c'est-à-dire d'un
examen systématique des correspondances grammaticales et lexicales sur la
base des lois qui président aux changements réguliers des formes
phonétiques. Cette comparaison prend la forme d'une simulation des processus
évolutifs susceptibles d'avoir abouti aux formes étudiées. A partir de cognats
ayant le sens de « cent » dans différentes langues (lat. centum, avest. satem,
etc.), on reconstruit ainsi, phonème par phonème, un mot IE commun, *kmtom-,
ayant le même sens. La reconstruction de la lettre initiale *k est rendue
possible par le fait que le phonème initial de chaque cognat dérive d'un « k »
selon les règles de changement phonétique caractérisant l'évolution de
chacune des langues pour lesquels on possède un cognat. Chaque phonème
doit donc être compatible avec ce que l'on sait de toutes les langues que l'on
compare. Quand cette comparaison échoue, la reconstruction devient
impossible. Quand elle réussit, elle permet de dégager un terme reconstruit,
dont le phonétisme a toutes chances de correspondre au mot qui existait
effectivement en PIE.
« L'histoire phonétique ne se fait pas avec des ressemblances, mais
avec des systèmes de correspondances », disait Antoine Meillet. Cela signifie
que, contrairement à ce que croient les amateurs de linguistique-fiction, qui
tirent des conclusions invraisemblables de simples rapprochementsonomastiques ou de similitudes phonétiques superficielles, une
correspondance à la fois sémantique et formelle est toujours plus convaincante
qu'une correspondance purement formelle entre des termes ayant des sens
différents. On dira de même qu'une identité lexicale isolée n'a par elle-même
guère de sens, alors que des similarités systématiques relèvent rarement du
hasard. Le vocabulaire étant le domaine de la langue qui est le plus susceptible
d'être affecté par des changements, les ressemblances grammaticales seront
en général jugées plus significatives que les ressemblances lexicales. Les
emprunts portent d'ailleurs plus souvent sur des mots isolés que sur des
éléments morphologiques, comme les pronoms, le mode de conjugaison des
verbes, etc. (52) « La morphologie, soulignait encore Meillet [...] est ce qu'il y a
de plus stable dans la langue » (53).
La paléontologie linguistique, dont les progrès ont suivi ceux de la
linguistique générale, est une méthode des plus sûres. Bien employée, elle
permet d'affecter les données de la reconstruction d'un fort coefficient de
probabilité et d'identifier les phases de développement dans l'élaboration du
système phonologique, de la morphologie, de la syntaxe et du lexique (54).
« Pour ce qu'elle peut atteindre d'un système linguistique disparu, écrit Jean
Haudry, la reconstruction est aussi sûre que la description d'une langue
vivante. Mais elle n'atteint pas tout : en particulier, les signifiants grammaticaux
(prépositions, postpositions, conjonctions) ont tendance à se renouveler ou
même à disparaître sans laisser de traces. La reconstruction, dont la procédure
est étymologique, bute sur cet obstacle [...] C'est pourquoi la reconstruction ne
peut jamais être totale. Enfin, la reconstruction aboutit à des formes et des
structures d'âge différent, sans qu'il soit toujours possible d'en établir la
chronologie » (55). Il est clair, en outre, que le PIE a très probablement contenu
des éléments et des formes qui ont disparu de toutes les langues IE, et ne
peuvent donc être reconstruits (56).
Un certain nombre de mots des langues IE ne pouvant apparemment
être rattachés à une racine PIE, de nombreux auteurs, parmi lesquels surtout
les linguistes italiens (Bertoldi, Devoto, Gerola, Pieri, Ribezzo, Trombetti, etc.),
y ont vu la trace d'un substrat linguistique pré-IE. Ce n'est pas en soi une
hypothèse absurde, puisque la plupart des langues IE sont nées de l'installation
de populations IE dans des territoires habités antérieurement par des
populations qui ne l'étaient pas. La fusion des deux catégories de populations a
logiquement dû laisser des traces dans la langue. Le fait qu'il y ait dans
certaines langues IE du Nord-Ouest un plus grand nombre de termes et de
structures linguistiques apparemment non dérivés du PIE a ainsi été interprété
en termes de substrat. Selon Thomas L. Markey (57), 28 % environ du
vocabulaire germanique de base n'est pas d'origine IE. Enrico Campanile (58)
parvient lui aussi à la conclusion que 28 % du vocabulaire du vieux-cornique ne
peut se rattacher au PIE. Parmi les traits phonologiques qui pourraient d'être
d'origine non IE dans les langues IE du Nord-Ouest, Joe Salmons (59) cite
l'absence de distinction entre le « a » et le « o » et la présence fréquente d'un
« b » à l'initiale des mots. Comme ces éléments sont plus nombreux en suédois
qu'en hollandais, et en hollandais qu'en allemand, on en a conclu que l'Europe
du Nord-Ouest avait été plus superficiellement indo-européanisée que lesautres régions d'Europe occupées aujourd'hui par des peuples parlant des
langues IE, et qu'il était donc vain de rechercher le foyer d'origine dans cette
direction. Diverses théories « substratiques » ont ainsi été proposées,
concernant notamment les langues celtiques et germaniques (60).
Parallèlement, certains chercheurs ont tenté de reconstruire des éléments
linguistiques pré-IE sur la base d'une comparaison systématique de tous les
termes des langues IE qu'il semble impossible de faire dériver du PIE. Une telle
démarche reste largement spéculative, dans la mesure où nous ne savons rien
des langues qui étaient parlées en Europe avant les IE. L'hypothèse selon
laquelle l'Europe pré-IE aurait parlé une langue unitaire, soutenue notamment
par Sorin Palinga (61), qui en place le foyer d'origine dans la culture
danubienne de Lepenski-Vir, est à la fois incontrôlable et très improbable : il est
plus raisonnable de penser que les IE, au cours de leur expansion, ont
rencontré des populations parlant des langues très différentes, qui s'étaient
formées et développées au cours des millénaires précédents.
On peut d'autre part se demander si la présence dans les langues IE de
mots apparemment non dérivés du PIE traduit réellement l'influence d'un
substrat antérieur ou ne reflète pas plus simplement, au moins dans un certain
nombre de cas, l'état présent et les limitations actuelles de la recherche. On a
ainsi longtemps pensé que le suffixe grec en « -nth- » s'expliquait par un
substrat « pré-hellénique », alors que ce point de vue est aujourd'hui de plus en
plus battu en brèche. Vladimir Georgiev est même allé jusqu'à nier l'existence
d'un substrat « méditerranéen » dans les Balkans. Une critique dévastatrice de
toutes les théories du substrat en germanique a aussi été publiée par Günther
Neumann (62). Dans l'ouvrage qu'il a consacré aux racines IE, Norman Bird
(63) estime que la plupart des termes aujourd'hui présumés non IE ou pré-IE
ont de bonnes chances d'être reconnus comme IE dans les années qui
viennent. En toute rigueur, un mot que l'on ne parvient pas pour l'instant à
rattacher au PIE ne peut donc être définitivement considéré comme non IE.
Ces incertitudes expliquent que les théories faisant appel à un substrat
aient souvent mauvaise réputation auprès des linguistes (64). « Les
explications par le substrat, écrit Joe Salmons, pour autant qu'elles puissent
expliquer quoi que ce soit, restent les plus vagues qui soient aussi longtemps
qu'un substrat linguistique précis n'a pas été expressément et directement
attesté. C'est la raison pour laquelle il vaut mieux n'y faire appel que lorsque
toutes les autres possibilités ont été épuisées. L'explication d'un trait structural
en termes de substrat n'a valeur de probabilité que dans la mesure où aucune
autre explication ne permet d'avancer » (65). Edgar C. Polomé a proposé de
son côté de reprendre l'examen de la question sur la base de critères plus
rigoureux (66). La notion de « substrat pré-IE » reste donc pour l'instant
difficilement cernable. « Il ne faut pas trop manier l'argument “substratique”,
écrivent Christian J. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux, quand on ne sait pas
de quoi est fait le substrat ethnique ou linguistique » (67).
Si la présence dans une langue IE d'un terme apparemment non dérivé
du PIE ne permet pas d'aboutir à des conclusions assurées, l'absence de tout
terme de ce genre dans un secteur donné du lexique est au contrairesignificative. Cette observation est à la base des thèses formulées, à partir des
années trente et quarante, par Hans Krahe à propos de l'hydronymie nordeuropéenne. On sait que les hydronymes comptent parmi les noms qui se
conservent le mieux au cours des millénaires. Or Krahe, après Jan
Rozwadowski (1913), avait constaté que la partie de l'Europe comprise entre la
Scandinavie méridionale et la bordure septentrionale des Alpes d'une part,
entre l'Ukraine et les Pays-Bas d'autre part, était la seule de tout le continent où
les hydronymes étaient tous sans exception d'origine IE. Il en concluait que
cette zone était celle où aurait pu se former le PIE, ou du moins qu'elle avait été
occupée par des locuteurs IE depuis des temps très reculés. A partir des
correspondances entre les noms des fleuves et des rivières dans les langues
baltiques, germaniques, celtiques, italiques, etc., il pensait également pouvoir
affirmer que ces langues avait dû former originellement une unité linguistique
au nord des Alpes. Krahe interpréta d'abord cette unité linguistique dont les
hydronymes seraient les témoins à la lumière de l'hypothèse « illyrienne » (68),
puis lui donna le nom de « vieil-européen » (alteuropäisch). Bien qu'il ait été
critiqué, notamment par Hans Kuhn en 1967, ce point de vue conserve
aujourd'hui toute sa valeur. Reformulé par Krahe dans les années cinquante,
après l'abandon de l'hypothèse « illyrienne » (69), il a été repris plus
récemment par Wolfgang P. Schmid (70), qui a étendu la zone étudiée par
Krahe jusqu'à la Russie occidentale. Vladimir Georgiev l'a étendue de son côté
jusqu'à la péninsule balkanique. Selon Schmid, il ne fait pas de doute que les
hydronymes de cette zone se rattachent directement au PIE. Il ajoute que c'est
dans la région de la Baltique que l'on peut le mieux les identifier. C'est en effet
seulement dans les territoires où sont parlées les langues baltes que l'on
constate une parfaite continuité entre le fond « vieil-européen » et les langues
attestées historiquement. Cette observation plaide en faveur d'une très
ancienne implantation des Baltes sur leur territoire historique et donne à penser
que les pays baltes ont pu être le centre de diffusion des hydronymes en
question (71). L'hydronymie « vieille-européenne » atteste en tout cas une
continuité linguistique certaine dans cette région. La question reste ouverte de
savoir si le « vieil-européen » se confond avec le PIE (ce qui paraît le plus
probable) ou s'il faut y voir un ensemble linguistique secondaire, voire une
langue IE aujourd'hui disparue. L'existence d'une hydronymie (et aussi d'une
toponymie) IE entre la mer du Nord et la Vistule, dans les Alpes, les Balkans et
en Ukraine, est aussi l'un des arguments sur lesquels s'appuie Lothar Kilian
pour situer le dernier habitat IE commun sur ce territoire.
Les mots et les choses
Comme on l'a dit plus haut, la paléontologie linguistique permet de
conclure de l'existence d'un mot IE commun à la connaissance de la réalité
correspondante. Cette conclusion n'a cependant qu'une valeur indicative, et le
passage de l'une à l'autre n'apparaît plus aujourd'hui aussi évident qu'au siècle
dernier. La méthode lexicale a en effet des limites : au sens strict, un lexème ne
donne rien d'autre qu'un lexème. Dans ce domaine aussi, les acquis de la
linguistique doivent donc être recoupés, soit avec le contexte culturel, soit avec
les données de l'archéologie (72). La méthode dumézilienne, de ce point devue, est déjà une reconstruction textuelle, c'est-à-dire une comparaison des
contenus. Le recours à l'étymologie est également éclairant. Il peut indiquer ce
qui apparaissait comme la caractéristique ou la qualité majeure de la chose
désignée par un terme. Soit par exemple deux noms désignant les métaux
nobles dans les langues IE : que l'un se rattache à la racine IE *arg- signifiant
« blanc brillant », et l'autre à la racine IE *ghel-, « jaune », permet
immédiatement de savoir, à supposer qu'on l'ait ignoré au départ, quel est le
nom qui se rapporte à l'argent et quel est celui qui se rapporte à l'or. Mais cette
démarche a elle-même ses limites. On ne peut pas toujours conclure de la
concordance lexicale à la concordance fonctionnelle : que le nom IE commun
du roi, *re:g-, se retrouve en sanskrit (*ra:j-), en latin (rex), en gaulois (rix) et en
irlandais (ri), ne signifie pas que le roi latin et le roi celtique aient eu les mêmes
obligations et les mêmes droits (73). A l'inverse, on sait que des dieux portant
des noms totalement différents (Aphrodite et Vénus, Héra et Junon, etc.)
peuvent être des homologues fonctionnels, et que des divinités IE ont pu porter
des noms qui n'étaient pas IE (ce fut le cas fréquemment en Grèce). Du fait
d'un renouvellement constant du vocabulaire dans ce domaine (et aussi,
parfois, du « secret » entourant la dénomination des dieux), pas un seul nom de
divinité PIE n'a d'ailleurs pu être reconstruit de façon satisfaisante, exception
faite du nom du Ciel diurne, de ses fils les jumeaux divins et de quelques corps
célestes ou phénomènes naturels divinisés. Enfin, outre le risque que la
présence d'un mot, voire d'un schéma grammatical, puisse résulter d'une
diffusion ou d'un emprunt, comme c'est souvent le cas dans les régions qui
pratiquent le bilinguisme, il faut encore tenir compte du fait qu'un mot hérité
peut avoir pris des sens différents dans différentes langues. La difficulté est
alors de déterminer quel est le sens originel. Emile Benveniste n'a pas été suivi
par tous les linguistes quand il a postulé que le sens premier du terme PIE
*peku-, « bétail », était « biens mobiles, propriété transportable ».
En dépit des critiques excessives, plus propres à paralyser la recherche
qu'à la stimuler, qu'on a pu lui adresser (74), la méthode « des mots et des
choses » s'est néanmoins révélée d'une incontestable fécondité. Fournissant
des informations à la fois sur les choses et sur la manière dont celles-ci ont pu
être interprétées ou considérées, elle est particulièrement significative
lorsqu'elle s'applique à des ensembles de termes, voire à des domaines
entiers. Loin de se réduire à un pur jeu linguistique, la reconstruction permet
d'obtenir sur les IE des informations que l'archéologie est incapable de donner.
Pour les raisons qu'on a déjà exposées (possibilité de perte d'un terme
commun dans les langues dérivées), le fait que l'on n'ait pas pu reconstruire un
mot PIE pour une chose ne signifie pas nécessairement que les IE ne
connaissaient pas cette chose, mais montre seulement les limites de la
recherche. Bien que l'on n'ait pu reconstruire un mot commun pour la « main »,
par exemple, on peut supposer que les IE avaient déjà des mains ! On a aussi
du mal à reconstruire un mot commun pour « poil » ou pour « cheveu ». On a
des noms communs pour « œil » et pour « sourcil », mais pas pour
« paupière ». Que l'on n'ait pas pu reconstruire un nom commun pour « mari »
ou pour « épouse » ne veut pas dire que les IE ignoraient le mariage. Le nom
IE commun de l'« homme » (lat. homo) ne se retrouve pas non plus en russe.On sait en outre que certains termes ont fait l'objet de tabous. C'est le cas
notamment pour l'ours, qui est le plus souvent désigné par des périphrases
(« le destructeur », « le brun », « le mangeur de miel », etc.), et aussi pour le
foie (en raison de son usage dans certaines techniques de divination).
L'argument négatif, ex silentio, n'a donc pas valeur démonstrative pour des
mots isolés. En revanche, il est parfaitement probant quand il s'applique à une
série de mots apparentés ou à des termes se rapportant à tout un domaine.
L'absence de termes IE communs pour la faune et la flore méditerranéennes
montre par exemple qu'il est fort peu probable que le foyer d'origine ait pu se
situer en Europe méridionale : qu'il n'y ait aucun mot IE commun pour la vigne,
le palmier, le laurier, le cyprès, l'olivier, etc. démontre que les PIE n'étaient pas
originaires d'une région méditerranéenne (75). Il n'y a d'ailleurs pas non plus de
mot commun pour désigner l'âne, qui fut pourtant connu très tôt en
Mésopotamie.
Jürgen Untermann (76) a montré que le vocabulaire IE commun dément
totalement l'idée que les PIE aient pu constituer un peuple nomade. On sait
d'aileurs qu'il n'y avait pas de peuples nomades du Dniepr à l'Oural entre le Ve
et le III
e millénaires, mais seulement des populations pastorales. Le mode de
vie des IE associait très probablement une activité de type pastoral à une
activité agricole sédentaire, avec pratique d'une transhumance de faible rayon.
L'étude du lexique montre que l'activité principale consistait dans l'élevage du
bétail, dont la possession était un symbole de richesse, comme en témoignent
la parenté des termes désignant le bétail (IE *peku-) et l'argent (« pécuniaire »)
et d'innombrables récits mythiques ayant trait à des razzias de bovins (77). On
trouve également des noms communs pour le « mouton », la « chèvre », le
« cochon » et le « chien », ce qui prouve que le dernier habitat commun n'est
pas antérieur à 5000/5000, date à laquelle les premières économies de type
néolithique apparaissent dans la zone tempérée. Sur le plan agricole, les IE
cultivaient notamment des céréales, parmi lesquelles sans doute l'orge et le
blé. Comme l'ont montré Johannes Hoops et Herman Hirt, malgré les
arguments en sens contraire de Victor Hehn et d'Otto Schrader, ils
connaissaient la charrue, dont le nom (véd. si:ra, tokh. are, arm. arwar, gr.
arotron, lat. aratrum, v.-isl. ardhr, slave commun *ordlo, lit. árklas, moyen-irl.
arathar, etc.) dérive d'une racine *arH3
-, signifiant « labourer, travailler la terre »
(gr. aroô, lat. aro, arare, moyen-irl. airim, got. arjan, lit. ariù, sans doute aussi
hitt. harsh-) (78). On trouve aussi des mots IE communs pour « moudre » et
pour « meule », mais non pour le « pain ». Les IE utilisaient le chariot. Ils
pratiquaient le filage et le tissage, et aussi l'apiculture : il n'y a pas de mot
commun pour l'« abeille », mais il y en a un (*melit-) pour le « miel » (tokh. B
mit, lit. medús, letton medus, v.-prussien meddo, v.-irl. ái, etc.), d'où dérive en
balto-slave celui d'une boisson intoxicante à base de miel, *medhu- (cf. angl.
mead). Le terme désignant le métal, *áyes-, dérivé en *-e/os- d'une racine *ay-,
« chauffer, allumer du feu », avec le sens originel de « ce qu'on chauffe » (cf.
skr. ayas, avest. ayo, lat. aes, got. aiz, etc.), se rapporte au cuivre ou au bronze
(qui est un cuivre renforcé par de l'arsenic ou de l'étain). Il faut en déduire que
la période finale de la communauté IE se situe après l'invention de la
métallurgie du cuivre, mais avant celle du fer.Herman Hirt, Sigmund Feist, Otto Schrader, Giacomo Devoto et Emile
Benveniste se sont employés à reconstruire le système IE de la parenté. Les
auteurs modernes qui se sont penchés sur cette question (79) estiment
généralement que ce système était du type Omaha III, c'est-à-dire qu'il
s'agissait d'un système patriarcal, patrilinéaire et patrilocal, fonctionnant sur la
base de mariages croisés entre cousins. L'étude du pronom possessif en PIE
montre par ailleurs que la propriété n'était pas individuelle, mais appartenait à
la famille étendue (joint family), dont la zadruga des populations slaves
méridionales représente peut-être une survivance (80). L'un des traits
caractéristiques des systèmes Omaha est l'avunculat : le grand-père et le frère
de la mère, c'est-à-dire l'oncle maternel, sont assimilés au point qu'on utilise le
même mot pour les désigner (cf. lat. avunculus, littéralement « oncle petit
grand-père ») ; il en va de même pour le petit-fils et le neveu (l'IE *nepot-,
« neveu » a abouti au lat. nepos et au v.-h.-all. nefo, « petit-fils ») (81).
L'habitude des mariages croisés entre cousins, d'où résulte le fait que le frère
de la mère de la mère est la même personne que le père du père, explique
cette place privilégiée accordée à l'oncle maternel, que Tacite a décrite chez
les Germains (82) et dont on retrouve encore des traces aujourd'hui (83). Il
reste difficile de savoir si ce système IE de la parenté est entièrement original
ou si, comme le pensait Benveniste, il conserve la trace d'un système antérieur,
pratiquant la filiation matrilinéaire, qu'il aurait recouvert.
La racine IE *do:- signifie « donner », mais en hittite da- veut dire
« prendre, recevoir ». On peut comparer de même l'all. nehmen, « prendre », et
le gr. nemo, « donner, fournir », l'angl. give, « donner », et l'irl. gaibid,
« prendre ». Ce double sens montre que les IE pratiquaient le don et le contredon à la façon qu'a décrite Marcel Mauss. Le caractère ambivalent des
relations avec l'étranger est semblablement attesté par le mot commun
*(g)hosti-, qui a abouti à la fois au fr. « hôte » et au lat. *hostis, « ennemi ».
Bernard Sergent souligne de son côté que, « dans toutes les sociétés indoeuropéennes anciennes, la guerre est l'activité principale » (84).
Les travaux de Georges Dumézil sur la tripartition fonctionnelle sont
suffisamment connus pour qu'il n'y ait pas à y revenir ici. Après avoir cru que ce
système triparti, reconnu en 1938 « après trois lustres de pénibles
tâtonnements » (85), représentait la projection d'une ancienne division réelle de
la société en trois classes, Dumézil a cessé vers 1950 de penser que la
trifonctionnalité avait été toujours une réalité sociale et politique, pour y
reconnaître un système de pensée, une échelle de valeurs (85). Sergent définit
ce système comme « une tentative d'analyse exhaustive des aspects du
monde ». Aux trois fonctions ne correspondent donc pas nécessairement trois
classes différenciées : l'idéologie tripartie n'a pas automatiquement abouti à
des institutions triparties. A l'époque historique, ni Rome ni le monde
germanique ne présentent une division en trois classes, et rien n'autorise à
penser qu'une telle division était présente dans la société IE commune, surtout
à l'origine. De ce point de vue, la réapparition des trois fonctions en plein
Moyen Age représente une résurgence idéologique plus qu'une survivance
institutionnelle.Les IE honoraient des divinités « célestes » et connaissaient les deux
sens du mot « sacré » (« ce qui est porteur de présence sacrale » et « ce qui
est interdit »), mais il est difficile de savoir s'ils possédaient une caste
sacerdotale. Que l'existence d'une telle caste ne soit attestée qu'aux extrémités
du domaine IE (brahmanes et clergé mazdéen à l'Est, druides celtiques et
flamines romains à l'Ouest), et que ce soit également là que le nom IE du roi,
*re:g-, a été conservé, tandis qu'il a disparu de la zone « centrale » (Germains,
Balto-Slaves, Grecs, Scythes), a parfois été expliqué par le caractère
conservateur et « archaïsant » des périphéries (87). Certains auteurs y voient
au contraire un état plus tardif. Bien que César affirme que les Germains n'ont
pas de « druides », Tacite indique au contraire, et à plusieurs reprises, que des
prêtres jouent chez eux un rôle important dans la vie politique et religieuse. Jan
de Vries (88) pense lui aussi qu'il a dû exister chez les Germains des
équivalents de la triade gauloise formée par les druides, les bardes et les vates.
Mais en fait, les Germains semblent avoir eu des spécialistes du culte plus
qu'une véritable caste sacerdotale.
L'existence du poète IE est en revanche bien attestée. C'est un
professionnel, dont le rôle social est très important : il transmet une idéologie
globale sous la forme d'un système sémiotique de formulations à mémoriser
(signaux de relations entre les choses, conceptualisations traditionnelles, etc.).
Les anciens textes le comparent à un « charpentier », parce qu'il assemble les
mots comme on le fait des pièces d'une toiture, ainsi qu'en témoigne
l'association du substantif IE *wék
w
os, « parole », et de la racine *tek
s
-,
« travailler le bois », qui a abouti au mot français « texte » (*wék
w
os tek
s
-,
« agencer l'expression »). L'existence d'un formulaire poétique IE commun a
été établie dès le siècle dernier par Adalbert Kuhn, dans un célèbre article sur
la « gloire impérissable » paru en 1853. Du point de vue phonologique, le vers
IE comprenait diverses figures phonétiques, comme le rythme et l'allitération. Il
comportait aussi un aspect initiatique, fondé sur un « langage secret » ou sur
des jeux de mots énigmatiques, dont les kenningar germano-scandinaves
constituent un prolongement (89).
Le nom de la « mer » constitue un problème difficile. Il existe un mot
commun, *mori, attesté dans de nombreuses langues IE (lat. mare, celt. mori,
etc.), mais la discussion sur son sens premier n'est pas close. Certains
estiment que ce mot signifiait à l'origine « marais ». On voit mal cependant,
quelle que soit l'hypothèse retenue quant à l'emplacement du foyer d'origine,
comment les IE n'auraient pu connaître ni la mer du Nord, ni la Baltique, ni la
Caspienne ni la mer Noire, d'autant qu'il existe des mots communs pour
« rame » et pour « bateau » (*ná:w-). Le mot grec pour « mer », thalassa, n'est
apparemment pas d'origine IE, ce qui tend à montrer que les premiers Grecs
provenaient d'une région continentale. Le vocabulaire germanique ayant trait à
la mer (angl. sea, all. See) était considéré comme non IE par Sigmund Feist
(90), qui traduisait lui aussi *mori par « marais ». Krzysztof Tomacz Witczak
(91) estime au contraire que 84 % des termes de ce vocabulaire sont
« autochtones », et que 59 % d'entre eux sont des mots d'origine IE. Il en
conclut que les Germains ont connu la mer et la navigation dès les temps les
plus reculés. Herman Hirt a avancé l'hypothèse que certains peuples IEauraient pu perdre le mot au cours de leurs déplacements à l'intérieur du
continent européen.
La reconstruction de mots IE communs pour la neige, la glace, le loup,
l'ours (*Hrtkos), et même le castor (avest. bawri-, lat. fiber, corn. befer, v.-h.-all.
bibar, etc.), montre que les IE vivaient dans un climat froid ou tempéré (92). Ils
connaissaient les montagnes, les plaines, les rivières et les lacs. On a
reconstruit des mots communs pour le printemps, l'été et l'hiver, mais non pour
l'automne. Les arbres qui leur étaient les plus familiers étaient le hêtre, le frêne,
le chêne, le bouleau, le tremble, le saule, le noyer, le noisetier, etc. (93). A
partir du lexique IE de la flore et de la faune, une démarche classique a
longtemps consisté à comparer les résultats obtenus avec les indications que
peuvent fournir la paléobotanique et la paléozoologie. On pensait ainsi pouvoir
déterminer la zone de dispersion intiale. Mais cette approche s'est révélée en
partie décevante, ainsi que le montrent les discussions qui ont eu lieu à propos
du hêtre et du saumon.
On avait d'abord pensé que le nom IE du « saumon », *laksos (angl. lax,
all. Lachs, russe losos), désignait le saumon de l'Atlantique, ce qui permettait,
ce poisson étant absent des fleuves qui se jettent dans la Caspienne, la mer
Noire ou la Méditerranée, de situer le foyer d'origine dans une région irriguée
par des fleuves se jetant dans la mer du Nord ou dans la Baltique. Paul Thieme
en tira argument pour situer le foyer originel dans la plaine d'Allemagne du
Nord. Cependant, le fait qu'en tokharien le mot laks signifie « poisson » et qu'en
sanskrit laksa a pris le sens de « 100 000, un très grand nombre », a conduit à
se demander quel était le sens premier du terme. Certains auteurs ont fait
valoir qu'il avait pu se rapporter au départ à différentes sortes de poissons,
salmonidés ou proches des salmonidés, rencontrés par les IE dans des régions
variées d'Europe ou d'Asie. Pour A. Richard Diebold Jr. (94), *laksos pourrait
avoir désigné originellement la truite saumonnée (Salmo trutta labrax ou Salmo
trutta capsius), que l'on trouve en abondance dans les rivières des régions
situées au nord de la Caspienne et de la mer Noire. Kamkrelidze et Ivanov l'ont
identifié à la Salmo trutta aralensis, que l'on trouve dans la mer d'Aral. Par
ailleurs, on n'a pas pu trouver d'étymologie IE convaincante pour le nom de
l'« anguille » (german. commun *e:la-) (95). Il en va de même pour le nom du
« hareng » (german. commun *he:ringaz).
Le hêtre (lat. fâgus, german. *boka, all. Buche, angl. beech) ne poussant
en Europe qu'à l'ouest d'une ligne allant de Königsberg à Odessa, Paul Thieme
en avait également tiré argument pour situer le foyer d'origine dans les plaines
de l'Allemagne du Nord, entre l'Elbe et la Vistule. Le même argument avait déjà
été utilisé par Lazarus Geiger en 1870, avant d'être repris par Karl Penka et
Herman Hirt. Un raisonnement identique a été tenu à propos du bouleau (all.
Birke < v.-h.-all. birihha, « arbre blanc »). Johannes Hoops (96) avait également
remarqué que le nom des arbres poussant en Europe centrale et septentrionale
se retrouvait dans la plupart des langues IE, et en avait tiré la conclusion que le
foyer originel devait être recherché à l'ouest d'une ligne reliant la Prusse à la
Turquie. Une hypothèse semblable fut avancée par R. Braungart (97), qui en
tenait lui aussi pour les plaines du Nord de l'Europe. Cependant, on s'estaperçu qu'en grec, phègos désigne, non le hêtre, mais une espèce de chêne à
glands comestibles, et qu'en russe un mot de même origine désigne le sureau.
Quant au mot kurde buz, qu'on avait cru désigner le hêtre, il se rapporte en
réalité à l'orme. Enfin, en Albanie, un mot dérivé de l'IE *bhagos est employé
pour désigner le marronnier, tandis que le hêtre est désigné par un mot (ah)
dérivé du nom IE du frêne, *okso-. De tels faits empêchent de savoir avec
certitude quel arbre désignait à l'origine *bhagos. Le nom IE commun du
bouleau argenté, *bhergo-, arbre effectivement caractéristique du Nord de
l'Europe, se retrouve en revanche dans presque toutes les langues IE. Dérivé
d'une racine verbale signifiant « briller, devenir blanc » (l'écorce du bouleau est
blanche), il est attesté dans les langues slaves, baltes, italiques, germaniques
et indo-iraniennes, où il signifie régulièrement « bouleau », sauf en latin où une
forme qui en est dérivée (fraxinus) désigne le frêne.
Toutes ces considérations montrent qu'il est difficile d'identifier le foyer
d'origine en se basant uniquement sur des termes concernant la faune et la
flore, d'autant qu'il faut aussi tenir compte des variations climatiques
intervenues en Europe au cours des millénaires qui ont précédé notre ère.
Dans le meilleur des cas, la paléobotanique et la paléozoologie permettent
seulement d'éliminer les hypothèses qui placent le foyer originel hors d'Europe.
Pour départager les auteurs qui le situent en des endroits différents du
continent européen, elles sont plus difficilement utilisables. Elles n'offrent en
outre aucune indication d'ordre chronologique : savoir que les IE ont connu le
chêne ne présente d'intérêt que du point de vue géographique, puisque cet
arbre est présent en Europe depuis le milieu du Crétacé. Dans les années
cinquante, Hans Krahe a déclaré qu'il valait mieux abandonner, au moins
provisoirement, les arguments du hêtre, du bouleau et du saumon.
Si l'on résume les données concernant la chronologie fournies par la
paléontologie linguistique, on constate que la dispersion des PIE à partir de leur
dernier habitat commun ne saurait être antérieure à 5500/4500. La présence de
mots communs pour la poterie, les animaux domestiques et certaines formes
d'agriculture empêche en effet de faire remonter cette dispersion avant le
néolithique (ce qui n'interdit pas, en revanche, de situer plus haut la formation
de la langue).
Quant à la limite inférieure (le terminus ante quem), elle correspond
évidemment aux premières attestations historiques d'une langue IE. Des noms
propres anatoliens d'origine IE sont déjà mentionnés vers 1900 par des textes
commerciaux akkadiens et hourrites. La plus vieille inscription IE existante, le
texte d'Anitta, a été conservée sur une tablette du XVII
e
siècle av. notre ère.
Elle contient la mention d'un dieu Shius, qui n'est autre que le dieu souverain
du ciel diurne (IE *dyeus) (98). Le hittite est attesté par des documents
cunéiformes à partir du XVI
e
siècle. Les archives hittites, retrouvées en 1907
par l'archéologue Hugo Winckler sur le site de Boghaz-Köy, ont livré le texte
d'un traité conclu vers 1380 entre le roi hittite Supiluliuma et le roi du Mitanni
Matiwaza — qui contient lui aussi le nom de plusieurs divinités —, ainsi que
plusieurs termes techniques relatifs à l'élevage des chevaux figurant dans un
traité hittite rédigé par un « Arya » du Mitanni. Il ressort de ces diversesindications que les langues IE d'Anatolie étaient déjà bien constituées au début
du II
e millénaire. Or, les IE semblent avoir pénétré en Anatolie au plus tard vers
2700/2600 (99). Compte tenu du temps nécessaire à la différenciation des
langues, cela laisse supposer que les langues anatoliennes se sont détachées
du tronc commun beaucoup plus tôt. De plus, il est probable que ces langues
(hittite, louvite, palaïte, etc.) s'étaient elles-mêmes déjà différenciées avant
l'arrivée de leurs locuteurs en Asie mineure. L'opinion dominante, qui se fonde
notamment sur l'archaïsme du groupe anatolien, est aujourd'hui que le
processus de dialectisation de la proto-langue qui a abouti aux langues
anatoliennes remonte au moins au IVe
 ou au Ve
 millénaire.
Des structures archaïques
La seule lexicostatistique ne peut évidemment suffire à déterminer les
relations entre les langues IE (100). Il faut également comparer leur structure et
leur morphologie générale. On a observé, surtout à partir des années trente,
que les langues IE les plus périphériques étaient aussi celles qui avaient
conservé le plus grand nombre de faits linguistiques et religieux archaïques.
Certains linguistes en ont tiré une théorie selon laquelle les archaïsmes se
conserveraient mieux à la périphérie, tandis que les innovations seraient plus
fréquentes dans l'aire centrale. Cependant, pour Antoine Meillet, ce
phénomène s'explique plus simplement par le fait que les langues
périphériques ont été les premières à se détacher du tronc commun. Dans
cette optique, ces langues représenteraient donc un stade plus ancien du PIE.
La découverte du hittite et du tokharien, aux caractères archaïques bien établis,
a conduit en tout cas à donner au PIE une nouvelle dimension de profondeur,
en même temps qu'elle contraignait les comparatistes à se situer dans une
perspective plus dynamique.
Alors que le système verbal du grec ou du sanskrit est extrêmement
riche, puisqu'il comprend troix voix (active, moyenne et passive), quatre modes
(indicatif, subjonctif, optatif et impératif) et quatre temps (présent, aoriste, futur
et parfait), le système verbal du hittite ne comprend que deux voix (active et
médiopassive), deux modes (indicatif et impératif) et deux temps (présent et
prétérit). Il distingue mal entre le présent et le passé, et forme son impératif à
partir du présent (101). Le hittite connaît la distinction entre les formes du
singulier et du pluriel, mais ignore le duel. Son système nominal, qui ne
distingue pas entre le masculin et le féminin, comprend seulement deux
genres, le genre commun et le neutre. D'autres traits caractéristiques de la
langue hittite sont le médio-passif en « -r- » (comme dans les langues baltes),
la conservation des laryngales, le type flexionnel dit « hétéroclitique » (dont il
n'existe plus que des traces dans les autres langues IE), des formes
pronominales particulières, etc.
Ces particularités, jointes à d'autres observations faites dans le domaine
religieux et social (outre les données linguistiques, on constate en hittite
l'absence du formulaire IE traditionnel), ont conduit à se demander si le hittite
avait conservé un système verbal et nominal archaïque, système dont le grecet l'indien représenteraient des états plus récents, ou s'il était plausible, au
contraire, d'imaginer que le système verbal et nominal du PIE ait pu être
partiellement « perdu » en hittite, alors qu'il aurait été conservé par le grec et
l'indien. Le fait que le hittite soit la langue IE attestée à la date la plus ancienne
plaidait déjà en faveur de la première hypothèse, qui s'est finalement révélée
être la bonne. On ne trouve en effet dans le hittite aucune trace laissant
supposer qu'à une période antérieure, il aurait possédé d'autres traits
linguistiques que ceux qu'on lui connaît. L'idée selon laquelle le hittite ne serait
que de l'IE déformé, « créolisé » sous l'influence des langues non IE d'Asie
mineure, a également été abandonnée. Le système linguistique hittite ne paraît
pas avoir été influencé par les langues sémitiques ou les langues anatoliennes
non IE (102). Il ignore par exemple le duel, qu'il aurait dû logiquement
conserver s'il avait subi l'influence des langues sémitiques. Enfin, le hittite
montre des affinités avec la plupart des autres langues IE, ce qui laisse
supposer qu'il est resté pendant longtemps dans la zone de la protolangue IE.
La conclusion à laquelle se sont ralliés la plupart des chercheurs est donc que
le hittite n'a rien « perdu » du système linguistique IE, qu'il ne résulte pas d'une
simplification d'un ancien système plus complexe, mais qu'il reflète au contraire
l'un des états les plus archaïques du PIE, ce qui donne à penser qu'il s'est
détaché de la souche commune à une date particulièrement lointaine (103). Le
hittite constitue par là un témoignage particulièrement précieux sur la
communauté IE des origines : il permet de savoir quels étaient les traits
caractéristiques du PIE à une époque où, par exemple, la langue ne distinguait
qu'entre le genre animé (qui évoluera en genre masculin et en genre masculin)
et le genre inanimé (qui donnera naissance au neutre). Il n'est même pas exclu
que le rameau anatolien ait été le premier à se détacher du dernier habitat IE
commun, ce qui pourrait vouloir dire qu'il faut supposer pour lui un habitat
originel antérieur ou différent de celui que l'on postule pour les autres peuples
IE. Rappelons aussi que c'est sur la base de l'archaïsme du hittite qu'Edgar H.
Sturtevant a pu, dès les années trente, avancer l'hypothèse toujours discutée
aujourd'hui d'une protolangue « indo-hittite » (104).
Un autre cas particulièrement intéressant est celui du tokharien, langue
IE parlée à une date très reculée dans le Turkestan chinois. On a donné à ses
locuteurs le nom de « Tokhariens » en référence aux Tokharoi historiques, que
les Grecs savaient avoir émigré du Turkestan en Bactriane au II
e
siècle de notre
ère. Mais cette dénomination est erronée : les vrais Tokhariens (ou étéoTokhariens) sont les Iraniens de l'Est. On a aussi proposé le mot « tougrien »,
qui n'a guère eu de succès. La langue tokharienne se divise en deux groupes :
le tokharien A, ou tokharien oriental, parlé dans la région d'Agni, à l'est de
l'actuel Turkestan chinois, avec Turfán et Karachar comme centres principaux,
et le tokharien B, ou tokharien occidental, plus ancien, qui était surtout parlé
dans la région de Koutcha et qui a fini par supplanter l'autre. Leurs locuteurs se
désignaient eux-mêmes respectivement sous les noms d'Arshi et de Kuci, d'où
le nom de « groupe arshi-kuci » que leur donne Bernard Sergent. Les premiers
manuscrits en langue tokharienne qui nous soient parvenus remontent aux VIeVIII
e
siècles de notre ère. Ils furent déchiffrés au début de ce siècle par Emil
Sieg et Wilhelm Siegling qui, dans un article considéré comme l'acte de
naissance de la « tokharologie » (105), y reconnurent une langue IE. Lescultures tokhariennes disparurent après le IXe
siècle lors de l'arrivée en Chine
des Turcs ouïghours, qui provoqua l'effondrement des royaumes locaux.
Le déchiffrement de la langue tokharienne a permis de confirmer une
présence des IE dans cette région du monde pourtant extrêmement éloignée
de l'Europe occidentale. La découverte récente des « momies » du bassin du
Tarim a montré que cette présence remonte au moins au début du II
e
 millénaire.
Certains auteurs en ont conclu que les Tokhariens ou d'autres groupes
d'origine IE implantés précocement dans le Nord de la Chine avaient pu jouer
un rôle dans la naissance de la civilisation chinoise, hypothèse déjà avancée
au siècle dernier par le Français Terrien de La Couperie. En 1924, Hubert
Schmidt affirmait que les plus anciennes cultures chinoises étaient d'origine IE.
En 1926, O. Franke identifiait les Tokhariens aux fondateurs de la première
dynastie chinoise, la dynastie Xia (2200-1750) (106). Mais on ignore d'où
venaient exactement les Tokhariens. Si l'on admet une séparation très précoce
de ce groupe, il est possible que la culture d'Afanasievo, située près de l'Altaï,
ait représenté une étape de sa marche vers l'Est. Il est également possible que
les Tokhariens se soient d'abord dirigés vers les Balkans, à la suite des
Anatoliens, puis qu'ils aient repris leur route vers l'Est après avoir été en
contact avec les Proto-Grecs. Certains auteurs ont vu dans les Guti, dont la
présence est attestée en Mésopotamie au III
e millénaire, les ancêtres des Kuci.
Oswald Menghin pensait que les Tokhariens avaient peut-être d'abord habité
l'Ukraine, où ils auraient développé la dernière phase de la culture de CucuténiTripolye avant de pénétrer en Chine, hypothèse qui paraît assez improbable.
Mais c'est surtout sur le plan linguistique que le déchiffrement du
tokharien a réservé des surprises. Alors que l'on s'attendait à ce que cette
langue soit apparentée aux parlers indo-iraniens, avec lesquels elle n'a au
contraire que très peu en commun, on s'est aperçu qu'elle possédait des traits
caractéristiques des langues celtiques et germaniques, et d'autre part qu'elle
présentait certaines similitudes avec le hittite. Le proto-tokharien, dont sont
issus le tokharien A et le tokharien B, appartenait en outre au groupe des
langues dites « centum », tout comme le hittite, le grec, le latin, les langues
germaniques, italiques et celtiques, et non au groupe des langues « satem »,
auquel il aurait dû appartenir « logiquement » du fait de sa localisation
géographique (107). Enfin, le tokharien présente un nombre important
d'archaïsmes (108), ce qui laisse penser qu'il s'est détaché du tronc commun,
sinon à peu près à la même époque que le groupe anatolien, du moins à une
date de peu postérieure. A partir de là, les hypothèses les plus variées ont été
émises. Meillet pensait que le dialecte PIE qui avait donné naissance au
tokharien se situait entre le dialecte « italo-celtique » et les dialectes slave et
arménien. Julius Pokorny a souligné la ressemblance du tokharien avec
l'arménien et le thraco-phygien. Holger Pedersen, en 1923, a défendu son
appartenance au groupe des langues IE du Nord-Ouest, en s'appuyant sur des
termes significatifs, comme le nom tokharien du « poisson », laks, et sur
l'existence en tokharien A d'un verbe sary, « semer ». En 1936, Benveniste
affirmait que « le tokharien est un membre ancien d'un groupe préhistorique
(auquel appartenait peut-être le hittite) qui confinait d'une part au baltique et au
slave, de l'autre au grec, à l'arménien et au thraco-phrygien ». D'autres auteursont souligné les traits communs existant entre le tokharien et le slave (le fait par
exemple que l'IE *eu s'y transforme régulièrement en -yu-). Bernard Sergent
pense que « les ancêtres des Arshi-Kuci ont dû séjourner entre ancêtres des
Germains et ancêtres des Balto-Slaves » (109). L'opinion dominante est que le
tokharien est bien une langue IE « nord-occidentale », qui s'est séparée très tôt
du PIE et mérite à cet égard d'être comparée aux langues anatoliennes (110).
Le tokharien et le hittite ne sont pas les seules langues IE à présenter un
caractère archaïque. L'archaïsme des langues baltes, et en particulier du
lituanien, a été mis en évidence par Herman Hirt dès 1892. Il a également été
souligné à date récente par Wolfgang P. Schmid, dans le cadre de ses travaux
sur les hydronymes dont on a déjà parlé. Dans le cas des langues baltes, un tel
archaïsme pourrait plaider en faveur d'un foyer d'origine situé dans la région où
ces langues se sont développées. On notera par ailleurs que le lituanien
possède un système de déclinaison très développé, qui ne comprend pas
moins de huit cas différents (nominatif, vocatif, accusatif, génitif, ablatif, datif,
locatif, instrumental). Certains archaïsmes propres aux langues slaves ont
aussi été répertoriés par Meillet.
Le germanique présente également des traits archaïques, parmi lesquels
on peut citer la conservation tardive des laryngales, l'absence du passé duratif
(imparfait) et sans doute aussi de l'aoriste, certains traits des inflexions
nominales et pronominales, etc. La similitude du système verbal dans les
langues germaniques et anatoliennes a été soulignée par Jean Fourquet : la
seule différence est que le germanique comprend aussi un optatif utilisé
comme conjonctif. Wolfgang Meid et Erich Neu, à qui l'on doit la mise au point
d'un schéma de développement diachronique du système verbal IE (111), ont
également constaté la parenté sur ce point des langues germaniques et
anatoliennes. Toutefois, contrairement à celui du hittite, le système verbal du
germanique semble présenter des vestiges de deux autres temps, qu'il aurait
donc perdus. De tels faits suggèrent que les Proto-Germains se sont séparés
du tronc commun à une date précoce, où l'on employait déjà l'optatif, mais pas
encore le prétérit, c'est-à-dire à un moment où le système complet de l'inflexion
verbale, tel qu'on l'observe en grec et en indo-iranien, n'était pas encore apparu
(112). Outre de nombreux archaïsmes d'ordre lexical, cette hypothèse permet
d'expliquer l'absence de l'aoriste et le fait que le germanique ne fait pas de
distinction entre le parfait et l'imparfait, le subjonctif et l'optatif (113). Selon
Edgar C. Polomé, les tribus germaniques auraient été parmi les premières à
quitter le foyer d'origine, ce qui les a empêchées de connaître les
développements ultérieurs du système verbal. On devrait donc considérer le
germanique comme la langue IE occidentale la plus ancienne, le grec et l'indoaryen étant au contraire les plus récentes (114). Ce point de vue est également
confirmé par la « théorie glottalique » de Paul Hopper. Il dément que le
germanique ait jamais pu constituer une langue « créolisée », une
Mischsprache, ainsi que l'avait prétendu Sigmund Feist (115), suivi plus
récemment par Witold Manczak. En revanche, il existe un incontestable
substrat pré-IE en germanique, que les auteurs allemands ont souvent eu le
tort de nier, mais dont les travaux les plus récents montrent qu'il a été
complètement intégré dans la langue (116).Evolution de la langue et glottochronologie
La question de savoir comment et dans quel ordre les langues IE se sont
progressivement différenciées les unes des autres reste aujourd'hui encore
l'une des plus controversées. L'ampleur de l'évolution d'une langue dépendant
en partie de son étendue dans le temps, une discipline particulière, la
glottochronologie, s'est donnée pour objet d'évaluer le rythme d'évolution des
langues, dans l'espoir de pouvoir dater le moment où celles-ci divergent
suffisamment les unes des autres pour donner naissance à des langues
distinctes. Tadeusz Milewski (117) affirme ainsi que les différents dialectes IE
existant vers 1500 devaient entretenir avec le PIE des rapports analogues à
ceux que les différentes langues romanes entretiennent de nos jours avec leur
ancêtre latin d'il y a quinze siècles. Il en déduit que la communauté linguistique
IE a commencé à se désagréger vers 3000. Warren Cowgill (118), adoptant la
même démarche, pense que la différenciation entre le grec, l'anatolien et l'indoiranien, n'a pas pu prendre plus de deux mille ans, mais pas moins de mille, ce
qui l'amène à faire remonter à 3500/2500 le dernier stade de l'IE commun. M.
Swadesh (119) propose de reculer cette date jusqu'à 4500/4000. Toutes
hypothèses restent néanmoins largement spéculatives, ce qui explique que les
prétentions de la glottochronologie aient été fréquemment discutées (120). L'un
de ses postulats de base est en effet que les langues évoluent à un rythme
constant, l'« horloge linguistique » à laquelle fait appel la glottochronologie étant
à cet égard assez comparable à l'« horloge moléculaire » utilisée par les
biologistes pour évaluer l'évolution des fréquences géniques (121). Or les
linguistes, malgré leurs efforts, n'ont jamais pu établir des règles strictes
concernant le rythme et l'extension des changements linguistiques. Le rythme
d'évolution et de différenciation des langues a pu varier en fonction de
l'importance des populations, de leur isolement géographique, des contacts qui
ont favorisé ou empêché les innovations lexicales, les glissements de sens, les
emprunts, etc. Il en résulte que les données de la glottochronologie peuvent
rarement être utilisées littéralement, d'autant qu'elles aboutissent en général à
des estimations d'une telle magnitude qu'on ne peut guère en tirer argument :
savoir que la première dispersion a eu lieu entre 4500 et 2500, ce qui est admis
par presque tout le monde, ne permet pas de trancher entre les diverses
hypothèses existantes.
Depuis le siècle dernier, la plupart des chercheurs ont admis que la
répartition géographique des différentes langues IE reproduit pour l'essentiel
celle des dialectes IE qui leur ont donné naissance : l'indo-iranien à l'est, le
celtique à l'ouest, le balto-slave au nord, etc. La distribution géographique des
langues concorde d'ailleurs parfois avec leur proximité de structure : le
portugais ressemble plus à l'espagnol qu'au catalan, l'espagnol plus au catalan
qu'au provençal, le catalan plus au provençal qu'au français, etc. Cependant,
ces règles, que Meillet avait déjà mises en doute, souffrent des exceptions :
quoique attesté très à l'est de l'aire d'expansion IE, le tokharien n'en est pas
moins une langue IE « occidentale ». Il se peut aussi qu'une langue ressemble
moins à ses voisines immédiates qu'à d'autres langues plus éloignées, ce quis'explique en général par un mouvement de population. Le roumain, par
exemple, est plus proche de l'italien et du français que du hongrois ou des
langues slaves, parce que les porteurs de ces dernières ont envahi l'ancienne
partie de l'empire romain située entre la Dacie et l'Italie. Le hongrois est plus
proche de l'estonien et du finnois que du roumain ou du tchèque, parce que ses
porteurs ont migré en Europe centrale à partir du Nord-Est. Il est probable par
ailleurs qu'un certain nombre de groupes linguistiques ont disparu sans laisser
de traces. Les langues IE que nous connaissons aujourd'hui ne sont donc pas
nécessairement toutes celles qui ont existé. Enfin, certains dialectes sont
difficilement classables dans des familles bien déterminées. C'est le cas
notamment de plusieurs dialectes IE du Nord de l'Italie, comme le rhétique
(proche de l'illyrien, mais qui a aussi été influencé par l'étrusque), le vénète
(considéré autrefois comme un dialecte italique, mais qui est plus proche du
grec que du latin) ou le ligure (intermédiaire entre l'italique et le celtique).
Une analyse quantitative de la ressemblance entre les langues IE a été
entreprise en 1992 par le statisticien J.B. Kruskal et les linguistes Dyen et
Blanck, qui ont tenté de mesurer la fréquence des termes d'origine commune
dans un certain nombre de langues, en utilisant une liste glottochronologique
standard de 200 mots. Mais ils n'ont pas pris en compte les langues éteintes,
comme le hittite et le tokharien, ce qui enlève beaucoup de valeur à leur « arbre
linguistique ». Plus récemment, en 1995, deux linguistes et un spécialiste des
sciences de l'information de l'université de Pennsylvanie, Don Ringe, Ann
Taylor et Tandy Warnow, ont proposé un modèle obtenu par simulation sur
ordinateur à partir d'un algorithme. Ce modèle confirme la grande ancienneté
du groupe anatolien, mais suggère qu'il aurait évolué, non à partir de l'IE
commun, mais d'une langue aujourd'hui disparue apparentée au PIE. Les
langues celtiques et italiques se seraient ensuite détachées du PIE, suivies
peut-être du tokharien, puis du grec, de l'arménien et de l'indo-iranien. Les
langues germaniques se seraient séparées du balto-slave au moment où se
formait le grec. Elles auraient ensuite fait de larges emprunts aux langues
italiques et celtiques. Les langues baltes et slaves se seraient différenciées les
dernières. Ce n'est évidemment là qu'une hypothèse.
L'idée d'un continuum linguistique ayant existé en Europe du Nord dès la
préhistoire, antérieur par conséquent à l'ethnogenèse et à la glottogenèse des
langues celtiques, germaniques, italiques, baltes et slaves, avait déjà été
avancée par Antoine Meillet dans son cours professé au Collège de France en
1906-07 (122). Sur la base de 38 isoglosses lexicales, celui-ci avait avancé la
notion d'« indo-européen du Nord-Ouest », langue commune d'où seraient
dérivées les langues germaniques, baltes, slaves et « italo-celtiques ».
Certaines de ces isoglosses ont aujourd'hui perdu leur valeur démonstrative,
mais l'idée générale reste valable : il a très certainement existé une
communauté linguistique IE du Nord-Ouest, qui s'est fragmentée par la suite en
unités linguistiques distinctes (123). Certains auteurs rattachent l'albanais à ce
groupe, et l'on se demande s'il ne faut pas y placer aussi le messapien.
Wolfgang Meid estime qu'il y a de bonnes raisons de penser que le « groupe du
Nord-Ouest » comprenait également une langue dont il ne nous reste plus rien,
mais dont l'existence expliquerait mieux certains faits linguistiques qu'unrecours à un éventuel substrat pré-IE (124). Les isoglosses relevées par Meillet
ne permettent toutefois pas de déterminer la généalogie des langues issues du
« groupe du Nord-Ouest ». En outre, mis à part l'indo-iranien, le balto-slave et
peut-être l'indo-hittite, on ne croit plus guère aujourd'hui à l'existence de
groupements tels que l'« italo-celtique », ni même à celle d'un ancêtre commun
à toutes les langues italiques. L'hypothèse « italo-celtique » fut rééexaminée en
1917 par Alois Walde, qui divisa ce groupe en trois sous-groupes (latinirlandais, osco-ombrien et britonnique). Meillet répliqua en 1922 que cette
subdivision « se heurte à l'évidente unité du groupe italique, d'une part, du
groupe celtique, de l'autre ». En 1954, Walter Porzig démontra que les langues
italiques occupaient une position intermédiaire entre les langues celtiques et
germaniques. La thèse « italo-celtique » ne conserve plus aujourd'hui que
quelques rares partisans (125).
L'existence d'un groupement balto-slave a aussi été contestée. Elle
semble toutefois mieux assurée. La proximité des langues baltes et des
langues slaves est en effet presque égale à celle de l'indien et de l'iranien : à
certains égards, le protoslave apparaît comme un dialecte méridional du
groupe baltique. Mais les correspondances lexicales, grammaticales et
morphologiques entre les langues balto-slaves et les langues germaniques sont
également importantes (de l'ordre de 43 %). Les correspondances lexicales ont
surtout trait à l'environnement naturel, aux parties du corps, etc., alors que le
vocabulaire commun relatif à des formes plus complexes de vie sociale est
presque inexistant, ce qui semble attester une vie commune antérieure à l'âge
des métaux, avec une séparation intervenue très tôt (126). Cette étroite
proximité a été confirmée par l'étude de l'hydronymie locale réalisée par Jürgen
Udolph (127). Karl Horst Schmidt a également démontré en 1984 que les
correspondances lexicales entre les langues germaniques et balto-slaves sont
extrêmement archaïques, y compris dans le domaine religieux.
On a beaucoup tablé dans le passé sur les correspondances entre le
slave et l'iranien. Certains en ont conclu que c'est seulement après s'être
séparées du groupe iranien que les langues slaves se seraient rapprochées
des langues baltes, tandis que les langues germaniques se rapprochaient des
langues italiques, et peut-être aussi de l'illyrien et du vénète. Mais ces
correspondances semblent limitées, et surtout ne paraissent pas remonter audelà de la période relativement récente qui a vu le groupe iranien exercer une
certaine influence sur le monde slave. Les linguistes ont identifié dans la région
du Dniepr située entre l'Ukraine et la Biélorussie plus de trente hydronymes
iraniens (Udava, Uday, Artopolot, Ropsha, Svapa, etc.) datant probablement
des cultures scythiques qui se développèrent dans cette région entre le VII
e
et
le III
e
siècles av. notre ère (128). Sur le foyer originel des Proto-Slaves, les
auteurs se partagent entre ceux qui le situent à la hauteur des bassins de la
Vistule et de l'Oder (hypothèse occidentale) et ceux qui le placent au sud-est de
leur habitat actuel, dans le bassin moyen du Dniepr.
T. Burrow (129) place le berceau des Indo-Iraniens en Russie
méridionale, peut-être dans le bassin de la Volga, mais ne leur fait pas entamer
leur migration avant 2000. On sait que la civilisation de l'Indus commence vers6500, et qu'elle atteint son apogée entre 3100/2600 et 1900 avec les cultures
de Harappa et de Mohenjo-Daro. Dans la thèse la plus communément retenue,
l'effondrement de la culture harapppéenne coïncide avec l'arrivée des IndoAryens, sans doute à partir de la Bactriane, dans le sous-continent indien. En
l'absence de traces archéologiques de cette pénétration, toute cette question
reste néanmoins controversée (130).
L'arrivée dans la péninsule hellénique des Proto-Grecs, porteurs de
dialectes encore identifiables à l'époque mycénienne, est généralement située
vers 2400/2300, soit au début de l'helladique ancien II. Selon Marija Gimbutas,
elle aurait cependant commencé entre 2900 et 2600. Cette pénétration n'a pu
avoir lieu que par le Nord (131). Tandis que Gimbutas fait venir les Proto-Grecs
de la culture de Baden-Vucedol, dans le Nord-Ouest de la Yougoslavie, János
Makkay en situe l'origine, à la fin du milieu de l'âge du cuivre, dans des groupes
de la culture de Bodrogkeresztùr-Salcuta provenant de la partie méridionale de
la plaine hongroise et du cours inférieur du Danube. L'Albanie, la Macédoine et
peut-être la Thessalie auraient été indo-européanisées dès la fin du néolithique,
la Béotie à partir du début du III
e millénaire. Le mouvement aurait ensuite atteint
le Péloponnèse et l'Attique vers 2300, avant de se propager vers les îles de la
mer Egée et les côtes de l'Asie mineure, tandis que les dialectes grecs
achevaient de se différencier (132). La nouvelle culture se serait ensuite
stabilisée durant la période mycénienne, entre 1600 et 1200. L'origine exacte
des Mycéniens est toujours un objet de débat (133). Les Doriens (dont le nom a
pu être raproché de celui des Thuringiens) n'apparaissent que vers 1200, peut-
être dans le cadre du vaste mouvement de peuples qui fait apparaître les
« Peuples de la Mer et du Nord » au Proche-Orient. Leur système linguistique
présente des traits plus archaïques que celui des premiers Achéens. Pour
André Martinet, « il n'est pas établi que les ancêtres des Achéens et ceux des
Doriens aient, au III
e millénaire, appartenu à la même branche de la famille
indo-européenne » (134).
Les affinités du grec et de l'arménien ont été notées par Holger
Pedersen dès 1925. De nombreux travaux ont conduit depuis à penser que le
proto-grec et le proto-arménien ne formaient au III
e millénaire qu'une seule et
même langue, ce que la surestimation de l'opposition entre langues centum
(comme le grec) et langues satem (comme l'arménien) avait empêché de
reconnaître plus tôt. Le parallélisme phonologique entre les deux langues est
aujourd'hui bien établi. Les correspondances lexicales, qui sont nombreuses,
ont surtout été étudiées par Georg Renatus Solta (134). A certains égards,
l'arménien apparaît comme une sorte de trait d'union entre le grec et l'indoiranien.
Sur la base des acquis linguistiques enregistrés au cours de ces
dernières décennies, Wolfgang Meid a proposé de diviser le PIE en trois
périodes distinctes (136). Le stade I (frühindogermanisch) correspond à l'état
primitif de la langue, antérieur au Ve millénaire, sur lequel on ne peut faire que
des hypothèses, le stade II (mittelindogermanisch) au dernier stade commun
(Ve
et IVe millénaires), durant lequel le hittite et les autres langues anatoliennes
se seraient détachés du PIE, le stade III (spätindogermanisch) au moment oùles deux groupes principaux du Sud-Est et du Nord-Ouest s'étaient déjà
séparés. En dépit des critiques dont il a fait l'objet (137), ce modèle s'adapte
parfaitement « au schéma que l'on peut proposer de la dispersion des peuples
indo-européens à partir des documents historiques et archéologiques » (138).
On peut d'ailleurs penser qu'à ces différents stades correspondent aussi des
évolutions dans le domaine de l'organisation sociale et de la religion. Un
modèle assez proche a été proposé par Francisco Rodriguez Adrados (139).
Selon ce dernier, le stade I de l'IE commun (auquel Adrados réserve le terme
de PIE) aurait correspondu à un état non flexionnel de la langue. Celle-ci aurait
alors été monosyllabique, voire monovocalique. Privée de morphologie
proprement dite, elle aurait possédé un système consonantique développé,
mais un système de voyelles rudimentaire. A ce stade préflexionnel aurait
succédé un premier stade fléchi, monothématique. C'est à ce stade II,
correspondant au mittelindogermanisch de Meid, que se rattacherait le groupe
anatolien, chez lequel la flexion monothématique est préservée. Le stade III, ou
stade « brugmannien », se caractériserait par l'apparition d'une flexion
polythématique comprenant la distinction des adjectifs masculin et féminin, des
degrés de comparaison dans l'adjectif, une différenciation des temps et des
modes dans le système verbal, etc. Cette évolution aurait été surtout poussée
en indien et en grec (stade IIIa), tandis que les langues du Nord-Ouest auraient
ignoré certains de ses développements (stade IIIb).
Les apports de l'anthropologie
Carl Vogt, en 1855, semble avoir été le premier à parler de « race indoeuropéenne ». Il fut rapidement suivi par de nombreux auteurs, comme
Adolphe Pictet ou l'historien Jacob Kruger qui, en 1885, n'hésitait pas à
assimiler les IE aux descendants du « géant » Enak (Anaq) mentionné dans la
Bible (Nombres 13, 33) ! Cette réinterprétation abusive de faits de culture et de
langue en termes de « race », comme si ces trois notions étaient
interchangeables, devait avoir la fortune que l'on sait. Otto Bremer dès 1900 et
Otto Schrader dès 1901 avaient pourtant mis en garde contre cette façon de
faire. Auparavant, Friedrich Max Müller, quoique ayant lui-même formulé et
vulgarisé à partir de 1848 nombre de classifications raciales, avait déjà
souligné qu'il est « aussi ridicule de parler de race aryenne que de dictionnaire
dolicocéphale » (140). La notion de « race indo-européenne » (ou « aryenne »)
est en effet dépourvue de sens, comme l'est également l'idée de vouloir
rechercher chez les IE l'origine de la race blanche. La raison principale n'en est
pas l'absence de corrélation automatique entre ethnos et langage (141), car il
n'est pas interdit de penser, dans le cas du PIE, que les conditions d'isolement
relatif nécessaires à la formation d'une langue unitaire ont également pu
favoriser l'ethnogenèse d'une population anthropologiquement assez
homogène, mais le fait que depuis le début du paléolithique supérieur, qui
coïncide en Europe occidentale, vers 40 000/30 000, avec la fin du moustérien,
l'épanouissement de la culture aurignacienne et l'apparition des premiers types
de Cro-Magnon, tous les squelettes identifiables en Europe sont de type
clairement europoïde. Il n'y a donc pas lieu de penser que les populations IE
appartenaient à une « race » différente de celle des populations pré-IE — ou decelle des populations (Basques, Finnois, Hongrois) qui aujourd'hui encore font
usage de langues non IE. On rappellera aussi que l'interprétation en termes de
« races » des trois « couleurs » (vieil-indien várna-, avest. pishtra-) qui ont
donné leurs noms aux grandes castes indiennes, explication que l'on trouve
encore à la fin des années cinquante chez D.N. Majumdar (142), est
aujourd'hui abandonnée. Les trois « couleurs » ne renvoient pas à des données
anthropologiques, mais à un très ancien symbolisme (blanc, rouge et jaune en
Inde ou bleu-noir en Iran) issu de la cosmologie des « trois cieux ».
Il ne faut pas oublier en outre que toutes les cultures IE historiques sont
des sociétés mixtes, nées de la fusion d'un élément IE qui ne s'est pas
nécessairement toujours maintenu en position dominante, et d'un substrat pré-
IE d'importance variable, dont on ne sait pas grand chose, c'est-à-dire d'un
mélange de populations associant les différents types humains présents en
Europe depuis le paléolithique supérieur. Ce mélange a pu se traduire par des
phénomènes de syncrétisme ou de symbiose dans les domaines de la langue,
des techniques, des croyances, de l'organisation sociale, etc. Bernard Sergent
parle à cet égard d'une « synthèse ethnique entre au moins des populations
préhistoriques locales, c'est-à-dire dont les racines remontent entre autres, sur
place, jusqu'aux temps paléolithiques et, par ailleurs, des immigrants porteurs
d'une langue IE dont l'imposition au pays et l'évolution locale aboutirent aux
langues historiquement attestées » (143). En ce sens, comme l'avait déjà noté
Herman Hirt, il n'est pas inexact de dire que « tous les peuples indo-européens
connus sont des indo-européanisés » (144), dans la mesure où c'est d'un
apport extérieur qu'ils tiennent leur caractère IE. Christian J. Guyonvarc'h et
Françoise Le Roux, qui rappellent que « l'Europe ne s'évalue pas en races,
mais en langues et en ethnies », soulignent pour leur part que, « sauf exception
rarissime, nous n'avons aucun moyen de distinguer, dans une ethnie antique
indo-européenne, caractérisée par la langue et la religion, ce qui serait
éventuellement d'origine pure et ce qui serait non indo-européen, c'est-à-dire le
résultat d'une assimilation antérieure » (145). « C'est précisément, ajoutent-ils,
parce qu'il est invérifiable que le critère racial est fréquemment mis à
contribution dans le domaine indo-européen contemporain au profit d'idéologies
qui, au fond, n'ont rien d'indo-européen » (146).
Il n'en est pas moins vrai que, comme toute autre population humaine,
les membres de la communauté IE des origines présentaient des
caractéristiques bio-anthropologiques qu'il n'est évidemment pas interdit de
chercher à connaître. L'une de ces caractéristiques est la complexion claire
(cheveux blonds ou roux, yeux bleus) que de nombreux auteurs leur ont
attribués, soit sur la base de descriptions ou de témoignages antiques, soit par
analogie avec les caractéristiques physiques des populations occupant
aujourd'hui des territoires sur lesquels aurait pu se situer le foyer d'origine. Au
milieu du siècle dernier, le naturaliste belge Omalius d'Halloy assurait déjà que
« les langues aryennes ont pris naissance dans le type blond », affirmation dont
on retrouve l'écho chez Matthäus Much, Theodor Poesche, Otto Hauser, etc.
En 1878, Poesche alla jusqu'à imaginer que le foyer IE originel devait se situer
dans les marais du Pripet, parce qu'on y rencontre, assurait-il, un nombre
important d'albinos (le type albinos étant assimilé à tort à un type super-blond) !(147). D'autres auteurs en conclurent abusivement que l'indo-européanité se
confondait avec la blondeur. Pourtant, comme l'avait déjà souligné Isaac Taylor
(148), s'il y a une population chez laquelle le type blond est prédominant, c'est
bien chez les Finnois et les Estoniens, dont la langue n'est justement pas IE,
puisqu'elle se rattache à la famille des langues finno-ougriennes. De ce que le
type blond ait pu être dominant chez les IE, on ne saurait donc tirer la
conclusion que ce trait leur a jamais appartenu en propre. L'existence chez eux
d'un élément blond peut en revanche contribuer à élucider la question du foyer
d'origine.
Bernard Sergent, qui explique la blondeur attribuée à nombre de
divinités et de héros IE par un « codage symbolique », récuse l'idée qu'on
puisse en tirer argument pour conclure à la blondeur réelle des populations
PIE. Dans le cas des personnages mythologiques (par exemple le dieu indien
Indra, surnommé hari-kesa, « cheveux blonds », dans le Rig-Véda, ou encore,
chez Homère, Achille, Ulysse, Méléagre, Ménélas, Rhadamanthe, etc.), cette
explication pourrait éventuellement être admise. Il ne fait pas de doute que la
blondeur a une valeur symbolique, comme en témoignent quantité de traditions
populaires attribuant une valeur négative aux cheveux bruns. Il reste toutefois à
s'interroger sur l'origine de ce « codage », et à se demander si la valorisation
de la blondeur a pu se développer chez des populations majoritairement
brunes. Mais l'explication ne vaut plus quand on possède des attestations
portant sur les populations elles-mêmes. Or, ces témoignages sont nombreux
et concordants. Les textes égyptiens décrivent les tribus « libyennes » alliées
aux « Peuples de la Mer et du Nord » qui envahirent l'Egypte en 1227 av. notre
ère, comme des populations aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Dans les
textes chinois du II
e
siècle av. notre ère, on trouve de semblables descriptions
pour les populations tokahriennes, descriptions aujourd'hui confirmées par la
découverte des « momies » aux cheveux blonds ou roux du bassin du Tarim.
Hérodote attribue des yeux bleus aux Scythes. Le géographe grec Poséidonios
de Rhodes décrit les Germains comme un peuple essentiellement blond, ce
que confirme Tacite (De Germania, 4). D'autres auteurs classiques décrivent
aussi les Celtes, les Géto-Daces et les Thraces comme des peuples aux
cheveux blonds et aux yeux bleus. Sur 747 personnages historiques ou
mythiques dont l'apparence physique est décrite dans des sources anciennes
(dont 350 chez les Grecs et 111 chez les Romains), le paléographe Wilhelm
Sieglin, qui fut en 1908 l'un des « inventeurs » du tokharien, trouve 586 blonds
(parmi lesquels Alexandre le Grand, Alcibiade, Anacréon, Apollonios de Tyr,
Denys de Syracuse, Critias, Caton l'Ancien, Pompée, Sylla, Antoine, Auguste,
Domitien, Trajan, Commode, Caracalla, etc.) et 151 bruns (149).
La valeur adaptative de la pigmentation humaine est aujourd'hui bien
établie : plus une population vit près de l'équateur, plus sa pigmentation est
sombre ; plus elle en est éloignée, plus sa pigmentation est claire (150). La
peau foncée offre une meilleure protection contre les rayons ultra-violets, qui
peuvent être fatals aux enfants et provoquer chez les adultes des cancers de la
peau. C'est pourquoi les populations des régions tropicales développent une
pigmentation plus sombre de la peau, des yeux et des cheveux, ainsi qu'une
réduction du poids, de la taille du nez et de l'épaisseur des couches cutanées,qui les protègent contre les effets carcinogènes des ultra-violets. La
pigmentation claire, au contraire, a une valeur sélective dans les régions froides
ou tempérées, car elle favorise la synthèse de la vitamine D, dont la déficience
provoque le rachitisme (151). On a par ailleurs pu montrer, à partir de la
corrélation de la couleur des yeux et des cheveux chez les conjoints, que ces
traits interviennent dans le choix des partenaires sexuels, ce qui a évidemment
un impact sur les pools génétiques (152). Aujourd'hui encore, c'est en
Scandinavie et dans les pays baltes que l'on trouve le gradient de blondeur le
plus élevé (54 à 76 % sur la côte orientale de la Baltique), avec un phénotype
yeux bleus quasiment homozygote (> 95 % en Suède, 85 à 98 % dans les
régions péribaltiques). L'apparition des cheveux blonds a très probablement
accompagné le phénomène de dépigmentation intervenu au paléolithique, lors
de la dernière glaciation, dans les régions circumpolaires du Nord de l'Europe
centrale et orientale. Au siècle dernier, Thomas Huxley (153) pensait déjà que
ce phénomène s'était produit dans une zone allant de la Baltique à l'Oural.
Lothar Kilian (154), qui souligne la présence d'un élément blond chez les PIE,
précise que cet élément appartient à deux types différents, nordique et dalique.
Le type nordique est blond comme le type dalique, mais s'apparente par son
squelette au type méditerranéen, en sorte qu'on peut le considérer comme un
Méditerranéen dépigmenté. La répartition des groupes sanguins montre que ce
type, où le groupe B est rare, ne s'est pas formé en Asie, où il est au contraire
fréquent. Les types nordique et dalique résulteraient d'une dépigmentation,
intervenue durant la glaciation de Würm, respectivement à partir des types de
Brünn et de Combe Capelle d'une part, de Cro-Magnon de l'autre. Kilian en
conclut qu'il serait arbitraire d'attribuer le seul type nordique aux IE. « En raison
de la proximité des Nordides et des Dalides comme de leur partielle liaison,
écrit-il, le peuple IE des origines devait comporter une composante dalide,
inégalement importante selon les endroits. D'autres composantes, en particulier
méditerranéenne, ne sont pas à exclure » (155).
Si l'on admet que les porteurs du PIE proviennent d'un foyer (primaire ou
secondaire) situé en Europe du Nord, la présence en leur sein d'un élément
blond est parfaitement banal. C'est plutôt le contraire qui serait surprenant.
Cette présence est en revanche plus difficilement explicable si l'on en tient pour
un foyer d'origine situé en Asie mineure ou dans les pays méditerranéens. I.M.
Diakonov a utilisé cet argument contre les thèses de Gamkrelidze et Ivanov : si
l'indo-européanisation était due à l'arrivée en Europe d'une population originaire
du Proche-Orient, étant donné que les yeux sombres constituent un caractère
dominant (et les yeux bleus un caractère récessif), la population de l'Europe du
Nord ne pourrait pas avoir la complexion claire qui est encore la sienne
aujourd'hui : « Un population ayant en majorité les yeux bleus ne peut pas avoir
pour ancêtre une population ayant en majorité les yeux noirs » (156). Le même
argument a été repris par Raymond V. Sidrys (157), qui estime que le caractère
quasi homozygote du phénotype yeux bleus en Europe du Nord dément toutes
les théories qui attribuent l'indo-européanisation de l'Europe à une population
venue d'Arménie ou d'Anatolie.
Au XIXe
siècle, les chercheurs s'étaient également affrontés sur la
question de savoir si les IE étaient brachycéphales ou dolicocéphales. Cettequerelle perdit de son intérêt lorsqu'on eut constaté que les squelettes du type
nordique et du type méditerranéen sont pratiquement identiques (exception
faite de la taille de l'orbite), les deux types ne se différenciant que par les
parties molles, et qu'en outre la dolicocéphalie est loin de les caractériser en
propre. Dès 1883, Rudolf Virchow pouvait affirmer que le type craniologique
des IE comprenait aussi bien que des dolicocéphales que des méso- et des
brachycéphales. Depuis les années soixante, le renouvellement des méthodes
de l'anthropologie physique (développement des techniques ostéométriques,
recours systématique à l'informatique, etc.) a permis de mieux étudier les
squelettes. On sait aujourd'hui qu'au début du néolithique, deux types
principaux étaient représentés en Europe : d'une part un type « occidental »
d'origine méditerranéenne, dolicocéphale ou mésocéphale, plutôt gracile
(leptomorphe), de taille moyenne ou grande ; d'autre part, un type « oriental »
plus massif (hypermorphe), mésocéphale ou brachycéphale, parfois appelé
« cro-magnoïde » ou « proto-europoïde C ». Ces deux types sont bien
représentés, quoique en proportions variables, sur les sites correspondant à
des cultures reconnues comme IE, sans qu'il soit toujours possible de les
rapporter aux IE proprement dits ou à un éventuel substrat pré-IE. Le type
gracile est plus fréquent dans la culture de la céramique cordée. Le type
robuste se subdivise en un sous-groupe au type accentué, bien représenté
dans la culture de Dniepr-Donetz, et un sous-groupe au type atténué,
mésocéphale, mésomorphe, à face large et orbites basses, surtout présent
dans la culture des kourganes (158).
A date plus récente, l'étude des marqueurs génétiques comparée à celle
des langues a donné naissance à une nouvelle discipline : l'ethnogénétique.
Celle-ci se fonde sur la constatation que les locuteurs des différentes langues
en Europe diffèrent aussi entre eux génétiquement. Le fait de parler la même
langue favorise en effet une endogamie relative, et donc une concentration des
pools génétiques, en sorte qu'il est « légitime de s'attendre à une similarité de
base entre l'évolution biologique et l'évolution linguistique » (159). «
L'isolement, qu'il soit dû à des barrières géographiques, écologiques ou
sociales, écrit Luca L. Cavalli-Sforza, empêche et rend moins probables les
mariages entre deux populations, et par conséquent l'échange génétique. Les
populations vont donc évoluer indépendamment et, de ce fait, se différencier
l'une de l'autre. La différenciation génétique va augmenter régulièrement avec
le passage du temps. On peut attendre exactement la même chose d'un point
de vue linguistique : l'isolement va diminuer ou annuler les échanges culturels
et les deux langues vont aussi se différencier. Même si les résultats de
l'estimation du temps de séparation de deux langues par la glottochronologie
ne sont pas toujours aussi exacts qu'on le voudrait, ce temps augmente
généralement avec la durée de l'isolement. En principe, l'arbre linguistique et
l'arbre génétique doivent correspondre, puisqu'ils reflètent la même histoire de
scissions et donc d'isolements évolutifs » (160).
Des recherches ont été entreprises, notamment par Cavalli-Sforza,
Alberto Piazza et Paolo Menozzi, en Italie, et par Robert Sokal aux Etats-Unis,
pour tenter de déterminer des corrélations entre les fréquences génétiques
régionales en Europe et les données de la linguistique ou de l'archéologie(161). Des échantillons permettant d'établir la fréquence relative de 95 allèles
ont été prélevés sur des populations vivant dans quelque 3 000 endroits
différents. Le résultat le plus frappant est la remarquable stabilité ou
homogénéité des structures génomiques de la plupart des groupes ethniques
en Europe. L'ethnogénétique a également permis de constater qu'à la frontière
linguistique séparant les langues IE des langues finno-ougriennes
correspondait aussi une frontière génétique (162). D'autres travaux ont été faits
sur les marqueurs génétiques de la population du sous-continent indien (163).
Ils ont révélé une hétérogénéité génétique plus grande qu'on n'aurait pu le
penser compte tenu de l'endogamie impliquée par le système des castes, y
compris dans la caste des brahmanes, notamment celle du Maharashtra.
L'homogénéité génétique la plus grande (32,4 % de variation) a été observée
dans le Nord-Ouest, zone qui accueillit la plupart des invasions.
La méthode utilisée par l'ethnogénétique a cependant été discutée, car
elle ne prend en compte que les frontières linguistiques actuelles. Or, celles-ci
ne sont pas nécessairement identiques à celles qui ont existé dans le passé.
En outre, l'ethnogénétique est incapable de fournir une chronologie absolue
pour la formation des pools génétiques qu'elle étudie, car le tic-tac de l'horloge
moléculaire est apparemment tout aussi sujet à variations que le rythme de
l'évolution linguistique. Cavalli-Sforza et Piazza affirment ainsi que « la
composante principale du paysage génétique européen consiste dans un
gradient qui se serait étendu progressivement vers le Nord-Ouest à partir du
Proche-Orient » (164). Colin Renfrew s'est appuyé sur cette observation pour
développer sa thèse d'une indo-européanisation de l'Europe à partir de
l'Anatolie. En toute rigueur, Cavalli-Sforza et ses collaborateurs n'ont pourtant
rien démontré de tel, car les fréquences génétiques qu'ils ont mises en
évidence peuvent aussi bien renvoyer à des mouvements de population
antérieurs aux migrations IE (165). A première vue, les résultats qu'ils ont
obtenus seraient plutôt congruents avec l'idée d'une migration de fermiers
néolithiques anatoliens ayant introduit l'agriculture en Europe à partir du VII
e
millénaire (166), migration dont il n'y a aucune raison de penser qu'elle ait été
synonyme d'indo-européanisation. Cependant, il n'existe pour cette époque
aucune trace archéologique d'une migration à grande échelle, ni à partir de
l'Anatolie vers la mer Egée, puis vers l'Europe, ni à partir du Sud-Est du
continent européen vers le Nord-Ouest (167). La mer Egée, depuis le
néolithique, est une simple zone d'échanges et de contacts. Si une migration
d'une telle ampleur s'était produite, on comprend d'ailleurs mal pourquoi elle se
serait dirigée uniquement vers le Nord-Ouest, et non pas aussi vers le NordEst. Toutes les données dont on dispose concernant l'Europe orientale
attestent que les migrations qui ont eu lieu se sont effectuées dans le sens
opposé, c'est-à-dire du Nord-Est vers le Sud. Il est donc permis de se
demander si le gradient repéré par Cavalli-Sforza et Piazza ne renvoie pas à
une époque encore antérieure à celle de la diffusion de l'agriculture, en
l'occurrence au moment où une population de chasseurs-cueilleurs venus du
Proche-Orient a répandu le type de l'homme moderne dans tout le continent
européen. Une autre étude visant à tester différentes hypothèses concernant le
foyer d'origine des IE (168) s'est soldée par un échec : aucune corrélation
significative n'a pu être trouvée entre la distribution des langues, les fréquencesgénétiques et les schémas proposés dans ces théories.
La thèse de Colin Renfrew
Toute hypothèse concernant le foyer d'origine doit être compatible avec
les données d'ordre linguistique, archéologique et anthropologique que l'on a
énumérées. Le foyer originel doit se situer dans un lieu compatible avec ce que
l'on sait de la distribution géographique et de l'évolution des langues IE, et dont
l'environnement naturel, culturel et humain, corresponde au lexique IE
reconstruit. Son identification doit en outre permettre la mise en évidence, pour
la période 4500/2500, de mouvements de population correspondant à ce que
l'on sait de la diffusion de la langue et de la culture PIE. Peu d'hypothèses
avancées à ce jour satisfont à toutes ces exigences. Des localisations comme
les pays sémitiques et méditerranéens, l'Arabie, la Syrie, l'Afrique, mais aussi
l'Europe de l'Ouest, sont aujourd'hui abandonnées. Un consensus assez vaste
situe le foyer originel en Europe, ou à proximité immédiate de l'Europe, mais à
l'intérieur de ce vaste territoire les solutions proposées sont multiples.
Cinq grandes thèses restent en présence : 1) la thèse anatolienne du
VII
e millénaire (Renfrew 1987) ; 2) la thèse anatolienne des IVe
et Ve millénaires
(Gamkrelidze et Ivanov 1985) ; 3) la thèse balkano-danubienne (Diakonov
1985) ; 4) la thèse nord-pontique (Gimbutas 1966) ; 5) la thèse nordeuropéenne (Kilian 1983). Ce sont ces thèses que l'on va maintenant examiner.
La thèse de Colin Renfrew (169) se laisse résumer simplement. La
diffusion des langues IE se confondrait avec l'introduction progressive en
Europe, à partir d'un foyer d'origine situé en Anatolie centrale, dans l'actuelle
Turquie, d'un nouveau système de production caractérisé par la culture du blé
et de l'orge et l'élevage de moutons et de chèvres, de vaches, de bœufs et de
porcs. Les PIE ne seraient donc autres que les premiers agriculteurs
néolithiques qui, à partir du VII
e millénaire, auraient apporté et fait connaître un
nouveau mode de vie aux populations mésolithiques européennes, selon un
processus que Renfrew compare à la diffusion des langues bantoues dans une
Afrique du Sud originellement peuplée de chasseurs-cueilleurs khoisanides. Le
modèle repose sur l'idée que l'agriculture accroît la densité démographique
dans les régions où elle est introduite, en sorte qu'une partie de la population
se trouve obligée d'émigrer, entraînant ainsi la propagation du nouveau mode
de vie sur des distances de plus en plus grandes. La progression de la
protolangue IE et sa différenciation ultérieure s'expliqueraient donc par la mise
en culture de nouvelles terres par des générations successives et par la
supériorité du nouveau mode de production sur l'ancien. Supposant que « deux
générations sont séparées par une durée de vingt-cinq ans et que chaque
fermier, à l'âge de s'établir, se déplace en moyenne de 18 km (dans une
direction quelconque) pour fonder sa propre ferme », Renfrew en conclut que
l'agriculture a « progressé en Europe par vagues de vitesse moyenne égale à
un km par an. A ce rythme, il fallut environ 1 500 ans pour que les implantations
de fermes atteignent l'Europe septentrionale » (170).A partir du foyer anatolien, que Renfrew place dans une région située
entre Çatal Hüyük et Çayönü, l'agriculture et donc l'indo-européanisation
auraient ainsi touché successivement les îles de la mer Egée, la Grèce et
l'Inde, puis les Balkans et le bassin du Danube, l'Europe centrale et l'Italie, enfin
l'Europe septentrionale et occidentale jusqu'à la façade atlantique, la GrandeBretagne, l'Irlande et la Scandinavie. Arrivés en Grèce dès la seconde moitié
du VII
e millénaire, les IE auraient atteint le Nord et l'Ouest des Alpes vers 4000,
avant d'aboutir vers 3500 aux îles Orkney, dans le Nord de l'Ecosse.
L'indo-européanisation aurait eu par ailleurs un tout autre caractère que
celui qu'on lui attribue communément. Récusant toute idée d'invasion ou de
conquête par des peuples pastoraux, cavaliers et guerriers, Renfrew suppose
de simples « vagues d'avancée » (ou « vagues de propagation ») — dont il
emprunte le modèle aux travaux de Luca L. Cavalli-Sforza et Albert J.
Ammermann —, qui auraient été le fait de paisibles agriculteurs : « Notre
hypothèse permet de croire que les premiers Indo-Européens n'ont pas été des
envahisseurs guerriers d'une société hiérarchique et centralisée, mais des
fermiers pacifiques dotés d'une organisation égalitaire, qui se sont déplacés, au
cours de leur vie, de quelques km seulement » (171).
Cette thèse n'est pas nouvelle. Elle reprend en la prolongeant celle de
Pedro Bosch-Gimpera, qui assimilait les IE aux agriculteurs danubiens du Ve
millénaire, et recoupe également celle de F. Flor (172). Elle correspond, bien
qu'elle ne soit jamais citée, à l'hypothèse émise dans les années quarante par
Pia Laviosa-Zambotta à propos de la diffusion de l'agriculture en Europe (173).
Pour la soutenir, Colin Renfrew se voit malheureusement obligé de rejeter la
quasi-totalité des conclusions auxquelles sont parvenues les études IE depuis
plus d'un siècle. Congédiant Benveniste et Dumézil en quelques paragraphes, il
dénie toute validité à l'histoire comparée des religions, dénonce le « leurre du
proto-lexique » et tente de discréditer tous les travaux de reconstruction de la
paléontologie linguistique. Il rejette tout ce que l'on sait de l'organisation sociale
des PIE et du système IE de la parenté. Il néglige presque complètement la
question des substrats, des adstrats et des superstrats. Ecartant toute
référence au groupe baltique, il émet des suppositions invraisemblables
concernant l'origine des Celtes et le développement préhistorique des Grecs.
On comprend que l'immense majorité des spécialistes se soient refusés à le
suivre et lui aient adressé les critiques les plus sévères (174).
Les objections qu'on peut adresser à Colin Renfrew sont en fait de
plusieurs sortes. Au départ, sa thèse repose sur le syllogisme suivant :
1) L'agriculture s'est diffusée très tôt en Europe à partir du Proche-Orient ; 2) La
diffusion des langues IE ne peut être attribuée à des invasions qui se seraient
produites ultérieurement ; 3) Il s'ensuit que les IE se confondent après les
premiers agriculteurs et que les langues IE ne sont, à des degrés divers, que
de l'anatolien transformé par « créolisation ». Or, la première prémisse n'est
pas forcément exacte, la seconde est entièrement fausse et la conclusion
également.
On fait généralement naître l'agriculture vers le IXe millénaire, dans le« croissant fertile » qui s'étend de la Mésopotamie au sud de la Palestine, en
passant par le Sud-Est de la Turquie, la Syrie et le Liban. Ses porteurs auraient
ensuite pénétré sur le continent européen, où ils pourraient avoir donné
naissance aux cultures que Marija Gimbutas a regroupées sous le nom
d'« Ancienne Europe ». L'agriculture apparaît en Grèce vers 5000. Elle atteint
les Pays-Bas un millénaire plus tard. Ce schéma, comme on l'a dit, n'est
toutefois pas confirmé par l'archéologie. Il est explicitement rejeté par des
auteurs comme Roben Dennel (175) ou Graeme Barker (176) qui, s'appuyant
sur le cas des îles britanniques, pensent que l'agriculture résulte en Europe
d'un développement autochtone parallèle. Dans cette optique, le système de
l'« Ancienne Europe » ne devrait rien aux premiers agriculteurs, mais
remonterait jusqu'au paléolithique supérieur européen.
Pour Renfrew, les IE n'auraient nullement supplanté les cultures plus
anciennes de l'« Ancienne Europe », mais se confondraient avec elles. Les
constructeurs de mégalithes auraient été eux aussi des IE. L'existence d'une
culture pré-IE nettement différenciée de la culture IE au IVe
et au III
e millénaires
devient alors incompréhensible, de même que la présence de langues pré-IE
ayant survécu ici ou là, dans des régions périphériques ou montagneuses, qu'il
s'agisse du basque, de l'ibère, du picte ou de certaines langues caucasiennes.
Quant au passage des cultures de l'« Ancienne Europe » à celles résultant
dans la perspective traditionnelle de leur indo-européanisation, il résulterait
d'une évolution interne dont les causes restent mystérieuses. De ce point de
vue, la thèse de Renfrew, à laquelle on a parfois fait dire que « les IndoEuropéens n'ont jamais existé » (177) ou qu'elle aboutit à « dissoudre la notion
même d'indo-européanité » (178), pourrait aussi bien être qualifiée de « panindo-européenne » : les IE y sont à la fois partout et nulle part.
Rapportée au schéma diffusionniste dont se réclame Renfrew, schéma
qui contredit d'ailleurs radicalement ses travaux antérieurs (179), la chronologie
proposée apparaît intenable. Si les IE existaient au VII
e millénaire, ce qu'il n'y a
pas lieu d'exclure, il est impossible qu'ils aient pu à cette époque se répandre
progressivement en Europe à partir d'un foyer d'origine situé en Asie mineure.
Une telle hypothèse, qui revient à inverser le sens communément admis de
l'indo-européanisation (du Nord ou de l'Est vers le Sud et vers l'Ouest),
contredit tout ce que l'on sait des cultures néolithiques européennes. Renfrew
postule par exemple la présence des IE en Grèce dès le VI
e millénaire, alors
que l'on sait parfaitement qu'ils n'y sont arrivés qu'au début du III
e
, et qu'il
n'existe pas la moindre trace archéologique d'une migration IE en mer Egée
avant le début du II
e
.
Si les premiers IE étaient les porteurs de l'agriculture, la place
subordonnée attribuée à la fonction productive dans le système trifonctionnel
découvert par Dumézil devient du même coup incompréhensible, de même que
la place également subordonnée occupée dans le domaine religieux par les
divinités agricoles et chtoniennes. De façon plus générale, l'idéologie tripartie
des IE, avec ce qu'elle révèle de la structure du panthéon, de la stratification
sociale des sociétés IE (les groupes humains ignorant toute hiérarchie sociale
ont rarement des panthéons hiérarchisées) et des valeurs « héroïques » qui yétaient à l'honneur, au moins au dernier stade commun, est totalement
incompatible avec l'idée d'une société IE composée de paisibles agriculteurs.
Le caractère patriarcal et guerrier de ces premiers sociétés IE, fondées sur un
système de chefferies, est à l'opposé de ce que l'on sait des premières cultures
agricoles du Proche-Orient. Les étroites similitudes que l'on a pu relever dans
des domaines aussi éloignés l'un de l'autre que l'Inde védique et l'Irlande
celtique, par exemple celles concernant les rituels d'intronisation des
souverains, sont elles aussi incompatibles avec la thèse de Renfrew. De telles
similitudes ne peuvent s'expliquer que par un héritage commun, qui ne saurait
trouver sa source en Mésopotamie.
De plus, si le principal trait distinctif des PIE avait été la pratique de
l'agriculture, on devrait logiquement retrouver un grand nombre de termes
agricoles dans l'IE commun, ainsi qu'un grand nombre de termes d'origine IE
dans le vocabulaire des langues non IE d'Asie mineure. Ce vocabulaire
commun devrait aussi contenir de nombreux termes se rapportant aux plantes
cultivées dans les pays méditerranéens. Enfin, si des PIE venus d'Anatolie
avaient fait connaître les techniques de l'agriculture en mer Egée et en Grèce,
on devrait s'attendre à ce que la terminologie agricole de la langue grecque soit
massivement d'origine IE. C'est le contraire qui est vrai. Alors que les termes
communs ayant trait à l'élevage sont nombreux, ce qui confirme le caractère
pastoral de la culture PIE, le vocabulaire IE commun est pauvre dans le
domaine agricole : on a le plus grand mal à déterminer les espèces que
cultivaient les IE, et il n'y a pas un seul nom d'arbre fruitier attesté en PIE. Il
n'est même pas sûr que les noms de l'orge et du blé dans les langues IE ne
proviennent pas d'un substrat pré-IE (180). Les plantes, les arbres et les
animaux que les IE ont rencontré dans les pays méditerranéens ont été le plus
souvent désignés par des mots tirés du vocabulaire pré-IE local. Quant au
vocabulaire agricole de la langue grecque, il est pour l'essentiel non IE (et
diffère totalement du vocabulaire des langues IE occidentales concernant les
plantes cultivées). Enfin, si les PIE étaient venus d'Asie mineure, il y aurait
forcément un nom IE commun pour la « mer », étant donné que la
Méditerranée baigne le Sud de l'Anatolie. Les Proto-Grecs, ayant connu la
Méditerranée avant même d'avoir traversé l'Egée, n'auraient alors pas eu
besoin d'emprunter un mot non IE (thalassa) pour la désigner.
La présence dans le PIE de mots communs pour des réalités
parfaitement inconnues en Mésopotamie au VII
e millénaire, comme le bouleau
ou le castor, est également incompatible avec la thèse de Renfrew. La place
centrale qu'occupe le cheval dans le vocabulaire IE commun devient elle aussi
inexplicable lorsque l'on sait qu'il n'y a pas eu de chevaux en Anatolie avant le
IVe millénaire, et que les premiers restes de chevaux retrouvés en Grèce ne
remontent qu'au début de l'âge du bronze. L'idéogramme pour « cheval »
apparaît au début du III
e millénaire dans les hiéroglyphes élamites, et au milieu
de ce même millénaire dans le cunéiforme sumérien, mais à cette date le
cheval est toujours inconnu au nord de la Mésopotamie, où l'âne lui-même
n'apparaît pas avant 2000. Si les IE étaient venus d'Asie mineure au VII
e
millénaire, ils n'auraient donc pu posséder un mot commun pour désigner le
cheval. Comme l'écrit Jean Haudry, « si l'on suppose que l'indo-européen a étédiffusé dès le VII
e millénaire par des agriculteurs anatoliens, il devient
impossible d'expliquer pourquoi des réalités qui leur étaient inconnues sont
exprimées par le même vocable dans différentes langues IE, surtout quand il
s'agit de langues géographiquement éloignées, qui n'ont pas pu emprunter à
une même langue, et d'un vocable immotivé, qui n'a pu être secondairement
dérivé parallèlement » (181).
Par ailleurs, si la thèse de Renfrew était exacte, la langue PIE devrait
nécessairement être attestée sous une forme ou sous une autre dans les
premiers documents écrits de Mésopotamie, tels les documents élamites et
sumériens, ainsi que dans les plus anciennes attestations écrites de langues
sémitiques, comme l'akkadien au III
e millénaire ou l'ougarite au II
e
. Ce n'est
évidemment pas le cas, puisque rien n'atteste une présence IE dans la région
avant le début du IIe millénaire. La thèse de Renfrew implique aussi entre le
PIE et les langues non IE d'Anatolie une similarité très supérieure à celle que
l'on observe effectivement. Il est étrange en effet que les premiers locuteurs IE,
s'ils étaient déjà présents dans la région depuis plusieurs millénaires, n'aient
pas fourni le substrat linguistique des langues qui se sont développées au III
e
millénaire au même endroit (hatti, hourrite-ourartien, nord-sémitique). Il est tout
aussi étrange qu'un substrat non IE puisse s'observer dans les lanques IE
d'Anatolie, qu'il s'agisse du hittite ou du louvite, alors que celles-ci sont censées
s'être développées sans aucune interruption depuis le VII
e millénaire à
l'emplacement de leur foyer d'origine. Le fait qu'aucune langue ancienne du
Proche-Orient en dehors de l'Anatolie ne soit IE constitue également un
obstacle rédhibitoire pour la thèse de Renfrew, car on ne voit pas pourquoi
l'influence du PIE ne se serait pas également exercée vers le Sud. Enfin, si les
IE avaient été massivement présents dès le VII
e millénaire en Asie mineure,
puis en mer Egée et dans la péninsule hellénique, on comprend mal comment
des langues non IE auraient pu être encore présentes, parfois même en
position dominante, vers 1900 en Anatolie et vers 1500 en Grèce.
Se situant au voisinage immédiat du foyer originel supposé par Renfrew,
la langue arménienne devrait logiquement présenter des traits IE
particulièrement archaïques. Ce n'est pourtant pas le cas, bien que les
Arméniens n'aient pratiquement pas bougé de leur territoire. On a vu que du fait
de leur archaïsme, les langues anatoliennes étaient privées d'un certain
nombre de traits caractéristiques de l'IE commun. Or, ces traits sont présents
dans l'arménien et le phrygien, pourtant censés selon Renfrew en représenter
des dérivations immédiates. Comme l'écrit James P. Mallory avec humour, pour
que la thèse de Renfrew puisse coïncider avec ce que l'on sait de la langue
arménienne, il faudrait imaginer qu'il a fallu 5 000 ans aux PIE pour franchir les
100 ou 200 km qui les séparaient de l'Arménie (182). Personne ne peut en fait
imaginer que l'arménien existait déjà au VII
e
ou au VI
e millénaire, ni qu'il ait été
parlé depuis cette date sans aucune interruption. Il en va de même de la langue
grecque, qui est la langue la plus proche de l'arménien. Renfrew reprend par
ailleurs l'idée selon laquelle les IE auraient déjà pénétré à la fin du VII
e
millénaire au Pakistan occidental et dans la vallée de l'Indus. Mais dans ce cas,
c'est la parenté de l'indien védique avec le grec et l'indo-iranien, et le fait que
ces trois langues contiennnent un aussi grand nombre d'isoglosses, quideviennent inexplicables. Si les Hittites et les Grecs mycéniens représentaient
la continuation immédiate des premiers agriculteurs d'Anatolie, comment
pourrait-on rendre compte en effet, d'une part des différences fondamentales
qui apparaissent entre le grec et l'anatolien à tous les niveaux de la langue, et
d'autre part des correspondances remarquables qui existent au contraire entre
le grec et l'indo-iranien ? On notera enfin que Renfrew écarte délibérément
toute référence au groupe baltique, dont l'archaïsme et le conservatisme
linguistique démentent à eux seuls son hypothèse, et que dans son approche,
les très anciennes relations entre le PIE et la famille des langues finnoougriennes, et le fait que le PIE soit plus proche des langues ouraliennes que
de toute autre famille linguistique, deviennent eux aussi inexplicables.
Dernier inconvénient pour la thèse de Renfrew : il n'y a pas la moindre
trace archéologique du foyer d'origine qu'il propose. Renfrew se contente à ce
sujet d'évoquer une population qui aurait « vécu 6 000 ans avant J.-C. quelque
part dans l'Est de l'Anatolie, voire également un peu plus à l'est et au sud-est »
(183). C'est vague. On peut en conclure que, dans le meilleur des cas, Renfrew
a seulement retracé l'histoire de la diffusion de l'agriculture en Europe,
nullement celle de son indo-européanisation. « La thèse selon laquelle le foyer
indo-européen originel se situerait dans une zone comprenant l'Europe du SudEst, l'Anatolie, la Transcaucasie et le Nord de la Mésopotamie, écrit Marija
Gimbutas, ne peut être acceptée pour une simple raison : c'est que les grandes
civilisations néolithiques de cette région représentent l'antithèse de toutes les
caractéristiques qu'il est possible d'attribuer aux Proto-Indo-Européens sur la
base de la recherche mythologique et de la linguistique comparée » (184).
« L'Anatolie, conclut James P. Mallory, représente le mauvais endroit au
mauvais moment, et les migrations qu'on peut envisager à partir d'elle donnent
les mauvais résultats » (185).
Sur le plan géographique, la thèse de Thomas V. Gamkrelidze et
Vjaceslas V. Ivanov (186) ne diffère pas fondamentalement de celle de
Renfrew : le foyer d'origine se situerait, selon eux, entre le Sud du Caucase,
l'Anatolie orientale et le Nord de la Mésopotamie. Mais la chronologie qu'ils
adoptent est totalement différente, puisqu'ils placent le dernier habitat commun
aux Ve
et IVe millénaires. Dans cette optique, les IE se seraient d'abord établis
dans les steppes de la Volga et de la région nord-pontique, avant de se
disperser vers l'Europe centrale et occidentale. Les Proto-Grecs se seraient
dans un premier temps dirigés vers les Balkans, avant de redescendre vers la
péninsule hellénique. Contrairement à Renfrew, qui est archéologue,
Gamkrelidze et Ivanov ne rejettent pas les acquis de la paléontologie
linguistique. Ils s'appuient au contraire essentiellement sur des données
linguistiques, en faisant appel à la théorie glottalique et à un système
phonologique reconstruit d'une manière totalement différente de l'approche
classique. Ils attribuent par ailleurs une grande importance aux interactions qui
se seraient produites entres les langues IE, les langues kartvéliennes
(caucasiennes) et les langues sémitiques.
Ce modèle n'a guère emporté la conviction, en raison de son caractère
très largement spéculatif. Le système phonologique sur lequel s'appuientGamkrelidze et Ivanov a été durement critiqué par I.M. Diakonov (187).
D'autres auteurs ont fait remarquer que les « interactions » censées plaider en
faveur d'une souche unique du proto-sémitique, du proto-kartvélien et du PIE, à
supposer même qu'elles aient eu lieu, n'ont pu intervenir que beaucoup plus
tôt, c'est-à-dire antérieurement à la formation de la communauté PIE.
Gamkrelidze et Ivanov ont d'autre part été contraints de reconnaître que, dans
la zone qu'ils pensent pouvoir identifier comme le foyer originel, il n'existe
« aucune culture archéologique qui puisse être identifiée de façon explicite au
PIE » (188). Faute de mieux, ils ont proposé d'assimiler ce foyer à la culture
agricole de Hataf, qui se développe en Mésopotamie supérieure à partir du Ve
millénaire. Cette solution ne peut être retenue par aucun archéologue sérieux.
Comme l'a rappelé Marija Gimbutas, les civilisations qui existaient au
néolithique en Transcaucasie ou en Mésopotamie du Nord, à la hauteur du
bassin de l'Euphrate, sont l'exacte antithèse de ce que la paléontologie
linguistique et l'histoire comparée des religions nous permettent de savoir des
premières sociétés IE.
I.M. Diakonov (189) est à peu près le seul aujourd'hui à défendre la
thèse d'un habitat balkanique originel. Selon lui, le PIE se serait diffusé par
« vagues d'avancée » progressives à partir d'une culture agricole balkanodanubienne aux Ve
et IVe millénaires. Cette hypothèse ne convient pas mieux
que celle de Renfrew, et pour à peu près les mêmes raisons (190). Toute
théorie situant le foyer d'origine dans les Balkans implique l'existence de
contacts durables entre le PIE (au moins sur ses marges orientale et
méridionale) et les langues pré-IE d'origine égéenne, contacts qui auraient
nécessairement laissé des traces. Or, si l'on trouve effectivement des traces de
ces langues égéennes dans la langue grecque, on n'en trouve aucune dans l'IE
commun.
La culture des kourganes
La thèse soutenue à partir de 1966 par l'archéologue d'origine
lituanienne Marija Gimbutas (1921-1994) est plus sérieuse. Gimbutas place le
foyer d'origine dans la grande zone de steppes et de forêts qui s'étend au sud
de l'Ukraine et de la Russie, au nord de la mer Caspienne et du Pont-Euxin.
Elle identifie les PIE au peuple de la culture des kourganes, qui enterrait ses
morts dans des chambres tombales de terre ou de pierre recouvertes d'un
tumulus. Cette culture, dont le caractère IE n'est discuté par personne,
trouverait son origine dans la région de l'Oural et le cours inférieur de la Volga,
et plus lointainement dans les steppes de l'Asie centrale russe et du
Turkmenistan occidental. A partir du milieu du Ve millénaire, le peuple des
kourganes aurait, au cours d'une série de vagues migratoires, progressivement
diffusé dans toute l'Europe ses rites funéraires, en même temps que la
métallurgie du bronze, un panthéon dominé par des dieux célestes, un système
symbolique ayant le soleil comme motif central, un modèle de société patriarcal
et patrilocal, un mode de vie pastoral et l'usage du cheval domestique et du
chariot.Cette thèse, qui place le foyer originel dans les steppes de Russie
méridionale à une époque située entre le début du néolithique et l'âge du
bronze, était déjà celle à laquelle s'était rallié Otto Schrader en 1883. Elle fut
reprise après lui par de nombreux chercheurs. A la veille de la Première Guerre
mondiale, Gorodtsov en avait annoncé la formulation moderne, en proposant
de définir le développement culturel « préscythique » de la Russie méridionale
par la succession des tombes à fosse (jamno) et des chambres tombales en
bois (srubno). En 1961, Nikolaj J. Merpert proposa à son tour une chronologie
du néolithique en Russie fondée, non plus sur la stratigraphie, mais sur la
comparaison typologique. A la place de l'expression traditionnelle de « culture
des tombes à ocre » (all. Ockergrabkultur), on commença alors à parler d'une
« culture des tombes à fosse » (angl. pit-grave culture, russe jamnaja kultura)
divisée en quatre périodes. En 1956, Gimbutas proposa de donner le nom de
« culture des kourganes » à cet ensemble culturel qui, entre 4500 et 2900,
aurait vu la formation, le développement et l'expansion de la communauté PIE.
Les kourganes (russe kurgan, « tertre, tumulus ») sont des tombes
consistant en une excavation surmontée d'un remblai de terre, d'abord bordée
et recouverte d'un cairn (amas de pierres), puis d'un tumulus circulaire. Ces
tombes contiennent souvent de l'ocre rouge, ainsi qu'un mobilier funéraire
attestant une société socialement bien différenciée : pointes de lance et de
flèches, couteaux et poignards en silex, emblèmes de pouvoir, sceptres en
forme de tête de cheval, torques, bijoux, poteries, etc. (191). Elles abritent des
squelettes d'un type plutôt massif, couchés sur le dos ou à demi assis.
L'inhumation en position fléchie, à droite pour les hommes, à gauche pour les
femmes, n'apparaît que dans la première moitié du IVe millénaire, en nette
rupture avec le mode d'inhumation antérieur (où les morts étaient inhumés en
position fœtale). On note une forte prédominance des tombes individuelles sur
les tombes collectives, phénomène lui aussi radicalement nouveau par rapport
aux pratiques funéraires antérieures. C'est la diffusion de ces tombes
caractéristiques, que l'on ne trouverait au départ que dans les steppes de la
région Volga-Caspienne, qui permet à Marija Gimbutas de faire coïncider
l'expansion des IE avec l'apparition des tombes à tumulus chez les Grecs
mycéniens, les Phrygiens, les Macadéoniens, les Thraces, les Vénètes, etc.
Il semble que dans l'Ukraine de la période 5000/3500, le Dniepr ait
constitué une nette frontière ethnolinguistique entre deux types de cultures
différents : d'une part, à l'ouest du fleuve, la culture de Cucuteni-Tripolye
(Moldavie et Ukraine occidentale), comprenant des agglomérations
relativement importantes (un millier de maisons au moins, réparties sur 350 ou
400 hectares), dont les habitants pratiquaient surtout l'agriculture, honoraient
des divinités principalement féminines et produisaient une poterie hautement
raffinée ; d'autre part, à l'est du Dniepr, des populations plus clairsemées,
élevant du bétail et menant un mode de vie surtout pastoral, honorant des
divinités célestes, enterrant leurs morts dans des tombes à tumulus, mangeant
et sacrifiant des chevaux, et fabriquant une poterie plus rudimentaire. La culture
de Cucuteni-Tripolye, dérivée d'autres cultures de l'âge du cuivre situées plus
au sud-ouest, dans les Carpathes et les Balkans, aurait été l'une des
principales cultures de ce que Marija Gimbutas appelle l'« Ancienne Europe »,tandis que les cultures situées à l'est du Dniepr, que les archéologues appellent
cultures du Dniepr-Donetz II (5000/4500) et de Sredni Stog (4500/3500),
auraient constitué le berceau des PIE (192). En fait, de même qu'elle parle de
« tradition kourgane » en subsumant dans un ensemble unitaire plusieurs
cultures pontiques souvent distinguées par les archéologues, Gimbutas, sous
l'expression d'« Ancienne Europe » (Old Europe), désigne toute une série de
cultures chalcolithiques de l'Europe du Sud-Est, du bassin du Danube, des
Balkans et de la mer Egée (193). L'« Ancienne Europe », dont l'apogée semble
s'être située entre 5000 et 4000 (apparition d'un commerce à longue distance,
ouverture de mines de cuivre et d'or, raffinement de l'habillement et du style de
vie, céramiques polychromes, etc.), correspondrait à l'ensemble de la culture
danubienne, qui trouve son origine dans la néolithisation des Balkans au VII
e
millénaire et dont la forme la plus achevée, deux millénaires plus tard, fut la
culture de Starcevos-Körös (Hongrie, Roumanie, Balkans). Outre la culture de
Cucuteni-Tripolye, elle aurait également compris la culture de Karanovo de la
vallée de la Marica, en Bulgarie, dont l'influence s'est étendue jusqu'aux plaines
danubiennes et à la mer Egée, la culture de Vinca, qui a succédé dans les
Balkans à la culture néolithique de Starcevo, la culture de Lengyel dans le
bassin du moyen Danube, celle de Butmir en Bosnie, celle de Petresti en
Transylvanie, celle de Tiszapolgár en Hongrie et en Roumanie occidentales,
etc.
Loin qu'il faille identifier les cultures de l'« Ancienne Europe » aux
premiers agriculteurs IE, comme le suppose Renfrew, c'est donc au contraire
l'arrivée des IE qui aurait mis un terme brutal à la floraison de ces premières
grandes cultures agricoles européennes. Gimbutas, qui n'a jamais dissimulé sa
sympathie pour les cultures de l'« Ancienne Europe », en raison notamment de
leur caractère « gynécocratique », a maintes fois souligné leur caractère
antithétique par rapport à la culture PIE. Ces cultures se caractérisent par un
habitat sédentaire et principalement urbain, un niveau artistique élevé, un mode
de vie relativement pacifique. Elles honorent des divinités essentiellement
féminines et chtoniennes (déesses de la fertilité et de la fécondité, GrandeMère nourricière, déesses à l'oiseau ou au serpent), et présentent des
structures matrilinéaires, matrifocales et matrilocales, dont on observera la
survivance jusqu'à l'époque historique (194). Sociétés égalitaires,
théocentriques et matricentriques, elles contrastent fortement avec les
premières cultures IE, qui se caractérisent par une économie surtout pastorale,
associant l'agriculture et l'élevage, un habitat clairsemé, des petits villages et
des châteaux-forts, de grandes maisons rectangulaires, une poterie peu
décorative, le sacrifice du cheval et le culte du feu, un panthéon dominé par
des dieux célestes et des divinités du tonnerre, une endogamie renforcée par
des mariages croisés entre cousins, avec un réseau d'allégeances et de
dépendances réciproques, des familles regroupées en clans et en tribus, un
système de chefferies, une hiérarchie sociale plaçant au sommet une caste de
prêtres-magiciens et à la base un ensemble de producteurs-éleveurs de bétail
ou de chevaux, etc. « Les cultures de l'Europe ancienne et des kourganes, écrit
Gimbutas, sont à l'opposé l'une de l'autre. L'Europe ancienne se caractérise
par de grandes agglomérations et une économie d'horticulture sédentaire ; la
culture des kourganes, par la mobilité et de petits villages. La première estmatrilinéaire, égalitaire et pacifique ; la seconde, patriarcale, hiérarchisée et
guerrière. Chacune des deux idéologies a créé un ensemble de dieux et de
symboles différents. L'idéologie de l'Europe ancienne mettait l'accent sur les
aspects éternels de la naissance, de la mort et de la régénération symbolisés
par un principe féminin : la Mère créatrice. L'idéologie patriarcale des
kourganes (connue par les études comparatives sur la mythologie indoeuropéenne) est fondée sur les dieux virils et guerriers du ciel illuminé et
tournant. Les anciens Européens ne s'intéressaient pas aux armes offensives,
tandis que les Kourganes, comme tous les Indo-Européens, glorifiaient l'épée »
(195).
Gimbutas explique l'essor de la culture des kourganes par l'usage
guerrier du cheval domestiqué et du chariot ou du char à deux roues, ainsi que
par la supériorité générale de l'armement et par une extraordinaire mobilité.
« Le processus d'indo-européanisation, souligne-t-elle, n'a pas été de type
physique, mais culturel. Il faut le comprendre comme une victoire militaire qui a
consisté à imposer avec succès une nouvelle religion, une nouvelle langue et
un nouveau système administratif à des groupes autochtones » (196).
Lors d'une conférence sur les IE organisée en 1966 à Philadelphie,
Marija Gimbutas a proposé une chronologie détaillée de la culture des
kourganes et des principales migrations auxquelles celle-ci aurait donné
naissance (197). Les débuts de la première phase (Kourgane I), qui s'étend
jusque vers 4400/4300, restent incertains. Après l'avoir fait dériver, dans les
années cinquante, de la culture de Kuban, dans le Caucase, Gimbutas a
ensuite placé les origines de la culture des kourganes dans les steppes du
Kazakhstan et du cours inférieur de la Volga, en allant jusqu'à y assimiler la
culture d'Afanasjevo, en Sibérie centrale. L'outillage lithique de Kourgane I
rappellerait celui des sites de l'est de la Caspienne, et ses utilisateurs
pourraient être d'anciennes populations mésolithiques de Dzhebel installés sur
la Volga. La culture des kourganes se serait étendue dès à cette époque vers
l'Ukraine, où elle aurait recouvert la culture néolithique de Dniepr-Donetz à son
stade II. Elle se serait caractérisée par des tombes recouvertes, non pas
encore d'un kourgane proprement dit, mais d'un cairn.
Kourgane II aurait couvert la période 4300/4000 et aurait vu une
première extension vers le Danube. Les rites funéraires kourganes
commencent alors à se généraliser, en même temps qu'apparaissent un peu
partout de nouveaux symboles d'inspiration solaire (notamment la double
spirale, que l'on retrouvera sur de nombreuses stèles anthropomorphiques et
jusque dans les Alpes suisses et italiennes, notamment au Val Camonica).
L'habitat se transforme, le caractère pastoral de l'économie s'accentue, de
nouvelles techniques métallurgiques font leur apparition, tandis que le type
proto-europoïde des squelettes s'affirme plus nettement. C'est à cette époque
que disparaissent la culture de Polgar, dans le Nord-Est de la Hongrie et en
Transylvanie, la culture de Cortaillod-Lagozza, en Suisse et en Italie du Nord.
Sredni Stog étant l'un des principaux sites de la culture de Dniepr-Donetz, les
archéologues russes regroupent Kourgane I et Kourgane II sous le nom de
culture de Sredni Stog II, qu'ils situent dans les cours inférieurs du Dniepr et duDon.
Kourgane III (4000/3200) correspond pour les archéologues russes à la
culture d'Usatovo-Mikhajlovka I, au nord de la mer Noire, et au début de la
culture de Majkop, soit au stade précoce de la culture des tombes à fosse
(drevnejamna kultura). Les cimetières de cette période comportent de 4 à 25
tombes à tumulus, où les corps sont inhumés en position fléchie. L'exploitation
du cuivre devient intensive. Le chariot prend une telle importance qu'il est
parfois inhumé avec le mort : les roues sont placées aux quatre coins de la
fosse funéraire, tandis que l'attelage est disposé au-dessus de la tombe, le tout
étant recouvert d'un tumulus. La destruction des cultures de l'« Ancienne
Europe » se poursuit pour culminer dans la dernière phase, Kourgane IV
(3200/2900), que les archéologues russes identifient à la culture des tombes à
fosse proprement dite (jamnaya kultura) ou complexe culturel Jamna, entre le
bas Dniepr et la basse Volga.
Gimbutas distingue ensuite trois grandes vagues de migration (198),
dont la succession dessine un vaste scénario de « kourganisation » progressive
de la plus grande partie de l'Europe. La première vague intervient vers
4400/4200, soit à la charnière de Kourgane I et Kourgane II. Elle touche
d'abord le nord de la mer d'Azov et la région du Dniepr, où le peuple des
kourganes s'impose à une population locale de chasseurs-pêcheurs, donnant
naissance à la culture de Sredni Stog. Elle s'étend ensuite vers la vallée du
Danube inférieur, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie orientale, le plaine de la
Marica et la Macédoine. La culture de Karanovo VI, au sud de la Moldavie et
dans le cours inférieur du Danube, est totalement bouleversée, et ses membres
sont contraints de se réfugier à l'ouest de la Roumanie et sur le territoire de la
culture de Vinca. Il en résulte toute une série de bouleversements en
Yougoslavie, en Hongrie et en Tchécoslovaquie : la population de Vinca est
repoussée à l'ouest de la Hongrie (groupe de Balaton), ainsi qu'en Croatie, en
Bosnie et en Slavonie (groupe de Lasinja), tandis que les représentants de la
culture de Tiszapolgár se répandent en Transylvanie et que ceux de la culture
de Lengyel émigrent vers le Danube supérieur, la Pologne et l'Allemagne. La
culture de Karanovo sera remplacée dans le bas Danube, l'Est de la Roumanie
et en Bulgarie par un complexe culturel mixte, Cernavoda I, associant des
éléments kourganes venus de la steppe à un substrat provenant de la culture
de Karanovo (Gumelnita). Ainsi apparaissent en Europe centrale les premières
cultures « kourganisées » du néolithique final. La culture de Cucuteni-Tripolye
est en revanche épargnée : l'archéologie révèle une coexistence du peuple des
kourganes et des Cucuténiens pendant un millénaire.
La deuxième vague a lieu vers 3400/3200, à la fin de Kourgane III (199)
et se développe dans toutes les directions à partir des territoires déjà
« kourganisés » du Nord-Ouest de la mer Noire, où s'est constituée la culture
d'Usatovo, amalgame de culture kourgane et de culture de Cucuteni. Cette
deuxième vague se heurte vers le Sud à la culture de Cernavoda I, dont les
représentants sont obligés de refluer vers le Sud et vers l'Est, pour s'établir en
Macédoine, en Bulgarie et jusqu'en Anatolie occidentale, notamment sur le site
de Troie. La culture de Cucuteni-Tripolye est cette fois submergée. Les culturesde Vinca, Butmir et Petresti, dans les Balkans, sont disloquées. Une nouvelle
entité culturelle se développe dans le bassin du Danube et dans les Balkans à
partir de Cernavoda I et de sa fusion avec les anciennes cultures de
l'« Ancienne Europe ». On lui donne le nom de Cernavoda III en Roumanie, de
Boleraz en Slovaquie occidentale, de Baden dans le bassin du moyen Danube.
Réalisant un vaste complexe culturel « balkano-danubien », elle étend son
influence à tout le bassin du Danube, depuis la Roumanie et la Bulgarie jusqu'à
la Yougoslavie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, l'Autriche, l'Allemagne
méridionale et centrale jusqu'à la hauteur du lac de Constance et de Nordlingen
Ries, où elle donnera naissance à la céramique de Furchenstich et au type dit
de Rössen III. Au milieu du IVe millénaire, la « kourganisation » du bassin
supérieur du Danube aboutit à l'émergence des cultures de Mondsee, Altheim
et Pfyn. Les rites funéraires kourganes s'imposent dans la région de l'Elbe et de
la Saale, ainsi qu'en Bohême. Parallèlement, des éléments de la culture
kourgane se répandent dans la plaine du Nord, provoquant une transformation
de la culture des gobelets à entonnoir qui donnera naissance à la culture des
amphores globulaires, puis à la celle de la céramique cordée. Dans le dernier
quart du IVe millénaire, toute la carte culturelle de l'Europe se trouve donc
bouleversée. La culture de l'« Ancienne Europe » ne subsiste plus dans la
région du Danube que sous la forme de quelques rares îlots, tel le complexe de
Cotofeni.
La troisième vague, vers 3000/2800, est plus massive encore. Elle
aboutit en Europe centrale à la destruction de la culture de Baden, et se traduit
par la multiplication des tombes à fosse en Roumanie, en Yougoslavie et en
Hongrie orientale. Au début du III
e millénaire, la culture de l'« Ancienne
Europe » est à son tour progressivement éliminée de la péninsule hellénique et
de la mer Egée, où elle ne parviendra à se maintenir qu'en Crète et dans les
Cyclades. « A partir du moment, précise Gimbutas, où les Indo-Européens ont
occupé la Grèce, la culture de l'Europe ancienne n'est restée intacte que dans
les Cyclades et en Crète. Là, elle a continué d'être florissante jusqu'au milieu
du II
e millénaire avant J.-C., où elle fut détruite par l'éruption du volcan local à
Théra, et par les Mycéniens, ailleurs, qui envahirent les autres Cyclades,
vainquirent Cnossos et se l'approprièrent » (200). Enfin, l'expansion du peuple
des kourganes aurait donné naissance sur ses franges orientales à la culture
de Poltavka, le long de la Samara, et aux cultures de Sintasha et de Petrovka.
Ce sont ces dernières qui auraient formé la base de la culture d'Andronovo, qui
s'étendra par la suite jusqu'aux frontières de l'Iran et de l'Afghanistan, et que
l'on considère souvent comme la culture « ancestrale » du groupe indo-iranien.
Dans ce schéma, l'indo-européanisation suit donc les progrès de la
« kourganisation ». La première vague de migration aurait abouti au groupe
anatolien. La deuxième aurait donné naissance aux Phrygiens, aux Germains,
aux Balto-Slaves, aux Illyriens et aux Celtes. La troisième aurait produit les
Daco-Thraces, les Grecs, les Arméniens et les Indo-Iraniens. Les tribus
germaniques, baltiques, slaves, celtiques, italiques, illyriennes et phrygiennes
dériveraient toutes de la culture des kourganes par l'intermédiaire de la culture
de la céramique cordée. Les Indo-Iraniens s'y rattacheraient par l'intermédiaire
de la culture d'Andronovo. La civilisation celtique, qui apparaît avec la culturedes champs d'urnes, prolongée par les cultures de Hallstatt et de La Tène, en
serait issue par l'intermédiaire de la culture d'Unjetice et, au-delà, de la culture
de Vucedol, qui trouveraient elles-mêmes leur origine dans la culture de Baden,
née d'une « kourganisation » des éléments locaux de l'« Ancienne Europe ».
Gimbutas insiste fortement sur l'importance dans ce scénario du rôle du
cheval et du chariot : la domestication du cheval aurait été la cause essentielle
et le principal vecteur de l'expansion du peuple des kourganes à partir des
steppes boisées du nord de la Caspienne et de la mer Noire. Selon elle, cette
domestication serait intervenue au VI
e millénaire dans une zone s'étendant de
la vallée du Don jusqu'aux plaines du Nord du Kazakhstan. Le cheval
domestique aurait ensuite été répandu en Europe par le peuple des kourganes
au début de la seconde moitié du IVe millénaire, puis en Asie centrale au III
e
millénaire, enfin en Inde et en Anatolie au II
e millénaire. Cette affirmation a
donné lieu à de nombreux débats. Des os de chevaux ont en effet été retrouvés
dans des tombes kourganes de la région du bas Dniepr datant de 4400, ainsi
que dans des sites datés d'environ 5000 appartenant à la culture de Samara.
Ce sont les plus anciens restes que l'on possède attestant une relation directe
entre l'homme et le cheval, mais on n'a pas la preuve qu'il se soit agi de restes
de chevaux domestiques. Les restes d'un cheval dont les prémolaires portaient
des traces de mors ont en revanche été découverts récemment entre le Dniepr
et le Don, à la hauteur du village de Dereivka, sur un site appartenant à la
culture de Sredni Stog que l'on a pu dater de la période 4200/3800. Ces restes,
étudiés à partir de 1989 par Anthony W. Smith et D.R. Brown, sont pour
l'instant ceux du plus vieux cheval domestique que l'on connaisse dans le
monde (201). Pour Anthony W. Smith, le centre de domestication du cheval est
bien à rechercher dans les steppes du Nord du Pont-Euxin. il est possible que
le cheval ait d'abord été utilisé comme bête de somme, avant d'être employé
comme monture ou pour tirer des chariots.
Il est certain que le cheval occupait une place centrale chez les PIE, tant
dans la vie quotidienne que dans le domaine politico-religieux, comme en
témoignent un certain nombre de rituels (ashvamedha dans l'Inde védique, rite
romain de l'Equus October, sacrifice du cheval à l'occasion de l'intronisation
des rois d'Ulster, etc.), en même temps que le nom de la déesse celtique
Epona, le nom de Hengist et de Horsa dans le récit evhéméristique de la
conquête saxonne de l'Angleterre, un certain nombre de noms de personnes
(ind. Ashvaçakra, vieux-perse et avest. Vishta:spa, gr. Hipparkhos et Philippos,
gaul. Epopennus, vieil-angl. Eomaer), etc. (202). Les jumeaux divins IE
(Dioscures et Molions ou Aktorions grecs, Ashvins védiques, Alces
germaniques, retransposés à Rome sous les figures « mythistoriques » de
Remus et Romulus) sont eux-mêmes fréquemment présentés comme
hippormorphes ou comme « possesseurs de chevaux » (surnom des Ashvins
dans les Védas), ou bien encore comme les enfants, les frères ou les maris de
déesses hippomorphiques, ce qui permet de les rattacher au symbolisme de
l'attelage par couple (203). Wolfgang Meid a souligné que de tels faits
interdisent de penser que le cheval ait pu représenter chez les PIE une
importation culturelle tardive, et renvoient nécessairement à une réalité
commune.L'usage militaire du cheval est attesté chez les Hittites vers 2050. Les
Aryens du Mitanni, qui vécurent en Mésopotamie au contact des Hourrites,
semblent avoir fait connaître l'élevage des chevaux et généralisé l'usage du
char de guerre dans tout le Proche-Orient à partir du XVe
siècle. C'est
également en hittite que l'on trouve le premier traité concernant l'élevage des
chevaux. Il s'agit du texte de Kikkuli, qui remonte au XIVe
siècle. On n'y trouve
pas le nom IE du cheval, mais le mot sumérien ANSHE.KUR.RA. En hittite
hiéroglyphique, on trouve en revanche la forme asuua- (louvite hiéroglyphique
a-su-wa), qui pourrait se rattacher à l'IE *ekwos- sans emprunt à l'aryen du
Mitanni *asva- (204).
Le nom PIE du « cheval », *ekwos- (*ëk'uos), est attesté dans presque
toutes les autres langues IE : sanskr. ashva-, avest. aspa-, v.-perse : asa-, tokh.
A yuk, tokh. B yakwe, mycén. i-qo, gr. hippos, lat. equus, vén. eku-, vieil-angl.
eoh, gaul. epo-, vieil-irl. ech, gallois ebol, etc. Jürgen Untermann (205) pense
que l'existence de ce terme ne suffit pas à démontrer que les IE ont connu le
cheval sous sa forme domestique. Wolfgang Meid (206) et Bernfried Schlerath
estiment que l'examen du lexique ne permet pas de trancher sur ce point.
Cependant, le nom IE commun du cheval, dérivé d'une racine évoquant peut-
être la « vitesse », ne présente pas les traits caractéristiques d'un thème
nominal archaïque, comme c'est le cas pour les noms du cochon, de la vache,
du bœuf, etc. Sa voyelle thématique est tardive. En outre, les désignations du
cheval dans les différentes langues IE le mettent presque toujours en rapport
avec l'homme (cf. le composé *ekwo-wiro-, « hommes et chevaux », désignant
la charrerie). Ces différentes données suggèrent que le cheval connu par les
PIE était bien le cheval domestique, mais que sa domestication est intervenue
à une date relativement tardive. Certains auteurs pensent en trouver
confirmation dans le fait que la plupart des langues IE désignent la jument avec
une simple désinence féminine du nom du cheval, sans lui attribuer de nom
particulier, comme c'est généralement le cas pour les femelles des espèces
sauvages. Il est par ailleurs possible qu'il y ait eu des mots différents pour
désigner le cheval domestique et le cheval sauvage.
On trouve en PIE des noms communs pour le « chariot », la « roue »,
l'« attelage », l'« essieu », le « timon », « conduire un attelage » (*wegh-), etc.
Ces noms sont particulièrement importants, car ils peuvent aider à dater le
dernier habitat IE commun. Franz Specht (208), selon qui ces termes résultent
d'une série de transferts et de métaphores à partir de mots ayant à l'origine un
sens différent, estimait déjà que la période finale de l'unité PIE pouvait être
datée sur la base du vocabulaire commun concernant les véhicules à roues.
Or, ceux-ci n'apparaissent nulle part dans le monde avant le Ve millénaire. La
plus ancienne tombe à char aurait été découverte sur un site de l'époque de
Kourgane II (4300/4000). Le chariot, puis le char se seraient ensuite répandus
dans toute l'Europe centrale au millénaire suivant. Toutefois, certains auteurs
hésitent à faire remonter l'usage du chariot avant 3500 (207). C'est ce qui
conduit David W. Anthony (209) à penser que la communauté PIE devait
encore être relativement unifiée à cette date. On a objecté à ce raisonnement
qu'il existe quatre racines IE différentes pour désigner la roue, ce qui pourraitlaisser penser qu'il ne s'agit pas d'un mot commun, mais David W. Anthony a
réduit leur nombre à deux.
Un foyer secondaire ?
La thèse de Marija Gimbutas a pour elle d'être compatible avec ce que
l'on sait de la « distance » qui sépare les différentes langues IE. Elle a le mérite
de lier l'expansion IE à des mouvements de population pour lesquels il existe
souvent (mais pas toujours) des traces archéologiques bien attestées. Elle
place le berceau des IE dans un territoire dont la faune et la flore ne
contredisent pas ce que l'on sait de leur environnement originel. Enfin elle est
en harmonie, dans ses grandes lignes, avec les informations que l'on possède
sur la culture PIE. Comme le caractère IE de la culture des kourganes n'est par
ailleurs pas douteux, nombre de chercheurs se sont ralliés à la solution qu'elle
propose, non sans y ajouter parfois quelques correctifs ou quelques nuances.
C'est le cas notamment de Homer L. Thomas, Antonio Tovar, Francisco
Rodriguez Adrado, André Martinet, Wolfgang Meid, Vittore Pisani, Winfred P.
Lehmann, Jak Yakar, Mircea Eliade, Anthony W. Smith, James P. Mallory,
Bruce Lincoln, A. Diebold, Martin E. Huld, etc. Bernard Sergent, qui se
contentait il y a quinze ans de trouver l'hypothèse « séduisante » (210), l'estime
aujourd'hui « décisive » (211). David W. Anthony (212), qui situe le foyer
d'origine dans le corridor Lvov-Kiev entre 4500 et 3500, émet seulement des
réserves sur la chronologie et la magnitude des différentes vagues d'invasion.
James P. Mallory adopte une position à peu près identique.
D'autres auteurs se refusent cependant à adopter l'hypothèse de
Gimbutas. Pour eux, la culture des kourganes ne constitue qu'un foyer
secondaire de l'expansion IE, et ne peut donc être identifiée au foyer d'origine.
C'est le cas notamment de Ward H. Goodenough, István Ecsedy, Rüdiger
Schmitt, János Makkay, Jean Haudry, Andrew Sherratt, Alexander Häusler,
Lothar Kilian, Carl Heinz Böttcher, John C. Kernes, Aron Dolgopolsky, R.A.
Crossland, etc. Ward H. Goodenough affirme que « le peuple de Kourgane I
n'était pas le peuple proto-indo-européen, mais un sous-groupe de ce peuple »
(213). Rüdiger Schmitt (214), qui se range à cette opinion, estime lui aussi que
la culture des kourganes n'est pas la seule candidate possible pour la
communauté PIE. D'après ces critiques, précise James P. Mallory, « presque
tout ce qui concerne les invasions et les transformations culturelles s'explique
beaucoup mieux sans faire référence à l'expansion des kourganes, la plupart
des arguments présentés en sa faveur jusqu'à présent étant soit totalement
contredits par d'autres données, soit le résultat d'une interprétation gravement
erronée de l'histoire culturelle de l'Europe septentrionale, centrale et orientale »
(215).
Les critiques portent en fait à la fois sur la définition que donne Marija
Gimbutas de la « tradition kourgane » et sur la réalité ou l'ampleur des
migrations dont elle parle.
Un certain nombre d'archéologues, russes (Dimitri Yakolevich Telegin,Sulimirski) et allemands (Alexander Häusler) notamment, contestent l'idée
d'une continuité de la culture steppique depuis 4400/4300 jusqu'à 3200/2900
(216). Selon eux, les phases que Gimbutas dénomme Kourgane I et Kourgane
II forment un ensemble nettement distinct des stades suivants. Cet ensemble
correspond au sens strict à la culture de Sredni Stog II, sur le cours inférieur du
Danube, que l'on fait dériver à partir de 4500 de la culture de Dniepr-Donetz,
qui n'est précisément pas une culture kourgane, tandis que les phases
Kourgane III et Kourgane IV caractérisent le complexe culturel Jamna
(drevnejamna kultura et jamna kultura), dérivé lui-même à partir de 3500 de la
culture de Sredni Stog II et de sites analogues sur la Volga et le Don (217).
Faisant observer que les hommes de la culture de Sredni Stog n'enterraient
pas leurs morts sous des tumulus, mais sous des cairns, et rappelant que
l'inhumation en position fléchie n'apparaît qu'au stade III, soit au début de la
culture Jamna, les mêmes auteurs contestent l'assimilation faite par Gimbutas
entre ces différentes formes de rites funéraires (218). Ils soulignent également
le fait qu'il n'existe aucun mot IE commun pour désigner ces tombes à fosse et
à tumulus auxquelles Gimbutas attache une si grande importance. S'appuyant
sur ces données, et sur d'autres du même genre, certains vont jusqu'à mettre
en doute le caractère IE de Kourgane II et surtout de Kourgane I, et se
demandent si l'apparition des tombes à tumulus, loin de représenter un
développement local, ne serait pas à mettre au compte d'une influence
extérieure.
L'affirmation de Gimbutas selon laquelle les premiers porteurs de la
culture kourgane seraient des immigrants venus de l'Est par le bassin inférieur
de la Volga, qui se seraient imposés aux cultures de Dniepr-Donetz et de
Surski, donnant ainsi naissance à la culture de Sredni Stog I, a aussi été
discutée. James P. Mallory (219) la trouve douteuse et fait valoir contre elle des
arguments chronologiques (Kourgane I n'est pas plus ancien que Sredni Stoj I)
et anthropologiques (les représentants de la culture de Dniepr-Donetz sont des
mésocéphales « cro-magnoïdes » massifs, ceux de Sredni Stog II, des
dolicocéphales graciles à visage étroit).
Les données concernant la première vague d'expansion du peuple des
kourganes, sa datation et son ampleur, ont également été jugées peu
convaincantes. Les traces archéologiques qui en attesteraient l'impact sur les
cultures de l'« Ancienne Europe » sont maigres. D.Y. Telegine estime que la
culture de Sredni Stog II n'a joué aucun rôle dans l'expansion IE. David W.
Anthony (220) pense lui-même que Marija Gimbutas exagère la magnitude de
cette première vague vers la Hongrie et la Transylvanie. Selon lui, l'influence du
peuple des kourganes dans cette région ne s'est vraiment fait sentir qu'avec
l'apparition du complexe culturel Cernavoda-Baden (Kourgane II).
L'ampleur des deux autres vagues est tout aussi discutée. Une
expansion du peuple des kourganes à l'ouest de la Tisza, dans la plaine
hongroise centrale, ne semble confirmée ni par l'archéologie ni par
l'anthropologie (221). Une étude de la distribution des tombes du type kourgane
montre qu'on ne les rencontre que dans une partie du Nord-Est de la Bulgarie,
au sud du cours inférieur du Danube. Il s'avère par ailleurs que l'expansiond'une population steppique dans les Balkans s'est accompagnée d'un
processus d'interactions culturelles beaucoup plus complexe que ne le laisse
penser le scénario « dramatique » proposé par Gimbutas (222). Rappelant
qu'on trouve déjà au néolithique des tombes à tumulus circulaire dans les îles
britanniques, et que celles-ci ne sauraient s'expliquer par la « kourganisation »,
les archéologues anglais J.M. Coles et A.F. Harding en concluent que
l'argument des rites funéraires n'est pas décisif et que « les groupes culturels
présentés [par Gimbutas] comme des groupes dérivés sont en fait
contemporains des tombes à fosse des Kourganes en Russie méridionale, et
non sensiblement postérieures à elles » (223). David W. Anthony (224) estime
lui aussi que le schéma de Gimbutas explique mal l'indo-européanisation de
l'Europe à l'ouest et au nord du bassin des Carpathes.
Le rôle de la culture des kourganes dans la formation du groupe indoiranien, par l'intermédiaire de la culture d'Andronovo, est en revanche plus
communément reconnu. Si l'on admet que les documents du Mitanni ont été
rédigés dans une forme archaïque d'indo-aryen, il y a de bonnes chances que
l'ancêtre de cette langue, l'indo-iranien commun, se soit formé avant 2000.
Dans cette perspective, l'histoire du groupe indo-iranien passe très
certainement par la culture d'Andronovo, dont Anthony W. Smith dit qu'elle
représente « la plus ancienne culture archéologique que l'on puisse
raisonnablement relier à un groupe linguistique IE » (225). Au III
e millénaire,
cette culture semi-pastorale comprenait divers groupes régionaux installés
entre les steppes nord-pontiques et l'Oural et s'étendait jusqu'au Iénisséi, en
passant par le Kazakhstan et le Sud-Ouest de la Sibérie. Elle semble s'être
développée à partir de 2300, date de l'apparition d'une culture matérielle du
type Petrovka II sur le site de l'ancienne culture de Surtanda-Botai, elle-même
dérivée vers 3000 du complexe culturel Jamna. Comme on sait qu'au VII
e
siècle
av. notre ère, les steppes russes étaient habitées par des tribus scythiques qui
parlaient des dialectes iraniens, l'hypothèse d'une continuité depuis la culture
des kourganes jusqu'aux Scythes paraît plausible. Certains auteurs en
concluent que les représentants de la culture Jamna n'ont jamais parlé que la
langue ancestrale de l'indo-iranien. « Il en résulte, écrit János Makkay, que la
culture des kourganes n'a pas pu répandre en Europe ou en Asie d'autres
dialectes que ceux qui dérivent de l'indo-iranien. Hypothèse encore renforcée
par le fait que les dialectes indo-iraniens ne sont jamais apparus dans des
territoires situés à l'ouest ou au sud-ouest de la zone de formation et
d'expansion originelle de la culture des kourganes » (226). Loin de représenter
le foyer d'origine de la communauté PIE, la culture des kourganes ne serait
donc qu'un foyer secondaire constitué par les ancêtres du groupe indo-iranien,
auxquels il faut peut-être ajouter les Proto-Grecs.
Mais c'est surtout le schéma proposé par Marija Gimbutas pour l'indoeuropéanisation du Nord de l'Europe qui a soulevé les plus fortes objections.
Ce schéma, on l'a vu, postule une transformation de la culture des gobelets à
entonnoir due à une extension du peuple des kourganes vers la plaine du Nord,
qui aurait abouti à la culture des amphores globulaires, puis à celle de la
céramique cordée. Cette thèse « invasionniste », qui explique l'indoeuropéanisation de l'Europe du Nord par une migration venue du Sud ou del'Est, ainsi que l'affirmaient déjà Hermann Güntert (227) ou Ernst Wahle (228),
est fermement rejetée par les chercheurs qui en tiennent au contraire pour un
modèle de développement autochtone.
Il importe donc de faire le point sur la culture de la céramique cordée et
sur les deux cultures qui l'ont précédée : la culture des amphores globulaires et
la culture des gobelets à entonnoir.
Des gobelets à entonnoir à la céramique cordée
La culture de la céramique cordée (all. Schnurkeramik, angl. corded
ware), aussi appelée culture de la hache de combat (all. Streitaxt, angl. battleaxe), en référence à sa poterie décorée par application de cordelettes sur
l'argile humide et aux nombreuses haches de combat à perforation centrale que
l'on a retrouvées dans ses tombes, fait son apparition à partir de 3100/3000 et
s'achève vers 2200/1900. Son caractère IE est bien établi, mais ses origines
restent controversées (229). Quatre thèses sont en présence : 1) une origine
occidentale, à la hauteur de la Saxe ou de la Thuringe, entre le Rhin et la
Vistule (Franz Specht, Alexander Häusler, Ulrich Fischer, K. Jazdzewski) ; 2)
une origine orientale, entre le bassin de la Vistule en Pologne et la région du
Dniepr en Ukraine occidentale (Dmitry Kraynov, Raisa Denisova, Miroslav
Buchvaldek) ; 3) une origine dans la zone de steppes et de forêts du cours
moyen du Dniepr (Ivan Artemenko, I.K. Sveshnikov, V.P. Tretyakov, Sofia
Berezanskaïa, N. Bondar) ; 4) une origine purement steppique (Gustav
Rosenberg, P.V. Glob, Karl Struve, Marija Gimbutas, Aleksandr Bryusov,
Valentin Danilenko). En 1955, Struve a suggéré de diviser cette culture en deux
groupes, l'un enterrant ses morts avec des gobelets, l'autre à la fois avec des
gobelets et des amphores. En 1958, Fischer a proposé une division en trois
groupes (hercynien, balto-rhénan et ponto-steppique).
A partir des années soixante, on s'est aperçu que la culture de la
céramique cordée avait couvert à son apogée, vers 2500, un territoire
beaucoup plus vaste qu'on ne le pensait, s'étendant au nord et à l'ouest sur
l'Allemagne et les Pays-Bas jusqu'au Sud de la Scandinavie et à la Suisse, et
au nord et à l'est, à travers la Pologne, l'Ukraine, la Biélorussie et les pays
baltes, jusqu'à la Russie centrale, le cours moyen du Dniepr et le cours
supérieur de la Volga (230). Dans le Nord de l'Allemagne et dans le SchleswigHolstein, ses premières traces sont souvent associées à des monuments
mégalithiques (« Hunenbetten ») et à des tombes mégalithiques à couloir,
remplacées ensuite par des tombes individuelles. En Europe orientale, où elle
succède à la culture de Lengyel, elle donne aussi naissance aux cultures du
cours moyen du Dniepr et à la culture de Fatjanovo. En Moravie, elle semble se
confondre avec la culture de Baden, dans le bassin des Carpathes (230). Dans
les pays baltes, elle se mélange avec une population néolithique locale,
donnant ainsi naissance à la culture de Pamariu (Rzucewo), que l'on considère
comme la principale composante de la culture baltique occidentale et comme la
première population balte de la future Lituanie (231). Dans le Sud de l'Europe
centrale, elle paraît avoir subi l'influence de la culture des gobelets (ou vases)campaniformes (angl. Bell Beaker), qui s'étendait alors de la vallée du Rhin et
de celle du Danube jusqu'aux îles britanniques, à la France et à la péninsule
ibérique. Du mélange des deux cultures seraient sorties, à la fin du III
e
millénaire, la culture de Proto-Unjetice, dans le Sud-Est (qui sera prolongée
plus tard par la culture des champs d'urnes), et la culture de Safferstetten, dans
le Sud-Ouest, qui marquent toutes deux le début de l'âge du bronze dans la
région. Pour Bernard Sergent, la culture des gobelets campaniformes est une
simple « dissidence » de la culture de la céramique cordée (bien que le
morphotype des représentants de ces deux cultures soit très différent). C'est
dans la culture de la céramique cordée que Franz Specht voit l'origine du
superstrat linguistique qui aboutit par la suite aux innovations partagées par les
langues germaniques, celtiques, italiques et balto-slaves.
La culture des gobelets à entonnoir (all. Trichterbecher ou TRB, angl.
Funnel Beaker) apparaît vers 4400/4000 et se développe jusque vers
3500/3400. Son groupe le plus occidental se situe en Belgique et aux PaysBas, son groupe le plus oriental en Pologne et en Ukraine, les autres couvrant
le Schleswig-Holstein, le Danemark, la Suède, le Mecklembourg, l'Allemagne
centrale, la Bohême et la Moravie (232). Ses rites funéraires comprennent
aussi bien des tombes individuelles plates que des tombes mégalithiques et
des tombes à tumulus. Ward H. Goodenough associe directement le
développement de cette culture à la distribution des toponymes et des
hydronymes « vieil-européens » repérés par Hans Krahe. Alexander Häusler et
Lothar Kilian l'identifient à la communauté PIE. Tout comme celles de la culture
de la céramique cordée, les origines de la culture des gobelets à entonnoir sont
controversées. Certains archéologues la font provenir de la culture de Lengyel
et pensent qu'elle a donné naissance à la culture de Baden, ainsi qu'à la culture
de Michelsberg, le long du Rhin, de pair peut-être avec des influences
provenant des cultures de Chassey (France de l'Est), de Cerny et de Rössen
(233). D'autres la font provenir au contraire de la culture de Michelsberg (H.
Schwabissen) ou bien la font naître dans le Sud-Est de la Pologne et le NordOuest de l'Ukraine (Carl J. Becker, Jan Lichardus), tandis que d'autres encore
l'expliquent par une acculturation locale de cultures néolithiques de l'Europe
centrale (M.P. Palmer, Jorgen Jensen), voire par une extension de la culture de
Dniepr-Donetz (Dimitri Y. Telegin).
Pour Carl Heinz Böttcher (234), qui nous paraît avoir les vues les plus
sûres sur le sujet, la culture des gobelets à entonnoir est née vers 4000 de la
fusion, le long des cours de la Vistule, de l'Oder, de l'Elbe et du Rhin, de la
culture de la céramique rubannée (all. Bandkeramik), culture formée au VI
e
millénaire sur le cours moyen du Danube, entre la Basse-Autriche et l'Ouest de
la Hongrie, et de la culture d'Ellerbek-Ertebölle, culture de chasseurs-pêcheursnavigateurs dont les origines se situent sur les rives de la mer du Nord et de la
Baltique.
A l'époque de sa plus grande extension, la culture de la céramique
rubannée semble avoir dominé toute la partie centrale du continent européen,
de la Manche à la mer Noire et du Nord des Carpathes à l'Allemagne centrale,
à la Pologne et à l'Ukraine occidentale. Les cultures de Rössen et de Lengyelen seraient des variantes régionales. Elle serait elle-même l'héritière de la
culture de Starcevo qui, au VII
e millénaire, s'étendait en Yougoslavie et sur de
vastes secteurs de l'Europe du Sud-Est, tout en ayant aussi des contacts avec
l'Anatolie et le Proche-Orient. Ses porteurs seraient ensuite remontés vers le
Nord lorsque les conditions climatiques le leur permirent, soit vers 5000. Quant
à la culture d'Ellerbek-Ertebölle, elle serait issue de la culture de Maglemose,
culture de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs apparue dès la fin de la dernière
glaciation sur les rives de la mer du Nord et de la Baltique. Vers 5000, les
catastrophes naturelles qui aboutirent à la submersion du Dogger Bank (qui
partageait jusqu'alors la mer du Nord en deux bassins) entraînèrent la
disparition de la culture de Maglemose. La culture d'Ellerbek-Ertebölle, qui lui
succéda (Alexander Häusler, Brigitte Hulthen), faisait commerce de silex,
d'ambre, de sel, et peut-être aussi du cuivre de Héligoland.
Les cultures de Baalberg-Salzmünde (en Allemagne centrale et en
Bohême), d'Altheim et de Michelsberg représenteraient des extensions
régionales de la culture des gobelets à entonnoir, qui aurait également
entretenu des contacts avec les cultures mégalithiques d'Irlande, d'Angleterre
(Windmill Hill), de Bretagne et d'Ibérie, en même temps qu'avec les cultures de
Vinca, de Baden et de Cucuteni-Tripolye dans l'Europe du Sud-Est, les cultures
du Nord du Pont-Euxin, et même les cultures sumérienne et égyptienne
prédynastique (235-. « Le commerce et le bien-être, écrit Carl Heinz Böttcher,
atteignirent alors en Europe centrale et septentrionale une apogée florissante
qu'ils n'avaient jamais connue auparavant. Elle ne devait plus être retrouvée et
partiellement dépassée que par les cultures de l'âge du bronze, après un recul
sensible qui survint à l'époque intermédiaire, vers la fin du cuprolithique » (236).
Le premier bourg fortifié appartenant à la culture des gobelets à entonnoir a été
découvert dans les années cinquante par Edwin Taubert à Büdelsdorf, près de
Rendsburg dans le Schleswig-Holstein (237).
La culture des amphores globulaires (all. Kugelamphoren, angl. globular
amphorae) se développe dans la seconde moitié du IVe millénaire, entre
3500/3400 et 3100/3000, soit à une période intermédiaire entre la culture des
gobelets à entonnoir et la culture de la céramique cordée. Elle apparaît dans la
plaine du Nord de l'Europe et au nord des Carpathes, sur le territoire actuel de
l'Allemagne, de la Pologne, de la Volhynie et de la Moldavie du Nord,
s'étendant ensuite depuis le Danemark jusqu'à la Lituanie. L'archéologue
polonais Tadeusz Wislanski (238) place son berceau dans le bassin de l'Oder
et de la Warta. Son extension sur les rives sud-est de la Baltique est sans
doute à mettre en rapport avec le commerce de l'ambre (239). On connaît mal
le type humain de ses représentants, qu'Olga Necrasov décrit comme « protoeuropoïde atténué par un peu de brachycéphalisation ». Elle est l'ancêtre direct
de la culture de la céramique cordée.
Toute la question est de savoir si cette culture des amphores globulaires
et la culture de la céramique cordée qui lui fait suite constituent un
prolongement local de la culture des gobelets à entonnoir, ou si elles résultent
d'une influence extérieure, en l'occurrence celle de la culture des kourganes.Pour Marija Gimbutas, la culture des amphores globulaires naît en
Pologne méridionale et dans l'Ukraine du Nord-Ouest, qui constitueraient le
dernier habitat commun des Proto-Slaves, au contact de la deuxième vague de
l'expansion du peuple des kourganes (240). Ses représentants se seraient
ensuite dirigés autour de 3000 vers la Biélorussie, la Russie centrale, la
Baltique orientale, le Danemark, la Suède et la Norvège méridionales, et les
Pays-Bas, qu'ils auraient successivement indo-européanisés. Cette pénétration
se serait poursuivie et accentuée avec la culture de la céramique cordée. Pour
soutenir cette thèse, Gimbutas s'appuie principalement sur les rites funéraires
de la culture des amphores globulaires, qu'elle décrits comme semblables à
ceux de la culture steppique de Majkop (stade Mikhajlova I) et comme
différents de ceux de la culture des gobelets à entonnoir, caractérisés par des
tombes en longueur, placées souvent dans des couloirs mégalithiques. Marija
Gimbutas en conclut que la culture des gobelets à entonnoir n'était pas IE, mais
s'apparentait à la culture des constructeurs de mégalithes, qu'elle n'a été indoeuropéanisée que tardivement, sous l'influence steppique, et que la culture des
amphores globulaires a été le résultat de cette indo-européanisation.
Cette thèse est rejetée avec force par ceux (Alexander Häusler, Ulrich
Fischer, Evzen Neustupny, Carl Heinz Böttcher, Lothar Kilian, E. Sturms, L.S.
Klejn) qui voient dans la culture des amphores globulaires un développement
autochtone du groupe oriental de la culture des gobelets à entonnoir, et
affirment que cette dernière appartenait déjà à la communauté IE. Ces critiques
constatent, avec la majorité des archéologues des pays de l'Est, qu'il n'existe
aucune trace archéologique ni anthropologique de la migration postulée par
Gimbutas. Ils soulignent aussi que la culture des amphores globulaires et celle
de la céramique cordée ont occupé sensiblement le même territoire que la
culture des gobelets à entonnoir, ce qui tend à confirmer qu'elles en
constituaient le prolongement, peut-être par l'intermédiaire de la culture de
Baalberg-Salzmünde, qui faisait déjà usage vers 3600 de tombes à tumulus.
Lothar Kilian ajoute que, contrairement à ce qu'affirme Gimbutas, on trouve
déjà également des tombes à tumulus dans la culture des gobelets à entonnoir.
Alexander Häusler (241) précise qu'il en va de même des inhumations rituelles
d'animaux, citées par Gimbutas comme une preuve de l'influence steppique. Il
signale en outre que les coutumes funéraires de la culture de Baden diffèrent
totalement de celles de la culture des kourganes, ce qui exclut que la première
ait pu jouer un rôle d'intermédiaire entre la culture des steppes et celle des
gobelets à entonnoir.
La recherche récente a également montré que, contrairement à ce que
dit Gimbutas, le développement de la culture de la céramique cordée n'a été
que très peu influencé de l'extérieur (242). James P. Mallory reconnaît luimême que l'archéologie n'en confirme pas l'origine orientale (243). Il ajoute
qu'« il n'y a pas de preuves réelles d'une expansion d'envahisseurs Jamnaya à
travers la plaine d'Europe du Nord, qui aurait abouti au complexe culturel de la
céramique cordée » (244). Le type humain du noyau central de la culture de la
céramique cordée, qui est un type de taille moyenne, gracile, leptomorphe,
méso-dolicocéphale, ne correspond pas non plus au type plus massif, plus
brachycéphale, de la culture des kourganes (qui est également celui de laculture des gobelets campaniformes). Ce type gracile est d'ailleurs mieux
représenté au début de la culture de la céramique cordée qu'aux stades
suivants, ce qui tend à démentir l'hypothèse d'une « kourganisation génétique »
originelle (Ilse Schwidetzky) (245). Lothar Kilian souligne encore la présence
fréquente de haches de combat et de gobelets décorés avec des cordelettes
dans les tombes de la culture de la céramique cordée, alors qu'on ne trouve
rien de tel à la même époque dans les tombes de la culture des kourganes
(246). Häusler conclut que la thèse de Gimbutas « contredit de façon
éclatante » tout ce que l'on sait de la culture de la céramique cordée, et ajoute
que la culture des kourganes, sous la forme supposée par Gimbutas, « n'a
jamais existé » (247).
Il faudrait donc postuler une très longue continuité de la présence IE en
Allemagne du Nord, correspondant à la filiation Maglemose > Ellerbek-Ertebölle
> gobelets à entonnoir > amphores globulaires > céramique cordée. Un
schéma analogue avait déjà été proposé par Oscar Montelius (248) à la fin du
siècle dernier. Dans cette optique, le substrat pré-IE serait représenté par la
culture des constructeurs de mégalithes, et peut-être aussi (mais ce point est
très discuté) par la culture de la céramique rubannée. L'indo-européanisation
de la Scandinavie serait intervenue au III
e millénaire, à l'époque de la culture de
la céramique cordée.
La continuité serait tout aussi grande entre la culture de la céramique
cordée et la première culture communément reconnue comme germanique, la
culture de Jastof, au VI
e
siècle av. notre ère. L'archéologie montre en effet que
l'Europe du Nord n'a pas connu d'altération sensible de son peuplement depuis
le néolithique final jusqu'à l'âge du fer. L'avènement de l'âge du bronze
nordique, qui s'étend d'environ 1700 jusqu'au milieu du I
er millénaire, résulte
d'une évolution locale. Le développement des relations commerciales avec le
Sud (ambre, fourrures, poisson fumé, céréales, bétail), particulièrement
sensible à cette époque, ne semble pas avoir entraîné un changement notable
de la population (249). La seule innovation culturelle majeure est le passage de
l'inhumation à la crémation comme rite funéraire dominant. La fin de l'âge du
bronze suggère également une transition graduelle vers la métallurgie du fer,
dont les Germains ont probablement acquis la maîtrise par l'intermédiaire des
Celtes (250). A partir de cette date, la maîtrise de la métallurgie du fer a permis
aux populations d'Europe du Nord de ne plus dépendre du Sud pour
l'importation du métal. Cette indépendance a probablement favorisé
l'émergence d'une culture distincte, dont témoigne l'extension rapide de la
culture de Jastorf. Née entre le Danemark et l'embouchure de l'Oder, cette
culture dominante en Europe du Nord à l'âge du fer, et dont le centre se situait
à la hauteur du cours central et inférieur de l'Elbe, s'étendra sur le SchleswigHolstein, la Basse-Saxe, la Poméranie occidentale, le Mecklembourg
occidental et le Brandebourg, en se prolongeant à l'ouest par la culture de
Harpstedt (251).
De tels faits donnent à penser que les langues germaniques
représentent l'aboutissement d'un long processus de maturation d'un idiome IE
présent en Europe du Nord dès le néolithique. La question reste cependantouverte de savoir si les représentants de la culture de la céramique cordée (ou
de la culture des gobelets à entonnoir) utilisaient une langue protogermanique
ou bien une langue commune correspondant au « vieil-européen » de Krahe ou
à l'« indo-européen du Nord-Ouest » de Meillet. Selon Jean-Paul Allard, il n'est
pas exclu que les Germains aient été « le produit d'un amalgame dans lequel
entrèrent un élément indo-européen, conquérant et envahisseur, et divers
éléments autochtones, antérieurs à l'expansion indo-européenne, auxquels les
préhistoriens ont donné, faute de mieux, le nom de peuple des mégalithes »
(252). La même hypothèse avait été soutenue par Hermann Güntert (253) et
Jan de Vries (254). Cependant, l'importance du substrat linguistique pré-IE
dans les langues germaniques n'a elle-même cessé d'être débattue. Selon
certains auteurs (Güntert, Scardigli), la mutation consonantique
(Lautverschiebung) en germanique s'expliquerait mieux par la présence d'un tel
substrat, mais cette hypothèse soulève de sérieux problèmes chronologiques
(255). La critique de la notion de substrat en germanique avait déjà été faite par
Julius Pokorny (256), selon qui il n'existait dans la protolangue germanique rien
que l'on puisse comparer, par exemple, au substrat finno-ougrien dans les
langues balto-slaves. Cette critique a été reprise et accentuée par Günther
Neumann (257). L'étude du vocabulaire, de la morphologie, de la phonologie et
de la syntaxe ne permet pas de repérer dans les langues germaniques une
plus grande divergence par rapport au PIE que dans les autres langues (258).
En ce qui concerne le lexique, les données statistiques réunies par Norman
Bird (259) montrent même que 67 % du vocabulaire germanique est d'origine
IE, contre 60 % pour le grec, 54 % pour les langues baltes, 50 % pour l'indien
védique.
Les langues germaniques semblent avoir été à l'origine particulièrement
proches des langues italiques. Ce n'est qu'après le départ vers le Sud des deux
vagues migratoires qui, à l'époque de la culture des champs d'urnes, aboutirent
respectivement à la culture proto-villanovienne (complexe de Pianello-Timmari)
et à la culture des Terramares, à partir de 1100/1000, que les relations entre
les langues germaniques et les langues celtiques devinrent plus étroites (260).
Celtes et Germains semblent alors avoir entretenu des contacts prolongés, à
l'occasion desquels les seconds empruntèrent beaucoup aux premiers,
notamment dans le domaine des techniques et de l'art militaire. Selon Norman
Bird, le germanique et le celtique partagent 674 correspondances lexicales
avec les autres langues IE, chiffre qui monte à 703 si l'on y inclut les isoglosses
strictement celto-germaniques, soit presque autant que le nombre des
correspondances balto-slaves (715). C'est alors également que les Celtes, dont
la présence va s'étendre de l'Espagne et des îles britanniques jusque dans les
Balkans et en Asie mineure, deviennent le groupe IE le plus important d'Europe
occidentale. En revanche, contrairement à ce que l'on a parfois avancé, il n'y a
pas de traces attestées d'une présence celtique sur le territoire central de l'aire
proprement germanique, soit entre l'Elbe et la Weser et, au nord, au-delà de
l'Elbe.
Mésolithique et paléolithiqueSi la culture des amphores globulaires et la culture de la céramique
cordée ne dérivent pas de celle des kourganes, la question se pose de savoir
comment elles ont été indo-européanisées. La réponse la plus plausible est
évidemment que la culture des gobelets à entonnoir était déjà IE. Alexander
Häusler, qui identifie cette culture au foyer d'origine, en déduit qu'il faut inverser
le sens de la migration postulée par Gimbutas. Dans cette optique, c'est la
culture des kourganes qui pourrait avoir subi l'influence de celle des gobelets à
entonnoir. La culture des kourganes n'aurait pas eu l'importance ni l'étendue
que lui attribue Gimbutas, et elle ne commencerait véritablement qu'avec la
culture Jamnaya, soit vers 3500. C'était déjà l'opinion de Carl Schuchhardt
(261), pour qui le modèle de la tombe à tumulus était né, non dans le milieu
steppique, mais dans le Nord de l'Europe. Le peuple de la céramique cordée
l'aurait ensuite diffusé dans trois directions : vers le Nord, dans le milieu de la
culture des mégalithes, vers le Sud et vers l'Est.
Il n'y a toutefois pas de trace archéologique nette d'une telle influence.
Tout ce que l'on peut constater, c'est que le début de la culture des gobelets à
entonnoir coïncide avec Kourgane I dans la classification de Gimbutas. La
culture de la céramique cordée est par ailleurs contemporaine de la fin de
l'horizon culturel Jamna, époque à laquelle les deux cultures étaient contiguës
en Galicie et le long des Carpathes slovènes, entre le sud de la Pologne et la
Hongrie.
Il est clair qu'aucune solution au problème du foyer originel ne peut être
considérée comme convaincante si elle n'explique pas à la fois l'origine de la
tradition kourgane et celle de la céramique cordée. Or, si les cultures IE du
Nord de l'Europe ne dérivent pas de celles de la steppe, et si la dérivation
inverse n'est pas possible non plus, il n'y a pas d'autre alternative que de les
faire provenir les unes et les autres d'une même culture commune. Compte
tenu de la chronologie, le foyer d'origine devrait alors être recherché au
mésolithique, qui s'étend en Europe de 9000 à 6000, voire au paléolithique,
c'est-à-dire au-delà de 9000/10 000. Cette hypothèse n'est pas nouvelle. Dès
1925, Paul Kretschmer (262) estimait qu'il fallait rechercher l'habitat primitif des
IE à une époque beaucoup plus reculée qu'on ne le pensait de son temps. En
1932, Herbert Kühn (263) proposait de situer le foyer d'origine au paléolithique
supérieur, et assimilait les PIE aux Magdaléniens. L'idée d'une communauté
PIE remontant au paléolithique a été reprise par Seger en 1936, par Gustav
Schwantes en 1958, par Vladimir Georgiev dans les années soixante. Homer L.
Thomas (264) souligne de son côté que, contrairement à ce que l'on a souvent
pensé, la transition du paléolithique au néolithique s'est faite sans solution de
continuité, en sorte que rien n'interdit de rechercher le foyer d'origine au
mésolithique. Tadeus Sulmirski (265) affirme qu'on ne saurait rejeter a priori
l'hypothèse d'une origine mésolithique des PIE, avec certaines langues IE déjà
différenciées au début du néolithique. János Makkay (266) postule également
un large continuum linguistique IE formé très tôt, avec une première dispersion
dès le VII
e
 millénaire, sinon plus tôt.
Cicerone Poghirc observe que nombre d'outils à destination très
différente (hache, couteau, clou, aiguille, foret, enclume, marteau, javelot, etc.)ont dans les langues IE un nom dérivé de la racine PIE *ak-, qui désigne
originellement la « pierre ». Comme cette racine signifie aussi « aigu, perçant,
coupant », il s'agit visiblement de la pierre taillée, du silex de type paléolithique,
et non de la pierre polie néolithique. On constate au contraire l'absence d'une
terminologie commune pour la poterie. Poghirc en conclut que le néolithique ne
représente pas l'époque de la formation de la communauté PIE, mais bel et
bien sa fin, et que le foyer d'origine a très probablement correspondu à une aire
mobile de chasseurs-cueilleurs se déplaçant progressivement en fonction du
retrait des glaces, à la fin de la dernière glaciation. « A notre avis, écrit-il, la
seule période qui ait pu favoriser la constitution d'une large communauté
(même si peu nombreuse à l'origine) est nécessairement celle d'une société
très mobile, prise dans un processus permanent de croisements biologiques et
linguistiques, telle celle des cueilleurs-chasseurs-pêcheurs qui correspond
approximativement au paléolithique inférieur et au mésolithique (...) La fin des
glaciations, suivie de l'extension de la végétation et des animaux propres à
l'Europe historique, constituerait, d'après nous, un terminus post quem de la
présence d'Indo-Européens in statu nascendi. Ce processus nous semble se
refléter surtout dans les dénominations indo-européennes communes des
arbres : l'attestation de ces dénominations est plus générale pour les espèces
qui se sont répandues en Europe entre 8000 et 5000 que pour celles qui se
sont répandues après cette date. Significatif est aussi le fait que les noms des
animaux sauvages (loup, renard, ours, castor, etc.) sont généralement plus
répandus, même en indo-iranien, que les noms des animaux domestiques (...)
Le néolithique, qu'on a retenu sans trop de motifs comme période de la
communauté indo-européenne, ne peut pas être accepté. La généralisation de
l'agriculture qui se produit à cette époque oblige à une fixation à la terre et à un
morcellement en petites formations, non soudées par un pouvoir central ou un
intérêt majeur commun. Loin de favoriser l'unification, une telle société produit
au contraire la différenciation linguistique, la constitution de dialectes et de
langues bien distinctes, comme on l'a démontré pour les peuples agricoles de
l'époque historique. Le pastoralisme nomade, dont certains spécialistes ont fait
grand cas, ne mène pas non plus à une unification de grande ampleur, ainsi
que l'atteste la (pré)histoire des peuplades iraniennes, par exemple. Seul un
pastoralisme transhumant, plus précisément “pendulaire” (toujours entre les
mêmes montagnes et la même plaine), associé à une agriculture stable, produit
une forte unification, mais seulement à l'intérieur de territoires plus restreints »
(267).
Pour Lothar Kilian (268), les IE occupaient déjà depuis le mésolithique
l'Europe centrale et orientale. Il n'y a donc pas besoin d'invoquer des migrations
de peuples ultérieures pour expliquer leur présence dans cette région. Kilian
postule un vaste foyer d'origine, s'étendant au mésolithique sur un espace de 2
000 à 3 000 km, délimité par la mer du Nord, la Baltique, le Rhin, le Danube, la
Vistule et le Nord de la mer Noire jusqu'à l'Oural et la Volga. Le PIE se serait
différencié à partir d'une souche plus lointaine, d'où procéderaient aussi les
langues finno-ougriennes, entre 15 000 et 10 000. La communauté IE se serait
maintenue jusque vers 5000/4500, avant de donner naissance aussi bien à la
culture des gobelets à entonnoir qu'à celle des kourganes, mais aussi à celle
de la céramique rubannée. Dans l'optique d'Alexander Häusler et de Carl HeinzBöttcher, c'est à partir du territoire où Hans Krahe et Wolfgang P. Schmid ont
constaté la présence d'hydronymes « vieil-européens », entre le Rhin et l'Oural,
région indo-européanisée depuis le mésolithique au moins, que se sont
développées les premières cultures IE individuelles. János Makkay, pour sa
part, fait remonter les dialectes IE du Nord-Ouest à la culture de la céramique
rubannée, dont serait issue celle des gobelets à entonnoir. Il suggère que la
partie la plus septentrionale de la culture des gobelets à entonnoir, dans un
espace allant de l'estuaire de l'Elbe et de la Weser jusqu'à celui de l'Elbe, est à
l'origine des Proto-Baltes et des Proto-Germains.
Ces vues sont congruentes avec le mouvement général qui a
progressivement conduit les chercheurs à situer les PIE beaucoup plus haut
dans le temps qu'on ne le faisait auparavant. Qu'il s'agisse de la découverte du
hittite et du tokharien, du déchiffrement du linéaire B, de l'attribution aux
premiers hymnes védiques d'une date de rédaction plus reculée qu'on ne le
pensait, de la mise en évidence de l'archaïsme de certaines langues, de
l'hypothèse selon laquelle on doit supposer un stade non flexionnel de la
langue commune, de la constatation d'une grande divergence de structure
entre les langues anatoliennes d'un côté, le grec et le sanskrit de l'autre, enfin,
tout simplement, des nouvelles datations fournies par le C14
, nombreuses sont
en effet les données qui contraignent désormais à abandonner les chronologies
courtes et à repousser à une époque plus lointaine la constitution et la
dispersion de la communauté PIE.
Une telle solution soulève cependant un certain nombre d'objections,
d'ordre essentiellement linguistique. La principale de ces objections est qu'un
foyer d'origine d'une étendue aussi vaste que celle envisagée par Kilian ou
Häusler est incompatible avec la formation d'une langue aussi unitaire et aussi
homogène que le PIE : dans une telle hypothèse, la paléontologie linguistique
ferait inévitablement apparaître des différences dialectales dans la langue
reconstruite. Paul Thieme (269) avait déjà insisté sur cette idée que la langue
IE commune n'avait pu se former que sur un territoire de dimensions
relativement limitées. James P. Mallory, plus récemment, a fait observer
qu'encore aujourd'hui il n'existe aucune langue européenne dont les locuteurs
occupent un immense territoire (à l'exception du russe). Selon lui, l'IE n'a pu se
former et surtout se maintenir que sur un territoire d'une superficie de 250 000
à 500 000 km2.
L'autre objection concerne le vocabulaire commun. Si l'on place la
dispersion de la communauté PIE à une date trop élevée, la présence dans le
lexique de certains mots IE communs devient inexplicable. Jean Haudry (270)
rappelle que l'Europe du Nord ne connaissait au Ve millénaire ni le cuivre ni le
cheval domestique, pour lesquels on possède pourtant des mots communs
(*ekwos-,*áyes-e/os-). Cela interdit de faire remonter le dernier habitat commun
au-delà du cuprolithique. James P. Mallory (271) estime de même qu'on ne
peut rechercher le foyer d'origine au-delà du Ve millénaire, compte tenu de la
présence de mots communs pour « cheval » et « chariot ». Les IE pratiquaient
aussi l'élevage du porc (*sû-, *porko-), qui n'est pas attesté avant le néolithique.
Enfin, le type de société que l'on restitue pour les IE communs, avec sesformulaires et ses schémas narratifs hérités, ne correspond pas au
mésolithique, où le seul type d'organisation semble avoir été la bande (272).
C'est ce qui amène James P. Mallory à écrire : « On peut accepter un
foyer d'origine dans la région du Pont-Euxin et de la mer Caspienne, bien qu'il
n'existe pas la moindre donnée archéologique qui puisse permettre d'expliquer
la présence des Indo-Européens en Europe du Nord ou dans l'Europe centrale.
Ou bien alors, on peut opter pour un foyer d'origine plus étendu, situé au
mésolithique ou au paléolithique entre le Rhin et la Volga, bien que cette
solution, qui résoud par définition tous les problèmes archéologiques, soit
linguistiquement improbable » (273). On n'aurait le choix, en d'autres termes,
qu'entre un modèle non confirmé par l'archéologie et un modèle
linguistiquement douteux.
Les objections que l'on vient d'exposer ne sont toutefois plus aussi
dirimantes si l'on admet que le foyer d'origine ne se confond pas
nécessairement avec le dernier habitat commun. Le dernier habitat commun a
très bien pu se situer au cuprolithique, sur un territoire relativement vaste,
tandis que la première communauté PIE se serait formée dès le mésolithique,
voire le paléolithique, sur un territoire restreint. De surcroît, on ne peut exclure
entièrement la possibilité d'innovations parallèles, ni celles de contacts entre
des langues déjà différenciées.
Jean Haudry a lui-même souligné plusieurs fois que l'habitat commun
ayant précédé la première dispersion de la communauté PIE ne correspond
pas forcément au lieu de formation de l'ethnie. L'idée selon laquelle il faudrait
distinguer entre un « foyer primaire » et un « foyer secondaire » avait déjà été
avancée au début du siècle par Matthaeus Much (274) et par Otto Schreider
(275). Wolfgang Dressler (276) pense également qu'il faut distinguer les
« cellules germinatives » (Keimzelle) qui ont vu la formation de la langue PIE et
le problème du dernier foyer commun avant la dispersion. Cicerone Poghirc
écrit : « Aussi bien la Schnukeramik que la Bandkeramik, la culture des
kourganes et la culture néolithique centre-européenne appartiennent aux IndoEuropéens (...) La grande expansion d'Est en Ouest de la fin du néolithique et
du début de l'âge du bronze n'est pas “die erste indogermanische Wanderung”
(...) mais une migration après bien d'autres (277).
Un habitat circumpolaire ?
Or, concernant le lieu de formation de l'ethnie, on peut difficilement faire
abstraction de la tradition, religieuse notamment, qui situe avec insistance dans
l'« extrême Nord » l'origine des peuples et des cultures PIE (277). L'Inde et
l'Iran, comme le monde celtique, semblent en effet avoir conservé le souvenir
d'un habitat arctique ou circumpolaire, régulièrement désigné par des
expressions telles que les « îles au nord du monde », le « séjour des
bienheureux », le « pays des dieux », le « pays des Hyperboréens », le « pays
de la longue nuit », etc. Les Indiens védiques considéraient le Nord comme la
« demeure des dieux » (Deva-Loka), le Sud comme la « demeure desdémons » (Yama-Loka). D'autres mythes attribuent à l'étoile polaire une place
essentielle dans la représentation IE du monde. A l'époque historique, de très
nombreux auteurs classiques (Eschyle, Pindare, Hérodote, Callimaque,
Apollonius de Rhodes, Pausanias, Diodore de Sicile, Virgile, Strabon, Pline
l'Ancien, Pomponius Mela, Jamblique, Aristéas de Proconnèse, etc.) évoquent
un foyer originel de leur culture situé dans des zones septentrionales (Thulé,
Hyperborée) (278). Au IVe
siècle av. notre ère, un navigateur de Marseille,
Pythéas, s'est même efforcé de retrouver cette région. Les fragments de son
journal de bord qui nous sont parvenus donnent à penser qu'il est allé jusqu'au
cercle arctique (279).
De tels faits peuvent évidemment s'expliquer par des considérations
liées au « symbolisme cosmique », et c'est bien ainsi qu'on les a le plus
souvent expliquées. Cependant, au XVIII
e
siècle, des missionnaires français
rapportèrent des Indes des tables astronomiques qui furent déposées à la
Bibliothèque royale. Elles furent étudiées par l'astronome Jean-Sylvain Bailly
(1736-1793), qui démontra que ces tables étaient fausses pour les latitudes de
l'Inde, mais qu'elles concordaient très précisément avec une latitude
septentrionale de 49° Nord. Bailly en tira la conclusion que c'est dans cette
latitude que « différentes langues ont pu naître de la langue maternelle et
primitive ». Un siècle plus tard, l'Indien Lokamanya Bâl Gangâdhar Tilak (1856-
1920) (280) aboutissait à des conclusions plus radicales encore, en s'appuyant
sur l'étude d'un certain nombre de traités et de rituels védiques, notamment le
Devayana et le Pitriyana, qui comportent une division de l'année en deux
parties, l'une obscure et l'autre claire, comme dans les régions polaires où l'on
ne connaît qu'un « jour » et une « nuit » de six mois chacun. A cette homologie
védique et iranienne entre le jour et l'année (281), qui ne se comprend que si
cette dernière comporte six mois d'obscurité et six mois de clarté séparés par
une ou plusieurs « Aurores », répond l'homologie entre le nom germanique du
« jour », *dagaz- (all. Tag, angl. day), et le nom lituanien de l'« été », dâgas.
L'Avesta rapporte pareillement que, dans la patrie originelle des Aryas, l'hiver
compte dix mois, tandis que l'été n'en compte que deux (Vide:vda:t, 1.3-4,
2.20). Pour développer sa thèse, Tilak faisait encore appel à de nombreux
mythes grecs, romains, slaves, avestiques et indiens, évoquant tous un séjour
circumpolaire caractérisé par une nuit interminable. Il en déduisait que le
contenu des Védas était très antérieur à leur transcription, que les auteurs de
ces livres étaient des hommes de la préhistoire étrangers au sub-continent
indien, et que les peuples PIE avaient dû avoir leur habitat primitif dans un
endroit correspondant aujourd'hui au pôle ou à une région proche du pôle,
région dont ils furent chassés par un cataclysme correspondant à la dernière
glaciation (Würm IV : 12 000-9000).
G.M. Bongard-Levin et E.A. Grantovskij (282) estiment eux aussi que les
traditions indo-aryennes, iraniennes et scythiques, renvoient à un patrimoine
mythologique commun où le Nord occupe une place primordiale. Leur thèse
attribue aux ancêtres du groupe indo-iranien un séjour prolongé en Sibérie
occidentale, durant lequel ils auraient été en contact avec les « peuples de la
Taïga ». La plupart d'entre eux auraient ensuite émigré vers la Transoxiane et
la Bactriane, puis vers la plaine indo-gangétique et l'Iran, tandis que ceux quirestaient sur place auraient constitué les Scythes. Dans son livre sur
Stonehenge, Gerald S. Hawkins (283) affirme pour sa part que les thèses de
Tilak sont « astronomiquement valables ». Le préhistorien Frank Bourdier
estime que les langues IE « ont été parlées, à l'origine, par un peuple qui
s'agitait dans les régions circumpolaires, utilisant pour l'élevage comme pour la
chasse une organisation hiérarchique ». Christian J. Guyonvarc'h et Françoise
Le Roux écrivent : « Les événements les plus lourds de conséquences pour
l'histoire de l'humanité se sont produits en dehors des limites accessibles de
l'histoire elle-même, il y a quatre ou cinq millénaires peut-être, quand des
masses conquérantes parlant toutes des langues apparentées quittèrent, pour
des raisons que nous ne connaîtrons jamais, une région du nord de l'Eurasie
qu'il est préférable de ne pas localiser sur une carte avec une trop grande
précision. Admettons qu'il reste un souvenir cet habitat arctique (284) dans la
conception de l'origine septentrionale des “Túatha Dé Dánann » irlandais et, en
un autre genre, dans le nom d'Hyperboréens dont les Grecs ont usé pour
désigner les Celtes (ou les Germains) de l'Europe nord-occidentale » (285).
Cette thèse d'un habitat primitif circumpolaire est évidemment à mettre
en rapport avec ce que l'on sait de la dernière glaciation (286). La glaciation de
Würm commence à partir de 70 000. Le tardiglaciaire (Würm III et IV), qui en
voit la fin, coïncide avec le début de l'holocène, entre 12 000 et 9 000. Une
présence humaine est par ailleurs attestée dans le Nord depuis environ 15 000
(cultures de Stellmoor et de Klosterhund au Danemark, de Fosna et de Komsa
en Norvège, de Backastog en Suède), soit avant la fonte des glaces, qui verra
s'épanouir au Danemark la culture de Kongemose. Le Pas-de-Calais ne sera
ouvert que vers 7000. Le réchauffement du climat intervenu à partir de cette
date, combiné par la suite à la diffusion de l'agriculture, s'est nécessairement
traduit par un accroissement démographique et par le peuplement de territoires
auparavant inoccupés.
Les causes des glaciations, comme celles des réchauffements qui leur
font suite, sont mal connues. A côté des théories qui mettent les cycles
glaciaires en relation avec la position de la Terre par rapport au Soleil, on en
trouve d'autres qui font appel à des catastrophes de grande ampleur
(secousses sismiques, éruptions volcaniques, submersion par les eaux de
terres précédemment émergées) provoquées par le passage d'un corps céleste
(d'une comète ?) dans l'atmosphère terrestre. Un tel événement est de nature à
produire une modification de l'angle d'inclination de la Terre par rapport à son
orbite, et donc un déplacement des pôles. Il n'est pas exclu que des terres
jusque là tempérées se soient alors trouvées brusquement recouvertes par des
glaciers. Or, la plupart des traditions IE (dont on retrouve l'équivalent dans
d'autres traditions, orientales et amérindiennes notamment) semblent avoir
conservé le souvenir de catastrophes cosmiques de ce genre, lesquelles sont
régulièrement associées à la survenue d'un « grand hiver » ou d'une « nuit
cosmique » : Ragnarök (« destin des dieux ») et Fimbulvetr dans la tradition
germano-scandinave, « hiver cosmique », auquel survit Yama (Yima) en
s'enterrant dans le vara, dans le monde indo-iranien (287). Il peut s'agir là d'une
représentation dramatisée de la cosmogonie initiale ou de l'eschatologie finale,
mais ces traditions peuvent aussi renvoyer à des événements réels. En outre,comme on l'a vu, c'est très certainement lors de la dernière glaciation que s'est
produit le phénomène de dépigmentation qui a abouti à l'apparition du type
blond. Pour toutes ces raisons, et malgré le caractère nécessairement
spéculatif d'une telle hypothèse, on ne peut exclure a priori que l'habitat primitif
des PIE se soit effectivement situé dans une région circumpolaire, qui aurait
d'ailleurs pu très bien être auparavant, avant la glaciation, une région tempérée.
Conclusions provisoires
Au terme de cette enquête, portant sur des données particulièrement
complexes, on ne peut conclure qu'avec prudence. Le problème du foyer
d'origine des IE n'est à ce jour pas résolu. Au moins la recherche a-t-elle
permis d'éliminer des hypothèses intenables. La solution avancée par Colin
Renfrew fait de toute évidence partie des théories qui ne peuvent être
sérieusement retenues. Celle de Marija Gimbutas est plus cohérente, car il ne
fait pas de doute que les cultures steppiques du type Jamna, quelle que soit la
chronologie et l'ampleur qu'on leur attribue, ont joué un rôle dans l'expansion
des IE. Elle est en revanche moins convaincante pour expliquer l'indoeuropéanisation de l'Europe centrale et septentrionale et la formation du
« groupe du Nord-Ouest ».
L'hypothèse d'un dernier habitat commun d'où procéderaient à la fois la
culture des gobelets à entonnoir et les cultures steppiques du type Jamna nous
paraît la plus vraisemblable. Le double foyer pontique/nordique résulterait d'une
séparation initiale des groupes Nord-Ouest et Sud-Est intervenue au Ve
millénaire, c'est-à-dire au début du stade II du PIE (mittelindogermanisch). Le
rameau anatolien aurait été le premier à se séparer du tronc commun. Le
rameau tokharien représenterait une scission précoce du groupe du NordOuest. De la culture des gobelets à entonnoir, prolongée par les cultures des
amphores globulaires et de la céramique cordée, seraient issues les
protolangues germaniques, celtiques et italiques ; de la culture des kourganes,
les groupes indo-iranien, grec mycénien et arménien. Concernant le dernier
habitat commun, qu'il conviendrait de repousser au moins au mésolithique,
nombre de données suggèrent de le situer dans le secteur baltique, qui est le
seul où la culture IE paraisse véritablement autochtone. L'enquête sur les
hydronymes menée par Hans Krahe oriente dans cette direction, tout comme le
fait que les langues baltiques semblent ne contenir pratiquement aucun
substrat pré-IE (288). Les protolangues baltes et slaves se seraient directement
développées à partir de ce dernier habitat commun, en relation probable avec
le groupe du Nord-Ouest. Cette solution est proche de celle soutenue par
Alexander Häusler et Lothar Kilian, mais s'en distingue par le fait qu'elle
n'identifie pas le foyer d'origine à la vaste zone indo-européanisée qu'ils
postulent en Europe centrale et orientale, des pays baltes à la Caspienne. Elle
donne une certaine cohérence à l'hypothèse d'un habitat primitif circumpolaire,
situé au nord des pays baltes, à l'époque de la dernière glaciation, la
dépigmentation qui se produisit durant celle-ci expliquant du même coup la
présence d'un élément blond chez les IE. Elle n'est pas inconciliable, enfin,
avec l'hypothèse d'une souche linguistique commune plus lointaine, d'oùauraient dérivé à la fois le PIE et les langues finno-ougriennes.
QUATRE REMARQUES FINALES
1. Georges Dumézil et les études indo-européennes
Georges Dumézil, on l'a vu plus haut, ne s'est jamais vraiment
préoccupé de la question du foyer d'origine. Relevant essentiellement de la
linguistique et de l'archéologie, cette question échappait à sa spécialité,
l'histoire comparée des religions. Les critiques qui lui ont été adressées par les
chercheurs qui ne partageaient pas ses vues, et avec lesquels il ne s'est pas
privé de polémiquer tout au long de son existence, ne portaient pas non plus
sur ce sujet (289). Mais c'est surtout pour des questions de méthode que
Dumézil pouvait difficilement aborder ce problème. La perspective anhistorique, « structurale », dans laquelle il se situait l'empêchait en effet de
situer l'objet de ses travaux dans une chronologie historique ou proto-historique
précise. Dumézil, en d'autres termes, ne s'est jamais soucié d'inscrire dans le
temps réel les structures mentales et politico-religieuses qu'il étudiait. Il n'est
pas impossible que cette approche lui ait masqué des faits importants dont les
études IE devront tenir compte à l'avenir (290).
Soucieux à juste titre de ne pas retomber dans le systématisme
« naturaliste » d'un James Frazer ou d'un Max Müller, Dumézil a probablement
trop négligé, par réaction, la dimension cosmique des religions IE et le rôle
qu'elle a joué dans leur phase initiale. Bien qu'il ait lui-même souligné que,
« pour importante, centrale même que soit l'idéologie des trois fonctions, elle
est loin de constituer tout l'héritage indo-européen que l'analyse comparative
peut entrevoir ou reconstituer » (291), il a explicitement dissocié le système des
trois fonctions de tout schéma d'ordre cosmique et ne s'est jamais penché non
plus sur le caractère cosmique de la représentation générale du monde chez
les IE, ni sur la façon dont cette représentation a pu influer sur leurs divisions
du temps (292). Il a travaillé sur l'Aurore védique et romaine, mais il n'a jamais
attaché d'importance particulière au culte solaire, pourtant bien attesté en
Europe du Nord, tant par le célèbre chariot solaire découvert à Trundholm que
par les gravures rupestres de l'âge du bronze scandinave. Or, le Soleil semble
bien avoir été, avec le ciel diurne, le grand dieu de la religion PIE : le formulaire
traditionnel ne conserve pas moins de cinq expressions qui s'appliquent à lui ou
à ses attributs. Ce culte solaire s'est probablement prolongé par un culte du
feu, notamment dans le domaine védique (où Agni est à la fois un élément et
un dieu trifonctionnel), mais aussi dans les domaines romain et germanique
(293).
Sous l'expression de « religion cosmique des Indo-Européens », Jean
Haudry a précisément proposé de regrouper « un ensemble cohérent dereprésentations issues d'une réflexion sur les trois principaux cycles temporels :
le cycle quotidien du jour, de la nuit et de l'aurore et du crépuscule ; le cycle
annuel et le cycle cosmique, l'un et l'autre conçus sur le modèle du cycle
quotidien » (294). Cette approche éclaire un stade plus archaïque de la religion
PIE que celui caractérisé par l'idéologie des trois fonctions, tout en permettant
de comprendre comment celle-ci a pu en être issue. Elle fait intervenir une
ancienne cosmologie des « trois cieux » (ciel diurne, ciel nocturne, ciel auroral
ou crépusculaire) et donne une importance centrale à certaines entités
cosmiques, au premier rang desquelles les Aurores. Elle explique l'origine de
l'idéologie tripartie en amenant à voir dans les dieux souverains des IE, non pas
tant des dieux « lumineux » ou simplement « célestes », mais des
représentants du « ciel diurne ». Elle conduit aussi à analyser le concept IE de
l'« année » comme une entité « aux deux rives », directement liée au thème
« héroïque » de la « traversée de l'eau de la ténèbre hivernale » : le héros est
celui qui « conquiert l'année » en réalisant cette « traversée » (295). Dans cet
état initial de la religion IE, le thème essentiel est l'homologie des unités de
temps, qui fait du cycle cosmique l'homologue du jour et de l'année (« l'année
des hommes est un jour des dieux »), chacune de ces unités étant partagée en
trois phases, une phase descendante et une phase ascendante entre
lesquelles s'intercale une aurore ou un crépuscule. Cette homologie justifierait
sans doute de reprendre l'étude des divisions du temps chez les IE, domaine
qui n'a guère été étudié depuis Otto Schrader (296). A notre avis, il y aurait
ainsi de bonnes chances de pouvoir faire apparaître une année partagée en
trois saisons, en même temps qu'une division du mois lunaire en trois période
de huit ou neuf nuits (297). Une étude en profondeur de la symbolique du
labyrinthe et de la double spirale, apparemment liée au thème de la course du
Soleil durant l'année, serait aussi la bienvenue (298).
S'il n'a pas souhaité s'interroger sur la façon dont l'idéologie tripartie
avait pu se constituer, Dumézil n'ignorait pourtant pas que le domaine qu'il
étudiait avait nécessairement subi une évolution. « Nulle part, a-t-il écrit, nous
pouvons en être certains, les religions historiquement attestées ne sont issues
par simple et linéaire évolution de la religion indo-européenne » (299). Mais il
avait tendance à placer cette évolution en aval de la religion PIE, ce qui le
portait à expliquer par des « déformations » du panthéon primitif, ou par des
« glissements fonctionnels » intervenus tardivement, des « manques » dans la
structure tripartie de certains systèmes IE qui sont en fait beaucoup plus
probablement le reflet d'un état archaïque de la religion. Cette démarche
revenait à projeter dans l'IE commun, prédialectal, le modèle idéologique ou
social reconnu plus tard dans les cultures IE historiques, sans chercher à se
demander si ce modèle n'avait pas subi lui-même une évolution au stade
commun. L'idéologie tripartie devenant ainsi un mode de perception mentale a
priori, conscient ou inconscient, mais en tout cas indépendant des catégories
de l'espace et du temps, tout le système se trouvait alors placé hors du champ
de l'analyse historique (300).
On sait aujourd'hui que le système des trois fonctions est avant un
système idéologique, issu de la religion cosmique et qui ne se prolonge
qu'éventuellement sur le plan social : les anciennes sociétés IE ne sesubdivisaient pas toutes en trois classes et, là où ce fut le cas, ces classes ne
se correspondaient pas forcément. Mais il faut encore ajouter qu'il n'est
nullement certain que la communauté PIE ait connu à l'origine une stratification
sociale très développée. Significatif est à cet égard le fait que les sociétés IE
semblent avoir été d'autant plus stratifiées socialement qu'elles se sont
développées dans des régions plus éloignées du foyer d'origine, au contact par
conséquent de populations sans doute plus différentes : à l'aube de notre ère,
les sociétés germaniques et balto-slaves apparaissent encore relativement
égalitaires (301). Sur le plan social, la tripartition implique par ailleurs la
différenciation d'une caste militaire, qui n'existait pas nécessairement à
l'époque initiale commune. Dans un premier temps, ce sont probablement les
mêmes individus qui exerçaient une fonction pastorale en temps de paix et une
fonction guerrière lorsque les circonstances l'exigeaient, ce qui pourrait
expliquer que des dieux comme Mars et Thor ont, en plus de leur caractère
guerrier, de nettes connotations agraires (et aussi le fait que soit Mars qui
patronne le uer sacrum, décision religieuse consistant à faire partir la jeunesse
à la recherche d'un nouvel habitat). Là où elle est effectivement attestée sur le
plan social, la société « tripartie » a pu naître de la fusion d'un peuple
comprenant uniquement des rois-prêtres et des éleveurs-guerriers et d'un
peuple pré-IE auquel fut attribué la troisième fonction (qui, chez Dumézil, est
surtout celle où prend place tout ce qui ne rentre pas dans le cadre des deux
autres). Le système triparti, dans cette optique, correspondrait à l'état de la
religion PIE au stade du dernier habitat commun (l'« âge des héros »). C'est
également à cette époque que se seraient constitués les formulaires que les
travaux des chercheurs (Rüdiger Schmitt, Calvert Watkins, Enrico Campanile,
Gregory Nagy) ont permis de reconstruire. « A mon avis, écrit Edgar C.
Polomé, l'idéologie tripartie est plus récente que certaines des traditions
purement pastorales que la mythologie comparée peut restituer. Elle trouve son
origine au moment où la communauté indo-européenne a commencé à se
disperser, voire postérieurement au départ des Proto-Anatoliens » (302).
Réticent vis-à-vis de toute « vue historicisante » (303), Dumézil, s'il a
bien montré que les mythes pouvaient se retranscrire en « histoire » (comme à
Rome), n'admettait en revanche pas volontiers que des faits historiques aient
pu donner naissance à des mythes. Cette prudence nous paraît excessive.
Comme on l'a déjà dit, il n'est pas exclu que certaines traditions religieuses IE
aient pu conserver le souvenir d'un habitat primitif et des catastrophes
naturelles qui accompagnèrent sa destruction. De même, il y a de bonnes
raisons de penser que le mythe IE des « guerres de fondation », auquel
correspondent la guerre des Ases (Æesir) et des Vanes (Vanir) chez les
Germains, la guerre des Sabines chez les Romains, l'épopée du Mahabharata
chez les Indiens, peut-être aussi l'Iliade chez les Grecs et, chez les Celtes,
certains passages du Lebor Gabala Erenn et du Mabinogi, ne constitue pas
seulement un récit visant à prodiguer, sous une forme dramatisée, une leçon
« idéologique » sur les règles de fonctionnement d'une communauté et sur la
hiérarchie des fonctions qu'elle suppose, mais renvoie aussi à un conflit
« culturel » intervenu réellement, soit à l'intérieur de la communauté PIE, soit
entre le peuple IE des origines (représentant les deux premières fonctions) et
une population pré-IE à laquelle il se serait superposé (représentant latroisième), ainsi qu'à la façon dont ce conflit a été résolu. Une telle hypothèse
ne peut être rejetée dès lors que l'on sait que la plupart des sociétés IE
historiques sont effectivement nées de la confrontation, puis de la fusion, de
deux types de population (et donc aussi de deux systèmes socio-culturels et
symboliques) différents. André Martinet évoque ainsi « l'opposition des Ases et
des Vanes, où les premiers pourraient représenter le panthéon des nouveaux
venus et les Vanes d'anciennes divinités chtoniennes des indigènes » (304).
C'est également l'opinion d'Edgar C. Polomé, qui écrit : « Les Indo-Européens,
au cours de leurs migrations et de leur expansion, sont constamment entrés en
contact avec des populations sédentaires agricoles, auxquelles ils se sont
imposés et qu'ils ont “absorbées” dans leur structure sociale, symbiose qui doit
avoir créé dès le début le genre de tensions entre orientations hétérogènes et
souvent antithétiques que Georges Dumézil décrit dans ses commentaires de
la guerre des Sabines et du conflit parallèle opposant les Æsir et les Vanir dans
la mythologie scandinave » (305).
2. Langues indo-européennes et langues pré-indo-européennes
On a beaucoup spéculé sur la notion de « substrat pré-IE ». Cette notion
correspond à une réalité indéniable, mais celle-ci, on l'a vu, n'est pas toujours
aisément cernable. Pour Marija Gimbutas, ce substrat est avant tout représenté
par les cultures de l'« Ancienne Europe », c'est-à-dire par les grandes cultures
agricoles et urbaines qui furent recouvertes ou détruites par l'expansion IE. Le
problème est que nous ignorons à peu près tout de la langue ou des langues
qu'utilisaient ces cultures. A bien des égards, la notion de « substrat pré-IE »
est en fait une sorte de fourre-tout, où l'on a placé dans le passé aussi bien les
Pélasges ou les Etrusques que des cultures dérivées du paléolithique, des
cultures mégalithiques, des populations méditerranéennes dites faute de mieux
« asianiques », etc.
Dans un certain nombre de cas, il n'est pas exclu que ce que l'on avait
considéré naguère comme un « substrat pré-IE » ne soit en réalité qu'un
substrat IE antérieur non encore identifié. Le fait que le caractère IE de langues
anatoliennes comme le hittite, le louvite, le lycien (forme tardive de louvite) et le
lydien (forme tardive de hittite) n'ait été reconnu qu'assez tardivement, a
conduit à rééexaminer le cas d'un certain nombre d'autres langues. On sait
aujourd'hui que l'arrivée des IE en Anatolie se présente moins comme une
invasion que comme un lent processus d'infiltration (306). Les chercheurs se
demandent maintenant si certaines langues égéennes ou d'Asie mineure que
Paul Krestchmer (307) qualifiait au siècle dernier d'« asianiques », comme le
carien, le pamphylien, le psidien, le cydonien, l'étéocrétois, etc. ne seraient pas
elles aussi des langues IE. Selon Emil Forrer et Leonard R. Palmer, plusieurs
langues IE antérieures au grec dans le bassin égéen seraient dérivées du
louvite. D'autres, d'après Eric Hamp, se rattacheraient au groupe du NordOuest.
On sait que, même à l'époque historique, plusieurs langues différentes
étaient encore parlées en Grèce (308). On a longtemps regroupé les locuteursde ces langues censées s'être développées dans la péninsule hellénique avant
l'arrivée des Grecs sous l'étiquette commode de « Pélasges », population à
laquelle on attribuait une origine « égéenne » ou « méditerranéenne » mal
déterminée. L'opinion dominante est aujourd'hui que les Pélasges étaient bel et
bien des IE, mais non des Grecs. Dans le nom de leur ancêtre mythique donné
par Homère dans l'Odyssée, Teutamos, on reconnaît d'ailleurs la racine *teuta-,
attestée en illyrien, en osco-ombrien, en celtique, en germanique et en balte
avec le sens de « peuple, communauté », que l'on retrouve dans le nom du
dieu gaulois Teutatès ou dans celui des « Teutons ». Philip M. Freeman (309) a
montré que, dès avant l'arrivée des Grecs dans la péninsule, certaines des
langues parlées par leurs prédécesseurs comprenaient déjà des labiovélaires
(qa, qe, qi), ce qui donne à penser que leurs locuteurs étaient des populations
IE ayant pénétré plus tôt en Grèce, selon lui à partir de l'Anatolie. Michel B.
Sakellariou (310) voit dans les Pélasges la principale composante IE du
peuplement préhellénique de la Grèce, aux côtés des Dryopes et des
Haimones, mais les fait provenir du Nord de l'Europe à une date antérieure à la
formation de la culture des kourganes. D'après Budimir, la forme originelle de
leur nom ethnique serait Pelast-, Pelaist-. Sakellariou y voit le nom d'un ancien
dieu de la végétation, dérivé de l'IE *bhel-, « fleurir, germer, gonfler ». Les
Pélasges (Pelastoi) pourraient avoir été les ancêtres des Philistins (hébr.
Pelisht-im, Pulashati ; prsht dans les documents égyptiens), qui participèrent
avec les « Peuples de la Mer et du Nord » à l'attaque de l'empire égyptien sous
Ramsès III. S'appuyant sur la similitude des toponymes grecs et anatoliens,
certains auteurs pensent que la langue pélasge s'apparentait au louvite.
D'autres, à plus juste titre probablement, optent pour une autre langue IE non
identifiée, peut-être apparentée au thrace. Vladimir Georgiev pense que cette
langue a subi une mutation consonantique comparable à celles du germanique
ou de l'arménien. Il montre également que les suffixes caractéristiques en « -
nth- », « -inthos », « -ss- » (que l'on trouve dans des noms comme « Corinthe »,
« Tyrinthe », « Hyacinthe », « labyrinthe », « jacinthe », etc.), longtemps
considérés comme non IE parce que non grecs, sont bien d'origine IE
Fred C. Woudhuizen (311) estime que l'inscription du célèbre disque de
Phaistos note du louvite. Pour Edgar Bowden (312), il s'agit d'un texte grec
avec des emprunts au vocabulaire louvite. L'étéocrétois noté par le linéaire A
est également interprété par Georgiev comme une forme ancienne de louvite.
Paul Faure (313), selon qui le linéaire A (qu'il croit être plus récent que le
linéaire B) contient déjà des datifs pluriels en « si- », des instrumentaux et des
conjugaisons athématiques, affirme lui aussi que les constructeurs des
« palais » crétois, de Zakro à Kydonia, parlaient une langue IE.
On a également considéré pendant longtemps l'étrusque comme une
langue non IE, que les uns apparentaient aux langues pré-IE de l'Europe de
l'Ouest, les autres aux langues non IE d'Asie mineure. A partir de 1939, Paul
Kretschmer (314) a soutenu qu'il s'agissait en fait d'une langue « proto-IE »,
proche des parlers pélasgiques de la péninsule grecque, qui se serait séparée
très tôt de l'IE commun et se serait d'abord développée en Lydie. Vladimir
Georgiev (315), à partir de 1943, y a vu une forme « occidentale » de lydien,
c'est-à-dire de hittite tardif. Plus récemment, Francisco Rodriguez Adrados(316) a défendu la thèse selon laquelle l'étrusque serait une langue IE très
archaïque, proche par sa morphologie et sa phonétique des langues IE
d'Anatolie, mais plus ancienne encore que ces dernières : il s'agirait d'une
langue IE proto-anatolienne, formée au tout début de l'apparition de la flexion
dans l'IE commun. Fred C. Woudhuizen rapproche de son côté l'étrusque du
louvite (317). En 1976, James Wellard a énuméré onze langues caucasiennes
qui pourraient être apparentées à l'étrusque. Un rapprochement avec le hourrite
a également été tenté. Se rangeant à l'avis d'Hérodote, selon qui les Etrusques
étaient originaires de Lydie, ce que confirme le caractère « orientalisant » de
leur art (comme l'absence de toute trace archéologique de leur présence en
Italie au mésolithique), Georgiev voit en eux des descendants des Troyens,
dont le nom reflèterait celui de la ville de Troie (Troses > E-trus-ci). Les
(E)trusques, alors connus sous le nom de Tursha, auraient également participé
au XIII
e
siècle à l'assaut des « Peuples de la Mer et du Nord » contre l'empire
égyptien, et se seraient installés en Italie du Nord après leur défaite. La
légende romaine d'Enée et d'Anchise conserverait le souvenir de leur ancienne
patrie. Cette hypothèse expliquerait aussi la similitude des urnes cinéraires
étrusques avec certaines maisons caucasiennes et certains tombes crétoises.
Bien que la thèse d'une langue à la fois autochtone et non IE conserve des
partisans, notamment chez les linguistes italiens (318), ces différents points de
vue tendent aujourd'hui de plus en plus à s'imposer. L'étrusque est inclus à titre
de langue « péri-indo-européenne » dans le livre récent sur les langues IE
dirigé par Françoise Bader (319).
Considérés par Marija Gimbutas comme d'« Anciens Européens toujours
vivants », les Basques constituent apparemment la seule population
européenne ayant survécu à toutes les invasions depuis au moins quatre mille
ans. Leur langue est en tout cas la seule langue pré-IE qui soit encore parlée
aujourd'hui en Europe. (On possède seulement des attestations écrites pour
l'ibère). Les chercheurs qui se sont penchés sur son cas se partagent entre
ceux qui, s'appuyant surtout sur le type physique des populations basques,
pensent que celles-ci occupaient déjà leur territoire actuel au paléolithique
supérieur et ceux qui voient en elles les descendants d'une population pré-IE
d'Europe centrale, qui aurait été repoussée vers l'Ouest par les invasions IE et
se serait ensuite mélangée avec un élément ibérique autochtone. L'hypothèse
a également été avancée selon laquelle le basque serait le dernier représentant
d'une langue pré-IE autrefois répandue dans toute l'Europe. On a ainsi
rapproché le basque adar, « corne », du vieil-irl. adarc, même sens, mot pour
lequel il n'y a pas d'étymologie IE connue : les deux termes proviendraient du
même substrat. On a aussi comparé les mots basques mutur, « visage », et
doinu, « chanson populaire », et les mots roumains mutra et doina, même sens.
Plus récemment, Theo Vennemann (320) a rapproché certains mots basques
d'hydronymes attestés dans des langues IE qui ne semblent pas provenir du
PIE. D'autres rapprochements, généralement infructueux, ont été tentés avec le
minoen, l'étrusque, le sumérien, le picte, le berbère. L'hypothèse la plus
fréquemment retenue, notamment par Christian C. Uhlenbeck (321), Alfredo
Trombetti (322), Karl Bouda (323), Georges Dumézil (324) et René Lafon (325),
est celle d'une parenté entre le basque et certaines langues non IE du Caucase
du Nord. Cette thèse, qui s'appuie sur un certain nombre de ressemblancestypologiques et surtout terminologiques, reste cependant contestée (326), en
dépit de la mise en évidence d'un certain nombre de similitudes au niveau des
marqueurs génétiques (327). Aucune solution ne permet en fait, à l'heure
actuelle, de rattacher d'une manière incontestable la langue basque à une autre
langue, vivante ou disparue (328).
L'absence apparente dans la langue basque de tout emprunt au système
des langues IE reste également inexpliqué. Il semble a priori témoigner d'un
grand isolement des populations basques depuis des temps très reculés.
Cependant, on ne constate pas non plus d'emprunt aux langues germaniques,
alors que les Basques ont été pendant plusieurs siècles en contact avec les
Wisigoths et les Francs. Antonio Tovar (329) a tenté de démontrer que l'usage
du suffixe basque « -ko » est suffisamment proche de celui du suffixe PIE « *-
ko » (attesté dans toutes les langues IE, sauf en hittite) pour qu'on puisse les
faire dériver tous les deux d'une souche commune, mais cette opinion ne fait
pas non plus l'unanimité.
3. Les origines de l'écriture
« Les peuples néolithiques d'Europe orientale n'écrivaient pas », affirme
Bernard Sergent (330). L'idée selon laquelle l'écriture serait apparue en Europe
sous l'influence du Proche-Orient, par l'intermédiaire d'écritures
progressivement dérivées du système pictographique sumérien, et plus
particulièrement de l'écriture phénicienne, qui se développe en Crète à partir du
XI
e
siècle et qui donnera naissance aux alphabets grec et latin, n'est pourtant
plus soutenable aujourd'hui. Grâce aux datations par le radiocarbone, on sait
en effet maintenant qu'une écriture était déjà employée au début du néolithique
dans la vallée du Danube, près de Belgrade, dans les cultures de l'« Ancienne
Europe » » de Vinca et de Karanovo. Cette écriture, très antérieure à la
pictographie sumérienne (qui n'apparaît qu'à la fin du IVe millénaire), fut utilisée
depuis la fin du VI
e millénaire jusque vers 3500, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des
IE dans la région. Elle a été étudiée par M.A. Georgievskij à partir de 1940.
Contrairement aux systèmes d'écriture de l'Orient ancien (hyéroglyphes
égyptiens, hittite et louvite hiéroglyphiques, cunéiforme sumérien), il s'agit d'une
écriture de type linéaire, apparemment logographique (où chaque signe
exprime un concept), et non phonographique (où chaque signe équivaut à un
son individuel ou à une syllabe). Elle fait appel à un nombre réduit de signes :
210 au total, avec quelques variantes pour 36 d'entre eux. Les inscriptions
découvertes à ce jour, sur plus de trente sites différents, sont généralement
brèves et ne figurent que sur des objets à caractère rituel ou votif. Cette
écriture n'a évidemment pas été déchiffrée, et son déchiffrement paraît
improbable, puisqu'on ne sait rien des langues parlées dans cette région avant
l'arrivée des IE (331).
Les populations des cultures danubiennes de l'« Ancienne Europe »
ayant été chassées par l'arrivée des IE vers la mer Egée, la Crète et les
Cyclades, H.G. Buchholz (332) a formulé l'hypothèse que leur écriture puisse
être à l'origine du linéaire A crétois. Celui-ci, qui semble comprendre à la foisdes idéogrammes et des phonogrammes, fut le plus répandu des systèmes
d'écriture crétois : on le retrouve à Chypre, dans la plupart des îles de la mer
Egée et jusqu'aux îles Lipari, au nord de la Sicile. C'est à partir de lui que se
constituèrent d'autres écritures, comme le cypro-minoen (à partir du XVI
e
siècle), le linéaire B (à partir du XVe
) et le syllabique chypriote (à partir du XI
e
). Il
n'est pas exclu qu'il ait également joué un rôle dans l'apparition de l'écriture
alphabétique syro-palestinienne. Sur la base de ses nombreuses similitudes
avec l'écriture danubienne (un tiers environ des signes sont les mêmes), Harald
Haarmann (333) pense qu'il a pu constituer, de pair avec le hiéroglyphique
crétois, l'écriture d'une caste de prêtres. Parallèlement, certains signes auraient
pris en Crète une valeur symbolique indépendante, comme la spirale et la
double hache, dont on trouve déjà des formes stylisées dans l'écriture de
Vinca, tandis que d'autres, comme la svastika, auraient subsisté surtout comme
éléments décoratifs.
D'autres similitudes ont été relevées avec l'écriture pré-IE de la vallée de
l'Indus. Celle-ci est connue depuis déjà longtemps : plus de 4 200 objets
portant des inscriptions de longueur diverse ont été mises au jour sur différents
sites appartenant à la culture de Harappa et de Mohenjo-Daro. Le nombre des
signes utilisés était de 401 (334). Cette écriture ne dérive pas non plus des
systèmes d'écriture du Proche-Orient. Subhash C. Kak (335) estime qu'elle a
pu influencer les premiers transcriptions du sanskrit, mais l'hypothèse reste à
démontrer.
Ces données pourraient éclairer d'un jour nouveau les nombreux travaux
qui ont été faits sur la symbolique des gravures rupestres, ainsi que sur les
signes et séries de signes qui apparaissent au paléolithique supérieur et que
l'on regroupe généralement sous la dénomination de « pré-écritures » (336).
Dès l'aurignacien, de tels signes ont servi à noter les subdivisions des
« phrasés » lunaires sur des périodes de plusieurs mois, grâce à des entailles
pratiquées dans la pierre, l'os et sans doute aussi le bois (la plus ancienne
racine IE pour « écrire », *peyk-, a d'abord signifié « entailler, graver ») (337).
On en trouve encore dans le groupe de Salzmünde de la culture des gobelets à
entonnoir. Il semble raisonnable de penser que, dès les temps les plus reculés,
un certain nombre de signes logographiques ont été utilisés à des fins de
représentation symbolique ou à des fins religieuses, notamment divinatoires, en
relation avec un repérage des divisions du temps, avant d'évoluer vers de
véritables systèmes d'écriture pictographiques ou phonographiques. Tel a fort
bien pu être le cas d'un certain nombre de signes au moins de l'« alphabet »
runique (futhark). Bien qu'elle ne soit pas attestée avant le II
e
siècle av. notre
ère (la datation de l'inscription du casque de Negau, découvert en Yougoslavie,
restant discutée), cette écriture, en raison de ses particularités de structure
(ordre différent des lettres, regroupement des signes en trois séries de huit ou
oettir, lettres dépourvues d'équivalents, nom propre et valeur symbolique
attribués à chaque lettre), ne peut à notre avis s'expliquer seulement comme
une dérivation locale d'un alphabet étrusque ou nord-italique. Elle résulte plus
probablement d'une adaptation au système alphabétique d'un système de
signes employé antérieurement à des fins divinatoires ou « cosmologiques »,
comme en témoigne le fait que le dieu souverain Odhinn-Wotan soitrégulièrement décrit comme le « maître des runes ».
4. Du PIE au « nostratique »
Dans les années soixante, deux linguistes russes, Vladislav Illich-Svitych
et Aron Dolgopolsky, ont développé indépendamment l'un de l'autre une théorie
postulant l'existence, à une date très reculée, d'une famille de langues dite
« nostratique », qui aurait constitué la souche commune aussi bien des langues
PIE que des langues kartvéliennes (caucasiennes), ouraliennes, dravidiennes,
altaïques et chamito-sémitiques. A partir de certaines ressemblances
présumées entre le basque, les langues du Caucase, les langues sinotibétaines, na-dene, burushaski, etc., d'autres auteurs ont imaginé une famille
linguistique « eurasienne », dont la présence en Europe occidentale
correspondrait à l'arrivée de l'homme moderne, il y a 40 000 ans. Des affinités
entre les langues sémitiques et les langues finno-ougriennes avaient déjà été
notées au XVIII
e
siècle par le jésuite espagnol Lorenzo Hervas. Gamkrelidze et
Ivanov pensent pour leur part que nombre de mots PIE sont des emprunts au
proto-sémitique, et que nombre de mots proto-kartvéliens sont des emprunts au
PIE. Il va sans dire que toutes ces théories, en raison de la fragilité des
données sur lesquelles elles s'appuient, restent largement spéculatives.
De nombreuses tentatives ont été faites depuis le début du siècle pour
relier le PIE et le proto-sémitique (338). Elles ont fait apparaître certaines
similitudes morphologiques, notamment dans le consonantisme et le système
pronominal, mais l'ensemble de la démonstration reste peu convaincant. Le
système phonologique, en particulier, est totalement différent. Le vocalisme est
plus riche dans les langues IE. Les similitudes lexicales ne portent que sur 150
termes environ (339). Si ces deux familles de langues sont apparentées, elles
devraient s'être séparées à une date extrêmement haute (340). M. Kaiser et V.
Shevoroshkin (341) ont par ailleurs montré que la majorité des emprunts
supposés par Gamkrelidze et Ivanov doivent être rejetés pour des raisons à la
fois sémantiques et phonétiques (342).
Le seul groupe de langues non IE présentant des affinités certaines avec
le PIE est le groupe des langues ouraliennes, dont les langues finnoougriennes (finnois, estonien, hongrois, lapon) représentent la branche
occidentale, et les langues samoyèdes du Nord de la Sibérie la branche
orientale. Les affinités sont particulièrement fortes avec les langues finnoougriennes et, à l'intérieur de celles-ci, avec leur rameau occidental,
principalement représenté par le finnois. L'analyse de la structure phonétique et
de la diffusion des emprunts montre que ceux-ci remontent à une époque
antérieure aux premières migrations IE, soit au début du Ve millénaire au moins,
à un moment où le finnois et le groupe ougrien (représenté notamment par le
hongrois) s'étaient déjà séparés (343). A partir du III
e millénaire, les langues
finno-ougriennes ont aussi fait de nombreux emprunts au groupe indo-iranien
(344), ce qui tend à confirmer les données archéologiques concernant la
culture matérielle de la zone Volga-Samara-Don. Le finnois porsas, « porc »,
par exemple, représente un emprunt évident à l'indo-iranien *parsa, non à l'IE*porko-. Ces deux niveaux de relations et d'emprunts ne sont pas exclusifs l'un
de l'autre. Les similarités frappantes que l'on a pu relever entre le PIE et le
proto-ouralien, notamment en ce qui concerne les terminaisons personnelles du
système verbal et certaines terminaisons des cas de noms, donnent à penser
que des populations ouraliennes et PIE ont habité au voisinage les unes des
autres et qu'elles ont partagé certains sites. Or, le foyer d'origine des langues
finno-ougriennes est assez bien identifié. Il se situait sur un territoire s'étendant
du Nord-Est de la Baltique à travers la Russie, jusqu'à l'Ouest de l'Oural. Ce
foyer d'origine a pu être contigu de celui du PIE. Plus lointainement, il n'est pas
exclu que le PIE et le proto-ouralien se soient différenciés à partir d'une souche
unique, le proto-indo-ouralien. Les similitudes entre le PIE et les langues
ouralo-altaïques ont conduit certains chercheurs russes à postuler l'existence
d'un « groupe linguistique boréal ».
Les rapprochements avec le kartvélien, c'est-à-dire le principal groupe
linguistique représenté dans le Sud du Caucase, a fait apparaître des
similarités typologiques dans les systèmes phonétiques et grammaticaux. La
proposition d'Illich-Svitych visant à rattacher le kartvélien au PIE dans le cadre
de l'hypothèse « nostratique » a fait l'objet d'un débat entre Georgij A. Klimov et
Alexis Manaster Ramer (345). La question reste ouverte.
© Alain de BENOIST
1. Les mots « indo-européen » et « Indo-Européens » seront ici systématiquement abrégés en
« IE ». Ils ne seront conservés intégralement que dans les titres de livres ou d'articles, ainsi
que dans les citations. Nous avons aussi adopté la graphie abrégée « PIE » pour désigner le
« proto-indo-européen » ou les « Proto-Indo-Européens » (c'est-à-dire, non pas les populations
pré-indo-européennes, mais les IE au stade ayant immédiatement précédé leur dispersion
initiale). Concernant les titres des publications, le nom du Journal of Indo-European Studies,
édité à Washington, a été abrégé en « JIES ». Pour la transcription des signes diacritiques,
nous avons adopté les conventions habituelles. Le signe de longue est noté par les deux
points (:). Rappelons qu'un mot précédé d'un astérisque (*) est un mot qui n'est pas attesté
historiquement, mais résulte de la reconstruction.
2. Cf. James P. Mallory, « A Short History of the Indo-European Problem », in JIES, 1973, pp.
21-65 ; Calvert Watkins, « New Directions in Indo-European. Historical Linguistics and its
Contribution to Typological Studies », in Proceeding of the XIIIth International Congress of
Linguists, August 29-September 4, 1982, Tokyo, Tokyo 1983, pp. 270-277. 3. « The Indo-European Language », in Scientific American, octobre 1958, p. 67.
4. In Search of the Indo-Europeans. Language, Archaeology and Myth, Thames & Hudson,
London 1989, p. 22.
5. Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Minuit, 1969, vol. 1, pp. 7-8.
6. Cf. N.E. Collinge, The Laws of Indo-European, John Benjamins, Amsterdam 1985.
7. Op. cit., p. 7.
8. Cf. Augusto Ancillotti, « Deep Connections Between Indo-European Languages », in JIES,
printemps-été 1995, pp. 113-145, qui s'appuie sur la méthode des « isoglosses privilégiées ».
Cf. aussi A. Luigi Prosdocimi, « Diachrony and Reconstruction: genera proxima and differentia
specifica », in Proceedings of the XIIth International Congress of Linguists, Wien 1977,
Innsbruck 1978, pp. 84-98 ; Giuliano Bonfante, « The Relative Position of the Indo-European
Languages », in JIES, printemps-été 1987, pp. 77-80 ; Andrew Sherratt et Susan Sherratt, «
The Archaeology of Indo-European. An Alternative View », in Antiquity, 1988, pp. 584-595 ;
Stefan Zimmer, Ursprache, Urvolk und Indogermanisierung. Zur Methode der
indogermanischen Altertumskunde, Institut für Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck
1990 ; Stefan Zimmer, « On Indo-Europeanization », in JIES, printemps-été 1990, pp. 141-155
; Jean-Paul Demoule, « Réalité des Indo-Européens : les diverses apories du modèle
arborescent », in Revue de l'histoire des religions, octobre 1992, pp. 44-48. La thèse de
Troubetzkoy, issue d'une conférence prononcée le 14 décembre 1936 devant le Cercle
linguistique de Prague, a été publiée pour la première fois en allemand : « Gedanken über das
Indogermanenproblem », in Acta linguistica, 1939, pp. 81-89. Le texte russe a paru vingt ans
plus tard : « Mysli ob indoevropejskoj probleme », in Voprosy jazykoznanija, 1959, 1, pp. 65-77
(repris in N.S. Troubetzkoy, Izbrannye trudy po filologii, Ed. du Progrès, Moskva 1987, pp. 44-
59). Il en existe désormais une version en français : « Réflexions sur le problème indoeuropéen », in N.S. Troubetzkoy, L'Europe et l'humanité. Ecrits linguistiques et
paralinguistiques, Mardaga, Liège-Sprimont 1996, pp. 211-230.
9. Heinrich Hübschmann, « Über die Stellung des Armenischen im Kreise der
indogermanischen Sprachen », in Zeitschrift für vergleichende Sprachwissenschaft, 1875, pp.
5-49.
10. Cf. Frederik Otto Lindeman, Einführung in die Laryngaltheorie, Walter de Gruyter, Berlin
1970 (2
e
éd. rév. : Introduction to the Laryngeal Theory, Oslo 1987) ; Edgar C. Polomé,
« Recent Developments in the Laryngal Theory », in JIES, printemps-été 1987, pp. 159-167 ;
Alfred Bammesberger (Hrsg.), Die Laryngaltheorie und die Rekonstruktion des
indogermanischen Laut- und Formensystems, Carl Winter, Heidelberg 1988.
11. Le néolinguiste Giuliano Bonfante est allé jusqu'à qualifier les laryngales de « sons
mythiques ». D'autres auteurs ont soutenu que les laryngales ne seraient pas originellement
IE, mais reflèteraient plutôt un substrat pré-IE. Elles correspondraient alors à un mode
d'adaptation de la phonétique IE à la prononciation spécifiques des langues pré-IE. La
discussion reste par ailleurs ouverte sur le nombre exact de laryngales caractéristiques du
PIE. La théorie la plus commune en distingue trois, sur la base de la reconstruction interne.
D'autres correspondances semblent établir l'existence d'une laryngale labio-vélaire *Aw
et
d'une laryngale palatale *Ey
(cf. Jean Haudry, L'indo-européen, PUF, 1979, pp. 13-14).
12. Cf. Calvert Watkins, Geschichte der indogermanischen Verbalflexion, Carl Winter,
Heidelberg 1969.
13. Cf. Gernot Schmidt, Stammbildung und Flexion der indogermanischen Personalpronomina,
Otto Harrassowitz, Wiesbaden 1978.
14. Cf. Thomas V. Gamkrelidze, « The Indo-European Glottalic Theory. A New Paradigm in IE
Comparative Linguistics », in JIES, printemps-été 1987, pp. 47-59. Pour un point de vuecritique, cf. Oswald Szemerényi, « Recent Developments in Indo-European Linguistics », in
Transactions of the Philological Society, 1985, pp. 1-71.
15. Cf. Paul Hopper, « Areal Typology and the Early Indo-European Consonant System », in
Edgar C. Polomé (ed.), The Indo-Europeans in the Fourth and Third Millenia, Karoma Publ.,
Ann Arbor 1982, pp. 121-139.
16. L'héritage indo-européen à Rome. Introduction aux séries « Jupiter, Mars, Quirinus » et
« Les mythes romains », Gallimard, 1949, p. 16. Quelques années plus tôt, Dumézil avait déjà
souligné que « les mythes ne sont pas séparables de l'ensemble de la vie sociale » (« L'étude
comparée des religions indo-européennes », in La Nouvelle Revue française, 1
er
octobre 1941,
pp. 389-390).
17. Entretien avec Georges Dumézil, in Nouvelle Ecole, septembre-octobre 1969, p. 44.
18. Les Indo-Européens, PUF, 1981, p. 4.
19. « The Indo-Europeanization of Old European Concepts », in JIES, automne-hiver 1989, p.
298.
20. C'était aussi, rappelons-le, l'opinion de Gobineau.
21. Bien auparavant, la thèse de l'origine asiatique de l'humanité avait été rejetée (au profit
d'une origine nordique) par Olof Rudbeck, d'Uppsala, dans un livre intitulé Altland eller
Mannheim, qui fut publié entre 1679 et 1698.
22. Cf. Herman Hirt, Die Urheimat der Indogermanen, 1892 ; « Die Urheimat der
Indogermanen », in Indogermanische Forschungen, 1892, pp. 464-485 ; « Die Heimat der
indogermanischen Völker », discours prononcé le 13 juillet 1891 à l'université de Halle/Saale.
23. Hermann Güntert, qui fut proche du régime nazi, a toujours soutenu la thèse d'une origine
asiatique des IE, qui était aussi celle de Sigmund Feist (Kultur, Herkunft und Ausbreitung der
Indogermanen, 1913 ; Der Ursprung der Germanen, Carl Winter, Heidelberg 1934). Il en va de
même de Victor Hehn. A la même époque, la thèse d'un foyer d'origine situé dans les steppes
pontiques, soutenue par Otto Schrader contre Herman Hirt et Gustaf Kossinna, fut
publiquement reprise par Gustav Neckel (Vom Germanentum, Otto Harrassowitz, Leipzig
1944, p. 422). L'anthropologue Egon Eickstedt (Rassenkunde und Rassengeschichte der
Menschheit, Ferdinand Ecke, Stuttgart 1934) plaçait quant à lui le berceau des « Nordides » en
Sibérie occidentale à l'époque de la glaciation de Würm. Quant à Herman Hirt, les
considérations d'ordre racial lui furent toujours étrangères. A l'inverse, Julius Pokorny, qui
émigra après 1933 après avoir été privé de sa chaire par les nazis, n'hésitait pas encore dans
les années cinquante à s'interroger sur l'origine « raciale » des IE (cf. Ruth Römer,
Sprachwissenschaft und Rassenideologie in Deutschland, Wilhelm Fink, München 1985, p.
67). Ce fut également le cas de Hans Krahe, qui ne cessa pourtant, sous le III
e Reich, de
critiquer les thèses officielles dans ses recensions des Indogermanische Forschungen. On
notera aussi que, dans le volume d'hommages en l'honneur de Herman Hirt publié en
Allemagne en 1936 (Helmut Arntz, Hrsg., Germanen und Indogermanen. Volkstum, Sprache,
Heimat, Kultur. Festschrift für Herman Hirt, 2 vol., Carl Winter, Heidelberg 1936), on trouve un
texte d'Emile Benveniste à côté des contributions d'Otto Reche et de Hans F.K. Günther. Sur
les rapports entre archéologie et nationalisme, cf. aussi Margarita Díaz-Andreu et Timothy C.
Champion (ed.), Nationalism and Archaeology in Europe, Westview Press, Boulder 1997.
24. Cf. notamment Jean-Paul Demoule, « Mythes et réalité des Indo-Européens », in Sciences
humaines, août-septembre 1991, p. 53 ; « Du mauvais usage des Indo-Européens », in
L'Histoire, octobre 1992, pp. 44-48. Rappelons aussi les grotesques attaques ad hominem
lancées contre Georges Dumézil par Carlo Ginzburg, Arnaldo Momigliano, Bruce Lincoln, etc.,
dont Didier Eribon a heureusement fait justice. « Pareils aux accusations de sorcellerie
étudiées par Mary Douglas, écrit Eribon, il existe dans le monde intellectuel des phénomènes
de rumeur qui (...) peuvent conduire à vouer au bûcher un savant et son œuvre » (Faut-ilbrûler Dumézil ?, Flammarion, 1992, p. 23). Sur les accusations non moins grotesques de
« captation » dont l'œuvre de Dumézil aurait fait l'objet (Maurice Olender, Jean-Paul Demoule,
Alain Schnapp et Jesper Svenbro, etc.), cf. Alain de Benoist, « Dumézil est-il une sorcière ? »,
in Le Choc du mois, novembre 1992, pp. 34-36. Christopher Prescott et Eva Walderhaug
(« The Last Frontier? Processes of Indo-Europeanization in Northern Europe: The Norwegian
Case », in JIES, automne-hiver 1995, pp. 257-278) rapportent de leur côté que, depuis les
années soixante, évoquer l'indo-européanisation des pays scandinaves est regardé en
Norvège comme « politiquement incorrect », et que l'édition suédoise du livre de Randi et
Gunnar Håland sur les cultures de la préhistoire (Fra Böckers Världshistoria, vol. 1, Höganäs
1982) n'a pu, pour cette raison, être publiée qu'après avoir été expurgée de ses chapitres sur
la culture de la céramique cordée. Bernard Sergent, qui dénonce lui aussi les
« calomniateurs » de Dumézil, note pour sa part que les chercheurs ont de tout temps participé
« de l'axiologie de leur nation ou de leur époque » (Les Indo-Européens. Histoire, langue,
mythes, Payot, 1995, pp. 11 et 37). Il ne précise toutefois pas à quelle « axiologie » il adhère
lui-même. Cf. Dominique Dufresne et Marc Cels, « Qui a peur des Indo-Européens ?
Mythologie comparée et probité scientifique », in Antaios, juin 1996, pp. 174-185.
25. On ne citera que pour mémoire des localisations fantaisistes, comme celles qui placent le
foyer d'origine en Afrique ou encore dans une « Atlantide » identifiée aux Açores, qui aurait
également été le Jardin d'Eden (Karl Georg Zschaetzsch) !
26. Le festin d'immortalité. Etude de mythologie comparée indo-européenne, Paul Geuthner,
1924, p. 281.
27. Jupiter-Mars-Quirinus. Essai sur la conception indo-européenne de la société et sur les
origines de Rome, Gallimard, 1941, pp. 11-12.
28. L'idéologie tripartie des Indo-Européens, Latomus, Bruxelles 1958, p. 5.
29. Entretiens avec Didier Eribon, Gallimard, 1987, p. 110.
30. « The Indo-European Homeland Problem: A Matter of Time », in Karlene Jones-Bley et
Martin E. Huld (ed.), The Indo-Europeanization of Northern Europe, Institute for the Study of
Man, Washington 1996, p. 1.
31. Cf. les remarques hypercritiques de Bernfried Schlerath, « Ist ein Raum/Zeit Modell für eine
rekonstruierte Sprache möglich? », in Zeitschrift für vergleichende Sprachwissenschaft, 1981,
pp. 175-202.
32. Cf. à ce sujet Jürgen Untermann, « Ursprache und historische Realität. Der Beitrag der
Indogermanistik zu Fragen der Ethnogenese », in Studien zur Ethnogenese, 1985, pp. 133-163
; Stefan Zimmer, « The Investigations of Proto-Indo-European History. Methods, Problems,
Limitations », in T.L. Markey et John A.C. Greppin, When Worlds Collide. Indo-Europeans and
Pre-Indo-Europeans, Karoma Publ., Ann Arbor 1990, pp. 313-344.
33. Urgeschichte Europas. Grundzüge einer prähistorischen Archäologie, Karl J. Trübner,
Straßburg 1905.
34. Kulturgeschichte Schwedens, E.A. Seemann, Leipzig 1906.
35. Die urgeschichtliche Grundlagen der europäischen Kultur, Franz Deuticke, Wien 1949.
36. The Neolithic Cultures of the British Isles, Cambridge University Press, Cambridge 1954.
37. Cf. Homer L. Thomas, « The Archaeological Chronology of Northern Europe », in Robert
W. Ehrich (ed.), Chronologies in Old World Archaeology, University of Chicago Press, Chicago
1965, pp. 373-402 ; Near Eastern, Mediterranean and European Chronology, 2 vol., Studies in
Mediterranean Archaeology, Lund 1967.38. Tel est le cas notamment des grands ensembles mégalithiques de l'Europe de l'Ouest,
qu'on considérait naguère comme le résultat d'influences culturelles provenant de la
Méditerranée orientale et dont on sait aujourd'hui qu'ils sont antérieurs aux pyramides
égyptiennes. Dès 1968, Colin Renfrew, dans un article retentissant, concluait à l'impossibilité
chronologique d'une influence de Mycènes sur la culture du Wessex, dont les premiers
tumulus datent de 2100, cinq siècles avant la première phase de la culture mycénienne. Cf.
« Wessex without Mycenae », in Colin Renfrew (ed.), Problems in European Prehistory,
Edinburgh University Press, Edinburgh 1979, pp. 281-291. Cf. aussi Evzen Neustupny,
« Absolute Chronology of the Neolithic and Aeneolithic Periods in Central and South-Esta
Europe, II », in Archeologické Rozhledy, 1969, pp. 783-810 ; Colin Renfrew, Before
Civilization. The Radiocarbon Revolution and Prehistoric Europe, Cambridge University Press,
Cambridge, et Alfred A. Knopf, New York 1973 (trad. fr. : Les origines de l'Europe. La
révolution du radiocarbone, Flammarion, 1983) ; T. Watkins, « Wessex without Cyprus:
“Cypriot Daggers” in Europe », in Festschrift Stuart Piggott, 1976, p. 136. L'ancien schéma qui
voulait que la métallurgie du bronze soit née en Mésopotamie, et que les débuts de l'âge du
bronze en Europe centrale et septentrionale s'expliquent par des influences transmises à partir
du Proche-Orient par des prospecteurs et des commerçants égéens ou anatoliens, a
pareillement dû être abandonné. Pour l'Europe continentale, les datations au C14
permettent de
situer les premières fonderies de cuivre au V
e
 millénaire, en Russie méridionale, en Turkménie,
en Transcaucasie, mais aussi dans le secteur carpatho-balkanique et sur le territoire de la
culture de la céramique rubannée. Ces techniques se développent au IV
e
et au III
e millénaires,
notamment en Saxe, en Thuringe, dans le Schleswig-Holstein (Héligoland), dans les îles
britanniques, dans la péninsule ibérique, ainsi que dans la culture d'Unjetice. La culture des
gobelets campaniformes accélère leur diffusion vers 2000. On constate en outre que les seuls
objets en vrai bronze découverts en Asie mineure qui soient antérieurs à l'époque mycénienne,
proviennent des bords de la Méditerranée orientale (Antalya, Soli, Ougarit, Byblos, Troie II), et
non de l'intérieur de l'Anatolie. Par ailleurs, alors que l'on croyait encore récemment que la
métallurgie du bronze ne s'était pas développée dans le Sud-Est asiatique avant le début du I
er
millénaire, des objets en bronze datés du IV
e millénaire ont été retrouvés en 1976 à Ban
Chiang, au nord-est de la Thaïlande. Ils seraient plus vieux d'un millénaire que les bronzes de
qualité correspondante découverts jusqu'ici au Proche-Orient. La métallurgie du fer est
totalement différente de celle du cuivre des métaux précieux en raison du point de fusion plus
élevé (1535°) qu'elle exige. Sur les débuts des techniques métallurgiques, cf. surtout les
travaux de Jean R. Maréchal, à qui l'on doit l'introduction en France de la méthode
spectrographique : « Les origines de la métallurgie du cuivre », in Actes du 81
e Congrès
national des sociétés savantes, Rouen-Caen 1956, pp. 119-153 ; Zur Frühgeschichte der
Metallurgie — Considérations sur la métallurgie préhistorique, Otto Junker, Lammersdorf 1962
; « Nouvelles considérations sur l'origine et l'évolution de la métallurgie du bronze », in Ogam,
juillet-septembre 1962, pp. 389-392 ; « L'évolution de la métallurgie aux temps
préhistoriques », in Revue de métallurgie, avril 1964, pp. 327-331 ; « Nouvelles théories sur
l'origine et la propagation du cuivre et de ses alliages en Europe », in Atti del Congresso
internazionale delle scienze preistoriche e protostoriche, Roma 1965, vol. 2, pp. 370-376 ;
« Début et évolution de la métallurgie du cuivre et de ses alliages en Europe », in Janus,
1970, pp. 1-29 ; « Nouveaux aspects de la métallurgie préhistorique européenne », in Sibrium,
1970, pp. 293-303. Cf. aussi Wilhelm Witter, Die älteste Erzgewinnung im nordischgermanischen Lebenskreis, Curt Kabitzsch, Leipzig 1938 ; Wilhelm Witter, Die Ausbeutung der
mitteldeutschen Erzlagerstätten in der frühen Metallzeit, Curt Kabitzsch, Leipzig 1938 ; W.
Lorenzen, Helgoland und das früheste Kupfer des Nordens. Ein Beitrag zur Aufhellung der
Anfänge der Metallurgie in Europa, Niederelbe-H. Guster, Ottendorf 1965 ; Jacques Briard,
« Les premiers métallurgistes d'Europe », in La Recherche, septembre 1977, pp. 717-725.
Colin Renfrew conclut : « Ce que l'on considérait comme des innovations de l'Orient
méditerranéen, transmises à l'Europe par diffusion, se révèle aujourd'hui de date plus
ancienne en Europe qu'en Orient. Tout le cadre diffusionniste s'écroule et, avec lui, les
hypothèses qui ont fondé l'archéologie préhistorique depuis près d'un siècle » (Les origines de
l'Europe, op. cit., p. 98).
39. Cf. les résultats de la 12
e
International Radiocarbon Conference tenue à Trondheim, en
Norvège, du 24 au 28 juin 1985. Cf. aussi Elizabeth K. Ralph et Henry N. Michael, « TwentyFive Years of Radiocarbon Dating », in American Scientist, septembre-octobre 1974, pp. 553-560 ; Robert Hedges, « New Directions on Carbon-14 Dating », in New Scientist, 2 mars 1978,
pp. 599-601 ; J.R. Pilcher et G.L. Baillie, « Implications of a European Radiocarbon
Calibration », in Antiquity, novembre 1978, pp. 217-221 ; Paul Aström (ed.), High, Middle or
Low? Acts of an International Colloquium on Absolute Chronology Held at the University
Gothenburg 20th-22nd August 1987, Aström, 1987 ; B.S. Ottaway, « Radiocarbon: Where We
Are and Where We Need to Be », in Antiquity, 1987, pp. 135-137.
40. Cf. Homer L. Thomas, « New Evidence for Dating the Indo-European Dispersal en
Europe », in George Cardona, Henry M. Hoenigswald et Alfred Senn (ed.), Indo-European and
Indo-Europeans. Papers Presented at the Third Indo-European Conference at the University of
Pennsylvania, University of Pennsylvania Press, Philadelphia 1970, pp. 199-251.
41. Zur ethnischen Deutung frühgeschichtlicher Kulturprovinzen, Carl Winter, Heidelberg 1941.
42. Cf. Ulrich Viet, « Ethnic Concepts in German Prehistory. A Case Study on the Relationship
Between Cultural Identity and Archaeological Objectivity », in Stephen Shennan (ed.),
Archaeological Approaches to Cultural Identity, Unwin Hyman, London 1989, pp. 35-56.
43. L'énigme indo-européenne. Archéologie et langage, Flammarion, 1990, p. 13.
44. Sur le lien entre stratification sociale et matériel funéraire, cf. C. Peebles et S. Kus, « Some
Archaeological Correlates of Ranked Societies », in American Antiquity, 1977, pp. 421-448.
45. Cicerone Poghirc, « Pour une concordance fonctionnelle et chronologique entre
linguistique, archéologie et anthropologie dans le domaine indo-européen », in Robert Beeks,
Alexander Lubotsky et Jos Weitenberg (Hrsg.), Rekonstruktion und relative Chronologie. Akten
der VIII. Fachtagung der Indogermanischen Gesellschaft, Institut für Sprachwissenschaft der
Universität, Innsbruck 1992, pp. 321-323.
46. Cf. Wolfgang Meid, Archäologie und Sprachwissenschaft. Kritisches zu neueren
Hypothesen der Ausbreitung der Indogermanen, Institut für Sprachwissenschaft der
Universität, Innsbruck 1989.
47. « An Archaeologist's View of PIE in 1975 », in JIES, automne 1974, p. 289.
48. Introduction to the History of the Indo-European Languages, Publ. House of the Bulgarian
Academy of Sciences, Sofia 1981, p. 323.
49. « The Indo-European Homeland and Lexical Contacts of Proto-Indo-European with Other
Languages », in Mediterranean Language Review, 1987, 3, p. 7.
50. « A Neolithic Model of Indo-European Prehistory », in JIES, automne-hiver 1992, p. 193.
51. Op. cit., p. 394.
52. Cf. Einar Haugen, « The Analysis of Linguistic Borrowing », in Anwar S. Dil (ed.), The
Ecology of Language. Essays by Einar Haugen, University of California Press, Berkeley-Los
Angeles 1972, pp. 79-109.
53. La méthode comparative en linguistique historique, H. Aschehoug & Co. (W. Nygaard),
Oslo 1925, p. 22. Cette règle souffre néanmoins des exceptions. Le polonais, par exemple, est
plus proche du russe que du lituanien, puisque le polonais et le russe sont tous deux des
langues slaves, ce qui n'est pas le cas du lituanien, mais cette proximité du polonais et du
russe apparaît plus nettement dans le vocabulaire que dans la morphologie. Le polonais est
également plus proche de l'ukrainien que du russe, mais il y a plus de ressemblances
phonétiques entre le russe et le polonais qu'entre le polonais et l'ukrainien.
54. Cf. Wolfgang Meid, « The Indo-European Lexicon and its Usage as a Problem in
Reconstruction », in Proceedings of the XIIIth International Congress of Linguists, August 29-September 4, 1982, Tokyo, op. cit., pp. 710-714 ; Oswald Szemerényi, « Recent
Developments in Indo-European Linguistics », in Transactions of the Philological Society,
1985, pp. 1-71.
55. L'indo-européen, op. cit., p. 6.
56. Cf. G. Dunkel, « Typology versus Reconstruction », in Bono homini donum. Essays in
Historical Linguistics in Memory of J. Alexander Kerns, Amsterdam 1981, vol. 2, p. 563.
57. « The Celto-Germanic “Dog/Wolf”-Champion and the Integration of Pre/Non-IE Ideals », in
NOWELE, 1988, pp. 3-30.
58. « Indo-European and Non-Indo-European Elements in the Celtic Dialects », in JIES, 1976,
pp. 131-138.
59. « Northwest Indo-European Vocabulary and Substrate Phonology », in Mohammad Ali
Jazayery (ed.), Perspectives on Indo-European Language, Culture, and Religion. Studies in
Honor of Edgar C. Polomé, vol. 2, Institute for the Study of Man, Washington 1992, p. 266.
60. Cf. notamment Rolf Hachmann, George Kossack et Hans Kuhn, Völker zwischen
Germanen und Kelten, Karl Wachholtz, Neumünster 1962 ; Wolfgang Meid, « Hans Kuhns
“Nordwestblock” Hypothese. Zur Problematik der Völker zwischen Germanen und Kelten », in
Heinrich Beck (Hrsg.), Germanenprobleme in heutiger Sicht, Walter de Gruyter, Berlin 1986,
pp. 183-212.
61. « Proto-Indo-European, Pre-Indo-European, Old European. Archaeological Evidence and
Linguistic Investigation », in JIES, automne-hiver 1989, p. 321.
62. Substrate im Germanischen?, Wiesbaden 1982.
63. The Distribution of Indo-European Root Morphemes. A Checklist for Philologists, Otto
Harrassowitz, Wiesbaden 1982.
64. Cf. Sarah Grey Thomason et Terrence Kaufman, Language Contact, Creolization, and
Genetic Linguistics, University of California Press, Berkeley 1988, pp. 111-112.
65. Art. cit., p. 266.
66. « Substrate Lexicon in Germanic », in NOWELE, 1989, pp. 53-73
67. La civilisation celtique, Payot, 1995, pp. 17-18.
68. L'hypothèse de la fin des années trente qui faisait de l'« illyrien » une composante majeure
de l'indo-européanisation de l'Europe est aujourd'hui abandonnée. Dans cette perspective,
l'indo-européanisation se confondait en grande partie avec la diffusion de la culture lusacienne
et de la culture des champs d'urnes. Hans Krahe assimilait en outre les Proto-Illyriens aux
« Peuples de la Mer et du Nord » (parmi lesquels les Philistins) mentionnés par les documents
égyptiens. Cf. Hans Krahe, « Der Anteil der Illyrier an der Indogermanisierung Europas », in
Die Welt als Geschichte, 1940, pp. 54-73 ; Die Indogermanisierung Griechenlands und Italien,
Carl Winter, Heidelberg 1949. Aujourd'hui, le terme d'« Illyriens » ne s'applique plus qu'aux
populations qui se sont fixées dans la partie sud-est de la Dalmatie.
69. Cf. Hans Krahe, Sprachverwandtschaft im alten Europa, Carl Winter, Heidelberg 1951 ;
Sprache und Vorzeit. Europäische Vorgeschichte nach dem Zeugniss der Sprache, Quelle u.
Meyer, Heidelberg 1954 ; Vorgeschichtliche Sprachbeziehungen von den baltischen
Ostseeländern bis zu den Gebieten um den Nordteil der Adria, Franz Steiner, Wiesbaden
1957 ; « Indogermanisch und Alteuropäisch », in Saeculum, 1957, 1 ; « Vom Illyrischen zum
Alteuropäischen. Methodologische Betrachtungen zur Wandlung des Begriffes “Illyrisch” », in
Indogermanischen Forschungen, 1964, pp. 201-213.70. Alteuropäisch und Indogermanisch, Akademie der Wissenschaften und der Literatur,
Mainz, et Franz Steiner, Wiesbaden 1968 ; « Baltische Gewässernamen und das
vorgeschichtliche Europa », in Indogermanische Forschungen, 1972, pp. 1-18.
71. Cf. à ce sujet Heinz-Dieter Pohl, « Le balte et le slave », in Françoise Bader (éd.), Langues
indo-européennes, CNRS Editions, 1994, pp. 233-250.
72. Cf. Enrico Campanile, « Reconstruction culturelle et reconstruction linguistique », in
Françoise Bader (éd.), Langues  indo-européennes, op. cit., pp. 25-41.
73. On sait que le dossier de la royauté chez les IE est particulièrement complexe. Le nom IE
commun du roi, *re:g-, semble avoir désigné d'abord « celui qui trace la ligne (droite) », qui
incarne ce qui est « droit », qui indique la direction à suivre. Jan Gonda a donné à la racine
dont dérive ce terme le sens premier d'« étendre », au sens de « protéger », puis de
« diriger ». D'autres interprétations ont été avancées, notamment par A. Shiler (« The
Etymology of PIE *reg-, “King” etc. », in JIES, 1977, pp. 221-246), qui propose le sens de
« pouvoir (religieux) efficace ». Le fait que nombre de mots de même origine appartiennent au
domaine religieux avait également amené Vendryès et Benveniste à conclure que le roi IE
avait à l'origine une fonction essentiellement religieuse. Le rôle exclusivement religieux du rex
dans la Rome républicaine pourrait donc être un archaïsme. La conception IE de la royauté a
en tout cas évolué très tôt (cf. Georges Dumézil, L'idéologie tripartie des Indo-Européens, op.
cit., pp. 32-33). La royauté proprement guerrière paraît être un phénomène récent. L'usage du
mot « roi » apparaît même quelque peu anachronique pour la période IE commune, où la
société était essentiellement organisée en chefferies, c'est-à-dire en regroupements
autonomes d'un certain nombre de familles et de clans (cf. Ralph M. Rowlett, « Archaeological
Evidence for Early Indo-European Chieftains », in JIES, automne-hiver 1984, pp. 193-233 ; S.
O'Brien, « Social Organization in Western Indo-European », in JIES, 1980, pp. 123-163). On
ne peut parler de « royauté » au plein sens du terme qu'à partir du moment où l'autorité a
cessé d'être exercée sur la base des seuls liens de parenté, pour devenir plus proprement «
politique » (proto-féodale) que tribale. La naissance de cette royauté politique a d'ailleurs
parfois entraîné l'apparition d'un nouveau terme (par exemple en Irlande, où brenin se
substitue à ri).
74. Cf. par exemple Bernfried Schlerath, « Können wir die indogermanische Sozialstruktur
rekonstruieren? Methodologische Erwägungen », in Wolfgang Meid (Hrsg.), Studien zum
indogermanischen Wortschatz, Institut für Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck 1987,
pp. 249 ff. ; Stefan Zimmer, « Indogermanische Sozialstruktur? Zu zwei Thesen Emile
Benvenistes », ibid., pp. 315 ff.
75. Les efforts déployés par Vladimir Georgiev pour démontrer que les IE connaissaient le vin,
le cyprès et l'huile d'olive à partir de l'étymologie des mots grecs correspondants ne sont pas
convaincants.
76. « Ursprache und historische Realität. Der Beitrag der Indogermanistik zu Fragen der
Ethnogenese », in Studien zur Ethnogenese, 1985, p. 161.
77. Cf. Bruce Lincoln, « The Indo-European Cattle-Raiding Myth », in History of Religions,
1976, pp. 42-65 ; Boris Oguibenine, « Le symbolisme de la razzia d'après les hymnes
védiques », in Etudes indo-européennes, avril 1983, pp. 1-17. Le mot *péku- a sans doute
désigné d'abord le bétail à laine, celui auquel on enlève sa toison (*pék-e/os-), avant de
s'appliquer à d'autres catégories d'animaux domestiques.
78. Cf. Gy. Wojtilla, « Notes on Indo-Aryan Terms for “Ploughing” and the “Plough” », in JIES,
printemps-été 1986, pp. 27-37.
79. Cf. Floyd G. Lounsbury, « A Formal Account of Crow — and Omaha — Type Kinship
Terminologies », in Ward H. Goodenough (ed.), Explorations in Cultural Anthropology. Essays
in Honour of George Peter Murdock, 1964 ; Paul Friedrich, « Proto-Indo-European Kinship », inEthnology, 1966, pp. 1-36 ; Franck Joseph Florian Wordick, A Generative-Extensionist
Analysis of the Proto-Indo-European Kinship System, With Phonological and Semantic
Reconstruction of the Terms, thèse, University of Michigan, Ann Arbor 1970 ; H. Gates, « The
Kinship Terminology of Homeric Greek », in International Journal of American Linguistics, 1971
; R. Keesing, Kin Groups and Social Structure, Holt Rinehart & Winston, New York 1975, pp.
112-120. Martin E. Huld (« CuChulainn and his IE Kin », in Zeitschrift für Celtische Philologie,
1981, pp. 238-241) pense que le système IE de la parenté était plutôt du type Omaha II ou IV.
R. Beekes (« Uncle and Nephew », in JIES, 1976, pp. 43-63) et Oswald Szemerényi (« Studies
in the Kinship Terminology of the Indo-European Languages, with Special References to
Indian, Iranian, Greek and Latin », in Acta Iranica, 1977, pp. 1-240) sont à peu près les seuls à
rejeter toute assimilation aux systèmes du type Omaha.
80. Cf. John W. Richards, « The Slavic “Zadruga” and Other Archaic Indo-European Elements
in Traditional Slavic Society », in The Mankind Quarterly, printemps-été 1986, pp. 321-337.
81. Cf. aussi Archie C. Bush, « “Nepos” Again », in JIES, automne-hiver 1987, pp. 285-296, qui
soutient un point de vue différent.
82. De Germania, 20 : « Les fils des sœurs reçoivent de leur oncle la même considération que
leur père » (sororum filiis idem apud avunculum qui apud patrem honor).
83. Cf. l'all. Oheim, « oncle », terme que Rudolf Much fait dériver du german. commun
*auhaim- et, au-delà, de l'IE *awos koimos, « gentil grand-père ».
84. Op. cit., p. 282.
85. Georges Dumézil, Les dieux des Germains. Essai sur la formation de la religion
scandinave, PUF, 1959.
86. Cf. Georges Dumézil, Mythe et épopée I. L'idéologie des trois fonctions dans les épopées
des peuples indo-européens, Gallimard, 1968, p. 15. On notera que certains des disciples ou
admirateurs de Dumézil, en particulier certains historiens du droit romain, ne l'ont pas suivi
dans son évolution. Cf. Jacques Ellul, « Recherches sur les conceptions de la souveraineté
dans la Rome primitive », in Mélanges offerts à Georges Burdeau, 1977, p. 336.
87. Cf. Georges Dumézil, Apollon sonore et autres essais, Gallimard, 1982, p. 226.
88. Kelten und Germanen, Bern 1960, p. 90.
89. Cf. Rüdiger Schmitt (Hrsg.), Indogermanische Dichtersprache, Wissenschaftliche
Buchgesellschaft, Darmstadt 1968 ; Calvert Watkins, « Aspects of Indo-European Poetics », in
Edgar C. Polomé (ed.), The Indo-Europeans in the Fourth and Third Millenia, op. cit., pp. 104-
120.
90. Indogermanen und Germanen, Max Niemeyer, Halle 1914.
91. « The Pre-Germanic Substrata and Germanic Maritime Vocabulary », in Karlene JonesBley et Martin E. Huld (ed.), The Indo-Europeanization of Northern Europe, op. cit., pp. 166-
180.
92. Sur les animaux non domestiques connus par les IE, cf. le panorama exhaustif dressé par
James P. Mallory, « Indo-European and Kurgan Fauna I: Wild Mammals », in JIES, automnehiver 1982, pp. 193-222.
93. Cf. Paul Friedrich, Proto-Indo-European Trees. The Arboreal System of a Prehistoric
People, University of Chicago Press, Chicago 1970.
94. The Evolution of Indo-European Nomenclature for Salmonid Fish. The Case of « Huchen »
(Hucho Spp.), Institute for the Study of Man, Washington 1985.95. Cf. Jan de Vries, Nederlands etymologisch woordenboek, E.J. Brill, Leiden 1977, p. 1.
96. Waldbäume und die Kulturpflanze im germanischen Altertum, Straßburg 1905.
97. Die Urheimat der Landwirtschaft aller indogermanischen Völker and der Geschichte der
Kulturplanzen und Ackerbaugeräte in Mittel- und Nordeuropa nachgewiesen, Carl Winter,
Heidelberg 1912.
98. Cf. Erich Neu, Der Anitta-Text, Otto Harrassowitz, Wiesbaden 1974.
99. On ne sait malheureusement rien de la préhistoire des Hittites. Gerd Steiner (« The Role of
the Hittites in Ancient Anatolia », in JIES, printemps-été 1981, pp. 150-173) pense que leur
entrée en Anatolie doit être reculée jusqu'au IVe millénaire, et que les Louvites leur ont
succédé dans la seconde moitié du III
e millénaire. Cette entrée a pu s'effectuer par l'Est
(Akurgal, Kammenhuber, Otten, Schmökel, von Soden, Sommer), l'Ouest (Cavaignac,
Cornelius, Gelb, Coetze), le Nord-Est (Bittel) ou par le Pont-Euxin (Bin-Nun, Gurney).
L'hypothèse la plus vraisemblable est celle d'une pénétration par l'Ouest, car en l'absence de
données archéologiques utilisables, c'est celle qui correspond le mieux à ce que l'on sait de la
direction suivie par les langues IE en Asie mineure et de leur diffusion par rapport aux langues
non IE de la région. Cf. Gerd Steiner, « The Immigration of the First Indo-Europeans into
Anatolia Reconsidered », in JIES, printemps-été 1990, pp. 185-214. Cf. aussi Ferdinand
Sommer, Hethiter und Hethitisch, W. Kohlhammer, Stuttgart 1947 ; Eugène Cavaignac, Les
Hittites, Adrien Maisonneuve, 1950 ; Annelies Kammenhuber, Die Arier im Vorderen Orient,
Carl Winter, Heidelberg 1968 ; Friedrich Cornelius, Geschichte der Hethiter, Wissenschaftliche
Buchgesellschaft, Darmstadt 1973 ; Kurt Bittel, Die Hethiter, C.H. Beck, München 1976.
100. Cf. Dell Hymes, « Lexicostatistics so far », in Current Anthropology, 1960, pp. 3-44.
101. Cf. Hisanosuke Izui, « Indo-European Perfect and Hittite Verbal System », in JIES,
automne-hiver 1986, pp. 195-204.
102. Cf. Annalies Kammenhuber, « Hethitisch, Palaisch, Luwisch und Hieroglyphenluwisch »,
in Handbuch der Orientalistik. Altkleinasiatische Sprachen, E.J. Brill, Leiden 1969, pp. 119-357.
103. Cf. Wolfgang Meid, « Probleme der räumlichen und zeitlichen Gliederung des
Indogermanischen », in Helmut Rix (Hrsg.), Flexion und Wortbildung. Akten der V. Fachtagung
der Indogermanischen Gesellschaft, Ludwig Reichert, Wiesbaden 1975, pp. 204-219 ; « Der
Archaismus des Hethitischen », in Erich Neu et Wolfgang Meid (Hrsg.), Hethitisch und
Indogermanisch. Vergleichende Studien zur historischen Grammatik und zu
dialektgeographischen Stellung der indogermanischen Sprachgruppe Altkleinasiens, Institut für
Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck 1979, pp. 159-176. W.P. Lehmann, Warren
Cowgill, Erich Neu, William R. Schmalstieg, Edgar H. Sturtevant, Wolfgang P. Schmid, B.
Rosenkranz, etc. aboutissent sensiblement aux mêmes conclusions. Un point de vue opposé
est soutenu par Heinz Kronasser, Vergleichende Laut- und Formenlehre des Hethitischen, Carl
Winter, Heidelberg 1956, p. 163 ; Etymologie der hethitischen Sprache, I, Otto Harrassowitz,
Wiesbaden 1966. Sur la langue hittite, cf. aussi Johannes Friedrich, Hethitisches Wörterbuch,
Carl Winter, Heidelberg 1952 ; Emmanuel Laroche, Catalogue des textes hittites, Klincksieck,
1971.
104. Cf. Edgar C. Sturtevant, A Comparative Grammar of the Hittite Language, Baltimore 1933
(2
e
éd. : Yale University Press, New Haven 1964) ; The Indo-Hittite Laryngeals, Baltimore
1942.
105. « Tocharisch, die Sprache der Indoskythen », in Sitzungsberichte der Berliner Akademie
der Wissenschaften, 1908, pp. 915-932. Les premiers résultats du déchiffrement de la langue
furent présentés la même année devant l'Académie de Berlin. Cf. aussi Hückel, « Une nouvelle
langue indo-européenne », in Revue des études anciennes, juillet-septembre 1909.106. Cf. aussi Williams, « The Origin of the Chinese », in American Journal of Physical
Anthropology, 1918, pp. 183 ; Richard Wilhelm, Geschichte der chinesischen Kultur, 1928 ; O.
Kümmel, « Die ältesten Beziehungen zwischen Europa und Ostasien », in Deutsche
Forschung, 1929, p. 115 ; J.G. Andersson, « Researches into the Prehistory of the Chinese »,
in Bulletin of the Museum of Far Eastern Antiquities, 1943 ; E.G. Pulleyblank, « Chinese and
Indo-Europeans », in Journal of the Royal Asiatic Society, avril 1966, pp. 9-39. Sur les
premières dynasties chinoises, Xia et Shang, cf. Jean-Paul Desroches, « La naissance de la
civilisation chinoise », in La Recherche, septembre 1973, pp. 761-770 ; Kwang-chih Chang,
« The Origin of the Chinese Civilization. A Review », in Journal of the Oriental Society, 1978,
pp. 85-91 ; Kwang-chih Chang, « In Search of China's Beginnings. New Light on an Old
Civilization », in American Scientist, mars-avril 1981, pp. 148-160. Le mot chinois *mjit,
« miel », a de bonnes chances d'être dérivé du tokh. B mit, même sens. Les très importantes
similitudes qu'on a pu relever entre la religion IE et la structure du panthéon shintô japonais,
fixée au début du VIIII
e
siècle dans le Kojiki et le Nihon Shoki, ne résultent pas d'une influence
tokharienne, mais s'expliquent plus vraisemblablement par des mythes scythiques ou
sarmates transmis du continent eurasiatique à l'archipel nippon à travers la culture pastorale
altaïque et la péninsule coréenne. Les fouilles effectuées dans les sépultures royales de Corée
témoignent d'une indéniable influence des Scythes (qui étaient eux-mêmes en contact avec la
culture hellénistique) sur l'ancienne culture coréenne, en particulier durant l'ère Kofun, entre la
fin du III
e
siècle et le milieu du VI
e
siècle de notre ère. Cf. Atsuhiko Yoshida, « Mythes japonais
et idéologie tripartite indo-européenne », in Diogène, avril-juin 1977, pp. 101-124 ; Taryo
Obayashi, « La structure du panthéon nippon et le concept de péché dans le Japon ancien »,
ibid., pp. 125-142. Sur les affinités éventuelles des langues IE avec la langue coréenne, cf.
Koppelmann, « Die Verwandtschaft des Koreanischen und der Ainu-Sprache mit den
indogermanischen Sprachen », in Anthropos, 1928, p. 199 ; Die eurasische Sprachfamilie.
Indogermanisch, Koreanisch und Verwandte, 1933.
107. « Cent » se dit känt en tokharien A et kante en tokharien B. La distinction entre « langues
centum », qui maintiennent les occlusives dorsales (*k et *g), et les « langues satem » (comme
l'arménien, l'albanais, l'indo-iranien, les langues slaves et baltiques), qui les transforment en
chuintantes, en spirantes sibilantes ou en affriquées, a longtemps été considérée comme
reflétant une ancienne scission en deux parties de la communauté linguistique IE. Franz Bopp,
qui fut le premier à faire cette distinction en 1853, pensait que cette différence de phonétisme
reflétait la plus ancienne séparation intervenue à l'intérieur du PIE, et que la séparation des
Balto-Slaves et des Indo-Iraniens, réalisée par le départ des premiers, était intervenue à une
époque postérieure aux migrations des IE du groupe centum. La distinction fut ensuite reprise
par Karl Brugmann (Grundriß der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen,
1886) et P. von Bradke (Beiträge zur Kenntnis der vorhistorischen Entwicklung unseres
Sprachstammes, Gießen 1889), suivis par toute l'école des « néo-grammairiens ». En 1954,
Walter Porzig (Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, Carl Winter Heidelberg)
classait encore à partir de ce critère les langues IE en un groupe de l'Ouest et un groupe de
l'Est. Cette classification a été remise en question lorsqu'on s'est aperçu qu'on ne pouvait
regrouper les langues en fonction de leur seule répartition géographique, et que si l'on
considérait le traitement des séries consonantiques, on aboutissait à des groupements tout
différents. La distinction centum/satem sépare par ailleurs de façon tout à fait arbitraire des
langues étroitement apparentés, comme le germanique et le balto-slave. On sait aussi que le
grec, qui se rattache au groupe centum, puisqu'il conserve les occlusives dorsales,
s'apparente en même temps au groupe satem par le fait qu'il les change en sifflantes (comme
en russe) ou en chuitantes (comme en sanskrit). Vladimir I. Georgiev est l'un de ceux qui ont le
mieux fait apparaître le caractère superficiel de cette opposition, dont on a cessé aujourd'hui
de tirer des déductions à vaste portée. Il reste que le caractère centum, dû au fait que les
anciennes occlusives labiovélaires restent distinctes, tandis que les palatales et les vélaires
pures fusionnent, pourrait être lié à un stade archaïque du PIE, tandis que le caractère satem
correspondrait une innovation.
108. Le caractère archaïque du tokharien a été établi notamment par Holger Pedersen, R.A.
Crossland, Francisco Rodriguez Adrados, Gamkrelidze et Ivanov. Cf. aussi J.H.W. Penney,
« Preverbs and Postpositions in Tocharian », in Transactions of the Philological Society, 1989,
pp. 54-74.109. Op. cit., p. 113.
110. Cf. notamment Douglas Q. Adams, « The Position of Tocharian Among the Other IndoEuropean Languages », in Journal of the American Oriental Society, 1984, pp. 395-402, qui
rapproche surtout le tokharien du germanique. Donald R. Ridge, « Evidence for the Position of
Tocharian in the Indo-European Family? », in Die Sprache, 1990, pp. 59-123, exprime un point
de vue plus dubitatif. Pour un panorama des acquis récents : Bernfried Schlerath, Tocharian.
Akten der Fachtagung der Indogermanischen Gesellschaft, Malvisindastofnum Haskoka
islands, Reykjavik 1994.
111. Cf. Erich Neu, « Zur Rekonstruktion des indogermanischen Verbalsystems », in Anna
Morpurgo Davies et Wolfgang Meid (ed.), Studies in Greek, Italic and Indo-European
Linguistics, Offered to Leonard Palmer on the Occasion of His 70th Birthday, Institut für
Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck 1976, pp. 239-254.
112. Cf. Edgar C. Polomé, « Isoglosses and the Reconstruction of the IE Dialectal Split », in
JIES, automne-hiver 1994, p. 300.
113. Cf. Edgar C. Polomé, « Prehistoric Linguistic Contacts in Northern Europe and their
Reflexes in the Lexicon », in Lingue e culture in contatto nel mondo antico et altomedievale,
Paideia, Brescia 1993, p. 47.
114. Cf. Edgar C. Polomé, « The Dialectal Position of Germanic Within the West-IndoEuropean », in Proceedings of the XIIIth International Congress of Linguists, op. cit., p. 741.
Cf. aussi Matteo Bartoli, « Il carattere arcaico dei linguaggi germanici », in Archivio glottologico
italiano, 1938, pp. 52-68.
115. « The Origin of the Germanic Languages and the Indo-Europeanization of North
Europe », in Language, 1932, pp. 245-254.
116. Cf. Wolfgang Meid, « Bemerkungen zum indogermanischen Wortschatz des
Germanischen », in Jürgen Untermann et Bela Brogyanyi (Hrsg.), Das germanische und die
Rekonstruktion der indogermanischen Grundsprache, John Benjamins, Amsterdam 1984, pp.
91-112.
117. « Die Differenzierung der indoeuropäischen Sprachen », in Lingua Posnaniensis, 1968,
12-13, pp. 37-54.
118. Warren Cowgill et Manfred Mayrhofer, Indogermanische Grammatik. I: Lautlehre, Carl
Winter, Heidelberg 1986, pp. 69-70.
119. « Unas correlaciones de arqueologia y linguistica », in Pedro Bosch-Gimpera (éd.), El
problema indoeuropeo, Universidad autonoma de México, México 1960, pp. 343-352.
120. Cf. notamment Andrée F. Sjoberg et Gideon Sjoberg, « Problems in Glottochronology »,
in American Anthropologist, 1956, pp. 296-300 ; Knut Bergland et Hans Vogt, « On the Validity
of Glottochronology », in Current Anthropology, 1962, pp. 115-153 ; A. Richard Diebold Jr., « A
Control Case for Glottochronology », in American Anthropologist, 1964, pp. 987-1006 ; István
Fodor, The Rate of Linguistic Change, Mouton, The Hague 1975.
121. Cf. Luca L. Cavalli-Sforza, Gènes, peuples et langues, Odile Jacob, 1996, pp. 216-220,
qui poursuit l'analogie en comparant les efforts des linguistes pour reconstruire une protolangue IE avec ceux des biologistes qui comparent les séquences d'ADN des différentes
espèces pour rechercher une probable séquence ancestrale commune.
122. Cf. Antoine Meillet, Les dialectes indo-européens, Edouard Champion, 1908.
123. Cf. Edgar C. Polomé, « The Indo-Europeanization of Northern Europe: The LinguisticEvidence », in JIES, automne-hiver 1990, pp. 331-338.
124. « Hans Kuhns “Nordwestblock” Hypothese », in Anzeiger der Österreichischen Akademie
der Wissenschaften, 1984, pp. 2-21.
125. Bernard Sergent pense qu'il est « licite de parler d'une famille italo-celtique divisée en
deux grandes branches » (op. cit., p. 71).
126. Cf. Christian Stang, Lexikalische Sonderübereinstimmungen zwischen dem Slavischen,
Baltischen und Germanischen, Universitetsforlaget, Oslo 1971.
127. Die Stellung der Gewässernamen Polens innerhalb der alteuropäischen Hydronymie, Carl
Winter, Heidelberg 1990.
128. Cf. D. Ya. Telegin, « Iranian Hydronyms and Archaeological Cultures in the Eastern
Ukraine », in JIES, printemps-été 1990, pp. 109-129.
129. The Sanskrit Language, Faber & Faber, London 1955.
130. Asko Parpola, « The Coming of the Aryans to Iran and India and the Cultural and Ethnic
Identity of the Dasas », in Studia Orientalia, 1968, pp. 196-302, distingue deux vagues de
migrations : celle des Aryens appelés « Dasas » dans les Védas, porteurs de la culture
iranienne de l'âge du bronze, qui auraient pénétré en Inde à partir du Baluchistân au II
e
millénaire, et celle, postérieure, des Aryens védiques, buveurs de soma et adorateurs d'Indra,
provenant de la culture d'Andronovo. Sur l'aspect chronologique du débat, cf. D.P. Agrawal,
R.V. Krishnamurthy, Sheela Kusumgar et R.K. Pant, « Chronology of Indian Prehistory from
the Mesolithic Period to the Iron Age », in Journal of Human Evolution, janvier 1978, pp. 37-44.
Les incertitudes concernant l'arrivée des Indo-Aryens en Inde nourrissent aujourd'hui dans ce
pays toute une série de thèses « anti-invasionnistes », selon lesquelles « rien n'atteste
l'existence d'une invasion indo-aryenne ou européenne dans le sous-continent indien à
quelque moment que ce soit de la préhistoire ou de la protohistoire » (James R. Schaffer,
« The Indo-Aryan Invasions: Cultural Myth and Archaeological Reality », in J.R. Lukacs, ed.,
The People of South Asia, Plenum Press, New York 1984, p. 88). L'ère védique correspondrait
à une simple restructuration interne d'une culture indigène issue de la civilisation de l'Indus qui,
du même coup, devrait être considérée comme « essentiellement indo-aryenne » depuis le VII
e
millénaire (Subhash C. Kak, « The Indus Tradition and the Indo-Aryans », in JIES, printemps
1992, p. 198). L'habitat d'origine des Indiens védiques serait à rechercher dans la région de
Sapta Saindhava, entre le Gange et l'Indus, plus précisément aux abords de la rivière
Sarasvatî (homonyme de l'épouse de Brahmâ). C'est l'assèchement de cette rivière sacrée,
survenu vers 1900, et non une invasion extérieure, qui aurait provoqué la fin de la culture
harappéenne. Les auteurs qui défendent cette thèse radicale (David Frawley, S.R. Rao,
Navaratna Rajaram, Subhak Kak, James R. Schaffer, Mark Kenoyer, S.P. Gupta, Bhagwan
Singh, B.G. Siddarth, K.D. Sethna, P.V. Pathak, K.D. Abhyankar, Shrikant Talageri, S.
Kalyanaraman, etc.) affirment aussi qu'il n'existe pas de preuves matérielles d'une arrivée en
Inde de populations dravidiennes, qui se seraient substituées auparavant à une population
aborigène, et vont jusqu'à déclarer que le thème d'une invasion IE en Inde n'est qu'un « mythe
colonial eurocentrique du XIXe
siècle », destiné à masquer le fait que l'Inde védique est « la
plus vieille, la plus grande et la plus importante de toutes les cultures du monde » (David
Frawley, The Myth of the Aryan Invasion of India, Voice of India, New Delhi 1994, p. 54). Cette
thèse de l'autochtonie de la civilisation dravidienne et de la civilisation indo-aryenne, qui
représenteraient autant de phases successives d'une même culture locale, est en contradiction
évidente avec toutes les données de la linguistique et de la mythologie comparée. Elle semble
inspirée avant tout par un nationalisme indien exacerbé. Des réticences identiques vis-à-vis du
fait IE se rencontrent parfois en Grèce, voire dans le monde celtique.
131. Cf. Michel B. Sakellariou, Les Proto-Grecs, Ekdotikè Athenon, Athènes 1980 ; H. Arthur
Bankoff et Frederick A. Winter, « Northern Intruders in LH IIIC Greece. A View from the
North », in JIES, printemps-été 1984, pp. 1-30 ; Stephan Hiller, « Die Ethnogenese der
Griechen aus der Sicht der Vor- und Frühgeschichte », in Wolfram Bernhard et AnnelieseKandler-Pálsson (Hrsg.), Ethnogenese europäischer Völker aus der Sicht der Anthropologie
und Vor- und Frühgeschichte, Gustav Fischer, Stuttgart 1986, pp. 21-37.
132. Cf. John Chadwick, « The Prehistory of the Greek Language », in The Cambridge Ancient
History, vol. 2, Cambridge University Press, Cambridge 1963, p. 15.
133. Cf. Alexander Häusler, « Die Indoeuropäisierung Griechenlands nach Aussage der Grabund Bestattungssitten », in Slovenska Archeologia, 1981, pp. 59-66 ; Robert Drews, The
Coming of the Greeks, Princeton University Press, Princeton 1988.
134. « Les Indo-Européens et la Grèce », in Diogène, janvier-mars 1989, p. 12.
135. Die Stellung des Armenischen im Kreise der indogermanischen Sprachen, Wien 1960.
136. « Probleme der räumlichen und zeitlichen Gliederung des Indogermanischen », in Helmut
Rix (Hrsg.), Flexion und Wortbildung, op. cit., pp. 204-219 ; « The Temporal and Spatial
Patterning of Indo-European », in NOWELE, 1983, pp. 3-21. Cf. aussi Erich Neu, « Zur
Rekonstruktion des indogermanischen Verbalsystems », in Anna Morpurgo Davies et
Wolfgang Meid (ed.), Studies in Greek, Italic, and Indo-European Linguistics, op. cit., pp. 239
ff.
137. Cf. Bernfried Schlerath, « Sprachvergleich und Rekonstruktion. Methoden und
Möglichkeiten », in Incontri linguistici, 1982-83, pp. 53-69 ; « On the Reality and Status of a
Reconstructed Language », in JIES, printemps-été 1987, pp. 41-46.
138. Bernard Sergent, op. cit., p. 152.
139. Die räumliche und sprachliche Differenzierung des Indoeuropäischen im Lichte der Vorund Frühgeschichte, Institut der Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck 1982 ; « Ideas
on the Typology of Proto-Indo-European », in JIES, printemps-été 1987, pp. 97-119.
140. The Biographies of Words and the Home of the Aryas, Longmans Green, London 1888.
141. Cf. à ce sujet Karl J. Narr, Kulturelle Vereinheitlichung und sprachliche Zersplitterung. Ein
Beispiel aus dem Südwesten der Vereinigten Staaten, Westdeutscher, Opladen 1985.
142. Races and Cultures of India, Asia Publ. House, Bombay 1958. Cf. aussi I. Karve, Hindu
Society. An Interpretation, Deshmukh & Co., Poona 1961.
143. Op. cit., p. 18.
144. Ibid.
145. La civilisation celtique, op. cit., pp. 23 et 85.
146. Ibid., p. 22.
147. Theodor Poesche, Die Arier. Ein Beitrag zur historischen Anthropologie, Hermann
Costenoble, Jena 1878. Cf. James P. Mallory, « Human Populations and the Indo-European
Problem », in JIES, hiver 1991-92, pp. 131-154.
148. The Origin of the Aryans. An Account of the Prehistoric Ethnology and Civilization of
Europe, Walter Scott, London, et Gumboldt Publ., New York 1890.
149. Wilhelm Sieglin, Die blonden Haaren der indogermanischen Völker des Altertums. Eine
Sammlung der antiken Zeugnisse als Beitrag zur Indogermanenfrage, J.F. Lehmanns,
München 1935. Alors que les auteurs classiques grecs attribuent fréquemment des cheveux
blonds à leurs personnages, on notera en revanche que les individus représentés sur les
poteries et les vases peints sont presque toujours bruns.150. Cf. A.M. Brues, « Rethinking Human Pigmentation », in American Journal of Physical
Anthropology, 1975, pp. 387-392.
151. Cf. W.F. Loomis, « Skin-Pigmented Regulation of Vitamin-B Biosynthese », in Science,
1967, pp. 501-506 ; R.M. Neer, « The Evolutionary Significance of Vitamin D, Skin Pigment
and Ultraviolet Light », in American Journal of Physical Anthropology, 1975, pp. 409-416.
152. Cf. W. Lenz, Medizinische Genetik, Georg Thieme, Stuttgart 1970 ; G. Bräuer et V.P.
Chopra, « Schätzungen der Heritabilität von Haar- und Augenfarbe », in Anthropologische
Anzeiger, 1978, pp. 109-120.
153. « The Aryan Question and Pre-Historic Man », in The Nineteenth Century, 1890, pp. 750-
765.
154. Zum Ursprung der Indogermanen. Forschungen aus Linguistik, Prähistorie und
Anthropologie, Rudolf Habelt, Bonn 1983.
155. Ibid., pp. 152-153.
156. « On the Origin of Speakers of Indo-European », in JIES, printemps-été 1985, p. 153.
157. « The Light Eye and Hair Cline: Implications for Indo-European Migrations to Northern
Europe », in Karlene Jones-Bley et Martin E. Huld (ed.), The Indo-Europeanization of Northern
Europe, op. cit., pp. 330-349.
158. Cf. Olga Necrasov, « Physical Anthropological Characteristics of Skeletons from the
Kurgan Graves of Romania », in JIES, automne-hiver 1980, pp. 337-343 ; Ilse Schwidetzky et
F.W. Rösing, « The Influence of the Steppe People Based on Physical Anthropological Data in
Special Consideration to the Corded-Battle-Axe Culture », ibid., pp. 345-360 ; Roland Menk,
« A Synopsis of the Physical Anthropology of the Corded Ware Complex on the Background of
the Expansion of the Kurgan Culture », ibid., pp. 361-392. Le type de la culture des kourganes
a surtout été étudié par les anthropologues russes et ukrainiens (T.C. Konduktorova, S.I.
Kruts, G.P. Zinevich).
159. Luca L. Cavalli-Sforza, Gènes, peuples et langues, op. cit., p. 235. Cf. aussi G. Barbujani
et R.R. Sokal, « Zones of Sharp Genetic Change in Europe are Also Linguistic Boundaries », in
Proceedings of the National Academy of Sciences, 1990, pp. 1816-1819.
160. Gènes, peuples et langues, op. cit., pp. 236-237.
161. Cf. R.R. Sokal, « Genetic, Geographic and Linguistic Distances in Europe », in
Proceedings of the National Academy of Sciences, 1988, pp. 1722-1726 ; Luca L. CavalliSforza, « Genes, Peoples and Languages », in Scientific American, 1991, pp. 104-110 ; Luca
L. Cavalli-Sforza et Alberto Piazza, « Human Genomic Diversity in Europe. A Summary of
Recent Research and Prospects for the Future », in European Journal of Human Genetics,
1993, pp. 3-18. Cf. aussi Luca L. Cavalli-Sforza, Alberto Piazza, Paolo Menozzi et J.L.
Mountain, « Reconstruction of Human Evolution. Bringing Together Genetic, Archaeological
and Linguistic Data », in Proceedings of the National Academy of Sciences, 1988, pp. 8002-
8006 ; Luca L. Cavalli-Sforza et al., The History and Geography of Human Genes, Princeton
University Press, Princeton 1994 ; Luca L. Cavalli-Sforza, « An Evolutionary View of
Linguistics », in M.Y. Chen et O.J.L. Tzeng (ed.), In Honour of William S.Y. Yang, Pyramid
Press, Taipei 1994 ; Alberto Piazza, R. Sabina, E.Minch, Paolo Menozzi, J.L. Mountain et Luca
L. Cavalli-Sforza, « Genetics and the Origin of European Languages », in Proceeding of the
National Academy of Sciences, 1995, pp. 5836-5840.
162. Cf. C.R. Guglielmino-Matessi, Alberto Piazza, Paolo Menozzi et Luca L. Cavalli-Sforza,
« Uralic Genes in Europe », in American Journal of Physical Anthropology, 1990, pp. 57-68.
Sur l'état antérieur de la recherche : K. Mark, Zur Herkunft der finnisch-ugrischen Völker vomStandpunkt der Anthropologie, Tallinn 1970.
163. Cf. K.C. Malhotra, « Morphological Composition of the People of India », in Journal of
Human Evolution, janvier 1978, pp. 45-53 ; L.D. Sanghvi, « Nature of Genetic Variation in the
People of Western India », ibid., pp. 55-65 ; V. Balakrishnan, « A Preliminary Study of the
Genetic Distances among Some Populations of the Indian Sub-Continent », ibid., pp. 67-75.
164. « Human Genomic Diversity in Europe », art. cit., p. 283.
165. Cf. James P. Mallory, « Human Populations and the Indo-European Problem », art. cit.,
pp. 144-148.
166. Cf. Albert J. Ammerman et Luca L. Cavalli-Sforza, « Measuring the Rate of Spread of
Early Farming in Europe », in Man, 1971, pp. 674-688 ; Paolo Menozzi, Alberto Piazza et Luca
L. Cavalli-Sforza, « Synthetic Maps of Human Gene Frequencies in Europeans », in Science,
1
er
septembre 1978, pp. 786-792 ; « The Wave of Advance Model for the Spread of Agriculture
in Europe », in Colin Renfrew, K.L. Cooke et al., Transformations, Mathematical Approaches to
Culture Change, Academic Press, New York 1979, pp. 275-294 ; et The Neolithic Transition
and the Genetics of Populations in Europe, Princeton University Press, Princeton 1984 ; R.R.
Sokal, N.L. Oden et C. Wilson, « Genetic Evidence for the Spread of Agriculture in Europe by
Demic Diffusion », in Nature, 1991, pp. 143-145.
167. Cf. Harald Haarman, « Contact Linguistics, Archaeology and Ethnogenetics. An
Interdisciplinary Approach to the Indo-European Homeland Problem », in JIES, automne-hiver
1994, p. 283.
168. R.R. Sokal, N.L. Oden et B.A. Thomson, « Origins of the Indo-Europeans: Genetic
Evidence », in Proceedings of the National Academy of Sciences, 1992, pp. 7669-7673.
169. Archaeology and Language. The Puzzle of Indo-European Origins, Jonathan Cape,
London 1987 (trad. fr. : L'énigme indo-européenne, op. cit.) ; « Les origines des langues indoeuropéennes », in Pour la science, décembre 1989, pp. 74-85.
170. « Les origines des langues indo-européennes », art. cit., p. 79.
171. Ibid., p. 80.
172. « Die Indogermanen in der Völkerkunde », in Helmut Arntz (Hrsg.), Germanen und
Indogermanen, op. cit., vol. 1, pp. 69-129.
173. Le più antiche civiltà nordiche e il problema degli Ugro-Finni et degli Indoeuropee,
Principato, Milano 1941 ; Le più antiche culture agricole europee, Principato, Milano 1943
(trad. fr. : Payot, 1949) ; La successione delle gravitazioni indo-europee verso il Mediterraneo
e la genesi della civiltà europea, Firenze 1950 ; España e Italia ante de Romanos, Madrid
1955.
174. Ces critiques sont venues de toutes parts. Cf. notamment Wolfgang Meid, Archäologie
und Wissenschaft, op. cit. ; Jan Best, « Comparative Indo-European Linguistics and
Archaeology. Towards a Historical Integration », in JIES, automne-hiver 1989, pp. 335-340 ;
Mark R. Stefanovich, « Can Archaeology and Historical Linguistics Coexist? A Critical Review
of Colin Renfrew's Archaeology and Language. The Puzzle of Indo-European Origins », in The
Mankind Quarterly, automne-hiver 1989, pp. 129-158 ; Michael Everson, « Picture Out of
Focus: Colin Renfrew's Archaeology and Language. The Puzzle of Indo-European Origins »,
ibid., pp. 159-173 ; Ralph M. Rowlett, « Research Directions in Early Indo-European
Archaeology », in History of Religions, mai 1990, pp. 415-418 ; Jean Haudry, « Débat sur les
origines des Indo-Européens », in Eléments, printemps 1991, pp. 56-59 ; Harald Haarmann,
« Contact Linguistics, Archaeology and Ethnogenetics: An Interdisciplinary Approach of the
Indo-European Problem », art. cit., pp. 265-288. Cf. également les dossiers publiés par les
revues Antiquity, 1988, pp. 454-595, et Current Anthropology, juin 1988, pp. 437-468 (textesde David W. Anthony et Bernard Wailes, Graeme Barker, Robert Coleman, Marija Gimbutas,
Andrew Sheratt), ainsi que les critiques présentées par I.M. Diakonov (Annual of Armenian
Linguistics, 1988, pp. 79-87), J.H. Hasanoff (Language, 1988, pp. 800-803), K.R. Norman
(Lingua, 1988, pp. 91-114), Enrico Campanile (Kratylos, 1988, pp. 53-56), Oswald Szemerényi
(Transactions of the Philological Society, 1989, pp. 156-171), Bernard Sergent (Annales ESC,
1990, pp. 388-394), Alexander Häusler (Zeitschrift für Archäologie, 1990, pp. 125-128), Edgar
C. Polomé et John C. Kerns (Mother Tongue, 1990), etc.
175. European Economic Prehistory. A New Approach, Harcourt Brace Jovanovich, New York,
et Academic Press, London 1983.
176. Prehistoric Farming in Europe, Cambridge University Press, Cambridge 1985.
177. Pierre Enckell, « Do you speak indo-européen ? », in L'Evénement du jeudi, 4 octobre
1990, p. 125.
178. Daniel Dubuisson, « Ces paysans indo-européens », in Libération, 2 octobre 1990.
179. Rappelons qu'un schéma diffusionniste est un schéma qui postule une lente diffusion d'un
nouveau complexe culturel, sans mouvements de peuples correspondants. Sur le plan
linguistique, tout schéma diffusionniste est tenu de rejeter le modèle schleicherien d'une
dérivation par arborescence et d'adhérer au modèle « ondulatoire » proposé par Johannes
Schmidt. Dans son dernier livre, Colin Renfrew adopte une position rigoureusement inverse de
celle qu'il avait défendue quelques années plus tôt dans Les origines de l'Europe (op. cit.).
S'appuyant sur les nouvelles datations au C14
, il se proposait alors, comme on l'a vu, de réfuter
l'approche diffusionniste vulgarisée naguère par V. Gordon Childe, approche selon laquelle
« les progrès majeurs de l'Europe préhistorique ont été le résultat d'influences du ProcheOrient, exercées soit par l'intermédiaire de peuples migrateurs, soit par le paisible processus
connu sous le nom de diffusion, c'est-à-dire par des contacts entre zones voisines entraînant
le transfert de nouvelles idées et découvertes » (p. 38). Il récusait avec force l'idée d'une
quelconque influence exercée sur la Grèce ou l'Europe du Sud-Est à partir de l'Asie mineure :
« On ne peut douter qu'il y ait eu des contacts entre la Grèce et, à la fois, le Levant et l'Egypte
à partir de 3000 environ, mais un examen critique fait douter qu'ils aient été de très grande
conséquence pour la société. Je crois en fait que cette première civilisation européenne
représente une évolution européenne et que la plupart de ses traits peuvent se rattacher, non
pas aux civilisations antérieures du Proche-Orient, mais à des antécédents locaux et à des
processus à l'œuvre dans l'Egée depuis un millénaire » (pp. 219-220). Et plus loin : « Il est
inexact de considérer la civilisation minoenne-mycénienne comme “secondaire”, comme
dérivée du Proche-Orient ou inspirée par lui. Elle a été une création ancienne et originale de la
Grèce, quelque chose comme la civilisation sumérienne en Mésopotamie ou la civilisation des
Olmèques au Mexique » (p. 240). Sa conclusion générale était que « le développement de
l'Europe doit être considéré en termes européens, au moins jusqu'au II
e millénaire et aux
débuts de l'âge du bronze » (p. 194).
180. Cf. Edgar C. Polomé, « Indo-European and Substrate Languages in the West », in
Archivio glottologico italiano, 1992, pp. 71-76.
181. « A propos d'un livre récent », in Etudes indo-européennes, 10, 1991, p. 214.
182. In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 178.
183. L'énigme indo-européenne, op. cit., p. 312.
184. « Primary and Secondary Homeland of the Indo-Europeans », in JIES, printemps-été
1985, p. 185.
185. In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 181 (« Anatolia is the wrong place at the
wrong time and migrations from it give the wrong results »).186. Indoevropeskij jazyk i Indoevropejcy. Rekonstrukcija i istorikotipoloficeskij analiz
prajazyka i protokultury, 2 vol., Izdatelistvo Tbilisskogo Universiteta, Tbibilisi 1984 (trad. angl. :
Indo-European and the Indo-Europeans. A Reconstruction and Historical Analysis of a ProtoLanguage and a Proto-Culture, éd. par Werner Winter et Richard A. Rhodes, 2 vol., Mouton de
Gruyter, Berlin-New York 1995) ; « The Ancient Near East and the Indo-European Question.
Temporal and Territorial Characteristics of Proto-Indo-European Based on Linguistics and
Historico-Cultural Data », in JIES, printemps-été 1985 ; Thomas V. Gamkrelidze, « Proto-IndoEuropeans in Anatolia », in JIES, automne-hiver 1989, pp. 341-350.
187. « On the Original Home of the Speakers of Indo-European », in Soviet Anthropology and
Archaeology, automne 1984, pp. 5-87 (repris in JIES, printemps-été 1985, pp. 92-174).
188. « The Ancient Near East and the Indo-European Question », art. cit., p. 31.
189. « On the Original Home of the Speakers of Indo-European », art. cit.
190. Cf. James P. Mallory, In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 181.
191. Cf. James P. Mallory, « Social Structure in the Pontic-Caspian Eneolithic. A Preliminary
Review », in JIES, printemps-été 1990, pp. 15-57 ; Karlene Jones-Bley, « So That Fame Might
Live Forever — The Indo-European Burial Tradition », ibid., pp. 215-224.
192. Cf. Mircea Radulescu, « La culture Cucuteni et les Indo-Européens », in La civilisation de
Cucuteni en contexte européen, Université Al. I. Cuza, Iasi 1987, pp. 237-252.
193. Marija Gimbutas, « The Kurgan Culture », in Actes du VIIe Congrès international des
sciences préhistoriques et protohistoriques, Prague, 21-27 août 1966, Prague 1970, vol. 1, pp.
483-487 ; « Old Europe c. 7000-3500 B.C. The Earliest Civilization Before the Infiltration of
Indo-European Peoples », in JIES, 1973, 1 ; Goddesses and Gods olf Old Europe, 6500-3500
B.C., University of California Press, Berkeley-Los Angeles 1982 ; « The Social Structure of Old
Europe », in JIES, automne-hiver 1989, pp. 197-214. En raison de l'importance de l'habitat
urbain dans les cultures de l'« Ancienne Europe », Sorin Paliga (« Proto-Indo-European, PreIndo-European, Old European. Archaeological Evidence and Linguistic Investigation », in JIES,
automne-hiver 1989, pp. 309-334) a proposé de les dénommer « uriennes » ou « urbiennes ».
194. On en trouve notamment des traces en Crète et dans les îles de la mer Egée (Lesbos,
Lemnos, Naxos, Kos), où la règle de succession matrilinéaire est restée en vigueur jusqu'à la
fin du XVIII
e
siècle, ainsi que chez les populations non IE d'Europe comme les Pictes
(habitants de la Grande-Bretagne avant les Celtes) et les Basques, mais aussi chez les Celtes
(culte des Matres), les Germains et les Baltes. Cf. Michael Everson, « Tenacity in Religion,
Myth and Folklore. The Neolithic Goddess of Old Europe Preserved in a Non-Indo-European
Setting », in JIES, automne-hiver 1989, pp. 277-295.
195. « La fin de l'Europe ancienne », in La Recherche, mars 1978, p. 230.
196. « Primary and Secondary Homeland of the Indo-Europeans », art. cit., p. 196.
197. « Proto-Indo-European Culture. The Kurgan Culture during the Fifth, Fourth and Third
Millenia B.C. », in George Cardona, Henry M. Hoenigswald et Alfred Senn (ed.), IndoEuropean and Indo-Europeans, op. cit., pp. 155-197 ; « The Indo-Europeans: Archaeological
Problems », in American Anthropologist, 1963, pp. 815-836 ; « An Archaeologist's View of PIE
in 1975 », art. cit., pp. 289-307.
198. « The Three Waves of the Kurgan People into Old Europe », in Archives suisses
d'anthropologie générale, 1979, pp. 113-117.
199. Cf. Marija Gimbutas, « The Kurgan Wave #2 (c. 3400-3200 B.C.) into Europe and the
Following Transformation of Culture », in JIES, automne-hiver 1980, pp. 273-315.200. « La fin de l'Europe ancienne », art. cit., p. 235.
201. Cf. David W. Anthony, « Horse, Wagon, and Chariot. Indo-European Languages and
Archaeology », in Antiquity, septembre 1995 ; « Digging Up Language. The Archaeology of
Indo-European Origins », art. inédit, 1996, pp. 14-16. M.A. Levine (« Dereivka and the Problem
of Horse Domestication », in Antiquity, 1990, pp. 727-740) affirme qu'il s'agit en fait des restes
d'un cheval sauvage, d'un type connu depuis le paléolithique supérieur. David W. Anthony et
D.R. Brown (« The Origins of Horseback Riding », in Antiquity, 1991, pp. 22-38) soutiennent le
contraire. Alexander Häusler estime de son côté que les restes de chevaux retrouvés dans les
tombes de la culture des kourganes sont trop peu nombreux pour justifier l'importance que
Gimbutas attribue au cheval dans l'expansion des IE. Cf. aussi Sándor Bökönyi, « The Earliest
Waves of Domestic Horses in East Europe », in JIES, 1978, pp. 17-76 ; Dimitri Yakolevich
Telegin et David W. Anthony, « The “Kurgan” Culture. Indo-European Origins, and the
Domestication of the Horse. A Reconsideration », in Current Anthropology, 1986, pp. 291-313.
202. Cf. Johannes Meringer, « The Horse in the Art and Ideology of the Indo-European
Peoples », in JIES, 1981, pp. 178-204.
203. Cf. Cristiano Grottanelli, « Yoked Horses, Twins, and the Powerful Lady. India, Greece,
Ireland and Elsewhere », in JIES, printemps-été 1986, pp. 125-152. Les Alces germaniques
représentent des jumeaux divins particulièrement archaïques, associés originellement à l'élan
(german. *alhi-), ainsi que l'a montré Hellmut Rosenfeld (« Die vandalischen Alkes “Elchreiter”,
der ostgermanische Hirschkult und die Dioskuren », in Germanisch-Romanische Monatsschrift,
1940, pp. 245-258). Cf. aussi l'article « Dioskuren », in Reallexikon der Germanischen
Altertumskunde, vol. 5, 1984, pp. 482-484. L'attelage d'élans des Dioscures germaniques
confirme le caractère relativement tardif de l'apparition du cheval domestiqué chez les IE
occidentaux. Georges Dumézil a montré de son côté que les jumeaux divins se rattachent
dans le système triparti à la troisième fonction. On peut se demander si, dans le couple formé
par chaque paire de jumeaux divins, il n'y a pas lieu d'envisager une différenciation binaire,
telle qu'on en trouve aussi au niveau de la première et de la deuxième fonction. Cf. Donald
Ward, The Divine Twins. An Indo-European Myth in Germanic Tradition, University of
California Press, Berkeley-Los Angeles 1968.
204. Cf. Annelies Kammenhuber, Hippologia Hethitica, Otto Harrassowitz, Wiesbaden 1961.
Dans son dictionnaire étymologique du hittite, Jaan Puhvel mentionne aussi une forme ouestsémitique *su:su, « cheval ».
205. « Ursprache und historische Realität. Der Beitrag der Indogermanistik zu Fragen der
Ethnogenese », in Studien zur Ethnogenese, 1985, p. 153.
206. Archäologie und Sprachwissenschaft, op. cit.
207. Stuart Piggott (The Earliest Wheeled Transport from the Atlantic Coast to the Caspian
Sea, Cornell University Press, Ithaca 1983) pense que le chariot a été inventé, sous la forme
d'une sorte de « traîneau à roues », au Proche-Orient à la fin du IV
e millénaire, et qu'il ne s'est
répandu que par la suite en Europe. L'invention du chariot au IVe millénaire sur le plateau
arménien a toutefois été qualifiée de « légende archéologique » par I.M. Diakonov. Cf. aussi
Edgar C. Polomé, « Indo-European and Substrate Languages in the West », in Archivio
glottologico italiano, 1992, pp. 67-68.
208. Der Ursprung der indogermanischen Deklination, Vandenhoeck u. Ruprecht, Göttingen
1944, pp. 99-103..
209. « The Archaeology of Indo-European Origins », in JIES, 1991, pp. 193-222.
210. « Il est évidemment impossible, écrivait-il alors, d'affirmer, ni que les gens de la culture
des kourganes étaient tous indo-européens, ni, inversement, qu'ils étaient — même au V
e
millénaire — tous les Indo-Européens » (« Penser — et mal penser — les Indo-Européens »,
in Annales ESC, juillet-août 1982, pp. 672-673).211. Les Indo-Européens, op. cit., p. 395. Cf. aussi Jacques Freu, « L'arrivée des IndoEuropéens en Europe », in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, 1989, pp. 3-41.
212. « The Archaeology of Indo-European Origins », art. cit.
213. « The Evolution of Pastoralism and Indo-European Origin », in George Cardona, Henry M.
Hoenigswald et Alfred Seen (ed.), Indo-European and Indo-Europeans, op. cit., p. 261.
214. « Proto-Indo-European Culture and Archaeology. Some Critical Remarks », in JIES,
automne 1974, pp. 279-287. Cf. aussi Andrew Sherratt et Susan Sherratt, « The Archaeology
of Indo-European. An Alternative View », art. cit., pp. 584-595.
215. In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 185.
216. Cf. James P. Mallory, « The Chronology of the Early Kurgan Tradition », in JIES, hiver
1975-76, p. 261.
217. Nikolaj J. Merpert (« Comments on the Chronology of the Early Kurgan Traditions », in
JIES, 1977, pp. 373-378) propose une hypothèse alternative de type polycentrique, qui fait
dériver la culture Jamna à la fois de la culture de Sredni Stog et de la culture de Khvalynsk, sur
la moyenne Volga.
218. Cf. Alexander Häusler, Die Gräber der älteren Ockergrabkultur zwischen Ural und Dniepr,
Akademie, Berlin 1974 ; Die Gräber der älteren Ockergrabkultur zwischen Dniepr und
Karpaten, Akademie, Berlin 1936.
219. « The Chronology of the Early Kurgan Tradition, II », in JIES, hiver 1976-77, p. 345.
220. « The Archaeology of Indo-European Origins », art. cit., p. 208.
221. J. Nemeskéri et L. Szathmáry, « An Anthropological Evaluation of the Indo-European
Problem. The Anthropological and Demographic Transition of the Danube Basin », in S.
Skomal et Edgar C. Polomé (ed.), Proto-Indo-European: The Archaeology of a Linguistic
Problem. Studies in Honor of Marija Gimbutas, Institute for the Study of Man, Washington
1987, pp. 88-121.
222. Cf. I. Manzura, E. Savva et L. Bogataya, « East-West Interactions in the Eneolithic and
Bronze Age Cultures of the North-West Pontic Region », in JIES, printemps-été 1995, pp. 1-51.
223. The Bronze Age in Europe. An Introduction to the Prehistory of Europe c. 2000-700 B.C.,
St. Martin's Press, New York 1979, p. 7.
224. « The Archaeology of Indo-European Origins », art. cit.
225. Ibid., p. 203.
226. « A Neolithic Model of Indo-European Prehistory », art. cit., p. 207.
227. Der Ursprung der Germanen, op. cit. Pour Güntert, les Germains seraient nés de la fusion
d'un peuple agricole pré-IE auquel correspondrait la culture mégalithique, et d'un peuple
d'envahisseurs IE qui se serait superposé à lui.
228. Deutsche Vorzeit, 2
e
 éd., B. Schwabe u. Co., Basel 1952.
229. Cf. Miroslav Buchvaldek, « Corded Pottery Complex in Central Europe », in JIES,
automne-hiver 1980, pp. 393-406.
230. Zdzislaw Sochacki (« L'importance de la civilisation de Baden dans la problématique del'énéolithique européen », in Etudes indo-européennes, février 1984, pp. 29-45 ; « The
Relationship Between the Baden Culture and the South-East European Cultures », in JIES,
automne-hiver 1985, pp. 257-268), qui discute l'interprétation donnée par Marija Gimbutas de
la culture de Baden, estime que les différences entre cette culture à la genèse complexe et les
cultures de l'« Ancienne Europe » l'emportent nettement sur les similarités.
231. Cf. Rimué Rimantienè et Gintautas Cesnys, « The Pan-European Corded Ware Horizon
(A-Horizon) and the Pamariu (Baltic Coastal) Culture », in Karlene Jones-Bley et Martin E.
Huld (ed.), The Indo-Europeanization of Northern Europe, op. cit., pp. 48-53.
232. Cf. M.S. Midgley, TRB Culture. The First Farmers of the North European Plain, Edinburgh
University Press, Edinburgh 1992.
233. Cf. Evzen et Jiri Neustupny, Czechoslovakia Before the Slavs, Thames & Hudson,
London 1961.
234. « La culture des gobelets à entonnoir en Europe centrale. Interprétation de sa genèse et
de ses structures sociales », in Etudes indo-européennes, 10, 1991, pp. 9-69.
235. Ibid., p. 57.
236. Ibid., p. 55.
237. Une campagne de fouilles, entreprise sur ce site entre 1968 et 1974, a permis d'y
retrouver les débris de plus de 13 000 poteries.
238. Corded Ware and Globular Amphora North-East of the Carpathians, Athlone Press,
London 1968 ; « Die Kugelamphorenkultur im Flussgebiet der Oder und der Weichsel », in
Zeitschrift für Archäologie, 1976, pp. 6-11.
239. Cf. Rimué Rimantienè et Gintautas Cesnys, « The Late Globular Amphora Culture and its
Creators in the East Baltic Area from Archaeological and Anthropological Point of View », in
JIES, automne-hiver 1990, pp. 339-358.
240. Cf. Marija Gimbutas, « The Kurgan Wave #2 (c. 3400-3200 B.C.) into Europe and the
Following Transformation of Culture », art. cit. Cf. aussi K. Kristiansen, « Prehistoric
Migrations. The Case of the Single Grave and Corded Ware Cultures », in Journal of Danish
Archaeology, 1989, pp. 211-225 ; Alexandre Kosko, « The Migration of Steppe and ForestSteppe Communities in Central Europe », in JIES, 1990, pp. 309-329.
241. « Struktur und Evolution der Bestattungssitten im Neolithikum und in der frühere
Bronzezeit Mittel- und Osteuropas », in Etnographisch-Archäologische Zeitschrift, 1992, pp.
274-296.
242. Cf. Ulrich Fischer, « Mitteldeutschland und die Schnurkeramik. Ein kulturhistorischer
Versuch », in Jahresschrift für Mitteldeutsche Vorgeschichte, 1958, pp. 254-298 ; M.P. Palmer,
Jungneolithische Studien, Lund-Bonn 1962 ; Evzen Neustupny, « Economy of the Corded
Ware Cultures », in Archeologické Rozhledy, 1969, 43-67 ; Juri Neustupny, « Archaeological
Comments to the Indo-European Problem », in Origini, 1976, pp. 7-15 ; Alexander Häusler,
« Der Ursprung der Schnurkeramik nach Aussage der Grab- und Bestattungssitten », in
Jahresschrift für Mitteldeutsche Vorgeschichte, 1983, pp. 9-30 ; K. Jazdzewski, Urgeschichte
Mitteleuropas, Polish Academy Press, Wroclaw 1984 ; Alexander Häusler,
« Kulturbeziehungen zwischen Ost- und Mitteleuropa im Neolithikum? », in Jahresschrift für
Mitteldeutsche Vorgeschichte, 1985, pp. 21-74 ; Erika Nagel, Die Erscheinung der
Kugelamphoren-Kultur im Norden der DDR, Akademie, Berlin 1985 ; Hermann Behrens, « Zur
Problemsituation der Mittelelbe-Saale-Schnurkeramik », in Archäologische
Korrespondenzblatt, 1989, pp. 37-46 ; Alexander Häusler, « Zum Verhältnis von
Ockergrabkultur und Schnurkeramik », in Praehistorica, 1992, pp. 341-348.243. In Search of the Indo-Europeans, op. cit., pp. 254 et 264.
244. Ibid., p. 246.
245. Cf. Ilse Schwidetzky et F.W. Rösing, « The Influence of the Steppe People Based on
Physical Anthropological Data in Special Consideration to the Corded-Battle-Axe Culture », art.
cit. ; Roland Menk, « A Synopsis of the Physical Anthropology of the Corded Ware Complex on
the Background of the Expansion of the Kurgan Culture », art. cit.
246. On retrouve la même observation chez Homer L. Thomas, « The Indo-European Problem:
Complexities of the Archaeological Evidence », in JIES, printemps-été 1992, p. 13.
247. Kratylos, 1991, pp. 96 et 98.
248. Die Chronologie der ältesten Bronzezeit in Norddeutschland und Skandinavien, 4
e
éd.,
Braunschweig 1900.
249. Cf. Edgar C. Polomé, « Methodological Approaches to the Ethno- and Glottogenesis of
the Germanic People », in P. Sture Ureland (Hrsg.), Entstehung von Sprachen und Völkern.
Glotto- und ethnogenetische Aspekte europäischer Sprachen, Max Niemeyer, Tübingen 1985,
pp. 46-49.
250. Le nom du « fer » en germanique commun, *i:sarna-, dérive peut-être du celtique.
251. Cf. Gustav Schwantes, « Die Jastorf-Zivilisation », in Festschrift für Paul Reinecke zum
75. Geburtstag, Mainz 1950 ; Herbert Schutz, The Prehistory of Germanic Europe, Yale
University Press, New Haven 1983, p. 310.
252. « La royauté wotanique des Germains, II », in Etudes indo-européennes, avril 1982, pp.
31-32.
253. Der Ursprung der Germanen, op. cit.
254. Die geistige Welt der Germanen, 1964.
255. Cette mutation, qui aboutit à transformer le « k » en « h », est généralement datée des
environs de - 500. C'est cette datation qui permet d'attribuer à la culture de Jastorf une identité
linguistique distincte. Cf. Richard Schrodt, Die germanische Lautverschiebung und ihre
Stellung im Kreise der indogermanischen Sprachen, 2
e
éd., Karl M. Halosar, Wien 1976, pp.
59-72.
256. « Substrattheorie und Urheimat der Indogermanen », in Mitteilungen der
Anthropologischen Gesellschaft in Wien, 1936, pp. 69-91.
257. Substrate im Germanischen?, op. cit.
258. Cf. Winfred P. Lehmann, Proto-Indo-European Phonology, University of Texas Press,
Austin 1952.
259. The Distribution of Indo-European Root Morphemes. A Checklist for Philologists, op. cit. Il
faut préciser cependant que ces résultats sont obtenus sur la base des reconstructions et des
liens étymologiques proposés en 1959 par Julius Pokorny.
260. Cf. Ernst Schwarz, Germanische Stammeskunde, Carl Winter, Heidelberg 1956 ; Edgar
C. Polomé, « Who Are the Germanic People? », in Susan Nacev Skomal et E.C. Polomé (ed.),
Proto-Indo-European: The Archaeology of a Linguistic Problem, op. cit., pp. 216-244 ; Edgar C.
Polomé, « Sir William Jones and the Position of Germanic », in JIES, 1988, pp. 209-232.
261. Alteuropa. Die Entwicklung seiner Kulturen und Völker, Walter de Gruyter, Berlin 1944.262. Die indogermanische Sprachwissenschaft. Eine Einführung für die Schule, Vandenhoeck
u. Ruprecht, Göttingen 1925.
263. « Herkunft und Heimat der Indogermanen », in Proceedings of the First International
Congress of Prehistoric and Protohistoric Sciences, London, 1932, Oxford University Press et
Humphrey Milford, London 1934, pp. 237-242.
264. « Indo-European: From the Paleolithic to the Neolithic », in Mohammad Ali Jazayery (ed.),
Perspectives on Indo-European Language, Culture and Religion. Studies in Honor of Edgar C.
Polomé, op. cit., vol. 1, pp. 12-37. Cf. aussi Homer L. Thomas, « Archaeological Evidence for
the Migrations of the Indo-Europeans », in Edgar C. Polomé (ed.), The Indo-Europeans in the
Fourth and Third Millenia, op. cit. ; « The Indo-European Problem: Complexities of the
Archaeological Evidence », in JIES, printemps-été 1992, p. 20.
265. Corded Ware and Globular Amphora North-East of the Carpathians, op. cit.
266. « New Aspects of the PIE and the PU/PFU Homelands », in L. Keresztes et S. Maticsik
(ed.), Congressus Septimus Internationalis Fenno-Ugristarum, Debrecen 1990, pp. 55-83 ; « A
Neolithic Model of Indo-European Prehistory », art. cit., pp. 193-238.
267. « Pour une concordance fonctionnelle et chronologique entre linguistique, archéologie et
anthropologie dans le domaine indo-européen », art. cit., pp. 329-330.
268. Zum Ursprung der Indogermanen, op. cit.
269. Die Urheimat der indogermanischen Grundsprachen, Akademie der Wissenschaften und
der Literatur, Mainz, et Franz Steiner, Wiesbaden 1953, p. 28.
270. « L'origine des Indo-Européens », in Nouvelle Ecole, juillet 1985, pp. 127-128 ; « A propos
d'un livre récent », art. cit., p. 212.
271. « Time, Perspective and Proto-Indo-European Culture », in World Archaeology, 1976, pp.
44-56.
272. Cf. S. Milisauskas, European Prehistory, Academic Press, New York 1978, P. 30.
273. In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 257.
274. Die Heimat der Indogermanen im lichte der urgeschichtlichen Forschung, Hermann
Costenoble, Berlin 1902, p. 3.
275. Die Indogermanen, Quelle u. Mayer, Leipzig 1911, pp. 160 et 515.
276. Art. cit., pp. 331-332.
277. Cf. Jean Haudry, « Linguistique et tradition indo-européenne », in Nouvelle Ecole, hiver
1988-89, pp. 116-129 (trad. esp. : « Lingüistica y tradición indoeuropea », in Hesperides,
printemps 1996, pp. 437-459).
278. Cf. notamment Maria Raffella Calabrese de Feo, « Gli Iperborei in Pindaro », in Laurent
Dubois (éd.), Poésie et lyrique antiques, Presses universitaires du Septentrion, 1995, pp. 97-
118.
279. En 306 de notre ère, l'empereur Constance Chlore cherche encore au nord de la GrandeBretagne la région du monde « où le soleil ne se couche pas ». Au VI
e
siècle, Robert Wace, à
qui l'on doit le Roman de Brut et une Vie de Merlin l'enchanteur, résume en deux vers le
« mystère hyperboréen » : « En North alum, de north venum, / En north fumes nez, en north
manum ».280. Orion, or Researches into the Antiquity of the Vedas, Mrs Radhabhai Atmaram Sagoon,
Bombay 1893 (trad. fr. : Orion ou Recherches sur l'antiquité des Védas, Archè, Milano 1989) ;
The Arctic Home in the Vedas, Being Also a New Key to the Interpretation of Many Vedic
Texts and Legends, The Manager/Kesari, Poona City 1903 (trad. fr. : Origine polaire de la
tradition védique. Nouvelles clés pour l'interprétation de nombreux textes et légendes
védiques, Archè, Milano 1979). James P. Mallory, qui juge « incroyable » la théorie de Tilak,
estime néanmoins qu'elle représente l'aboutissement d'une « tradition extrêmement longue
d'analyse des mythes indo-aryens » (In Search of the Indo-Europeans, op. cit., p. 277).
281. Vide:vda:t (Vendi:da:d), 2.41 : « Ils considèrent (man) comme un jour (ayar) ce qui est
une année (ya:r) ».
282. De la Scythie à l'Inde. Enigmes de l'histoire des anciens Aryens, Institut d'études
iraniennes de l'Université de la Sorbonne nouvelle, 1974 (2
e
 éd. : Klincksieck, 1981).
283. Soleil sur Stonehenge, Copernic, 1977.
284. Souligné par nous.
285. La civilisation celtique, op. cit., p. 16. Cf. également l'entretien avec Christian J.
Guyonvarc'h publié in Antaios, 8/9, 1995.
286. L'affirmation de Bernard Sergent, selon laquelle « l'origine polaire ou sub-polaire des
“Aryens” est une théorie apparue en Allemagne dans les écrits nazis (théorie “glaciale”
d'Hörbiger) » (« Penser — et mal penser — les Indo-Européens », art. cit., p. 675), apparaît
particulièrement déplacée. Les observations de Bailly datent de la fin du XVIII
e
siècle, les
travaux de Tilak de 1903. Le livre de de Georg Biedenknapp (Der Nordpol als Völkerheimat,
Jena), sur le même thème, est de 1906. Quant à l'extravagante théorie de Hörbiger, dite
« Glazialkosmogonie » ou « Welteislehre », elle remonte à 1894 et a fait l'objet d'une mise en
forme systématique entre 1905 et 1912 (Philipp Fauth, Hörbigers Glacial-Kosmogonie. Eine
neue Entwickelungsgeschichte des Weltalls und des Sonnensystems, Hermann Kayser,
Kaiserslautern 1913). Hörbiger, né en 1860, est lui-même mort en 1932. Ni dans ses écrits ni
dans ceux de ses disciples (Hans Wolfgang Behn, Georg Hinzpeter, Hanns Fischer, Gerhardt
Giehm, Philipp Fauth, H. Voigt, etc.), ni dans la revue Der Schlüssel zum Weltgeschehen,
publiée par ce cercle à partir de 1925, on ne trouve la moindre allusion à une « origine polaire
ou sub-polaire » des IE. Cf. à ce sujet Brigitte Nagel, Die Welteislehre, Verlag für Geschichte
der Naturwissenschaften und der Technik, Stuttgart 1991. Ajoutons qu'à notre connaissance,
aucun livre publié en Allemagne entre 1933 et 1945 n'a jamais défendu, ni même seulement
évoqué, l'hypothèse d'un habitat circumpolaire des PIE.
287. Cf. Jean Haudry, « Traverser l'eau de la ténèbre hivernale », in Etudes indo-européennes,
juin 1985 ; « Les Rbhus et les Alfes », in Bulletin d'études indiennes, 5, 1987, p. 207
288. Cf. Wolfgang P. Schmid, « Baltische Gewässernamen und das vorgeschichtliche
Europa », art. cit. ; « Baltisch und Indogermanisch », in Baltistica, 1976, pp. 115-122 ;
Indogermanistische Modelle und osteuropäische Frühgeschichte, Akademie der
Wissenschaften und der Literatur, Mainz, et Franz Steiner, Wiesbaden 1978.
289. Les principales de ces critiques émanaient d'indianistes comme Paul Thieme (Mitra and
Aryaman, New Haven 1957), Jan Gonda (Triads in the Veda, North-Holland Publ., Amsterdam
1976) et I. Gershevitch, de classicistes comme André Piganiol, H.H. Rose et John Brough
(« The Tripartite Ideology of the Indo-Europeans. An Experiment in Method », in Bulletin of the
School of Oriental and African Studies, 1959, pp. 69-85), de germanistes comme R. Derolez
(De godsdienst der Germanen, Roermond & Maaseik, 1959 ; trad. fr. : Les dieux des
Germains, Payot), Karl Helm (« Mythologie auf alten und neuen Wegen », in Beiträge zur
Geschichte der deutschen Sprache und Literatur, 1955, pp. 333-365), Ernst Alfred Philippson
(« Die Genealogie der Götter in germanischer Religion, Mythologie und Theologie », in Illinois
Studies in Language and Literature, 1953, 3 ; « Phänomenologie, vergleichende Mythologieund germanische Religionsgeschichte », in Publications of the Modern Language Association,
1962, pp. 187-193) et R.I. Page (« Dumézil Revisited », in Saga-Book, XX, 1978-79, pp. 49-
69). Cf. aussi F.B.J. Kuiper, « Some Observations on Dumézil's Theory », in Numen, 1961, p.
39 ; Bernfried Schlerath, Die Indogermanen. Das Problem der Expansion eines Volkes im
Lichte seiner sozialen Struktur, Institut für Sprachwissenschaft der Universität, Innsbruck 1973
; Jarich G. Oosten, The War of the Gods. The Social Code in Indo-European Mythology,
Routledge & Kegan Paul, London 1985 ; Walter W. Belier, Decayed Gods. Origin and
Development of Dumézils « Idéologie Tripartie », E.J. Brill, Leiden 1991, etc. La grande
majorité de ces critiques, auxquelles Dumézil n'a jamais manqué de répondre, se sont
révélées vaines ou peu pertinentes, et ont souvent tourné à la confusion de leurs auteurs.
290. Dumézil s'est par ailleurs délibérément désintéressé de certains secteurs du domaine IE.
Il s'est peu occupé du monde anatolien, exception faite des documents du Mitanni. Il a surtout
sous-estimé la possibilité de vérifier ses théories dans le domaine grec, peut-être après avoir
été échaudé par quelques erreurs commises dans ses livres de jeunesse. Ses disciples ont
été moins timides. Cf. notamment A. Yoshida, « La structure de l'illustration du bouclier
d'Achille », in Revue belge de philologie et d'histoire, 1964, pp. 5-15 ; A. Yoshida,
« Survivances de la tripartition fonctionnelle en Grèce », in Revue de l'histoire des religions,
1964, pp. 21-38 ; A. Yoshida, « Le fronton occidental du temple d'Apollon à Delphes et les trois
fonctions », in Revue belge de philologie et d'histoire, 1966, pp. 5-11 ; Udo Strutynski, « The
Three Functions of Indo-European Traditions in the “Eumenides” of Aeschylus », in Jaan
Puhvel (ed.), Myth and Law Among Indo-Europeans, University of California Press, BerkeleyLos Angeles 1970, pp. 210-228 ; C. Scott Littleton, « Some Possible Indo-European Themes in
the “Iliad” », ibid., pp. 229-246 ; R. Bodéüs, « Société athénienne, sagesse grecque et idéal
indo-européen », in L'Antiquité classique, 1972, pp. 455-486 ; William T. Magrath, « The
Athenian King List and Indo-European Trifunctionality », in JIES, été 1975, pp. 173-194 ;
Bernard Sergent, « La représentation spartiate de la royauté », in Revue de l'histoire des
religions, janvier 1976, pp. 3-52 ; Bernard Sergent, « Les trois fonctions des Indo-Européens
dans la Grèce ancienne : bilan critique », in Annales ESC, novembre-décembre 1979, pp.
1155-1186 ; Dominique Briquel, « Initiations grecques et idéologie indo-européenne », in
Annales ESC, mai-juin 1982, pp. 454-464 ; Dominique Briquel, « Trois recherches sur des
traces d'idéologie tripartie en Grèce », in Etudes indo-européennes, janvier 1983, pp. 37-62, et
avril 1983, pp. 19-33 ; Jean Haudry, « Héra », in Etudes indo-européennes, septembre 1983,
pp. 17-46, et février 1984, pp. 1-28 ; Jean Haudry, « Héra et les héros », in Etudes indoeuropéennes, mai 1985, pp. 1-51 ; Isabelle Leroy-Turcan, « Persée, vainqueur de la “nuit
hivernale” ou le meurtre de Méduse et la naissance des jumeaux solaires Chrysaor et
Pégase », in Etudes indo-européennes, 1989, pp. 5-17 ; André Martinet, « Les Indo-Européens
en Grèce », in Diogène, janvier-mars 1989, pp. 3-17 ; Bernard Sergent, Les trois fonctions
indo-européennes en Grèce ancienne. 1 : De Mycènes aux tragiques, Economica (à paraître).
291. L'idéologie tripartie des Indo-Européens, op. cit., p. 189.
292. Cf. Emily V. Lyle, « Dumézil's Three Functions and Indo-European Cosmic Structure », in
History of Religions, août 1982, pp. 25-44.
293. Cf. Johannes Maringer, « Fire in Prehistoric Indo-European Europe », in JIES, automne
1976, pp. 161-186. Marija Gimbutas, de son côté, met directement en rapport le rite funéraire
de la crémation avec le culte du Soleil et du feu (The Prehistory of Eastern Europe. 1:
Mesolithic, Neolithic and Copper Age Cultures in Russia and the Baltic Area, Harvard
University Press, Cambridge 1956, p. 82).
294. La religion cosmique des Indo-Européens, Archè, Milano, et Belles Lettres, 1987, p. 1. Cf.
aussi Jean Haudry, « Les trois cieux », in Etudes indo-européennes, janvier 1982, pp. 23-48 ;
« Les âges du monde, les trois fonctions et la religion cosmique des Indo-Européens », in
Etudes indo-européennes, 1990, pp. 99-121. Le nom PIE du « ciel diurne », *dyew-, a abouti à
la fois à celui du « ciel » et à celui du « jour » (et par extension au mot « dieu » < *deywó-,
« céleste, du ciel diurne »).
295. Pour une application de ce schéma à la religion celtique, cf. Philippe Jouet, L'auroreceltique. Fonctions du héros dans la religion cosmique, Porte-Glaive, 1994 ; « La structure du
panthéon celtique : hypothèses trifonctionnelles et “religion cosmique” », in Etudes indoeuropéennes, 1995, pp. 43-79. Sur la religion cosmique, mais dans une tout autre optique, cf.
aussi Bruce Lincoln, Myth, Cosmos, and Society. Indo-European Themes of Creation and
Destruction, Harvard University Press, Cambridge 1986.
296. Die älteste Zeittheilung des indogermanischen Volkes, Carl Habel, Berlin 1878. Cf. aussi
Wolfgang Schultz, Zeitrechnung und Weltordnung in ihren übereinstimmenden Grundzügen
bei den Indern, Iraniern, Hellenen, Italikern, Germanen, Kelten, Litauern, Slawen, Curt
Kabitzsch, Leipzig 1924.
297. Il est intéressant de constater que, dans toutes les langues IE, le nombre « neuf » est
l'homonyme de l'adjectif « neuf, nouveau ». Il reste à savoir si, à ces séries de huit ou neuf
nuits, ne correspondaient pas aussi des groupes de signes à valeur divinatoire, qui pourraient
être à l'origine des oettir de l'écriture runique.
298. Nous en avons donné nous-même une première ébauche (in Marc de Smedt, éd.,
L'Europe païenne, Seghers, 1980, pp. 251-364), en nous réservant d'y revenir plus
longuement.
299. « L'étude comparée des religions indo-européennes », art. cit., p. 394.
300. « Le résultat, écrit Alexandre Grandazzi, ne pouvait être qu'une dissociation radicale, de
nature presque ontologique, entre les idées et les faits, entre une idéologie, toujours la même
dans ses métamorphoses successives, et une histoire, condamnée par la survivance de la
première, à l'oubli et au non-être » (La fondation de Rome. Réflexion sur l'histoire, Belles
Lettres, 1991, p. 63).
301. Cf. Edgar C. Polomé, « Indo-European Culture, With Special Attention to Religion », in
E.C. Polomé (ed.), The Indo-European in the Fourth and Third Millenia, op. cit., pp. 162-163.
302. Ibid., p. 170.
303. Les dieux des Germains, op. cit., p. 16.
304. « Les Indo-Européens et la Grèce », art. cit., p. 15.
305. « Indo-European Culture, With Special Attention to Religion », art. cit., pp. 164-165. On
sait que la royauté « odinique » ne s'est impopsée que très lentement dans les pays
scandinaves, et que la royauté « vanique » s'y est perpétuée jusqu'au VII
e
siècle de notre ère.
Cf. Jean-Paul Allard, « La royauté wotanique des Germains, I », in Etudes indo-européennes,
janvier 1982, pp. 76-77.
306. Cf. Friedrich Cornelius, Geschichte der Hethiter, op. cit., pp. 43-45 et 292-293.
307. Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache, 1896.
308. Cf. Homère, Odyssée : « C'est la terre de Crète, aux hommes innombrables, aux quatrevingt-dix villes dont les langues se mêlent ; côte à côte, on y voit Achéens, Kydoniens, vaillants
Etéocrètes, Doriens tripartites et Pélasges divins » (XIX, 175 ff.).
309. « New Evidence for Pre-Greek Labiovelars », in JIES, printemps-été 1989, pp. 171-176.
Cf. aussi F. Kuiper, « Pre-Hellenic Labio-Velars », in Lingua, 1968, pp. 269-277.
310. Peuples préhelléniques d'origine indo-européenne, Ekdotikè Athenon, Athènes 1977.
311. The Language of the Sea-People, Najade Press, Amsterdam 1992.
312. Cybele, the Axe Goddess. Alliterative Verse, Linear B Relationships and Cult Ritual of thePhaistos Disk, Gieben, Amsterdam 1992.
313. « Du caractère indo-européen de la langue écrite en Crète à l'âge du bronze moyen », in
Etudes indo-européennes, mars 1984, pp. 1-23 ; « Onomastique crétoise préhellénique », in
Etudes indo-européennes,, 1987, pp. 65-79.
314. « Die Stellung der lykischen Sprache », in Glotta, 1939, 27, pp. 256-267, et 28, pp. 101-
116.
315. Die sprachliche Zugehörigkeit des Etruskischen, Sofia 1943 ; « Etruskisch ist
Späthethitisch », in Die Sprache, 1964, pp. 169-167 ; « Etruskisch und Hethitisch. Ein
Vergleich der bekannten Tatsachen der etruskischen Grammatik », in Linguistique balkanique,
1974, pp. 5-40.
316. « Etruscan as an Indo-European Anatolian (But Not Hittite) Language », in JIES,
automne-hiver 1989, pp. 363-383.
317. « Etruscan and Luwian », in JIES, 1991, pp. 133-150. Cf. aussi Edgar Bowden,
« Caucasus-Aegean-Etruria: A Bronze Age Etrusco-Luwian Diffusion », in The Mankind
Quarterly, hiver 1994-95, pp. 209-318.
318. Cf. Giuliano et L. Bonfante, Lingua e cultura degli Etruschi, Ed. Riuniti, Roma 1985.
319. Langues indo-européennes, op. cit., pp. 319-330.
320. « Linguistic Reconstruction in the Context of European Prehistory », in Transactions of
the Philological Society, 1994, pp. 215-284.
321. « De la possibilité d'une parenté entre le basque et les langues caucasiques », in Revista
internacional de los estudios vascos, 1924, pp. 564-588.
322. Origini della lingua basca, Bologna 1925.
323. Baskisch-Kaukasische Etymologien, Carl Winter, Heidelberg 1949.
324. Introduction à la grammaire comparée des langues caucasiennes du Nord, Bibl. de
l'Institut français de Léningrad, 1933, pp. 123-149.
325. « La linguistique basque et caucasique », in Revue de l'enseignement supérieur, 1967,
pp. 56-66.
326. Cf. Luis Michelena, Sobre historia de la lengua vasca, 2 vol., Diputación de Gipuzkoa,
Donostia-San Sebastián 1988.
327. Cf. Luyca L. Cavalli-Sforza et al., The History and Geography of Human Genes, op. cit.
328. Cf. R.L. Traks, « Origin and Relatives of the Basque Language. Review of the Evidence »,
in José Ignacio Hualde, Joseba A. Lakarra et R.L. Traks (ed.), Towards a History of the
Basque Language, John Benjamins, Amsterdam 1995, pp. 65-99.
329. « El suffijo “-ko” : indoeuropeo y circumindoeuropeo », in Archivio glottologico italiano,
1954, pp. 56-64.
330. Les Indo-Européens, op. cit., p. 386.
331. Cf. M.M. Winn, The Signs of Vinca Culture, thèse, University of California, Los Angeles
1973 ; M.M. Winn, Pre-Writing in Southern Europe. The Sign System of the Vinca Culture, ca.
4000 B.C., Alberta 1981 ; Emilia Masson, « L'écriture dans les civilisations danubiennes
néolithiques », in Kadmos, 1984, pp. 89-123. Cf. aussi Hans Jensen, Die Schrift inVergangenheit und Gegenwart, Berlin 1969 ; K. Földes-Papp, Vom Felsbild zum Alphabet. Die
Geschichte der Schrift von ihren frühesten Vorstufen bis zur modernen lateinischen
Schreibschrift, Bayreuth 1975 et Stuttgart-Zürich 1987.
332. « Die ägäischen Schriftsysteme und ihre Ausstrahlung in die ostmediterranen Kulturen »,
in Frühe Schriftzeugnisse der Menschheit, Göttingen 1969, pp. 88-150.
333. « Writing from Old Europe to Ancient Crete. A Case of Cultural Continuity », in JIES,
automne-hiver 1989, pp. 251-275.
334. Cf. G.R. Hunter, The Script of Harappa and Mohenjodaro and Its Connection With Other
Scripts, Kegan Paul Trench Trubner & Co., London 1934 ; A.S.C. Ross, The Numeral-Signs of
the Mohenjo-Daro Script, Archaeological Survey of India, New Delhi 1938 ; I. Mahadevan, The
Indus Scripts. Texts, Concordance and Tables, Archaeological Survey of India, New Delhi
1977 ; J.E. Mitchiner, Studies in the Indus Valley Inscriptions, Oxford 1978 ; Asko Parpola,
Deciphering the Indus Script, Cambridge University Press, New York 1994.
335. « On the Decipherment of the Indus Script. A Preliminary Study of its Connection with
Brahmi », in Indian Journal of History of Science, 1987, pp. 51-62 ; « Indus Writing », in The
Mankind Quarterly, automne-hiver 1989, pp. 113-118.
336. Cf. Mathieu Maxime Gorce, Les pré-écritures et l'évolution des civilisations, 18 000 à
8000 ans avant J.-C., Klincsieck, 1974.
337. « Il semble, écrit Alexander Marshack, qu'à une époque aussi reculée que 30 000 ans
A.C., pendant la période glaciaire, le chasseur d'Europe occidentale ait fait usage d'un
système de notation déjà évolué et complexe, dont la tradition pourrait avoir remonté à
plusieurs milliers d'années. Apparemment, d'autres types d'homme moderne l'utilisaient aussi,
tel l'homme de Combe-Capelle et celui de la culture gravettienne orientale en Tchécoslovaquie
et en Russie (...) [Ces notations] ne représentent pas encore une écriture au sens où nous
entendons ce concept. Néanmoins, il semble bien qu'on puisse y voir les racines de la science
et de l'écriture, dans la mesure où nous disposons de témoignages archéologiques qui
indiquent, selon toute apparence, l'existence chez cet homme des mêmes processus cognitifs
de base qui apparaîtront plus tard dans la science et dans l'écriture » (The Roots of
Civilization, McGraw-Hill BooK Co., New York 1970 ; trad. fr. : Les racines de la civilisation.
Les sources cognitives de l'art, du symbole et de la notation chez les premiers hommes, Plon,
1972, pp. 57-58). Cf. aussi Alexander Marshack, « On Paleolithic Ochre and the Early Uses of
Color and Symbol », in Current Anthropology, avril 1981, pp. 188-191 ; Hal Porter, « A Startling
Look at Ice Age Innovators », in Science Digest, décembre 1982, pp. 69-72.
338. Cf. Hermann Møller, Semitisch und Indogermanisch. 1: Konsonanten, H. Hagerup,
København 1906 (rééd. : Georg Olms, Hildesheim 1978) ; Hermann Møller, Indoeuropaeisksemitisk sammenlignende glossarium, H. Hagerup, København 1909 (trad. all. :
Vergleichendes indogermanische-semitisches Wörterbuch, Vandenhoeck u. Ruprecht,
Göttingen 1911) ; Albert Cuny, Etudes prégrammaticales sur le domaine des langues indoeuropéennes et chamito-sémitiques, Edouard Champion, 1924 ; Albert Cuny, La catégorie du
duel dans les langues indo-européennes et chamito-sémitiques, Bruxelles, Havez 1930; Albert
Cuny, Recherches sur le vocalisme, le consonantisme et la formation des racines en
« nostratique », ancêtre de l'indo-européen et du chamito-sémitique, Adrien Maisonneuve,
1943 ; Linus Brunner, Die gemeinsamen Wurzeln des semitischen und indogermanischen
Wortschatzes. Versuch einer Etymologie, Francke, Bern-München 1969 ; Saul Levin, The
Indo-European and Semitic Languages. An Exploration of Structural Similarities Related to
Accent, Chiefly in Greek, Sanskrit, and Hebrew, State University of New York Press, Albany
1971.
339. On a par exemple rapproché le nom IE du « taureau », *tauros (gr. tauros, lit. taûras), du
phénicien thor, de l'ougarite thr, du syrien twar. Mais des comparaisons de ce genre, portant
sur des occurrences isolées, ont rarement valeur démonstrative.340. Cf. Allan R. Bomhard, « The I.E.-Semitic Hypothesis Re-Examined », in JIES, printemps
1977, pp. 55-99.
341. « Inheritance Versus Borrowing in Indo-European, Kartvelian, and Semitic », in JIES,
automne-hiver 1986, pp. 365-378.
342. Contrairement à ce qu'affirment Gamkrelidze et Ivanov, qui y voient un emprunt aux
langues sémitiques, il y a bien un nom PIE de l'« étoile », *Hs-tér (cf. hitt. haster, sanskr. tara,
tokh. B scirye, gr. astno, lat. stella, got. stairno, v.-ht.-all. sterno, vieil-isl. stjarna, corn. sterenn,
all. Stern, angl. star), dérivé d'une racine *as-, « brûler, rougeoyer ». Cf. Allan R. Bombard,
« An Etymological Note: PIE “*Hs-tér-”, “Star” », in JIES, printemps-été 1986.
343. Cf. Harald Haarmann, « Contact Linguistics, Archaeology and Ethnogenetics. An
Interdisciplinary Approach to the Indo-European Homeland Problem », art. cit., pp. 279-280.
344. Cf. Björn Collinder, Finno-Ugric Vocabulary. An Etymological Dictionary of the Uralic
Languages, Stockholm 1955 (2
e
 éd. : Hamburg 1977).
345. Georgij A. Klimov, « Some Thoughts on Indo-European-Kartvelian Relations », in JIES,
1991, pp. 325-341 ; Alexis Manaster Ramer, « On “Some Thoughts on Indo-EuropeanKartvelian Relations” », in JIES, printemps-été 1995, pp. 195-208.
http://www.alaindebenoist.com/pdf/indo_europeens_recherche_origine.pdf

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