mardi 17 avril 2012

Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’

Étude sémiogénétique
des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
Dennis Philps
Université de Toulouse - Le Mirail

https://4320193638373170724-a-1802744773732722657-s-sites.googlegroups.com/site/cahierslinguistiqueanalogique/l-iconicite-du-lexique/6.D.Philps.pdf?attachauth=ANoY7coWNMr055um368oQ11QvSalMYUNZqVenpNdDe8-N3V4kqtgm5bylG2_47zDdgwbmFKvH9kuzqezQ8fyCYZo57Pz8OXeCnbuHrc6gbdv3dAHRBvN921p97pmO7LKaETujCL4dkdmNhdVRV8HGjZAlJT_a4EY3Hx8ZPfhV3yn8EYw5lUfRwFmD-6j4b81mteRjDusrrtB76DGhnNb2cgMFLhuf_zSYBgzweDrUABlf1ZnaJ6zmqkh_fVcLVJOqf84dTaURSGZreEfOUuoKiNnn2XUMlRGSw%3D%3D&attredirects=1

Résumé
Dans le cadre d’une théorie  sémiogénétique des conditions
d’émergence et d’évolution du signe, nous explorons l’hypothèse
que l’invariance sémiologique attestée par les racines proto-indoeuropéennes *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
constitue la trace en surface d’une invariance en profondeur.
Outre ses dimensions linguistique (polysémie / homonymie,
structure, analogie, etc.) et sublinguistique (marquage sublexical, alternance submorphémique, valeur notionnelle, etc.), la
problématique ainsi posée s’avère  revêtir plusieurs dimensions
extralinguistiques (cognition, mythologie, vocomimésis, etc.).
Notre analyse aboutit à la conclusion que la mise en œuvre par le
sujet pensant d’une stratégie inconsciente de nomination autoréférentielle fondée sur la projection conceptuelle, tant
métaphorique que métonymique,  constitue une explication
possible de l’existence, en proto-indo-européen, de deux noms
de parties différentes du corps ayant même forme. Dennis PHILPS
Abstract
Within a semiogenetic theory of the conditions of emergence and
evolution of the sign, I claim  that the semiological invariance
displayed by the Proto-Indo-European roots  *ĝenu- ‘jawbone,
chin’ and  *ĝenu- ‘knee’ is the surface  trace of a deep-level
invariance. In addition to its linguistic aspects (polysemy /
homonymy, analogy, etc.) and its sublinguistic aspects
(sublexical markers, submorphemic alternation, notional values,
etc.), this claim involves a number of extralinguistic dimensions
(cognition, mythology, vocomimesis, etc.). I conclude that the
hypothesis of an unconscious,  self-referential naming strategy
based on processes of conceptual projection involving metaphor
and metonymy provides a possible explanation for the existence
in PIE of two identical root-nouns denoting different parts of the
body, i.e. the jaw(s) and the knee(s).
1. Introduction : le point de vue des indo-européanistes
Cette étude des relations pouvant exister entre les racines
proto-indo-européennes  *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et  *ĝenu-
‘genou’ se fera  essentiellement  dans le cadre de la théorie
sémiogénétique des conditions d’émergence et d’évolution du
signe que nous avons esquissée  ailleurs (Philps, 2000, 2004).
Mais avant d’aborder cette  dimension inédite de la
problématique posée par l’existence en p.-i.-e. de deux nomsracines ayant même forme (bien  que ce ne soit pas le cas de
certains de leurs dérivés respectifs), nous allons rappeler le point
de vue de certains indo-européanistes. Buck, par exemple,
évoque la probabilité d’un lien entre ces racines homophones au
travers d’une notion commune telle qu’ « angle »  
Orig. sense ‘jaw’ and ultimate  connection with  the word for
‘knee’, IE *ĝenu- (neut.), Grk.  γόνυ, Lat.  genū, etc. (4.36)
142 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
through some common notion like ‘angle’, is probable. (1949, p.
221)
Cette possibilité est évoquée aussi par Mallory et Adams
[*ĝonu- (gen.  *ĝenus ‘knee’] Most probably related to  *ĝenu-
‘chin, jaw’, both being sharply  angled parts of the body. […]
Words for the ‘knee’ were often used euphemistically for the
genitals. (1997, p. 336)
Par ailleurs, dans le Dictionnaire étymologique de la langue
latine d’Ernout et Meillet, l’on trouve l’entrée suivante
[Lat. genae, genārum (f. pl.)] Sans doute de la même famille que
γωνία  ‘angle’, comme genū [‘genou’]. La forme gena du latin
s’explique par le genre féminin ; cf. nurus, nora ; elle a permis
de différencier le nom de la ‘joue’ de celui du ‘genou’. (2001, p.
270)
2. La dimension mythologique
À partir du début du XX
ème
 siècle, certains indoeuropéanistes ont commencé à examiner, pour des raisons tant
formelles que sémantiques, l’hypothèse que  *ĝenu- ‘genou’
serait à rapprocher de  *ĝneh1-  ‘naître, engendrer’ (Rix et al.,
2001, pp. 163-165), voire de *ĝneh3- ‘connaître, reconnaître’
(Rix et al., 2001, pp. 168-170). Par exemple, Loth signale qu’en
irlandais, glúinighim (v.), dérivé de glún ‘genou’, atteste le sens
de ‘j’engendre’, et qu’il existe
dans d’autres langues indo-européennes et non-indoeuropéennes des faits concordants qui prouvent que le double
sens du mot  genou a une tout autre origine à l’époque
préhistorique. […] [P]rimitivement la femme accouchait assise
sur les genoux de son mari : le mari reconnaissant ainsi que
l’enfant était bien de son sang et entrait dans sa famille. Plus
tard, le seul fait de la part du  père de prendre l’enfant sur ses
genoux eut la même signification. (1923, p. 145)
143 Dennis PHILPS
À ce sujet, Benveniste signale que vieil-irlandais  glúndaltae ‘nourrisson du genou’ et sogdien  z’nwk’ z’tk ‘fils du
genou’ se répondent:  « Comme en celtique le vieil-irlandais, le
sogdien est en iranien le seul dialecte où l’on relève un emploi
semblable du nom du ‘genou’ »  (1927, p. 53). Pour Cahan,
« c’est le corps humain qui a fourni aux Germains toutes les
images qui servent à figurer la structure de la famille,
l’ordonnance de la parenté. » (1927, p. 66). En ce qui concerne
les rites de reconnaissance de la parenté (et d’adoption) chez les
Germains, il précise que
Au terme du développement le mot ‘genou’ s’est donc croisé,
partiellement du moins, avec le mot ‘race’ et cette interférence
s’explique aisément à date historique par l’emploi du mot
‘genou’ dans les calculs de généalogie. Il en est résulté une
parenté sémantique si évidente que certains auteurs se sont
demandé s’il n’y avait pas là en fin de compte une parenté
étymologique. […] M. Kluge a émis l’hypothèse que le mot au
sens de ‘race, génération’ se rattache à la racine i.-e. *genə-
‘engendrer’ : il invoque l’exemple du latin où les adjectifs
genuīnus et ingenuus attestent un *genu ‘race’ différent de genu
‘genou’. (1927, p. 65)
Et justement, Meillet avance l’idée qu’un enfant  genuīnus
« a dû être, anciennement, celui qui, ayant été reçu sur les
genoux du père de famille, était désormais reconnu pour son
descendant. » (1927, p. 54). L’auteur poursuit
L’explication du groupe de genu par un rapprochement avec le
groupe de γίγνοµαι que justifierait un procédé d’accouchement
[…] n’a en général pas paru convaincante. […] Dès lors, ce
n’est pas à la racine  *g’enə- *g’nē- « engendrer », mais à la
racine  *g’enə- *g’nē- ‘connaître, reconnaître’, que se
rattacherait le groupe de lat. genu. Ceci posé, on est amené à se
demander si les deux racines,  de forme exactement identique,
*g’enə-  ‘connaître, reconnaître’ et  *g’enə- ‘naître, engendrer’,
qui sont différenciées à date historique, ne sont pas
originairement identiques. (1927, pp. 54-55)
Enfin, Meunier affirme qu’« appartiennent à la racine indoeuropéenne gan (ind. gan-ami  et ga-g  an-mi, grec *  è-γεν-σάµην,
144 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
en éolien *è-γεν-νάµην, en class.  *è-γει-νάµ ην, lat. gen-uī)
‘procréer’, c’est-à-dire soit ‘engendrer’ soit ‘enfanter’, les mots
suivants : […] angl. queen ‘reine’ » (1871, p. LXXIII). Or, l’on
sait que la consonne initiale de la racine indo-européenne de ang.
queen était une occlusive labio-vélaire, d’où la forme  *g
w
énhadonnée par Mallory et Adams (1997, p. 648). Même si ces
auteurs estiment préférable de considérer cette racine
comme inanalysable, il n’empêche que l’on ne peut écarter,
compte tenu des observations ci-dessus, la possibilité de
l’existence d’un lien préhistorique entre  *ĝenu- ‘mâchoire,
menton’,  *ĝenu- ‘genou’,  ĝneh1- ‘naître, engendrer’,  ĝneh3-
‘connaître, reconnaître’, voire *g
w
énha- ‘femme’, racines qui, en
indo-européen, apparaissent comme étymologiquement
distinctes.
Il ne peut être question de trancher ce débat, où chaque
hypothèse détient sans doute sa part de vérité historique et sa
part d’incongruité. Pour nous, il s’agit là, quelle que soit
l’hypothèse retenue,  des conséquences d’une mythification du
corps humain intervenue à date préhistorique, mythification
fondée sur l’état des connaissances et des croyances relatives au
corps qui prévalait alors. À cet  égard, Chantraine, s’il ne tente
pas, contrairement aux auteurs  cités plus haut, de rapprocher
γνάθος ‘mâchoire’ de  γονυ ‘genou’ dans son  Dictionnaire
étymologique de la langue grecque, fait-il néanmoins allusion à
certaines « considérations hasardeuses » (1999, p. 233) avancées
par Onians dans The Origins of European Thought.
1
 
Quelles sont ces considérations ? Voici celle qui nous
semble être la plus pertinente pour notre propos. Onians cite
d’abord Aristote, pour qui « les garçons mutilés dans leurs
organes sexuels sont stériles (agonoi), de sorte qu’ils ne peuvent
avoir de barbe (geneian), mais qu’ils deviennent eunuques »
(Génération des animaux, 746 b 21 sqq.). L’auteur, s’appuyant
sur cette citation et sur l’idée que le liquide synovial du genou,
dont on ignorait à l’époque la vraie fonction, « était classé avec
le fluide cérébro-spinal ou la substance liquéfiable, le fluide de la
                                               
1
 Voir Onians, 1999 pour la traduction française.
145 Dennis PHILPS
vie, et passait pour participer  à la semence » (1999, p. 219),
propose l’explication suivante pour rendre compte de l’éventuel
lien entre la mâchoire, les genoux et la génération à date
historique, voire préhistorique
Cela suggère une chose qui ne semble pas reconnue, que la
mâchoire était associée comme le genou à la génération, et que
les autres noms pour le menton ou la mâchoire, grec  genus et
geneion (cf.  geneias, « barbe », latin  gena, allemand  Kinn =
anglais  chin, A.S.  cinn, etc.), étaient en relation avec  genos,
genea, genus, Kind, kin, etc., exprimant la génération. (1999, p.
282).
Même si cette hypothèse ne  repose effectivement pas sur
des bases étymologiquement solides, elle est fondée sur une
étude mythologique, sémantique  et conceptuelle de grande
envergure des œuvres qui ont marqué le commencement de la
civilisation européenne, et notamment l’Iliade et l’Odyssée
d’Homère. Cette hypothèse nous rappelle d’ailleurs qu’en
anglais, selon  OED,
2
 le vocable qui signifie ‘os à moelle’
(marrowbone) désigne aussi, de manière plaisante, les ‘genoux’
(sens attesté dès le XVI
ème
 siècle).
Enfin, un lien entre la ‘bénédiction’, entre autres d’un
enfant, et le ‘genou’, a également été constaté dans les langues
sémitiques, comme le rappelle Hodge, tout en réfutant ce lien
Semitic  *b-r-k ‘bless’ has often been connected with *b-r-k
‘knee’ and  *r-k-b ‘knee’ […]. This is erroneous. There are a
number of Lislakh bases in **l-k. One means ‘angular, bent’ and
is used for body parts involving an angle, such as ‘jaw’, ‘arm’,
‘hip’, and ‘leg’. Semitic *b-r-k and *r-k-b are derived from this
base. (1997, p. 209)
Pour Bohas, certains vocables de l’arabe ayant un sens qui
renvoie soit à la région buccale,  soit à la région des genoux,
appartiennent à une seule et même matrice (µ), à savoir
{[labial], [dorsal]}
  [-sonant]
                                               
2
The Oxford English Dictionary (2
ème
 éd., 1989).
146 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
dont l’invariant notionnel est la courbure. L’auteur précise que la
propriété mimophonique qu’il attribue à cette matrice résulte
du couplage de deux propriétés  articulatoires, l’une externe et
l’autre interne. L’externe est l’arrondi visible de la position des
muscles buccaux lors de l’articulation des phonèmes disposant
du trait [labial] ; l’interne tient à la forme même que prend la
langue lors de l’articulation d’une dorsale comme k et q. (2000,
p. 91)
Il s’agit notamment des vocables  ‘afakku et  fanîkun
‘endroit où les deux mâchoires  se joignent’ (extension
sémantique ‘ouvrir la main, la bouche’ (dessiner un ∪ ou un ⊂)),
et de rukba ‘genou’ (membres du corps ronds…).
3. Aspects morphologiques de *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et
*ĝenu- ‘genou’
C’est au travers des concepts d’ « analogie » et de
« dualité » qu’à la fin du XIX
ème
 et au début du XX
ème
siècles,
quelques indo-européanistes  ont examiné des données
morphologiques relatives aux noms de certaines parties du corps
humain, sans les exploiter cependant dans le cadre d’une théorie.
Citons à cet égard M. Bloomfield :
Designations of parts of the body exercise strong analogical
influence upon one another, and occasionally the suffix of some
one of them succeeds in adapting itself so as to be felt the
characteristic element which bestows upon the word its value.
(1891, p. 3)
La liste fournie par Bloomfield des noms de certaines
parties du corps dans les langues classiques attestant une
ancienne alternance hétéroclitique entre  *r et *n dans leur
flexion contient notamment quelques vocables ayant un sens qui
renvoie à ce que l’on appellera, sur le plan physiologique, la
« région » buccale, notamment à la mâchoire, à la bouche et à la
joue. Bloomfield précise d’ailleurs que
147 Dennis PHILPS
The  n- stems which appear in the oblique cases of the
heteroclitic declension in  r-n  occupy the same territory, the
oblique cases, in the paradigms  of certain other heteroclitic
declensional types ; here also the meaning is prevailingly that of
parts of the body. (1891, p. 6)
Cette liste contient aussi des mots qui désignent un grand
nombre de régions protubérantes, articulées, angulaires, et
osseuses du corps (‘cheville’, ‘sternum’, ‘clavicule’, etc.).
Un autre indo-européaniste ayant étudié ce type de données
est Cuny, qui précise que « les noms de parties paires du corps
fournissaient un modèle pour la  formation ultérieure (et le
‘signalement’) d’autres  noms des parties du corps » (1924, p.
181, italiques d’origine). Il indique en outre que
*dwo (ou même *do) signifiait ‘deux’ par lui-même et ce n’est
qu’en sa qualité de nom d’un nombre  pair que la langue lui
attribuait, ad libitum, l’indice –w (comme suffixe si l’on part de
*dwo, comme infixe et suffixe à la fois si l’on part de *do). Ceci
laisse à présumer que -w (et ses formes alternantes : -we, etc…)
n’était à l’origine qu’une sorte de ‘classificateur’  pouvant
‘signaler’ les noms pairs de personnes, d’objets et de nombres.
(1924, p. 25)
L’auteur poursuit :
S’il en est ainsi, on saisit facilement la raison de la ressemblance
formelle qui existe entre la finale du nominatif-accusatif duel
dans le nom et dans le pronom (au moins quand elle comporte -
w, -u et les thèmes nominaux en -u, degré plein -ew-, etc...). […]
Aussi s’explique-t-on que beaucoup de noms de parties  paires
du corps et d’objets allant par paires soient des thèmes en -u- (-
ū-). C’est ainsi qu’on a, p. ex.: […] got. kinnus, lat. *gen-u-a (à
côté de gen-a) d’où genuiīnī (dentes) ‘une des deux mâchoires’ :
gr. γόνυ, skr. jānu , got. kniu  (*gnew-o-m), etc... ‘l’un des deux
genoux’. (1924, p. 26)
Bien que ces faits d’analogie et de dénombrement relèvent
d’une analyse morphologique des noms qui désignent les parties
paires du corps telles que le(s) genou(x) et la/les mâchoire(s),
l’on notera déjà que chacune des parties paires évoquées est
caractérisée, outre ses propriétés spécifiques (localisation,
148 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
disposition, fonction, etc.), par des propriétés anatomiques
invariantes (articulation, angularité, protubérance, symétrie,
cinétisme, etc.). Comme on le verra, la théorie sémiogénétique
qui sert de cadre à notre étude pose, notamment sur la base des
homologies qui existent entre les différents milieux corporels et
extra-corporels désignés par un seul et même vocable dans les
langues indo-européennes (ex. en  français: ‘tête’ : d’un être
humain, d’un animal, d’un clou), que le corps humain a pu servir
de modèle-source permettant de « nommer » non seulement le
milieu animal, mais aussi le milieu non animé, avec lesquels le
corps se trouve en perpétuelle interaction.
Parmi les indo-européanistes qui se sont penchés sur le
phénomène de la dénomination des parties du corps et
l’extension des vocables concernés au milieu extra-corporel,
citons à nouveau Cuny :
On peut penser aussi que, dans  une psychologie enfantine, les
noms des parties du corps (et même ceux des instruments) ont
été assimilés aux  noms d’animaux, une partie quelconque du
corps était elle-même assimilée à un animal, un instrument à un
être vivant, etc. (1924, p. 181)
Évoquant les noms d’instruments dans les langues
classiques qui désignent aussi certaines parties du corps humain,
Cuny (1924, p. 159) affirme que
On ne peut du reste pas séparer de ces mots le nom du ‘genou’ :
skr. jānu , gr. γόνυ, lat. genu, germ. *kn-ew-an (got. kniu, etc.).
Ici encore on constate le même rapport étroit entre un nom
d’instrument et un nom de partie du corps, car on rattache le gr.
γωνία […] ‘angle’ au grec γόνυ ce qui fournit la remarquable
proportion sémantique:
γωνία ‘angle’   lituan. zam bas  ‘arête de poutre’
est à  ce que  est à
γόνυ ‘genou’          lette Sub-s  , v. sl. zobu ‘dent’)   
     
149 Dennis PHILPS
L’auteur ajoute que le rapprochement qu’il suggère est
étayé par l’emploi du nom sémitique du ‘genou’ (syr.  burk-a,
héb. bĕrĕX, etc.) dans les parlers arabes modernes du Liban, et
que le mot börk signifie ‘coude de la charrue’, soit un morceau
de bois ressemblant au genou.
Pour revenir à p.-i.-e. *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu-
‘genou’, nous ferons remarquer qu’un processus de
décorporéisation serait attesté, chez les dérivés de  *ĝenu-
‘genou’, notamment par ang.  knee  ‘articulation chez l’animal
assimilée, de par sa localisation ou sa forme, au genou de l’être
humain’, ‘partie d’une colline, d’un arbre, etc. assimilée au
genou’, mais aussi ‘morceau de bois ayant une articulation
naturelle ou artificielle’, c’est-à-dire un objet qui ressemble au
genou de par sa forme et sa fonction (OED).
3
 En ce qui concerne
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’, certains dérivés de gr.  γένυς
‘mâchoire(s)’ attestent aussi ce phénomène, par exemple
γενειαστήρ ‘courroie de menton  dans une bride’, dont le suffixe
se prête à fournir des noms d’instruments, d’après Chantraine
(1999, p. 215).
4. Sémiogénèse et auto-référentialité
La poursuite de cette étude des racines proto-indoeuropéennes  *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et  *ĝenu- ‘genou’ se
fera dans le cadre de notre théorie sémiogénétique des conditions
d’émergence et d’évolution du signe (désormais la TSG). Bien
que ces racines soient considérées comme homophones, et
apparaissent ainsi sous deux entrées distinctes dans les
dictionnaires de référence  (ex.: Pokorny, 1959: I, p. 380 et p.
381, Watkins, 2000, p. 26), notre étude se situera hors du débat
polysémie / homonymie, car ce débat concerne le niveau du
morphème, unité distinctive minimale porteuse de  sens, alors
                                               
3
 Les traductions sont nôtres.
150 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
que la racine est une unité abstraite, linguistiquement
irréductible, porteuse d’une  notion. Ce sont les dérivés de la
racine qui sont porteurs de sens, dans l’acception linguistique de
ce terme (= signification).
Dans le cadre de la TSG, une  ‘notion’ peut être définie
comme un ensemble de représentations mentales complexes
résultant d’opérations de conceptualisation des propriétés
formelles, fonctionnelles, compositionnelles et relationnelles du
milieu expérientiel entreprises par le sujet pensant, opérations
nécessairement asservies à la subjectivité et aux repères physicoculturels, conventionnels, de celui-ci. De tels ensembles
s’organisent en domaines notionnels, et peuvent, à ce titre, être
dotés d’une métrique.
4
 Comme dans la Théorie des opérations
énonciatives de Culioli, il s’agit d’ensembles topologiquement
contraints, en ce sens qu’ils  sont repérables par rapport à un
Intérieur et à un Extérieur séparés par une Frontière délimitative.
Dans la mesure où celle-ci se compose et se recompose en
fonction de l’interaction, nécessairement instable, entre
l’Intérieur et l’Extérieur, elle doit être considérée comme
perméable.
5
 
Enfin, ces ensembles sont topologiquement hiérarchisables
entre eux selon des critères relationnels, en particulier de type
dimensionnel, méronymique et partonomique. Par exemple,
selon le cas, il peut s’agir d’un espace superordonné (Σsup) qui
inclut plusieurs espaces qui lui sont subordonnés (Σsuba…n),
Σsup pouvant lui-même être subordonné à un espace qui lui est
superordonné (ΣSUP). Dans la mesure où les espaces
topologiques sont des espaces à dimensions qualitatives
multiples - c’est là tout l’intérêt de l’analyse topologique -, il
appartient à l’analyste d’en interpréter la structuration en
fonction des spécificités du phénomène étudié et de la nature des
hypothèses examinées.
La TSG a été élaborée à partir de l’analyse de certains
marqueurs sub-lexicaux de l’anglais. Ce sont des unités
                                               
4
 Voir Culioli, 1990, p. 59.
5
 Voir Philps, 2004, p. 146.
151 Dennis PHILPS
submorphémiques qui attestent,  en position initiale de mot au
sein des sous-ensembles qu’elles contribuent à former, une
invariance tant sémiologique que notionnelle (ex.: <gn->, <kn->,
<sk->, <sn->). Ces marqueurs conditionnent, de par la valeur
notionnelle que chacun véhicule, le sens des mots appartenant
aux sous-ensembles ainsi formés, que ces mots soient
monosémiques ou polysémiques. Un travail important reste
néanmoins à accomplir, notamment l’étude des marqueurs de
type s + occlusive sourde autres que <sk->, de type s + sonante
autres que <sn->, de type occlusive + sonante autres que <gn->
et <kn->, et les groupes consonantiques initiaux de type  SCR-
(où C = consonne et R = sonante).
Phonétiquement, le marqueur sub-lexical de type <sC-> (où
C = sonante ou occlusive sourde) est constitué d’une suite de
deux consonnes en position initiale de mot comportant chacune
plusieurs traits dont la combinaison, linéarisée, serait porteuse,
selon notre hypothèse, d’une valeur notionnelle invariante, et ce
dès le proto-indo-européen, du moins dans les mots dont la
racine a pu être reconstruite pour cet état de langue. Cependant,
dans la mesure où <s> fonctionne comme variable dans
l’alternance structurale  sn-/øn-, cette valeur serait logée, en
dernière analyse, dans l’invariant-noyau (C dans <sC->), sauf en
cas de « contamination », notamment de type analogique ou
épenthétique. Par exemple,  la réalisation phonétique
correspondant à <t> dans le marqueur sub-lexical <st-> qui
semble conditionner ang.  stream ‘ruisseau’, constitue la trace
d’une ancienne épenthèse (< germ.  *straumaz < p.-i.-e.  *sreu-
‘couler’), et n’est donc pas originaire.
Cependant, en raison des conséquences de processus
internes à la langue tels que la décrémentation, la première
consonne (s), et donc les traits expressifs dont elle serait
originairement porteuse,
6
 peut ne pas être instanciée dans un
rameau donné de l’indo-européen. Par exemple, p.-i.-e. *sn- se
réduit à *n- (y compris dans la forme à *sn- des racines à ‘*smobile’) dans certains dialectes grecs post-épiques, mais aussi,
                                               
6
 Voir Michel, 1953, p. 34.
152 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
sous d’autres conditions, en latin, de sorte qu’il n’est pas attesté
en français moderne, où les quelques ‘mots en sn-’ existants sont
des emprunts récents (ex.: snif(f)er (v.) < ang. sniff (v.)).
La matière phonique qui s’adjoint au groupe consonantique
initial pour achever la construction des ‘mots en sn-’ etc., parfois
appelée ‘rime’ (ex.: (sn-):  -eeze dans  sneeze ‘éternuer’ et  -iff
dans  sniff ‘renifler’), n’accède pas au statut de marqueur,
puisqu’elle est sémiologiquement variable au sein de ce schéma.
Comme l’affirme Humboldt
l’affinité phonétique, si elle ne doit pas se réduire à un
alignement monotone, ne peut se manifester que par l’existence
dans le mot d’une partie qui présente des variations soumises à
certaines règles strictes, tandis que l’autre partie reste invariante
ou ne présente qu’une variation aisément reconnaissable. (1974
[1835], pp. 213-214)
En ce qui concerne le marqueur <sn->, précisément, nous
avons fait remarquer qu’au sein  de la classe  heuristiquement
constituée des ‘mots en  sn-’, le sous-ensemble qui s’avère
statistiquement prépondérant en  anglais moderne, soit environ
40% des bases lexicales ― hors dérivés, variantes, acronymes, et
noms propres  ― recensées dans  The New Shorter Oxford
English Dictionary,
7
 est celui qui est composé de vocables
possédant un sens qui renvoie au domaine notionnel /nasalité/.
8
Rappelons que la classe des ‘mots en sn-’, qui comprend tous les
mots anglais orthographiés à l’initiale en  sn-, fut érigée à
l’origine sur la seule base de la invariance sémiologique attestée
par ces mots.
Bien que cette classe ne possède guère d’intérêt en soi sur le
plan linguistique, l’on peut néanmoins constituer en son sein
certains sous-ensembles qui eux, sont susceptibles d’une
exploitation non seulement  linguistique, mais aussi
sublinguistique, notamment en diachronie. Par exemple, nous
avons pu montrer que le trait relationnel caractérisant le sousensemble statistiquement  prépondérant des ‘mots en  sn-’ que
                                               
7
 4
ème
 édition, 1993, désormais NSOED.
8
 Philps, 2002, p. 105.
153 Dennis PHILPS
l’on vient d’évoquer, à savoir {(s)n-, /nasalité/}, remonte
jusqu’en indo-européen, où il se manifeste au travers du
phénomène morphophonologique appelé ‘*s- mobile’ (Southern,
1999, pp. 70-71: *(s)neu- et ses divers élargissements).
Compte tenu de la structuration de ces données, empiriques
ou reconstruites, et de la longévité du trait relationnel que l’on
vient d’évoquer, nous avons postulé, dans le cadre d’une théorie
de la projection conceptuelle fondée sur un principe d’invariance
relevant de la linguistique cognitive,
9
 que la réalisation
phonétique de l’invariant-noyau  dans <sn->, à savoir [n],
possède un potentiel autophonique  inaliénable. Autrement dit,
cette réalisation posséderait, dans la mesure où il s’agit d’un son
nasal produit par l’écoulement d’une partie de l’air issu du
larynx à travers les fosses nasales, la potentialité de véhiculer des
valeurs nasales en langue, ce qui ne signifie pas pour autant que
cette potentialité soit nécessairement matérialisée dans telle ou
telle langue. Rappelons que <s> dans <sn-> est analysé comme
une variable expressive en  alternance avec <ø> dans les
‘doublons phonosémantiques’ tels que sniff (v.) ‘renifler’ /  niff
(v.) ‘renifler, puer’ (sn-/øn-).
En matière d’onomatopée, Grammont affirme à cet égard
que « Les consonnes nasales sont, par définition même, propres
à imiter des bruits réellement ou apparemment nasaux. » (1933,
p. 388). Cette affirmation ne peut s’étendre, néanmoins, à toute
occurrence d’une consonne nasale dans un état de langue donné,
notamment en raison de l’incidence de processus internes à la
langue tels que l’infixation : c’est le cas notamment de *-n- en
indo-européen, qui servait à former un présent à partir du thème
verbal,
10
 opération morphologique indépendante de toute notion
pouvant être véhiculée par la racine concernée.
C’est ce principe auto-référentiel qui sous-tend la TSG.
Cette théorie, élaborée notamment  à partir de notre analyse de
<sn->, pose que le signe se  serait configuré à partir de
vocalisations mimétiques (ou ‘vocomimétismes’) pré-
                                               
9
 Philps, 2000, p. 215.
10
 Voir Benveniste, 1935, pp. 159-160.
154 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
linguistiques caractéristiques d’un stade de l’évolution de
l’espèce  Homo où l’appareil phonatoire était affecté
essentiellement à des fonctions  biologiquement antérieures, à
savoir la respiration, la nutrition, et sans doute la communication
visuofaciale. Adamczewski et Keen affirment à cet égard que
[L]es organes de la parole (cordes vocales, langue, lèvres, dents,
luette, fosses nasales, etc.) n’existent pas à proprement parler.
Ces organes appartiennent aux appareils respiratoire et nutritif.
Il va sans dire que leur utilisation linguistique n’a pu se faire
qu’au terme d’une longue évolution. (1973, p. 49)
Ainsi, pour mieux cerner ces conditions, paraît-il nécessaire
d’opérer une atomisation du marqueur sub-lexical, jusqu’à
identifier les traits phonétiques qui caractérisent chacune de ses
composantes consonantiques. Mais  cette démarche ne peut être
considérée comme suffisante, et ce pour au moins deux raisons.
Premièrement, la notion même de ‘traits phonétiques’ relève
d’une approche linguistique alors que, comme le précise
Vendryes (1950, p. 6), « [L]e problème de l’origine du langage
n’est pas un problème d’ordre linguistique. » Deuxièmement, en
phonologie, les traits distinctifs, binaires, sont des entités
statiques, résultatives, et renvoient de ce fait à des états finaux de
la production sonore (ex.: [±antérieur], [±coronal], [±vélaire],
[±ouvert] et leurs combinaisons possibles (Chomsky et Halle,
1968, p. 307)). Or, si l’on travaille dans le cadre d’une théorie
qui pose que le signe se serait configuré à partir de vocalisations
mimétiques, l’on doit tenir compte, dans son approche, de la
nature même du mimétisme chez homo sapiens.
Selon le  Petit Robert, le mimétisme se définit
essentiellement comme « un processus d’imitation », l’imitation
étant définie à son tour comme l’ « action de reproduire
volontairement ou de chercher à reproduire (une apparence, un
geste, un acte d’autrui) ». Il  convient par conséquent, lorsque
l’on entreprend l’atomisation évoquée ci-dessus, d’étendre sa
démarche au-delà de l’analyse des seuls traits phonétiques pour
englober, l’imitation étant une action, tous les traits y afférents, y
compris ceux de type cinétique et mécanique. Comme le dit avec
lucidité Bachelard, « A sa joie  d’entendre, l’homme associe la
155 Dennis PHILPS
joie du parler actif, la joie de toute la physionomie qui exprime
son talent d’imitateur.  Le son n’est qu’une partie du
mimologisme. » (1942, p. 253, italiques d’origine).
Or, il existe une théorie phonologique qui intègre les
notions de phonétisme et de cinétisme, à savoir la théorie de la
phonologie articulatoire. Dans ce cadre, l’unité contrastive
fondamentale est le  geste, lequel constitue également la
caractérisation abstraite d’un événement articulatoire doué d’un
schéma spatio-temporel propre. Tout énoncé est structuré selon
un ensemble de schémas gestuels (appelés  constellations), au
sein desquels les unités ainsi envisagées peuvent se superposer
temporellement. Ces dernières  composent, donc, des classes
naturelles sur le plan articulatoire. Selon Browman et Goldstein,
« Gestures are events that unfold during speech production and
whose consequences can be observed in the movements of the
speech articulators. These events consist of the formation and
release of constrictions in the vocal tract. » (1992, p. 156).
Cependant, l’on s’en tiendra pour  l’instant à une brève étude
diachronique du marqueur <gn-> en anglais et en français, dans
le but d’identifier les relations que ce marqueur pourrait
éventuellement entretenir avec p.-i.-e.  *ĝenu- ‘mâchoire,
menton’ et *ĝenu- ‘genou’.
5. Le marqueur sub-lexical <gn-> en anglais
Afin de mettre en évidence quelques relations entre
certains mots anglais agrégés en classes sémiologiques (ex.: les
‘mots en  gn-’ et les ‘mots en  gVn(-)’) qui pourraient passer
inaperçues ou sembler fortuites, l’adoption d’une représentation
plus abstraite des classes de mots concernées paraît nécessaire.
Ceci peut être accompli grâce à ce que l’on appellera un ‘schéma
lexical’, représentation qui caractérise la base lexicale des
classes de mots en question, par exemple GNVC(-) pour celle des
‘mots en gn-’ et GVN(-) pour celle des ‘mots en gVn(-)’, où V =
156 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
créneau vocalique, C = créneau consonantique et (-) = possibilité
de recevoir un ou plusieurs suffixes (ex.: sniff / sniffer ou gnaw /
gnawer). En surface, différentes contraintes phonétiques et
phonologiques s’appliquent bien évidemment à la réalisation de
ces schémas selon la classe en question (longueur de la voyelle,
diphtongaison, absence de la consonne finale, variations liées à
la rhoticité, etc. (voir Philps 2003, p. 165 pour SNVC(-)).
L’une des relations en question qui s’avère pertinente ici est
celle qui existe entre le marqueur sub-lexical <gn->, la classe des
‘mots en gn-’ et celle des ‘mots en gVn(-)’, dans la mesure où
<gn-> peut être représenté, dans le sous-ensemble de mots ayant
un sens qui renvoie au domaine notionnel /maxillarité/, par deux
schémas différents :  GNVC(-) dans  gnathic (adj.) ‘relatif à la
mâchoire’ et  GVN(-)  dans  genial (adj.
2
 dans  OED) au sens
anatomique de ‘relatif au menton’.
Le marqueur <gn->, matérialisé phonétiquement en anglais
contemporain par [n], proviendrait historiquement du
rapprochement de *g- et de *-n- provoqué par la chute de la
voyelle médiane dans le degré zéro des racines indo-européennes
concernées, d’où le lien identifié ci-dessus entre le schéma
lexical GVN(-), qui continue le thème I (degré plein, ton radical),
et le schéma GNVC(-), qui continue le thème II (degré zéro, ton
désinentiel).
C’est également le cas de <kn->, matérialisé aussi en
anglais contemporain par [n], dans le sous-ensemble des ‘mots
en  kn-’ ayant un sens qui renvoie au domaine superordonné
/articulation corporelle/. Prenons comme exemple (schéma
KNVC(-) en anglais moderne) knee ‘genou’ < germ. *knewam <
p.-i.-e. *ĝenu- ‘genou’, dont dérive également, via le latin, ang.
genuflect (v.) ‘faire une génuflexion’ (schéma  GVN(-)), mais
aussi knap, knop ‘rotule, articulation du coude’ (dial.) et knuckle
‘articulation du doigt’ < germ.  *knapp- et  *knukrespectivement, qui continuent la base hypothétique  *g(e)n-
(Watkins, 2000, p. 26).
Cependant, dans le schéma  GNVC(-), la réalisation
phonétique de G ([g]) peut ne pas être instanciée dans un état de
157 Dennis PHILPS
langue donné, toujours en raison des conséquences de processus
phonétiques internes. C’est le cas notamment des dérivés anglais
de la base hypothétique  *gh(e)n- ‘ronger’, où elle a disparu,
schématiquement, comme dans tous les ‘mots en  gn-’, soit par
assimilation directe (ex.:  gnaw [gnO:] > [nO:]), soit par
simplification consonantique (ex.:  gnag [gnæg] > [knæg]
(EDD
II
)
11
 > [næg]) entre moyen-anglais et anglais moderne.
12
 
Une conséquence importante de  cette analyse réside en ce
que, contrairement à <n> dans <sn->, <n> dans <gn-> ou dans
<kn-> ne peut être identifié comme étant un invariant-noyau sur
le plan diachronique, car il n’existe pas de « *g- » ou de « *k- »
‘mobile’ en indo-européen aux côtés du ‘*s- mobile’ qui donne
lieu au trait structural sn-/øn- en anglais.
Alors que l’évolution [gn] > ([kn]) > [n] relève de différents
processus d’affaiblissement  phonétique plus ou moins connus
entre indo-européen et anglais  moderne, la relation entre les
‘doublons phonosémantiques’ en  sn-/øn- de l’anglais implique
non seulement un processus d’affaiblissement phonétique (ex.:
fnese > nese ‘éternuer’ entre le vieil-anglais tardif et le moyenanglais), mais aussi un processus d’incrémentation de type
analogique (ex.: vers la fin du moyen-anglais,  nese se
dialectalise (> neeze) devant la création analogique sneeze).
13
 
L’anglais fournit d’ailleurs un certain nombre de données
qui, structurées paradigmatiquement, suggèrent que dans l’un
des deux schémas lexicaux associés à <gn->, à savoir GVN(-),
l’invariant-noyau, ultime vecteur du domaine notionnel
/buccalité/ véhiculé par ce marqueur d’après notre hypothèse,
serait représenté par G- (fig. 1). L’on notera que ce domaine est
considéré comme un espace superordonné (Σsup) par rapport aux
domaines qu’il inclut et qui lui sont subordonnés (Σsuba…n),
tels que /mastication/, /manducation/, /maxillarité/, /dentition/,
                                               
11
 Voir sous gnag dans The English Dialect Dictionary (Wright, 1898-1905),
vol. II.
12
 Dobson, 1968, pp. 977-978.
13
 Philps, 2003, pp. 181-182.
158 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
etc., tout en étant lui-même subordonné selon le même principe
au domaine superordonné (ΣSUP) /bucco-nasalité/.
Fig. 1: ‘Mots en gVn(-)’ de l’anglais ayant un sens qui renvoie au
domaine notionnel /buccalité/
Sources: OED, NSOED, EDD
II
, ODEE,
14
AHDIER,
15
EIEC
16
‘Mot
en
gVn(-)’
Sens (n.) renvoyant
au domaine notionnel
/buccalité/
Sens (v.) renvoyant
au domaine notionnel
/buccalité/
Etymologie
gan   bouche, gorge, (pl.)
gencives, mâchoires
regarder fixement (cf.
gape (v.) dans la fig.
2)
(n.) cf. suéd. (dial.) gan,
‘partie intérieure de la
bouche ; ouïes (d’un
poisson)’ ; (v.) cf. v.-norr.
gana ‘bâiller, crier’ <p.-i.-e.
*ghehagen   Ø  ouvrir la bouche toute
grande ; montrer les
dents comme le fait
un chien
v.-a. geonian (ginian)
‘ouvrir la bouche’
<p.-i.-e. *ĝheh2i- ‘bâiller,
Regarder bouche bée’
gen- dans
genial
(adj.) relatif au menton  Ø  <gr. genus ‘mâchoire,
menton’
<p.-i.-e. *ĝenu- ‘mâchoire,
menton’
Or, comme on l’a suggéré précédemment, il existerait une
relation notionnelle entre certains membres de la classe
heuristiquement constituée des ‘mots en  gn-’, dont la base
lexicale est représentable  par le schéma lexical  GNVC(-), et
certains membres de la classe des ‘mots en gVn(-)’, dont la base
lexicale peut être représentée par le schéma GVN(-).
                                               
14
The Oxford Dictionary of English Etymology (Onions, 1966).
15
The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots  (Watkins,
2000).
16
The Encyclopedia of Indo-European Culture (Mallory et Adams, 1997).
159 Dennis PHILPS
Dans le petit sous-ensemble des ‘mots en gVn(-)’ possédant
un sens qui renvoie au domaine notionnel /buccalité/ exemplifié
ci-dessus, c’est  G- qui représente l’élément sémiologiquement
invariant, alors que le segment -VN(-) (ex.: -an dans gan et -en-
dans la base lexicale de  genial) y fonctionne comme variable.
Par conséquent, c’est bien <g> dans <gn-> qui fonctionne
comme invariant-noyau, à supposer qu’il en existe bien un dans
ce marqueur. Cette analyse est  confortée par l’épreuve de
commutation qui consiste à substituer d’autres consonnes
possibles à n dans la classe des ‘mots en gVn(-)’ représentée par
le schéma GVN(-), ce qui fait évoluer ce schéma particulier en
schéma général GVC(-), où C = consonnes possibles dans cette
position. En effet, cette commutation n’aboutit pas à une
déconstruction de la classe  notionnelle ainsi constituée
(/buccalité/), laquelle est même renforcée, comme le montre la
fig. 2.
Fig. 2: ‘Mots en gVC(-)’ de l’anglais ayant un sens qui renvoie au
domaine notionnel /buccalité/
Sources: OED, NSOED, EDD
II
, ODEE, AHDIER, EIEC
‘Mot en
gVC(-)’
Sens (n.) renvoyant
au domaine notionnel
/buccalité/
Sens (v.) renvoyant
au domaine notionnel
/buccalité/
Etymologie
gam  dent, lèvres, bouche  provoquer une
altération de la forme
des dents ; se tordre
(dents)
? (cf. p.-i.-e. *ĝembh-
‘dent, ongle’)
gan   bouche, gorge, (pl.)
gencives, mâchoires
regarder fixement (cf.
gape ci-dessous)
(n.) cf. suéd. (dial.)
gan, ‘partie intérieure
de la bouche ; ouïes
(d’un poisson)’ ; (v.)
cf. v.-norr. gana
‘bâiller, crier’
<p.-i.-e. *gheha-
160 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
gape  acte d’ouvrir la bouche  ouvrir la bouche toute
grande, en particulier
pour mordre ou avaler
quelque chose ;
regarder fixement,
bouche bée
v.-norr. gapa ‘ouvrir la
bouche’
<p.-i.-e. *ĝheh2i-
‘bâiller, regarder
bouche bée’
gen   Ø  ouvrir la bouche toute
grande; montrer les
dents comme le fait un
chien
v.-a. geonian (ginian)
‘ouvrir la bouche’
<p.-i.-e.*ĝheh2i-
‘bâiller, regarder
bouche bée’
gen- dans
genial
(adj.) relatif au menton  Ø  <gr. genus ‘mâchoire,
menton’ <p.-i.-e.
*ĝenu- ‘mâchoire,
menton’
gill  maxillaire inférieur,
chair se trouvant
sous le menton ou
les oreilles ; bouche,
gorge
boire [avaler par voie
buccale]
(n.) <moy.-ang. gile,
ouïe (poisson), <source
scand. apparentée à v.-
norr. *gil, ouïe <germ.
*geliz <p.-i.-e.
*ghel-unā- ‘jaw’
gip  pointe de la mâchoire
d’un poisson
ouvrir la bouche par
manque de souffle ;
nettoyer (poissons)
en vue de leur séchage
(n.) comparer suéd.
(mun) gipa ‘coin de la
bouche’ (v.) origine
inconnue
gob  bouche  expectorer, cracher en
toussant
anc.-fr. gobe ‘bouchée’
<gober ‘avaler’ < gaul.
*gobbo ‘bouche, bec’
gum  intérieur de la bouche
ou de la gorge
approfondir et élargir
les interstices entre les
dents (d’une scie
usagée)
<v.-a. gōma ‘palais,
mâchoire’ <germ. gō-
ma- <p.-i.-e. *ĝhēu-
‘bâiller, regarder
bouche bée’
gur- dans
gurgitate
(gurgitation) ‘acte
d’avaler’
avaler <lat. gurges ‘gorge’
<p.-i.-e. *g
w
r-g- 
 <*g
w
erh3- ‘avaler’
161 Dennis PHILPS
Par contre, la commutation qui consiste à substituer d’autres
consonnes possibles à  g- dans la classe des ‘mots en  gVn(-)’,
(ex.:  p-:  pen ‘stylo’,  t-: tan ‘bronzer’,  l-:  line ‘ligne’,  m-:  man
‘homme’, etc.), ne permet pas de construire cette classe
notionnelle à partir du sens principal des lexèmes possibles, si ce
n’est que de manière fortuite (ex.: dental (adj.) ‘dental’, mental
(adj.) ‘relatif au menton’, mais den ‘tanière’ et men ‘hommes’).  
6. Le marqueur sub-lexical <gn-> en français
En ce qui concerne le marqueur sub-lexical <gn->, nous
avons vu
17
 qu’au sein de la classe heuristiquement constituée des
‘mots en  gn-’ de l’anglais, la quasi-totalité des vocables
d’origine germanique possède  un sens qui renvoie au domaine
notionnel /buccalité/ (Σsup), le plus souvent au domaine
subordonné /mastication/ (Σsub, ex.:  gnaw ‘ronger’). Dans une
optique guillaumienne, ce marqueur est caractérisé par le rapport
de tension qui existe entre les deux consonnes constitutives.
Celles-ci sont en rapprochement (schéma lexical GNVC(-)) dans
ang.  gnathic ‘relatif à la mâchoire’, bâti sur  gr.  gnathos
‘mâchoire’ < p.-i.-e.  *genu-  ‘mâchoire, menton’, par exemple,
alors qu’ils sont en espacement
18
 (schéma GVN(-)) dans d’autres
vocables ayant un sens qui renvoie au même domaine notionnel
(ex.: ang.  genial ‘relatif au menton’, bâti sur gr.  geneion
‘menton’ < p.-i.-e. *ĝenu- ‘mâchoire, menton’). Ainsi le concept
de marqueur sub-lexical intègre-t-il, grâce au concept
psychomécanique de rapprochement / espacement, la possibilité
que toute valeur notionnelle invariante attribuée au marqueur
<gn-> représenté par le schéma lexical  GNVC(-)  puisse
également se loger dans un schéma de type GVN(-) en anglais.
                                               
17
 Philps, 2000, p. 212.
18
 Voir Guillaume, 1964, pp. 115-117, pour une application des notions de
‘consonnes en rapprochement’ et de ‘consonnes en espacement’ à la racine
sémitique.
162 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
Si l’on étend ce concept au français, l’on constate
d’emblée que le phénomène en question n’y est guère
perceptible. En effet, les rares ‘mots en gn-’ du français standard,
tous primo-attestés relativement tard et possédant un sens qui ne
renvoie pas au domaine notionnel  /buccalité/, sont en général
soit d’origine onomatopéique (ex.:  gnaf (1691),  gnangnan
(1784),  gnognotte (1841)), soit des emprunts (ex.:  gnocchi (de
l’italien, 1864) et  gnu (du hottentot, 1778)), soit d’origine
grecque (ex.: gnome (1583), bâti à partir de gr. gnômê, ou bien,
via le latin,  gnomon (1547)). Ce qui n’est point étonnant, car,
comme le précisent Ernout et Meillet (2001, p. 278) au sujet de
lat. gnārus, le groupe gn- ne s’est pas conservé en latin, alors que
déjà, en grec ancien, l’on ne trouve guère, outre quelques
dérivés, que le substantif γνάθος ‘mâchoire’ (< p.-i.-e.  *ĝenu-
‘mâchoire, menton’) et le verbe  γνάµπτω ‘courber’, dont
l’étymologie n’est pas établie selon Chantraine (1999, p. 230).
L’un des sens de γνάµπτω, à savoir ‘faire plier la jambe’ permet
néanmoins d’envisager la possibilité d’un lien entre ce verbe et
p.-i.-e. *ĝenu- ‘genou’.
Et pourtant, le phénomène des ‘mots en gn-’ ayant un sens
qui renvoie au domaine notionnel /buccalité/, et plus précisément
au domaine subordonné /mastication/, existe bel et bien, non
seulement en français populaire ou dialectal, mais aussi en
gascon (ex.:  gnaspa (v.) ‘mâcher’ et  gnorre (n.) ‘appareil de
mastication’).
19
 
En français populaire ou dialectal, il est instancié par
gnaquer (v.) ‘mordre à pleines dents’ (que l’on rapprochera de
gasc. nhacar ‘mordre’), par gnaques (n. pl.) ‘dents (d’un chien)’
et gnagne (n.) ‘dent, grosse molaire’, notamment dans le parler
lyonnais, ainsi que par  gnigue-gnaque (n.) ‘se dit du
mâchonnement, du jeu des dents quand on mâche’, et par gnac
(n.) ‘coup de dent, morsure’ (cf. les expressions métaphorisées
‘avoir du gnac’ ou ‘avoir la gnaque’, qui signifient toutes deux
‘avoir du mordant’).
                                               
19
 Foix, 2003, pp. 337-338.
163 Dennis PHILPS
Pour ce qui est du schéma GVN(-), l’on citera, en français
moderne, l’emprunt  ganache (n.) (< ital.  ganascia ‘mâchoire’)
‘région latérale de la tête du cheval entre la joue et les bords
inférieur et postérieur du maxillaire inférieur’,  gencive (n.)
‘portion de la muqueuse buccale qui recouvre le bord alvéolaire
des deux maxillaires, et entoure le collet des dents’, et gingival
(adj.) ‘relatif aux gencives’ (GDEL).
20
 Cependant, si  ganache
semble bien continuer gr.  gnathos ‘mâchoire’ (mais cf.  γένυς
‘mâchoire’, issu  lui aussi de p.-i.-e. *ĝenu- ‘mâchoire, menton’),
gencive et gingival remonteraient au lat.  gĭnīva, dont la forme
fait penser à un dérivé à redoublement *gen-g-īua selon Ernout
et Meillet (2001, p. 275).
7. Projection conceptuelle et auto-mimétisme
En anglais, la consonne qui correspondait phonétiquement
à <g> dans le marqueur <gn-> à l’époque où ce son était articulé
(i.e., [g]), possède notamment les traits [oral], [occlusif],
[vélaire] et [dorsal], alors que  celle qui correspond à <n> (i.e.,
[n]), possède notamment les traits [nasal], [occlusif], [alvéolaire]
et [coronal]. Par ailleurs, dans la base hypothétique de ang. gnaw
‘ronger’ en indo-européen, à savoir *gh(e)n- (Watkins, 2000, p.
29), il s’agit d’un *g- doué du trait [aspiré], trait disparu en
raison des conséquences d’un  processus de désaspiration
intervenu, schématiquement parlant, entre l’indo-européen et le
germanique commun (loi de Grimm).
Or, dans une optique guillaumienne, pour qu’un trait
phonétique quelconque puisse exister, il faut que les conditions
de son existence soient réunies au préalable, car la condition
précède nécessairement la conséquence. En l’espèce, pour qu’il
y ait un trait [occlusif], les organes vocaux doivent effectuer au
préalable une occlusion en un point quelconque du chenal
phonatoire. Or, une occlusion est non seulement un geste
                                               
20
Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.
164 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
articulatoire, mais aussi un  geste masticatoire,  la mastication
consistant en des « mouvements de rotation allant vers
l’occlusion centrée, des mouvements de latéralité ou de
diduction, des mouvements de propulsion et de rétropulsion du
maxillaire inférieur, mobile, par rapport au maxillaire supérieur,
fixe » (GDEL). Ce double rôle est mis en évidence notamment
par la définition du terme donnée par Trask
Occlusion n. 1. Fermeture intra-buccale complète, telle qu’il s’en
produit lors de l’articulation d’une occlusive. 2. Fermeture
complète des maxillaires provoquant le resserrement des dents.
(1996, p. 246)
21
Au sein de la TSG, le  postulat que les premières
vocalisations pré-linguistiques d’homo sapiens étaient
fondamentalement de nature auto-mimétique repose sur la
constatation que les articulateurs  actifs et passifs de l’appareil
vocal, partiellement visibles lors d’un échange intersubjectif de
type face à face, sont les  seuls organes du corps à être
potentiellement auto-référentiels sur le plan sonore. Ainsi, le son
dental réalisé en rapprochant la pointe (ou la lame) de la langue
des dents supérieures, peut-il être projeté métonymiquement
(l’effet pour la cause, ici le son articulé pour les articulateurs) sur
les articulateurs actif (la langue) ou passif (les dents) impliqués
dans la production de ce son.  Il peut ainsi servir de noyau
consonantique propice à la configuration d’un signe optimalisé
permettant au sujet parlant de « nommer »  de  manière  autoréférentielle  ― et au sujet écoutant d’identifier par mise  en
phase intentionnelle
22
― non seulement les articulateurs en
question, mais aussi, toujours par métonymie (contiguïté
spatiale), les différents traits  et fonctions propres aux régions
d’articulation concernées.
Par ailleurs, pour revenir au domaine notionnel subordonné
/mastication/ considéré dans une optique diachronique, il se
trouve que la totalité des racines indo-européennes dont les
dérivés renvoient à ce domaine a pour consonne initiale une
                                               
21
 La traduction est mienne.
22
 Voir Gallese, 2005.
165 Dennis PHILPS
occlusive, que ce soit sous la forme d’une plosive (ex.:  *denk-
‘mordre’, Rix et al., 2001, pp. 117-118), d’une sonante (ex.:
*mendh- ‘mâcher’, Watkins, 2000, p. 55), ou, très probablement,
d’une laryngale (cf.  Lehmann, 1993, p. 86). Il convient
néanmoins de relativiser la portée de cette remarque, car la très
grande majorité des racines indo-européennes a pour consonne
initiale une occlusive, indépendamment de la notion qu’elles
véhiculent.
L’on fera remarquer, à titre d’exemple d’une telle
optimisation, que dans les racines  *(h1)dont- ‘dent’ et  *dng h ū-
‘langue’, toutes les consonnes sont linguo-dentales, si l’on fait
abstraction de la laryngale initiale de  *(h1)dont-, dont le statut
phonétique et phonologique n’est pas clair,
23
 et de *-gh-  dans
*dng h ū-, dont la décomposition n’est pas claire non plus, comme
le signalent Hilmarsson (1982) et Martinet (1986). Concernant
*dng h ū-, Martinet affirme d’ailleurs  qu’ « Il y a toute chance
pour qu’il s’agisse, au départ, d’un composé. » (1986, p. 128).
Ces consonnes étant linguo-dentales, elles sont aussi
coronales, puisque cinétiquement, la lame de la langue remonte
vers les dents supérieures,  amorçant ainsi un geste de
protubérance à l’intérieur de la cavité buccale. De même, le son
nasal produit lors de l’écoulement  d’une partie de l’air issu du
larynx à travers les fosses nasales, grâce à l’abaissement de la
luette, peut servir de noyau en vue de la nomination autoréférentielle de l’organe producteur de ce son grâce aux
processus métonymique et cinétique décrits ci-dessus. Citons à
l’appui de cette position de Brosses, pour qui  « la voix, pour
nommer, emploie par préférence  celui de ses organes dont le
mouvement propre figurera le mieux à l’oreille, soit la chose,
soit la qualité ou l’effet de la chose qu’il veut nommer » (1765, I,
pp. 9-10).
Étant donné que la stratégie de nomination inférée,
inconsciente, s’appuie sur des principes d’auto-référentialité et
                                               
23
 Voir notamment Martinet, 1957.
166 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
de métonymie, et dans la mesure où celle-ci est fondée sur des
relations d’association et  de contiguïté, l’on avancera
l’hypothèse que cette même stratégie a pu être étendue, à des
fins de nomination, de l’intérieur à l’extérieur contigu de
l’appareil vocal. La relation d’intériorité / extériorité est en effet
inhérente à tout acte de phonation, car le produit de celui-ci est
déterminé, sur le plan physiologique, non seulement par les
caractéristiques internes des différents résonateurs, mais aussi
par leurs caractéristiques externes.
L’on s’attendrait à ce que de tels signes subissent un
processus de conventionalisation culturellement motivé, ainsi
que des modifications phonétiques au fur et à mesure que les
conditions internes du système  linguistique en question se
substituaient aux conditions externes originaires. Un exemple en
serait l’évolution de la dentale initiale dans p.-i.-e.  *dng h ū-
‘langue’, devenue une  latérale dans lat.  lingua via une forme
putative  dingua, peut-être sous l’influence de  lingō ‘lécher’
(Ernout et Meillet, 2001, p. 360).
Cette extension métonymique  pourrait être attestée par les
sens de certains dérivés de p.-i.-e. *ĝenu- ‘mâchoire’, mais aussi
‘menton’, tels que ‘joue’ (lat.  gena) et ‘bouche’ (v.-irl.  gin).
Dans cette optique, nous appelons ces signes des « autonymes »
(ex., en anglais (‘mots en sn-’): sneeze ‘éternuer’, sniff ‘renifler’
et snore ‘ronfler’, (‘mots en  gn-’):  gnash ‘grincer des dents’ et
gnaw ‘ronger’, ainsi que, en français dialectal ou populaire,
gnaquer ‘mordre à pleines dents’. De même, l’on appelle
« autophones »  les  réalisations phonétiques correspondant aux
invariants-noyaux qui se trouvent dans les marqueurs sublexicaux qui conditionnent ces mots (ex.: [n]> dans <sn-> et [g]
dans <gn-> à l’époque où celui-ci était effectivement
matérialisé).
167 Dennis PHILPS
8. Projection intra-domaine et inter-domaine
La TSG pose également que  la stratégie de nomination
évoquée ci-dessus se serait  généralisée, par projection
métaphorique intra-domaine,
24
 à l’ensemble des régions du
corps. Cette extension se serait opérée par la  médiation des
organes vocaux, grâce à un processus de simulation automimétique mis en œuvre par le cerveau,
25
 autrement dit par un
processus conduisant à la reproduction holistique des conditions
formelles et fonctionnelles afférentes aux différentes régions du
corps en action perçues comme faisant partie d’un ensemble.
26
 
L’une des conséquences de ce processus consiste à ce que,
étant donné la configuration spécifique du corps humain,
certaines propriétés de celui-ci apparaissent comme
cognitivement saillantes par rapport à d’autres. Par exemple,
pour ce qui est des régions  articulées telles que la/les
mâchoire(s), le(s) genou(x), la/les cheville(s), le(s) coude(s), etc.,
il s’agirait pour le cerveau de  simuler expressément, en les
physifiant articulatoirement et donc cinétiquement, le caractère
protubérant, angulaire et osseux de ces régions, ainsi que leurs
possibilités mécaniques et préhensives. Le cerveau du sujet
pensant opèrerait ainsi, inconsciemment, une synthèse, organisée
somatotopiquement,
27
 des propriétés, fonctions et relations
invariantes caractérisant les différentes régions du corps en
action, avant de chercher à physifier la représentation dynamique
ainsi obtenue par les moyens articulatoires les plus aptes à
simuler holistiquement ces propriétés, fonctions et relations.
Dans le cadre de la TSG,  cette saillance cognitive se
traduirait en saillance linguistique une fois ces propriétés
encodées en langue. Parmi les différentes propriétés concernées
                                               
24
 Philps, 2000, p. 220.
25
 Voir Gallese, 2005, pour la notion de ‘simulation incorporée’ (‘embodied
simulation’).
26
 Voir Morris, 1978, pp. 239-244, pour la notion d’auto-mimétisme
corporel.
27
 Voir Bear, Connors et Paradiso, 2002, pp. 426-429.
168 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
se trouveraient les suivantes,  exprimées schématiquement sous
forme unaire, binaire ou ternaire : sonorité, ouverture /
fermeture, angularité / linéarité, protubérance / planéité,
concavité / convexité, fixité / mobilité, dureté / mollesse,
verticalité / horizontalité, symétrie / dyssymétrie, et singularité /
dualité / pluralité.  
Dans son étude des grandes tendances qui sous-tendent un
mode de projection qu’il appelle  le ‘changement sémantique’,
Wilkins (1996, p. 274), qui s’inspire sur ce point des travaux de
Matisoff,
28
 soutient qu’il existe quatre grandes catégories de
changements entre champs sémantiques, catégories qui ne
s’excluent cependant pas les unes les autres :
i) le changement ‘intra-champ’ par métaphore
(changement qui s’opère à  l’intérieur d’un champ
sémantique donné, par exemple celui du corps humain) ;
ii) le changement ‘inter-champ’ par métaphore
(changement qui s’opère entre deux champs sémantiques
distincts, par exemple le corps humain et le corps animal) ;
iii) le changement ‘intra-champ’ par métonymie (à
l’intérieur d’un champ sémantique donné) ;
iv) le changement ‘inter-champ’ par métonymie (entre
deux champs sémantiques distincts).
Par rapport à la TSG, deux précisions s’imposent d’emblée :
premièrement, il s’agit, dans le cadre de notre théorie, de
projections impliquant des domaines notionnels, alors que pour
Wilkins, il s’agit de  changements impliquant des  champs
sémantiques. Par ailleurs, toute projection métaphorique à partir
d’un domaine-source sur un domaine-cible
29
 s’accompagnerait
nécessairement d’une projection métonymique, plus ou moins
saillante, si l’on entend par « métonymie » les relations internes,
de quelque nature que ce soit, qui caractérisent le domainesource. Même si la théorie de la projection métaphorique
                                               
28
 Voir Matissoff, 1978, pp. 176-179.
29
 Au sens de Lakoff, 1987.
169 Dennis PHILPS
élaborée par Lakoff (1987, 1990), Johnson (1987), et Lakoff et
Johnson (1999, 2003) a donné  lieu à des théories plus
récentes — l’on songe notamment à la théorie des espaces
mentaux de Fauconnier et Turner
30
, la théorie des espaces
conceptuels de Gärdenfors
31
, et la théorie ‘neurale’ de
Feldman
32
, adoptée aussi par Lakoff — ses fondements peuvent
parfaitement servir à éclairer certains aspects du phénomène à
l’étude, en particulier ceux  qui ont trait à un phénomène
d’invariance.
Le rôle d’un mode de projection relatif à la
conceptualisation du corps humain appelé ‘transfert’ a été étudié
notamment par Heine. D’après lui
On the basis of the conceptual transfer patterns they are
associated with, body-parts may be divided into basic and less
basic ones. Basic parts are likely to exhibit the following
properties: […] 3. They may serve as structural templates to
denote other body-parts, as well as other items not connected
with the human body — that is, concepts which are perceived to
be related to the former with reference to shape, location, and/or
function. (1997, p. 134)
À l’appui de l’existence, chez le sujet pensant, d’une
stratégie de nomination auto-mimétique du corps humain, citons
Fónagy, qui affirme que
Le code qui sous-tend la production de signaux gestuels est
constitué de règles telles que […]  2. Les organes de la parole
peuvent  représenter, symboliser d’autres objets animés ou
inanimés qui leur sont associés par la ressemblance ou une
analogie fonctionnelle. 2.1. Les  organes de la parole peuvent
représenter d’autres organes du corps humain. (1983, pp. 17-18)
Citons aussi à cet égard de  Brosses qui, au dix-huitième
siècle, a exprimé l’opinion suivante
Il en faudra conclure que si les sons vocaux signifient les idées
représentatives des objets réels, c’est parce que l’organe a
                                               
30
 Voir notamment Fauconnier et Turner, 2002.
31
 Gärdenfors, 2000.
32
 Feldman, 2006.
170 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
commencé par s’efforcer de se figurer lui-même, autant qu’il a
pu, semblable aux objets signifiés. (1765, I, p. 10)
Enfin, la stratégie auto-mimétique postulée reflète une
conceptualisation asymétrique du corps selon laquelle la partie
supérieure en général et le visage en particulier joueraient un
rôle plus saillant dans un échange intersubjectif typique, le
visage étant le siège non seulement des principales
fonctionnalités perceptuelles et communicatives non
linguistiques chez l’être humain, mais aussi de son appareil
vocal. C’est sans doute pour cela  que cette stratégie apparaît
comme globalement unidirectionnelle, à savoir, de haut en bas.    
9. Des origines vocomimétiques de *ĝenu- aux ‘mots en kn-’
 Si  p.-i.-e.  *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et  *ĝenu- ‘genou’
ont été reconstruits comme ayant même forme, cela serait, dans
le cadre de la TSG du moins, une des conséquences linguistiques
prédictibles de la stratégie auto-référentielle  engendrée par le
fonctionnement même du cerveau. Celui-ci chercherait d’une
part, selon Damasio (2003, p. 197), à s’auto-représenter et à se
représenter son propre milieu corporel en permanence, et d’autre
part, à mettre en œuvre des stratégies auto-mimétiques (Philps
2004, p. 151), y compris de type vocomimétique (Donald 2001,
p. 291), par voie de physification articulatoire. Plus précisément,
ce serait en raison d’un processus de projection métaphorique
intra-domaine de haut en bas orchestré par le cerveau et physifié
par les organes vocaux, processus intervenu à une époque très
reculée de l’évolution d’homo sapiens, que bien plus tard, en
proto-indo-européen, un seul et même signe conventionalisé,
*ĝenu-, ait désigné non seulement la/les mâchoire(s) (le domaine
source de la projection selon notre hypothèse), mais aussi le/les
genou(x) (le domaine cible). Cette projection lui aurait fait
perdre d’ailleurs son caractère originairement autonymique, ou
réputé tel, puisqu’il n’aurait  plus renvoyé à sa région
d’articulation, à savoir la région bucco-nasale. Cela aurait eu
171 Dennis PHILPS
pour effet d’augmenter considérablement le caractère arbitraire
du signe chargé de dénoter le domaine cible, avant même qu’il
ne s’intègre pleinement dans un système linguistique donné.
Le processus dont il est question aurait été motivé par la
communauté de traits caractérisant ces deux régions articulées
du corps tels qu’ils seraient perçus et simulés inconsciemment
par le sujet pensant et parlant, qui, on ne l’oubliera pas, est aussi
sujet regardant et écoutant lors d’un échange intersubjectif
typique. L’on peut raisonnablement supposer que ces traits, sans
doute représentés somatotopiquement dans le cerveau, seraient
de nature topologique (protubérance, angularité), cinétique
(forces appliquées), mécanique (degrés de liberté des
mouvements possibles des articulations), et compositionnel
(ménisques, os, fibrocartilage…), entre autres.
Grâce à la mise en application des concepts de ‘marqueur
sub-lexical’ et de ‘schéma lexical’, il est d’ailleurs possible, au
travers de l’anglais notamment,  de proposer une reconstitution
mécanique de la dérive vers l’arbitraire subie par certaines
racines indo-européennes linguistiquement distinctes
correspondant au schéma GVN(-) telles que  *ĝenu- ‘mâchoire,
menton’,  *ĝenu- ‘genou’ et la base hypothétique  *g(e)n-, et
donc, implicitement, par la stratégie de nomination autoréférentielle postulée. En effet, conformément à l’analyse
benvenistienne de la racine indo-européenne,
33
 les ‘mots en
gVn(-)’ ayant un sens qui renvoie au domaine notionnel
/maxillarité/, correspondant au schéma  GVN(-), continuent le
thème I (degré plein) de la racine canonique, alors que les ‘mots
en  gn-’ renvoyant à ce domaine,  correspondant au schéma
GNVC(-), continuent le thème II (degré zéro). C’est ainsi que
nous avons pu constater que les  dérivés d’une seule et même
racine p.-i.-e. peuvent être représentés par les deux schémas en
anglais standard, ex.:  ang. genial ‘relatif au menton’ (GVN(-)) et
gnathic ‘relatif à la mâchoire’ (GNVC(-)) <  *ĝenu- ‘mâchoire,
menton’ via le grec  γένει-ον ‘menton’ et  γνάθ-ος ‘mâchoire’
respectivement.
                                               
33
 Benveniste, 1935, chap. IX.
172 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
Par ailleurs, conformément à l’une des conséquences d’un
processus phonétique formalisé par la loi de Grimm, /g/ initial se
dévoise en /k/, selon l’hypothèse traditionnelle, entre indoeuropéen et proto-germanique  (Crépin, 1994, p. 28), tout en
restant voisé, normalement, en latin et en grec (Beekes, 1995, p.
110). C’est l’une des raisons pour lesquelles les deux schémas
lexicaux possibles correspondant à la racine  *ĝenu- ‘genou’, à
savoir GVN(-)  (*ĝen-, thème I) et GNVC(-)  (*gneu-, thème II),
se trouvent en distribution complémentaire en français et en
anglais dans le nom qui désigne le genou. En effet, fr.  genou
continue le schéma  GVN(-) représentant les  dérivés issus du
thème I, alors que ang.  knee continue le schéma  GNVC(-)
représentant les dérivés issus du thème II, schéma devenu
KNVC(-) lorsque /g/ s’est dévoisé en /k/ entre indo-européen et
proto-germanique, selon l’analyse traditionnelle.
C’est ainsi qu’en anglais moderne, un certain nombre de
‘mots en  kn-’ autres que  knee, issus du thème II de la base
hypothétique  *g(e)n- ‘comprimer en boule’ (Watkins 2000, p.
26), mots qui attestent également le schéma GNVC(-)  en indoeuropéen devenu  KNVC(-) à partir du proto-germanique,
désignent eux aussi des parties du corps articulées, protubérantes
et osseuses, angulaires ou arrondies, ayant une fonction plus ou
moins préhensive. L’on retrouve dans OED, par exemple, knop
(n., obs.) ‘The rounded protuberance formed by the front of the
knee or the elbow-joint’ et knuckle (n.) ‘The end of a bone at a
joint, which forms a more or less rounded protuberance when the
joint is bent, as in the knee,  elbow, and vertebral joints. […]
spec. the bone at a finger-joint, which forms a rounded
protuberance when the hand is shut’. D’autres semblent attester
une généralisation métonymique de la stratégie de nomination
inférée à tout le corps, ainsi : knob (n.) ‘A rounded protuberance
or swelling on the skin or on a bodily organ’, et  knot (n.) ‘a
swelling or protuberance in a muscle, nerve, gland, etc.; a knob
or enlargement in a bone’.
Enfin, certains de ces ‘mots en  kn-’ peuvent également
désigner, lorsqu’ils fonctionnent comme verbes, les mêmes
parties du corps en action, par exemple (mains): knead ‘to work
173 Dennis PHILPS
and press into a mass (as if) with the hands’,
34
 (genoux):  knee
(v.) ‘to go down on, or bend, the knee or knees; […] to strike or
touch with the knee’, et (poings):  knock (v.) ‘to strike with a
sounding blow, as with the fist or something hard’. Dans le cadre
de la TSG, il s’agirait dans chaque cas de la résultante
linguistique d’un processus inconscient d’abstraction et de mise
en relief des propriétés topologiques afférentes aux parties du
corps en action concernées par rapport au corps dans son
ensemble, processus allié à une vision symbolisante, voire
mythifiante, de celui-ci.
La TSG fournit par ailleurs  une explication possible de
certains phénomènes observables dans le vocabulaire relatif au
corps humain dans plusieurs familles de langues autres que
l’indo-européen, phénomènes qui pourraient également découler
d’une stratégie d’auto-représentation corporelle originaire. Alors
que de tels phénomènes semblent avoir subi une occultation très
importante dans les langues indo-européennes, en raison  non
seulement de facteurs socio-culturels tels que la tabouïsation,
35
mais aussi de processus linguistiques internes à la langue, ils
restent parfois transparents ailleurs. Par exemple, en pocomchi
(mayan), le genou se dit  nah ch’ehk  (‘tête de la jambe
inférieure’), alors qu’en  hausa le coude se dit  gwiwar hannu
(‘genou du bras’) selon Andersen (1978, p. 355).
10. Conclusions
 
Si l’on s’en tient à une analyse strictement linguistique de
la relation entre p.-i.-e.  *ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et p.-i.-e.
*ĝenu- ‘genou’, on dégagera sans doute une multitude de
phénomènes dignes d’intérêt :  des faits d’analogie, de
morphologie, de structure et de système notamment. S’agissant
de cela, Guillaume affirme d’ailleurs que « C’est un principe de
                                               
34
The Longman Dictionary of the English Language, édition de 1984.
35
 Voir notamment Bonfante, 1972.
174 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
linguistique structurale qu’un système institué tend
historiquement à une déclaration de plus en plus expresse de luimême. » (2003, p. 150). Mais ce faisant, l’on passera
immanquablement à côté d’un certain nombre de concepts et de
processus potentiellement explicateurs qui émanent soit d’une
approche sublinguistique du sujet (invariants-noyaux, marquage
submorphémique, invariance notionnelle), soit d’une approche
neuro-cognitive (projection conceptuelle, auto-référentialité,
sémiogénèse, décorporéisation,  vocomimétisme, somatotopie,
etc.).
Par ailleurs, il n’aura pas échappé à l’attention du lecteur
que la quasi-totalité des études linguistiques évoquées en section
2 remonte à la première partie du vingtième siècle. Il semblerait
que l’on ait épuisé le sujet très tôt, peut-être un peu trop tôt, en
tout cas sans en avoir tiré toutes les leçons possibles. Et pourtant,
plusieurs linguistes, dont certains sont cités ci-dessus, ont eu
l’intuition que les notions abstraites (angularité, parité, symétrie,
etc.) inhérentes à certaines parties du corps humain et animal,
voire aux instruments manufacturés ayant même nom, auraient
pu influer sur la dénomination de ces parties et sur la
morphologie des vocables concernés.
Mais si l’on admet que la  linguistique, « science des
formes exclusivement » selon Benveniste (1966, p. 50), ne
constitue pas la seule approche scientifique possible du langage,
on peut alors émettre l’hypothèse ‘cognitive’ que le système de
représentation qu’est la langue,  au sens guillaumien du terme,
supposerait un système de représentés conceptuellement
antécédent. Envisagé par rapport au sujet pensant, celui-ci est
nécessairement intra-mental. Or, l’on peut estimer qu’un système
de représentés intra-mental suppose un système de représentés
extra-mental, même si celui-ci est forcément reconstruit
subjectivement, et même si  le linguiste n’est habilité à
l’appréhender et l’analyser, en fin de compte, que par le biais de
la production langagière du sujet  parlant, d’où l’intérêt des
opérations métalinguistiques qui caractérisent plusieurs théories
du langage. À partir de là, une hypothèse possible est celle qui
consiste à soutenir que les relations abstraites propres au système
175 Dennis PHILPS
de représentés extra-mental supposé se conservent, sous
conditions et à un degré plus ou moins important, lors de leur
transformation en système de représentés intra-mental, puis en
système de représentation dans la langue.
Or, cette hypothèse implique de considérer notamment que
la frontière entre le linguistique et l’extralinguistique est
perméable, et qu’il est donc possible de passer de l’un à l’autre,
dans les deux sens, pour peu que l’on puisse identifier au
minimum les relations de départ, leur mode de passage d’un
système à l’autre, et les structures langagières et cognitives
assurant ce passage. Et cela malgré la dérive vers l’arbitraire
engagée par tout système de  représentation humain doué de
longévité, arbitraire dont Saussure a fait, on le sait, l’un des
principes fondamentaux de la linguistique structurale, principe
par ailleurs non démontré par lui. C’est pourquoi il est
intéressant d’adopter comme outil scientifique, dans cette
optique, une théorie fondée sur un principe d’invariance capable
de permettre l’exploration des limites et des contraintes
afférentes à ce type d’hypothèses.
En tout cas, notre étude sémiogénétique permet de conclure
que l’hypothèse de la mise en œuvre par le sujet pensant, dès les
premiers stades de l’évolution d’homo sapiens, d’une stratégie
inconsciente de nomination auto-référentielle fondée sur la
projection conceptuelle par métonymie et par métaphore, est
celle qui permet de cerner au mieux l’essentiel de ce qu’ont dû
être les conditions d’émergence du signe pour que bien plus tard,
en proto-indo-européen, deux noms de parties du corps
différentes mais partageant un grand nombre de propriétés et de
fonctions abstraites, aient même forme: *ĝenu-.
176 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
Références
Adamczewski, H., et Keen, D., 1973, Phonétique et phonologie
de l’anglais contemporain, Paris, Armand Colin.
Andersen, E. S., 1978, « Lexical universals of body-part
terminology »,  in J. Greenberg,  Universals of Human
Language, vol. 3,  Word Structure, Stanford, Stanford
University Press, pp. 335-368.
Bachelard, G., 1942, L’eau et les rêves, Paris, José Corti.
Bear, M. F., Connors, B. W., et Paradiso M. A., 2002,
Neurosciences. À la découverte du cerveau, traduction et
adaptation françaises d’A. Nieoullon, Rueil-Malmaison,
éditions Pradel.
Beekes, R. S. P., 1995, Comparative Indo-European Linguistics,
Amsterdam / Philadelphie, John Benjamins.
Benveniste, É., 1927, « Un emploi du nom du « genou » en vieilirlandais et en sogdien »,  Bulletin de la Société de
Linguistique de Paris, 27, pp. 51-53.
Benveniste, É., 1935,  Origines de la formation des noms en
indo-européen, 1, Paris, Adrien-Maisonneuve.
Benveniste, É., 1966,  Problèmes de linguistique générale,  1,
Paris, Gallimard.
Bloomfield, M., 1891, « On adaptation of suffixes in congeneric
classes of substantives »,  American Journal of Philology
XII, pp. 1-29.
Bohas, G., 2000,  Matrices et étymons. Développements de la
théorie, Lausanne, éditions du Zèbre.
Bonfante, G., 1972, « Études sur le tabou dans les langues indoeuropéennes »,  in Mélanges de linguistique offerts à
Charles Bally, Genève, Slatkine Reprints, pp. 195-207.
Browman, C. P., et Goldstein, L., 1992, « Articulatory
Phonology: An Overview », Phonetica, 49, pp. 155-180.
177 Dennis PHILPS
Buck, C. D., 1949,  A Dictionary of Selected Synonyms in the
Principal Indo-European Languages, Chicago, University
of Chicago Press.
Cahen, M., 1927, « ‘Genou’, ‘adoption’ et ‘parenté’ en
germanique »,  Bulletin de la Société de Linguistique de
Paris, 27, pp. 56-67.
Chantraine, P., 1999 [1968],  Dictionnaire étymologique de la
langue grecque, nouvelle éd., Paris, Klincksieck.
Chomsky, N., et Halle, M., 1968, The Sound Pattern of English,
Cambridge (Mass.), MIT Press.
Crépin, A., 1994,  Deux mille ans de langue anglaise, Paris,
Nathan.
Culioli, A., 1990,  Pour une linguistique de l’énonciation.
Opérations et représentations, tome 1, Gap, Ophrys.
Cuny, A., 1924, Études prégrammaticales sur le domaine des
langues indo-européennes et chamito-sémitiques, Paris,
Librairie ancienne Honoré Champion.
Damasio, A., 2003, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le
cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob.
De Brosses, Ch., 1765,  Traité de la formation mécanique des
langues, et des principes physiques de l’étymologie, tomes I
et II, Paris, Saillant, Vincent et Desaint.
Dobson, E. J., 1968 [1957], English Pronunciation 1500-1700,
2
ème
 éd., Oxford, Clarendon.
Donald, M., 2001,  A Mind So Rare. The Evolution of Human
Consciousness, New-York et Londres, W.W. Norton.
Ernout,  A., et Meillet, A., 2001 [1932],  Dictionnaire
étymologique de la langue latine, retirage de la 4
ème
 édition
révisée, Paris, Klincksieck.
Fauconnier, G., et Turner, M., 2002, The Way We Think, NewYork, Basic Books.
Feldman, Jerome A., 2006,  From molecule to metaphor. A
neural theory of language, Cambridge (Mass.), MIT Press.
178 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
Foix, V. (Abbé), 2003,  Dictionnaire gascon-français (Landes),
Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux.
Fónagy, I., 1983, La vive voix, Paris, Payot.
Gallese, V., 2005, « La mise en phase intentionnelle. Le système
miroir et son rôle dans les  relations interpersonnelles »,
traduit de l’anglais  par A.-M. Varigault,  Interdisciplines
http://www.interdisciplines.org/mirror/papers/1/1/language/
fr.
Gärdenfors, P., 2000,  Conceptual Spaces,  Cambridge (Mass.),
MIT Press.
Grammont, M., 1933, Traité de phonétique, Paris, Delagrave.
Guillaume, G., 1964, Langage et science du langage, Paris, A.-
G. Nizet / Québec, Les Presses de l’Université Laval.
Guillaume, G., 2003, Prolègomènes à la linguistique structurale
1, Québec, Les Presses de l’Université Laval.
Heine, B., 1997,  Cognitive Foundations of Grammar, NewYork, Oxford University Press.
Hilmarsson, J., 1982, « Indo-European ‘tongue’ »,  Journal of
Indo-European Studies, vol. 10, pp. 355-367.
Hodge, C. T., 1997, « An Egyptian Etymology: Egypto-Coptic
m}č», Anthropological Linguistics, vol. 39, n° 2 (été), pp.
196-219.
Humboldt, W. von, 1974 [1835], Introduction à l’œuvre sur le
kavi et autres essais, traduit et présenté par P. Caussat,
Paris, Le Seuil.
Johnson, M., 1987, The Body in the Mind, Chicago, University
of Chicago Press.
Lakoff, G., 1987,  Women, Fire, and Dangerous Things,
Chicago, University of Chicago Press.
Lakoff, G., 1990, « The Invariance Hypothesis: is abstract reason
based on image-schemas? », Cognitive Linguistics 1/1, pp.
39-74.
179 Dennis PHILPS
Lakoff, G., et Johnson, M., 1999, Philosophy in the Flesh. The
Embodied Mind and its Challenge to Western Thought,
New-York, Basic Books.
Lakoff, G., et Johnson, M., 2003 [1980], Metaphors We Live By,
Chicago, University of Chicago Press, traduit de l’anglais
par M. de Fornel et J.-J. Lecercle sous le titre Les
métaphores dans la vie quotidienne, Paris, éditions de
Minuit, 1985.
Lehmann, W. P., 1993,  Theoretical Bases of Indo-European
Linguistics, Londres, Routledge.
Loth, J., 1923, « Le mot désignant le genou au sens de
génération chez les celtes, les germains, les slaves, les
assyriens », Revue celtique, vol. XL, pp. 143-152.
Mallory, J. P., et Adams, D. Q., 1997, Encyclopedia of IndoEuropean Culture, Londres et Chicago, Fitzroy Dearborn.
Martinet, A., 1957, « Phonologie et ‘laryngales’ », Phonetica 1,
pp. 7-30.
Martinet, A., 1986, Des steppes aux océans, Paris, Payot.
Matisoff, J. A., 1978, Variational Semantics in Tibeto-Burman:
The “organic” approach to linguistic comparison,
Philadelphie, Institute for the Study of Human Issues.
Meillet, A., 1927, « Lat.  genuīnus »,  Bulletin de la Société de
Linguistique de Paris, 27, pp. 54-55.
Meunier, F., 1871, « La racine indo-européenne gan », Bulletin
de la Société de Linguistique de Paris, tome premier,
LXXIII-LXXIV.
Michel, L., 1953, Étude du son "S" en latin et en roman, Paris,
Presses Universitaires de France, Publications de la Faculté
des Lettres de l’Université de Montpellier.
Morris, D., 1978, La clé des gestes, traduit de l’anglais par Y.
Dubois et Y. Mauvais, Paris, Grasset.
Onians, R. B., 1999 [1951],  Les origines de la pensée
européenne sur le corps, l’esprit, l’âme, le temps et le
180 Étude sémiogénétique des racines proto-indo-européennes
*ĝenu- ‘mâchoire, menton’ et *ĝenu- ‘genou’
destin, traduit de l’anglais par B. Cassin, A. Debru et M.
Narcy, Paris, Le Seuil,  
Onions, Ch. T. (dir.), 1966,  The Oxford Dictionary of English
Etymology, Oxford, Clarendon Press.
Philps, D., 2000, « Le sens retrouvé ? De la nomination de
certaines parties du corps: le témoignage des marqueurs
sub-lexicaux de l’anglais en <CN-> », Anglophonia / Sigma
8, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp. 207-232.
Philps, D., 2002, « Le concept de ‘marqueur sub-lexical’ et la
notion d’invariant sémantique », in Pierre Larrivée (dir.), La
notion d’invariant sémantique, Travaux de linguistique, 45,
pp. 103-123.
Philps, D., 2003, «  S- incrémentiel et régénération
submorphémique en anglais »,  Bulletin de la Société de
Linguistique de Paris, vol. XCVIII, fasc. 1, pp. 163-196.
Philps, D., 2004, « Une application du concept de ‘marqueur
sub-lexical’: snow », La contradiction en anglais, Travaux
du C.I.E.R.E.C. n°  116, Saint-Étienne, Presses
Universitaires de Saint-Étienne, pp. 145-166.  
Pokorny, J., 1959,  Indogermanisches etymologisches
Wörterbuch, vols. I et II, Bern et Munich, Franke.  
Rix, H. (dir.), Kümmel, M., Zehnder, Th., Lipp, R., et Schirmer,
B., 2001,  Lexikon der indogermanischen Verben,
Wiesbaden, Reichert.
Southern, M. R. V., 1999,  Sub-Grammatical Survival:  IndoEuropean s- mobile and its Regeneration in Germanic,
Washington DC, JIES 34 / Institute for the Study of Man.
Trask, R.L., 1996,  A Dictionary of Phonetics and Phonology,
Londres, Routledge.
Vendryes, J., 1950 [1923], Le langage. Introduction linguistique
à l’histoire, Paris, Albin Michel.
Watkins, C., 2000, The American Heritage Dictionary of IndoEuropean Roots, 2
ème
 éd., Boston, Houghton Mifflin.
181 Dennis PHILPS
Wilkins, D. P., 1996, « Natural tendencies of semantic change
and the search for cognates », in M. Durie et M. Ross (dir.),
The Comparative Method Reviewed: Regularity and
Irregularity in Language Change, New-York, Oxford
University Press, pp. 264-304.
Wright, J., 1898-1905, The English Dialect Dictionary, vols. IVI, Londres, H. Frowde.
182
https://4320193638373170724-a-1802744773732722657-s-sites.googlegroups.com/site/cahierslinguistiqueanalogique/l-iconicite-du-lexique/6.D.Philps.pdf?attachauth=ANoY7coWNMr055um368oQ11QvSalMYUNZqVenpNdDe8-N3V4kqtgm5bylG2_47zDdgwbmFKvH9kuzqezQ8fyCYZo57Pz8OXeCnbuHrc6gbdv3dAHRBvN921p97pmO7LKaETujCL4dkdmNhdVRV8HGjZAlJT_a4EY3Hx8ZPfhV3yn8EYw5lUfRwFmD-6j4b81mteRjDusrrtB76DGhnNb2cgMFLhuf_zSYBgzweDrUABlf1ZnaJ6zmqkh_fVcLVJOqf84dTaURSGZreEfOUuoKiNnn2XUMlRGSw%3D%3D&attredirects=1

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire