jeudi 29 mars 2012

Yggdrasil, l'Arbre du Monde nordique

Yggdrasil, l'Arbre du Monde nordique

Des dieux, des elfes, des géants et des humains

L'univers est né du vide 1, du profond abîme (Ginnungagap), avec l'apparition de la polarité primordiale de deux principes complémentaires: feu/glace, chaud/froid, lumière/obscurité. Leur interaction engendra neuf mondes répartis également en trois sphères: céleste, intermédiaire et terrestre. Ces mondes étaient soutenus par les branches de l'Arbre du Monde nordique dénommé Yggdrasil. L'arbre tirait ses éléments nutritifs de trois racines reliées à trois mondes couvrant les trois sphères précédentes et proches des trois sources de la Vie, du Destin et de la Sagesse 2.
Yggdrasil
De l'interaction des deux principes sont nées les premières créatures: Le géant Ymir, l'Androgyne primordial père de la lignée des géants, et la vache Audhumla, nourrice des géants et ancêtre des êtres vivants et des dieux Ases.
YmirEn tant qu'Androgyne primordial, Ymir unifie les deux principes complémentaires en son sein. Il 3 apparaît comme une image, un reflet dans le monde manifesté de l'Unité associée au Vide, à l'abîme non manifesté.
En tant que reflet de l'Unité, Ymir se révèle être aussi le détenteur, le gardien de la Connaissance primordiale attachée à l'origine de l'univers et des êtres.
Avec l'aide de géants, les dieux Ases tuèrent Ymir et le démembrèrent pour créer l'univers. Sa mort correspond à l'effacement apparent de l'Unité primordiale et de la Connaissance qui lui est attachée et son démembrement à la manifestation de l'univers sous sa forme diversifiée.
Le simple fait que les dieux soient répartis en deux mondes implique qu'ils devaient se partager les tâches et ne pouvaient régir l'univers sans aide extérieure, en particulier de la part des elfes et des géants:
  • Les elfes sont des petits génies dotés d'immenses pouvoirs et le plus souvent invisibles à l'image de la lumière et de l'obscurité qui règnent en permanence dans les mondes qu'ils habitent.
  • Les géants sont des créatures primitives (au sens de premières) dotés des forces de la nature, notamment de création et de destruction ou plus exactement de transformation, en rapport avec la manifestation des mondes et des êtres ou leur retour vers le Vide originel, le non manifesté.
Contrairement aux créatures précédentes issues directement de la polarité primordiale, les premiers humains sont nés de souches d'arbres. En effet, l'arbre est non seulement représentatif du développement de l'univers, mais également de l'être humain. Par son tronc, il symbolise l'Axe du Monde qui relie la Terre et le Ciel et tous les états de l'être, depuis les plus terrestres jusqu'aux plus célestes.
Plutôt que de dépeindre des entités distinctes, les dieux, les elfes et les géants symbolisent en fait les trois degrés du développement de l'univers (les trois sphères regroupant trois mondes) et de l'être (esprit, psyché/âme et corps). Il en découle que l'univers et l'être ont un destin en commun symbolisé par l'Yggdrasil.
Les plus hautes branches de l'arbre sont habitées par un aigle géant et un faucon, symboles célestes de lumière. Ses racines sont constamment rongées par un serpent ou un dragon (selon les sources) dénommé Nidhögg (rongeur d'en bas), représentatif des profondeurs terrestres.
La strophe 19 du poème Voluspa (La Prophétie de la Sibylle) de l'Edda poétique commence par ces mots:
Je connais un frêne dressé,
Appelé Yggdrasil,
Un grand arbre,
Arrosé de boue blanche;
La boue est un mélange de poussière terrestre et d'eau d'origine céleste ou divine. Sa couleur blanche caractérise son aspect spirituel, divin qui soigne les êtres et les plantes. Cette boue traite les racines de l'arbre contre son dépérissement.
L'aspect spirituel est encore renforcé dans la variante de Snorri Sturluson (XIIIe siècle):
Je connais un frêne arrosé,
Appelé Yggdrasil,
Un grand arbre,
Oint de boue blanche.
Un écureuil parcourt constamment le tronc de l'arbre de bas en haut et de haut en bas, symbolisant les échanges entre l'aigle et Nidhögg, entre le Ciel et la Terre. Selon les Eddas de la mythologie nordique, l'écureuil ne fait que transmettre la parole de l'aigle à Nidhögg (Edda poétique) ou colporter des propos semant la discorde entre eux (Edda prosaïque).
L'Edda poétique décrit la voie descendante de la sphère céleste vers la sphère terrestre; l'Edda prosaïque évoque la voix de la discorde entre ces deux sphères. L'Edda poétique dépeint la voie descendante vers les états inférieurs de l'existence; l'Edda prosaïque, l'absence d'intégration entre états supérieurs et inférieurs. Dans les deux cas, l'Yggdrasil est destiné à dépérir: ses racines sont non seulement rongées par Nidhögg, mais ses rameaux sont broutés par quatre cerfs et ses feuilles mangées par deux chèvres. En dépit du traitement de ses racines, l'arbre peut dépérir et finalement mourir. Toutefois, la mort n'est jamais une fin; elle est un passage vers un monde nouveau.

De la Vie, du Destin et de la Sagesse

L'arbre tire sa nourriture de trois racines. Chacune d'elles est reliée à l'un des mondes céleste, intermédiaire et terrestre et à une source d'eau.

La racine de la Vie et Nidhögg

La première racine d'Yggdrasil atteint le monde de Niflheim (lieu de formation des nuages) associé à la naissance des états élevés de développement de l'univers et de l'être. Elle s'imprègne de l'eau de Hvergelmir, la source de toutes les “rivières de vies” gardée par Nidhögg. Nidhögg est en conséquence le gardien de la source de toutes les formes de Vie, terrestres, humaines ou célestes. Lui seul peut permettre à la sève de s'élever depuis la racine jusqu'à la cime et de nourrir tous les états d'existence.
Le fait de ne pouvoir déterminer si Nidhögg est un serpent ou un dragon provient de sa nature ambivalente. Est-il un animal chaud ou froid, lumineux ou sombre, céleste ou terrestre … ? En réalité, le serpent/dragon est tout cela à la fois et symbolise le “principe vital” porteur de toutes les possibilités d'existence.
Si le serpent/dragon est représentatif de la vie sous toutes ses formes, il l'est aussi de son opposé. Il est à la fois créateur et destructeur. Il peut permettre l'existence des mondes et des êtres et en même temps ronger la racine de l'arbre qui les soutient.
Le dépérissement de l'arbre résulte de la lente dégradation des liens qui unissent les différentes sphères et conduisent Nidhögg à montrer davantage sa face sombre que sa face lumineuse. L'arbre périra définitivement à la suite d'une terrible bataille appelée Ragnarök (destin des dieux ou des puissances) opposant les dieux Ases et Vanes aux géants et autres puissances hostiles. Toutefois une nouvelle ère s'ouvrira par après. De nouveaux mondes, de nouveaux dieux, de nouveaux êtres verront le jour à l'aube d'une nouvelle destinée dont les vues resteront insondables.

La racine du Destin et les trois Nornes

La deuxième racine rejoint le monde d'Asgard (monde des dieux Ases) et tire son eau du puits d'Urd (passé, origine, cause première). Le puits est gardé par les trois Nornes, les trois “Destinées”: Urd (passé ou origine), Verdandi (présent ou devenir) et Skuld (avenir ou dû).
Le passé représente ce qui a été, le présent ce qui est et le futur ce qui sera (dû). En effet, de la cause première relevant du passé et des choix effectués entre les possibilités offertes dans le présent découlent toutes les conséquences à venir. L'être peut choisir entre la voie ascendante vers les états supérieurs et la voie descendante vers les états inférieurs, mais dans tous les cas, il devra en payer les conséquences quelles qu'elles soient. Certes, la liberté de choix offerte par le présent est toute relative car elle est faite du poids du passé et des conditionnements qui s'y rattachent, mais elle pourrait néanmoins permettre de modifier son dû.
Dans ce contexte, il revenait aux trois Nornes de tisser les fils de la destinée des mondes et des êtres. Comme les autres créatures, les dieux n'échappaient pas au sort commun tempéré par une liberté de choix toute relative. Le Destin réglait par avance ce que chacun devait accomplir avec une liberté limitée de choix.
À moins d'être un sage, un humain ne découvre le sens de sa vie qu'à sa mort. Il voit alors clairement l'ensemble des fils qui ont tissé la toile de sa destinée; il saisit toute la mesure de sa place dans le destin de l'univers et des êtres. Auparavant, il savait ce qu'il devait faire; à présent il sait ce qu'il devait être.

La racine de la Sagesse et Mimir

La troisième racine s'étend jusqu'au monde de Jötunheim (monde des géants) et s'imbibe de l'eau du puits gardé par le géant Mimir. Au pied du puits git la tête du dieu Ase le plus sage également dénommé Mimir.
Mimir fut autrefois l'une des deux divinités envoyées en gage de paix chez les Vanes. Quand les Vanes découvrirent que les Ases les avaient trompés, ils décapitèrent Mimir et leur renvoyèrent sa tête. Odin enduisit la tête d'herbes pour qu'elle ne pourrisse pas et prononça moult sortilèges. Ramenée à la vie, la tête put révéler des vérités incompréhensibles du plus grand nombre. Elle fut alors placée auprès du puits devenu désormais source de Sagesse.
Il est dit aussi que moyennant le sacrifice d'un oeil, Odin pouvait boire chaque jour l'eau du puits. Odin n'a bien entendu pas sacrifié un oeil, mais la vision binoculaire représentative de la dualité propre à la sphère terrestre au profit de la vision unifiée de “l'oeil qui voit tout” depuis la sphère céleste. Le symbolisme nous apprend parfois à voir les choses d'un autre oeil.
Odin montre la voie à suivre, la voie de la Sagesse, la voie de la Connaissance où connaître et être ne font plus qu'un. La Connaissance ne peut être communiquée; elle est le fruit d'un travail intérieur profond destiné à laisser mourir le vieil être et naître l'être nouveau. Pour y parvenir, le postulant devra être rattaché à une organisation dépositaire de la connaissance des voies d'accès aux états supérieurs de l'existence. Si cette filiation est interrompue pour une raison quelconque, le monde est destiné à n'en plus connaître que des états inférieurs.
La Vie dépeint la manifestation de l'être sous toutes ses apparences. Le Destin définit ce que l'être doit faire. La Sagesse accorde ce que l'être doit faire et ce qu'il est au-delà de toute apparence.
Globalement, la mythologie nordique semble dominée par l'insondable Destin, une puissance qui détermine le sort des mondes, des dieux, des génies, des humains et des géants. Ce lot commun est à la fois source de rapprochements et de rivalités entre les êtres et conduit à une destruction finale qui n'épargnera pas l'Arbre du Monde nordique ni les mondes et les êtres qui l'habitent. Le renouveau qui s'ensuivra fait écho à la tradition des cycles cosmiques successifs et au soi-disant mythe de l'éternel retour. De ce point de vue, Yggdrasil représente l'arbre cosmique par excellence.

Bibliographie et discographie

L'Edda poétique:
Textes traduits et présentés par Régis Boyer. Éditions Fayard, 1992.
John Lindow:
“Norse mythology: a guide to the gods, heroes, rituals and beliefs”. Éditions Oxford University Press, 2001;
Un dictionnaire à consulter.
Richard Wagner:
Der Ring des Nibelungen (l'Anneau dus Nibelung):
- Prologue: Das Rheingold (L'Or du Rhin);
- Trois opéras d'un acte: Die Walküre (La Walkyrie), Siegfried et le Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux).
Wagner a écrit la musique et le livret. Son histoire s'inspire librement du cycle dit des Burgondes, i.e. des poèmes héroïques de l'Edda Poétique en relation avec Sigurd et du poème épique germanique Das Nibelungenlied (Le Chant des Nibelungs).
1 retour Le vide n'est rien d'autre qu'absence de matière, de substance (non d'essence).
2 retour Les noms des neuf mondes se terminent par les suffixes “heim” (royaume, monde) ou “gard” (espace clos). Les recherches portant sur les sources les plus anciennes suggèrent que tous ces noms se terminaient autrefois en heim (Midgard s'appelait alors Mannheim et Asgard Godheim). La méprise serait venue de la confusion entre les lieux de certains mondes et leur dénomination.
3 retour En tant qu'Androgyne, Ymir n'est ni masculin ni féminin, simplement neutre. L'emploi du “Il” tient uniquement à l'absence du neutre dans la langue française.

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