jeudi 29 mars 2012

La Trifonction

La Trifonction

La validité de la thèse
http://spiritualite-indo-europeenne.over-blog.com/pages/La_Trifonction-1683015.html

Il est reconnu depuis 150 ans que les langues indo-européennes dérivent d’une langue commune ancienne. Or entre langue et civilisation, à ces époques anciennes, les rapports sont étroits. Les vestiges de la conception du monde, du visible comme de l’invisible, doivent donc être reconnaissables.

Les concordances relevées entre 2 sociétés historiquement séparées peuvent s’expliquer de 4 manières : le hasard, une nécessité naturelle, l’emprunt direct ou indirect, et enfin une parenté génétique. Dans le cas des indo-européens, vu le contexte historique et l’ampleur, la cohérence et l’originalité des correspondances, l’explication de la parenté s’impose
comme la plus simple et la plus probable.

En 1924, Dumézil pose déjà les bases de ses futures recherches dans l’introduction de sa thèse. Mais il se heurtera à des problèmes théoriques, et au rejet de la part de la communauté. En 1938, il a l’intuition du tripartisme, et l’accueil devint alors très favorable.

L’exploration s’est alors porté sur toutes les parties du monde indo-européen et sur tous les types d’œuvre : la théologie, la mythologie, les rituels, les institutions et la littérature.

Les notions maîtresses de l’idéologie indo-européenne sont : la tripartition de la société et du monde en un niveau sacerdotal, un niveau guerrier et un niveau producteur ; la bipartition de la souveraineté avec un aspect cosmique, magique, et un aspect plus juridique,
pieux ; l’existence d’une déesse multivalente ; les guerres de
fondation ; les rituels de l’Aurore ; …

Eléments historiques

La patrie d’origine semble être les régions du nord de la Mer Noire, entre les Carpates et le Caucase. C’était une économie nomade pastorale patriarcale. Le goût des razzias et l’organisation militaire en vue des conquêtes sont des traits caractéristiques des indo-européens. Ils ont continuellement soumis et assimilé les populations sédentaires agricoles.

Vers 2300-1900, les indo-européens pénètrent en Grèce, Asie Mineure, Mésopotamie, Inde et Europe centrale, septentrionale et occidentale. On ne connaît pas d’exemple semblable d’expansion linguistique et culturelle. Cependant, de grandes différences et divergences se sont créées entre les différentes fractions des indo-européens.

Eléments religieux

On retrouve le vocable « ciel » dans les termes désignant le dieu, indiquant une sacralité céleste. De plus le dieu (du ciel) est par excellence le père.

On retrouve des dieux au nom de tonnerre.

Le dieu du ciel, dieu suprême, cède le pas sur le dieu de l’orage.

Le culte du feu est important, qui est provoqué par l’orage, donc d’origine céleste.

La Terre est une énergie vitale opposée au Ciel. Il y a très peu de déesse mère.

Les indo-européens pratiquaient des sacrifices et connaissaient la valeur magico-religieuse de la parole et du chant.

Ils consacraient des lieux sacrés, et cosmisaient les territoires conquis.

Ils n’avaient pas de sanctuaires.

Ils utilisaient la transmission orale de la tradition, et interdisaient l’écriture lors de leur rencontre avec le Proche-Orient.

Tripartisme religieux et culturel

Le principe de la tripartition, théorique ou pratique, n’est attesté que chez des peuples indo-européens, ou chez quelques autres, mais après des contacts précis avec des indo-européens identifiés. La société est divisée en trois classes : prêtres, guerriers, éleveurs-agriculteurs, qui correspondent à une idée religieuse trifonctionnelle : la fonction de la souveraineté magique et juridique, la fonction des dieux de la force guerrière, et celle des divinités de la fécondité et de la prospérité économique.

Division religieuse

La première fonction est double, avec ses deux aspects de souveraineté magique et juridique. Les hommes ont plus d’égard pour leur dieu souverain magicien que pour leur juriste, le premier inspirant la crainte. C’est pour cela que souvent, le dieux juriste semble moins important, car il reçoit moins de prières et d’hommages.

La seconde fonction, guerrière, est souvent associée à des épreuves initiatiques qui consistaient en un combat contre trois adversaires ou contre un monstre tricéphale.

Interdépendances des fonctions

On trouve deux types de guerrier.

Le premier est une sorte de bête humaine, doté d’une force physique presque monstrueuse. Il se bat à mains nues ou à la rigueur avec un gourdin. Il n’est pas intelligent et souvent colérique. Il est souvent solitaire. Ce type est principalement rattaché à la seconde fonction.

Le second type est un surhomme, civilisé et raffiné, maniant des armes perfectionnées. Il est brillant, intelligent, moral. Ce type est plus rattaché à la première fonction débordant sur la seconde.

La souveraineté magique absolue et la pure force guerrière, si elles étaient poussées à l’extrême, aboutiraient à des conflits. C’est ce qu’expriment la théologie des rapports entre Varuna et Indra : ils collaborent très souvent, mais s’opposent parfois. La première fonction se prête plus à des développements théologiques, les deux autres fonctions à des développements mythologiques. Ces développements mythologiques ont souvent été transposés sur des personnages humains, comme par exemple dans le Mahabharata.

Quelques éléments sociaux

Un des aspects les plus obscurs de la théorie reste les rapports des trois fonctions et du « roi », ces rapports ont varié avec le temps et le lieu. Tantôt supérieur aux trois fonctions, tantôt un mélange des leurs attributs, tantôt extrait de la première fonction… Chez les sociétés non indo-européennes, on observe des organisations indifférenciées de nomades ; des théocraties où la masse est morcelée à l’infini mais homogène ; des sociétés où le sorcier n’est qu’un spécialiste parmi d’autres, sans préséance.

Exemple d’influence : vers -1500 des indo-européens surgissant en Asie Mineure et en Syrie, révèlent le cheval aux égyptiens. Ils forcent le vieil empire à se réorganiser et à se doter d’une armée de métier. En effet, les indo-européens, avec leurs spécialistes de la guerre, inspiraient la terreur.

Le conflit de la première et la troisième fonction

Un thème très répandu est celui de la lutte entre la première fonction et la troisième. La première fonction a besoin pour survivre de la richesse et de la fécondité de la troisième. Cette dernière est initialement inférieure, en tout cas extérieure aux dieux ou représentants des deux premières fonctions. Une lutte s’engage alors entre les deux partis. Le combat est équilibré, tantôt l’une tantôt l’autre des factions prend le dessus. La bataille se termine par l’intégration des éléments de la troisième fonction au sein des deux antres. On retrouve ce mythe en Inde, à Rome, en Scandinavie.

Trivalence

Certaines divinités regroupent les trois fonctions.

Par exemple, lorsqu’une divinité tutélaire d’une ville a dépassé en importance les autres dieux, elle a tendance à se charger des trois fonctions. On retrouve aussi une déesse, théoriquement rattachée à la troisième fonction, qui regroupe les trois aspects. Cette déesse a la forme d’une déesse rivière dans la triade indienne ou iranienne. Chez les scandinaves, cette déesse s’est dédoublée en Frigg, souveraine épouse d’Odin, et en Freya, déesse typiquement Vane, voluptueuse et riche. En Irlande, il y a le « trio des Macha », dont chacune recouvre un des trois aspects.

Les autres applications du tripartisme

Les trois fonctions ont des champs d’application relativement clairs.

La première fonction regroupe le sacré et le rapport des hommes avec le sacré, la législation et l’exercice du pouvoir souverain, et de façon plus générale la science et l’intelligence, alors inséparables de la méditation et du domaine sacré. Le seconde fonction regroupe la force physique, brutale, et ses usages, principalement mais pas uniquement guerriers. La troisième fonction est moins délimitée. Elle recouvre la fécondité humaine, animale et végétale, la nourriture, la richesse, la santé.

Suivant ce modèle, on retrouve différents éléments qui collent à ces champs d’application, en les utilisant dans un sens positif, négatif, ou en utilisant leur opposé ou leur absence :

Triades de calamités et de délits

Triades de médecines

Triades d’éloges

Mécanismes juridiques triples

Triples vertus

Objets et couleurs symboliques

On retrouve aussi le tripartisme dans des récits épiques, des légendes, des contes… Par exemple le « jugement de Pâris », qui aboutira à la guerre de Troie.

Le thème des trois péchés du guerrier

Le thème est exploité en Inde (Indra), en Scandinavie (Starkadr), en Grèce (Héraclès) et en Iran. C’est un dieu ou un homme, généralement issu de la deuxième fonction, donc un guerrier. Il accumule des péchés représentatifs des trois fonctions, dans l’ordre, le dernier outrage le conduisant à la mort.

Particularités locales du tripartisme

Inde

Société

Les textes védiques professent la division de la société, par décret divin, en 4 castes fondamentales. Les trois premières, bien qu’inégales, sont pures, la quatrième est coupée des trois autres. Les textes montrent aussi une solidarité entre les deux premières castes. Les rites sont réservés aux trois castes supérieures dont seuls les membres ont droit au nom d’Aryens. Toutes les classes sont fermées sur elles-mêmes.

Les devoirs de chaque classe les définissent :

Les brâhmana, prêtres, étudient et enseignent la science sacrée, et célèbrent les sacrifices.

Les ksatriya, guerriers, protègent le peuple par leur force et leurs armes.

Aux vaisya reviennent l’élevage et le labour, le commerce, et généralement la production des biens matériels.

La quatrième classe, masse indifférenciée formée sans doute d’abord des vaincus de la conquête arienne, est souillée et coupée des 3 autres tout en étant vouée à leur service.

Cette organisation est sûrement le résultat d’un durcissement d’une doctrine et pratique sociale préexistante, dont on retrouve les traces dans le Rig-Veda. La société est présidée par le roi, issu du second niveau.

Religion

Dans l’Inde ancienne, aux classes sociales des brâhmanas, ksatriya et vaisya correspondent les dieux Varuna et Mitra, Indra, et les jumeaux Nasatya. Le couple de dieux Mitra et Varuna forme les souverains de l’univers, attachés à la première fonction. Ils sont les deux termes d’un grand nombre de couples conceptuels, d’antithèses, bien qu’entre eux il y ait une collaboration totale. Varuna est le magicien, possesseur de la maya. Il est inquiétant, terrible ; a un aspect cosmique ; est lié à l’« autre monde », à la nuit, … Violent, il a des affinités pour la seconde fonction. Mitra, dont le nom signifie le Contrat, est rassurant, protecteur, plus proche des humains et de « ce monde-ci », du jour, … Paisible, il est plus proche de la troisième fonction.

Dans le Rig-Veda, des dieux mineurs accompagnent Varuna et Mitra. Ce sont les Aditya, les fils de la déesse Aditi. En nombre variable selon les sources, les plus fréquemment nommés sont Aryaman et Bhaga, du côté de Mitra, et Daksa et Amsa, du côté de Varuna. Aryaman protège l’ensemble des hommes qui se reconnaissent « arya » par opposition aux barbares. Il les protège nan pas tellement comme individus, mais en tant qu’élément de l’ensemble arya.

Bhaga s’occupe fondamentalement de la richesse.

Indra, le guerrier par excellence, est attaché à la seconde fonction. Il apparaît parfois associé à d’autres dieux. Ce champion vorace, armé de foudre, tue les démons, sauve l’univers. Son brillant et bruyant cortège, le bataillon des Marut, est la projection mythique, dans l’atmosphère, de la société humaine des jeunes guerriers, les marya. Les deux dieux jumeaux, les Nasatya ou Asvin, sont guérisseurs, donneurs de prospérité et de toutes sortes de biens. Leur activité est souvent renforcée par des dieux ou déesses qui patronnent d’autres aspects de la troisième fonction, par exemple la vie animale, l’opulence, ou la maternité.

Les Asvin initialement n’étaient pas dieux. Ils ne sont entrés dans la société divine, comme troisième terme au dessous des deux autres, qu’à la suite d’un conflit violent avec les dieux, suivi d’une réconciliation, d’un pacte. Dans le Mahabharata, les 5 héros, les « fils de Pandu », sont en fait les fils des 5 dieux des trois fonctions. Ils ont tous la même femme (ce qui est totalement opposé aux traditions sociales), incarnation de la déesse trivalente.

Rome

Société

La Rome sociale historique n’a pas de division fonctionnelle, l’opposition patriciens plébéiens est d’un autre type. C’est sans doute le résultat d’une évolution précoce, car on retrouve la division tripartie dans les légendes des origines.

La fondation épique de Rome

Les romains ont transposé les structures et mythes indo-européens en histoires épiques concernant la fondation de Rome.

Rome serait constituée de trois éléments ethniques : les compagnons latins de Romulus et Remus (les Ramnes, chef sacré), les alliés étrusques amenés à Romulus par Lucumon (les Luceres, des guerriers spécialisés. Ceux-ci sont parfois omis, Romulus et ses compagnons concentrent alors les attributs des deux fonctions), et les ennemis sabins de Romulus commandés par Titus Tatius (les Titienses, riches en troupeaux et en femmes). Les sabins ne voulaient s’unir aux Romains. Il s’en suivra une guerre, qui se terminera finalement par l’union tant désirée.

Romulus et les premiers rois

Avant la fondation de Rome, les jumeaux Romulus et Remus correspondent aux 2 dieux de la troisième fonction : pasteurs, pas de respect pour l’ordre et sont dévoués aux humbles, redresseurs de torts. Romulus mort, il sera déifié sous le nom du dieu canonique de la troisième fonction,
Quirinus.

Dans la tradition, les deux fondateurs de Rome, Romulus et Numa, forment une antithèse de même nature que celle de Varuna et Mitra. Romulus est le belliqueux demi-dieu créateur de Rome, de sa puissance et de sa croissance continue. Il est violent et tyrannique. Numa est le roi-prêtre, qui fonde aussi Rome, mais en lui apportant les lois. Il est paisible et bon.

La succession des 4 premiers rois est significative. Romulus, d’abord, le demi-dieu aux enfances mystérieuses, qui eut l’ardeur, les auspices et le pouvoir nécessaires pour créer la Ville. Puis Numa, le sage religieux qui fonda les cultes, les prêtres, le droit, les lois. Puis Tullus Hostilius, roi tout guerrier, qui donna à Rome l’instrument militaire de sa
puissance. Enfin Acus Marcius, dont l’œuvre est complexe comme l’est la
troisième fonction.

Religion

La triade divine romaine est illustrée par les trois flamines majeures, trois prêtres rigoureusement hiérarchisés, les plus haut de l’état sous le rex sacrorum.

La triade divine a changé : initialement Jupiter-Mars-Quirinus, puis Jupiter-Junon-Minerve.

Jupiter et le Dius Fidius sont, du haut du Ciel, les divinités de la première fonction. Mais à Rome, où la pensée est utilitaire et patriotique, l’aspect cosmique de la souveraineté double est un peu laissé de côté, et finalement Jupiter a absorbé le rôle initial du Dius Fidius.

Mars le combattant, le patron de la force physique, est le dieu de la seconde fonction.

L’activité de Quirinus est en rapport avec les grains, avec les divinités agricoles, avec la richesse et le sous-sol. Etymologiquement, son nom est lié à celui des Quirites, c'est-à-dire l’ensemble des hommes libres, la masse sociale. Il revêt également un aspect militaire, dans le sens où cette masse est vigilante afin d’assurer la paix. Dans l’histoire des Sabins, Quirinus est parfois accompagné d’un grand nombre de dieux et déesses en rapport avec la vie rurale, la fécondité ou le monde souterrain, illustrant le morcellement de la troisième fonction.

Iran

On retrouve des traces des trois fonctions dans l’Avesta. Mais contrairement à l’Inde, le système n’a pas durci en un régime de castes, il est plus un modèle, un idéal. Dans l’Avesta non gâthique, on assiste à un renforcement et une purification de la première fonction. Ainsi, les divinités des autres fonctions sont transformées en démons. Après la réforme des gathas et l’irruption du monothéisme, les divinités indo-européennes et les trois fonctions sont transposées dans les Amesha Spenta. Les deux premières entités, sont fonctionnellement équivalentes à Varuna et Mitra. La troisième entité, avec un nom très proche du mot indien pour caractériser les représentants de la seconde fonction. On retrouve enfin les deux jumeaux de la troisième fonction, ainsi qu’une déesse mère, qui rappelle les déesses variables de cette fonction.

Il y a aussi, parmi les Entités, les équivalences des dieux mineurs indiens Aryaman et Bhaga : Sraosa (l’Obéissance, la Discipline) et Asi (la Rétribution).

Scandinavie

La triade du paganisme scandinave est formée d’Odin/Tyr, Thor et Freyr.

Odin et Thor appartiennent à la famille des dieux Ases. Freyr, accompagné de la déesse Freyja et du dieu Njordr, forment les dieux Vanes. La fusion des deux familles s’est opérée après une terrible guerre, de façon très similaire à Rome et l’Inde.

Odin est le puissant magicien par excellence, maître des runes, chef de la société divine et borgne. Il est associé à Tyr le juriste pour compléter le double aspect de la première fonction. A la suite d’une ruse juridique, Tyr a perdu sa main droite.

Thor est le guerrier au marteau, tueur de géants, auxquels il ressemble.

Les Vanes sont des dieux riches, ils patronnent le plaisir, la fécondité, la lascivité, la paix, et sont liés au sol en tant que lieu de récolte, à la mer en tant que lieu de pêche.

Chez les scandinaves la fonction guerrière avait beaucoup d’importance. On voit donc, beaucoup plus qu’ailleurs, une rappropriation des thèmes guerriers par la première fonction. Ainsi, les héros odiniques sont avant tout des guerriers, accueillis après leur mort au Valhalla. Tyr, de son côté,
est la paix vigilante. Au Thing, le droit se pratique de façon guerrière par les ruses et les manœuvres. Thor, de son côté, se voit attribué des attributs de la troisième fonction : ses duels atmosphériques contre les géants et les fléaux engendre la pluie, qui a justifié et popularisé son culte.

Celte

Dominant tout, la classe des druides. Ils sont « Très Savants », prêtres, juristes, dépositaires de la Tradition. Il y a une aristocratie militaire, seule propriétaire du sol, dont le nom flaith signifie « puissance ». Les éleveurs, les hommes libres, se définissent seulement comme possesseurs de vaches. On retrouve les objets symboliques des trois fonctions : le chaudron de Dagda, contenant une nourriture infinie et merveilleuse ; la lance de Lug, rendant son possesseur invincible, et l’épée de Nuada, au coup de laquelle nul ne survivait ; la pierre de Fal, révélant les rois.



Source : Sister of Night

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