jeudi 29 mars 2012

Apollonios de Rhodes - Argonautiques

Apollonios de Rhodes - Argonautiques

(I, 23 sqq)

Orphée sera le premier objet de mes chants, Orphée, fruit des amours d'Eagrus et de Calliope, qui lui donna le jour près du mont Pimplée. Les rochers et les fleuves sont sensibles aux accents de sa voix, et les chênes de la Piérie, attirés par les doux sons de sa lyre, le suivent en foule sur le rivage de la Thrace, où ils attestent encore le pouvoir de son art enchanteur. Ce fut par les conseils de Chiron que le fils d'Eson reçut au nombre de ses compagnons le chantre divin qui régnait sur les Bistoniens.

(I, 494 sqq)

Dans le même temps le divin Orphée prit en main sa lyre, et, mêlant à ses accords les doux accents de sa voix, il chanta comment la terre, le ciel et la mer, autrefois confondus ensemble, avaient été tirés de cet état funeste de chaos et de discorde ; la route constante que suivent dans les airs le soleil, la lune et les autres astres ; la formation des montagnes, celle des fleuves, des Nymphes et des animaux. Il chantait encore comment Ophyon et Eurynome, fille de l'Océan, régnèrent sur l'Olympe, jusqu'à ce qu'ils en furent chassés et précipités dans les flots de l'Océan par Saturne et Rhéa, qui donnèrent des lois aux heureux Titans. Jupiter était alors enfant ; ses pensées étaient celles d'un enfant. Il habitait dans un antre du mont Dicté, et les Cyclopes n'avaient point encore armé ses mains de la foudre, instrument de la gloire du souverain des dieux. Orphée avait fini de chanter, et chacun restait immobile. La tête avancée, l'oreille attentive, on l'écoutait encore, tant était vive l'impression que ses chants laissaient dans les âmes.

(I, 536 sqq)

Tels que des jeunes gens qui, dansant au son du luth autour de l'autel d'Apollon, soit à Delphes, soit à Délos, ou sur les bords de l'Isménus, attentifs aux accords de l'instrument sacré, frappent en cadence la terre d'un pied léger : tels les compagnons de Jason, au son de la lyre d'Orphée, frappent tous ensemble les flots de leurs longs avirons.

(I, 569 sqq)

Orphée célébrait alors sur sa lyre l'illustre fille de Jupiter, Diane, protectrice des vaisseaux, qui se plaît à parcourir ces rivages, et veille sur la contrée d'Iolcos. Attirés par la douceur de ses chants, les monstres marins et les poissons mêmes, sortant de leur retraite, s'élançaient tous ensemble à la surface de l'onde et suivaient en bondissant le vaisseau, comme on voit dans les campagnes des milliers de brebis revenir du pâturage, en suivant les pas du berger qui joue sur son chalumeau un air champêtre.

(I, 910 sqq)

Il dit, et monta le premier sur le vaisseau. Ses compagnons s'empressèrent de le suivre ; Argus lâche le câble qui retenait le vaisseau, et tous commencent à ramer avec une nouvelle ardeur. Le soir ils abordèrent, par les conseils d'Orphée, dans l'île de Samothrace, pour se faire initier dans ses mystères sacrés, et parcourir ensuite les mers avec moins de danger. Mais qu'allais-je faire en poursuivant mon récit ? Salut à l'île elle-même ! Salut aux dieux invoqués dans des mystères que je ne puis révéler !

(I, 1133 sqq)

Jason, versant des libations sur les victimes enflammées, suppliait ardemment la déesse d'apaiser la fureur des vents. Ses compagnons, revêtus de leurs armes, dansaient autour de l'autel en frappant de toutes leurs forces leurs boucliers de leurs épées. Orphée l'avait ainsi commandé pour écarter du sacrifice les tristes gémissements des Dolions, qui pleuraient sans cesse leur roi ; et c'est de là que les Phrygiens ont conservé l'usage d'invoquer Cybèle au son du rhombe et des tambours.

(II, 154 sqq)

Ainsi les Argonautes se reprochaient sans cesse une séparation dont les décrets de Jupiter étaient seuls la cause. Ils passèrent la nuit sur le rivage, et s'occupèrent d'abord du soin des blessés. On offrit ensuite un sacrifice aux immortels, et on prépara le repas, après lequel, au lieu de se laisser aller au sommeil, chacun se couronna des branches d'un laurier auquel le vaisseau était attaché. Orphée prit en main sa lyre dorée, et tous, mêlant leurs voix à ses divins accords, chantèrent ensemble les louanges du dieu qu'on révère à Thérapné. Les vents retenaient leur haleine, le rivage était tranquille, la nature entière semblait sourire à leurs chants.

(II, 669 sqq)

Dans le temps où la nuit n'étant plus le jour ne paraît pas encore, mais seulement une lueur incertaine qui se mêle aux ténèbres, les Argonautes furent contraints par la fatigue d'aborder dans l'île de Thyniade. A peine étaient-ils débarqués sur cette rive déserte, qu'Apollon lui-même s'offrit à leurs yeux. Il venait de quitter la Lycie, et allait visiter au loin les nations nombreuses des Hyperboréens. Sa marche rapide agitait ses cheveux dorés, dont les boucles voltigeaient sur ses joues ; il tenait de la main gauche son arc, et son carquois était suspendu sur ses épaules. L'île entière tremblait sous ses pas, et les flots soulevés inondaient le rivage. A son aspect les héros, saisis de frayeur, demeurèrent immobiles, baissant la tête, et n'osant porter leurs regards sur la face éclatante du dieu qui, déjà loin de l'île, traversait les airs au-dessus du Pont-Euxin : «Amis, s'écria Orphée après un long silence, consacrons promptement cette île au soleil du matin, puisque c'est dans ce temps qu'Apollon nous y est apparu. Elevons-lui un autel sur le rivage, et offrons-lui un sacrifice tel que la circonstance le permet. Si quelque jour il nous ramène heureusement en Thessalie, la graisse des chèvres fumera sur ses autels. Roi puissant, que ton apparition soit pour nous le gage de ta faveur !» A ces mots, les uns ramassent des pierres pour former l'autel, et les autres se répandent çà et là pour chercher des biches ou des chèvres sauvages échappées du fond des forêts. Apollon lui-même leur fournit bientôt une chasse abondante. Ils firent brûler, selon l'usage, les cuisses de tous ces animaux, et tandis que la flamme brillait dans les airs, ils dansèrent autour de l'autel en célébrant le beau Phébus, et répétant : «Io paean ! Io paean !» Orphée, s'accompagnant de sa lyre, chantait comment, sur le mont Parnasse, le serpent Python expira autrefois percé des flèches du dieu, qui était alors dans l'âge le plus tendre, et se plaisait encore à porter ses longs cheveux bouclés. Mais que dis-je ? pardonne dieu puissant ! jamais le fer tranchant n'approchera de tes cheveux, que l'ordre du Destin rend éternels. La fille de Coeus, Latone, ta mère, ose seule les toucher ; seule elle les arrange de ses mains. Orphée chantait aussi comment, attentives au combat, les Nymphes qui habitaient l'antre Corycium animaient le courage d'Apollon en criant : «Io, io», refrain qu'on répète encore aujourd'hui dans les hymnes qui lui sont consacrés. Les Argonautes firent ensuite des libations, et jurèrent sur l'offrande sacrée de se secourir mutuellement et de conserver parmi eux une concorde éternelle. En même temps ils élevèrent à la déesse de la Concorde un monument qu'on voit encore en ces lieux.

(II, 911 sqq)

Les Argonautes aperçurent ensuite le tombeau de Sthénélus, fils d'Actor, qui, ayant accompagné Hercule dans la guerre contre les Amazones, en revint blessé d'une flèche, et mourut sur ce rivage. Sachant que les Argonautes approchaient, Sthénélus conjura Proserpine de lui laisser revoir un instant des guerriers autrefois ses amis et ses compagnons. La déesse, touchée de sa prière, permit à son ombre de sortir des enfers. Du haut de son tombeau, il contemplait avec avidité le navire, et paraissait tel qu'il était au jour de son départ pour cette guerre, portant sur sa tête un casque éclatant, orné d'un panache couleur de pourpre : il disparut bientôt, et rentra dans la nuit profonde. Les Argonautes, saisis d'étonnement et d'effroi, résolurent, par le conseil du devin Mopsus, de prendre terre afin d'apaiser l'ombre de Sthénélus. On baissa la voile, on s'approcha du rivage, et lorsqu'on y eut attaché le navire, on se rendit près du tombeau, sur lequel on fit des libations et on brûla des victimes stériles en l'honneur du héros. Ensuite on éleva un autel à Apollon, protecteur des vaisseaux. Orphée lui consacra sa lyre, et le nom de cet instrument est devenu celui du lieu même.

(IV, 885 sqq)

Le lendemain, aussitôt que l'aurore eut frappé de ses rayons le sommet des cieux, on se rembarque à la faveur du zéphyr, on lève avec joie les ancres, et on déploie les voiles. Le vent qui les enfle porte bientôt le vaisseau à la vue d'une île couverte de fleurs, et d'un aspect riant. Elle était habitée par les Sirènes, si funestes à ceux qui se laissent séduire par la douceur de leurs chants. Filles d'Achéloüs et de la Muse Terpsichore, elles accompagnaient autrefois Proserpine et l'amusaient par leurs concerts, avant qu'elle eût subi le joug de l'hymen. Depuis, transformées en des monstres moitié femmes et moitié oiseaux, elles étaient retirées sur un lieu élevé, près duquel on pouvait facilement aborder. De là, portant de tous côtés leurs regards, elles tâchaient d'arrêter les étrangers, qu'elles faisaient périr en les laissant consumer par un amour insensé. Les Argonautes, entendant leurs voix, étaient près de s'approcher du rivage ; mais Orphée, prenant en main sa lyre, charma tout à coup leurs oreilles par un chant vif et rapide qui effaçait celui des Sirènes, et la vitesse de leur course les mit tout à fait hors de danger. Le seul Butès, fils de Téléon, emporté tout d'abord par sa passion, se jeta dans la mer, et nageait en allant chercher une perte certaine ; mais la déesse qui règne sur le mont Eryx, l'aimable Vénus, le retira des flots et le transporta près du promontoire Lilybée.

(IV, 1141 sqq)

Les Argonautes ayant donc préparé dans ce lieu un grand lit, étendirent par-dessus la Toison d'or, afin d'orner davantage le trône de l'hymen et de rendre cette union à jamais mémorable. Une troupe de nymphes, dont les unes étaient filles du fleuve Egée, et les autres habitaient le sommet du mont Mélite et les bois d'alentour, envoyées par Junon pour faire honneur à son héros, apportèrent des fleurs de toute espèce qu'elles venaient de cueillir elles-mêmes. L'éclat de la Toison, qui brillait comme une flamme autour d'elles, les remplit d'admiration. Leurs yeux pétillaient du désir de la prendre entre leurs mains, mais la pudeur les retint. Bientôt après elles étendirent autour des deux époux leurs voiles odorants, tandis que les Argonautes se tenaient à l'entrée de la grotte sacrée qui porte encore le nom de Médée. La lance à la main, de peur d'être surpris par les ennemis, et le front ceint de branches d'arbres, ils célébraient l'hymen en chantant au son de la lyre d'Orphée.

(IV, 1390 sqq)

Les Argonautes, étant enfin parvenus sur les bords du lac Triton, déposèrent dans ses eaux le navire, et coururent aussitôt, comme des chiens furieux, chercher une fontaine pour apaiser la soif qui les pressait. Un heureux hasard les conduisit au milieu d'une campagne sacrée du royaume d'Atlas, où le serpent Ladon, né du sein de la terre, veillait peu auparavant à la garde des pommes d'or, tandis que les Nymphes Hespérides qui le servaient faisaient retentir l'air des doux accents de leurs voix. L'animal redoutable venait d'être tué par Hercule au pied de l'arbre qu'il gardait. L'extrémité de sa queue palpitait encore, le reste de son corps était étendu sans mouvement, et des essaims de mouches trouvaient la mort dans ses plaies, infectées du venin qu'y avaient laissé les flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Près de lui, les Hespérides gémissaient tendrement et se couvraient le visage de leurs mains. Les Argonautes s'approchèrent assez près d'elles sans être aperçus, mais au premier bruit de leur marche elles disparurent tout à coup. «Aimables divinités, s'écria Orphée en voyant ce prodige, soit que vous habitiez le ciel ou les Enfers, ou que vous soyez les Nymphes de ces déserts, Nymphes sacrées, filles de l'Océan, puisque nous avons été assez heureux pour vous contempler, montrez-nous une eau qui puisse étancher la soif qui nous dévore. Pour prix de ce service, si nous retournons un jour dans la Grèce, vous partagerez nos présents avec les premières d'entre les déesses ; nous vous offrirons des libations, et nous célébrerons en votre honneur des repas sacrés». Telle fut la prière d'Orphée. Les Nymphes ne furent point insensibles au malheur des Argonautes. On vit d'abord sortir de la terre quelques brins d'herbe, de tendres rameaux parurent ensuite, et bientôt des branches infinies s'élevèrent de toutes parts. Hespéra devint un peuplier, Erythie un orme, Eglé fut changée en saule : toutes, par un merveilleux prestige, paraissaient encore sous la forme de ces arbres, telles qu'elles étaient auparavant.

(IV, 1537 sqq)

Les Argonautes, s'étant ensuite rembarqués à la faveur d'un vent du midi, voguaient au hasard, et ne savaient quelle route tenir pour sortir du lac Triton. Tel qu'au milieu des ardeurs du jour un serpent, brûlé par les rayons du soleil, se traîne obliquement et, l'oeil en feu, tourne de tous côtés sa tête en poussant d'horribles sifflements, jusqu'à ce qu'il ait gagné l'entrée de sa retraite ; ainsi le navire Argo erre longtemps çà et là pour parvenir à l'embouchure du lac. Dans ce cruel embarras, Orphée commande à ses compagnons de descendre à terre, et de se rendre les divinités du pays favorables en leur consacrant un grand trépied, présent d'Apollon. La cérémonie fut à peine achevée, que le dieu Triton lui-même leur apparut sous la forme d'un jeune homme tenant dans la main une poignée de terre qu'il leur présenta en disant  : «Recevez, mes amis, ce gage de l'hospitalité : je n'en ai pas dans ce moment de plus précieux à vous offrir, mais si, comme étrangers, vous ignorez les chemins de ces mers, je suis prêt à vous les enseigner. Neptune mon père m'a placé près de son empire, et je règne sur ces rivages. Peut-être, quoique vous soyez d'un pays éloigné, le nom d'Eurypyle qui reçut le jour en Libye est-il parvenu jusqu'à vous».

Traduction de J.J.A. Caussin (1841)

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